Au petit matin, au grand matin, la houle déferle entre mes deux oreilles. Une migraine tout ce qu’il y a de plus sympathique me saisit au pied du lit. Ces derniers temps, j’ai l’impression que le corps ne suit plus tout à fait, un peu comme si le poids des ans venait tout à coup faire surface dans ma vie, pourtant bien rangée et presque sans excès, quelque chose d’à la fois inopportun et d’inconnu. On se surprend alors à avoir un peu peur de ce qui va se passer ensuite, à vouloir gommer le présent histoire d’être certain de ne pas basculer vers autre chose encore.
Je cherche dans mes carnets passés, entreposés sur mes étagères nouvellement installées, l’émotion des voyages qui se conjuguent à présent à l’imparfait ; je cherche les émotions qui furent les miennes et que déjà, peut-être, j’ai oubliées. À leur contact frémissant, à leur tendre évocation, je retrouve comme des expériences délicieuses, simplement au contact des noms, au souvenir de la chaleur écrasante qui s’abat sur mon crâne ou de la sueur qui tâche mes chemises légères, les encroûtant de sel. Le soleil a apporté avec lui son lot de couleurs tendres, de violines et de mandarines. On a beau regarder les souvenirs au-dessus d’une vitre éclairée, ils ne prennent pas toujours la couleur qu’on aimerait leur voir adopter.
Les saveurs des voyages refont surface. Des envies sauvages et ambitieuses.
L’homme qui figure sur la couverture de Une saison pour la peur de James Lee Burke. Il se nomme Marcus de la Houssaye, un Cajun.
[audio:grandcentralptii.xol]
Dj Sprinkles — Grand Central, Pt. II
Midtown 120 Blues (Mule Musiq, 2009)
Dimanche 30 août
Des odeurs de végétation m’envahissent. Il fait chaud dans la petite ville, le soleil de midi écrase tout dans un silence de fin du monde. Seules les tourterelles et les pigeons ramiers semblent se moquer de cette lourdeur inhabituelle. Malgré tout, un courant d’air frais passe doucement, presque visible, on pourrait le prendre dans la main et lui demander de s’arrêter s’il n’était pas autant le bienvenu. Une pastille d’air frais dans un univers de fournaise. Un frémissement de sueur nait à la base de mes lèvres, juste sous le nez, dès que je bouge le petit doigt. Le courant vient rafraichir et effacer les quelques perles salées, laissant sur ma peau encore hâlée et luisante un goût de sel délicat.
Samedi 12 septembre
C’est amusant pour moi de regarder les ombres s’agiter autour de moi, les esprits s’angoisser et se tendre pour la moindre petite gêne au creux de leur existence. Je m’amuse aussi de regarder ceux qui n’arrivent pas à remplir cette vie pourtant si courte de la moindre joie ; je dis que je m’en amuse, mais en réalité je le déplore et si j’étais réellement totalement dans l’empathie, cela me déprimerait plutôt qu’autre chose. Mais ce n’est pas le cas. Si je dis que je m’en amuse, c’est que cela ne me touche pas plus que ça. J’entends souvent, tel un credo de l’ère moderne, que les journées sont follement remplies d’événements et de choses complètement dingues à faire, j’entends des « je suis sous l’eau », des « je n’en peux plus, je ne m’en sors pas » et surtout des « mais bon dieu, arrête de m’enquiquiner, je n’ai pas le temps pour ça !!! ». Ces phrases traduisent en réalité la vacuité de ces existences qui sous couvert d’arguments fallacieux s’empêchent de prendre le temps. J’ai toujours le temps de faire ce que j’ai envie de faire car je m’organise pour cela. Dire qu’on n’a pas le temps est une autre manière de dire qu’on n’a pas envie, et l’argument devient la cause, dissimule la paresse, ressemble à de la poudre aux yeux… Le vide des existences remplit le temps comme la marée envahit un bras de mer éventré, bousculant tout, ne laissant aucune chance, même au sable…
Adolfo Farsari — Kiyomizu Kyoto
Dimanche 13 septembre
Cette phrase, superbe, est comme trois points de suspension à la fin d’une phrase prononcée par un magicien :
J’étais fatigué de les voir me donner congé comme si je n’étais qu’un simple adverbe dans leurs existences.
