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Le Rose de Pon­tor­mo — Par­ties 3 et 4

Le Rose de Pon­tor­mo — Par­ties 3 et 4

Le Rose de Pontormo

Le Rose de Pontormo

Par­ties 3 et 4

PAR­TIE III

C’est le hui­tième jour que tout com­men­ça — ou plu­tôt c’est le hui­tième jour que Léonce ces­sa de pou­voir faire sem­blant que rien n’a­vait com­men­cé. Parce que les signes étaient là depuis le début, depuis le pre­mier soir au bal­con, ce nœud qui s’é­tait des­ser­ré sans qu’il le veuille, et peut-être même avant, peut-être depuis le train, depuis cette main posée sur la vitre comme on touche un front fié­vreux — ce geste n’é­tait pas ano­din, il le com­pren­drait plus tard, c’é­tait déjà Flo­rence qui l’ap­pe­lait à tra­vers la vitre, Flo­rence qui pre­nait sa tem­pé­ra­ture avant même qu’il n’arrive.

Mais le hui­tième jour. Oui.

Il avait mal dor­mi. Des rêves agi­tés dont il ne gar­dait que des frag­ments — un cou­loir de musée qui n’en finis­sait pas, des tableaux dont les visages bou­geaient, et Mathilde, inex­pli­ca­ble­ment, debout au fond d’une salle vide, qui lui tour­nait le dos. Il s’é­tait réveillé en sueur à quatre heures du matin, la chambre 307 bai­gnée d’une lumière de lune bleu­tée, et il était res­té allon­gé, les yeux ouverts, à écou­ter le silence du Grand Hotel — un silence qui n’en était pas un, parce qu’il y avait les cra­que­ments du par­quet dans le cou­loir, et le bour­don­ne­ment loin­tain de la cli­ma­ti­sa­tion, et quelque part, très loin, un bruit d’eau, comme si quel­qu’un pre­nait un bain à quatre heures du matin, et cette idée — quel­qu’un dans l’eau, à cette heure, dans cet hôtel endor­mi — lui avait paru d’une étran­ge­té insoutenable.

Au petit déjeu­ner, Mar­co lui avait dit :

— Signore, vous avez les yeux d’un homme qui a vu un fantôme.

— Je n’ai vu aucun fantôme.

— Allo­ra, c’est que le fan­tôme vous a vu, vous.

Mar­co avait ri de sa propre blague, mais son regard était res­té sérieux, et Léonce avait sen­ti dans ce regard quelque chose de vigi­lant, de presque pater­nel, comme si le bar­man du Grand Hotel Vil­la Medi­ci avait vu pas­ser suf­fi­sam­ment de voya­geurs éga­rés pour recon­naître les pre­miers symp­tômes d’un éga­re­ment plus profond.

*

Ce matin-là, il déci­da de tra­ver­ser l’Arno.

L’Ol­trar­no. La rive gauche. Le Flo­rence des arti­sans, des ate­liers, des petites places oubliées. Il pas­sa le Ponte San­ta Tri­ni­ta sous un ciel par­fai­te­ment bleu — un bleu que les peintres de la Renais­sance appe­laient « azzur­ro oltre­ma­ri­no », bleu d’outre-mer, parce qu’il venait du lapis-lazu­li qu’on impor­tait d’Af­gha­nis­tan, et cette idée que le bleu du ciel flo­ren­tin avait un nom qui par­lait de dis­tance et de tra­ver­sée lui plut, sans qu’il sache pour­quoi, d’une manière dis­pro­por­tion­née. Il s’ar­rê­ta au milieu du pont et regar­da l’Arno.

Le fleuve était bas, lent, d’un vert opaque mêlé de brun, char­riant des algues et des reflets qui se défor­maient pares­seu­se­ment sous les arches. Ce n’é­tait pas un beau fleuve. Ce n’é­tait pas la Seine, ni le Tibre, ni même le Rhône qu’il connais­sait à Lyon — ce Rhône puis­sant et froid qui fen­dait la ville comme une lame. L’Ar­no était modeste, presque domes­tique, un fleuve qui sem­blait attendre quelque chose, et Léonce pen­sa — sans rai­son, sans logique, la pen­sée s’im­po­sa d’elle-même comme un intrus — que l’Ar­no atten­dait ses pages. Que ce fleuve stag­nant était fait pour rece­voir ce qu’on jetait. Qu’il avait déjà tout englou­ti en 1966 — les Cru­ci­fix et les manus­crits et la boue — et qu’il englou­ti­rait encore.

Il chas­sa cette pen­sée. Absurde. Il n’al­lait rien jeter du tout. Il écri­vait un roman et le roman avan­çait. Wyn­ters était presque ache­vé. Six cha­pitres en huit jours. La méthode fonctionnait.

Il reprit sa marche.

L’Ol­trar­no le sur­prit. Après le Flo­rence monu­men­tal de la rive droite — les Offices, le Duo­mo, la Piaz­za del­la Signo­ria —, c’é­tait un quar­tier qui res­sem­blait à un vil­lage. Des rues étroites, des ate­liers de menui­siers et de doreurs dont les portes ouvertes lais­saient voir des copeaux de bois et des feuilles d’or, des épi­ce­ries sombres où pen­daient des jam­bons et des tresses d’ail, des chats endor­mis sur des seuils, et cette odeur de colle et de ver­nis qui se mêlait à celle du café et du pain chaud. Des hommes en tablier tra­vaillaient dans des arrière-bou­tiques minus­cules, répa­rant des cadres, recou­sant des reliures, sculp­tant des pieds de table avec la même patience que leurs ancêtres six cents ans plus tôt. Le temps, ici, ne s’é­cou­lait pas — il sédimentait.

Léonce mar­chait sans but, le cahier fer­mé dans sa poche. Il ne pre­nait pas de notes. Il ne pen­sait pas à Wyn­ters. Il mar­chait, c’est tout, et ses pas le menèrent, par un enchaî­ne­ment de ruelles qui sem­blait obéir à une logique sou­ter­raine — comme si la ville elle-même le gui­dait, comme si les pavés connais­saient le che­min — jus­qu’à une petite place qu’il ne connais­sait pas.

Piaz­za San­to Spirito.

C’é­tait une place simple, presque aus­tère. Une église à la façade nue — pas de marbre, pas de sculp­ture, juste un mur cré­pi, d’un blanc-gris fati­gué, qui ne pro­met­tait rien. Des arbres, des bancs, une fon­taine. Des vieux assis au soleil. Un mar­ché de légumes dont les étals colo­rés — tomates rouges, auber­gines vio­lettes, arti­chauts verts — com­po­saient invo­lon­tai­re­ment un tableau plus vivant que bien des tableaux de musée. Et une lumière. Mon Dieu, une lumière. Elle tom­bait de biais à tra­vers les feuillages des tilleuls et décou­pait sur les pavés des ombres mou­vantes qui res­sem­blaient à des cal­li­gra­phies, et Léonce res­ta immo­bile au bord de la place, sai­si — oui, sai­si, il n’y avait pas d’autre mot — par la beau­té banale de cet endroit qui n’é­tait dans aucun guide.

Ce n’est rien, se dit-il. Une place. Des arbres. De la lumière. Ce n’est rien.

Mais ses yeux se brouillèrent, très légè­re­ment, et il dut s’as­seoir sur un banc.

Un vieil homme à côté de lui man­geait une glace à la pis­tache avec la concen­tra­tion d’un enfant. Des gouttes vertes tom­baient sur sa che­mise. Il ne s’en sou­ciait pas. Il man­geait sa glace et regar­dait les arbres et il avait l’air d’un homme qui avait com­pris quelque chose d’es­sen­tiel que Léonce n’a­vait pas encore compris.

*

L’a­près-midi, il ten­ta de reprendre le tra­vail. Chambre 307. Le bureau Empire. Le cahier ouvert. Wyn­ters devait visi­ter le Bar­gel­lo — le musée de sculp­ture, le David de Dona­tel­lo, le buste de Bru­tus par Michel-Ange. Léonce essaya d’é­crire la scène. « Wyn­ters entre au Bar­gel­lo et trouve l’en­droit sinistre. Un ancien palais du podes­tat, une pri­son, un lieu d’exé­cu­tions. Les murs suintent l’his­toire et Wyn­ters n’aime pas l’his­toire — il la trouve indis­crète, vul­gaire, comme ces gens qui racontent leur vie aux inconnus. »

Il relut la phrase. Elle son­nait faux. Non — elle son­nait juste, mais d’une jus­tesse méca­nique, comme un métro­nome. Il man­quait la vie. Il man­quait le désordre. Il man­quait ce quelque chose d’im­pré­vi­sible qui fait qu’un per­son­nage cesse d’être une marion­nette et com­mence à exis­ter. Wyn­ters ne vou­lait pas exis­ter. Wyn­ters vou­lait res­ter dans le cahier, plat, contrô­lé, obéissant.

Léonce posa son sty­lo. Le sty­lo de Mathilde.

Et sou­dain — il ne l’a­vait pas cher­ché, il ne l’a­vait pas vou­lu — le sou­ve­nir le sub­mer­gea. Mathilde assise sur le lit de la Croix-Rousse, le jour de la rup­ture, ses che­veux défaits, ses yeux rouges, et cette phrase ter­rible pro­non­cée d’une voix très calme, presque douce, qui était pire que si elle avait crié : « Tu ne me vois pas, Léonce. Tu ne m’as jamais vue. Tu regardes le monde comme on regarde un tableau — à dis­tance, à tra­vers un cadre, avec des mots entre toi et les choses. Tu n’es jamais dans la vie. Tu es tou­jours dans la phrase d’après. »

Il fer­ma les yeux. Res­pi­ra. Comp­ta jus­qu’à dix. Rou­vrit les yeux.

Sur la page du cahier, il avait écrit sans s’en rendre compte, d’une écri­ture dif­fé­rente de la sienne — plus rapide, plus désor­don­née, presque grif­fon­née : « Wyn­ters a peur. De quoi ? De tout. De la lumière. »

Il arra­cha la page et la jeta dans la corbeille.

*

Ce soir-là, il ne des­cen­dit pas dîner au res­tau­rant. Il com­man­da un pla­teau dans sa chambre — un mines­trone tiède, du pain, un verre de Chian­ti — et man­gea assis sur le lit, pieds nus, le regard per­du dans le motif du papier peint. Un motif de feuilles et de fleurs entre­la­cées, d’un vert sombre sur fond crème, qui se répé­tait à l’in­fi­ni avec des varia­tions si sub­tiles qu’on ne savait jamais si c’é­tait le même des­sin ou un des­sin dif­fé­rent, et cette incer­ti­tude — le même ou le dif­fé­rent, le même ou le dif­fé­rent — devint hyp­no­tique, et il res­ta long­temps à fixer le mur, la cuillère de mines­trone sus­pen­due à mi-che­min entre l’as­siette et sa bouche, oublié dans une contem­pla­tion qui n’a­vait rien de mys­tique mais tout de l’épuisement.

Quel­qu’un frap­pa à la porte.

— Mr. Armand ? C’est le room ser­vice. Je viens cher­cher le plateau.

Il ouvrit. Ce n’é­tait pas le room ser­vice. C’é­tait un groom qu’il n’a­vait jamais vu — un jeune homme de dix-huit ou dix-neuf ans, brun, avec un visage d’ange flo­ren­tin et un uni­forme bor­deaux trop grand pour lui.

— Scu­si, Signore. Mrs. Bla­ck­wood m’a deman­dé de vous remettre ceci.

Il lui ten­dit un livre. Un petit volume relié de cuir brun, usé, les pages jau­nies. Léonce le prit. Sur la cou­ver­ture, en lettres dorées à demi effa­cées : « Rome, Naples et Flo­rence — Sten­dhal — 1826 ».

Pas un mot d’ac­com­pa­gne­ment. Pas une carte. Juste le livre. L’é­di­tion ori­gi­nale. Léonce l’ou­vrit au hasard et lut :

« J’é­tais arri­vé à ce point d’é­mo­tion où se ren­contrent les sen­sa­tions célestes don­nées par les beaux-arts et les sen­ti­ments pas­sion­nés. En sor­tant de San­ta Croce, j’a­vais un bat­te­ment de cœur, la vie était épui­sée chez moi, je mar­chais avec la crainte de tomber. »

Il refer­ma le livre. Ses mains tremblaient.

*

Le neu­vième jour. San­ta Felicita.

Il n’a­vait pas vou­lu y aller. Ou plu­tôt — il y avait une par­tie de lui qui vou­lait y aller et une par­tie qui résis­tait, et c’é­tait la même par­tie, la même zone de lui-même qui était à la fois atti­rée et ter­ri­fiée, comme un nageur qui voit le gouffre sous ses pieds et qui ne peut pas s’empêcher de plon­ger les yeux dedans. Mrs. Bla­ck­wood avait dit : « Méfiez-vous de San­ta Feli­ci­ta. On y entre pour voir une Dépo­si­tion et on en res­sort sans peau. » Et cette phrase, depuis trois jours, tour­nait dans sa tête comme un refrain qu’on ne peut pas chas­ser, un de ces airs stu­pides qui vous collent au crâne, sauf que celui-ci n’é­tait pas stu­pide, il était pro­phé­tique, et Léonce le savait, et c’est pour cela qu’il résis­tait, et c’est pour cela qu’il céda.

San­ta Feli­ci­ta est une église minus­cule, cachée der­rière le Ponte Vec­chio, à l’en­trée de l’Ol­trar­no. On la manque si on ne la cherche pas. La façade est modeste, presque ano­nyme, coin­cée entre des mai­sons, et rien ne laisse devi­ner ce qui se trouve à l’in­té­rieur. C’est le piège de Flo­rence — les tré­sors les plus dévas­ta­teurs sont tou­jours cachés dans les endroits les plus discrets.

Léonce pous­sa la porte. Un cou­rant d’air frais le sai­sit — cette fraî­cheur des églises ita­liennes qui semble remon­ter du sol comme une haleine de la terre. La nef était sombre, étroite, presque vide. Deux vieilles femmes priaient dans les pre­miers rangs. Un chat dor­mait sur un prie-Dieu. Et à droite, dans la pre­mière cha­pelle, la Cap­pel­la Cap­po­ni — un rideau à demi tiré, une lumière élec­trique crue qui tom­bait d’en haut sur le retable.

La Dépo­si­tion de Pontormo.

Il fit un pas. Puis un autre.

Le tableau n’é­tait pas grand. Trois mètres sur deux, peut-être. Mais il occu­pait tout l’es­pace, il absor­bait tout l’air de la cha­pelle, il ne lais­sait rien d’autre exis­ter autour de lui. Des cou­leurs qu’on n’a­vait jamais vues nulle part — un rose irréel, un bleu de lune, un vert acide, des chairs trans­lu­cides, comme si les per­son­nages étaient faits non pas de peau mais de lumière colo­rée. Le Christ mort, por­té par des figures flot­tantes qui sem­blaient ne tou­cher le sol que par acci­dent, et la Vierge, les yeux levés, les bras écar­tés dans un geste qui n’é­tait ni de prière ni de déses­poir mais de quelque chose d’autre — d’un éton­ne­ment abso­lu, comme si la dou­leur était deve­nue si grande qu’elle avait dépas­sé la dou­leur et était deve­nue autre chose, une espèce de stu­pé­fac­tion méta­phy­sique face à l’inconcevable.

Et il n’y avait pas de sol. C’é­tait cela, le génie ter­rible de Pon­tor­mo — pas de sol, pas de terre, pas de fond. Les per­son­nages flot­taient dans un espace sans gra­vi­té, sans haut ni bas, sans ancrage. Tout le monde tom­bait et per­sonne ne tom­bait. Le Christ des­cen­dait mais ne tou­chait rien. Les por­teurs le tenaient mais ne le rete­naient pas. C’é­tait une chute sus­pen­due, une chute éter­nelle, une chute qui ne fini­rait jamais parce qu’il n’y avait nulle part où tomber.

Léonce res­ta immo­bile devant le tableau. Une minute. Deux. Cinq.

Puis quelque chose se pro­dui­sit dans sa poi­trine. Une contrac­tion. Pas de la dou­leur — autre chose. Une pres­sion, comme si quel­qu’un appuyait de l’in­té­rieur, comme si quelque chose d’en­foui très pro­fon­dé­ment essayait de remon­ter à la sur­face. Ses yeux se brouillèrent. Le rose du tableau se mit à vibrer, à pul­ser, à irra­dier au-delà du cadre, et les figures flot­tantes com­men­cèrent à se mou­voir — non, pas se mou­voir, res­pi­rer, elles res­pi­raient, la Vierge res­pi­rait, le Christ res­pi­rait d’un souffle mort, et la lumière crue deve­nait une lumière vivante, et les cou­leurs chan­taient, oui, c’é­tait le mot, elles chan­taient, pas un chant audible mais un chant qu’il per­ce­vait avec ses yeux, une vibra­tion qui entrait par les pupilles et des­cen­dait dans la gorge et dans la poi­trine et dans le ventre.

Il sen­tit ses genoux fléchir.

Non. Pas ici. Pas maintenant.

Il se retint à la balus­trade de la cha­pelle. Ses mains étaient moites. Son cœur bat­tait trop vite, trop fort, il l’en­ten­dait dans ses oreilles comme un tam­bour, et la sueur cou­lait le long de ses tempes, et les vieilles femmes au fond de l’é­glise priaient sans lever les yeux, et le chat dor­mait sur le prie-Dieu, et per­sonne ne voyait rien, per­sonne ne savait que quelque chose venait de se bri­ser en lui, quelque chose de très ancien, de très dur, un mur inté­rieur dont il igno­rait l’exis­tence et qui venait de se fis­su­rer sous la pres­sion insup­por­table du rose de Pontormo.

Il sor­tit de l’é­glise en titubant.

L’air du dehors le frap­pa comme une gifle — chaud, bruyant, plein de moteurs et de voix. Il s’a­dos­sa au mur et fer­ma les yeux. Res­pi­rer. Juste res­pi­rer. Ce n’est rien. C’est un malaise. C’est la cha­leur, la fatigue, le manque de som­meil. Ce n’est pas le tableau. Les tableaux ne font pas ça. Les tableaux res­tent dans leurs cadres. Les tableaux ne tra­versent pas les yeux pour des­cendre dans le corps. Ce n’est pas —

Mais il savait. Il savait exac­te­ment ce que c’é­tait. Il avait lu Sten­dhal. Il avait lu le pas­sage du livre que Mrs. Bla­ck­wood lui avait envoyé. « J’a­vais un bat­te­ment de cœur, la vie était épui­sée chez moi, je mar­chais avec la crainte de tomber. »

Il mar­cha jus­qu’au Ponte Vec­chio et s’ac­cou­da au para­pet, au milieu des tou­ristes et des orfèvres, le souffle court, les mains trem­blantes, et il regar­da l’Ar­no cou­ler en des­sous, lent et vert, et il pen­sa : c’est exac­te­ment ce que Wyn­ters ne devait jamais res­sen­tir. C’est exac­te­ment ce que j’é­cri­vais contre. Et c’est moi. C’est moi qui tombe.

*

Il ren­tra au Grand Hotel en fin de mati­née. Mar­co le vit tra­ver­ser le hall et quelque chose dans sa démarche — un pas trop lent, une épaule plus basse que l’autre, cette manière de ne pas regar­der devant soi — fit fron­cer les sour­cils du barman.

— Signore Armand. Un caffè ?

— Un whisky.

Mar­co haus­sa un sour­cil mais ne dit rien. Il ser­vit un Laga­vu­lin avec la même pré­ci­sion hor­lo­gère que ses espres­sos et le posa devant Léonce sans commentaire.

— Mar­co, dit Léonce après la pre­mière gor­gée, est-ce qu’il arrive que des clients… soient malades ici ? Je veux dire — pas phy­si­que­ment malades. Autrement.

Mar­co essuya un verre avec une len­teur délibérée.

— Firenze è una malat­tia, Signore. Flo­rence est une mala­die. Les doc­teurs de l’hô­pi­tal San­ta Maria Nuo­va ont un nom pour ça. Il Sin­drome di Sten­dhal. Des tou­ristes qui s’é­va­nouissent aux Offices, qui pleurent devant un Giot­to, qui ont des crises de panique dans le Duo­mo. L’hô­pi­tal en reçoit dix, quinze par an. Tou­jours les mêmes pro­fils — des gens sen­sibles, culti­vés, qui arrivent avec trop d’at­tentes et pas assez de défenses. Flo­rence entre en eux et ils ne savent pas com­ment la faire sortir.

Il ran­gea le verre et en prit un autre.

— Quand j’ai com­men­cé ici, il y a vingt-trois ans, il y avait une femme japo­naise au troi­sième étage. Une pro­fes­seure de lit­té­ra­ture, je crois. Elle venait pour un congrès sur Dante. Le deuxième jour, elle est allée voir le Para­dis du Bap­tis­tère — la mosaïque du pla­fond, le Christ doré, énorme — et elle est res­tée quatre heures debout à le regar­der sans bou­ger. Quatre heures. Le gar­dien a fini par appe­ler une ambu­lance. Elle ne par­lait plus. Elle sou­riait, c’est tout. Un sou­rire très doux, très calme, comme quel­qu’un qui a vu quelque chose que les autres ne voient pas. Les méde­cins ont dit que c’é­tait le syn­drome. Elle est res­tée trois jours à l’hô­pi­tal et elle est repar­tie au Japon. Elle n’a jamais ter­mi­né son congrès.

Mar­co posa ses deux mains à plat sur le comp­toir et regar­da Léonce droit dans les yeux.

— Signore, vous avez vu quelque chose ce matin qui vous a fait mal.

Ce n’é­tait pas une question.

— Pon­tor­mo, dit Léonce.

— Ah, fit Mar­co. La Depo­si­zione. Oui. Pon­tor­mo fait ça aux gens. C’est le plus dan­ge­reux de tous. Pire que Michel-Ange, pire que Bot­ti­cel­li. Parce que les autres sont magni­fiques mais ils sont dans le monde. Pon­tor­mo n’est pas dans le monde. Pon­tor­mo est ailleurs. Et quand on regarde un tableau qui est ailleurs, on risque d’al­ler ailleurs aussi.

*

Les jours qui sui­virent furent étranges.

Léonce conti­nuait d’é­crire — ou de ten­ter d’é­crire. Mais Wyn­ters lui échap­pait. Le per­son­nage qu’il avait créé froid et maî­tri­sé com­men­çait à se fis­su­rer sous ses doigts, comme un masque qu’on porte trop long­temps et qui se cra­quelle avec la cha­leur du visage. Des phrases incon­grues appa­rais­saient dans le manus­crit — des phrases que Léonce n’a­vait pas pré­vues et qui venaient d’un endroit de lui-même qu’il ne contrô­lait pas. « Wyn­ters s’ar­rête devant le Cara­vage et son cœur — non. Non. Wyn­ters ne s’ar­rête devant rien. » Il ratu­rait, cor­ri­geait, repre­nait. Mais les fis­sures reve­naient, tou­jours au même endroit, comme l’eau qui trouve son che­min dans un mur, tou­jours par la même lézarde, avec une patience minérale.

La nuit, il dor­mait mal. Des rêves de tableaux vivants, de cou­loirs infi­nis, de visages peints qui ouvraient les yeux. Il se réveillait avec la sen­sa­tion d’a­voir été regar­dé pen­dant son som­meil — non pas par quel­qu’un dans la chambre, mais par quelque chose de plus vaste, de plus ancien, comme si Flo­rence tout entière le regar­dait dor­mir à tra­vers les murs du Grand Hotel, à tra­vers les murs de cinq siècles.

Les voix de l’hô­tel pre­naient une qua­li­té dif­fé­rente. Les conver­sa­tions qu’il sai­sis­sait au bar, au res­tau­rant, dans le hall, deve­naient plus étranges, plus char­gées de sens — ou c’é­tait lui qui pro­je­tait du sens là où il n’y en avait pas, il ne savait plus.

