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Le voyeur
de Chel­sea

Le voyeur de Chelsea

Par­tie 3

PAR­TIE III

LE VER­TIGE

I

Wal­ter pas­sa les trois jours sui­vants enfer­mé dans sa chambre.

Il ne des­cen­dait plus au Quixote. Il ne regar­dait plus par la fenêtre. Il res­tait assis devant sa Reming­ton, à fixer la feuille blanche.

Il avait ramas­sé les pages déchi­rées, les avait éta­lées sur le lit. Des cen­taines de frag­ments. Des phrases arra­chées. Des para­graphes mutilés.

Il essayait de les recol­ler men­ta­le­ment. Mais ça ne fonc­tion­nait pas. L’his­toire s’é­tait défaite. Claire n’exis­tait plus. Vivian non plus. Il ne res­tait que Mar­ga­ret et une assis­tante den­taire dont il ne connais­sait même pas le vrai prénom.

Le qua­trième jour, Harold débar­qua sans prévenir.

Wal­ter ne l’en­ten­dit pas frap­per. Harold uti­li­sa la clé que la récep­tion lui avait don­née — « urgence », avait-il dit. Il ouvrit la porte et res­ta figé sur le seuil.

La chambre était un champ de bataille. Des pages déchi­rées par­tout. Des bou­teilles vides. Des cen­driers qui débor­daient. Wal­ter était assis par terre, ados­sé au lit, les yeux dans le vague.

« Bon sang, Walter. »

Harold entra, refer­ma la porte. Il écar­ta des papiers, s’as­sit sur la chaise.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? »

Wal­ter leva les yeux vers lui.

« Tout s’est effondré. »

« Quoi ? Le roman ? »

« Tout. »

Harold regar­da autour de lui. Les pages déchi­rées. Les car­nets éventrés.

« Tu as détruit ton travail. »

« C’é­tait que du mensonge. »

« Et alors ? » Harold se pen­cha. « Wal­ter, écoute-moi. Tous les romans sont des men­songes. C’est le prin­cipe. Tu inventes des gens qui existent pas. Des situa­tions qui se sont jamais pas­sées. C’est ça, la fiction. »

Wal­ter secoua la tête.

« C’est pas pareil. »

« Pour­quoi ? »

« Parce que… » Il cher­chait ses mots. « Parce que j’ai volé leurs vies. Je les ai obser­vés comme des insectes et j’ai construit des his­toires qui avaient rien à voir avec eux. »

Harold sou­pi­ra.

« Et tu crois que Fitz­ge­rald connais­sait vrai­ment Gats­by ? Que Heming­way avait vrai­ment été tore­ro ? » Il allu­ma une ciga­rette. « Tu prends des mor­ceaux de réa­li­té et tu construis quelque chose. C’est ça, écrire. »

« Mais eux, ils étaient d’ac­cord. Mes per­son­nages, eux, ils savaient même pas. »

« Per­sonne est jamais d’ac­cord. » Harold se leva, alla à la fenêtre. « Tu crois que les gens sur qui tu écris dans un roman, même si tu changes les noms, ils sont contents ? Ils se recon­naissent. Ils se sentent tra­his. Uti­li­sés. » Il se retour­na. « Mais c’est pas ton pro­blème. Ton pro­blème, c’est de faire un bon livre. »

Wal­ter se leva péniblement.

« Je peux pas. »

« Pour­quoi ? »

« Parce que j’ai ren­con­tré la vraie Mar­ga­ret. Et la vraie… » Il s’ar­rê­ta. « La vraie his­toire était mille fois mieux que ce que j’a­vais écrit. »

Harold réflé­chit.

« Alors écris la vraie histoire. »

« Je peux pas. C’est sa vie. Pas la mienne. »

« Alors mélange. Prends ce qu’elle t’a dit. Ajoute ce que t’a­vais ima­gi­né. Fais-en quelque chose de nouveau. »

Wal­ter s’as­sit sur le lit.

« T’as vrai­ment besoin de ce manus­crit, hein ? »

Harold eut un sou­rire triste.

« Ouais. Vrai­ment. » Il s’ap­pro­cha. « Mais c’est pas pour ça que je suis là. Enfin, pas seule­ment. Je m’in­quiète pour toi, Wal­ter. Tu vas pas bien. »

« Je sais. »

« Tu bois trop. Tu manges plus. Tu restes enfer­mé ici à te détruire. » Il posa sa main sur l’é­paule de Wal­ter. « Faut que tu sortes de là. D’une manière ou d’une autre. Finis ce putain de roman ou brûle-le. Mais fais quelque chose. »

Wal­ter ne répon­dit pas.

Harold ramas­sa quelques pages déchi­rées. Il lut.