James Lee Burke, Une tâche sur l’éternité
Ce matin la pluie tombe drue sur la ville, me laissant voir au travers de la fenêtre comme un spectacle de fils de fers dressés sur l’herbe tellement ça tombe fort, comme d’innombrables billes d’acier jetées des frontières du monde connu. L’odeur du petrichor m’envahit jusque sous la croûte des os et le bruit du cliquetis de l’eau qui tombe sur la terrasse finit par m’abrutir.
Je commence à m’imaginer les longues plages de diamant du Sri Lanka ou l’odeur musquée du sol de la forêt birmane. En février, j’inaugure une nouvelle série de voyages. D’ici là, je tâcherai de continuer à tisser des liens et je continuerai à croire, ou tout au moins à faire semblant de croire qu’en chaque jour se cache un trésor, qu’il suffit de regarder les yeux grands ouverts pour se persuader que ce n’est pas qu’un leurre de l’esprit.
Aujourd’hui, j’ai presque 60 000 mots à recomposer dans le bon ordre.
Bulletin météo de la journée (dimanche 29 août 2012) :
10h00 : 26.1°C / humidité : 43% / vent 7 km/h
14h00 : 26.5°C / humidité : 35% / vent 17 km/h
22h00 : 23°C / humidité : 48% / vent 17 km/h
Voilà. C’est mon dernier jour. Comme par un heureux hasard, c’est aujourd’hui la fête de la rupture, que les Arabes appellent Aïd el-Fitr et que les Turcs appellent Ramazan Bayramı. Dans la cour de l’hôtel où l’on prend le petit déjeuner sur les canapés ottomans. Je répète, avec l’impression que les mots vont rester en moi, les vocables qui désignent le lait chaud (sıcak süt), le café (kahve), les croissants (kruvasan).
Mes mains sont sèches et je n’aime pas ce que je vois dans le miroir en passant dans la salle à manger. J’ai un beau teint hâlé qui témoigne que j’ai passé un mois sous le soleil brûlant de la Turquie, mais j’ai les yeux tristes et fatigués, je me sens aussi vide qu’une outre d’eau dans le désert. Comme un signe disant qu’il était temps de partir, le ciel s’est couvert d’un voile gris comme au lendemain d’un orage et quelques gouttes tombent du ciel tandis que je me remplis de café et de pâte de sésame en maugréant en imaginant que la température du ciel est quasiment tombée de quinze degrés. Je ne sais pas exactement ce que je ressens, partagé entre un bonheur incommensurable d’avoir pu faire un voyage comme celui-ci, la joie de m’être laissé entraîner dans des ornières que je ne m’imaginais pouvoir suivre un jour, et la tristesse infinie qui me serre l’estomac à l’idée de devoir partir ce soir. Sous mon crâne, les démons qui m’ont toujours animés commencent à se réveiller et à me tirer avec eux dans des limbes de désolation dont je ne veux pas connaître la profondeur. Je commence à me sentir désarmé dans cette ville dans laquelle je ne sais plus vraiment quoi faire, plus vraiment où aller. En ce jour de fin de Ramadan, il n’y a pas grand-chose d’ouvert. Les gens dans la rue arborent leurs plus beaux vêtements, tout en couleurs pastels, en brillants et en tissus épais et chers, en couvre-chefs de prix, en voiles richement parés. Je tombe même sur un couple d’Indonésiens, presque aussi incongrus ici que je peux l’être moi-même, à la différence près que eux, sont musulmans… Derrière la Mosquée Bleue, les vendeurs du bazar d’Arasta ne sont plus vraiment intéressés par les passants, comme s’ils avaient fait leur beurre et que se décarcasser pour aller arnaquer le touriste n’était plus vraiment à l’ordre du jour, ni même une nécessité impérieuse. Je me dis que pour cette dernière journée, je pourrais aller voir cet étrange musée passant complètement inaperçu dans la rue du bazar, le musée des mosaïques, mais malheureusement, une pancarte indique à l’entrée du musée qui commence là où les marches s’enfoncent dans le sol, qu’en raison de la fin du ramadan, le musée est fermé pour la matinée. Le vieil homme à l’entrée me dit de revenir dans une heure et que ce sera certainement ouvert. Pendant ce temps, j’erre un peu au pied de la Mosquée du Sultan Ahmet Ier, regarde les passants apprêtés dans leurs habits de cérémonie, me demande encore combien de temps je vais pouvoir tenir dans cette ville si je ne rentre pas sur le champ à Paris. C’est une sensation étrange, inexplicable, qui me pousse à vouloir partir immédiatement. Je ne reste finalement pas très loin du musée. Le musée ouvre ses portes. Je descends sous terre sans imaginer ce que je vais trouver là.
