Empereurs infortunés de Byzance (4) : le Copronyme

Revenons un peu en arrière. Constantin V fut l’un des empereurs les plus craints de la période byzantine. Résolument iconoclaste, il persécuta moines et moniales de la pire façon qui soit, missionnant des expéditions punitives au sein même des monastères, obligeant les gens d’église à toutes sortes d’exactions qui font froid dans le dos. Nous sommes dans une époque sombre. Léon III l’Isaurien, son père, fut celui qui amena en terre de Constantinople l’idéologie iconoclaste et en fit une nouvelle politique théologique, au terme du siège qui opposa le Califat Omeyyade à la Nouvelle Rome et qui se termina dans un bain de sang. Son esprit radical le portant à soutenir les idées de son père, il se fit très rapidement des ennemis dans le camp des chrétiens, générant de nombreuses réactions et des sobriquets lui tombèrent vite sur le dos. La légende reste tenace, mais on ne sait réellement si les événements qui lui valurent le surnom de « Copronyme » (Κοπρώνυμος), ce qui veut dire littéralement « nom de merde », ont réellement eu lieu. Voici la relation des faits intervenus le jour de son baptême par le Minsourator Léontios.

Constantin V Copronyme et son père Léon III l’Isaurien

[…] Enfin, on m’apporta un encensoir tout fumant. Le prince impérial fut alors plongé dans l’eau glacée de son baptême, continuant comme un forcené à se convulser et à éclabousser de partout, au risque d’échapper aux mains qui le tenaient. L’hymne sacré s’éleva d’une seule voix du Baptistère :

Tu es baptisé au nom du Seigneur,
Sois notre frère en Jésus-Christ…

A peine ces premières paroles eurent-elles été prononcées, et alors qu’elles nous revenaient, reprises comme en écho, par toute la Grande-Église, qu’on vit le patriarche se reculer, ses traits défigurés par l’épouvante. Aussitôt après avoir sorti l’enfant de l’eau, il ne le portait plus à bout de bras qu’avec dégoût. On aurait dit que d’un instant à l’autre il allait le lâcher. Il se tourna d’abord vers l’empereur sans cesser sa grimace, puis vers l’assistance dans le but d’en réclamer une aide ou de la prendre à témoin, suppliant qu’on l’en débarrassât. Seuls quelques-uns l’entendirent murmurer, pour lui-même : « Mon Dieu, quelle horreur ! Satan a fait son œuvre. Voilà qui présage les plus grands maux pour les chrétiens ! Cet enfant souillera l’Église ! »
Intrigué, et sans qu’on eût compris sur-le-champ les raisons de ce désarroi, chacun à son tour se pencha, inclinant sa lampe au-dessus de la conque de marbre. A la surface de l’eau noire flottaient de minuscules étrons. L’enfant venait de déféquer dans les fonts baptismaux. Qui put imaginer une chose pareille ? […]

Réfutation par le Minsourator Léontios, chef des thuriféraires, des accusations diverses dont il fut l’objet à la suite des incidents qui marquèrent le baptême de Constantin, dit « le Copronyme ».

Le règne de l’empereur, pourtant fin stratège et chef militaire hors pair au point que l’on prêta à son fantôme certaines victoires contre les Bulgares, fut passablement tourmenté. La personne de l’empereur fut elle-même soumise à l’attribution d’un autre surnom ; « Caballinos », c’est-à-dire à peu de choses près, le chevallin. Amateur de courses de chevaux dans l’Hippodrome, il aimait également s’adonner à divers plaisirs dans les écuries… Un de ses passe-temps, dit-on, était de s’asperger le corps de l’urine de ses juments et de s’enduire de leurs excréments… Respectant peu les préceptes de la religion, il convertit l’église Sainte-Euphémie en dépôt de fumier et y installa certains de ses chevaux, et il était de notoriété publique que s’engageait fréquemment des courses poursuites entre les stalles, qui se terminaient dans la litière souillée et puante des animaux, le corps maigre de l’empereur enfourchant celui du premier palefrenier qu’il trouvait…

Atteint du charbon, une plaie béante lui dévorant la cuisse, il finit sa vie tourmentée en campagne et dans un état de délabrement et de folie terrible.