Un matin, dans l’as­cen­seur, un homme d’af­faires ita­lien par­lait au téléphone :

— Il pro­ble­ma è la luce. La luce cam­bia tut­to. Se cam­bia la luce, cam­bia il valore.

Le pro­blème c’est la lumière. La lumière change tout. Si la lumière change, la valeur change.

Il par­lait d’im­mo­bi­lier, pro­ba­ble­ment. Ou de vin. Ou de n’im­porte quoi. Mais Léonce enten­dit autre chose. Il enten­dit une véri­té sur l’art, sur la per­cep­tion, sur la fra­gi­li­té de tout — la lumière change tout, et la valeur n’est que de la lumière — et il dut s’ap­puyer à la paroi de l’as­cen­seur, la cage dorée qui mon­tait en grin­çant, et il sen­tit à nou­veau ce ver­tige, cette pres­sion dans la poi­trine, et il se dit : je suis en train de deve­nir fou. Je suis en train de voir des signes par­tout. C’est le début de quelque chose et je ne sais pas de quoi.

Un soir, au res­tau­rant, les Amé­ri­cains par­laient d’un tableau volé.

— The Nazis took it in ’44, disait Howard. It was in the Uffi­zi vault. A small Cra­nach. Venus with a Veil. They ship­ped it to Ger­ma­ny and it vani­shed. Some say it’s in a salt mine in Aus­tria. Some say it bur­ned. Some say it’s in a pri­vate col­lec­tion in Bue­nos Aires, behind a false wall, and some­bo­dy looks at it eve­ry night, alone.

— That’s the sad­dest thing I’ve ever heard, disait Patri­cia. A pain­ting that only one per­son can see.

— Or the most beau­ti­ful, disait Howard. Art was never meant for eve­ryone. Art was meant for the one who understands.

Léonce écou­tait et chaque phrase creu­sait un sillon en lui, labou­rait quelque chose, retour­nait une terre qu’il n’a­vait jamais retour­née. Un tableau que per­sonne ne voit. Un tableau qui existe pour un seul regard. L’art comme soli­tude abso­lue. Et il pen­sa à Wyn­ters, son per­son­nage qui ne voyait rien, et il se deman­da si Wyn­ters n’é­tait pas ce tableau caché — une œuvre invi­sible, qui n’exis­tait pour per­sonne, qui était enfer­mée der­rière un faux mur dans un pays loin­tain, et que lui, Léonce, regar­dait seul chaque nuit dans sa chambre du Grand Hotel, seul avec un fan­tôme, seul avec un miroir.

Mrs. Bla­ck­wood, qu’il n’a­vait pas revue depuis l’en­voi du Sten­dhal, réap­pa­rut un soir dans le hall. Elle por­tait la même robe noire, le même col­lier de perles, mais quelque chose avait chan­gé dans son visage — un pli d’in­quié­tude autour des yeux, ou de curio­si­té, ou de recon­nais­sance, comme si elle déchif­frait en Léonce un texte qu’elle avait déjà lu.

— Vous avez été à San­ta Feli­ci­ta, dit-elle.

— Com­ment le savez-vous ?

— Vous mar­chez dif­fé­rem­ment. Avant, vous mar­chiez comme quel­qu’un qui sait où il va. Main­te­nant, vous mar­chez comme quel­qu’un qui revient de quelque part.

Elle lui prit le bras — un geste inat­ten­du, d’une inti­mi­té sou­daine qui contre­di­sait toute sa réserve anglaise — et l’en­traî­na vers le jar­din inté­rieur. Ils s’as­sirent sous un magno­lia. Le soir tom­bait. Les cyprès se décou­paient en noir sur un ciel d’un vio­let pro­fond. Une fon­taine gar­gouillait quelque part, un bruit d’eau dis­cret, conti­nu, qui sem­blait dire quelque chose en une langue inconnue.

— Je vais vous racon­ter une his­toire, dit-elle. Quand je suis arri­vée à Flo­rence, il y a onze ans, je venais d’en­ter­rer mon mari. Robert. Un homme mer­veilleux et impos­sible, comme tous les hommes mer­veilleux. J’é­tais venue pour une semaine. Pour me chan­ger les idées, comme on dit. Quelle expres­sion absurde — comme si les idées étaient des draps qu’on met à sécher. Je suis allée à l’A­ca­dé­mie voir le David de Michel-Ange, et en entrant dans la salle, en le voyant au fond du cou­loir, immense, blanc, nu, par­fait — j’ai com­pris que je n’a­vais jamais regar­dé Robert de cette façon. Avec cette atten­tion. Cette inten­si­té. Cette… nudi­té du regard. J’a­vais vécu trente-sept ans avec un homme sans jamais le voir vrai­ment, et il a fal­lu qu’il meure et qu’une sta­tue de marbre me regarde pour que je com­prenne ce que j’a­vais perdu.

Elle ajus­ta son col­lier de perles d’un geste machinal.

— Je ne suis jamais repar­tie. Non pas que Flo­rence m’ait rete­nue — c’est que l’An­gle­terre m’a­vait expul­sée. On ne revient pas d’une vision. On ne revient pas de la nudi­té. C’est irréversible.

Léonce ne dit rien. Il regar­dait le jar­din s’as­som­brir autour d’eux, le magno­lia dont les fleurs blanches pre­naient dans le cré­pus­cule un éclat phos­pho­res­cent, la fon­taine invi­sible, et il sen­tit, avec une cer­ti­tude qui ne devait rien à la rai­son, que Mrs. Bla­ck­wood n’é­tait pas une femme qu’il avait ren­con­trée par hasard dans un hôtel. Elle était un signe. Comme le Pon­tor­mo. Comme la lumière sur la Piaz­za San­to Spi­ri­to. Comme la phrase de l’homme dans l’as­cen­seur. Flo­rence lui envoyait des émis­saires, et cha­cun por­tait le même mes­sage, et le mes­sage était : cède.

— Mrs. Bla­ck­wood, dit-il d’une voix qu’il ne recon­nut pas lui-même — une voix plus basse, plus fra­gile, une voix d’en­fant presque. Je crois que quelque chose m’arrive.

— Je sais, dit-elle. Et c’est une très bonne chose. Les pires vies sont celles où rien n’arrive.

*

Cette nuit-là, il ouvrit son cahier et ten­ta d’é­crire le cha­pitre où Wyn­ters visite le Palaz­zo Vec­chio. Mais au lieu de Wyn­ters, c’est lui qui appa­rais­sait sur la page — lui, Léonce, trente ans, sty­lo de Mathilde à la main, assis dans une chambre d’hô­tel à Flo­rence, en train d’é­crire sur un homme qui n’exis­tait pas pour évi­ter de res­sen­tir ce qu’il res­sen­tait, et ce qu’il res­sen­tait, c’é­tait — quoi ? De la peur. De la beau­té. De la peur de la beau­té. De la beau­té de la peur. Les mots se retour­naient, se contre­di­saient, s’a­va­laient eux-mêmes, et le cahier se rem­plis­sait d’un texte qui n’é­tait ni le roman de Wyn­ters ni le jour­nal de Léonce mais quelque chose d’in­ter­mé­diaire, un ter­ri­toire innom­mé, une zone grise entre la fic­tion et la confes­sion où les deux voix se mêlaient et où l’on ne savait plus qui écri­vait qui — si c’é­tait Léonce qui écri­vait Wyn­ters ou Wyn­ters qui écri­vait Léonce.

À trois heures du matin, il posa le sty­lo. Ses doigts étaient tachés d’encre — de l’encre bleue, comme les doigts de Filip­po étaient tachés de pig­ments — et il regar­da ses mains et il vit les mains du res­tau­ra­teur, ces mains qui tou­chaient les siècles, et il com­prit que l’encre et les pig­ments étaient la même chose, que l’é­cri­ture et la pein­ture étaient la même ten­ta­tive, la même folie — tou­cher ce qui ne se touche pas, fixer ce qui s’é­coule, rete­nir la beau­té avant qu’elle ne disparaisse.

Il alla à la fenêtre. Flo­rence dor­mait. Le dôme de Bru­nel­les­chi flot­tait dans le noir comme tou­jours, mais cette nuit-là il ne flot­tait pas — il pesait. Il pesait de tout le poids de cinq siècles, de toutes les mains qui l’a­vaient bâti, de toutes les vies qu’il avait abri­tées, de toute la beau­té accu­mu­lée dans cette ville qui ne ces­sait jamais, jamais, de pro­duire de la beau­té, comme un cœur qui ne cesse pas de battre, même la nuit, même quand per­sonne ne l’écoute.

Et Léonce sen­tit, pour la pre­mière fois avec une clar­té abso­lue, qu’il ne pour­rait pas finir ce roman. Que Wyn­ters était mort. Que le per­son­nage froid qu’il avait inven­té pour se pro­té­ger de Flo­rence était deve­nu inutile, parce que Flo­rence avait trou­vé un autre che­min — pas par les yeux de Wyn­ters, mais par les siens, direc­te­ment, sans filtre, sans cadre, sans la dis­tance sal­va­trice de la fiction.

Il ne savait pas encore ce que cela signi­fiait. Il ne savait pas que le pire était à venir. Il savait seule­ment que la méthode était morte, que le cahier men­tait, et que demain il se réveille­rait dans une ville qui n’a­vait plus de murs entre elle et lui.

Il lais­sa la fenêtre ouverte. L’air de Flo­rence entra dans la chambre — tiède, par­fu­mé, char­gé de siècles — et il s’en­dor­mit tout habillé sur le lit, le cahier ouvert à côté de lui, les pages cou­vertes d’une écri­ture qu’il ne recon­naî­trait plus le lendemain.

PAR­TIE IV

Il ne sut jamais exac­te­ment quand il bas­cu­la. C’est le propre de la chute — on ne la sent pas au moment où elle com­mence, on ne la sent qu’au moment où le sol n’est plus là, et alors il est trop tard, et alors on tombe, et la seule chose qu’on peut faire c’est tom­ber, et regar­der le monde défi­ler autour de soi avec cette len­teur hal­lu­ci­née des choses qu’on ne peut plus arrêter.

Le dixième jour, peut-être. Ou le onzième. Les jours avaient ces­sé de se comp­ter nor­ma­le­ment. Ils ne se suc­cé­daient plus — ils se super­po­saient, comme des feuilles de papier calque empi­lées, et à tra­vers cha­cun on voyait les traces du pré­cé­dent, et du pré­cé­dent encore, et l’en­semble for­mait un des­sin que Léonce ne par­ve­nait pas à déchif­frer mais qui, il en était cer­tain, vou­lait dire quelque chose.

Le matin, il sor­tait du Grand Hotel et Flo­rence n’é­tait plus la même ville.

Non — Flo­rence était exac­te­ment la même ville. C’est lui qui n’é­tait plus le même homme. La dis­tinc­tion est essen­tielle et Léonce la per­dait, et c’é­tait pré­ci­sé­ment dans cette perte que rési­dait la mala­die — ne plus savoir si c’est le monde qui a chan­gé ou soi, ne plus savoir où finit le regard et où com­mence la chose regar­dée, ne plus savoir si la beau­té est dans le tableau ou dans l’œil, si la dou­leur est dans le Christ de Pon­tor­mo ou dans la poi­trine de celui qui le regarde.

*

Le onzième jour — appe­lons-le le onzième, même si Léonce n’au­rait pas pu le confir­mer — il retour­na aux Offices.

Il n’a­vait pas vou­lu y retour­ner. Il avait pré­vu de res­ter dans sa chambre, d’é­crire, de reprendre le contrôle. Mais en des­cen­dant prendre le petit déjeu­ner, il avait croi­sé dans le hall du Grand Hotel un groupe de tou­ristes anglais qu’un guide menait vers la sor­tie, et le guide disait — en anglais, d’une voix nasale et méca­nique, la voix de quel­qu’un qui récite pour la mil­lième fois un texte appris par cœur — « This mor­ning we will visit the Uffi­zi Gal­le­ry, which houses one of the finest col­lec­tions of Renais­sance art in the world » — et ces mots, « one of the finest col­lec­tions of Renais­sance art in the world », pro­non­cés avec cette pla­ti­tude de bro­chure tou­ris­tique, cette obs­cé­ni­té du résu­mé, cette façon de réduire cinq siècles de génie à une phrase d’a­gence de voyage, avaient pro­duit en Léonce une réac­tion phy­sique — une nau­sée, brève mais vio­lente, comme si son corps refu­sait désor­mais qu’on traite l’art avec désinvolture.

Et il s’é­tait dit : j’y retourne. J’y retourne et cette fois je ne prends pas de notes. Pas de cahier. Pas de Wyn­ters. J’y vais seul, nu, sans filtre.

Il entra aux Offices à neuf heures. Le musée était encore calme — quelques gar­diens som­no­lents, des salles presque vides, cette odeur par­ti­cu­lière des vieux musées qui est un mélange de cire, de pous­sière et de temps. Il tra­ver­sa les pre­mières salles sans s’ar­rê­ter. Les Pri­mi­tifs, les fonds d’or, les Vierges hié­ra­tiques — il les avait déjà vus, clas­sés, éti­que­tés. Il mon­ta. Les salles du Quat­tro­cen­to. Filip­po Lip­pi, Pao­lo Uccel­lo, Pie­ro del­la Francesca.

Et puis. La salle de Botticelli.

Il y avait la Nais­sance de Vénus, qu’il avait regar­dée huit jours plus tôt avec les yeux de Wyn­ters et qu’il avait trou­vée — que Wyn­ters avait trou­vée — usée par les repro­duc­tions, banale à force d’être célèbre. Mais ce matin-là, Léonce ne regar­da pas Vénus. Il regar­da l’autre tableau. Celui d’à côté. Celui que les tou­ristes regardent moins parce qu’il est plus grand, plus com­plexe, plus difficile.

Le Prin­temps.

Il s’as­sit sur la ban­quette au centre de la salle et il regarda.

C’est un jar­din. Un jar­din sombre, touf­fu, un sous-bois de lau­riers et d’o­ran­gers aux fruits d’or, et dans ce jar­din des figures dansent, marchent, flottent — les trois Grâces entre­la­cées, Mer­cure qui lève le bras vers les nuages, Flore qui avance en semant des fleurs, Zéphyr qui sai­sit la nymphe Chlo­ris et de la bouche de Chlo­ris sortent des roses, et au centre Vénus, pas la Vénus nue de l’autre tableau mais une Vénus habillée, grave, qui regarde le spec­ta­teur avec une séré­ni­té ter­ri­fiante, la main droite levée dans un geste de béné­dic­tion ou d’a­ver­tis­se­ment — on ne sait pas, on ne sau­ra jamais, et c’est cette ambi­guï­té qui fait du tableau un gouffre.

Léonce regar­da le Prin­temps et le Prin­temps le regarda.

Et quelque chose se pro­dui­sit qu’il ne pour­rait jamais décrire exac­te­ment, parce que les mots sont faits pour le monde des choses solides et ce qui se pro­dui­sit n’é­tait pas solide, ce n’é­tait pas du monde des choses — c’é­tait de l’autre côté. Le jar­din du tableau s’ou­vrit. Non pas phy­si­que­ment — les pig­ments res­tèrent sur le bois, le cadre ne bou­gea pas — mais quelque chose dans l’es­pace entre le tableau et ses yeux se modi­fia, une mem­brane invi­sible se déchi­ra, et il fut dedans. Il fut dans le jar­din. Il sen­tit l’o­deur des oran­gers — une odeur si forte, si réelle, qu’il tour­na la tête pour véri­fier qu’il n’y avait pas un oran­ger dans la salle — et il enten­dit le vent dans les lau­riers, et il vit les pieds nus des Grâces fou­ler l’herbe, et les roses tom­baient de la bouche de Chlo­ris sur le sol du musée, il les voyait tom­ber, des pétales roses qui se posaient sur le par­quet ciré, et il savait que c’é­tait impos­sible, il savait qu’il hal­lu­ci­nait, et cette connais­sance ne chan­geait rien, parce que la beau­té n’a pas besoin de la per­mis­sion de la rai­son pour exister.

Com­bien de temps res­ta-t-il assis là ? Il ne sut jamais. Un gar­dien le tou­cha à l’é­paule. « Signore, sta bene ? » Il cli­gna des yeux. Le jar­din se refer­ma. Les roses dis­pa­rurent. Il était assis sur une ban­quette dans un musée et un homme en uni­forme le regar­dait avec inquiétude.

— Si, dit-il. Si, sto bene.

Il n’al­lait pas bien du tout.

*

Il sor­tit des Offices et mar­cha. Mar­cher était la seule chose qui le main­te­nait dans le réel — le contact des pieds sur les pavés, le bruit de ses semelles, la pesan­teur de son corps qui le rat­ta­chait à la terre. Parce que la terre n’al­lait plus de soi. Depuis le Prin­temps de Bot­ti­cel­li, depuis le jar­din ouvert, la terre n’é­tait plus un sol, c’é­tait une hypo­thèse, et Léonce mar­chait sur une hypo­thèse en ser­rant les poings dans ses poches pour ne pas flot­ter, pour ne pas s’é­le­ver, pour res­ter là, en bas, par­mi les vivants.

Il tra­ver­sa la Piaz­za del­la Signo­ria. Le Palaz­zo Vec­chio, mas­sif, cré­ne­lé, sa tour qui per­çait le ciel comme un doigt de pierre. Le Nep­tune de la fon­taine, sa blan­cheur obs­cène au milieu des bronzes. La Log­gia dei Lan­zi avec ses sculp­tures vio­lentes — le Per­sée de Cel­li­ni bran­dis­sant la tête de Méduse, l’En­lè­ve­ment des Sabines de Giam­bo­lo­gna, ces corps tor­dus dans un élan impos­sible. Et les copies — le David de Michel-Ange, copie, le Mar­zoc­co de Dona­tel­lo, copie — toute cette place était un théâtre de copies et d’o­ri­gi­naux mêlés, et qui pou­vait encore dire la dif­fé­rence, et est-ce que la dif­fé­rence impor­tait, et est-ce qu’un homme qui hal­lu­cine des roses tom­bant d’un tableau est plus fou qu’un homme qui passe devant un faux David en croyant voir le vrai ?

Il s’as­sit à la ter­rasse d’un café. Com­man­da un espres­so. Ses mains trem­blaient tel­le­ment qu’il ren­ver­sa la moi­tié de la tasse dans la sou­coupe. La ser­veuse — une jeune femme brune aux yeux très noirs, un tablier blanc, un sou­rire rapide — essuya sans com­men­taire et lui en appor­ta un autre. Et dans ce geste simple — essuyer, rem­pla­cer, sou­rire — il y eut une grâce qui le bou­le­ver­sa, une beau­té quo­ti­dienne, invi­sible, une beau­té qui n’é­tait dans aucun musée et qui était peut-être la seule beau­té sup­por­table, la seule qui ne tuait pas.

Il but le deuxième espres­so. Ses mains trem­blaient toujours.

À la table d’à côté, deux femmes ita­liennes d’une cin­quan­taine d’an­nées fumaient en par­lant très vite. Il ne com­pre­nait pas tout mais il sai­sis­sait des frag­ments — « il matri­mo­nio di Clau­dia », « un disas­tro », « i fio­ri era­no orri­bi­li » — le mariage de Clau­dia, un désastre, les fleurs étaient hor­ribles — et cette conver­sa­tion banale, cette catas­trophe flo­rale, ces pré­oc­cu­pa­tions si mer­veilleu­se­ment tri­viales le ras­su­rèrent un ins­tant, comme une main posée sur l’é­paule, comme quel­qu’un qui dirait : le monde est encore là, le monde est fait de mariages ratés et de fleurs moches et de café ren­ver­sé, le monde n’est pas que des tableaux qui s’ouvrent et des jar­dins qui vous avalent.

Mais la main se reti­ra. Et le ver­tige revint.

*

Les jours sui­vants — le dou­zième, le trei­zième — furent un brouillard.

Léonce mar­chait dans Flo­rence sans plan, sans méthode, sans cahier. Il entrait dans les églises au hasard et chaque église était un piège, chaque cha­pelle conte­nait quelque chose qui le frap­pait au ventre — une Annon­cia­tion de Fra Ange­li­co à San Mar­co où l’ange et la Vierge étaient si proches qu’on sen­tait le souffle de l’un sur le visage de l’autre, un Cru­ci­fix de Giot­to à San­ta Maria Novel­la dont les yeux mi-clos le sui­virent d’un bout à l’autre de la nef, un frag­ment de fresque ano­nyme dans une église qu’il ne retrou­ve­rait jamais, un simple visage de femme peint à même le mur, à demi effa­cé par le temps, et ce visage res­sem­blait à Mathilde — non, il ne res­sem­blait pas à Mathilde, il n’a­vait rien de Mathilde, c’est lui qui pro­je­tait Mathilde sur tout, Mathilde sur les fresques, Mathilde sur les pierres, Mathilde sur l’Ar­no — et il com­prit que le syn­drome de Sten­dhal et le deuil amou­reux étaient la même chose, la même brèche, le même effon­dre­ment des défenses, et que Flo­rence ne l’a­vait pas bri­sé — Flo­rence avait sim­ple­ment trou­vé la fis­sure que Mathilde avait ouverte et s’y était engouffrée.

Au Grand Hotel, le per­son­nel com­men­çait à mur­mu­rer. Mar­co l’a­vait noté le pre­mier — les retours de plus en plus tar­difs, les repas sau­tés, les yeux cer­nés, cette façon de tra­ver­ser le hall comme un fan­tôme, de ne pas répondre quand on lui par­lait, de res­ter debout dans le jar­din à regar­der le magno­lia pen­dant des minutes entières sans bou­ger. Le concierge en avait par­lé au direc­teur. Le direc­teur avait haus­sé les épaules — « C’est un Fran­çais, ils sont tous comme ça » — mais Mar­co n’é­tait pas d’ac­cord. Mar­co avait vu la pro­fes­seure japo­naise, vingt ans plus tôt. Mar­co connais­sait les signes.

Un soir, Filip­po le res­tau­ra­teur vint s’as­seoir à côté de lui au bar. Léonce était là depuis une heure, devant un verre d’a­ma­ro qu’il n’a­vait pas tou­ché, les yeux fixés sur une pho­to­gra­phie au mur — un por­trait en noir et blanc d’un homme qu’il ne connais­sait pas, un client des années cin­quante pro­ba­ble­ment, un visage mince, des yeux graves, une ciga­rette entre les doigts.

— Léonce, dit Filip­po doucement.

Il ne répon­dit pas.

— Léonce, répé­ta le res­tau­ra­teur en posant sa main — cette main tachée de bleu de cobalt, de jaune de Naples, de six cents ans de pig­ments — sur le bras du jeune homme.

Léonce tour­na len­te­ment la tête. Ses yeux étaient vitreux, dila­tés, comme ceux d’un homme qui regarde quelque chose de très lointain.

— Filip­po, dit-il. Savez-vous pour­quoi Pon­tor­mo n’a pas peint de sol dans la Déposition ?

— Parce que la dou­leur n’a pas de sol, dit Filip­po. Parce que quand on perd quel­qu’un, on flotte. On ne touche plus rien.

— C’est exac­te­ment ça, dit Léonce avec un sou­rire qui n’en était pas un — un ric­tus, une gri­mace de com­pré­hen­sion trop vive, trop aiguë. On flotte. Filip­po, je flotte. Depuis San­ta Feli­ci­ta, je flotte. Je marche dans Flo­rence et mes pieds ne touchent plus les pavés. Les tableaux sortent de leurs cadres. Les fresques res­pirent. J’ai vu des roses tom­ber du Prin­temps de Bot­ti­cel­li sur le par­quet des Offices. Des pétales roses, sur le par­quet. Je les ai vus.