Le musée des Mosaïques est en réalité un ancien péristyle mis au jour dans les fouilles qui ont été menées ici jusqu’en 1954 et qui ont mis au jour les derniers vestiges de ce qui était le Grand Palais commencé par Constantin. La salle dans laquelle on se trouve mesure 66 x 55 m, ce qui laisse imaginer l’importance du bâtiment d’origine. On pense, certainement à raison, que le Grand Palais était une accumulation de salles de styles hétéroclites, construites à des époques différentes. On peut avoir une idée de ce à quoi ressemblait le Palais sur le site de Byzantium 1200. Franchement, on aurait presque préféré ne jamais voir ça, car le peu qu’il reste du Palais est d’une incroyable tristesse. L’état d’abandon dans lequel il a dû se trouver témoigne à quel point les Hommes sont de bien piètres conservateurs. Et moi, je n’aurais pas dû terminer mon voyage par ces tristes vestiges, me laissant un goût amer dans la bouche. Étrangement, je me sens mal à l’aise face à ces mosaïques qui, sous leur air bucolique et champêtre, sont en réalité de réelles scènes d’horreur. La qualité est incroyable et d’une grande fraîcheur pour des mosaïques datant de plus de 1500 ans et les couleurs resplendissantes. On peut voir des éléments architecturaux et ce qui peut ressembler à des scènes de chasse ou de vie champêtre, une vie éloignée de cette ville dans ce qu’elle a plus de plus lointain ; au delà du Palais, il n’y a que la mer.
Je pensais m’être trompé sur le compte de ces mosaïques, mais trois ans plus tard, tandis que je lisais le sublime livre de William Dalrymple, L’ombre de Byzance, je retrouvais mes sentiments traduits de la même manière par le grand écrivain britannique.
J’ai passé le plus clair de l’après-midi au musée des Mosaïques, à admirer les quelques motifs rescapés. Ils datent tous de la fin du VIe siècle — juste après Justinien — et proviennent du Grand Palais, qui se dressait jadis à flanc de colline, derrière la Mosquée Bleue. Ce sont donc ces mosaïques que dut fouler l’empereur Héraclius lorsqu’il apprit la chute de Jérusalem aux mains des Perses ou la reddition d’Alexandrie.
Au premier abord, on s’étonne d’y trouver encore une influence hellénistique. Le style de ces mosaïques est le plus souvent bucolique et empreint d’un naturalisme chaleureux qui, à première vue, s’apparente davantage aux délicates fresques de Pompéi qu’aux figures raides et hiératiques des icônes byzantines plus tardives ou austères Pantocrator qui dominent souvent la coupole des églises médiévales. Mais au bout d’un moment, quand on examine de plus près ces idylles pastorales, on finit par s’inquiéter pour la santé mentale de leurs auteurs, voire de leurs commanditaires.
Toujours à première vue, on croit voir par exemple un cheval allaiter un lion ; il s’agit bien sûr d’un symbole de la paix, de la même manière qu’on trouve dans la Bible un loup dormant à côté d’un agneau. Sauf que si l’on y regarde vraiment de très près, on s’aperçoit que le lion est en train d’éventrer le cheval tout en refermant ses mâchoires sur ses testicules. Ailleurs, un autre lion se dresse sur ses pattes de derrière pour attaquer un éléphant mais rate son coup et s’empale sur une défense. Ici c’est un loup qui déchire la gorge d’une biche, là, deux gladiateurs en haubert et culottes de cuir que charge un tigre rose gravement blessé au cou et saignant de la gueule, et, ailleurs encore, un griffon ailé qui fond sur une antilope et lui arrache la peau du dos tandis qu’un autre gobe un lézard.
On se perd en conjectures sur ce qui a conduit le maître mosaïste à imprégner ses œuvres d’une violence aussi psychopathologique : les assassinats et autres révolutions de palais étaient fréquents, à l’époque ; on ne voit pas quel apaisement ces scènes sanguinolentes pouvaient procurer à l’empereur qui les foulaient quotidiennement. D’un autre côté, elles fournissent un antidote salutaire à la littérature byzantine, dont le corpus est uniformément pétri de pessimisme pieux et essentiellement composé d’interminables hagiographies dont les ascètes héroïques résistent aux silencieuses invites de séductrices démoniaques. Peut-être l’empereur éprouvait-il quelque soulagement à retrouver ces scènes de carnage quand il avait supporté deux heures durant les sermons sur la chasteté débités par le patriarche.