« C’est bien écrit, tu sais. Même déchi­ré. Ça a quelque chose. »

« Mer­ci. »

Harold posa les pages.

« Je reviens dans dix jours. Le 5 sep­tembre. Si t’as rien à me mon­trer, on se dit au revoir et on oublie tout ça. D’accord ? »

« D’ac­cord. »

Harold par­tit.

Wal­ter res­ta assis sur le lit, entou­ré des débris de son travail.

Puis il se leva, alla à la fenêtre.

En face, Mar­ga­ret était à son bal­con. Elle arro­sait sa fou­gère. Les gestes étaient doux, patients. La plante sem­blait aller mieux.

Wal­ter la regar­da. Puis il retour­na à sa Remington.

Il glis­sa une feuille dans le rouleau.

Il tapa : TROIS DRAMES.

Puis il continua.

II

Wal­ter écri­vit pen­dant six jours d’affilée.

Il ne dor­mait presque plus. Il écri­vait la nuit, le jour, dans un état second. Le café, les ciga­rettes, par­fois un verre de whis­ky pour tenir le coup.

Il ne par­tait plus de rien. Il avait com­pris quelque chose : il fal­lait tout gar­der. Les men­songes et la véri­té. Claire et Mar­ga­ret. Vivian et l’as­sis­tante den­taire. La fic­tion et la réa­li­té, mélan­gées, entrelacées.

Il écri­vit l’his­toire d’un écri­vain raté qui obser­vait trois voi­sins et inven­tait leurs vies. Puis qui décou­vrait qu’il s’é­tait trom­pé sur tout. Mais qui conti­nuait quand même à écrire, parce que l’in­ven­tion était peut-être plus vraie que la vérité.

Il ne savait pas si c’é­tait bon. Il savait juste que c’é­tait nécessaire.

Le troi­sième jour, Mar­ga­ret frap­pa à sa porte.

Wal­ter ouvrit, hagard. Il ne s’é­tait pas rasé. Il por­tait le même t‑shirt depuis trois jours.

« Vous allez bien ? demanda-t-elle.

— Pour­quoi ? »

« Parce que j’vous ai pas vu à votre fenêtre depuis une semaine. J’me suis inquiétée. »

Wal­ter eut un sou­rire faible.

« Vous vous inquié­tez pour moi ? »

« Ouais. C’est con, hein ? » Elle regar­da par-des­sus son épaule. « Vous écrivez ? »

« Oui. »

« Sur moi ? »

« Entre autres. »

Mar­ga­ret hésita.

« Je peux lire ? »

Wal­ter la regar­da. Puis il s’écarta.

« Entrez. »

Elle entra, regar­da autour d’elle. La chambre était dans un état catas­tro­phique. Mais au moins les pages étaient main­te­nant empi­lées, organisées.

Mar­ga­ret prit la pile la plus haute, s’as­sit sur le lit. Elle com­men­ça à lire.

Wal­ter retour­na à sa Reming­ton. Il conti­nua d’é­crire. Le cli­que­tis des touches. Le silence de Mar­ga­ret qui lisait.

Au bout d’une heure, elle posa les pages.

« C’est triste, dit-elle.

— Je sais.

— Mais c’est beau aus­si. » Elle le regar­da. « C’est moi ? La femme dans le roman ? »

« Oui et non. »

« Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Wal­ter se retourna.

« Ça veut dire que j’ai pris des mor­ceaux de vous. De ce que vous m’a­vez dit. De ce que j’ai ima­gi­né. Et j’en ai fait quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un qui existe pas. »

Mar­ga­ret hocha la tête.

« Elle me res­semble. Mais elle est pas moi. »

« Exac­te­ment. »

« Et vous êtes l’é­cri­vain. Celui qui observe. »

« Oui. »

Mar­ga­ret se leva, s’ap­pro­cha de la fenêtre.

« Il se passe quoi, à la fin ? »

« Je sais pas encore. »

« Il faut qu’elle parte, dit Mar­ga­ret. La femme. Il faut qu’elle s’en aille pour de bon. »

« Pour­quoi ? »

« Parce que c’est la seule chose qu’elle peut faire. Res­ter, c’est mou­rir. Par­tir, c’est peut-être vivre. »

Wal­ter la regarda.

« C’est ce que vous allez faire ? Partir ? »

Mar­ga­ret ne répon­dit pas tout de suite. Puis :

« Je sais pas. Peut-être. Un jour. » Elle se retour­na. « Mais vous, dans votre roman, vous pou­vez le décider. »

« Vous vou­lez que je la fasse partir ? »

« Je veux que vous lui don­niez une chance. »

Wal­ter hocha la tête.

« D’ac­cord. »

Mar­ga­ret sou­rit — un vrai sou­rire cette fois.

