Aug 6, 2015 | Livres et carnets |
Lucidité et simplicité dans les mots de James Lee Burke lorsqu’il parle de ses compatriotes, en quelques mots seulement alors qu’il aura fallu plusieurs tomes d’écriture et de torture à William T. Vollmann dans son livre des violences.
Nous achetâmes un paquet de crevettes grillées et deux cartons de gros riz brun, que nous mangeâmes dans un petit jardin public ombragé aux abords de Napoleon Avenue. Un groupe de gamins, blancs, noirs et chicanos s’échauffaient au base-ball devant un vieux filet d’arrêt en grillage à poules. C’était des enfants d’ouvriers, de petits durs qui s’engageaient physiquement dans la partie, avec énergie et allant, sans retenue ni souci des conséquences. Le lanceur envoyait des balles mouillées de salive et des boulets de canon pleine tête, les coureurs cassaient toute tentative de virer deux joueurs des coudes et des genoux à chaque base, et ils se laissaient glisser, tête en avant, emportés par l’élan, s’éraflant la figure au passage ; le receveur volait la balle à main nue sous le nez du batteur en plein swing ; et le joueur de troisième base se plaçait tellement près qu’un retour en ligne droite risquait de lui arracher la tête des épaules. Je songeai qu’il n’était pas surprenant que les étrangers à notre pays soient impressionnés par l’innocence et la naïveté de l’agressivité américaine.
James Lee Burke, La pluie de néon
Payot et Rivages, 1996
Et moi de mon côté, je continue mon été avec Dave Robicheaux.
Photo d’en-tête © Neorelativista
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Aug 2, 2015 | Archéologie du quotidien |
Voici déjà trois jours que je suis en congés et que je suis comme vidé de tout, au repos complet. Trois jours pendant lesquels il ne s’est pas passé grand-chose si ce n’est que j’ai passé toute une journée à embrasser la pelouse un peu sèche au bord d’un étang que quelques libellules d’un bleu de métal s’amusaient à survoler en rase-motte, où des branches de saules pleureur s’évertuaient à pourrir tranquillement, embrassés de pinceaux sombres dansant dans un courant léger, une odeur fraîche et végétale exhalant des profondeurs d’une terre vaseuse, de remugles bouillonnant au passage de poissons gros comme la moitié d’un orteil. Pas encore parti, mais plus vraiment là. Je sais que ces vacances ne seront pas faites pour le voyage, mais simplement pour des moments où l’esprit sera vidé de sa substance, des instants sans grands éclats, sans la lumière vive qu’on recherche lorsque l’inconnu fait surface et se dissout dans la chair. Autre chose m’attend. Autre chose que je me suis décidé à réaliser et qui nécessite du temps, de la disponibilité, du silence et de la fureur.
J’emporte avec moi quelques livres, les James Lee Burke achetés récemment et celui que j’ai commencé avant-hier, La pluie de néon, et puis certainement le très recommandé livre de John Keegan, La guerre de Sécession. J’emporte aussi les Voyages de William Bartram, mais sans conviction, je ne me sens pas l’âme naturaliste en ce moment. Peut-être aussi le livre de Redmond O’Hanlon, Au cœur de Bornéo, pour me rappeler qu’un jour j’étais en Indonésie. Quelques carnets, mon ordinateur pour écrire, des stylos qui fonctionnent, un petit carnet vert dans lequel j’ai rassemblé quelques idées du moment, mon appareil photo LX7, mon enregistreur et pas grand-chose d’autre à vrai dire. Je suis dans l’intérieur en ce moment, rentré comme un chaussette à l’envers, lavée en boule et déjà séchée. J’emporte avec moi mes rêves futurs et je délaisse les rêves passés, sans rien renier, sans rien rejeter.

A Day in the Life of a Sign 3–5 — Omaha’s Satellite Motel — Photo © Brian Butko
Le plus drôle, c’est que je ne sais même pas où je vais. Je vais simplement là où le vent souffle, là où j’aurais du temps, là où j’aurais de l’espace et de la volonté. Je pars sur les routes de France, et peut-être de Navarre, on connaît trop peu la Navarre même si on la cite souvent. En réalité qui se préoccupe de la Navarre ? Cet été, je désarme, je n’attends rien, je ne veux rien, je me laisse porter. Je mangerai de grosses pêches blanches sucrées et recouvertes de duvet pelucheux, je boirai des vins blancs fins, secs et nerveux comme un cueilleur de vignes, des tomates parsemées de parmesan râpé, un filet d’huile d’olive jeté par-dessus… Ce sera l’été, linéaire, sans rugosité, sans éclat et sans flamme. Juste un été sans passion, irraisonné, plat comme l’étang de Thau un jour de grand calme.
Photo d’en-tête © Ross Griff
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Jul 26, 2015 | Livres et carnets |
Dimanche matin, ou plutôt midi. Je me réveille avec la tête dans un étau, incapable de bouger un orteil. Ça fait déjà trois fois que le sommeil me quitte mais rien de bon dans le fait d’ouvrir les yeux. La migraine est là et semble décider à ne pas bouger ses fesses. Dehors, il tombe des cordes et il fait frais ; on ne pouvait pas vraiment rêver mieux pour un dimanche en plein mois de juillet.
