Sorting by

×
Han­ni­bal après Zama. La deuxième vie d’un vaincu

Han­ni­bal après Zama. La deuxième vie d’un vaincu

Han­ni­bal après Zama

La deuxième vie d’un vaincu

Han­ni­bal après Zama. La deuxième vie d’un vaincu

De Car­thage à la côte de Bithy­nie, en pas­sant par Tyr, Antioche et Éphèse : l’i­ti­né­raire d’un homme que Rome n’a jamais ces­sé de craindre, même désarmé.


On raconte tou­jours la même his­toire, et elle s’ar­rête tou­jours au même endroit. Les élé­phants dans la neige, la tra­ver­sée impos­sible, Cannes où une armée entière s’en­glou­tit en un après-midi, puis Zama, en 202 avant notre ère, où Sci­pion ren­verse enfin la par­tie sur une plaine de Tuni­sie. Là, d’or­di­naire, le rideau tombe. Han­ni­bal a per­du ; Car­thage est à genoux ; Rome tient le bas­sin occi­den­tal de la Médi­ter­ra­née. La leçon est claire, elle tient en une phrase, et l’é­co­lier peut refer­mer son manuel.

C’est dom­mage, parce que le plus inté­res­sant com­mence après. L’homme de Zama a qua­rante-cinq ans quand il perd sa der­nière bataille. Il lui reste près de vingt ans à vivre, et ces vingt années valent qu’on les suive pas à pas, car elles des­sinent une carte étrange : celle d’un vain­cu qui tra­verse tout l’O­rient médi­ter­ra­néen, de port en port, de cour en cour, avec pour seul bagage une répu­ta­tion qui lui sert tour à tour de sauf-conduit et de condam­na­tion. Rome l’a bat­tu ; Rome ne le lâche­ra pas. On dirait qu’une grande puis­sance, une fois qu’elle a dési­gné son enne­mi, a besoin de lui jus­qu’au bout, comme d’un miroir.

C’est ce voyage-là que je vou­drais racon­ter. Pas la guerre — elle est finie — mais l’exil. Un dépla­ce­ment lent le long des côtes, qui res­semble à ces iti­né­raires qu’on ne choi­sit pas et qui finissent pour­tant par res­sem­bler à une vie.

Le retour, et la sur­prise carthaginoise

Repre­nons juste après la bataille. Contre toute attente, Han­ni­bal ne meurt pas à Zama, et ne se donne pas la mort non plus. Il rentre à Car­thage, et là il fait une chose que per­sonne n’at­ten­dait d’un géné­ral : il conseille la paix. Aux séna­teurs qui vou­laient conti­nuer, il explique, dit-on, qu’on ne joue pas deux fois à quitte ou double contre Rome quand on a déjà tout per­du. Un vieil offi­cier qui prend la parole pour arrê­ter la guerre — voi­là déjà un ren­ver­se­ment. Le fauve de la légende romaine se révèle homme d’É­tat lucide, capable de comp­ter les morts et les récoltes.

Ce qui suit est plus sur­pre­nant encore. Quelques années plus tard, vers 196, Han­ni­bal est élu suf­fète — la plus haute magis­tra­ture de la cité. Et il gou­verne. Il s’at­taque aux finances, remet de l’ordre dans les comptes publics que l’o­li­gar­chie mar­chande avait long­temps trai­tés comme une caisse pri­vée. Il traque les détour­ne­ments, réta­blit des reve­nus que tout le monde croyait per­dus, au point que Car­thage recom­mence à res­pi­rer et à son­ger, un jour, à payer sans se sai­gner l’é­norme indem­ni­té impo­sée par le trai­té de paix.