« Vous devriez dor­mir. Vous avez une sale gueule. »

« Vous aussi. »

« Ouais. On fait la paire. »

Elle par­tit.

Wal­ter retour­na à sa machine. Il écri­vit jus­qu’à l’aube. Et cette fois, il savait com­ment ça allait finir.

III

Le cin­quième jour, Miles mon­ta le voir.

Wal­ter était endor­mi sur son lit, tout habillé. Miles le secoua.

« Réveille-toi. »

Wal­ter ouvrit les yeux, hagard.

« Quelle heure ? »

« Quinze heures. T’as une tête de mort. »

Wal­ter se redres­sa. Sa tête tournait.

« Qu’est-ce tu veux ? »

Miles s’as­sit sur la chaise.

« Mar­ga­ret m’a dit que t’é­cri­vais. Que c’é­tait bien. Je vou­lais voir. »

Wal­ter mon­tra la pile de pages.

« C’est là. »

Miles prit les pages, com­men­ça à lire. Wal­ter le regar­da faire. Il voyait ses yeux qui bou­geaient, son visage qui ne tra­his­sait rien.

Au bout de vingt minutes, Miles posa les pages.

« C’est vrai­ment moi, le saxophoniste ? »

« Oui. »

« Tu m’as bien cer­né, enfoiré. »

« Déso­lé. »

« Sois pas déso­lé. » Miles allu­ma une ciga­rette. « C’est bon. Vrai­ment bon. T’as réus­si quelque chose. »

Wal­ter sen­tit quelque chose se des­ser­rer dans sa poitrine.

« Tu le penses ? »

« Ouais. » Miles se leva, alla à la fenêtre. « Mais la fin me plaît pas. »

« Y’a pas encore de fin. »

« Jus­te­ment. Faut que tu trouves. »

« Des suggestions ? »

Miles réflé­chit.

« Le saxo­pho­niste. Faut qu’il joue un der­nier mor­ceau. Quelque chose de beau. Même s’il sait que per­sonne écoute. Même s’il sait que ça chan­ge­ra rien. »

« Pour­quoi ? »

« Parce que c’est tout ce qu’il peut faire. » Miles se retour­na. « Et l’é­cri­vain, il faut qu’il écrive. Même si c’est nul. Même si per­sonne lit. Parce que c’est la seule chose qui le garde en vie. »

Wal­ter hocha la tête.

« Et la femme ? Mar­ga­ret m’a dit qu’elle devait partir. »

« Mar­ga­ret a rai­son. Elle doit par­tir. Mais on sait pas où elle va. On la voit juste s’en aller. Le reste, c’est mystère. »

Wal­ter prit des notes.

« Et l’homme au cha­peau ? Le frère ? »

Miles haus­sa les épaules.

« Il reste. C’est un con, mais il reste. Parce qu’il sait pas faire autrement. »

Wal­ter sourit.

« T’es bon dra­ma­turge, tu sais. »

« Ouais. Dom­mage que ça paye pas. »

Miles s’en alla. Wal­ter retour­na à sa machine.

Il écri­vit la fin. Trois scènes. Trois réso­lu­tions. Ou plu­tôt trois absences de résolution.

Mar­ga­ret qui par­tait avec sa valise. On ne savait pas où.

Miles qui jouait un der­nier mor­ceau. Body and Soul. Lent et magni­fique. Dans la nuit vide.

Et l’é­cri­vain qui tapait les der­niers mots de son roman. Seul dans sa chambre. Sans savoir si c’é­tait bon ou mau­vais. Juste sachant que c’é­tait fini.

Wal­ter écri­vit jus­qu’au matin. Quand il tapa les der­niers mots, le soleil se levait.

Il s’al­lon­gea sur le lit et s’en­dor­mit d’un coup.

IV

Wal­ter se réveilla en fin d’a­près-midi. Quel­qu’un frap­pait à la porte.

Il ouvrit. C’é­tait Vivian. Elle por­tait un tailleur gris. Che­veux atta­chés. Maquillage discret.

« Salut, dit-elle.

— Salut. »

Ils se regar­dèrent. Puis Vivian eut un petit rire.

« C’est bizarre, hein ? On se parle pour la pre­mière fois. »

« Ouais. »

« Mar­ga­ret et Miles m’ont dit que vous écri­viez. Que c’é­tait bien. » Elle hési­ta. « Je suis dedans ? »

Wal­ter hocha la tête.

« Un peu. »

« Je peux lire ? »

Wal­ter lui ten­dit les pages. Vivian s’as­sit, com­men­ça à lire. Wal­ter atten­dit, debout près de la fenêtre.

Après quelques minutes, Vivian leva les yeux.