William Dalrymple, L’ombre de Byzance
Sur les traces des Chrétiens d’Orient
1997, Libretto
Ici s’arrête un peu brutalement mon récit de voyage, au terme de vingt-quatre jours passés en Turquie. Ici s’arrête mon récit de voyage, car, trois ans après être revenu de Turquie, quasiment jour pour jour, je ne me souviens plus de ce qu’il s’est passé après avoir visité le Grand Palais. J’imagine que j’avais laissé ma valise à l’hôtel après avoir quitté la chambre et avoir pris mon petit déjeuner et j’ai dû dire au réceptionniste que je la laisserai là jusqu’à ce que mon taxi vienne me chercher pour l’aéroport. Non seulement je ne m’en souviens plus, mais c’est ici que s’arrêtent mes notes de voyages, que, scrupuleusement, je prends presque en temps réel. Je ne sais plus. J’ai dû tout laisser tomber, je devais être épuisé de corps et d’esprit et j’ai certainement à un moment donné décidé de me recroqueviller sur moi-même, incapable d’en absorber plus, incapable de retenir plus que tout ce qui m’avait été donné jusque là. Ce qui est certain, c’est que j’ai bien pris l’avion, et que je suis passé au-dessus des Alpes (la preuve en photo), mais je ne me rappelle vraiment, sincèrement, plus de rien…
La seule chose dont je me souviens, c’est que le lendemain, j’étais déjà reparti au travail, ne m’étant laissé absolument aucune marge pour décompresser. Au contraire de nombre de personnes, je ne vois pas l’intérêt de ne pas profiter jusqu’au bout. Je me fous de rentrer plus tôt, “pour faire la lessive”, “pour ranger la valise”, “pour faire un peu de ménage avant de retourner au travail”. Non, je ne suis pas dans cette optique et je m’en fous littéralement. De la même manière, je ne conçois pas les vacances comme étant du repos. Le voyage n’est pas fait pour ça, bien au contraire. Je me repose le week-end, le soir quand je reviens du travail, mais certes pas en voyage. Je suis là pour m’éreinter, pour me faire détruire, pour qu’on attente à mon intégrité physique et mentale, dans une posture attentiste et presque auto-destructrice…
J’ai mis trois ans à rédiger ce carnet de voyage, ce sont certainement plus de 60 000 mots écrits pour en rapporter la saveur et l’essence. Ce fut pour moi un travail énorme, de retouche de photos (des poussières se sont insérées dans mon appareil, sur le capteur, j’ai ramené près de 2000 photos dont pas une seule n’avait de tâche), de tri, de choix, de rédaction, de correction, d’interrogations, de mises en forme… Ce furent trois ans qui m’ont permis de continuer à vivre ce voyage en me le remémorant, minutes après minutes d’après mes notes scrupuleuses, et tout ce que j’ai écrit me permettra de le faire vivre encore tant que moi, je serai en vie.
Partir en Turquie pendant quatre semaines m’aura appris énormément, mais je serais tenté de dire qu’une des principales choses que j’en ai comprises, c’est qu’en voyage, comme au final dans la vie de tous les jours, il faut prendre les gens pour ce qu’ils sont, non pour ce qu’ils représentent, ni pour ce qu’on a envie qu’ils soient. Je sais que beaucoup de gens en France ont une très mauvaises opinions, pour ne pas dire un a priori raciste, concernant les Turcs. J’ai entendu dire que les Turcs étaient de mauvaises personnes car ils ont participé à la guerre du mauvais côté de la barrière, au côté des Allemands. Oui, c’est vrai. Et alors ? Est-ce que nous ne parlons pas aux Allemands ? Est-ce que nous avons le même a priori envers les Allemands ? Je ne comprends ces faux débats. De la même manière, je me suis rendu compte que les Turcs n’aiment pas beaucoup les Arabes, et que les Stambouliotes n’aiment pas les Anatoliens, etc. Ça n’en finit pas. En fait, personne n’aime personne. Parce que ceux-là ont ce défaut, parce que ceux-ci puent… C’est infernal et complètement con. Lorsque je voyage, je pars avec des a priori pour pouvoir les casser un à un, je le fais exprès, pour me discipliner et en revenir meilleur, plus tolérant, plus intelligent j’espère dans mes rapports avec l’Autre.