Filip­po ne dit rien pen­dant un long moment. Il tenait tou­jours le bras de Léonce. Puis :

— Quand j’ai com­men­cé à res­tau­rer, j’a­vais vingt-quatre ans. On m’a confié une Madone de Giot­to, très abî­mée. Je devais net­toyer un mil­li­mètre de sur­face par jour. Un mil­li­mètre. Et au bout de trois mois, j’ai com­men­cé à rêver de la Madone. À rêver que je la tou­chais et qu’elle me tou­chait. Que ses doigts peints se posaient sur mes doigts vivants. Que la pein­ture et la chair ne fai­saient plus qu’un. Mon maître m’a dit : « Filip­po, quand l’œuvre com­mence à te tou­cher en retour, il faut t’é­loi­gner. Sinon tu te perds dedans. Tu deviens l’œuvre. Et l’œuvre n’a pas besoin de toi — c’est toi qui as besoin d’elle. »

Il ser­ra le bras de Léonce.

— Il faut vous éloigner.

— Je ne peux pas, dit Léonce. C’est trop beau.

Et c’é­tait dit avec une telle sim­pli­ci­té, une telle nudi­té — comme un enfant qui dit « j’ai peur » ou « j’ai faim » — que Filip­po sen­tit sa gorge se nouer et ne répon­dit rien, parce qu’il n’y avait rien à répondre à un homme qui se noyait dans la beau­té, rien d’autre que lui tendre la main et espé­rer qu’il la saisisse.

*

La nuit du trei­zième jour.

Léonce ne dor­mit pas. Il res­ta assis au bureau Empire, le cahier ouvert devant lui, et il écri­vit. Mais ce qu’il écri­vait n’a­vait plus rien à voir avec Wyn­ters. Wyn­ters avait dis­pa­ru, fon­du, éva­po­ré — il n’en res­tait que le nom, tout en haut de la pre­mière page, comme une épi­taphe. Ce que Léonce écri­vait main­te­nant était un texte sans forme, sans struc­ture, un flux de mots qui cou­lait comme l’Ar­no — lent, trouble, char­riant des débris de pen­sées, des images de tableaux, des frag­ments de conver­sa­tions enten­dues au Grand Hotel, des sou­ve­nirs de Mathilde, des des­crip­tions de lumière, tout mélan­gé, tout confon­du, un mag­ma ver­bal où la fic­tion et le réel avaient ces­sé de se distinguer.

Il écri­vait : « Le rose de Pon­tor­mo est la cou­leur de la dou­leur quand la dou­leur dépasse la dou­leur et devient autre chose, une extase, une lévi­ta­tion, et le bleu de Fra Ange­li­co est le bleu de l’im­pos­sible, le bleu de ce qu’on ne peut pas atteindre, le bleu du ciel vu depuis l’in­té­rieur d’une cel­lule de moine, et le vert de l’Ar­no est le vert de l’ou­bli, le vert de ce qui emporte et ne rend pas, et Mathilde avait les yeux verts, je ne l’a­vais jamais remar­qué, je ne l’a­vais jamais vue, elle avait rai­son, je ne voyais rien, je ne voyais que les tableaux, je ne voyais que le cadre et jamais ce qu’il conte­nait, et main­te­nant les cadres explosent, et tout se déverse, et je suis dans le jar­din de Bot­ti­cel­li, et les roses tombent, et Chlo­ris ouvre la bouche et c’est la voix de Mathilde qui en sort, et elle dit : tu ne me vois pas, Léonce, tu ne m’as jamais vue — »

Il s’ar­rê­ta. Sa main trem­blait trop pour conti­nuer. L’encre du sty­lo avait bavé, tra­çant sur la page des traî­nées bleues qui res­sem­blaient à des veines, à des rivières, à des cra­que­lures sur une fresque ancienne. Il regar­da ce qu’il avait écrit et ne le recon­nut pas. Ce n’é­tait pas de la lit­té­ra­ture. Ce n’é­tait pas un roman. C’é­tait quelque chose d’autre — un cri, peut-être, ou une prière, ou un aveu — quelque chose qui n’a­vait pas de nom parce que les noms sont des cadres et que les cadres venaient d’exploser.

Il se leva et alla à la fenêtre.

Flo­rence, en bas, dans le noir. Mais cette nuit-là, Flo­rence n’é­tait pas endor­mie. Ou plu­tôt — Flo­rence dor­mait, mais Léonce enten­dait son rêve. Il enten­dait le rêve de la ville — le mur­mure des pierres, le souffle des sta­tues, le bruis­se­ment des toiles dans les musées fer­més, le grin­ce­ment des cadres sur les murs des églises, et sous tout cela, comme une basse conti­nue, le gron­de­ment sourd de l’Ar­no qui rou­lait ses eaux vertes dans le noir, empor­tant vers la mer tout ce que Flo­rence avait pro­duit et per­du, les pein­tures noyées, les manus­crits englou­tis, les vies oubliées, et les pages que Léonce n’a­vait pas encore jetées mais qu’il jet­te­rait, il le savait main­te­nant, il le savait avec la cer­ti­tude des som­nam­bules qui marchent vers le vide en souriant.

*

Le qua­tor­zième jour. Ou le quin­zième. Ça n’a­vait plus d’importance.

Léonce se réveilla tard — onze heures pas­sées. La chambre 307 était bai­gnée d’une lumière crue qui bles­sait les yeux. Il avait dor­mi tout habillé, les chaus­sures aux pieds, le cahier ouvert sur la poi­trine comme un livre de prières. Il se leva avec dif­fi­cul­té. Ses jambes étaient faibles, son corps lui sem­blait étran­ger — trop lourd et trop léger à la fois, comme s’il était fait de deux matières contra­dic­toires, de chair et de lumière, et qu’elles ne par­ve­naient plus à cohabiter.

Il ne prit pas de petit déjeu­ner. Il des­cen­dit direc­te­ment dans le hall et sortit.

Flo­rence, à midi, en mai. La cha­leur était écra­sante. Les rues trem­blaient dans la brume de cha­leur, les façades ondu­laient comme des mirages, et la lumière — cette lumière tos­cane qu’il avait trou­vée belle le pre­mier jour — était deve­nue un excès, une vio­lence, un pro­jec­teur bra­qué sur la ville qui ne lais­sait aucune ombre, aucun refuge, qui mon­trait tout avec une bru­ta­li­té insou­te­nable. Les tou­ristes mar­chaient en shorts et en cas­quettes, glaces à la main, appa­reils pho­to autour du cou, et leur nor­ma­li­té ter­ri­fiait Léonce — com­ment pou­vaient-ils être si calmes, si indif­fé­rents, com­ment pou­vaient-ils pas­ser devant le Bap­tis­tère sans défaillir, com­ment pou­vaient-ils man­ger des glaces à la pis­tache à trois mètres des portes de Ghi­ber­ti, ces portes que Michel-Ange avait appe­lées les Portes du Para­dis, com­ment pou­vaient-ils être si près du Para­dis et ne rien sentir ?

Il mar­cha jus­qu’au Duo­mo. La cathé­drale était une mon­tagne de marbre blanc, vert et rose, une pâtis­se­rie géante, un délire géo­mé­trique qui ne finis­sait jamais. Il leva les yeux vers le dôme de Bru­nel­les­chi — ce dôme qu’il voyait chaque nuit depuis sa fenêtre, ce dôme fami­lier, ras­su­rant — et pour la pre­mière fois il sen­tit son poids. Qua­rante-cinq mille tonnes de pierre et de brique sus­pen­dues dans le vide, rete­nues par rien d’autre que le génie d’un homme qui avait eu l’au­dace de croire que la matière pou­vait défier la gra­vi­té. Et cette audace — cette folie, cet acte de foi insen­sé — lui appa­rut sou­dain comme la méta­phore de tout ce qu’il vivait : on peut bâtir quelque chose d’im­mense et de beau dans le vide, mais il faut accep­ter que ça puisse tomber.

Il entra dans la cathé­drale. La nef immense, la pénombre, les vitraux qui fil­traient une lumière colo­rée — et là-haut, à l’in­té­rieur du dôme, le Juge­ment Der­nier de Vasa­ri et Zuc­ca­ri, cette fresque ver­ti­gi­neuse qui cou­vrait les trois mille six cents mètres car­rés de la cou­pole, un tour­billon de corps nus, d’anges, de démons, le Christ en gloire au som­met et l’En­fer en bas, les dam­nés pré­ci­pi­tés dans les flammes, les élus mon­tant vers la lumière, et tout cela tour­nait, tour­nait au-des­sus de lui comme un mael­ström de cou­leurs et de formes, et Léonce leva la tête et regar­da et le ver­tige le sai­sit — un vrai ver­tige cette fois, phy­sique, bru­tal, le sol bas­cu­la sous ses pieds, les colonnes de la nef se mirent à oscil­ler, le pla­fond des­cen­dit vers lui ou c’est lui qui mon­tait vers le pla­fond, et les corps peints du Juge­ment Der­nier bou­gèrent, les dam­nés tom­bèrent pour de vrai, les anges bat­tirent des ailes, et le Christ au som­met le regar­da — direc­te­ment, per­son­nel­le­ment, sans inter­mé­diaire — et ce regard était le même que celui de la Vierge de Raphaël au Palaz­zo Pit­ti, le même que celui de Vénus au centre du Prin­temps, le même regard depuis le début, depuis le pre­mier jour, le regard de Flo­rence, le regard de la beau­té elle-même qui disait : je te vois, Léonce, je t’ai tou­jours vu, et main­te­nant tu vas tomber.

Il tom­ba.

Pas phy­si­que­ment. Ses jambes tinrent. Il ne s’é­va­nouit pas. Mais quelque chose en lui tom­ba, s’ef­fon­dra, s’é­crou­la comme un bâti­ment miné de l’in­té­rieur dont les fon­da­tions cèdent d’un coup, et il res­ta debout au milieu de la cathé­drale, immo­bile, les yeux levés vers le Juge­ment Der­nier, la bouche entrou­verte, les bras le long du corps, et des larmes cou­laient sur ses joues — pas des larmes de tris­tesse, pas des larmes de joie, des larmes de rien, des larmes sans émo­tion iden­ti­fiable, des larmes qui venaient d’un endroit si pro­fond qu’elles ne por­taient plus le nom de rien, elles étaient juste de l’eau, de l’eau qui sor­tait de lui, comme l’Ar­no sort de ses berges quand il pleut trop, quand il n’y a plus de place, quand la ville ne peut plus contenir.

Un gar­dien s’ap­pro­cha. « Signore ? Signore, sta bene ? »

Léonce bais­sa les yeux. Le Juge­ment Der­nier était immo­bile au-des­sus de lui. Les corps ne bou­geaient pas. Le Christ ne le regar­dait pas. C’é­tait une fresque. Juste une fresque.

— Mi scu­si, dit-il en s’es­suyant les yeux du revers de la main. Mi scusi.

Il sor­tit de la cathé­drale et mar­cha droit devant lui, sans savoir où il allait, sans voir les rues, sans entendre les voix, et il mar­cha long­temps, très long­temps, sous le soleil de mai, et il se retrou­va au bord de l’Ar­no, appuyé au para­pet du Ponte alle Gra­zie, et il regar­da le fleuve cou­ler en des­sous, lent et vert et stag­nant, et il pen­sa : c’est là que ça fini­ra. C’est dans cette eau que tout ira. Mais pas encore. Pas encore.

*

Il ren­tra au Grand Hotel en fin d’a­près-midi. Le hall était désert. Le lustre de Mura­no brillait dans le silence. Mar­co n’é­tait pas au bar. Les fau­teuils de cuir étaient vides. L’hô­tel tout entier sem­blait rete­nir son souffle, comme un théâtre avant le lever de rideau, comme un lieu qui attend quelque chose — mais quoi ?

Il mon­ta à sa chambre. S’as­sit au bureau. Ouvrit le cahier. Les pages des jours pré­cé­dents le regar­daient — cette écri­ture fié­vreuse, désor­don­née, qui ne res­sem­blait pas à la sienne. Il feuille­ta le cahier depuis le début. Les pre­mières notes sur Wyn­ters, propres, car­rées, maî­tri­sées. Puis les fis­sures — les ratures, les ajouts en marge, les phrases qui déviaient. Puis le chaos — le texte de la nuit, le mag­ma, le flux. C’é­tait l’his­toire d’un effon­dre­ment écrit de l’in­té­rieur. Ce n’é­tait pas un roman. C’é­tait un sismographe.

Il refer­ma le cahier.

Sur le bureau, à côté du Sten­dhal de Mrs. Bla­ck­wood, il y avait le sty­lo de Mathilde. Il le prit, le fit tour­ner entre ses doigts. Un sty­lo-plume en laque noire, simple, élé­gant, avec une plume en or. Elle l’a­vait ache­té dans une pape­te­rie de la rue Mer­cière, à Lyon, un same­di de novembre, et elle avait dit en le lui offrant : « Pour que tu écrives des choses vraies. » Il n’a­vait pas com­pris, à l’é­poque. Il avait pris ça pour une gen­tillesse. Mais main­te­nant — dans cette chambre d’hô­tel à Flo­rence, après le Pon­tor­mo et le Bot­ti­cel­li et le Juge­ment Der­nier et les larmes dans la cathé­drale et les roses hal­lu­ci­nées et l’Ar­no qui atten­dait — main­te­nant il com­pre­nait. Des choses vraies. Pas des per­son­nages froids. Pas des écrans de fic­tion. Des choses vraies. Et la chose vraie, c’é­tait ceci : il était un homme de trente ans assis dans une chambre d’hô­tel à Flo­rence, et la beau­té l’a­vait bri­sé, et il ne savait pas com­ment se reconstruire.

Il posa le sty­lo. Il n’a­vait plus la force d’écrire.

*

Ce soir-là, Mrs. Bla­ck­wood le trou­va dans le jar­din. Il était assis sur le banc sous le magno­lia, dans le noir, sans lumière, les mains posées à plat sur ses genoux comme un homme qui attend un verdict.

Elle s’as­sit à côté de lui sans un mot. Le jar­din sen­tait le buis et le jas­min de nuit. La fon­taine gar­gouillait son éter­nelle phrase incom­pré­hen­sible. Au-des­sus d’eux, les étoiles — rares, pâles, noyées par la pol­lu­tion lumi­neuse de la ville — cli­gno­taient faiblement.

— Elea­nor, dit Léonce — et c’é­tait la pre­mière fois qu’il uti­li­sait son pré­nom, et ce simple pas­sage du « Mrs. Bla­ck­wood » au « Elea­nor » était un signe, le signe que quelque chose avait cédé dans le pro­to­cole, dans la dis­tance, dans toutes ces struc­tures invi­sibles qui nous empêchent de tom­ber les uns vers les autres.

— Oui, dit-elle.

— Est-ce que ça s’arrête ?

— Non, dit-elle dou­ce­ment. Ça ne s’ar­rête pas. Mais ça change de forme. La pre­mière vague est la pire. Elle vous sub­merge. Ensuite, vous appre­nez à nager. Ou plu­tôt — vous appre­nez que vous ne savez pas nager, et que c’est nor­mal, et que per­sonne ne sait nager, et que l’eau est plus douce qu’on ne croit.

Elle posa sa main ridée sur la main de Léonce. Ses bagues — trois bagues, deux en or, une en argent avec une tur­quoise — brillèrent dans l’obscurité.

— Mon mari Robert était his­to­rien de l’art. Spé­cia­liste du Quat­tro­cen­to. Il a pas­sé sa vie entière devant des tableaux et il n’a jamais pleu­ré devant un seul. Pas une fois. Et moi qui ne connais­sais rien à l’art, moi qui l’ac­com­pa­gnais par amour, pas par goût — moi j’ai pleu­ré devant le David dix ans après sa mort. C’est injuste, n’est-ce pas ? C’est absurde. L’homme qui savait ne sen­tait rien, et la femme qui ne savait pas a tout senti.

Elle tour­na la tête vers Léonce.

— Vous et votre per­son­nage anglais, c’est la même his­toire. Lui ne sent rien. Vous sen­tez tout. L’un de vous deux devait mou­rir pour que l’autre vive. Et c’est lui qui est mort. C’est tou­jours le per­son­nage qui meurt. L’au­teur sur­vit. C’est la loi.

— Je ne suis pas sûr de sur­vivre, dit Léonce.

— Vous sur­vi­vrez, dit Elea­nor Bla­ck­wood. Parce que Flo­rence ne tue pas. Flo­rence désha­bille. Et on ne meurt pas d’être nu. On a froid, c’est tout. Et puis on trouve un manteau.

Elle se leva, rajus­ta son col­lier de perles, et ren­tra dans le Grand Hotel d’un pas de reine exi­lée. Et Léonce res­ta seul dans le jar­din, sous le magno­lia dont les fleurs blanches brillaient dans le noir comme des yeux ouverts, et il sut que le len­de­main serait le jour le plus long, et il ne savait pas pour­quoi il le savait, mais il le savait, avec cette cer­ti­tude ani­male des créa­tures qui sentent l’o­rage avant qu’il n’éclate.

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Le Rose de Pon­tor­mo — Par­ties 3 et 4

Le Rose de Pon­tor­mo — Par­ties 1 et 2

Le Rose de Pontormo

Le Rose de Pontormo

Par­ties 1 et 2

PAR­TIE I

Le train ralen­tit dans un sou­pir de fer­raille et Léonce posa la main sur la vitre, comme on touche un front fié­vreux. Dehors, les fau­bourgs de Flo­rence glis­saient sans grâce — entre­pôts, garages, murs tagués d’ins­crip­tions poli­tiques que per­sonne ne lisait plus, linge sus­pen­du entre les immeubles comme des dra­peaux de red­di­tion. Il avait ima­gi­né autre chose. Il avait ima­gi­né que la ville se don­ne­rait d’emblée, dans un sur­gis­se­ment de cou­poles et de pierres dorées, comme dans les livres. Mais les villes ne se donnent pas ain­si. Les villes, comme les êtres, com­mencent par leur côté laid.

Il tira sa valise du porte-bagages. Une valise trop lourde, bour­rée de livres — trois Fors­ter, un Sten­dhal, le jour­nal de voyage de Goethe, un Hen­ry James glis­sé au der­nier moment par super­sti­tion, et ses propres cahiers, vierges encore, qui pesaient plus que tout le reste par la pro­messe qu’ils conte­naient. Dans la poche inté­rieure de sa veste, un sty­lo-plume que Mathilde lui avait offert pour ses vingt-huit ans. Il ne savait pas encore pour­quoi il l’a­vait empor­té. Par fidé­li­té à quoi ? Au geste d’é­crire, ou à la main qui l’a­vait donné ?

Mathilde. Ne pas y pen­ser. Pas maintenant.

La gare de San­ta Maria Novel­la le reçut dans un vacarme de voix ita­liennes, d’an­nonces incom­pré­hen­sibles, de pigeons éga­rés sous la ver­rière. Il res­ta un moment immo­bile sur le quai, sa valise à ses pieds, avec cette sen­sa­tion qu’ont les voya­geurs soli­taires en terre incon­nue — celle d’être à la fois abso­lu­ment libre et abso­lu­ment per­du. Un cou­rant d’air chaud lui cares­sa le visage, por­tant une odeur de die­sel et de jas­min mêlés, et il se dit que c’é­tait peut-être ça, l’I­ta­lie : cette impu­re­té constante, ce refus de sépa­rer le beau du sale.

Il tra­ver­sa le hall de la gare d’un pas qu’il vou­lait assu­ré. Il avait trente ans, il était écri­vain — ou du moins il avait publié un pre­mier roman, trois ans plus tôt, chez un petit édi­teur lyon­nais, un livre que qua­torze per­sonnes avaient lu et dont douze avaient dit du bien, ce qui ne vou­lait rien dire — et il venait à Flo­rence écrire le deuxième. C’é­tait le plan. Le plan était simple et lumi­neux, comme tous les plans éla­bo­rés dans la dou­leur : quit­ter Lyon, quit­ter l’ap­par­te­ment de la Croix-Rousse où l’o­deur de Mathilde impré­gnait encore les draps qu’il n’a­vait pas chan­gés, quit­ter la France, s’ins­tal­ler dans un grand hôtel flo­ren­tin et écrire un roman sur un Anglais qui ne res­sent rien devant la beau­té. Tout le contraire de Sten­dhal. Un anti-Sten­dhal. C’é­tait le projet.

*

Sur la Piaz­za del­la Sta­zione, la lumière de mai l’é­blouit. Il mit un moment à com­prendre que ce n’é­tait pas la même lumière qu’à Lyon — pas cette clar­té lai­teuse et rai­son­nable des bords de Saône, mais quelque chose de plus violent, de plus doré, une lumière qui sem­blait pro­ve­nir non pas du ciel mais des pierres elles-mêmes, comme si les façades avaient emma­ga­si­né des siècles de soleil et le res­ti­tuaient par bouf­fées. Il plis­sa les yeux. Ce n’é­tait qu’une place de gare, avec ses taxis et ses ven­deurs de tours gui­dés, mais déjà quelque chose lui ser­rait la gorge, et il pen­sa — c’est ridi­cule, c’est la fatigue du voyage, ce n’est rien.

Le taxi lon­gea des rues étroites. Le chauf­feur par­lait au télé­phone dans un dia­lecte impé­né­trable, une main sur le volant, l’autre agi­tée dans des gestes qui sem­blaient diri­ger un orchestre invi­sible. Léonce regar­dait par la vitre. Des façades ocre et sienne, des volets vert sombre, des motos garées n’im­porte com­ment, des femmes en robes légères devant les cafés, et par­tout, au détour d’une rue, comme une appa­ri­tion incon­grue, un frag­ment de splen­deur — le flanc d’une église, une log­gia sculp­tée, un bout de fresque aper­çu par une porte ouverte. Flo­rence ne se livrait pas d’un coup. Elle pro­cé­dait par éclats, par embuscades.

Via il Pra­to. Le taxi s’arrêta.

*

Le Grand Hotel Vil­la Medi­ci se tenait là, en retrait de la rue, avec cette assu­rance tran­quille des bâti­ments qui n’ont plus rien à prou­ver. Un palais du dix-hui­tième siècle conver­ti en hôtel, façade crème et volets gris, un jar­din qu’on devi­nait der­rière les grilles — des cyprès, une pis­cine peut-être, et cette odeur de buis et de terre chaude qui fran­chis­sait les murs. Léonce leva les yeux vers les étages supé­rieurs. Des bal­cons en fer for­gé, des rideaux blancs qui bou­geaient à peine dans l’air immo­bile. Il se dit que c’é­tait exac­te­ment ce qu’il cher­chait — un lieu sus­pen­du, hors du temps, un décor de roman édouar­dien échoué dans les années quatre-vingt-dix.

Le hall l’ac­cueillit dans une fraî­cheur de marbre et de silence. Sols noirs et blancs en damier, colonnes, un lustre de Mura­no dont les pen­de­loques fris­son­naient sans rai­son appa­rente — peut-être un cou­rant d’air, peut-être le souffle de quel­qu’un qui venait de pas­ser. Der­rière la récep­tion, un homme mince au sou­rire cali­bré, che­veux noirs lis­sés en arrière, cos­tume impec­cable, qui lui dit « Ben­ve­nu­to, Signore » avec une dou­ceur de confesseur.

— Léonce Armand. J’ai réser­vé pour trois semaines.

Le récep­tion­niste cher­cha dans son registre avec des gestes d’une len­teur litur­gique. Léonce en pro­fi­ta pour obser­ver le hall. À gauche, un salon dont il aper­ce­vait un angle — fau­teuils club, boi­se­ries, un tableau sombre repré­sen­tant une chasse. À droite, un esca­lier monu­men­tal qui mon­tait vers les étages dans une courbe pares­seuse. Au fond, une baie vitrée don­nait sur le jar­din inté­rieur où des para­sols blancs sem­blaient attendre des fan­tômes. Et par­tout, ce silence par­ti­cu­lier des grands hôtels anciens, un silence qui n’est pas une absence de bruit mais une pré­sence — celle de toutes les voix qui ont réson­né là et dont l’é­cho, pen­sait Léonce, devait s’être incrus­té dans les murs comme les pig­ments dans une fresque.