« C’est moi ? Cette femme qui rentre tous les soirs avec des hommes différents ? »

« Plus ou moins. »

« Vous la décri­vez comme quel­qu’un de mys­té­rieux. De fascinant. »

« C’est ce que je croyais. »

Vivian eut un sou­rire triste.

« Je suis pas mys­té­rieuse. Je suis juste seule. »

« Je sais. Main­te­nant je sais. »

Vivian conti­nua de lire. Puis elle refer­ma les pages.

« Vous savez ce qui est bizarre ? Dans votre ver­sion, je suis plus intéressante. »

Wal­ter la regarda.

« Non. Dans la vraie vie, vous êtes exac­te­ment aus­si inté­res­sante. Juste différente. »

« Peut-être. » Elle se leva. « Mais j’pré­fère votre ver­sion quand même. Au moins elle a l’air d’al­ler quelque part. Moi je tourne en rond. »

« On tourne tous en rond. »

« Ouais. » Elle alla vers la porte, s’ar­rê­ta. « Vous allez le publier ? »

« Je sais pas. Peut-être. Si mon édi­teur veut bien. »

« Et si quel­qu’un me reconnaît ? »

« Per­sonne vous recon­naî­tra. Vous êtes pas vous. C’est un personnage. »

Vivian hocha la tête.

« Tant mieux. » Elle ouvrit la porte. « Bonne chance avec votre livre. »

« Mer­ci. »

Elle par­tit.

Wal­ter retour­na à la fenêtre. En face, chez Mar­ga­ret, les rideaux étaient ouverts. Mais la pièce sem­blait vide. Pas de lumière. Pas de mouvement.

Wal­ter des­cen­dit, tra­ver­sa la rue, mon­ta au troi­sième étage.

Il frap­pa. Pas de réponse.

Il essaya la poi­gnée. La porte était ouverte.

Il entra.

L’ap­par­te­ment était vide. Pas de meubles. Pas de vête­ments. Juste la fou­gère sur le rebord de la fenêtre. Encore vivante. Arro­sée récemment.

Sur la table, une enve­loppe. Avec son nom dessus.

Wal­ter l’ouvrit.

Wal­ter,

Je suis par­tie. Pour de bon cette fois. Je sais pas où je vais. Peut-être Bos­ton. Peut-être plus loin. Peu importe.

Mer­ci de m’a­voir vue. Même si vous vous êtes trom­pé au début. Au final, vous m’a­vez vrai­ment vue.

Pre­nez soin de la fou­gère si vous vou­lez. Ou lais­sez-la cre­ver. C’est à vous de décider.

Mar­ga­ret

Wal­ter plia la lettre. Il regar­da autour de lui. L’ap­par­te­ment vide. La lumière qui entrait par la fenêtre. La fougère.

Il prit la fou­gère et ren­tra chez lui.

V

Le 5 sep­tembre, Harold revint.

Wal­ter l’at­ten­dait. Il avait dor­mi pour la pre­mière fois depuis une semaine. Il s’é­tait rasé. Il avait mis une che­mise propre.

Sur le bureau, une pile bien nette. Cent pages exactement.

Harold entra, vit les pages, et sourit.

« Tu l’as fait. »

« Ouais. »

« Je peux lire ? »

« C’est pour ça que t’es là. »

Harold s’as­sit et com­men­ça à lire. Wal­ter sor­tit sur le bal­con, fuma en regar­dant la cour.

En face, l’ap­par­te­ment de Mar­ga­ret était tou­jours vide. Au cin­quième, Vivian était là, qui se pré­pa­rait pour sor­tir. Au qua­trième, Miles était assis sur son rebord de fenêtre, saxo­phone à la main.

Leurs regards se croi­sèrent. Miles leva son saxo­phone en signe de salut. Wal­ter leva sa ciga­rette en réponse.

Puis Miles se mit à jouer. Someone to Watch Over Me. Lent et doux.

Wal­ter écou­ta jus­qu’au bout.

Quand il ren­tra, Harold avait fini de lire. Il tenait les pages ser­rées contre lui.

« Wal­ter… c’est magnifique. »

Wal­ter s’assit.

« Vrai­ment ? »

« Vrai­ment. » Harold le regar­dait avec quelque chose qui res­sem­blait à de l’é­mo­tion. « C’est pas ce que j’at­ten­dais. C’est pas un polar. C’est pas com­mer­cial. Mais c’est… » Il cher­chait ses mots. « C’est vrai. C’est vivant. Ça pulse. »

« Mais tu peux le vendre ? »

Harold hési­ta.