Le simple contact d’une jambière de métal ou d’une étoffe lui était comme un fer rouge appliqué sur sa plaie. Il allait donc à demi nu, ce qui n’était pas, disait-on, tout à fait pour lui déplaire. […] La poussière noire qui tombait de ses pustules emplissait à la fois d’horreur et de compassion les soldats que ses faits d’arme continuaient à lui garder fidèles et qui le vénéraient à l’égal d’un dieu. […] Consumé par une fièvre ardente, Constantin de temps à autre se prenait à hurler : « Je suis brûlé vivant par un feu inextinguible. »

Fragment de « vie, mort et légendes de Constantin V » par un anonyme du XIIème siècle.

Constantin mourut dans d’atroces souffrances le 14 septembre 775, soit disant en serrant contre son cœur l’icône de la Vierge Théotokos qu’il avait passé sa vie à persécuter.

Tous les textes sont extraits de l’Iconoclaste, d’Alain Nadaud
Editions Quai Voltaire, 1989

Le livre

C’est la meilleure munition que j’aye trouvé à cet humain voyage.

Michel de Montaigne, Essais, Livre III, chapitre II

Saint Thomas – peint par Georges de la Tour.
Vers 1630, huile sur toile, 71 cm x 56 cm

Recueils de miniatures indiennes ayant appartenu à Emile Prisse d’Avennes

Le célèbre archéologue Prisse d’Avennes, particulièrement inspiré pour transmettre son goût de l’art arabe, possédait dans ses collections particulières deux petits recueils de miniatures indiennes du XVIIème siècle, d’inspiration moghole, de très belles gouaches fines, rehaussées de fil d’or et d’argent.

Recueils de miniatures indiennes n°1

Recueils de miniatures indiennes n°2

Un beau roman libanais : Caravansérail de Charif Majdalani

Voici une des plus belles lectures qui m’ait été donné de dévorer ces derniers temps. On vous promet un récit digne des mille et une nuits et on se retrouve dans un récit de voyage fantasque aux couleurs de l’orient magique et incertain, à mi-chemin entre les errances de T.E. Lawrence et les récits langoureux de Paul Bowles dans un décor irréel de vent et de sable, dans un monde d’hier qui n’existe plus et qu’on ne pourra retrouver. On retrouvera les figures mythiques de Fayçal et de Lawrence au beau milieu du désert, mais aussi des histoires de pierres fantômes et de statues cachées.

On repart donc tandis que, de leur côté, Samuel et ses vingt-cinq guerriers, depuis l’oasis de Badr, galopent en direction du levant. Au bout de trois jours, le doute s’installe en eux, ils s’arrêtent, tournent en rond et se mettent à explorer les diverses pistes qui s’offrent, celle de Mousbat, puis celle de Bir Fourawia, et aussi celle qui relie Gimr à Teiga jusqu’à ce que, un après-midi un groupe de cavalier reçoive en pleine rétine l’éclat de soleil renvoyé par un singulier tesson et découvre, au croisement des pistes de Qumqum et de Dar Tama, le miroir de bronze posé contre un acacia. Son tain de plus en plus glauque est encore capable de refléter la piste déserte, les bosquets verts et poussiéreux — et peut-être a-t-il aussi reflété durant les journées précédentes l’image des gazelles passant au galop, de hyènes lentes et fureteuses et d’autruches guindées. Après cette découverte, Samuel et sa troupe n’ont plus qu’à pousser un peu vers le sud le long de cette piste et voilà qu’apparaît, couronnant un bosquet de genêts sauvages, l’une des portes sculptées du palais Abyad, puis, à une journée de marche, une partie de la fontaine au décor mauresque vert et turquoise, abandonnée sous un baobab. « Il s’est passé quelque chose » a déclaré Samuel. Lorsque se succèdent, toutes les demi-journées, les pierres de taille numéro 105 (« salle d’apparat »), puis numéro 72 (« appui de fenêtre divan des femmes »), puis 42 (« soubassement mur galerie »), il comprend la raison qui a pu pousser Chafic à réagir ainsi et presse le pas, passant désormais sans même s’arrêter devant les morceaux de plus en plus riches balancés dans la savane comme de vieux chiffons, et il rejoint la caravane au moment où elle vient de reprendre la route après les conciliabules et les disputes.