Je sais parfaitement à quel point Istanbul n’est plus que l’ombre d’elle-même, à quel point la Turquie a souffert de destructions et on a toujours la tentation de se dire qu’on aurait aimé connaître comment c’était exactement avant. A l’heure où j’écris, des abrutis se sont mis en tête de détruire Palmyreà la dynamite, de raser une civilisation pour que d’ici quelques années, dans leurs machiavéliques plans, les populations oublient leurs racines. Mais ça n’arrivera pas. La mémoire humaine est d’une nature extensible et elle a également cette capacité de résilience qui permet de passer de la douleur à la reconstruction de soi. Ils ont détruit Palmyre ? Tant pis, mais ce n’est rien par rapport à ce qu’ils font subir aux êtres humains. Et puis Palmyre, on l’a photographié, on l’a étudié, on sait à quoi ça ressemblait. Les êtres humains ne sont pas faits de cette matière-là. Mais ce n’est pas ici le bon endroit pour une tribune, car on parle ici de voyage. Et si demain un tremblement de terre efface Istanbul, la perte patrimoniale sera immense, mais songeons d’abord à ceux qui y vivent…
C’est donc ici que ça se termine, mais c’est également ici que les choses naissent, dans les recoins d’une vie passée, car c’est lorsqu’il y a un grand silence que se préparent toujours les révolutions. Pour moi, la Turquie en ce mois d’août 2012, en plein ramadan, ce fut plus qu’un voyage, ce fut bien mon être dispersé, déversé sur les montagnes de Cappadoce ou dans les rues d’Istanbul, sur les hauteurs de Pamukkale, au pied de la tombe de l’apôtre Philippe ou dans les ruines englouties de Kekova, réduit en poudre et déposé sur la terre, comme on répand les cendres encore chaudes d’un défunt…
Premier volet du Carnet Cajun : Cousin éloigné de Clifton Chenier, Roscoe Chenier est un bluesman à la voix grave et puissante, un homme discret qui à la fin de sa vie portait d’amples costumes extravagants, brillants comme ses chemises. Toujours élégamment vêtu de pantalons de costumes, chemisettes blanches et cravates noires, il a une réputation de ne pas être une personne très expansive, comme si sa musique lui avait permis d’exprimer tout ce qu’il avait à l’intérieur. Né en 1941 à Opelousas, Louisiane, il est décédé en 2013 et n’a eu une carrière de bluesman que dans le périmètre des États-Unis, raison pour laquelle on le connait peu ici. Il est surtout connu pour un titre remarquable datant de 2006, Bad Luck, repris comme un classique du genre. Caractéristique du swamp blues (blues du marécage), ce sont des sonorités lourdes jouées sur les graves de la guitare, sur un rythme lent et pesant. Plus qu’un son louisianais, le titre fait penser à une litanie indienne, aidée par les percussions, lentes elles aussi…
L’été se prête à toutes les fantaisies. Ayant pris sous le bras quelques livres de James Lee Burke, dont le héros Dave Robicheaux habite La Nouvelle Ibérie (New Iberia), en plein cœur de la Louisiane, je m’amuse à écouter pour accompagner mes lectures de ces musiques qui sont comme des complaintes, tantôt gaies, tantôt tristes, un peu rustres la plupart du temps, mais qui ont toutes pour caractéristique de parler de cette Louisiane si haute en couleurs. Cette partie du monde est chargée d’histoire pour plusieurs raisons.
D’abord, elle fut le réceptacle d’un immense exode qui vit se déplacer des familles entières venues d’Acadie, province canadienne alors peuplée des premiers colons français arrivés sur le continent, lors du Grand Dérangement au milieu du XVIIIème siècle. Les Acadiens, francophones, s’installent alors dans la dernière terre où le français est parlé sur le continent, mais à cette époque devenue possession espagnole ; la Louisiane, qui, ne l’oublions pas, porte le nom du roi Français Louis XIV. Ces Acadiens, avec le temps, prendront un nom bien particulier qui les distinguera par la suite de leurs ancêtres. La prononciation acadienne du mot acadien donne par anglicisme acadjonne. Par aphérèse et adoucissement, le mot Acadien s’est transformé en Cadien, puis Cajun. Le terme existe toujours aujourd’hui et désigne une large communauté francophone disséminée sur le territoire américain et répartis entre la Louisiane, le Texas et le reste des États-Unis. On estime aujourd’hui à presque 600 000 individus la population d’origine cadienne. S’il peut paraître étrange d’entendre parler un français un peu rustre en plein cœur du pays sudiste, il faut bien avoir à l’esprit que cette culture très particulière est en train de s’éteindre. Au début du XXème siècle, le Français cadien était encore une langue nettement parlée et transmise, et la plupart des locuteurs étaient des locuteurs uniques, ne parlant que français. Aujourd’hui, les Cajuns sont bien évidemment bilingues, et beaucoup d’entre eux délaissent le français au profit de l’anglais.