« Je sais pas. Hon­nê­te­ment, je sais pas. Ça va être dur. Les gens veulent du sus­pense, de l’ac­tion. Là, t’as écrit quelque chose de contem­pla­tif. D’ambigu. »

« Donc c’est non. »

« Non. » Harold posa les pages. « C’est : je vais essayer. Je vais le faire lire à des gens. Je vais me battre pour. » Il se leva. « Mais même si ça marche pas, Wal­ter, tu devais écrire ce livre. Pour toi. »

Wal­ter hocha la tête.

« Je sais. »

Harold prit les pages, les glis­sa dans son attaché-case.

« Je te donne des nou­velles dans quinze jours. »

« D’ac­cord. »

À la porte, Harold se retourna.

« T’as l’air d’al­ler mieux. »

« Peut-être un peu. »

« Conti­nue comme ça. » Harold lui ser­ra la main. « Et écris autre chose. Tout de suite. Tant que t’es dans le flow. »

« Je verrai. »

Harold par­tit.

Wal­ter res­ta seul dans sa chambre. Il regar­da la Reming­ton. La fou­gère de Mar­ga­ret sur le rebord de la fenêtre. Les car­nets vides qui attendaient.

Puis il glis­sa une nou­velle feuille dans le rouleau.

Il écri­vit : Cha­pitre un.

Et conti­nua.

VI

Trois semaines passèrent.

Wal­ter écri­vait tous les jours. Pas un nou­veau roman. Juste des frag­ments. Des scènes. Des per­son­nages qui appa­rais­saient et disparaissaient.

Il ne buvait presque plus. Il dor­mait mieux. Il avait recom­men­cé à des­cendre au Quixote, à par­ler avec les autres loca­taires du Chelsea.

Mar­ga­ret ne revint jamais. Son appar­te­ment res­ta vide pen­dant deux semaines, puis de nou­veaux loca­taires emmé­na­gèrent. Un couple de jeunes peintres. Wal­ter ne les obser­vait pas.

Vivian était tou­jours là. Elle sor­tait tou­jours le soir, ren­trait tou­jours tard. Mais main­te­nant, quand elle croi­sait Wal­ter dans le hall, elle lui sou­riait. Ils avaient pris un café ensemble une fois. Ils avaient par­lé de choses banales. C’é­tait agréable.

Miles jouait tou­jours. Tous les soirs. Wal­ter l’é­cou­tait en écri­vant. Ils s’é­taient vus plu­sieurs fois. Ils par­laient peu. Mais il y avait quelque chose entre eux main­te­nant. Une recon­nais­sance. Une fraternité.

Un matin, Harold appela.

« Wal­ter ? C’est moi.

— Salut.

— J’ai des nouvelles. »

Wal­ter sen­tit son cœur s’accélérer.

« Bonnes ou mauvaises ? »

« Les deux. » Harold tous­sa. « J’ai fait lire ton manus­crit. Tout le monde dit que c’est brillant. Mais per­sonne veut le publier. »

Wal­ter sen­tit quelque chose se ser­rer dans sa poitrine.

« Je vois.

— Attends. J’ai pas fini. » Harold mar­qua une pause. « Y’a un petit édi­teur. Très petit. Très lit­té­raire. Ils font des tirages de mille exem­plaires. Ils paient presque rien. Mais ils veulent le publier. »

Wal­ter ne savait pas quoi dire.

« Tu… tu leur as dit oui ? »

« Pas encore. Je vou­lais ton accord. Parce que, Wal­ter, faut que tu com­prennes. Ça va rien chan­ger finan­ciè­re­ment. T’au­ras peut-être cinq cents dol­lars. Et le livre se ven­dra pro­ba­ble­ment pas. »

« Mais il sera publié. »

« Oui. Il sera publié. »

Wal­ter réflé­chit. Cinq cents dol­lars. Ça payait deux mois de loyer. Peut-être trois s’il était raisonnable.

Et après ? Il fau­drait trou­ver autre chose. Un tra­vail. Ou écrire un polar comme Harold le vou­lait depuis le début.

Mais au moins, le livre existerait.

« Dis-leur oui, dit Walter.

— T’es sûr ?

— Oui. »

Il enten­dit Harold sou­pi­rer de soulagement.

« D’ac­cord. Je m’en occupe. » Une pause. « Et Walter ?

— Oui ?

— Je suis fier de toi. »

Wal­ter raccrocha.

Il res­ta assis sur son lit, immo­bile. Puis il se leva, alla à la fenêtre.

En face, Vivian se pré­pa­rait pour sor­tir. Elle por­tait une robe verte. Celle qu’il avait vue la pre­mière fois.

Au qua­trième, Miles était à sa fenêtre. Il fumait en regar­dant le ciel.

Wal­ter les regar­da. Ses per­son­nages. Ses fan­tômes. Ses com­plices involontaires.

Il pen­sa : Mer­ci.