Il faut s’ar­rê­ter sur cette image, parce qu’elle contre­dit tout ce qu’on nous a appris. L’homme qui avait tenu la cam­pagne ita­lienne pen­dant quinze ans, qui avait dor­mi sous la pluie enrou­lé dans son man­teau au milieu de ses sen­ti­nelles, se retrouve pen­ché sur des registres, à débus­quer des comp­tables véreux. Le génie tac­tique s’est fait réfor­ma­teur, et il est bon dans ce métier-là aus­si. On com­prend d’ailleurs pour­quoi cela lui vaut des enne­mis : rien ne fâche davan­tage une aris­to­cra­tie que quel­qu’un qui vient lui reprendre l’argent qu’elle croyait sien.

Ces enne­mis-là ne vont pas se battre à visage décou­vert. Ils vont faire pire : ils vont écrire à Rome. Ils insi­nuent qu’­Han­ni­bal intrigue avec Antio­chos III, le grand roi séleu­cide qui règne sur la Syrie et une bonne part de l’O­rient, et qu’il pré­pare, dans l’ombre, une nou­velle guerre. Rome, qui n’a jamais ces­sé de le sur­veiller, saute sur le pré­texte. Une com­mis­sion est dépê­chée. Offi­ciel­le­ment, elle vient arbi­trer un dif­fé­rend entre Car­thage et Mas­si­nis­sa, le roi numide. En réa­li­té, tout le monde com­prend qu’elle vient cher­cher un homme.

Han­ni­bal, lui, com­prend le pre­mier. Il ne se rend pas au pro­cès qu’on lui pré­pare. Un soir, il quitte la ville sans bruit, gagne la côte, monte à che­val jus­qu’à une pro­prié­té de bord de mer où l’at­tend un navire. Et il part. Il a autour de cin­quante ans. Il ne rever­ra jamais Carthage.

C’est le pre­mier départ, et déjà tout l’exil est là, en germe : un homme qui s’en va de nuit parce que ses com­pa­triotes ont pré­fé­ré le livrer plu­tôt que de gar­der chez eux un ser­vi­teur trop grand pour eux.

Tyr, la ville mère

Le pre­mier cap qu’il met n’est pas au hasard. Il vogue vers Tyr, sur la côte de l’ac­tuel Liban. Tyr est la métro­pole, la ville d’où sont par­tis, des siècles plus tôt, les colons phé­ni­ciens qui fon­dèrent Car­thage. Un fugi­tif car­tha­gi­nois qui débarque à Tyr, c’est un homme qui remonte à la source, qui va se réfu­gier chez l’aïeule quand la mai­son natale l’a chassé.

On ima­gine mal aujourd’­hui ce qu’é­tait Tyr. La ville s’ac­cro­chait à un rocher que la mer bat­tait de trois côtés ; on y tei­gnait la pourpre dans des cuves qui empes­taient le coquillage pour­ri à des lieues à la ronde, et de cette puan­teur nais­sait la cou­leur la plus chère du monde antique, celle des man­teaux de rois. Han­ni­bal y est reçu comme un fils de la mai­son. On lui fait fête. Pour la pre­mière fois depuis long­temps, il n’est ni un vain­cu ni un sus­pect, mais l’illustre reje­ton d’un sang illustre.

Ce répit ne dure pas. Tyr est trop proche de tout, trop expo­sée, et sur­tout Han­ni­bal n’est pas homme à s’ins­tal­ler dans le confort d’un hom­mage. Il a une idée en tête, une seule, celle qui l’a tou­jours por­té : la guerre contre Rome n’est peut-être pas finie. Si Car­thage ne veut plus se battre, un autre le fera à sa place. Et cet autre a un nom, une armée, un tré­sor : Antio­chos, le roi séleu­cide, qui règne à Antioche sur le plus vaste royaume de l’époque.

Alors, de Tyr, Han­ni­bal remonte vers le nord, vers la cour d’An­tioche. Il change de camp comme on change de mon­ture : non par tra­hi­son, mais parce que sa guerre, à lui, n’a pas de patrie fixe. Elle est deve­nue une idée pure, presque abs­traite, qui cherche un corps pour s’incarner.