— Chambre 307, Signore. Troi­sième étage. Avec vue sur les col­lines de Fiesole.

L’as­cen­seur était une cage dorée, lente, grin­çante, qui sem­blait mon­ter à regret. Léonce appuya son front contre la grille et fer­ma les yeux. Il sen­tit le bâti­ment vibrer autour de lui, cette vibra­tion imper­cep­tible des vieux immeubles qui tiennent debout par habi­tude plus que par struc­ture, et il pen­sa à Fors­ter, au jeune Fors­ter de 1901 qui avait peut-être emprun­té un ascen­seur sem­blable dans une pen­sion sem­blable, avec la même appré­hen­sion, la même exci­ta­tion secrète, et il se deman­da ce que Fors­ter avait res­sen­ti en voyant Flo­rence pour la pre­mière fois — lui qui por­tait déjà en germe Lucy Honey­church, George Emer­son et cette chambre avec vue qui allait tout changer.

*

La chambre 307 était vaste, claire, avec des mou­lures au pla­fond et un par­quet qui cra­quait sous les pas comme une mémoire du bois. Le lit était immense et blanc. Un bureau Empire était pla­cé près de la fenêtre — exac­te­ment ce qu’il fal­lait. Léonce posa sa valise, tra­ver­sa la pièce et ouvrit les volets.

Flo­rence.

Les toits s’é­ten­daient sous ses yeux dans un désordre magni­fique de tuiles rousses, de ter­rasses, d’an­tennes de télé­vi­sion et de clo­chers. Au loin, à gauche, le dôme de Bru­nel­les­chi flot­tait au-des­sus de la ville avec une évi­dence géo­mé­trique que la dis­tance ren­dait presque irréelle. Et der­rière, les col­lines de Fie­sole mon­taient dou­ce­ment dans une brume dorée, avec leurs vil­las cachées dans les oli­viers, leurs cyprès dres­sés comme des sen­ti­nelles noires. La lumière du soir enve­lop­pait tout d’un voile d’ambre. Un merle chan­tait quelque part dans le jar­din, en dessous.

Léonce res­ta long­temps accou­dé au bal­con. Il sen­tait la tié­deur de la pierre sous ses avant-bras, le par­fum des gly­cines qui mon­tait du jar­din, et cette espèce de bour­don­ne­ment loin­tain qui était Flo­rence au cré­pus­cule — klaxons, voix, cloches, moteurs — un bruit de fond conti­nu et doux, comme une res­pi­ra­tion. Il pen­sa qu’il aurait dû prendre des notes. Un écri­vain prend des notes. Mais il ne bou­gea pas. Il res­ta là, immo­bile, et quelque chose en lui — quelque chose qu’il ne vou­lait pas nom­mer — se des­ser­ra très légè­re­ment, comme un nœud qu’on n’a­vait pas conscience de porter.

Ne pas confondre. Ce n’est pas de l’é­mo­tion. C’est la fatigue du voyage.

Il se retour­na vers la chambre. Sor­tit les livres de la valise, les ali­gna sur le bureau. Fors­ter, Fors­ter, Fors­ter, Sten­dhal, Goethe, James. Les cahiers vierges à côté. Le sty­lo-plume de Mathilde, qu’il posa devant lui avec une pré­cau­tion exces­sive, comme un chi­rur­gien dis­pose ses ins­tru­ments. Puis il ouvrit le pre­mier cahier et écri­vit, d’une écri­ture soi­gnée, presque scolaire :

« Per­son­nage : homme anglais, qua­rante ans, culti­vé, for­tu­né. Nom : à trou­ver. Carac­tère : une froi­deur abso­lue devant l’art. Il a tout vu. Rien ne l’at­teint. Flo­rence n’est pour lui qu’un musée sup­plé­men­taire. Il tra­verse les salles des Offices comme on tra­verse un hall de gare — vite, sans lever les yeux. Il est l’an­ti-Sten­dhal. Le contraire de l’émotion. »

Il relut ces lignes. Elles lui parurent justes. Froides. Exac­te­ment ce qu’il cher­chait. Il refer­ma le cahier et des­cen­dit dîner.

*

Le res­tau­rant de l’hô­tel occu­pait une salle longue aux murs ten­dus de soie jaune pâle. Des tables espa­cées, des nappes blanches, des bou­gies, et cette lumière tami­sée qui donne aux visages des airs de por­traits anciens. Léonce fut ins­tal­lé à une petite table près de la fenêtre. Il com­man­da un risot­to aux arti­chauts et un verre de Chian­ti, et il atten­dit en obser­vant les autres convives.

C’est là qu’il les vit pour la pre­mière fois.

Deux tables plus loin, un couple d’A­mé­ri­cains — la soixan­taine, bron­zés de ce bron­zage arti­fi­ciel des gens qui ne sont jamais là où ils vivent, lui en bla­zer bleu marine avec un mou­choir de poche assor­ti, elle cou­verte de bijoux qui tin­taient chaque fois qu’elle por­tait la four­chette à sa bouche. Ils par­laient fort. Pas fort comme on parle quand on est sourd ou joyeux, mais fort comme on parle quand on veut que les autres entendent, avec cette assu­rance sou­ve­raine des gens qui pensent que le monde est une audience.

— Three hun­dred thou­sand for the Bel­li­ni stu­dy, disait l’homme en cou­pant sa viande. It’s a steal, Patri­cia. A steal.

— But the pro­ve­nance, Howard. The pro­ve­nance is cloudy.

— Pro­ve­nance is a sto­ry. You buy the sto­ry or you don’t.

Léonce écou­tait mal­gré lui. Pro­ve­nance is a sto­ry. Il y avait quelque chose d’obs­cène et de fas­ci­nant dans cette phrase — réduire l’his­toire d’un tableau, son voyage à tra­vers les siècles, les mains qui l’a­vaient tenu, les murs qui l’a­vaient abri­té, à une simple « his­toire » qu’on achète ou pas. Il pen­sa à son per­son­nage anglais. Voi­là exac­te­ment le monde dans lequel il évo­lue­rait. Un monde où l’art est une transaction.

Le risot­to arri­va. Il était par­fait — cré­meux, avec cette pointe d’a­mer­tume de l’ar­ti­chaut qui contre­ba­lan­çait le par­me­san. Léonce man­gea len­te­ment. Il n’a­vait pas eu faim depuis des semaines, depuis Mathilde, depuis ce soir de mars où elle avait dit « je ne peux plus vivre avec quel­qu’un qui vit dans les livres plus que dans la vie » — et il s’é­tait ren­du compte, avec un effroi silen­cieux, qu’il n’a­vait rien trou­vé à répondre, parce qu’elle avait raison.

Mais là, le risot­to. Les arti­chauts de Flo­rence. Le Chian­ti qui lui chauf­fait dou­ce­ment la poi­trine. Et par la fenêtre, le jar­din illu­mi­né par des lampes basses qui fai­saient dan­ser les ombres des cyprès sur le mur du fond, et il se dit que peut-être, ici, les choses pour­raient recom­men­cer — non pas la vie avec Mathilde, cette vie-là était finie, mais quelque chose d’autre, une autre forme d’ha­bi­ta­tion du monde, par l’é­cri­ture, par les yeux, par cette atten­tion aux choses que Fors­ter appe­lait « only connect ».

— Vous permettez ?

La voix venait de la table voi­sine. Léonce tour­na la tête. Une femme âgée, très droite, che­veux blancs rele­vés en chi­gnon, un col­lier de perles sur une robe noire simple. Des yeux d’un bleu très pâle, presque trans­pa­rent, qui le regar­daient avec une curio­si­té amu­sée. Anglaise, évi­dem­ment. Tout en elle disait l’An­gle­terre — la pos­ture, la rete­nue, cette manière de sou­rire sans mon­trer les dents.

— Vous êtes fran­çais, n’est-ce pas ? Je vous ai vu arri­ver cet après-midi avec votre mon­tagne de livres. On ne vient à Flo­rence qu’a­vec trop de livres ou pas assez. Il n’y a pas de juste milieu.

Léonce sou­rit mal­gré lui.

— Trop de livres, j’en ai peur.

— Ah, mais c’est la bonne caté­go­rie. Les gens qui arrivent sans livres finissent tou­jours par ache­ter les mau­vais. Les bou­tiques de la Via Tor­na­buo­ni sont pleines de très jolies édi­tions qui ne valent rien. Moi, je suis ici depuis onze ans, et je ne lis plus que Dante. En ita­lien. C’est la seule façon hon­nête de lire Dante.

Onze ans. Léonce la regar­da avec un éton­ne­ment qu’il ne cher­cha pas à dis­si­mu­ler. Onze ans dans cet hôtel. Comme une rési­dente per­ma­nente, un meuble vivant du Grand Hotel Vil­la Medi­ci, un fan­tôme en robe noire et col­lier de perles.

— Vous vivez ici ? deman­da-t-il, et il regret­ta aus­si­tôt la bana­li­té de la question.

— Je ne vis nulle part, dit-elle. Je suis sim­ple­ment là où je suis. Il se trouve que depuis onze ans, je suis ici. Flo­rence a cette pro­prié­té : elle vous retient sans que vous vous en ren­diez compte. On arrive pour une semaine et on reste pour tou­jours. C’est une forme de piège. Le plus beau piège du monde.

Elle but une gor­gée de vin — du blanc, nota Léonce, pas du rouge comme tout le monde.

— Je m’ap­pelle Mrs. Bla­ck­wood. Elea­nor Bla­ck­wood. Et vous écri­vez un roman, natu­rel­le­ment. Tous les Fran­çais qui viennent ici avec trop de livres écrivent un roman.

Léonce eut un rire bref.

— C’est si évident ?

— Mon cher, à Flo­rence, tout est évident. C’est sa malé­dic­tion. Cette ville ne sait rien cacher.

Elle lui adres­sa un der­nier sou­rire — un sou­rire étrange, qui conte­nait quelque chose de tendre et d’a­ver­ti à la fois, comme si elle savait déjà ce qui allait lui arri­ver — puis elle se tour­na vers sa sole meu­nière avec une concen­tra­tion de chi­rur­gien et ne dit plus un mot.

Léonce remon­ta dans sa chambre. Il ouvrit la fenêtre sur la nuit flo­ren­tine. La ville bruis­sait en des­sous, odeur de pierre tiède et de rivière, une moto au loin, des rires quelque part, et au-des­sus de tout le dôme de Bru­nel­les­chi éclai­ré dans le ciel noir, irréel, sus­pen­du comme une lune de pierre.

Il s’as­sit au bureau. Ouvrit son cahier. Relu sa pre­mière note sur le per­son­nage anglais. Ajouta :

« Il des­cend au Grand Hotel. On est en mai. La lumière ne l’in­té­resse pas. »

Puis il étei­gnit la lampe et res­ta long­temps dans le noir, les yeux ouverts, à écou­ter Flo­rence respirer.

PAR­TIE II

Le len­de­main, Léonce se leva tôt. Six heures. La lumière entrait à peine par les volets entre­bâillés, une lumière mauve et indé­cise, celle de Flo­rence avant que Flo­rence ne devienne Flo­rence — avant les tou­ristes, avant les klaxons, avant la comé­die du jour. Il prit une douche longue et très chaude, s’ha­billa avec soin — che­mise blanche, pan­ta­lon de lin, chaus­sures de marche — et des­cen­dit prendre le petit déjeu­ner dans la salle du res­tau­rant déserte.

Un ser­veur silen­cieux lui appor­ta un cap­puc­ci­no et une cor­beille de pains. Le cap­puc­ci­no était épais, brû­lant, sur­mon­té d’une mousse dense que Léonce contem­pla un ins­tant avec une gra­vi­té absurde avant de la cre­ver du bout de sa cuillère. Il y avait aus­si de la confi­ture de figues, du miel de châ­tai­gnier, des tranches de cake aux fruits confits, et il man­gea tout avec un appé­tit qui le sur­prit lui-même — à Lyon, depuis la rup­ture, il se nour­ris­sait de café noir et de tar­tines oubliées, il avait per­du quatre kilos et sa mère, au télé­phone, disait « tu as une voix de papier ».

Il sor­tit son cahier et relut ses notes de la veille. Le per­son­nage anglais. Qua­rante ans. Froid. Blin­dé. Il fal­lait lui trou­ver un nom. Quelque chose de sec, de cou­pant, un nom qui claque comme une porte qu’on ferme. Il essaya plu­sieurs com­bi­nai­sons en marge du cahier : Ash­worth, Pem­ber­ton, Craw­ley, Hale. Aucun ne tenait. Puis il écri­vit — presque sans y pen­ser, comme si la main avait déci­dé seule — Wyn­ters. Charles Wyn­ters. Avec un y, cette lettre froide, cette voyelle qui n’en est pas une, cette ano­ma­lie silen­cieuse au cœur du mot.

Charles Wyn­ters. Oui. C’é­tait lui.

Il nota : « Wyn­ters arrive à Flo­rence par obli­ga­tion. Un héri­tage à régler, une pro­prié­té fami­liale dans les col­lines de Bel­los­guar­do. Il ne veut pas être là. L’I­ta­lie l’en­nuie. L’art l’en­nuie. Il est de ces Anglais pour qui le conti­nent est un désa­gré­ment néces­saire, une cor­vée cli­ma­tique. Il tra­verse les musées comme on tra­verse les salles d’at­tente — vite, les yeux ailleurs, en pen­sant au retour. »

Il sou­rit. Il tenait quelque chose.

*

À huit heures, il sor­tit du Grand Hotel et mar­cha vers le centre.

Flo­rence au petit matin est une ville dif­fé­rente. Les rues sont encore humides du pas­sage des balayeuses, les devan­tures fer­mées, les places presque vides. On entend ses propres pas réson­ner sur les dalles. Les façades ont cette teinte par­ti­cu­lière des pierres mouillées — un gris doré, un ocre assour­di, comme un tableau vu à tra­vers un voile. Et il y a cette odeur, cette odeur de Flo­rence que Léonce appren­drait à recon­naître au fil des jours, un mélange de café tor­ré­fié, de pierre ancienne, de cuir — les ate­liers de l’Ol­trar­no com­men­çaient à ouvrir — et de cette chose indé­fi­nis­sable qui est peut-être sim­ple­ment l’o­deur du temps accumulé.

Il avait un plan. Un pro­gramme. Une méthode. C’é­tait sa façon de fonc­tion­ner — Mathilde le lui repro­chait, cette manie de tout orga­ni­ser, de qua­driller le réel avec des listes et des horaires, comme si la vie était un manus­crit à struc­tu­rer. Mais c’é­tait aus­si ce qui le tenait debout. La méthode, c’est ce qui reste quand le reste s’effondre.

Pre­mier jour : les Offices. Entrer dans le musée, obser­ver les salles, noter les œuvres devant les­quelles Wyn­ters pas­se­rait sans s’ar­rê­ter. Faire l’in­ven­taire de l’in­dif­fé­rence. Com­prendre com­ment un homme peut se tenir devant la Nais­sance de Vénus et ne rien sentir.

Il arri­va Piaz­zale degli Uffi­zi à huit heures trente. Il n’y avait presque per­sonne — quelques tou­ristes japo­nais, un groupe de lycéens ita­liens que leur pro­fes­seur ten­tait de ras­sem­bler, et un homme en salo­pette bleue qui fumait une ciga­rette assis sur les marches, avec la non­cha­lance magni­fique de ceux qui vivent à côté des chefs-d’œuvre et n’y pensent plus. Léonce entra.

Les pre­mières salles. L’art médié­val, les fonds d’or, les Vierges hié­ra­tiques aux yeux immenses. Il pre­nait des notes dans son cahier : « Wyn­ters tra­verse la salle des Pri­mi­tifs sans lever les yeux. Les fonds d’or lui semblent vul­gaires — trop d’or, comme un res­tau­rant qui en fait trop. Il pense à son club lon­do­nien, au feu de che­mi­née, au scotch du soir. » C’é­tait facile. L’i­ro­nie cou­lait. Wyn­ters était un per­son­nage confor­table — on pou­vait se moquer de lui tout en l’ha­bi­tant, le mépri­ser tout en le com­pre­nant. Léonce avan­çait dans les salles avec une assu­rance d’en­to­mo­lo­giste, épin­glant chaque tableau sur le liège de son cahier, clas­sant, anno­tant, maîtrisant.

La Nais­sance de Vénus. Il s’arrêta.

Non pas parce qu’elle le tou­chait — il l’a­vait vue mille fois en repro­duc­tion, sur des cartes pos­tales, des cou­ver­tures de livres, des boîtes de cho­co­lats, et cette sur­ex­po­si­tion avait fait son tra­vail d’u­sure — mais parce qu’il devait noter la réac­tion de Wyn­ters. Il s’as­sit sur la ban­quette au centre de la salle et regar­da le tableau avec les yeux de son per­son­nage. Vénus debout sur sa coquille, les che­veux empor­tés par le vent, ce corps d’une pâleur presque mala­dive, et à gauche Zéphyr qui souffle, et à droite la nymphe qui tend le man­teau. Il nota : « Wyn­ters regarde Vénus comme on regarde un meuble. Une jolie chose, bien faite, à sa place. Il remarque que le cou est trop long. Ana­to­mi­que­ment impos­sible. Il s’en satis­fait — une imper­fec­tion qui jus­ti­fie son indifférence. »

Il refer­ma le cahier. Satis­fait. Mais en se levant de la ban­quette, il eut une sen­sa­tion étrange — un très léger ver­tige, à peine per­cep­tible, comme quand on se relève trop vite — et il lui sem­bla que la lumière dans la salle avait chan­gé, qu’elle était deve­nue plus dense, plus dorée, et que Vénus, l’es­pace d’une seconde, le regardait.

Ridi­cule. Il ajus­ta ses lunettes et pas­sa dans la salle suivante.

*

Il revint au Grand Hotel en début d’a­près-midi, la tête pleine de tableaux qu’il avait clas­sés et éti­que­tés dans son cahier avec la rigueur d’un archi­viste. Le hall était ani­mé d’un bal­let dis­cret — clients qui entraient et sor­taient, grooms en uni­forme bor­deaux, un cha­riot de bagages qui tra­ver­sait le damier de marbre en cli­que­tant. Le lustre de Mura­no brillait dans la lumière de la baie vitrée, et Léonce se dit qu’il y avait quelque chose de théâ­tral dans cet hôtel, une mise en scène per­ma­nente dont les clients étaient à la fois les acteurs et les spec­ta­teurs, sans jamais savoir très bien lequel des deux rôles ils tenaient.

Il s’ins­tal­la au bar pour prendre un café. Le bar du Grand Hotel Vil­la Medi­ci était une pièce boi­sée, intime, avec des fau­teuils de cuir fauve et des éta­gères gar­nies de bou­teilles qui mon­taient jus­qu’au pla­fond. Des pho­to­gra­phies en noir et blanc ornaient les murs — des clients célèbres d’au­tre­fois, des actrices, des écri­vains, des diplo­mates, tous figés dans des poses d’une élé­gance dis­pa­rue, avec leurs ciga­rettes longues et leurs sou­rires de gens qui savent qu’on les regarde. Léonce cher­cha un visage qu’il connaî­trait. Il ne trou­va pas.

Le bar­man — un petit homme rond aux joues rouges, la cin­quan­taine, qui s’ap­pe­lait Mar­co et por­tait un nœud papillon vert — lui pré­pa­ra un espres­so avec des gestes d’une pré­ci­sion horlogère.

— Pri­mo gior­no a Firenze, Signore ?

— Si, dit Léonce, épui­sant d’un coup la moi­tié de son voca­bu­laire italien.

— Ah, répon­dit Mar­co avec un sou­rire qui conte­nait toute la bien­veillance et toute la condes­cen­dance de Flo­rence envers ses visi­teurs. Firenze è come il vino. Il pri­mo gior­no, non si capisce niente. Il secon­do gior­no, si crede di capire tut­to. Il ter­zo gior­no, si capisce che non si capirà mai.

Flo­rence est comme le vin. Le pre­mier jour, on ne com­prend rien. Le deuxième, on croit tout com­prendre. Le troi­sième, on com­prend qu’on ne com­pren­dra jamais.

Léonce sou­rit poli­ment. Il ne savait pas encore à quel point Mar­co avait raison.

*

Les jours sui­vants, il s’ins­tal­la dans une rou­tine pré­cise. Lever à six heures. Petit déjeu­ner seul dans la salle déserte. Sor­tie à huit heures. Musée ou église le matin — il pro­cé­dait métho­di­que­ment, quar­tier par quar­tier, comme un géo­mètre arpen­tant un ter­rain. Déjeu­ner dans une trat­to­ria de l’Ol­trar­no où on lui ser­vait des pâtes aux truffes et du vin de la mai­son dans des verres épais. Retour au Grand Hotel en début d’a­près-midi. Écri­ture jus­qu’au soir. Dîner au res­tau­rant de l’hô­tel. Cahier. Sommeil.

San Mar­co, le deuxième jour. Le couvent de Fra Ange­li­co. Chaque cel­lule contient une fresque — une Annon­cia­tion, une Cru­ci­fixion, une Mise au tom­beau — peinte pour les moines, pour eux seuls, dans le silence de leur retraite. Léonce entra dans la pre­mière cel­lule et nota : « Wyn­ters trouve les fresques naïves. Des images pieuses. De l’illus­tra­tion, pas de l’art. Il pré­fère le cou­loir au cel­lule. » C’é­tait cruel et drôle. Il aimait cette cruau­té. Elle le protégeait.

San­ta Croce, le troi­sième jour. Les tom­beaux de Michel-Ange, de Machia­vel, de Gali­lée. L’im­men­si­té de la nef. Et le Cru­ci­fix de Cima­bue dans la cha­pelle du fond, cet objet rava­gé par l’i­non­da­tion de 1966, dont la pein­ture était à moi­tié effa­cée, le Christ à demi dis­pa­ru, et cette dis­pa­ri­tion même ren­dait l’œuvre plus poi­gnante que si elle avait été intacte — comme si la souf­france du Christ et la souf­france du bois ne fai­saient plus qu’une. Léonce nota dans son cahier : « Wyn­ters passe devant le Cima­bue sans s’ar­rê­ter. Un Christ abî­mé ne l’in­té­resse pas. L’art endom­ma­gé n’est plus de l’art, pense-t-il. C’est du déchet. » Mais en écri­vant ces mots, il eut une hési­ta­tion. Sa main trem­bla — très légè­re­ment, presque rien, un fré­mis­se­ment du poi­gnet qu’un obser­va­teur exté­rieur n’au­rait pas remar­qué. Il ratu­ra « déchet » et écri­vit « sou­ve­nir ». L’art endom­ma­gé n’est plus de l’art, c’est du sou­ve­nir. Ce n’é­tait pas la même chose. Ce n’é­tait pas du tout la même chose.

Le Palaz­zo Pit­ti, le qua­trième jour. La Gal­le­ria Pala­ti­na, ses salles sur­char­gées, les tableaux accro­chés du sol au pla­fond dans un entas­se­ment qui tenait du cabi­net de curio­si­tés et du délire. Des Raphaël, des Titien, des Rubens, côte à côte, sans espace pour res­pi­rer. Léonce s’as­sit devant la Madon­na del­la Seg­gio­la de Raphaël — cette Vierge ronde, douce, par­faite dans son ton­do — et il cher­cha les mots de Wyn­ters. Mais Wyn­ters, ce matin-là, ne vou­lait pas par­ler. Le cahier res­ta ouvert sur la page blanche. Léonce regar­da la Vierge. La Vierge le regar­dait. Il y avait dans ses yeux peints quelque chose qui res­sem­blait à de la pitié — pas une pitié reli­gieuse, pas la pitié de la Madone pour l’hu­ma­ni­té souf­frante, mais une pitié intime, per­son­nelle, comme si elle voyait à tra­vers lui, comme si elle voyait la rup­ture, les draps de la Croix-Rousse, les nuits blanches, la fuite à Flo­rence, le roman qu’il s’ef­for­çait d’é­crire pour ne pas pen­ser. Il refer­ma le cahier d’un geste brusque et quit­ta la salle.