Puis il retour­na à sa machine et se remit à écrire.

VII

Le livre sor­tit en mars 1955.

Wal­ter reçut dix exem­plaires d’au­teur. Il en gar­da un, don­na les autres.

Un à Harold. Un à Miles. Un à Vivian. Un qu’il envoya à Mar­ga­ret, à Bos­ton, à l’a­dresse qu’elle lui avait lais­sée. Les autres, il les dis­tri­bua au hasard — à la ser­veuse du Quixote, au type du kiosque à jour­naux, à la récep­tion du Chelsea.

Les cri­tiques furent rares. Le Vil­lage Voice en par­la — « un roman contem­pla­tif et étrange sur la soli­tude urbaine ». Le Times l’i­gno­ra complètement.

Le livre se ven­dit à quatre cents exem­plaires. Puis disparut.

Wal­ter s’en foutait.

Il avait com­men­cé un nou­veau roman. Un polar, cette fois. Pour Harold. Pour payer le loyer. C’é­tait ali­men­taire, mais c’é­tait honnête.

Et la nuit, quand il avait fini sa quo­ta, il écri­vait autre chose. Des frag­ments. Des scènes. Des choses qu’il ne mon­tre­rait à personne.

Un soir de mai, quel­qu’un frap­pa à sa porte.

Wal­ter ouvrit. C’é­tait Margaret.

Elle por­tait un man­teau léger, les che­veux courts main­te­nant. Elle souriait.

« Salut.

— Mar­ga­ret. » Wal­ter res­ta bouche bée. « Qu’est-ce que… »

« Je suis de pas­sage à New York. J’ai pen­sé venir vous voir. » Elle entra. « J’ai reçu votre livre. »

« Tu l’as lu ? »

« Deux fois. » Elle s’as­sit sur le lit. « C’est beau. Vraiment. »

« Mer­ci. »

« La femme. Celle qui part. C’est moi ? »

« Oui et non. »

Mar­ga­ret sourit.

« C’est bien. J’aime ça. Être moi et pas moi en même temps. »

Ils par­lèrent long­temps. Mar­ga­ret lui racon­ta sa nou­velle vie à Bos­ton. Un tra­vail de ser­veuse. Un petit appar­te­ment. Des amis. Rien d’ex­tra­or­di­naire. Mais quelque chose de stable. De vivable.

« Et toi ? demanda-t-elle.

— Je sur­vis. J’écris. »

« C’est bien. »

« Ouais. »

Mar­ga­ret se leva.

« Faut que j’y aille. Mon train est dans deux heures. »

« Tu reviens à New York des fois ? »

« Peut-être. Un jour. » Elle l’embrassa sur la joue. « Conti­nue d’é­crire, Wal­ter. Même si c’est dur. Même si per­sonne lit. »

« Toi conti­nue de par­tir. Même si tu sais pas où tu vas. »

Mar­ga­ret sou­rit et s’en alla.

Wal­ter la regar­da par­tir depuis sa fenêtre. Il la vit tra­ver­ser la 23e Rue, héler un taxi, disparaître.

Il retour­na à sa machine.

Et écri­vit jus­qu’à l’aube.

VIII

L’é­té arri­va. La cha­leur revint. New York cui­sait de nouveau.

Wal­ter était tou­jours au Chel­sea. Tou­jours dans la chambre 412. Tou­jours à sa fenêtre.

Mais quelque chose avait changé.

Il n’ob­ser­vait plus. Ou plu­tôt, il obser­vait dif­fé­rem­ment. Pas pour voler. Pas pour inven­ter. Juste pour voir.

Les nou­veaux voi­sins d’en face — le jeune couple de peintres — vivaient leur vie. Ils s’ai­maient, se dis­pu­taient, riaient. Wal­ter les regar­dait par­fois. Mais il n’é­cri­vait rien sur eux.

Vivian était par­tie en juillet. Un soir, elle était mon­tée le voir pour lui dire au revoir. Elle avait trou­vé un tra­vail à Chi­ca­go. Un vrai tra­vail, mieux payé. Elle par­tait recommencer.

« Vous allez me man­quer, avait-elle dit.

— Vous aussi. »

Elle lui avait lais­sé son adresse. Il lui écri­vait par­fois. Des lettres courtes. Elle répon­dait rarement.

Miles était tou­jours là. Il jouait tou­jours. Mais moins sou­vent main­te­nant. Il avait trou­vé un bou­lot de nuit dans un entre­pôt. Ça payait mal mais régu­liè­re­ment. Il avait dit à Wal­ter : « Au moins je crè­ve­rai pas de faim. »

Ils se voyaient sou­vent. Ils buvaient un café. Ils fumaient. Ils par­laient de tout et de rien. De jazz. De lit­té­ra­ture. De vie.