Antioche, ou le conseil qu’on n’é­coute pas

Antioche-sur-l’O­ronte était une capi­tale magni­fique et molle. Fon­dée un siècle plus tôt par un géné­ral d’A­lexandre, elle ali­gnait des ave­nues à colon­nades, des jar­dins, des sanc­tuaires, et cette manière grecque de faire de la ville un décor. Antio­chos III y régnait, auréo­lé du sur­nom de « Grand » qu’il avait gagné dans des cam­pagnes loin­taines, jus­qu’aux confins de l’Inde. Il se pre­nait volon­tiers pour un nou­vel Alexandre, ce qui est tou­jours un mau­vais signe chez un roi.

Dans cette cour, Han­ni­bal fait figure d’o­racle. On l’é­coute comme on écoute une bête curieuse : l’homme qui a fait trem­bler Rome, l’homme qui a mar­ché sur l’I­ta­lie pen­dant quinze ans. Les cour­ti­sans se le montrent du doigt. Le roi l’ad­met dans son conseil. Et Han­ni­bal, fidèle à lui-même, donne un avis d’une jus­tesse impla­cable, qui est peut-être le der­nier grand plan stra­té­gique de sa vie.

Son rai­son­ne­ment est simple et redou­table. On ne bat pas Rome en Grèce, dit-il en sub­stance ; on la bat en Ita­lie, sur son propre sol, en sou­le­vant ses alliés contre elle. Qu’An­tio­chos lui donne une flotte et une armée, et il por­te­ra de nou­veau la guerre là où Rome est vul­né­rable — chez elle. Que le roi, pen­dant ce temps, tienne la Grèce. C’é­tait exac­te­ment ce qu’il avait fait vingt ans plus tôt, et cela avait failli réussir.

On ne l’é­coute pas. C’est là toute la tra­gé­die de ces années-là : Han­ni­bal a rai­son, et per­sonne ne le suit. Les cour­ti­sans d’An­tio­chos se méfient de cet étran­ger trop brillant. Cer­tains mur­murent qu’il com­plote, qu’il a peut-être par­tie liée avec Rome — le comble, pour l’en­ne­mi le plus achar­né de Rome. Le roi, flat­té, pré­fère écou­ter ceux qui lui pro­mettent une vic­toire facile en Grèce. Il tient l’homme le plus com­pé­tent de son temps et il l’emploie à des tâches subal­ternes, comme on relègue un vieux ser­vi­teur dont le talent gêne.

Il y a là une leçon qui n’a rien per­du de son mor­dant, et qui par­le­ra à qui­conque a jamais tra­vaillé dans une grande mai­son où l’ex­pé­rience se heurte au pou­voir : rien n’est plus inutile qu’un homme dont on admire le pas­sé et dont on redoute le juge­ment. On le garde pour le pres­tige, on l’é­carte des déci­sions. Han­ni­bal, à Antioche, vit cette humi­lia­tion feu­trée. Il assiste, impuis­sant, à la pré­pa­ra­tion d’une guerre qu’il sait per­due d’a­vance parce qu’on la mène à l’envers.

Éphèse, la scène

C’est à Éphèse que se joue l’un des épi­sodes les plus étranges et les plus célèbres de sa seconde vie.

Éphèse, à cette époque, était l’une des grandes villes du monde grec d’A­sie, une place forte du royaume séleu­cide, un port grouillant au débou­ché d’une val­lée, domi­né par le temple d’Ar­té­mis — l’une des Sept Mer­veilles, un bois de colonnes assez vaste pour qu’on s’y perde. Quand on visite aujourd’­hui le site, on marche sur des dalles de marbre creu­sées par des siècles de char­rois, entre les façades recons­ti­tuées de la biblio­thèque et les gra­dins d’un théâtre où tien­draient vingt-cinq mille per­sonnes. La mer, qui bai­gnait alors les quais, s’est reti­rée à des kilo­mètres, lais­sant la ville échouée dans une plaine à mous­tiques. Mais on devine encore, sous la pierre chaude, l’a­gi­ta­tion d’un grand port de guerre : c’est là qu’An­tio­chos ras­sem­blait sa flotte.