Ce soir-là, au bar du Grand Hotel, il tom­ba sur le restaurateur.

*

L’homme était assis dans un des fau­teuils de cuir, un verre d’a­ma­ro devant lui, les mains posées sur ses genoux. Et c’é­taient les mains qu’on voyait d’a­bord. Des mains extra­or­di­naires — longues, fines, tachées de pig­ments, des traces de bleu de cobalt sous les ongles, du jaune de Naples dans les plis des pha­langes, une car­to­gra­phie de cou­leurs incrus­tée dans la peau comme un tatouage invo­lon­taire. Le visage était mince, buri­né, la cin­quan­taine avan­cée, des che­veux gris en désordre, des yeux noirs très vifs sous des sour­cils brous­sailleux. Il por­tait une che­mise frois­sée et un pan­ta­lon de velours côte­lé dont les genoux étaient usés à force de s’a­ge­nouiller — devant des fresques, devant des retables, devant tout ce que les siècles avaient abî­mé et que ses mains réparaient.

— Vous êtes res­tau­ra­teur ? deman­da Léonce en s’as­seyant dans le fau­teuil voi­sin, les yeux fixés sur ces mains.

L’homme le regar­da avec sur­prise, puis bais­sa les yeux vers ses propres doigts et eut un rire bref.

— C’est si visible ? Je me lave pour­tant. Trois fois par jour. Mais les pig­ments sont plus tenaces que moi. Filip­po Catal­di. Je tra­vaille à San­ta Maria Novel­la en ce moment. La cha­pelle des Espa­gnols. Une fresque d’An­drea di Bonaiu­to, qua­tor­zième siècle. Très endom­ma­gée. Très belle.

Il pro­non­çait « mol­to bel­la » avec une gra­vi­té de méde­cin annon­çant un diag­nos­tic, et Léonce com­prit que pour cet homme, la beau­té d’une fresque et sa fra­gi­li­té étaient une seule et même chose — on ne pou­vait pas dire l’une sans dire l’autre.

— Vous savez ce que c’est, res­tau­rer une fresque ? dit Filip­po en fai­sant tour­ner son verre d’a­ma­ro entre ses doigts tache­tés. C’est tou­cher quelque chose que quel­qu’un a tou­ché il y a six cents ans. Mes doigts sont là où les doigts de Bonaiu­to étaient. Sur le même enduit. La même chaux. Le même mur. Six siècles entre nous et rien du tout entre nous. C’est ver­ti­gi­neux. Et c’est ter­rible, parce que chaque geste que je fais peut sau­ver ou détruire. Un mil­li­mètre de trop, un sol­vant trop fort, et c’est fini. L’o­ri­gi­nal dis­pa­raît. Pour toujours.

Il but une gor­gée d’amaro.

— Les gens croient que les œuvres d’art sont éter­nelles. Ils regardent un Giot­to et ils pensent : ça a tou­jours été là, ça sera tou­jours là. Mais non. C’est fra­gile comme la peau. Comme le souffle. Un incen­die, une inon­da­tion, un trem­ble­ment de terre — tout peut dis­pa­raître en une nuit. Flo­rence a failli mou­rir en 1966. L’Ar­no est sor­ti de son lit et a noyé tout. Les Cru­ci­fix, les manus­crits, les retables. L’eau boueuse dans les nefs des églises. Vous ima­gi­nez ? La boue de l’Ar­no sur les fresques de Cima­bue. C’est comme — com­ment dire — c’est comme gifler Dieu.

Léonce écou­tait. Il avait oublié son cahier. Oublié Wyn­ters. Il y avait dans la voix de Filip­po quelque chose qui ren­dait l’é­cri­ture inutile — une pas­sion si nue, si directe, qu’au­cune phrase ne pou­vait l’é­ga­ler. Cet homme tou­chait l’art avec ses mains. Lui, Léonce, ne fai­sait que le regar­der et en tirer des mots. Et les mots, ce soir-là, lui parurent insuffisants.

— Et vous, dit Filip­po, qu’est-ce que vous faites à Flo­rence ? Non, lais­sez-moi devi­ner. Fran­çais, jeune, cet air un peu per­du, ce cahier que Mar­co m’a dit que vous trim­ba­lez par­tout. Vous écrivez.

— J’es­saie.

— Sur Florence ?

— Sur quel­qu’un qui ne res­sent rien à Florence.

Filip­po le dévi­sa­gea un long moment, avec une expres­sion indé­chif­frable — amu­se­ment, inquié­tude, com­pas­sion, tout cela à la fois, ou rien de tout cela.

— Alors vous écri­vez sur un homme mort, dit-il dou­ce­ment. Parce que ne rien res­sen­tir à Flo­rence, c’est être mort. Il n’y a pas d’autre mot.

*

Le soir, dans sa chambre, Léonce écri­vit pen­dant trois heures. Le cha­pitre où Wyn­ters visite les Offices. Il le vou­lait sec, rapide, cli­nique. Wyn­ters passe devant le Prin­temps de Bot­ti­cel­li et pense à son jar­di­nier anglais qui taille mieux les haies que ces nymphes ne dansent. Wyn­ters regarde le Ton­do Doni de Michel-Ange et trouve la com­po­si­tion « encom­brée ». Wyn­ters s’ar­rête devant un Cara­vage — la tête de Méduse — et note que l’ex­pres­sion de ter­reur est « légè­re­ment théâ­trale ».

C’é­tait drôle. C’é­tait effi­cace. Mais quelque chose ne fonc­tion­nait pas. Léonce reli­sait ses pages et sen­tait un malaise qu’il ne par­ve­nait pas à iden­ti­fier — comme un musi­cien qui joue juste mais à côté du rythme, un déca­lage infime, imper­cep­tible pour les autres mais insup­por­table pour lui. Wyn­ters était trop par­fait dans sa froi­deur. Trop lisse. Trop facile. Il n’y avait pas de faille. Et un per­son­nage sans faille n’est pas un per­son­nage, c’est une thèse.

Il pen­sa à ce que Filip­po avait dit. Un homme mort.

Il se leva, alla à la fenêtre. Flo­rence la nuit, en des­sous. Les toits sombres, les rues éclai­rées par les réver­bères oran­gés, le dôme de Bru­nel­les­chi qui flot­tait dans le noir comme un vais­seau ancré au-des­sus de la ville. Quelque part, une cloche son­na — pas une cloche d’é­glise, une cloche plus petite, plus claire, peut-être une hor­loge, peut-être rien. Et il pen­sa : est-ce que c’est Wyn­ters qui est mort, ou est-ce que c’est moi qui suis mort et qui essaie de se cacher der­rière un per­son­nage mort pour ne pas le savoir ?

Il chas­sa cette pen­sée. La méthode. Reve­nir à la méthode.

*

Mrs. Bla­ck­wood l’at­ten­dait au dîner. Non pas qu’elle l’eût invi­té — elle n’in­vi­tait jamais per­sonne, elle était sim­ple­ment là, à sa table habi­tuelle, la table sept, près du mur du fond, avec son cou­vert dres­sé pour une, sa demi-bou­teille de Ver­nac­cia di San Gimi­gna­no et son air d’é­ter­ni­té patiente. Mais quand Léonce pas­sa devant elle, elle leva les yeux et dit :

— Asseyez-vous, je vous prie. J’ai man­gé seule pen­dant onze ans et j’en ai fait le tour.

Il s’as­sit. C’é­tait une femme qu’on n’a­vait pas le pou­voir de refu­ser — non par auto­ri­ta­risme, mais par cette force tran­quille des gens qui ont aban­don­né toute pré­ten­tion et à qui, pour cette rai­son même, on ne peut rien refuser.

Elle com­man­da pour lui — un taglia­ta di man­zo avec des cèpes, et un Bru­nel­lo di Mon­tal­ci­no qu’elle connais­sait par l’an­née, le domaine, et le nom du vigneron.

— Flo­rence vous a‑t-elle déjà fait pleu­rer ? deman­da-t-elle en dépliant sa ser­viette avec des gestes d’une pré­ci­sion maniaque.

— Non.

— Alors elle ne vous a pas encore trou­vé. Mais elle vous trou­ve­ra. Flo­rence trouve toujours.

— Vous par­lez de Flo­rence comme d’une personne.

— Flo­rence est une per­sonne. Capri­cieuse, cruelle, d’une beau­té insup­por­table. Elle s’offre aux imbé­ciles et se refuse aux déli­cats. Elle brise ceux qui l’aiment trop et ennuie ceux qui ne l’aiment pas assez. En cela, elle res­semble beau­coup aux femmes. Et aux hommes, d’ailleurs.

Le taglia­ta arri­va — la viande sai­gnante, les cèpes dorés, un filet d’huile d’o­live verte sur une roquette amère. Mrs. Bla­ck­wood regar­da l’as­siette de Léonce avec l’ap­pro­ba­tion muette d’un méde­cin véri­fiant que son patient mange.

— Vous écri­vez sur un homme qui ne res­sent rien, m’a dit Marco.

— Mar­co parle beaucoup.

— Mar­co est le vrai direc­teur de cet hôtel. Le direc­teur offi­ciel ne sait rien. Mar­co sait tout. Il sait qui couche avec qui, qui est rui­né, qui pleure la nuit. C’est le pri­vi­lège du bar­man — les gens se confient au-des­sus d’un verre comme ils ne se confient jamais au-des­sus d’une table. Le bar est un confes­sion­nal horizontal.

Elle cou­pa un mor­ceau de sa sole — c’é­tait tou­jours de la sole, comme si elle avait épui­sé tous les autres pois­sons du menu en onze ans et que celui-ci seul avait sur­vé­cu à l’é­preuve — et ajouta :

— Un per­son­nage qui ne res­sent rien devant l’art. C’est un sujet dan­ge­reux, vous savez. Parce que l’é­cri­ture est elle-même un art. Et si votre per­son­nage ne res­sent rien, c’est qu’il nie ce que vous êtes en train de faire en l’é­cri­vant. C’est un ser­pent qui se mord la queue. Ou un miroir qui refuse de refléter.

Léonce posa sa fourchette.

— C’est exac­te­ment le pro­blème, dit-il, et il fut sur­pris par sa propre franchise.

— Bien sûr que c’est le pro­blème. Et il n’y a qu’une solu­tion : le casser.

— Cas­ser quoi ?

— Le miroir, dit-elle. Ou le per­son­nage. Ou vous-même. L’un des trois doit céder. C’est la loi de Florence.

Elle ter­mi­na son vin, tam­pon­na ses lèvres avec sa ser­viette, et se leva avec la rai­deur gra­cieuse des vieilles dames anglaises habi­tuées à sor­tir de table comme on quitte une scène.

— Bonne nuit, mon cher. Et méfiez-vous de San­ta Feli­ci­ta. C’est la plus petite église de Flo­rence et la plus traître. On y entre pour voir une Dépo­si­tion et on en res­sort sans peau.

Elle dis­pa­rut dans le cou­loir menant aux ascen­seurs, lais­sant der­rière elle un sillage de par­fum — du muguet, pen­sa Léonce, ou du lys, quelque chose de blanc et de funèbre — et cette phrase sus­pen­due dans l’air du res­tau­rant comme une pro­phé­tie qu’on ne recon­naît comme telle que bien après qu’elle s’est accomplie.

*

Le cin­quième jour, Léonce reçut une carte pos­tale de sa mère. Vue de la basi­lique de Four­vière, côté Lyon. Au dos, une écri­ture ronde et appli­quée : « Mon Léonce, je pense à toi à Flo­rence. Mange bien. Ne reste pas trop dans les musées. Le soleil est meilleur pour la san­té que les tableaux. Maman. »

Il posa la carte sur le bureau, à côté de ses cahiers. Four­vière et le dôme de Bru­nel­les­chi. Lyon et Flo­rence. La mère et l’art. Il se dit que sa vie entière oscil­lait entre ces pôles — le fami­lier et le sublime, le confort et le ver­tige, Mathilde qui vou­lait qu’il vive dans la vie et lui qui fuyait dans les livres, et main­te­nant ce roman où il inven­tait un homme qui ne res­sen­tait rien pour ne pas avoir à admettre qu’il res­sen­tait trop.

Il n’é­cri­vit pas cette pen­sée dans son cahier. Il n’en avait pas le droit. Pas encore.

Ce soir-là, les Amé­ri­cains étaient de retour au restaurant.

— The Pon­tor­mo Depo­si­tion is over­ra­ted, disait Howard en ver­sant du vin sans regar­der le verre. Too much pink. Too much dra­ma. Give me a clean Pie­ro del­la Fran­ces­ca any day.

— You’re wrong, dar­ling, disait Patri­cia en fai­sant tin­ter ses bra­ce­lets. The Pon­tor­mo is the best thing in Flo­rence. It’s like Balen­cia­ga — if Balen­cia­ga were a painting.

— That’s exact­ly the pro­blem. Art shouldn’t remind you of fashion. Fashion reminds you of death.

— Eve­ry­thing reminds you of death, Howard.

— Only the expen­sive things.

Léonce écou­tait, fas­ci­né. Ces gens étaient des per­son­nages — pas de son roman, d’un autre roman, un roman qu’il n’é­cri­rait jamais, une comé­die noire sur les riches qui tra­versent le monde en le rédui­sant à des tran­sac­tions. Pro­ve­nance is a sto­ry. Fashion reminds you of death. Only the expen­sive things. Chaque phrase était une pierre jetée dans l’eau dor­mante de sa conscience, et les cercles s’é­lar­gis­saient sans fin.

Il remon­ta dans sa chambre et ouvrit son cahier. Mais au lieu d’é­crire sur Wyn­ters, il écri­vit : « Howard et Patri­cia. Les Offices comme un mar­ché. Bel­li­ni à trois cent mille. Le rose du Pon­tor­mo. La mode et la mort. L’art réduit au prix. Et moi — l’art réduit aux mots. Est-ce si différent ? »

Il relut cette note. La ratu­ra. Trop per­son­nel. Reve­nir à Wyn­ters. Reve­nir à la méthode.

Mais la méthode, ce soir-là, avait un goût de cendre.

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VII

Le reste de la jour­née pas­sa dans une sorte de brouillard.

Tùng tra­vailla. Ser­vit. S’ef­fa­ça. Comme tou­jours. Mais son esprit était ailleurs — dans une chambre de 1923, sur une ter­rasse de 1952, quelque part entre les deux, dans cet espace flou où le temps n’existe plus vraiment.

Greene res­ta long­temps sur la ter­rasse ce jour-là. Il écri­vait avec une fureur nou­velle, ratu­rant, repre­nant, noir­cis­sant page après page. Quelque chose l’ha­bi­tait. L’at­ten­tat de l’a­vant-veille. Les Amé­ri­cains. La nuit à Cho­lon. Et main­te­nant cette ren­contre man­quée avec Maugham.

Peut-être que tout cela se mélan­geait dans son esprit. Peut-être que son roman pre­nait forme à par­tir de ces frag­ments — l’o­pium, la guerre, les bombes, les écri­vains qui passent sans se reconnaître.

*

Vers le soir, Greene inter­pel­la de nou­veau Tùng.

« Ce que vous avez dit ce matin — comme à son habi­tude. Ça signi­fie que vous l’a­viez déjà vu. Quand ? »

Tùng hési­ta.

Trente-deux ans de dis­cré­tion. De silence. De secrets gar­dés pour des clients qui ne méri­taient pas tou­jours cette loyauté.

Mais quelque chose en lui vou­lait par­ler. Pas tout dire — jamais tout dire. Mais un peu. Un frag­ment. Lais­ser une trace de ce qui s’é­tait pas­sé, avant que le temps n’ef­face tout.

« En 1923, Mon­sieur. Il a séjour­né ici trois semaines. Il écri­vait un livre sur ses voyages en Asie. »

« The Gent­le­man in the Par­lour. »

« Je ne sais pas, Mon­sieur. Je ne lis pas l’anglais. »

Greene le regar­da lon­gue­ment. Quelque chose tra­vaillait der­rière ses yeux fatigués.

« Vous êtes ici depuis 1923 ? Depuis plus longtemps ? »

« Depuis 1920, Monsieur. »

« Mon Dieu. Vous avez tout vu, alors. Tout. La colo­nie. La guerre. Les Japo­nais. Le retour des Fran­çais. Tout. »

Tùng ne répon­dit pas.

Oui, il avait tout vu. Il avait vu des empires s’ef­fon­drer et d’autres naître. Il avait vu des hommes arri­ver pleins d’es­poir et repar­tir bri­sés. Il avait vu des femmes aimer et des femmes souf­frir. Il avait vu la beau­té et l’hor­reur, sou­vent dans la même jour­née, par­fois dans le même visage.

Et il avait gar­dé tout cela pour lui. Parce que c’é­tait son métier. Parce que c’é­tait sa vie.

« Si vous écri­vez un livre sur Saï­gon, Mon­sieur, je vous sou­haite bonne chance. C’est une ville qui ne se laisse pas attraper. »

Greene sou­rit. Un sou­rire triste.

« Je com­mence à m’en rendre compte. »

*

Greene se pen­cha vers lui.

« Dans mon roman, dit-il à voix basse, il y a un vieux jour­na­liste anglais. Fow­ler. Il est à Saï­gon depuis des années. Il a une maî­tresse viet­na­mienne. Il boit trop. Il pré­tend être neutre, ne pas prendre par­ti, mais en réa­li­té il est pié­gé — par ce pays, par cette femme, par lui-même. »

Tùng écou­tait.

« Fow­ler ne com­prend pas vrai­ment le Viet­nam. Per­sonne ne le com­prend — ni les Fran­çais, ni les Amé­ri­cains, ni les Anglais comme moi. Mais Fow­ler, au moins, sait qu’il ne com­prend pas. C’est ça qui le dis­tingue de Pyle. »

« Pyle, Monsieur ? »

« L’A­mé­ri­cain. Le jeune idéa­liste. Celui qui croit tout savoir, qui arrive avec ses théo­ries et ses solu­tions. Celui qui va tout détruire en vou­lant tout sauver. »

Greene s’in­ter­rom­pit. Allu­ma une cigarette.

« Ce que j’es­saie d’é­crire, reprit-il, c’est une his­toire d’a­mour. Mais c’est aus­si une his­toire de guerre. Et une his­toire d’a­veu­gle­ment. L’a­veu­gle­ment des Occi­den­taux qui croient pou­voir pos­sé­der l’Asie. »

Il regar­da Tùng.

« Est-ce que je me trompe ? Est-ce que c’est ça, ce pays ? »

Tùng réflé­chit long­temps avant de répondre.

« Je ne sais pas, Mon­sieur. Je suis seule­ment un ser­veur. Mais je sais une chose : ceux qui croient com­prendre le Viet­nam se trompent tou­jours. Et ceux qui admettent ne pas com­prendre se trompent un peu moins. »

Greene nota quelque chose dans son carnet.

« Mer­ci, dit-il. Mer­ci pour tout. »

Et Tùng s’in­cli­na et s’éloigna.

C’é­tait la der­nière vraie conver­sa­tion qu’il aurait avec Gra­ham Greene.

*

Quelques mois plus tard, l’é­cri­vain quit­te­rait le Conti­nen­tal, puis l’In­do­chine. Son roman sor­ti­rait en 1955, l’an­née de la chute de Diên Biên Phu. Il y aurait une femme viet­na­mienne dedans, qui s’ap­pel­le­rait Phuong, et qui plie­rait ses vête­ments en trois. Il y aurait un vieil Anglais fati­gué et un jeune Amé­ri­cain dan­ge­reux. Il y aurait des bombes sur la place Gar­nier et un cadavre dans le fleuve.

Mais il n’y aurait pas de serveur.

Les ser­veurs n’ap­pa­raissent jamais dans les livres.

*

VIII

Ce soir-là, Tùng ren­tra chez lui plus tôt que d’habitude.

Liên était dans la cui­sine, pré­pa­rant le dîner. Lan étu­diait dans sa chambre, le nez dans ses manuels de fran­çais. Minh n’é­tait pas encore ren­tré de Cholon.

Tùng s’as­sit dans la cour.

Regar­da les orchi­dées. Les pois­sons rouges. Le ciel qui s’assombrissait.

Dans sa poche, il y avait tou­jours le livre. The Gent­le­man in the Par­lour. Il ne l’a­vait pas ren­du. Ne le ren­drait jamais.

Il l’ou­vrit.

Les mots anglais dan­saient devant ses yeux, incom­pré­hen­sibles pour la plu­part. Mais il recon­nais­sait cer­tains noms. Ran­goon. Sin­ga­pore. Bang­kok. Les villes que Mau­gham avait tra­ver­sées avant d’ar­ri­ver à Saï­gon, ou après, il ne savait plus.

À une page, un pas­sage était sou­li­gné au crayon. Des mots qu’il ne com­pre­nait pas. Mais quel­qu’un — Mau­gham lui-même ? — avait jugé ces mots importants.

Il fau­drait qu’il demande à Lan de les tra­duire. Un jour. Pas maintenant.

Main­te­nant, il vou­lait juste res­ter assis là, dans la pénombre, avec ce livre qui avait appar­te­nu à un homme qu’il avait connu pen­dant trois semaines en 1923 et deux jours en 1952.

C’é­tait peu.

C’é­tait tout.

*

Liên sor­tit dans la cour.

« Tu es ren­tré tôt. »

« Oui. »

Elle s’as­sit à côté de lui. Leurs épaules se tou­chaient. Trente ans de mariage et il y avait encore cette cha­leur entre eux, cette fami­lia­ri­té des corps qui ont dor­mi ensemble des mil­liers de nuits.

« Quelque chose ne va pas ? »

Com­ment lui expli­quer ? Com­ment lui dire qu’un homme était reve­nu d’un pas­sé qu’elle ne connais­sait pas, qu’il s’é­tait tenu devant lui sur une ter­rasse, qu’ils avaient échan­gé un silence et puis rien, et que ce rien pesait plus lourd que tous les mots du monde ?

« Non. Tout va bien. »

Elle ne le crut pas. Trente ans ensemble, elle savait quand il men­tait. Mais elle ne dit rien. C’é­tait leur façon à eux — ne pas insis­ter, res­pec­ter les silences de l’autre, accep­ter qu’il y ait des chambres fer­mées dans chaque vie.

Ils res­tèrent assis là, dans la pénombre, jus­qu’à ce que Lan les appelle pour le dîner.

*

Cette nuit-là, Tùng rêva de Maugham.

Pas le vieillard de 1952. Pas l’homme de cin­quante ans de 1923. Quelque chose entre les deux — un visage sans âge, des yeux qui voyaient tout, une voix qui disait des mots qu’il ne com­pre­nait pas.

Dans le rêve, ils étaient dans la chambre du Conti­nen­tal. Le ven­ti­la­teur tour­nait. La cha­leur était suf­fo­cante. Et Mau­gham disait : « Restez. »

Mais Tùng ne res­ta pas. Dans le rêve comme dans la vie, il s’in­cli­na et s’effaça.

Et quand il se réveilla, à l’aube, il ne savait plus s’il avait fait le bon choix. En 1923. En 1952. Dans toutes ces vies qu’il aurait pu vivre et qu’il n’a­vait pas vécues.

*

IX

Les mois passèrent.

Greene res­ta au Conti­nen­tal jus­qu’au prin­temps, puis par­tit pour la France. Son roman avan­çait — Tùng le voyait aux piles de feuillets qui s’ac­cu­mu­laient sur son bureau quand il venait faire le ménage.

La guerre conti­nuait. Les bombes explo­saient. Les sol­dats mou­raient dans le del­ta. Et la ter­rasse du Conti­nen­tal res­tait pleine chaque soir, comme si rien de tout cela n’existait.