Un soir d’août, Miles mon­ta le voir.

« J’ai quelque chose pour toi. »

Il ten­dit un disque à Wal­ter. Un 33 tours. Sur la pochette, juste le nom : Miles Par­ker Quar­tet — Live at the Blue Note, 1952.

Wal­ter le regar­da, incrédule.

« C’est ton disque ? Celui dont tu m’a­vais parlé ? »

« Ouais. J’en avais gar­dé un exem­plaire. Je veux que tu l’aies. »

« Je peux pas accepter. »

« Si tu peux. » Miles sou­rit. « T’as écrit sur moi. C’est juste. Main­te­nant tu peux m’é­cou­ter pour de vrai. »

Wal­ter prit le disque.

« Mer­ci. »

« De rien. »

Miles s’en alla. Wal­ter mit le disque sur son tourne-disque. Il s’as­sit près de la fenêtre et écouta.

C’é­tait magni­fique. Miles jeune, Miles plein d’es­poir, Miles qui jouait comme s’il allait vivre éternellement.

Wal­ter écou­ta jus­qu’au bout. Puis il écrivit.

Pas un roman. Juste une lettre. À Miles. Pour lui dire mer­ci. Pour lui dire qu’il avait eu tort, que son disque était extra­or­di­naire, que le monde avait eu tort de ne pas l’écouter.

Il ne l’en­voya jamais. Il la gar­da dans un tiroir.

IX

Sep­tembre arri­va. Un an exac­te­ment depuis qu’­Ha­rold lui avait don­né son ultimatum.

Wal­ter avait fini son polar ali­men­taire. Harold l’a­vait ven­du à un édi­teur moyen. Sor­tie pré­vue au prin­temps 1956. Avance cor­recte. De quoi tenir six mois.

Wal­ter savait que c’é­tait pas un grand livre. Mais c’é­tait hon­nête. C’é­tait bien écrit. Et ça lui per­met­tait de continuer.

Le soir du 15 sep­tembre, il s’as­sit à sa fenêtre avec un verre de whisky.

Il regar­da la cour. Les fenêtres d’en face. Les vies qui continuaient.

Il pen­sa à Mar­ga­ret, quelque part à Boston.

Il pen­sa à Vivian, quelque part à Chicago.

Il pen­sa à Miles, en bas, qui jouait peut-être, ou dor­mait, ou rêvait.

Il pen­sa à Claire, à la vraie Vivian, aux per­son­nages qu’il avait inven­tés et qui n’exis­taient plus.

Et il pen­sa à lui. Wal­ter Finch. Trente-sept ans. Écri­vain raté qui avait écrit un livre que per­sonne n’a­vait lu.

Mais qui avait quand même écrit.

Il vida son verre. Puis il prit son car­net et nota :

Trois drames. Trois vies. Trois histoires.

Celle de Mar­ga­ret, qui est par­tie sans savoir où elle allait.

Celle de Vivian, qui a conti­nué de cher­cher quelque chose qu’elle ne trou­vait pas.

Celle de Miles, qui a joué jus­qu’au bout, même pour personne.

Et la mienne. Celle d’un homme qui a obser­vé, inven­té, men­ti, écrit.

Qui a volé leurs vies et en a fait quelque chose d’autre.

Qui a essayé de don­ner un sens à tout ça.

Qui a peut-être échoué.

Mais qui a essayé.

Il refer­ma le carnet.

En face, une lumière s’al­lu­ma. Les jeunes peintres ren­traient. Ils riaient. Ils por­taient des courses. Ils allaient pré­pa­rer le dîner, peut-être faire l’a­mour, peut-être se disputer.

Wal­ter les regar­da un moment. Puis il se leva, fer­ma la fenêtre, et alla se coucher.

Demain, il écri­rait autre chose.

Mais ce soir, il avait fini.

X

Dix ans plus tard, Wal­ter Finch reçut une lettre.

C’é­tait l’au­tomne 1965. Il vivait tou­jours à New York, mais plus au Chel­sea. Un petit appar­te­ment à Brook­lyn. Deux pièces. Lumineux.

Il avait publié quatre autres livres. Trois polars ali­men­taires. Un roman lit­té­raire qui avait eu un petit suc­cès d’es­time. Il gagnait décem­ment sa vie. Pas riche, mais stable.

Il ne s’é­tait jamais marié. Quelques liai­sons, rien de durable. Il pré­fé­rait être seul. Ou du moins, il s’y était habitué.

La lettre venait de Bos­ton. Pas d’expéditeur.

Il l’ou­vrit.

Cher Wal­ter,

Je ne sais pas si cette adresse est encore la bonne. J’ai deman­dé à votre édi­teur. Ils ont accep­té de transmettre.