C’est là, dit la tra­di­tion — rap­por­tée par Tite-Live et par Plu­tarque —, qu’­Han­ni­bal ren­contre Sci­pion. Le vain­queur de Zama, deve­nu ambas­sa­deur, passe par Éphèse ; les deux hommes, qui ne s’é­taient affron­tés que casque en tête sur un champ de bataille, se retrouvent face à face en temps de paix, dans une ville qui n’est ni à l’un ni à l’autre. Deux vieux adver­saires qui se toisent enfin sans armée entre eux.

Sci­pion, pour enga­ger la conver­sa­tion, pose une ques­tion de connais­seur : à ton avis, quel fut le plus grand géné­ral de tous les temps ? Han­ni­bal répond sans hési­ter : Alexandre, pour avoir vain­cu des armées innom­brables avec une poi­gnée d’hommes et pous­sé jus­qu’aux limites du monde. Et le deuxième ? Pyr­rhus, pour l’art de cam­per et de gagner les peuples à sa cause. Et le troi­sième ? Moi, répond Hannibal.

Sci­pion éclate de rire, car enfin, c’est lui qui a bat­tu cet homme-là. « Et si tu m’a­vais vain­cu, à Zama ? » Alors, répond Han­ni­bal, je me serais pla­cé avant Alexandre, avant Pyr­rhus, avant tous les autres.

On a beau­coup glo­sé cette réponse. Cer­tains y voient une flat­te­rie dégui­sée, la plus fine qui soit — car dire qu’on serait le pre­mier si l’on avait bat­tu Sci­pion, c’est faire de Sci­pion le seul homme au-des­sus du pre­mier. D’autres y lisent l’or­gueil pur d’un vain­cu qui ne s’a­voue jamais vrai­ment vain­cu. Les deux lec­tures se valent, et c’est jus­te­ment ce qui rend le mot inou­bliable : il est à la fois cour­toi­sie et défi, hom­mage et gifle. Deux grands fauves qui se recon­naissent, cha­cun sûr d’être le plus grand, et polis comme le sont par­fois les hommes qui n’ont plus rien à se prou­ver que par la parole.

Il faut mesu­rer ce que cette ren­contre a de ver­ti­gi­neux. Ces deux hommes conte­naient à eux seuls toute une guerre — la plus grande que le monde antique eût connue jusque-là, une guerre qui avait vidé l’I­ta­lie de ses jeunes gens et failli rayer Rome de la carte. Pen­dant des années, ils s’é­taient cher­chés d’un bout à l’autre de la Médi­ter­ra­née, s’é­tu­diant à dis­tance comme deux joueurs d’é­checs sépa­rés par une mer. Ils ne s’é­taient vrai­ment affron­tés qu’une fois, à Zama, et cette fois-là avait déci­dé du sort de l’Oc­ci­dent. Et voi­là qu’ils se retrouvent, dés­œu­vrés, dans une ville qui n’est ni romaine ni car­tha­gi­noise, deux vieillis­sants qui échangent des poli­tesses sur l’art de la guerre comme deux arti­sans à la retraite com­parent leurs outils. Sci­pion mour­ra bien­tôt, lui aus­si à demi dis­gra­cié, bou­dé par une Rome ingrate envers ses grands hommes. Il y avait, dans cette conver­sa­tion d’É­phèse, quelque chose de deux mondes qui s’é­teignent ensemble : le temps des géants s’a­che­vait, et le temps des com­mis­sions séna­to­riales commençait.