Tùng tra­vaillait. Ser­vait. S’effaçait.

Il reçut trois autres lettres de Bảo cette année-là. Les brû­la toutes. Ne dit rien à Liên.

Lan pas­sa son bac­ca­lau­réat avec men­tion. Com­men­ça à pré­pa­rer son dos­sier pour la Sorbonne.

Minh se fian­ça avec une fille de Cho­lon, fille d’un com­mer­çant chinois.

La vie conti­nuait, mal­gré tout.

*

En 1954, Diên Biên Phu tomba.

Les Fran­çais per­dirent la guerre. Les accords de Genève par­ta­gèrent le pays en deux. Le Nord au Việt Minh, le Sud à… quoi ? Per­sonne ne savait vraiment.

Les Amé­ri­cains arri­vèrent. Pas encore en sol­dats — ça vien­drait plus tard. En conseillers, en diplo­mates, en hommes d’af­faires. Ils rem­pla­çaient les Fran­çais sur la ter­rasse du Conti­nen­tal, com­man­daient du bour­bon au lieu du Per­nod, par­laient de « contain­ment » et de « domi­no theory ».

Greene avait vu juste. Tùng s’en sou­vint quand il lut, des années plus tard, une tra­duc­tion fran­çaise de The Quiet Ame­ri­can. Le jeune Amé­ri­cain idéa­liste. Les bombes sur la place Gar­nier. Le cadavre dans le fleuve.

L’é­cri­vain avait tout vu venir. Per­sonne ne l’a­vait écouté.

*

X

ÉPI­LOGUE

1973.

Tùng avait soixante-dix ans.

Il ne tra­vaillait plus au Conti­nen­tal depuis cinq ans. Son corps avait fini par le tra­hir — les jambes, le dos, ces dou­leurs qui s’ins­tallent et ne partent plus. La direc­tion lui avait offert une petite pen­sion. Pas grand-chose, mais assez pour vivre.

Le Viet­nam avait chan­gé. Les Amé­ri­cains étaient là depuis des années main­te­nant, avec leurs héli­co­ptères et leurs bombes et leur façon de prendre de la place par­tout où ils allaient. Mais quelque chose com­men­çait à bou­ger. Des négo­cia­tions à Paris. Des rumeurs de retrait. L’im­pres­sion que cette guerre, elle aus­si, tou­chait à sa fin.

Saï­gon s’ap­pe­lait tou­jours Saï­gon, mais ce n’é­tait plus la même ville. Quelque chose s’é­tait dur­ci. Quelque chose s’é­tait perdu.

*

Liên était morte deux ans plus tôt. Une fièvre bru­tale, trois jours, et c’é­tait fini. Qua­rante-huit ans de mariage, et Tùng se retrou­vait seul dans cette mai­son trop grande, avec les orchi­dées qu’il ne savait pas entre­te­nir et les pois­sons rouges qui mou­raient un par un.

Hoa venait le voir chaque semaine. Minh avait émi­gré à Paris avec sa famille — il avait sen­ti le vent tour­ner avant les autres. Lan était par­tie aus­si, en Amé­rique, où elle ensei­gnait dans une université.

Et Bảo…

Bảo était revenu.

Le gou­ver­ne­ment du Nord l’a­vait envoyé comme émis­saire offi­cieux, quelque chose comme ça. Tùng n’a­vait jamais com­pris les détails. Mais un jour, son fils aîné avait frap­pé à sa porte, vingt ans après son départ, les che­veux gris, le visage mar­qué par des com­bats que Tùng ne pou­vait pas imaginer.

Ils avaient par­lé. Long­temps. Pour la pre­mière fois de leur vie.

Bảo avait deman­dé : « Pour­quoi tu n’as jamais dit à mère que j’é­tais vivant ? »

Et Tùng n’a­vait pas su répondre.

Il y avait des secrets qu’on gar­dait si long­temps qu’on ne savait plus pour­quoi on les gar­dait. Ils deve­naient une par­tie de soi. Les révé­ler aurait été comme arra­cher un organe.

*

Un après-midi de mars, Tùng retour­na au Continental.

Il n’y était pas allé depuis sa retraite. Trop de sou­ve­nirs. Trop de fantômes.

Mais ce jour-là, quelque chose l’y atti­rait. L’an­ni­ver­saire de quelque chose, peut-être. Mars 1923, mars 1973. Cin­quante ans.

L’hô­tel avait chan­gé. Des tra­vaux, des réno­va­tions. Le grand ven­ti­la­teur du bar ne tour­nait plus — rem­pla­cé par la cli­ma­ti­sa­tion. Les jalou­sies avaient été chan­gées. Même l’o­deur était différente.

Mais la ter­rasse était tou­jours là.

Tùng s’y assit. Com­man­da un thé.

Il regar­da la rue. Elle avait chan­gé de nom plu­sieurs fois depuis l’é­poque où elle s’ap­pe­lait Cati­nat. Les cyclo-pousse avaient été rem­pla­cés par des motos. Les Citroën noires par des Jeep amé­ri­caines. Les Fran­çaises en cha­peau par des infir­mières mili­taires en treillis.

Mais les tama­ri­niers étaient tou­jours là. Et le ciel. Et cette lumière de fin d’a­près-midi qui n’a­vait pas chan­gé depuis cin­quante ans, depuis cent ans, depuis toujours.

*

Tùng but son thé.

Dans sa poche, il y avait tou­jours le livre de Maugham.

Il l’a­vait gar­dé toutes ces années. L’a­vait caché quand il le fal­lait. L’a­vait relu — enfin relu, car Lan lui avait tra­duit les pas­sages impor­tants, il y avait long­temps, un soir où elle était encore une ado­les­cente curieuse.

Le pas­sage sou­li­gné disait :

“I have some­times thought that the dis­tant places one tra­vels to are per­haps the places one has always been.”

Tùng n’é­tait jamais allé nulle part. Il avait pas­sé sa vie entière dans cette ville, dans cet hôtel, à ser­vir des gens qui voyageaient.

Et pour­tant.

Pour­tant, il avait l’im­pres­sion d’a­voir voya­gé plus loin qu’au­cun d’entre eux.

*

Mau­gham était mort en 1965. Tùng l’a­vait appris par hasard, en lisant un jour­nal fran­çais que quel­qu’un avait lais­sé au Conti­nen­tal. Un entre­fi­let. Quelques lignes sur la dis­pa­ri­tion d’un grand écri­vain bri­tan­nique. Une pho­to du vieil homme, prise des années plus tôt, où il regar­dait l’ob­jec­tif avec ces yeux de rep­tile que Tùng connais­sait si bien.

Il avait décou­pé l’ar­ticle. L’a­vait glis­sé dans le livre.

Et il avait conti­nué à vivre.

C’est ce qu’on fait. On continue.

*

Greene était mort aus­si, quelques années plus tôt. Tùng l’a­vait appris de la même façon — un article dans un jour­nal, une pho­to, quelques lignes sur un écri­vain anglais qui avait écrit sur l’Indochine.

The Quiet Ame­ri­can était deve­nu célèbre. On en avait fait un film. Le monde entier connais­sait main­te­nant Phuong, Fow­ler, Pyle. Le monde entier connais­sait cette ter­rasse du Conti­nen­tal où deux hommes s’é­taient assis sans se parler.

Mais per­sonne ne connais­sait Tùng.

Per­sonne ne connais­sait le ser­veur qui avait ser­vi les deux écri­vains, qui avait por­té leurs verres et vidé leurs cen­driers, qui avait été le témoin invi­sible de leurs silences et de leurs regards.

C’é­tait bien ainsi.

Les ser­veurs n’ap­pa­raissent jamais dans les livres.

*

Le ser­veur s’ap­pro­cha pour lui deman­der s’il vou­lait autre chose.

Un jeune homme. Vingt ans peut-être. Le même âge que Tùng quand il avait commencé.

Tùng le regarda.

Vit sa propre jeu­nesse dans ce visage lisse, dans cette façon de se tenir, dans cette poli­tesse apprise qui mas­quait tout le reste.

« Non mer­ci. C’est tout. »

Le jeune homme s’in­cli­na et s’effaça.

Comme Tùng l’a­vait fait pen­dant cin­quante ans. Comme d’autres le feraient après lui.

*

Le Conti­nen­tal resterait.

Les ser­veurs pas­se­raient. Les clients pas­se­raient. Les empires passeraient.

Seules res­te­raient les his­toires qu’on ne raconte pas.

Celles qu’on garde pour soi.

Celles qui brûlent dans le silence des chambres, dans le regard échan­gé sur une ter­rasse, dans la pliure d’une vie qu’on ne défait jamais.

*

Tùng finit son thé.

Se leva.

Tra­ver­sa le hall une der­nière fois.

Et sor­tit dans la lumière de Saïgon.

*

FIN

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IV

L’a­près-midi fut interminable.

La cha­leur. L’hu­mi­di­té. Ce ciel blanc qui pesait sur la ville comme un cou­vercle de mar­mite. Les clients qui se plai­gnaient de tout — du ven­ti­la­teur trop lent, de la glace qui fon­dait trop vite, du bruit de la rue, du silence de la sieste, de la guerre qui n’en finis­sait pas de ne pas finir.

Mau­gham ne redes­cen­dit pas.

Tùng por­ta une carafe d’eau fraîche à sa chambre vers trois heures. Frap­pa. Enten­dit une voix qui disait d’en­trer. Entra.

Le vieil homme était allon­gé sur le lit, tout habillé, les yeux au pla­fond. La chambre était plon­gée dans une pénombre douce — les jalou­sies tirées, le ven­ti­la­teur qui tour­nait en mur­mu­rant son éter­nelle complainte.

« Sur la table », dit Mau­gham sans bouger.

Tùng posa la carafe. Ses mains ne trem­blaient pas. Il était très fier de ses mains.

« Autre chose, Monsieur ? »

Un silence.

Puis :

« Quelle chambre m’a­vez-vous donné ? »

« La 307, Monsieur. »

« En 1923, j’é­tais au deuxième. Face à la cour. »

Tùng se figea.

Il ne pou­vait pas voir le visage de Mau­gham dans la pénombre. Seule­ment devi­ner la forme allon­gée, la masse sombre du corps sur le lit blanc.

« Je… je ne sau­rais dire, Mon­sieur. C’é­tait il y a longtemps. »

« Oui. Longtemps. »

Un autre silence. Plus long. Tùng sen­tait la sueur per­ler à ses tempes, cou­ler le long de son dos sous la veste blanche.

« Ce sera tout », dit fina­le­ment Maugham.

Tùng s’in­cli­na — un réflexe, l’homme ne pou­vait pas le voir — et sortit.

Dans le cou­loir, il s’a­dos­sa au mur.

Son cœur cognait dans sa poi­trine comme un ani­mal en cage.

Mau­gham se sou­ve­nait de sa chambre de 1923. Cela vou­lait dire qu’il se sou­ve­nait de ce voyage. Cela vou­lait dire qu’il était reve­nu pour une rai­son. Quelle rai­son ? Quel vieil homme de soixante-dix-huit ans tra­verse le monde pour revoir une chambre d’hô­tel où il a dor­mi trente ans plus tôt ?

À moins que ce ne soit pas la chambre qu’il était venu revoir.

*

De retour sur la ter­rasse, Tùng trou­va Greene en pleine conver­sa­tion avec l’un des jour­na­listes amé­ri­cains de la veille.

Ils par­laient de la guerre. De ce qui se pas­sait dans le Nord. De Diên Biên Phu — un nom que Tùng avait com­men­cé à entendre dans les conver­sa­tions, un poste fran­çais quelque part près de la fron­tière du Laos, stra­té­gi­que­ment impor­tant paraît-il.

« Les Fran­çais ne peuvent pas gagner », disait l’A­mé­ri­cain. « Tout le monde le sait. La ques­tion est : qu’est-ce qui va se pas­ser après ? »

Greene écou­tait, hochait la tête, notait des choses dans son carnet.

« Et vous, que pen­sez-vous qu’il va se pas­ser ? » demanda-t-il.

L’A­mé­ri­cain sou­rit. Un sou­rire suf­fi­sant, celui de quel­qu’un qui croit connaître l’avenir.

« Nous allons prendre le relais. C’est inévi­table. Les Fran­çais n’ont plus les moyens de tenir ce pays, mais nous, nous les avons. Et nous avons quelque chose qu’ils n’ont jamais eu — la confiance du peuple. »

Greene ne répon­dit pas. Mais Tùng, qui débar­ras­sait une table voi­sine, vit quelque chose pas­ser dans son regard. Du scep­ti­cisme, peut-être. Ou de la tris­tesse. Ou cette luci­di­té par­ti­cu­lière des écri­vains qui voient les catas­trophes venir avant qu’elles n’arrivent.

*

Plus tard, beau­coup plus tard, quand le roman de Greene serait publié, quand l’His­toire aurait don­né rai­son à ses intui­tions, Tùng repen­se­rait à cette conver­sa­tion. À cet Amé­ri­cain si sûr de lui, si cer­tain que son pays pou­vait réus­sir là où la France avait échoué. À Greene qui écou­tait et qui, déjà, trans­for­mait tout cela en fiction.

Pyle. L’A­mé­ri­cain de son roman. Le jeune idéa­liste qui arrive à Saï­gon avec ses théo­ries et ses cer­ti­tudes. Qui croit pou­voir sau­ver le Viet­nam sans le com­prendre. Qui finit mort dans le fleuve.

Greene avait vu juste. Mais per­sonne ne l’é­cou­tait en 1952. Per­sonne n’é­coute jamais les écri­vains quand ils disent la vérité.

*

Le soir tomba.

La ter­rasse s’a­ni­ma de nou­veau. Les mêmes visages ou d’autres, Tùng ne fai­sait plus la dif­fé­rence après toutes ces années. Des Fran­çais, des Amé­ri­cains, quelques Anglais. Des jour­na­listes, des diplo­mates, des offi­ciers en per­mis­sion, des femmes qui étaient par­fois des épouses et par­fois autre chose. Le monde colo­nial dans sa splen­deur cré­pus­cu­laire, s’ac­cro­chant à ses pri­vi­lèges comme un nau­fra­gé à son épave.

Greene revint, s’ins­tal­la à sa place habi­tuelle, com­man­da son Pernod.

Et puis Mau­gham descendit.

Il appa­rut en haut de l’es­ca­lier, s’ar­rê­ta un ins­tant comme pour ras­sem­bler ses forces, puis des­cen­dit marche par marche, agrip­pé à la rampe. Il avait chan­gé de cos­tume — lin blanc, impec­cable mal­gré la cha­leur. Quelque chose dans sa mise avait une qua­li­té désuète, une élé­gance d’un autre temps, comme s’il s’é­tait habillé pour une soi­rée qui n’exis­tait plus.

Il sor­tit sur la terrasse.

Cher­cha une table du regard.

Et choi­sit celle juste à côté de M. Greene.

*

Les deux hommes étaient main­te­nant assis à moins de deux mètres l’un de l’autre. Greene écri­vait dans son car­net. Mau­gham regar­dait la rue. Ni l’un ni l’autre ne sem­blait remar­quer l’exis­tence de l’autre.

Tùng s’ap­pro­cha du vieil homme.

« Que puis-je vous ser­vir, Monsieur ? »

Mau­gham le regar­da. Un vrai regard, cette fois. Pas celui du matin, dis­trait et vide. Un regard qui s’ar­rê­tait, qui pesait.

« Un gin tonic. Avec beau­coup de glace. »

« Bien, Monsieur. »

Il s’é­loi­gna, sen­tant ce regard dans son dos comme une main posée entre ses omoplates.

À son retour avec le verre, il sur­prit Greene qui levait les yeux de son car­net pour obser­ver le vieil homme. Une curio­si­té pro­fes­sion­nelle, peut-être. Ce réflexe des écri­vains devant toute sil­houette un peu sin­gu­lière, ce besoin de cata­lo­guer, de com­prendre, de voler.

Tùng posa le gin tonic devant Maugham.

« Voi­là, Monsieur. »

Mau­gham ne répon­dit pas. Prit le verre. Le por­ta à ses lèvres. But une gor­gée en fer­mant les yeux.

Quand il les rou­vrit, ils étaient fixés sur Tùng.

Un temps.

« Vous êtes ici depuis longtemps ? »

La ques­tion. Celle qu’il redou­tait et qu’il atten­dait depuis ce matin.

« Depuis 1920, Monsieur. »

Il avait par­lé sans réflé­chir. La véri­té était sor­tie toute seule, comme si trente-deux ans de silence n’a­vaient été qu’une digres­sion, qu’une paren­thèse qu’on ferme enfin.

Mau­gham ne cil­la pas. Mais quelque chose chan­gea dans son regard. Une ombre qui pas­sait. Un cal­cul. 1920. 1923. Les yeux du vieil homme remon­tèrent sur le visage de Tùng, s’ar­rê­tèrent sur ses traits, cher­chèrent quelque chose sous les rides et les années.

Le silence dura.

Il dura assez long­temps pour que Greene, à la table voi­sine, finisse par lever les yeux, intri­gué par cette conver­sa­tion muette.

Puis Mau­gham hocha la tête. Très len­te­ment. Un mou­ve­ment à peine perceptible.

Et Tùng s’in­cli­na et s’effaça.

*

V

Il tra­vailla le reste de la soi­rée comme un auto­mate. Por­tant des verres, vidant des cen­driers, hochant la tête aux demandes des clients. Mais son esprit était ailleurs, sus­pen­du à ce silence sur la ter­rasse, à ce hoche­ment de tête infime.

Mau­gham savait.

Peut-être ne se sou­ve­nait-il pas de son nom — l’a­vait-il jamais su ? — mais il avait com­pris que cet homme qui le ser­vait était le même gar­çon qui l’a­vait ser­vi trente ans plus tôt. Le même gar­çon qui était mon­té dans sa chambre, une nuit étouf­fante de mars 1923, et qui avait atten­du dans le silence.

Et tout à coup, Tùng com­prit pour­quoi le vieil homme était revenu.

Pas pour la chambre. Pas pour l’hô­tel. Pas pour Saïgon.

Pour lui.

C’é­tait impos­sible. C’é­tait fou. C’é­tait pro­ba­ble­ment faux — les vieillards voya­geaient pour mille rai­sons, la nos­tal­gie, l’en­nui, la peur de mou­rir sans avoir revu cer­tains lieux. Mais Tùng ne pou­vait pas s’empêcher de pen­ser que, par­mi tous les lieux que Mau­gham avait visi­tés dans sa longue vie, il avait choi­si celui-ci pour y reve­nir une der­nière fois. Et que ce choix n’é­tait pas un hasard.

*

Greene quit­ta la ter­rasse vers dix heures.

Mais au lieu de mon­ter se cou­cher, il s’ar­rê­ta dans le hall et deman­da au récep­tion­niste d’ap­pe­ler un cyclo-pousse.

Tùng savait où il allait. Les fume­ries de Cho­lon. Greene y dis­pa­rais­sait par­fois, ces nuits où l’é­cri­ture ne venait pas, où quelque chose en lui avait besoin de s’é­chap­per. Il revien­drait à l’aube, les yeux vitreux, l’es­prit ailleurs, avec cette odeur dou­ceâtre sur ses vêtements.

L’o­pium. Cette façon qu’a­vaient les Euro­péens de fuir l’A­sie en s’y enfon­çant plus profond.

Tùng regar­da le cyclo-pousse s’é­loi­gner dans la nuit. Greene était assis à l’ar­rière, le visage fer­mé, les mains cris­pées sur ses carnets.

Peut-être qu’il irait fumer. Peut-être qu’il irait sim­ple­ment mar­cher dans les rues de Cho­lon, obser­ver, voler des mor­ceaux de vie pour son roman. On ne savait jamais, avec les écrivains.

*

Onze heures.

La ter­rasse se vidait. Il ne res­tait plus que Mau­gham, seul à sa table, les yeux per­dus dans la nuit.

Tùng débar­ras­sa les tables voi­sines. Len­te­ment. Trop lentement.

Le vieil homme leva la main.

Tùng s’ap­pro­cha.

« Mon­sieur ? »

Mau­gham ne dit rien tout de suite. Il regar­dait Tùng. Avec insis­tance, oui. Mais pas avec effron­te­rie. Quelque chose de plus doux. De plus triste. Le regard de quel­qu’un qui revoit un fan­tôme et qui sait qu’il n’a pas le droit de le toucher.

Le silence s’étira.

Dans ce silence, il y avait tout. 1923. La chambre. Le ven­ti­la­teur. Le presque-rien qui avait failli être tout. Les trente années entre les deux. Les vies qu’ils avaient vécues cha­cun de leur côté, Tùng avec Liên et les enfants, Mau­gham avec ses livres et ses voyages et ses secrets qu’on mur­mu­rait dans cer­tains cercles lon­do­niens. Il y avait la jeu­nesse per­due et la vieillesse venue, et cette nuit sur une ter­rasse de Saï­gon, le der­nier acte d’une pièce dont ils étaient les seuls spectateurs.

Tùng aurait pu par­ler. Dire quelque chose. N’im­porte quoi.

Il ne dit rien.

Il s’in­cli­na.

Et il s’ef­fa­ça dans l’ombre du hall.

*

Quand Tùng res­sor­tit sur la ter­rasse, quelques minutes plus tard, Mau­gham était parti.

La table était vide. Le verre de gin tonic à peine tou­ché. Et cette absence qui pesait plus que n’im­porte quelle présence.

Tùng ramas­sa le verre.

Ses doigts tou­chèrent le bord où les lèvres du vieil homme s’é­taient posées. Un geste absurde. Sen­ti­men­tal. Indigne d’un homme de qua­rante-neuf ans qui avait appris à ne rien montrer.

Mais per­sonne ne regardait.

Alors il se per­mit ce geste. Ce tout petit geste. Et puis il empor­ta le verre, et la nuit continua.

*

VI

Tùng dor­mit mal.

Des rêves frag­men­tés, des images sans suite. La chambre de 1923, mais les meubles avaient chan­gé de place. Mau­gham jeune qui le regar­dait, mais c’é­tait le visage de Bảo. Une lettre qui brû­lait et dont les cendres for­maient des mots illisibles.

Il se réveilla avant l’aube.

Liên dor­mait à côté de lui, tour­née vers le mur, ses che­veux gris répan­dus sur l’o­reiller. Trente ans de mariage. Une vie entière par­ta­gée. Et pour­tant, il y avait des chambres en lui où elle n’é­tait jamais entrée, des cou­loirs qu’elle ne soup­çon­nait même pas.

Il se leva sans bruit. Alla dans la cour.

L’en­ve­loppe de Bảo était tou­jours dans sa poche.

Il l’ou­vrit.

*Père,

Je vais bien. Je ne peux pas vous dire où je suis. La lutte est longue mais nous tien­drons. Ne par­lez pas de cette lettre à mère. Je sais que c’est dif­fi­cile pour vous. Je sais que vous ne com­pre­nez pas pour­quoi je suis par­ti. Peut-être qu’un jour je pour­rai vous expliquer.

Pen­sez à moi quand vous regar­dez le ciel à l’aube. C’est à cette heure que je pense à vous.

Votre fils qui vous aime.*

Tùng lut la lettre deux fois. Puis trois fois. Les mots dan­saient devant ses yeux fatigués.

Pen­sez à moi quand vous regar­dez le ciel à l’aube.

Il leva la tête. Le ciel pâlis­sait à l’est, rose et gris, avec des traî­nées de nuages qui res­sem­blaient à des coups de pin­ceau. Quelque part, sous ce même ciel, son fils se réveillait peut-être. Ou dor­mait encore. Ou mar­chait dans la jungle. Ou était mort — non, il ne fal­lait pas pen­ser à cela.

Tùng brû­la la lettre comme il brû­lait toutes les autres. Les cendres tom­bèrent dans le bas­sin où nageaient les pois­sons rouges de Liên. Les pois­sons s’en appro­chèrent, curieux, puis s’éloignèrent.