Je vou­lais vous dire que j’ai relu votre livre. Dix ans après. Je l’a­vais pas tou­ché depuis.

C’est bizarre. La pre­mière fois, je m’é­tais recon­nue. J’a­vais vu mes erreurs, mes fai­blesses. Ça m’a­vait fait mal.

Cette fois, j’ai vu autre chose. J’ai vu une his­toire sur la soli­tude. Sur le fait d’être vu. Ou pas vu. Sur le fait d’in­ven­ter des vies parce que la vraie vie est trop dure.

Je crois que j’ai com­pris ce que vous essayiez de faire.

Mer­ci.

Mar­ga­ret

P.S. : Je me suis mariée l’an­née der­nière. Il s’ap­pelle David. Il est gen­til. On a un chien. Je suis heu­reuse. Ou du moins, j’essaie.

Wal­ter plia la lettre. Il la glis­sa dans un tiroir où il gar­dait d’autres lettres. Celle de Vivian, qui lui avait écrit une fois de Chi­ca­go pour dire qu’elle avait ren­con­tré quel­qu’un. Celle d’Ha­rold, qui lui avait écrit quand Trois drames avait été réim­pri­mé dans une petite col­lec­tion de lit­té­ra­ture contemporaine.

Il n’a­vait jamais eu de lettre de Miles.

Miles était mort en 1959. Over­dose. Wal­ter l’a­vait appris par hasard, en lisant le Vil­lage Voice. Un entre­fi­let. « Miles Par­ker, saxo­pho­niste de jazz, est décé­dé dans sa chambre du Chel­sea Hotel. Il avait 36 ans. »

Wal­ter était allé à l’en­ter­re­ment. Il y avait dix per­sonnes. Des musi­ciens qu’il ne connais­sait pas. Pas de famille.

Après la céré­mo­nie, un des musi­ciens était venu le voir.

« Vous êtes Wal­ter Finch ? L’écrivain ?

— Oui.

— Miles par­lait de vous. Il disait que vous aviez écrit sur lui. Que c’é­tait bien. »

Wal­ter n’a­vait pas su quoi répondre.

« Il a lais­sé quelque chose pour vous », avait dit le musicien.

Il lui avait ten­du une enveloppe.

Dedans, une pho­to. Miles jeune, sur scène, saxo­phone à la bouche. Souriant.

Et au dos, grif­fon­né : Conti­nue d’é­crire. M.

Wal­ter avait gar­dé la pho­to. Elle était enca­drée main­te­nant, sur son bureau.

Il la regar­da. Puis il s’as­sit et écri­vit une lettre à Margaret.

Il lui racon­ta sa vie. Ses livres. Ses doutes. Il lui dit qu’il pen­sait sou­vent à elle, à Vivian, à Miles. Qu’ils avaient chan­gé quelque chose en lui. Qu’ils lui avaient appris à voir.

Il ter­mi­na :

Mer­ci d’a­voir été réelle. Mer­ci d’a­voir été géné­reuse. Mer­ci de m’a­voir lais­sé voler un peu de votre vie.

Je sais main­te­nant que c’é­tait pas du vol. C’é­tait un échange.

Vous m’a­vez don­né quelque chose. J’es­père vous avoir don­né quelque chose aussi.

Wal­ter

Il pos­ta la lettre le lendemain.

Il ne reçut jamais de réponse.

Mais ça lui allait.

ÉPI­LOGUE

Été 1954. Chambre 412. Chel­sea Hotel.

Un homme assis près d’une fenêtre ouverte. Cha­leur écra­sante. Ciga­rette qui se consume.

En face, trois fenêtres. Trois vies. Trois drames qui se déroulent en silence.

L’homme observe. Note. Invente.

Il ne sait pas encore ce qu’il écrit. Il ne sait pas encore si c’est bien ou mau­vais. Vrai ou faux.

Il sait juste qu’il écrit.

Et qu’au bout des doigts qui tapent sur les touches, quelque chose naît.

Quelque chose d’im­par­fait. D’am­bi­gu. De vivant.

Quelque chose qui res­semble à de la vie.

Ou peut-être juste à un men­songe qui vou­drait être vrai.

Il conti­nue d’écrire.

Dehors, le saxo­phone com­mence à jouer.

Round Mid­night.

L’homme écoute. Et écrit. Et écoute. Et écrit.

Jus­qu’à ce que la nuit tombe.

Jus­qu’à ce que les fenêtres s’é­teignent une à une.

Jus­qu’à ce qu’il ne reste plus que lui, la machine à écrire, et le son du saxo­phone qui monte dans la nuit comme une prière.

Ou comme un adieu.

FIN

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