Le second événement qui marque l’histoire du pays cajun, c’est la guerre de Sécession, qui vit emporter dans la tourmente les planteurs cadiens qui, on s’en doute, ne se trouvaient pas du bon côté de la barrière et finirent pour la plupart exécutés. Mettant le pays à feu et à sang et ruinant les exploitations agricoles de la région, la guerre civile américaine ne doit pas faire oublier que la Louisiane est en plein cœur du sud sudiste, en plein pays confédéré qui n’hésite que rarement à arborer le drapeau rouge à croix bleue, symbole ségrégationniste toujours pas abdiqué et qui lie dans un joyeux désordre esclavagisme, racisme, ségrégation, suprématie blanche et Ku Klux Klan…
En dernier ressort, l’ouragan Katrina en 2005 en a terminé de ruiner la Nouvelle-Orléans et la région. 1500 morts, 150 000 sinistrés. La Nouvelle-Orléans a perdu aujourd’hui près de 30% de sa population, chassée par le désespoir et l’incurie de l’État dans la gestion de la crise sanitaire et humaine. Autre fait étrange, la population de la Nouvelle-Orléans, poumon du pays cajun, diminue quasiment de moitié entre 1960 et aujourd’hui. C’est également une des villes les plus peuplées par des Afro-Américains, avec, au dernier recensement en 2000, 67% de la population d’origine afro-américaine.
La Nouvelle-Orléans, capitale de la région, haut-lieu de l’identité française d’Amérique, mais pas tout à fait pays cajun. Ici on ne parle pas de comtés mais de paroisse (parish), mais le pays cajun, c’est le bayou et surtout la mèche, la côte du Golfe du Mexique, l’ancien territoire indien des Houmas. Le pays cajun, c’est aujourd’hui un territoire qui s’étend du lac Sabine à l’ouest à la Pearl River à l’est et à la ville de Bâton Rouge au nord, qui comprend les villes (aux terribles accents français ou indiens) de Lafayette, Lake Charles, Saint Martinville, Houma, Opelousas, Thibodaux ou Abbeville, et tout autour du Lac Pontchartrain.
Le mot cajun est un terme péjoratif, dont les Cajuns eux-mêmes se sont emparés comme marque de fabrique. De la même manière, les nordistes appelaient affectueusement les Cadiens les coonass, c’est-à-dire littéralement les “culs de ratons laveurs”, terme qui, on s’en doute, n’a rien de flatteur. En réaction, les coonasses ont créé un autocollant RCA (registered coon-ass), certifiant leur origine et la fierté d’être, en quelque sorte, des culs terreux (je me permets cette petite incartade linguistique, car étant moi-même pour moitié d’origine bretonne, je sais ce que c’est que de se faire traiter de péquenot, ou, dans une autre version propre à la situation, de plouc). Il est intéressant de voir à quel point le mot coonass est proche du français connasse… car en réalité, si l’analogie avec le racoon (raton) s’est faite naturellement, l’origine du mot est bien celle-ci. Les Cajuns sont donc bien des connasses… et fiers de l’être.
Aujourd’hui, cette culture un peu particulière est parfaitement méconnue et trop souvent entachée de clichés. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé d’ouvrir une nouvelle partie de mon blog, dédiée à la culture cajun et à d’autres aspects de la Louisiane, aux Créoles de Louisiane, en commençant par la musique. Cette nouvelle section s’appelle tout simplement Carnet Cajun.