Je me suis enfin lancé dans la lecture de Dans la brume électrique, de James Lee Burke. L’auteur texan, installé en Louisiane, ressemble étrangement à son personnage, Dave Robicheaux, qui ressemble lui-même étrangement à celui qui l’interprète dans le film de Bertrand Tavernier, Tommy Lee Jones. Et du coup, je compte bien passer l’été avec Dave Robicheaux, qu’il fasse chaud ou qu’il pleuve. Anyway the wind blows…

Si d’aventure on me demande ce qui me séduit tant chez cet écrivain, je crois qu’il suffira de donner cet extrait en exemple :
La pluie tombait au travers de la marquise des chênes tandis que je descendais le chemin de terre longeant le bayou en direction de ma maison. Pendant l’été, il pleut presque tous les après-midi dans le sud de la Louisiane. Depuis ma galerie, aux environs de 15 heures, on peut observer les nuages qui s’amoncèlent, hauts et sombres comme des montagnes, au large sur le Golfe, puis, quelques minutes plus tard, le baromètre se met à dégringoler, l’air, soudain, fraîchit et se charge d’une odeur qui mêle ozone, métal et poisson en train de frayer. Le vent commence alors à souffler au sud et redresse la mousse espagnole accrochée aux cyprès morts du marais, il ploie les typhas du bayou, gonfle et ébouriffe les pacaniers de mon avant-cour ; puis un rideau de pluie grise avance au sortir des marécages, traverse les îlots de jacinthes mauves flottant sur les eaux, ma boutique à appâts et son auvent de toile tendu au-dessus du ponton où s’amarrent mes barques de location, et les gouttes d’eau résonnent sur ma galerie avec le bruit des billes à jouer en train de rebondir sur une tôle ondulée.
James Lee Burke, Dans la brume électrique
Payot Rivages/Noir 1999
[audio:tremblante.xol]
Bande originale du film In the electric mist,
chanté et joué par Courtney Granger, artiste américain cajun d’expression française
Les pêcheurs mettent leurs lignes comme des araignées
Piégeurs, voleurs des âmes
Les attrapes sont mises pour les innocents
Gambleurs, éviteurs des blâmes
Descends
Allons
Descends
Dans l’eau saumâtre
Reviens
C’est rien
Reviens
A la terre tremblante
Les voleurs, ça met leurs appâts sur la ligne
La bouteille, la fierté et l’argent
Ça voit pas qu’ils sont piégés pour toujours
Dedans un fil étranglant
Descends
Allons
Descends
Dans l’eau saumâtre
Reviens
C’est rien
Reviens
A la terre tremblante
Photo d’en-tête © Kevin O’Mara
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Jul 24, 2015 | Archéologie du quotidien |
L’année se termine, s’essouffle dans un râle caverneux, comme si elle avait fumé beaucoup trop longtemps tout au long de sa vie. Les matins sont douloureux et se suivent sans vraiment se ressembler, deviennent des petits supplices raffinés à chaque fois que le réveil sonne. Dehors, un soleil de guimauve teinte le ciel de couleurs extravagantes, comme un étal de marché à l’ouverture, un ciel qui se renouvelle sans cesse.
Il me revient en mémoire des odeurs surtout, plus que des images, et pas forcément de bonnes odeurs, mais des odeurs du réel, du quotidien de l’autre bout du monde. L’odeur des petites rues où personne ne passe, l’odeur des routes passantes, battues par la pluie qui tombe comme des coups de fouet sur l’asphalte brûlant, l’odeur des eaux stagnantes au beau milieu de la ville, d’un khlong bouché par une écluse jamais ouverte, où pourrissent en plein air des monceaux de végétaux impossibles à identifier, l’odeur des marchés aux plantes près d’un quai de la Chao Phraya et des milliers de poissons qui croupissent en plein soleil dans des bacs à peine remplis d’eau, l’odeur exhalant de la rivière où se battent des poissons-chats gros comme des silures, dans un fatras de queues et de têtes impossible à imaginer tant qu’on ne l’a pas vu, moment de folie animale où les poissons se montent les uns sur les autres ; spectacle irréel. C’est étrange comment les hommes créent eux-mêmes des odeurs qui n’existent pas forcément dans la nature.
Au milieu de tout ça reste l’odeur inégalable du linge qui sèche derrière un mur en pisé, les fleurs de frangipanier, grandes ouvertes comme des gueules d’animaux assoiffés, dont les pétales blancs se parent d’une jaune qui fait penser à des taches de beurre, la terre ruisselante d’eau au pied des manguiers, l’odeur du petit matin qui se révèle tendrement après une nuit écrasante.