Ce séjour à Éphèse eut d’ailleurs un revers moins glo­rieux, et plus révé­la­teur des mœurs du temps. Rome, qui négo­ciait alors avec Antio­chos, y avait dépê­ché ses propres ambas­sa­deurs. Ceux-ci, avec un machia­vé­lisme consom­mé, prirent soin de recher­cher ouver­te­ment la com­pa­gnie d’Han­ni­bal, de s’af­fi­cher à ses côtés, de conver­ser lon­gue­ment avec lui en public. Le cal­cul était lim­pide : rien de tel, pour perdre un homme dans l’es­prit d’un roi méfiant, que de le faire pas­ser pour l’a­mi de l’en­ne­mi. Antio­chos, voyant son conseiller car­tha­gi­nois fré­quen­ter les envoyés de Rome, se mit à dou­ter de lui pour de bon. Le piège fonc­tion­na à mer­veille. On avait neu­tra­li­sé le plus dan­ge­reux stra­tège de l’é­poque non par les armes, mais par une rumeur savam­ment entre­te­nue autour d’une table. Il y a, dans cette manœuvre, toute la manière romaine : patiente, cynique, éco­nome de son sang, et redou­ta­ble­ment effi­cace. Han­ni­bal, qui avait pas­sé sa vie à tendre des embus­cades, se lais­sa prendre à celle-ci sans même la voir se refermer.

Éphèse offre encore une autre scène, plus comique, que Cicé­ron a conser­vée. Un phi­lo­sophe de la ville, un cer­tain Phor­mion, homme disert et content de lui, tient un jour devant Han­ni­bal une longue confé­rence sur l’art de com­man­der une armée, sur les devoirs du géné­ral, sur la stra­té­gie. Il pérore des heures durant. À la fin, on demande à Han­ni­bal ce qu’il en pense. Réponse : j’ai vu bien des vieillards rado­teurs, mais je n’en ai jamais vu de pire que celui-ci. Le trait est cin­glant, et il dit tout de l’homme : ce mépris de vieux pro­fes­sion­nel pour la théo­rie sans les mains, pour les beaux dis­cours de ceux qui n’ont jamais eu froid ni peur sur un champ de bataille. Il y a du sol­dat dans cette repar­tie, et une las­si­tude aus­si — celle d’un homme qu’on réduit à écou­ter par­ler de son propre métier par des gens qui ne l’ont jamais exercé.

Le deuxième naufrage

La guerre qu’­Han­ni­bal avait pré­vue mau­vaise se révèle catas­tro­phique. Antio­chos affronte Rome en Grèce, y est bous­cu­lé, se replie en Asie. On confie tout de même à Han­ni­bal un com­man­de­ment — naval, cette fois, lui qui n’é­tait pas marin. Face à la flotte de Rhodes, alliée de Rome, il est bat­tu au large de la côte de Pam­phy­lie, du côté de l’embouchure de l’Eu­ry­mé­don. Un revers de plus, dans un élé­ment qui n’é­tait pas le sien.

Puis vient Magné­sie, en 190 : l’ar­mée d’An­tio­chos, énorme, bario­lée, pleine d’é­lé­phants et de cava­liers en cottes de mailles, est écra­sée par les légions. Le rêve séleu­cide d’é­ga­ler Alexandre s’ef­fondre en une jour­née. Antio­chos doit deman­der la paix, et cette paix a un prix. Elle s’ap­pelle le trai­té d’A­pa­mée, et elle rogne le royaume, impose un tri­but colos­sal, et sur­tout — car Rome n’ou­blie jamais ce qui compte — exige la livrai­son de quelques hommes. Par­mi eux, en bonne place, Hannibal.

