Mar 23, 2013 | Livres et carnets |
Voici un petit livre tout à fait étonnant. Trouvé dans la sélection 2013 du prix du meilleur roman décerné par les lecteurs de Points, cet OVNI littéraire à la couverture rose brillante est un conte clair comme l’eau du ruisseau. Parfois, je me demande ce qui me passe par la tête quand je me décide à acheter des bouquins.
L’auteur, Vaikom Muhammad Basheer, est connu pour son œuvre à caractère social, racontant avec une certaine tendresse la vie dans la province du Kerala (extrême sud-ouest de l’Inde), où un quart des habitants sont musulmans), aussi bien que pour son rôle politique dans le processus d’indépendance de l’Inde.
Kounnioupattoumma est une jeune fille indienne, musulmane, élevée dans un cocon de tendresse et de richesses ; son père s’occupe des affaires de la mosquée et personne ne lève le petit doigt sans en référer à son avis, jusqu’au jour où les affaires ne vont plus et voici la famille ruinée, la jeune fille et sa mère obligée de vendre leurs bracelets en or pour acheter une petite maison dans les faubourgs, là où les gens font leurs besoins sur la route ou dans la rivière où est tirée l’eau à boire… Pourtant, Oumma, sa mère est la fille préférée de son grand-père, lequel avait pourtant un éléphant, un grand mâle avec des défenses !
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Photo © Riccardo Romano
Dans cet univers devenu sombre, Kounnioupattoumma passe les années sans trouver d’homme qui ne veuille d’elle à marier, à plus forte raison parce que ses parents sont pauvres, jusqu’au jour où, voulant secourir un moineau femelle, elle tombe dans un fossé et n’arrive à en sortir que grâce aux bons soins d’un jeune homme qui va disparaître aussi vite qu’il est apparu.
Derrière l’histoire simple d’une fille naïve surprotégée qui finit par être livrée à un monde dur se trouve une belle réflexion sur les liens qu’entretiennent les différentes religions qu’on trouve en Inde. Car même entre musulmans, parfois, on a du mal à reconnaître les siens…
- C’est quoi? demande Kounnioupattoumma.
Pour le reste, elle avait compris. Elle avait entendu parler de « poules électriques » qui s’allument quand on appuie sur un bouton. Mais le mot « radio », en revanche, elle ne le connaissait pas.
— C’est une boîte, explique Aïsha, d’où sortent de la musique et des informations de très, très nombreux pays.
— On entend La Mecque ?
— L’Arabie, la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan, la Russie, l’Afrique, Madras, l’Allemagne, l’Amérique, Singapour, Delhi, Karachi, Lahore, Mysore, l’Angleterre, Le Caire, l’Australie, Calcutta, Ceylan — on peut capter des stations de presque partout dans le monde.
Kounnioupattoumma ne comprenait pas bien de quoi il était question. Mais une chose était sûre, cette fille en faisait trop.
— Tu as un tamarin chez toi ?
— Non !
Et pourtant, c’était bien le plus important, non ? Elle poussa l’avantage :
— Et un éléphant, fausse bécasse, tu en as un ?
— Non !
— Mon grand-père avait un éléphant, dit Kounnioupattoummaen se rengorgeant, un grand mâle à défenses !
Aïsha répondit avec fierté :
— Mon grand-père avait un char à bœufs ! Il transportait des marchandises qu’il livrait dans des boutiques ou chez les gens. C’était son travail. Avec son char à bœufs, il a payé des études à mon père jusqu’à la maîtrise. Et ton grand éléphant, où est-ce qu’il est ?
— Oh, il est mort. Enfin, décédé.
— Quand est-ce qu’il est mort ?
— Pas mort, décédé. (C’était un éléphant musulman, il fallait donc dire « décédé », ou « trépassé », comme pour les croyants. « Mort », c’était bien pour les kafir(*).) Il a tué quatre kafir !
— Seulement quatre ? Et combien de musulmans ?
— Zéro. C’était un éléphant formidable !
— Si c’est bien vrai, répondit Aïsha en riant, il aura droit à quatre demeures au paradis, richement incrustées, pierres précieuses, diamants, perles et rubis, respectivement !
Quand une personne avait accompli ici bas des actions méritoires — et tuer un kafir en était une — elle jouissait dans l’autre monde de multiples plaisirs.
Notes :
kafir : désigne de manière péjorative les non-musulmans.
Vaikom Muhammad Basheer, Grand-père avait un éléphant
Points Zulma, 2005
Traduit du Malayalam (Inde) par Dominique Vitalyos
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Mar 22, 2013 | Livres et carnets, Sur les portulans |

© Rene Burri/Magnum Photos
On fait le fier, forcément. Les voyages ne forment pas seulement l’entendement. Ils aiguisent, dit-on, le regard et vous raffermissent l’âme. Peut-être même qu’à la longue ils verrouillent en vous quelque chose. On ne peut arpenter tous les désastres sans protection intérieure ; on ne court pas les incendies du monde et les détresses sans se claquemurer, mine de rien, dans une dureté minimale. Sans elle, tiendrait-on longtemps debout sur le chemin ? Tous les vrais voyages — et certains plus que d’autres — se font en apnée.
Raymond Depardon et Jean-Claude Guillebaud, La colline des anges
Retour au Vietnam (1972–1992)
Editions Points 1993
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Mar 21, 2013 | Livres et carnets, Sur les portulans |