Si on connait le blues, sait-on réellement que le blues qu’on joue à Chicago n’a rien à voir avec celui de la Nouvelle-Orléans, qu’on appelle Louisiane Blues, ou même Swamp Blues (blues du marécage) ? Et quid du Zydeco ? Voici la vraie musique louisianaise et cajun. Zydeco (prononcer Zaï-dico) vient directement du français et n’est que la version déformée, liée au pluriel et anglicisée du mot haricot. Clifton Chenier, un des plus grands représentants de la musique zydeco (ou zarico) chanta cette chanson qui donna son nom au style ; les haricots sont pas salés. Chanson, qui laisse supposer que celui qui l’a écrit n’avait pas suffisamment d’argent pour mettre de la couenne dans ses haricots pour les saler. Style un peu rustique, musique jouée de préférence avec des instruments aux accents bien connus par cheu nous (violon, accordéon), l’instrument réellement caractéristique en est le frottoir (plaque en métal autrefois utilisées pour laver les vêtements au lavoir — mon arrière-grand-mère en avait un en bois — qu’on fait résonner avec des dés à coudre).
Si tout au long de cette aventure que je vous propose aujourd’hui vous avez comme la sensation d’entendre quelque chose qui ressemble à ce qu’on appelle la country music (et qui personnellement me sort par les yeux), dites-vous bien qu’il y a en une qui est à l’origine de l’autre. En effet, la culture cajun s’est développée jusqu’au Texas, raison pour laquelle la country est fortement inspirée de cette musique traditionnelle un peu gauche qu’est le zydeco.
Partons donc au pays des zaricos, du bayou et de la mèche, des cyprès et de la barbe espagnole, des sandwiches torpilles aux crevettes et aux huîtres, pour en apprendre un peu plus sur nos cousins Cadiens, Cajuns, Coon-asses, Cadjines ou Cayens, sur cette culture qui décline et qui mérite qu’on la connaisse un peu mieux. On en profitera pour faire des détours par cette langue qui par bien des aspects mérite qu’on l’apprécie.
Je vous laisse apprécier les paroles et la musique du titre Les haricots sont pas salés :
Eh, maman,
Eh, maman,
Les haricots sont pas salés,
Les haricots sont pas salés.
T’au volé mon traîneau,
T’au volé mon traîneau,
Garde hip et taïaut,
Les haricots sont pas salés.
T’as volé mon gilet,
T’as volé mon chapeau,
Garde hip et taïaut,
Les haricots sont pas salés.
Beauport est comme un conte, un beau poème romantique de fin d’automne, lorsque le vent souffle sa dernière cantate, assis au fond de l’église. L’abbaye est une fronde à la vie austère, avec ses agapanthes qui lancent leurs pompons bleu-violet dans les airs, ses camélias aux tons rouge sang et ses massifs de buis indomptés.
On peut voir l’abbaye depuis la route qui longe la côte entre Paimpol et le bourg inconnu de Plouézec, au lieu-dit Kérity. De là où l’on est, on ne voit qu’une ancienne église de style gothique, au toit effondré, aux ouvertures sans vie, sans vitraux, son âme ouverte aux quatre vents, celui de la terre, mais surtout celui de la mer et des marécages… De loin, l’édifice fait penser à l’abbaye Saint-Mathieu, sise à la pointe du même nom, tout au bout de la terre. Ici, c’est un autre finis terrae qui nous attend, le point extrême entre le monde des vivants et le monde inconnu qui fit tant de veuves dans la région, veuves dont on peut presque voir le rocher depuis les jardins de l’abbaye, le monde de la mer.
Il ne reste ici quasiment aucun toit, à part quelques uns, certainement refaits depuis le temps, mais les bâtiments des moines sont presque tous à nu. On entre ici dans une grande salle qui devait être le réfectoire, par une petite porte sous une arche en plein cintre. De l’herbe sur le sol et par les grandes fenêtres sous d’autres arcs plein cintre recouverts de lichens et de mousses, on voit le jardin formé de quatre grands carrés. Un grand portail aujourd’hui ouvert donne accès à ce jardin qui devait autrefois subvenir aux besoins des gens d’ici. Flanqués de volutes, c’est une belle clôture entre le monde de l’esprit et le monde de la terre. Tout au bout du jardin, un autre portail, fermé celui-ci, donne sur le chemin de terre qui longe la côte et vient lécher les pieds des marécages et des prés salés le long du rivage. On n’est déjà plus sur terre, on est à mi-chemin entre la terre et la mer.