Ethereality of Eternity

Photo © Hamed Saber

Samuel, un Libanais raffiné pris dans les tourments de la guerre, erre dans le désert et rencontre une caravane dont le chargement et la destination sont autant de fantaisies pour la raison dans cet univers inhospitalier. Celui qui mène cette caravane a démonté un palais pièce par pièce pour aller le vendre aux tribus nomades du désert… autant dire que le pari est perdu d’avance. C’est cette histoire colorée, truculente et sensuelle que nous raconte Majdalani avec un verbe rapide et enrobé, plein d’humour et de sensualité.

Il croit être sûr de son effet, mais Samuel le regarde dans les yeux en faisant remarquer que décidément, dans cette partie du désert, tout le monde connaît d’Argès, tout le monde l’a aidé et tout le monde a fini par le trahir. Et voilà Zeid qui éclate de rire, et qui clame que ça c’est sûr, que Darjis a été très respecté dans ces régions, que les chefs étaient à ses ordres, que partout les chemins et les oasis sont marqués de sa présence, que son nom est gravé sur bien des rochers et bien des troncs de palmiers, que les sculpteurs de l’ancien temps ont sculpté son portrait et frappé les pièces d’or à son effigie sans le savoir et que le désert l’aime tant que si, dans un endroit où il y a de l’écho on crie n’importe quel mot, l’écho renvoie le nom de Darjis (et il prononce lui aussi le mot en accentuant fortement la dernière syllabe). Samuel, ce fils des vieux poètes de la montagne libanaise, se dit que voilà sans doute la plus belle ode amoureuse que l’on ait prononcé dans ces contrées depuis longtemps, et il regarde Zeid avec une admiration certaine. Mais il n’en laisse rien paraître.

Caravansérail, Charif Majdalani
Editions Seuil
Collection Points Grands Romans

“Sefer nameh” – Nāsir al Dīn ibn Khosrow, Abū Mu īn

Nasir Khosrau (Nasiri Khusru, Nāsir al Dīn ibn Khosrow, Nassiri Khosrau) est un poète persan, originaire du Khorassan, dont le nom de plume est Hujjat. On sait peu de choses de lui, si ce n’est qu’il était certainement un peu porté sur la bouteille et qu’il était un grand érudit, connaissant plusieurs langues et très versé dans l’astronomie et les sciences naturelles. Il est de ces personnages qui ont fait la jonction entre le Moyen-Orient, l’Occident et l’Inde. On sait également de lui qu’il abandonna finalement les plaisirs de la vie et qu’il se rendit à La Mecque et à Médina pour y trouver réponse à toutes les questions qu’il se posait sur la religion. Le récit de ce voyage, le Sefer nameh, est un témoignage unique du monde musulman au XIème siècle.

“Sefer nameh”, relation du voyage de Nassiri Khosrau en Syrie, en Palestine, en Égypte, en Arabie et en Perse, pendant les années de l’hégire 437-444 (1035 1042) / Publié, traduit et annoté par Charles Schefer. Paris – 1881

Disponible au format PDF sur Gallica et Archive.org. Lire en ligne sur Archive.org.

Empereurs infortunés de Byzance (3) : Quelques infortunés empereurs jusqu’aux peurs insensées de l’Arménien

A la suite d’Irène l’Athénienne, écartée du pouvoir, viendra son logothète (surintendant des finances) qui régnera sous le nom de Nicéphore Ier et qui restera sur le trône pendant neuf. La fin de son règne s’acheva brusquement à la bataille de Pliska lorsque son rival, le khan bulgare Krum lui coupa lui-même la tête et avait l’habitude de se servir du crâne de son ennemi comme d’un calice… Son successeur, Michel Ier Rhangabé ne règne que deux ans. Personnage sans envergure aux prises de décisions contradictoires, il engage une bataille contre les Bulgares où son futur successeur, Léon, se désengage avec son bataillon. L’armée byzantine est massacrée, Michel revient à Constantinople défait et abdique en 813. Il se retire dans un monastère et meurt un an plus tard. Léon V est alors couronné. (more…)