Encore une fois, il ne les attend pas. Encore une fois, il part de nuit. C’est deve­nu la struc­ture même de sa vie : ser­vir un prince, voir le prince perdre, et fuir avant que la clause du trai­té ne se referme sur lui comme un piège. Rome n’a plus besoin de le battre sur un champ de bataille ; il lui suf­fit désor­mais de le récla­mer, article par article, de trai­té en trai­té. L’homme est deve­nu une mon­naie d’é­change, une ligne dans un texte diplo­ma­tique. On le livre, ou l’on fait la guerre.

Com­mence alors la par­tie la plus errante du voyage, celle où la géo­gra­phie se brouille et où l’his­toire se mêle à la légende.

Si l’on trace sur une carte les étapes de ces vingt années — Car­thage, Tyr, Antioche, Éphèse, la Crète, peut-être l’Ar­mé­nie, la Bithy­nie —, on obtient une figure sin­gu­lière. C’est presque exac­te­ment l’in­verse du voyage des colons phé­ni­ciens, qui avaient jadis essai­mé d’o­rient en occi­dent, de Tyr vers Car­thage, en semant des comp­toirs le long des rivages. Han­ni­bal, lui, refait ce che­min à rebours : il remonte vers la source, d’oc­ci­dent en orient, comme un fleuve qui revien­drait à sa mon­tagne. Toute la Médi­ter­ra­née antique tient dans cette tra­jec­toire inver­sée — la mer des mar­chands et des tein­tu­riers, des dieux qui changent de nom d’un port à l’autre, des langues qui se mêlent sur les quais, des rois qui se dis­putent les lam­beaux de l’empire d’A­lexandre. Un exi­lé qui la tra­verse d’un bout à l’autre en dresse, sans le vou­loir, l’in­ven­taire. Il touche à toutes les puis­sances du moment, il les jauge une à une, et il les voit toutes, l’une après l’autre, plier devant Rome. Son iti­né­raire est une leçon de géo­po­li­tique à ciel ouvert : le rele­vé d’un monde qui bas­cule, tenu par le seul homme qui l’au­ra par­cou­ru en entier pour ten­ter, en vain, de l’empêcher de basculer.

Les ruses d’un homme traqué

On le suit d’a­bord en Crète, à Gor­tyne. Là se place l’une de ces anec­dotes qui en disent long sur l’homme, rap­por­tée par Cor­né­lius Népos. Les Cré­tois, répu­tés pour leur avi­di­té, avaient repé­ré qu’­Han­ni­bal voya­geait avec de l’or. Il sent le dan­ger : ces gens-là le détrous­se­ront, ou le ven­dront. Alors il monte une comé­die. Il rem­plit des amphores de plomb, en couvre la sur­face d’une mince couche d’or, et les dépose en grande pompe dans le temple d’Ar­té­mis, comme s’il confiait sa for­tune à la garde des dieux et de la cité. Ras­su­rés, flat­tés d’être dépo­si­taires d’un tel tré­sor, les Cré­tois le laissent tran­quille et veillent jalou­se­ment sur les fausses jarres. Pen­dant ce temps, le véri­table or dort, fon­du et cou­lé, dans des sta­tues de bronze creuses posées négli­gem­ment dans la cour de sa maison.

C’est tout Han­ni­bal : la ruse patiente, le sens du théâtre, cette façon de retour­ner contre l’ad­ver­saire son propre défaut. Il ne com­bat plus avec des élé­phants ni des légions, mais avec de la mise en scène. Le grand stra­tège s’est fait illu­sion­niste, et il gagne encore, à petite échelle, dans les marges.

De Crète, sa trace se perd un temps, puis repa­raît très loin vers l’est. Une tra­di­tion, recueillie par Stra­bon et par Plu­tarque, veut qu’il ait gagné l’Ar­mé­nie, à la cour du roi Artaxias, et qu’il ait aidé ce prince à conce­voir et à tra­cer sa nou­velle capi­tale, Artaxa­ta, sur une boucle de l’A­raxe. On tient l’a­nec­dote pour incer­taine, et elle a le charme des choses qu’on ne peut ni prou­ver ni tout à fait écar­ter. Mais qu’il y ait ou non plan­té des jalons dans la plaine armé­nienne, l’i­mage est belle et juste : le des­truc­teur de villes finis­sant urba­niste, l’homme qui avait rasé des places ita­liennes tra­çant au cor­deau les rues d’une cité neuve, au bout du monde connu. Comme si l’éner­gie qui avait ser­vi à défaire pou­vait, la guerre per­due, se retour­ner en éner­gie de bâtir.