Il reste en moi plus d’odeurs que d’images, et chaque odeur suscite en moi une sensation, un goût en particulier dans la bouche, les souvenirs se transforment en quelque chose de presque palpable. Comme si j’étais assis par terre, le regard vers la terre, tenant entre mes mains une fleur délicate de lotus.

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Jul 19, 2015 | Livres et carnets |
Aldous Huxley est un auteur à la fois caustique, naïf et très méthodique. Très anglais en fait. Dans son Tour du monde d’un sceptique, en 1926, il file de Port Saïd à Bombay en passant par la Mer Rouge. Une fois arrivé aux Indes, il découvre non pas un monde plein de couleurs, de senteurs et de personnages étranges comme on pourrait s’y attendre, mais un monde qu’il regarde comme s’il était sous cloche, en examine les contours, devise, argumente, procède par analogie… on comprend mieux dès lors le titre du livre (qui n’a en français presque rien à voir avec le titre original, Jesting pilate). Huxley me fait l’effet de quelqu’un qui ne s’émeut de rien et qui prend le monde comme une attraction un peu triste, un musée à ciel ouvert sans teint, un succédané du monde dans lequel il est né. Mais il demeure suffisamment drôle et pertinent pour que la lecture en soit agréable. Le voici qui d’un coup se met à disserter sur la différence entre nous autres, gens du Nord, et les Méridionaux. Un morceau d’anthologie qui reste d’une lucidité assez rigoureuse :
Nous sommes, nous, gens du Nord, de bien meilleurs metteurs en scène que les Méridionaux. Nous nous donnons de la peine pour nous impressionner nous-mêmes, et, en même temps, nous donnons à la cérémonie que nous avons préparée toutes les chances de nous émouvoir. Nous la prenons au sérieux et nous gardons cet état d’esprit jusqu’à la fin de la cérémonie. Le Méridional refuse de se fatiguer pour des détails de mise en scène, et ne veut pas avoir à se préoccuper de garder continuellement la même attitude mentale. C’est pourquoi il nous semble fâcheusement sans gêne, cynique et irrévérent.
Mais gardons-nous de jugements trop hâtifs. Le Méridional, en ces matières, a ses propres traditions, et il se trouve qu’elle diffèrent des nôtres. Il se pourrait que sur ce point ses habitudes de pensée et de sentiment soient plus proches de celles des Orientaux que des nôtres. Essayons de comprendre avant de condamner.
Nous accusons le Méridional d’incurie parce qu’il tolère la petitesse parmi ses splendeurs et s’arrange toujours pour que ses cérémonies aient un côté grotesque qui les empêche de nous émouvoir. Mais il pourrait, lui, nous reprocher d’être assez lourdement dépourvus d’imagination pour ne pas savoir découvrir la beauté de l’intention à travers l’insuffisance des moyens qui l’expriment et apprécier la noblesse de l’effet final en dépit de la pauvreté des détails. En matière d’art, nous dirait-il — et le cérémonies religieuses qui ne sont que des ballets solennels et des charades symboliques représentant un forme d’art —, ce qui compte, c’est l’intention, et c’est l’effet d’ensemble. Ces petits supports, ces petits arcs-boutants de marbre dont usaient les Grecs pour consolider leurs statues, sont ridicules si vous y regardez de près. Mais il était entendu qu’on les ignorait. Au point de vue sculptural une fausse façade est grotesque : un Méridional sait cela aussi bien que Mr Ruskin. Mais, plus sage que Ruskin, il n’éclate pas d’une sainte indignation sous prétexte qu’elle constitue un mensonge. il s’autorise à apprécier son aspect grandiose d’un certain point de vue. A l’église, le prêtre peut bredouiller aussi précipitamment que s’il devait battre un record mondial, les enfants de chœur peuvent se mettre les doigts dans le nez, les chanteurs détonner bravement, et le bedeau cracher par terre. Nous, hommes du Nord, cela nous révolte. Mais le sage et indulgent Méridional passe par-dessus ces détails sans importance et jouit du bel effet du ballet ecclésiastique, en dépit de ses petites imperfections. Mais alors, dira l’homme du Nord, s’il l’apprécie tant, pourquoi ne reste-t-il pas tranquille, sans rire ni chuchoter, pourquoi ne fait-il pas l’effort de regarder, et, s’il en ressent quelque émotion, pourquoi ne garde-t-il pas son sérieux ? A quoi l’autre répliquera en se moquant du manque de souplesse et de la lenteur d’esprit de l’homme du Nord, de sa grandiloquence et de son incapacité à éprouver franchement deux émotions simultanément ou tout au moins, quasi instantanément. « Je vois, dira-t-il, tout aussi bien que vous les détails ridicules et misérables, et je les déplore comme vous. Mais moi, je conserve le sens des proportions et je ne permets pas à de simples détails de troubler mon appréciation de l’ensemble. Vous avez, vous, le génie du grand sérieux, mais moi, je puis à la fois sourire et rester grave au même instant […]».
Aldous Huxley, Tour du monde d’un sceptique (1926)
Traduit de l’anglais par Fernande Dauriac (1932)
Petite bibliothèque Payot, 2005
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