Mme D. tombe de haut.
Nous aussi.
Éberlués, le mot est assez juste pour qualifier nos premiers pas dans ce nouvel Hanoï du printemps 1992. En moins d’un an, la capitale du Vietnam a entamé, elle aussi, une mue d’autant plus surprenante qu’elle rompt ici avec trente-huit années — et non dix-sept — de stalinisme. Je songe à la réflexion d’un diplomate de Huê : « Les différences entre les deux Vietnam s’estompent, vous verrez. Mais c’est le nord qui fait tout le chemin. » Austère, cette ville ? Ah non ! C’est une grâce alanguie qui nous accueille, une fraîcheur intacte qui s’essaie à la liberté. Et peut-être au plaisir. Faut-il, à nouveau, compter les Honda, les Simson ou les Babetta (motos est-allemandes) dans les rues ? Photographier les élégantes trop maquillées dans les allées du parc Hoàn Kiêm ? Énumérer ce fourmillement de boutiques privées, d’étalages de terrasses où l’on joue au mah jong et au tô tom ; fourmillement qui, chaque jour davantage, rivalise avec celui de Saigon ? Parler des couleurs qui chatoient désormais sur les avenues ? De l’effronterie des marchandes de litchis qui commentent à voix haute le look de l’étranger ? Raconter tout ce que l’on vous propose — mais à voix basse cette fois — sur ces trottoirs du centre qui prennent, vers le soir, des allures de frairies ?

Raymond Depardon et Jean-Claude Guillebaud, La colline des anges
Retour au Vietnam (1972–1992)
Editions Points 1993
© Raymond Depardon/Magnum Photos
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Mar 18, 2013 | Livres et carnets |

Je ne suis jamais allé sur le Bosphore, tu ne m’y as jamais amené /
Moi dans tes yeux j’ai vu la mer, un scintillant incendie bleu »
Sergueï Aleksandrovitch Essenine
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Mar 17, 2013 | Livres et carnets |

Rivière Congo
Photo © CIFOR (Center for International Forestry Research)
Voici un récit journalistique écrit par Lieve Joris, une écrivaine belge de langue flamande dont le grand-oncle fut missionnaire au Zaïre. Lieve Joris et le Congo, c’est une vieille affaire, elle en a déjà tiré un livre en 1987 depuis qu’elle est partie sur les traces de cet oncle. Dans ce petit livre à l’écriture nerveuse, elle décrit son voyage sur les hauts plateaux du Congo, une partie du monde revêche et abandonnée, dans laquelle une umuzungu (une blanche) n’a rien pas grand-chose à faire, alors lorsque l’une d’elle traverse les villages, c’est une véritable attraction, on se presse autour d’elle, on veut la toucher, on veut la voir… C’est la raison pour laquelle elle ne pourra faire son voyage à pied qu’accompagnée de personnes proches des milices ou de l’armée. Obligée de mentir sur qui elle est, elle s’invente deux enfants et un mari, car une femme non mariée et sans enfants, ça n’existe tout simplement pas. On se rend compte alors du gouffre qui sépare les deux mondes, gouffre culturel, gouffre entre deux civilisations qui ne se connaissent ni ne peuvent s’interpénétrer tant les échanges dont elle parle ne se font que par interprète interposé. Les rencontres avec les notables des villages, les femmes, ses guides, tout ceci reste confronté à la barrière de la langue et manque d’authenticité, mais on ne pourra faire ce reproche à l’auteur qui a tenté de transpercer cette région difficile, dans laquelle elle se trouvera plusieurs fois placée face à des écueils. Arrivée près du lac Tanganyka, la situation va même faillir tourner en eau de boudin. On sent dans ce livre une tension incroyable entre les habitants, les militaires et la personne de Lieve Joris qui ne peut que livrer un témoignage de son passage, sans pouvoir outre mesure écrire sa propre page d’histoire au Congo. Elle dessine à sa manière une carte de cette région résistante à la manière des explorateurs du XIXème siècle.
Dehors, la lune pendait tel un ballon lumineux entre les cases. Dans quelques jours, elle serait pleine ; je pensai au curé Jorojoro qui avait été ravi de savoir qu’elle nous accompagnerait durant notre voyage. A Bijombo, j’avais reçu une lettre de lui. D’une belle écriture élégante, il me souhaitait bon courage et disait qu’à Minembwe tout le monde était en pensée avec moi.
Comme partout en Afrique, les enfants de Kagogo jouaient dehors les nuits de clair de lune. Ils se pressaient en riant devant les grandes ouvertures des fenêtres de la case et reniflaient bruyamment à cause de la fumée s’élevant du feu de bois. Ils portaient des tee-shirts déchirés et des blousons trop grands. Leurs yeux vifs, futés brillaient à la lueur du feu.
Lieve Joris, Les hauts plateaux
Actes Sud, 2009
traduit du flamand par Marie Hooghe
Ce livre a reçu le prix Nicolas Bouvier 2009
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