Voi­là. Un fils vivant. Une preuve détruite. Un secret de plus.

*

Quand Tùng arri­va au Conti­nen­tal, le soleil se levait à peine.

Il trou­va le vieux Phạm qui ran­geait ses affaires, prêt à ren­trer chez lui après sa nuit de garde.

« L’An­glais de la 307 est par­ti », dit Phạm en bâillant. « Une voi­ture l’a pris il y a une heure. Direc­tion l’aé­ro­port, je crois. »

Tùng hocha la tête.

Quelque chose se ser­ra dans sa poi­trine. Pas de la sur­prise — il s’y atten­dait, d’une cer­taine façon. Mau­gham était venu, avait vu ce qu’il était venu voir, et était repar­ti. Comme en 1923.

Il mon­ta à l’é­tage. La chambre 307 était ouverte, la femme de ménage com­men­çait déjà son tra­vail. Les draps étaient à peine frois­sés — Mau­gham avait-il seule­ment dormi ?

Tùng regar­da autour de lui.

Il ne savait pas ce qu’il cher­chait. Un signe, peut-être. Un mes­sage. Quelque chose que le vieil homme aurait lais­sé pour lui, comme ce livre sur la terrasse.

Mais la chambre était vide. Imper­son­nelle. Rien n’in­di­quait qu’un homme y avait pas­sé deux nuits. Qu’un écri­vain célèbre y avait dor­mi. Qu’une his­toire vieille de trente ans y avait trou­vé sa conclusion.

Tùng redes­cen­dit.

*

La ter­rasse était encore déserte à cette heure. Il s’y attar­da un moment, regar­dant la rue Cati­nat qui s’é­veillait, les pre­miers mar­chands, les pre­mières voi­tures, la vie qui repre­nait ses droits comme chaque jour depuis toujours.

Mau­gham était parti.

Sans un mot. Sans un adieu. Comme en 1923.

Mais cette fois, il y avait eu ce silence. Ce regard. Ce hoche­ment de tête imper­cep­tible. C’é­tait peu. C’é­tait tout.

*

Greene revint vers huit heures.

Tùng le vit entrer dans le hall, le pas incer­tain, le visage défait. Il reve­nait de Cho­lon — l’o­deur le tra­his­sait, cette odeur dou­ceâtre qui impré­gnait ses vêtements.

Mais il y avait autre chose. Une fébri­li­té. Une exci­ta­tion mal­gré la fatigue.

Il mon­ta direc­te­ment à sa chambre.

Tùng lui por­ta du café une heure plus tard. Frap­pa, entra, trou­va l’An­glais assis à son bureau, en train d’é­crire avec une fureur qu’il ne lui avait jamais vue.

Les feuillets s’empilaient. L’é­cri­ture était presque illi­sible, ser­rée, urgente.

Greene ne leva même pas la tête quand Tùng posa le café.

« Cette nuit, mur­mu­ra-t-il comme pour lui-même, cette nuit j’ai vu quelque chose. »

Tùng ne deman­da pas quoi. Les écri­vains voyaient des choses que les autres ne voyaient pas. C’é­tait leur malé­dic­tion. Leur privilège.

Il res­sor­tit sans bruit.

*

Greene des­cen­dit vers dix heures, comme à son habitude.

Il avait encore plus mau­vaise mine que d’or­di­naire — les cernes, le teint gris, cette fébri­li­té des insom­niaques ou des fumeurs d’o­pium. Mais quelque chose brillait dans ses yeux. Une exci­ta­tion. Une certitude.

Il com­man­da son café, s’ins­tal­la, sor­tit ses carnets.

Puis il leva les yeux et regar­da la table voi­sine, celle où le vieil homme s’é­tait assis la veille.

Quelque chose pas­sa sur son visage.

Il fit signe à Tùng.

« Le gent­le­man qui était là hier soir — il est encore dans l’hôtel ? »

« Non, Mon­sieur. Il est par­ti ce matin, très tôt. »

Greene fron­ça les sour­cils. Une curio­si­té d’é­cri­vain, toujours.

« Savez-vous qui c’était ? »

« Je n’ai pas regar­dé le registre, Monsieur. »

Un men­songe. Le pre­mier que Tùng disait ce matin. Pas le dernier.

Greene appe­la le réceptionniste.

« Pou­vez-vous me dire le nom du client qui est par­ti cette nuit ? Chambre 307, je crois. »

Le récep­tion­niste — Ngô, un jeune homme trop zélé — alla véri­fier le registre des départs.

Tùng conti­nuait d’es­suyer les verres der­rière le bar. Ses mains ne trem­blaient pas.

« W.S. Mau­gham, Mon­sieur. D’a­près le registre, il venait de France. Nice, je crois. »

Greene ne bou­gea pas.

Pen­dant quelques secondes, il res­ta par­fai­te­ment immo­bile, comme frap­pé par une balle invisible.

Puis : « Mau­gham ? Somer­set Maugham ? »

« Je ne sais pas, Mon­sieur. Il y a juste W.S. Mau­gham sur le registre. »

Greene se leva. Fit quelques pas. S’ar­rê­ta. Revint.

« Mon Dieu. Somer­set Mau­gham. Il était là. Là. À trois mètres de moi. »

Il se pas­sa la main sur le visage. Incré­dule. Défait.

Tùng obser­vait. Il voyait l’é­cri­vain se décom­po­ser, réa­li­ser l’am­pleur de ce qu’il avait man­qué. Somer­set Mau­gham — le grand Mau­gham, le maître du récit colo­nial, celui qui avait écrit sur l’A­sie avant tous les autres — avait été assis à côté de lui pen­dant toute une soi­rée, et il ne l’a­vait pas reconnu.

Greene se tour­na vers Tùng.

« Vous. Vous l’a­vez ser­vi. Com­ment était-il ? »

Tùng posa son verre. Regar­da Greene. Cet écri­vain anglais qui écri­vait sur l’In­do­chine sans la connaître vrai­ment, qui volait des mor­ceaux de vie pour ses romans, qui était pas­sé à côté du plus grand écri­vain de son pays sans le reconnaître.

« Comme à son habi­tude, Mon­sieur. Charmant. »

Greene cli­gna des yeux.

« Comme à son… Vous le connaissiez ? »

Tùng s’in­cli­na légèrement.

« J’ai une bonne mémoire des clients, Mon­sieur. C’est tout. »

Et il s’éloigna.

Lais­sant Greene debout au milieu de la ter­rasse, avec cette phrase qui ne vou­lait rien dire et qui disait tout.

Comme à son habi­tude, charmant.

*

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I

La lumière de cinq heures avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière que Tùng ne savait pas nom­mer — ni dorée ni blanche, quelque chose entre les deux, une lumière d’a­vant l’o­rage ou d’a­près la fièvre, une lumière qui n’ap­par­te­nait qu’à Saï­gon et à cette heure pré­cise où la ville hésite entre le jour finis­sant et la nuit qui n’ose pas encore.

Il tra­ver­sa le hall sans bruit.

Trente-deux ans qu’il tra­ver­sait ce hall. Trente-deux ans que ses pieds connais­saient chaque car­reau, chaque légère dépres­sion dans le sol, chaque endroit où le marbre avait été rem­pla­cé après les troubles de 36, après l’oc­cu­pa­tion japo­naise, après tout ce que cet hôtel avait tra­ver­sé sans jamais fer­mer ses portes. Le Conti­nen­tal était comme ces vieilles tor­tues des pagodes : il avait vu pas­ser les empires et les hommes, et il restait.

Tùng aus­si.

Dehors, rue Cati­nat — les Fran­çais l’ap­pe­laient encore ain­si, même si elle por­tait désor­mais un autre nom que per­sonne n’u­ti­li­sait — un cyclo-pousse atten­dait sous les tama­ri­niers. Le conduc­teur dor­mait, le cha­peau conique rabat­tu sur les yeux. Une femme en áo dài blanc pas­sa, tenant un para­pluie contre un soleil qui ne brillait pas vrai­ment. Quelque part vers le fleuve, une sirène de bateau.

Et plus loin, tou­jours plus loin, le bruit mat des canons dans la plaine.

On s’y habi­tuait. C’é­tait cela, le pro­dige de Saï­gon en 1952 : on s’ha­bi­tuait à tout. Au gron­de­ment loin­tain de l’ar­tille­rie fran­çaise pilon­nant les posi­tions Việt Minh dans les rizières. Aux convois de bles­sés qu’on croi­sait par­fois à l’aube, les camions bâchés qui remon­taient vers l’hô­pi­tal Grall. Aux sol­dats en per­mis­sion qui débar­quaient du Nord, amai­gris, vieillis de dix ans en quelques mois, et qui venaient au Conti­nen­tal boire jus­qu’à l’ou­bli. On s’ha­bi­tuait aux alertes, aux couvre-feux, à cette façon qu’a­vait la ville de conti­nuer à vivre comme si de rien n’é­tait, comme si la guerre n’exis­tait qu’au-delà des fau­bourgs, dans un autre pays, un autre monde.

Les tama­ri­niers de la rue Cati­nat per­daient leurs feuilles. Les ter­rasses des cafés étaient pleines. Les femmes por­taient tou­jours leurs áo dài de soie. Et la mort rôdait par­tout, invi­sible, patiente.

*

Le grand ven­ti­la­teur du bar tour­nait depuis 1911. Per­sonne ne l’a­vait jamais chan­gé, même quand les pales avaient com­men­cé à émettre ce grin­ce­ment ténu, ce sou­pir métal­lique que Tùng était peut-être le seul à entendre. Pour lui, ce bruit fai­sait par­tie de l’hô­tel au même titre que l’o­deur de cire et de fran­gi­pa­nier, que le cli­que­tis des verres sur les pla­teaux d’argent, que les mur­mures des clients sur la terrasse.

Il véri­fia les tables. Comp­ta les cen­driers. Ali­gna les chaises avec une pré­ci­sion maniaque que per­sonne ne remar­quait et qui pour­tant était sa façon à lui de tenir le monde en place.

À dix-neuf ans, quand il était entré au ser­vice du Conti­nen­tal, il ne savait rien. Un gar­çon de la cam­pagne, maigre, effa­ré par la ville, par ces Fran­çais qui par­laient si fort et mar­chaient si vite. Le vieux Lê, chef des ser­veurs à l’é­poque, lui avait dit : « Tu dois deve­nir invi­sible. Un bon ser­veur n’existe pas. Il est l’ombre des dési­rs des autres. » Tùng avait appris. Il était deve­nu l’ombre.

Qua­rante-neuf ans main­te­nant. Bien­tôt cin­quante. Un âge où l’on se retourne et où l’on voit le che­min par­cou­ru — si long, si étrange, menant d’un vil­lage du del­ta à ce hall de marbre où pas­saient les puis­sants de ce monde.

Sa femme, Liên, disait par­fois : « Tu aimes cet hôtel plus que tu ne m’aimes. » Elle ne plai­san­tait qu’à moi­tié. Et Tùng ne répon­dait jamais, parce qu’il y avait dans cette accu­sa­tion une part de véri­té qu’il n’o­sait pas regar­der en face.

*

Le jour­na­liste anglais des­cen­dit vers six heures.

Tùng le recon­nut au bruit de ses pas dans l’es­ca­lier — un rythme par­ti­cu­lier, pres­sé et hési­tant à la fois, comme quel­qu’un qui court après quelque chose qu’il n’est pas sûr de vou­loir attra­per. M. Greene. Chambre 214. Deux mois qu’il logeait au Conti­nen­tal, depuis jan­vier. Il payait sa note avec un mélange d’ir­ré­gu­la­ri­té et de géné­ro­si­té qui intri­guait la réception.

Il écri­vait.

Tùng le savait parce qu’il avait vu les feuillets sur le bureau quand il appor­tait le café le matin. Des pages cou­vertes d’une écri­ture ser­rée, ner­veuse, avec beau­coup de ratures. Une fois, un feuillet était tom­bé par terre et Tùng l’a­vait ramas­sé. Il ne lisait pas bien l’an­glais, mais il avait recon­nu un pré­nom viet­na­mien. Phượng. Comme l’oi­seau légen­daire, le phénix.

Greene écri­vait sur une femme vietnamienne.

Ce soir-là, l’An­glais s’ins­tal­la à sa place habi­tuelle sur la ter­rasse, celle d’où l’on voyait la place du Théâtre et l’Hô­tel de Ville au fond, avec son archi­tec­ture de pâtis­se­rie colo­niale. Il com­man­da un Per­nod. Puis un autre. Il fumait ciga­rette sur ciga­rette et regar­dait la rue avec cette inten­si­té par­ti­cu­lière des écri­vains, ce regard qui prend tout, qui vole tout, qui trans­forme les gens en per­son­nages sans leur deman­der la permission.

Tùng ser­vait. S’ef­fa­çait. Revenait.

Il avait appris à recon­naître les humeurs de Greene au fil des semaines. Il y avait les jours où l’An­glais écri­vait avec fureur, noir­cis­sant des pages entières sans lever la tête, et ces jours-là il ne fal­lait pas lui par­ler, à peine poser le verre près de son coude et dis­pa­raître. Et puis il y avait les autres jours, les mau­vais, ceux où Greene res­tait pros­tré devant une feuille blanche, le regard per­du, fumant ciga­rette sur ciga­rette jus­qu’à ce que le cen­drier déborde. Ces jours-là, il buvait plus. Par­lait par­fois. Posait des questions.

Ce soir était un soir de questions.

« Vous. Com­ment dit-on… » Il cher­cha ses mots, fouilla dans son viet­na­mien approxi­ma­tif. « Com­ment une femme d’i­ci plie-t-elle ses vête­ments ? Je veux dire, est-ce qu’il y a une façon particulière ? »

Tùng réflé­chit. Pen­sa à Liên, à ses gestes du soir quand elle ran­geait les áo dài dans l’ar­moire, cette façon qu’elle avait de lis­ser le tis­su comme si elle cares­sait quelque chose de vivant.

« En trois, Mon­sieur. Tou­jours en trois. »

Greene hocha la tête, mur­mu­ra quelque chose, sor­tit un car­net de sa poche et nota. Tùng s’é­loi­gna. Un mor­ceau de la vie de Liên venait d’en­trer dans un roman anglais qu’il ne lirait jamais.

C’é­tait ain­si que les choses se pas­saient avec les écrivains.

*

Une heure plus tard, Greene l’ar­rê­ta de nouveau.

« Asseyez-vous une minute. »

Tùng hési­ta. Les ser­veurs ne s’as­seyaient pas avec les clients. C’é­tait une règle non écrite, une de ces fron­tières invi­sibles qui struc­tu­raient le monde colonial.

« S’il vous plaît. J’ai besoin de com­prendre quelque chose. »

La ter­rasse était presque vide à cette heure — le creux entre l’a­pé­ri­tif et le dîner. Tùng s’as­sit sur le bord de la chaise, prêt à se rele­ver au moindre signe.

Greene le dévi­sa­geait avec cette inten­si­té qui met­tait mal à l’aise.

« Dans mon roman, dit-il, il y a une femme. Viet­na­mienne. Elle est… com­ment dire… entre deux hommes. Un Anglais plus âgé, fati­gué, cynique. Et un Amé­ri­cain. Jeune. Idéa­liste. Dan­ge­reux dans son idéalisme. »

Tùng ne dit rien. Il ne voyait pas ce qu’on atten­dait de lui.

« La femme — Phuong — elle choi­sit l’A­mé­ri­cain. Pour des rai­sons pra­tiques. Il peut lui offrir ce que l’An­glais ne peut pas. La sécu­ri­té. L’a­ve­nir. Peut-être l’Amérique. »

Greene s’in­ter­rom­pit. Allu­ma une nou­velle cigarette.

« Ce que je n’ar­rive pas à com­prendre, reprit-il, c’est ce qu’elle res­sent vrai­ment. Est-ce qu’elle aime l’un des deux ? Est-ce que l’a­mour entre même en ligne de compte ? Ou est-ce que… »

Il cher­chait ses mots.

« Ou est-ce que pour une femme d’i­ci, l’a­mour est un luxe qu’on ne peut pas se permettre ? »

Tùng pen­sa à Liên. À leur mariage, arran­gé par les familles, il y a trente ans. À cet amour qui était venu après, len­te­ment, comme une plante qui pousse dans un sol dif­fi­cile. Pas le grand amour des romans fran­çais. Quelque chose de plus modeste. De plus solide peut-être.

« Je ne sais pas, Mon­sieur. Je ne suis pas une femme. »

Greene eut un rire bref.

« Non. Bien sûr. »

Un silence.

« Mais vous êtes marié ? »

« Oui, Mon­sieur. Depuis trente ans. »

« Et vous l’ai­mez ? Votre femme ? »

La ques­tion était incon­ve­nante. Tùng aurait dû se lever, s’ex­cu­ser, retour­ner à son tra­vail. Mais quelque chose dans le regard de Greene — une vraie curio­si­té, pas le mépris habi­tuel des colo­niaux — le retint.

« Je ne sais pas si c’est de l’a­mour, Mon­sieur. C’est ma vie. Elle est ma vie. Je ne sais pas com­ment sépa­rer les deux. »

Greene le regar­da lon­gue­ment. Puis il nota quelque chose dans son carnet.

Tùng se leva.

« Puis-je vous appor­ter autre chose, Monsieur ? »

« Un autre Per­nod. Et… merci. »

Tùng s’in­cli­na et s’éloigna.

Il ne sau­rait jamais si ses mots avaient trou­vé leur che­min dans le roman de Greene. Mais cette conver­sa­tion res­te­rait avec lui — cette étrange inti­mi­té d’un ins­tant, entre un écri­vain anglais et un ser­veur viet­na­mien, sur une ter­rasse de Saï­gon pen­dant qu’au loin les canons grondaient.

*

La nuit tom­ba comme elle tom­bait tou­jours à Saï­gon — d’un coup, sans pré­ve­nir, comme un rideau qu’on tire. Les lampes de la ter­rasse s’al­lu­mèrent. D’autres clients arrivèrent.

Tùng les connais­sait presque tous, au moins de vue. Le monde des Euro­péens à Saï­gon était petit, une cen­taine de per­sonnes peut-être qui se croi­saient dans les mêmes endroits, les mêmes récep­tions, les mêmes cercles. Il y avait les fonc­tion­naires de l’ad­mi­nis­tra­tion colo­niale, recon­nais­sables à leur air de fatigue satis­faite et à leurs cos­tumes de lin frois­sés par la cha­leur. Les mili­taires en per­mis­sion, qui buvaient trop et par­laient trop fort des com­bats dans le del­ta. Les jour­na­listes — fran­çais, anglais, amé­ri­cains — tou­jours à l’af­fût d’une his­toire, d’un scan­dale, d’une véri­té qu’ils pour­raient câbler à leurs rédactions.

Et puis il y avait les autres. Ceux qu’on ne clas­sait pas faci­le­ment. Les hommes d’af­faires aux acti­vi­tés floues. Les femmes qui n’é­taient pas des épouses. Les espions — car il y en avait, Tùng le savait, le Deuxième Bureau fran­çais, les ser­vices bri­tan­niques, peut-être déjà les Amé­ri­cains qui com­men­çaient à s’in­té­res­ser à cette guerre.

Ce soir-là, il y avait un couple de Fran­çais — fonc­tion­naires ou plan­teurs, elle avec trop de bijoux, lui avec cet air d’en­nui des colo­niaux en fin de car­rière. Deux jour­na­listes amé­ri­cains, jeunes, bruyants, qui com­man­dèrent du whis­ky et par­lèrent trop fort de choses qu’ils auraient dû taire — un poste fran­çais encer­clé quelque part vers Cao Bằng, des rumeurs de négo­cia­tions secrètes. Un homme seul, Viet­na­mien, cos­tume occi­den­tal, qui but un thé au jas­min en lisant un jour­nal fran­çais et que Tùng soup­çon­na d’être de la police, ou peut-être d’autre chose.

Et Greene, tou­jours là, qui regar­dait tout cela avec ses yeux d’écrivain.

*

Vers neuf heures, il se pas­sa quelque chose.

Une Jeep amé­ri­caine s’ar­rê­ta devant l’hô­tel, et deux hommes en des­cen­dirent. Des Amé­ri­cains — on les recon­nais­sait à leur façon de mar­cher, cette assu­rance par­ti­cu­lière, cette manière d’oc­cu­per l’es­pace comme s’ils en étaient pro­prié­taires. L’un était en civil, cos­tume léger, lunettes à mon­ture d’é­caille. L’autre por­tait un uni­forme sans insignes.

Ils s’ins­tal­lèrent à une table, com­man­dèrent du bour­bon, et com­men­cèrent à par­ler à voix basse en jetant des regards autour d’eux.

Tùng les ser­vit. Nota les détails — c’é­tait un réflexe, après toutes ces années. L’homme en civil avait les mains soi­gnées, des mains qui n’a­vaient jamais tra­vaillé. L’autre avait une cica­trice au men­ton et un regard qui ne res­tait jamais en place.

Quand il revint vers le bar, il sur­prit Greene qui obser­vait les deux Amé­ri­cains avec une inten­si­té nouvelle.

L’é­cri­vain grif­fon­nait dans son carnet.

*

Plus tard, beau­coup plus tard, Tùng com­pren­drait que Greene était en train d’in­ven­ter Pyle. L’A­mé­ri­cain de son roman. Le jeune homme idéa­liste qui arrive à Saï­gon avec ses théo­ries sur la « troi­sième force », ses cer­ti­tudes démo­cra­tiques, son igno­rance catas­tro­phique. Pyle qui croit pou­voir sau­ver le Viet­nam sans le com­prendre. Pyle qui fini­ra mort dans la boue du fleuve, vic­time de son propre aveuglement.

Mais cette nuit-là, Tùng ne savait rien de tout cela. Il voyait seule­ment un écri­vain qui regar­dait deux Amé­ri­cains, et quelque chose qui pre­nait forme dans son esprit.

Les romans nais­saient ain­si, peut-être. De ces regards volés. De ces frag­ments de réa­li­té qu’on réar­ran­geait jus­qu’à ce qu’ils disent autre chose, quelque chose de plus vrai que la vérité.

*

Greene res­ta jus­qu’à minuit.

Les autres clients étaient par­tis depuis long­temps. Les Amé­ri­cains d’a­bord, remon­tant dans leur Jeep avec des airs de conspi­ra­teurs. Puis les jour­na­listes, les fonc­tion­naires, les femmes qui n’é­taient pas des épouses.

Greene res­ta.

Il avait ces­sé d’é­crire. Il regar­dait la rue Cati­nat, déserte main­te­nant, avec ses réver­bères qui fai­saient des flaques de lumière jaune sur les trot­toirs. Un cyclo-pousse pas­sa, len­te­ment, le conduc­teur endor­mi sur son siège.

Quelque part dans la ville, une déto­na­tion. Loin­taine. Étouf­fée. Peut-être un atten­tat. Peut-être rien — on ne savait jamais, à Saï­gon, ce qui était la guerre et ce qui ne l’é­tait pas.

Greene ne cil­la pas.

« Vous avez peur ? » deman­da-t-il à Tùng qui débar­ras­sait une table voisine.

« Peur, Monsieur ? »

« De tout ça. La guerre. Les bombes. Ce qui va arriver. »

Tùng s’ar­rê­ta. Réfléchit.

« La peur, c’est un luxe, Mon­sieur. Comme l’a­mour. On n’a pas tou­jours le temps. »

Greene sou­rit. Un sou­rire triste, fatigué.

« Vous êtes un phi­lo­sophe, vous savez. »

« Non, Mon­sieur. Je suis un serveur. »

Et il s’é­loi­gna avec son plateau.

Greene res­ta encore une demi-heure, seul sur la ter­rasse, à fumer et à regar­der la nuit. Puis il mon­ta se coucher.

Tùng ne sut jamais à quoi il pen­sait pen­dant cette demi-heure. Mais quelque chose lui disait que c’é­tait impor­tant — que ces moments de soli­tude, sur cette ter­rasse, au milieu d’une guerre qui n’en finis­sait pas, nour­ris­saient le roman que l’An­glais était en train d’écrire.