La salle capitulaire est ouverte au vent, indécise entre le fait d’être au-dedans ou au-dehors. Ici et là on trouve des arcs en anses de panier, ce qui n’est pas si commun dans les environs. Il ne reste plus parfois que les montants des fenêtres, taillés dans un beau granit qui résiste au temps, et surtout au climat qui a cet incroyable pouvoir d’en décourager plus d’un. La pierre et l’eau rendrait malade le plus aguerri des Bretons. Ajoutez à cela la solitude des lieux et le froid qui règne dans ces pièces venteuses et votre séjour sur terre devient le plus terrible des châtiments. Les esprits les plus cyniques diraient qu’en rajoutant une bonne couche de prières et de litanies, vous voilà prêts à embarquer pour les limbes plus vite que par la Nationale 12…
On a beau se promener sous les arcs-boutants aux parterres fleuris qui retiennent l’église de tomber, même si elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, on y trouve peu de motifs de réjouissements. Le jardin carré qui devait servir de cloître, là où l’on trouve aussi les lavabos, est entouré d’ombres et la végétation se greffe dans le moindre petit espace vide, accroche ses crampons à la pierre déjà attaquée par les lichens, s’offre le luxe de s’installer où bon lui semble. On regretterait presque le fait que l’église n’ait pas été restaurée avec l’ajout d’un belle toiture en bois massif et en ardoises luisantes sous la pluie du large, mais l’endroit est suffisamment sombre et beau comme cela pour ne pas en rajouter. Et puis ce n’est pas si courant que de trouver de l’herbe grasse sur le sol d’une église.
On se perd dans le dédale des arcs rampants et dans la salle aux belles ogives larges où l’on trouve une grande cheminée qui devait à peine tromper son monde en donnant l’illusion qu’on pouvait chauffer cette immense espace incontrôlable. J’en frissonne sous ma robe de bure rien que d’y songer. Les murs sont attaqués par les lichens noirs et les champignons, signe que rien n’y fait… Dédale de pierre aux fenêtres ouvertes sur la mer, colonnes dont le pied est mangé par les crocosmias et les pivoines, les murs sont alors envisagés par les bignones (campsis radicans) qui n’ont pas encore le loisir de fleurir en ce mois d’avril. Les colonnes de l’église, elles, sont entreprises par les tapis de pervenches aux fleurs délicates et d’un bleu profond. Sous les lierres grimpants et dans les feuillages des hortensias, on imagine entendre le plain chant des moines, pauvres hères condamnés à la vie régulière sous la statue hautaine de Saint Benoît, les tançant de son regard absent et grave avant même qu’ils n’aient commis le moindre pêché connu… Déjà ils sont pêcheurs, avant même d’avoir mis le nez dehors, déjà ils doivent confesser leur existence, quoi qu’on en dise, quoi qu’on en pense. Les anciens bandits des grands chemins et autres truands à la petite semaine auront plus de boulot que les autres, mais il faut bien de nouvelles âmes à sauver.
Mélange curieux de roman tardif, de gothique flamboyant hésitant et pas trop marqué (on est chez les frères, tout de même…), de Renaissance bretonne (vraiment particulier ici) qu’on appelle du bout des lèvres « style Beaumanoir », les dentelles de pierre dessinant les emplacements des vitraux font presque figures de fantaisie déplacée.
On peut faire le tour de l’abbaye dans la fraîcheur des débuts de soirée au printemps, en passant par les jardins, en longeant les hauts murs qui plongent leurs pieds dans la fange des marécages. Ici un arbre pousse dans l’eau saumâtre, préfiguration du bayou. Là on imagine parfaitement les nids de moustiques, nappes peu profondes regorgeant de larves prêtes à bondir hors de leur trou.
Beauport s’éteint sur la grève, Beauport nous transporte dans un autre temps, figé, somptueux, austère. Beauport, qu’on appelle Boporzh en breton, est le lieu qui rattache les vivants à leurs morts. Chargé d’histoire, le lieu se prête aux histoires qu’on imagine soi-même pour s’expliquer rationnellement ce qui ne l’est pas. Abbaye les pieds dans l’eau, fantomatique, religieuse jusqu’au bout des ongles, elle sent la dentelle noire amidonnée et les photos jaunies des ancêtres entrés dans les ordres, la relique sous verre, un peu moisie comme un souvenir de Lourdes ramené par un grand-mère très pieuse.
Entrez à Beauport, sortez-en aussi, laissez-vous retenir par ses griffes acérées, son calme impénétrable, loin des atours de la ville et sur la route de Compostelle, laissez-vous la possibilité d’en réchapper, il y fait trop humide pour vos vieilles articulations. Les rhumatismes claquent, les dents aussi. Beauport vous charme déjà, elle vous a envoutée…