*

La ter­rasse se vida.

Minuit pas­sé. Tùng était seul avec le veilleur de nuit, le vieux Phạm, qui som­no­lait der­rière le comp­toir de la récep­tion. Les geckos chan­taient sur les murs. Quelque part dans Cho­lon, une fume­rie devait être pleine à cette heure, ces tanières où les Fran­çais et les riches allaient cher­cher leurs rêves d’opium.

Greene y allait par­fois. Tùng le savait — les ser­veurs savaient tout. L’An­glais dis­pa­rais­sait cer­tains soirs, reve­nait à l’aube avec des yeux vitreux et une odeur dou­ceâtre sur ses vête­ments. L’o­pium. Cette façon qu’a­vaient les Euro­péens de fuir la réa­li­té en s’en­fon­çant plus pro­fond dans l’Asie.

Tùng ramas­sa les der­niers verres, essuya les tables, ali­gna de nou­veau les chaises. Rituel. Ordre. Tenir le monde en place.

C’est alors qu’il enten­dit la voiture.

*

Une Citroën noire s’ar­rê­ta devant l’hô­tel. Moteur cou­pé. Un temps. Puis la por­tière s’ou­vrit et un homme en sortit.

Tùng était dans l’ombre du hall, près de la porte qui don­nait sur l’of­fice. De là, il voyait la récep­tion, le grand esca­lier, et l’en­trée où le bat­tant de verre lais­sait pas­ser les reflets de la rue.

L’homme avan­ça.

Vieux. Très vieux. Voû­té, appuyé sur une canne, avec ce pas pru­dent de ceux qui ne font plus confiance à leur propre corps. Il por­tait un cos­tume de lin clair, frois­sé par le voyage, et un pana­ma qu’il ôta en entrant, décou­vrant un crâne presque chauve, taché par l’âge.

Le vieux Phạm se redres­sa, sur­pris par ce client tar­dif. L’homme s’ap­pro­cha de la récep­tion. Mur­mu­ra quelque chose. Phạm cher­cha dans le registre, trou­va une réser­va­tion, ten­dit une clé. L’homme signa.

Tout cela, Tùng le vit de loin, dans la pénombre. Tout cela n’é­tait rien. Un voya­geur de nuit, il en arri­vait par­fois, des avions se posaient à toute heure à Tân Sơn Nhất.

Et puis l’homme se retourna.

Son visage entra dans la lumière du lustre.

Et Tùng ces­sa de respirer.

*

Ce visage.

Ce n’é­tait pas possible.

Trente ans. Trente ans s’ef­fon­drèrent comme un châ­teau de cartes, comme les cendres d’une lettre brû­lée, comme rien. Trente ans n’exis­taient plus et Tùng avait de nou­veau vingt ans, et c’é­tait 1923, et cet homme se tenait dans ce même hall, plus jeune de trois décen­nies mais avec les mêmes yeux — ces yeux qui voyaient tout, ces yeux de lézard patient, ces yeux d’écrivain.

Mau­gham.

Tùng ne pou­vait pas se trom­per. On ne se trompe pas sur ces choses-là. Le corps se sou­vient de ce que l’es­prit veut oublier. Le corps recon­naît avant même que le cer­veau n’ait fini son tra­vail de mémoire. Le corps de Tùng recon­nut cet homme comme on recon­naît une brû­lure ancienne quand on approche la main du feu.

Il s’a­dos­sa au mur. Ses jambes tremblaient.

Le vieil homme — Mau­gham, c’é­tait Mau­gham, il n’y avait pas d’er­reur pos­sible — prit sa clé et com­men­ça à gra­vir l’es­ca­lier, len­te­ment, une marche après l’autre, s’ap­puyant sur la rampe.

Tùng ne bou­gea pas.

Il res­ta là, dans l’ombre, jus­qu’à ce que la sil­houette voû­tée ait dis­pa­ru à l’é­tage. Jus­qu’à ce que le silence retombe sur le hall. Jus­qu’à ce que le vieux Phạm se soit ren­dor­mi der­rière son comptoir.

Alors seule­ment, il se per­mit de respirer.

*

II

1923.

La mémoire est une bête étrange. Elle dort pen­dant des années, tapie dans les recoins du crâne, et puis un rien la réveille — une odeur, un visage, un angle de lumière — et elle sur­git, intacte, féroce, avec tous ses détails que l’on croyait perdus.

1923.

Tùng avait vingt ans. Il tra­vaillait au Conti­nen­tal depuis trois ans déjà, mais il était encore le plus jeune, celui qu’on envoyait aux tâches ingrates, celui que les Fran­çais appe­laient « le petit » sans jamais cher­cher à connaître son nom.

Il était beau. Il ne le savait pas. Per­sonne ne le lui avait dit et il n’a­vait pas de miroir chez lui, dans la chambre qu’il par­ta­geait avec deux cou­sins près du mar­ché Bến Thành. Mais il l’é­tait — cette beau­té des jeunes hommes viet­na­miens que les peintres fran­çais aimaient cap­tu­rer, quelque chose de lisse et d’am­bi­gu, un visage où l’en­fance n’a­vait pas tout à fait cédé la place à l’âge adulte.

L’An­glais était arri­vé en mars. Un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, sec, élé­gant mal­gré la cha­leur, avec des yeux qui met­taient mal à l’aise. Des yeux qui regar­daient trop, trop long­temps, trop pro­fon­dé­ment. Il voya­geait seul, ce qui était rare. Les Euro­péens voya­geaient géné­ra­le­ment en groupe, en famille, avec des domes­tiques et des malles. Lui n’a­vait qu’une valise et des carnets.

On disait qu’il était écri­vain. On disait qu’il était célèbre dans son pays. Tùng ne savait pas ce que cela signi­fiait. Il ne connais­sait pas de livres anglais. Il connais­sait à peine les livres.

L’An­glais res­ta trois semaines.

Pen­dant trois semaines, Tùng lui appor­ta son thé le matin, son whis­ky le soir, ses repas quand il man­geait dans sa chambre plu­tôt qu’au res­tau­rant. Pen­dant trois semaines, il sen­tit ce regard sur lui — jamais insis­tant au point d’être offen­sant, jamais appuyé au point de per­mettre une plainte, mais pré­sent, tou­jours pré­sent, comme une main qui ne vous touche pas mais dont vous sen­tez la chaleur.

*

L’In­do­chine de 1923 n’é­tait pas celle de 1952.

Il n’y avait pas de guerre — pas encore. La colo­nie fran­çaise vivait dans une sorte de rêve éveillé, per­sua­dée de sa propre éter­ni­té. Les plan­ta­tions d’hé­véas s’é­ten­daient vers le nord. Les fonc­tion­naires fai­saient leur car­rière à l’ombre des bou­gain­vil­liers. Les femmes por­taient des ombrelles et se plai­gnaient de la cha­leur dans les gar­den-par­ties du Cercle Sportif.

Et les Viet­na­miens ser­vaient. Cour­baient l’é­chine. Attendaient.

Tùng ne pen­sait pas à la poli­tique. Il ne pen­sait à rien d’autre qu’à sur­vivre, à envoyer de l’argent à sa mère au vil­lage, à apprendre son métier. Il regar­dait les Fran­çais comme on regarde les dieux d’un pan­théon étran­ger — incom­pré­hen­sibles, puis­sants, dangereux.

Mais l’An­glais était différent.

Il ne trai­tait pas les ser­veurs comme des meubles. Il disait « mer­ci » — pas sou­vent, mais par­fois, et cela suf­fi­sait à le dis­tin­guer des autres. Il regar­dait les gens dans les yeux, même les boys, même les coo­lies, même ceux que les autres Euro­péens tra­ver­saient du regard comme s’ils n’exis­taient pas.

Et il regar­dait Tùng.

*

Un soir, tard, l’An­glais deman­da du thé.

Tùng mon­ta.

Il frap­pa, entra avec son pla­teau, trou­va l’homme assis près de la fenêtre ouverte, en che­mise, le col défait. La cha­leur était ter­rible cette nuit-là, l’air épais comme du velours mouillé. Le ven­ti­la­teur tour­nait mais ne ser­vait à rien.

« Posez ça là », dit l’Anglais.

Tùng obéit. Se tour­na pour partir.

« Atten­dez. »

Il s’ar­rê­ta. La porte était der­rière lui. L’An­glais le regardait.

Un silence.

Le silence le plus long de la vie de Tùng. Un silence où tout pou­vait bas­cu­ler — où tout faillit bas­cu­ler. L’An­glais ne dit rien. Ne fit rien. Mais dans ce silence, il y avait une ques­tion. Une ques­tion que Tùng com­prit sans qu’elle fût posée, une ques­tion qui lui fit mon­ter le sang au visage et battre le cœur si fort qu’il était sûr que l’autre l’entendait.

La chambre était petite. Le lit immense sous la mous­ti­quaire. La lumière d’une seule lampe, jaune, insuf­fi­sante. Et dehors, le chant des grillons, le mur­mure de la ville endor­mie, le bruis­se­ment des feuilles de bana­nier dans la cour.

Puis l’An­glais détour­na les yeux.

« C’est tout. Vous pou­vez partir. »

Tùng par­tit.

Il ne dor­mit pas cette nuit-là. Ni la nuit sui­vante. Il ne savait pas ce qu’il avait res­sen­ti dans cette chambre. Il ne savait pas s’il avait eu peur, ou autre chose, quelque chose qui res­sem­blait à de la peur mais qui n’en était pas, quelque chose qui n’a­vait pas de nom dans sa langue ni dans aucune autre.

*

Le len­de­main, et les jours sui­vants, tout conti­nua comme avant.

Tùng ser­vait. L’An­glais écri­vait, lisait, sor­tait par­fois pour explo­rer la ville. Leurs regards se croi­saient, se détour­naient. Rien ne fut dit. Rien ne fut fait.

Mais quelque chose avait changé.

Tùng sen­tait une pré­sence nou­velle dans sa propre vie. Une conscience de son corps qu’il n’a­vait jamais eue aupa­ra­vant. Quand il pas­sait devant un miroir, il s’ar­rê­tait — chose qu’il ne fai­sait jamais. Il se regar­dait. Essayait de voir ce que l’An­glais voyait. Ce visage lisse. Ces épaules étroites. Cette peau qui n’a­vait pas encore été mar­quée par le temps.

Était-ce cela, être beau ? Cette inquié­tude. Cette conscience d’être regardé.

*

L’An­glais repar­tit deux jours plus tard.

Tùng por­ta ses bagages jus­qu’à la voi­ture. L’homme lui don­na un pour­boire — géné­reux, trop géné­reux. Leurs doigts se frô­lèrent quand les pièces chan­gèrent de main.

« Mer­ci », dit l’Anglais.

Il y avait dans ce mot simple quelque chose de plus. Un remer­cie­ment pour le thé, oui. Mais aus­si autre chose. Un remer­cie­ment pour ce qui n’a­vait pas eu lieu. Pour la rete­nue. Pour le silence gardé.

Et il mon­ta dans la voi­ture et Tùng ne le revit plus.

Jus­qu’à cette nuit de 1952.

*

III

Tùng ren­tra chez lui à pied.

Il habi­tait près de la cathé­drale main­te­nant, dans une mai­son étroite avec une cour où Liên culti­vait des orchi­dées. Trois de leurs quatre enfants y vivaient encore. Hoa, l’aî­née, vingt-six ans, ins­ti­tu­trice dans une école pri­maire. Minh, le cadet, vingt-deux ans, qui tra­vaillait pour un impor­ta­teur chi­nois de Cho­lon. Et la petite Lan, dix-sept ans, qui pré­pa­rait son bac­ca­lau­réat et rêvait d’al­ler étu­dier à Paris — un rêve que Tùng finan­çait en secret, sou après sou, sans en par­ler à personne.

Et puis il y avait Bảo.

L’aî­né des gar­çons. Vingt-quatre ans. Par­ti depuis deux ans. Quelque part dans le Nord, ou peut-être au Centre, dans ces régions que le Việt Minh contrô­lait entre les postes fran­çais. Liên croyait qu’il était mort. Tùng n’a­vait jamais eu le cou­rage de lui dire la vérité.

Les lettres arri­vaient par­fois. Sans signa­ture, sans adresse de retour. Quelques lignes. « Je vais bien. Ne vous inquié­tez pas. La lutte conti­nue. » Tùng les lisait une fois, puis les brû­lait dans le jar­din, à l’aube, avant que Liên se réveille.

Cette nuit-là, quand il ren­tra, il trou­va une enve­loppe glis­sée sous la porte.

Il sut immé­dia­te­ment. Recon­nut le papier, l’é­cri­ture ser­rée à peine visible à tra­vers le papier mince.

Il ne l’ou­vrit pas tout de suite. Res­ta debout dans l’en­trée sombre, l’en­ve­loppe à la main, le cœur lourd de deux secrets trop grands pour un seul homme.

Mau­gham était revenu.

Bảo était vivant.

Et Tùng ne pou­vait par­ler de ni l’un ni l’autre.

*

Le matin se leva gris et moite.

Tùng n’a­vait dor­mi que deux heures, d’un som­meil tra­ver­sé de rêves confus où se mélan­geaient les visages — Mau­gham jeune, Mau­gham vieux, Bảo enfant, Bảo dans un uni­forme qu’il n’a­vait jamais vu mais qu’il ima­gi­nait, vert et boueux, quelque part dans une jungle du Nord.

Liên dor­mait encore quand il par­tit. Il lais­sa un bai­ser sur son front sans la réveiller. Trente ans de mariage et il ne savait tou­jours pas com­ment lui par­ler vrai­ment. Pas des choses qui comp­taient. Des choses ordi­naires, oui — les enfants, l’argent, les voi­sins, le prix du riz. Mais pas de ce qui brû­lait au fond de lui. Jamais.

Il arri­va au Conti­nen­tal à six heures.

Le matin, l’hô­tel avait une autre odeur. Moins de fumée, moins de par­fum. L’o­deur du café qu’on pré­pa­rait en cui­sine, de l’en­caus­tique qu’on pas­sait sur les meubles, de la rosée qui séchait sur les fran­gi­pa­niers de la cour inté­rieure. Une odeur neuve, presque inno­cente, comme si la nuit avait tout lavé.

Mais ce matin-là, il y avait autre chose.

Des voix dans le hall. Des sol­dats fran­çais — trois, quatre peut-être — qui par­laient avec le direc­teur. Quelque chose s’é­tait pas­sé pen­dant la nuit. Un atten­tat. Une bombe avait explo­sé dans un café de la rue Lagran­dière, à trois rues de là. Deux morts, plu­sieurs bles­sés. Le Việt Minh, disait-on. Ou peut-être une autre fac­tion. On ne savait jamais vraiment.

Tùng tra­ver­sa le hall sans s’ar­rê­ter. Les sol­dats ne lui accor­dèrent pas un regard. Pour eux, il n’exis­tait pas — un Viet­na­mien de plus, une ombre par­mi les ombres.

Il enfi­la sa veste blanche. Véri­fia son reflet dans le miroir de l’of­fice — impec­cable, comme tou­jours. Il avait appris à être impec­cable. C’é­tait son armure.

*

La ter­rasse d’a­bord. Ins­tal­ler les tables du petit déjeuner.

La rue Cati­nat s’é­veillait len­te­ment. Un camion mili­taire pas­sa, char­gé de sol­dats qui par­taient rele­ver un poste quelque part dans le del­ta. Puis une char­rette de fruits, tirée par un vieil homme cour­bé. Puis une Citroën noire aux vitres opaques — police, peut-être, ou ser­vices secrets. On ne savait jamais.

Et au milieu de tout cela, la vie ordi­naire. Les mar­chands qui ouvraient leurs bou­tiques. Les femmes qui balayaient devant leur porte. Les enfants qui cou­raient vers l’é­cole, leurs car­tables sur le dos.

Saï­gon en 1952. Une ville en guerre qui refu­sait de l’admettre.

*

Il balayait près de l’es­ca­lier quand le vieil homme descendit.

Tùng l’en­ten­dit avant de le voir. Ce pas lent, pru­dent, la canne qui frap­pait chaque marche. Il eut le temps de se com­po­ser un visage. Trente-deux ans de métier. Il savait ne rien montrer.

Mau­gham apparut.

De jour, il parais­sait encore plus vieux que la veille. La lumière était cruelle avec lui — elle révé­lait chaque pli, chaque tache, cette peau qui sem­blait trop grande pour le crâne qu’elle recou­vrait. Mais les yeux. Les yeux n’a­vaient pas chan­gé. Ces yeux de rep­tile qui avaient autre­fois désha­billé le monde, qui avaient mis des cen­taines de per­son­nages dans des romans que Tùng ne lirait jamais. Ces yeux qui l’a­vaient regar­dé, lui, une nuit étouf­fante de mars 1923, dans une chambre où le ven­ti­la­teur tour­nait sans par­ve­nir à rafraî­chir l’air.

Le vieil homme tra­ver­sa le hall.

Pas­sa devant Tùng sans le voir. Sans même un regard pour ce ser­veur en veste blanche qui tenait son balai comme on tient une arme ou une prière.

Sor­tit sur la terrasse.

S’as­sit.

Tùng res­pi­ra. Posa le balai. Alla cher­cher le menu du petit déjeu­ner et un pot de thé — les Anglais pre­naient tou­jours du thé le matin, il le savait, il s’en souvenait.

Il s’ap­pro­cha de la table.

« Bon­jour, Monsieur. »

Sa voix ne trem­bla pas. Il en fut lui-même surpris.

Mau­gham leva les yeux. Le regar­da. Un regard rapide, dis­trait, le regard qu’on accorde aux ser­veurs du monde entier — celui qui ne voit pas, qui n’en­re­gistre pas, qui oublie aussitôt.

« Du thé, s’il vous plaît. Et des toasts. »

« Bien, Monsieur. »

Tùng s’in­cli­na et s’éloigna.

Ce n’é­tait pas de la décep­tion qu’il res­sen­tait. Pas exac­te­ment. Quelque chose de plus com­plexe, un mélange de sou­la­ge­ment et de bles­sure, comme quand on appuie sur une cica­trice ancienne pour véri­fier qu’elle fait encore mal.

Mau­gham ne l’a­vait pas reconnu.

Bien sûr qu’il ne l’a­vait pas recon­nu. Pour­quoi l’au­rait-il recon­nu ? Tùng avait vingt ans en 1923. Il en avait qua­rante-neuf main­te­nant. Une vie entière avait pas­sé sur son visage, y creu­sant des sillons, y dépo­sant les sédi­ments des années. Et puis, pour Mau­gham, il n’a­vait été qu’un par­mi tant d’autres. Un gar­çon dans un hôtel dans une ville dans un pays dans un voyage qui en comp­tait des dizaines. Un joli visage, peut-être. Un ins­tant de ten­ta­tion, peut-être. Rien de plus.

Alors que pour Tùng…

Il pré­pa­ra le thé. Dis­po­sa les toasts. Por­ta le plateau.

Ser­vit.

S’ef­fa­ça.

Recom­men­ça.

Toute la matinée.

*

Greene des­cen­dit vers dix heures.

Il avait l’air de quel­qu’un qui n’a pas dor­mi ou qui a trop dor­mi — les deux se res­semblent, fina­le­ment. Il com­man­da du café, très noir, et s’ins­tal­la avec ses car­nets à une table voi­sine de celle du vieil homme.

Pen­dant un moment, les deux Anglais furent assis à quelques mètres l’un de l’autre.

Ils ne se par­lèrent pas. Ne se regar­dèrent même pas. Greene écri­vait. Mau­gham lisait un jour­nal fran­çais qu’il avait deman­dé à la récep­tion. Deux mondes paral­lèles, deux soli­tudes qui s’ignoraient.

Tùng pas­sait entre les tables.

Il obser­vait.

C’é­tait tout ce qu’il savait faire. Obser­ver et ser­vir. Ser­vir et obser­ver. Il avait appris plus de choses sur les êtres humains en trente-deux ans de ser­vice qu’au­cun livre n’au­rait pu lui ensei­gner. Il savait recon­naître les couples qui s’ai­maient et ceux qui ne fai­saient que sem­blant. Les hommes d’af­faires hon­nêtes et les escrocs. Les espions et les jour­na­listes, qui par­fois étaient les mêmes. Les femmes heu­reuses et les femmes qui jouaient à l’être.

Et les écri­vains. Il savait recon­naître les écrivains.

Il y avait quelque chose dans leur façon de regar­der. Une avi­di­té. Comme s’ils vou­laient tout prendre, tout absor­ber, trans­for­mer le monde entier en mots. Greene avait ce regard. Et Mau­gham l’a­vait eu autre­fois — peut-être l’a­vait-il encore, sous le ver­nis de la vieillesse.

*

Greene écri­vait avec fureur ce matin-là.

Tùng le voyait, du coin de l’œil, noir­cir page après page, ratu­rer, reprendre, s’ar­rê­ter pour réflé­chir puis replon­ger dans ses feuillets. Quelque chose l’ha­bi­tait. L’at­ten­tat de la nuit, peut-être. Ou les Amé­ri­cains de la veille. Ou cette guerre qui s’in­fil­trait par­tout, même sur cette ter­rasse pai­sible où les tama­ri­niers fai­saient de l’ombre.

À un moment, Greene leva la tête et cher­cha Tùng du regard.

« La bombe de cette nuit — vous avez entendu ? »

« Oui, Mon­sieur. Rue Lagrandière. »

« Vous savez qui a fait ça ? »

Tùng hési­ta. Que savait-il vrai­ment ? Que disait-on dans les cui­sines, dans les arrière-bou­tiques, dans ces espaces où les Viet­na­miens par­laient entre eux, loin des oreilles françaises ?

« On dit beau­coup de choses, Mon­sieur. Je ne sais pas ce qui est vrai. »

Greene le regar­da longuement.

« Vous avez de la famille… là-bas ? Dans le maquis ? »

Une ques­tion dan­ge­reuse. Une ques­tion à laquelle un ser­veur pru­dent ne répon­drait pas.

Mais quelque chose — peut-être la fatigue, peut-être la nuit sans som­meil, peut-être le choc de revoir Mau­gham — fit par­ler Tùng.

« J’ai un fils, Mon­sieur. Quelque part. Je ne sais pas où exactement. »

Greene ne dit rien. Mais il nota quelque chose dans son carnet.

Tùng s’é­loi­gna, le cœur bat­tant. Il avait trop par­lé. Beau­coup trop par­lé. Si les mau­vaises per­sonnes entendaient…

Mais Greene n’é­tait pas une mau­vaise per­sonne. Tùng le sen­tait. L’An­glais n’é­tait pas venu à Saï­gon pour espion­ner ou pour juger. Il était venu pour com­prendre. Et pour écrire.

*

Vers midi, le vieil homme se leva et ren­tra dans l’hôtel.

Greene ne lui accor­da pas un regard.

Tùng débar­ras­sa la table. Trou­va le jour­nal aban­don­né, plié n’im­porte com­ment. Et des­sous, quelque chose. Un livre. Un petit livre usé, à la cou­ver­ture fatiguée.

Il le ramassa.

Lut le titre. Ses yeux déchif­frèrent les lettres latines avec len­teur — il lisait le fran­çais, pas l’an­glais, mais les deux alpha­bets se ressemblaient.

The Gent­le­man in the Parlour.

Et en des­sous, un nom.

Somer­set Maugham.

Tùng res­ta immo­bile, le livre à la main. Le cœur bat­tant comme cette nuit de 1923.

Mau­gham avait lais­sé son propre livre. Oublié ? Aban­don­né exprès ? Com­ment savoir avec ces gens-là, avec les écri­vains, qui fai­saient de chaque geste un mys­tère ou une phrase.

Il glis­sa le livre dans sa poche.

Et retour­na au travail.

*

Lire la suite…

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