Quoi qu’il en soit de l’Ar­mé­nie, le fil le conduit fina­le­ment là où il devait finir : sur la côte de Bithy­nie, au bord de la mer de Marmara.

La Bithy­nie, der­nier refuge

La Bithy­nie était un petit royaume ana­to­lien coin­cé entre les mon­tagnes et le détroit, un pays de col­lines boi­sées et de golfes pro­fonds, gou­ver­né par un roi du nom de Pru­sias. Pru­sias n’a­vait rien d’un Alexandre ; c’é­tait un sou­ve­rain de second rang, pru­dent, retors, occu­pé de que­relles locales, notam­ment contre son voi­sin Eumène, roi de Per­game — lequel était, comme il se doit, l’al­lié fidèle de Rome.

Han­ni­bal, désor­mais vieux, trouve là son der­nier port. Pru­sias l’ac­cueille et l’emploie contre Per­game. Et le vieux géné­ral, une der­nière fois, sort de son sac un tour dont l’au­dace fait sou­rire. Dans une bataille navale contre la flotte d’Eu­mène, Han­ni­bal fait rem­plir des jarres de terre cuite de ser­pents veni­meux, ramas­sés on ne sait où, et ordonne à ses hommes de cata­pul­ter ces pots sur les ponts enne­mis. Les marins de Per­game, d’a­bord, rient de ces pote­ries qui s’é­crasent sur leurs planches — jus­qu’à ce que les vipères se répandent entre leurs pieds nus. La panique fait le reste. On se bat mal quand on regarde le sol au lieu de l’ad­ver­saire. La flotte d’Eu­mène rompt et fuit.

C’est une vic­toire de bric et de broc, une vic­toire de vieux renard à court de moyens, et elle a quelque chose de tou­chant à force d’in­gé­nio­si­té. On sent un homme qui n’a plus les ins­tru­ments de sa jeu­nesse — plus d’ar­mée immense, plus de tré­sor, plus d’é­lé­phants — et qui com­pense par la seule res­source qui ne l’ait jamais quit­té : l’i­ma­gi­na­tion du faible qui doit vaincre le fort. Toute sa vie tient dans ce geste. Depuis la tra­ver­sée des Alpes jus­qu’aux pots de ser­pents, c’est le même homme qui cherche la solu­tion que l’en­ne­mi n’a pas prévue.

Mais un royaume comme la Bithy­nie ne pèse rien face à Rome. Pru­sias peut bien gagner une escar­mouche navale ; le jour où Rome fronce le sour­cil, il baisse la tête. Et Rome, une fois de plus, envoie quelqu’un.

Libys­sa, la der­nière clause

L’homme que Rome dépêche s’ap­pelle Fla­mi­ni­nus — le même, ou presque, qui avait naguère « libé­ré » les Grecs au nom du Sénat, un de ces diplo­mates romains qui savaient tout obte­nir sans presque tirer l’é­pée. Il vient signi­fier à Pru­sias que la Répu­blique n’aime pas savoir Han­ni­bal vivant sur des terres amies. Le mes­sage est clair : ou tu le livres, ou tu t’en expliqueras.

Pru­sias ne résiste pas une heure. Que pèse la parole don­née à un vieil exi­lé contre la colère du maître du monde ? Il accepte de livrer son hôte, ou du moins ferme les yeux pen­dant qu’on encercle la mai­son où Han­ni­bal réside, dans un vil­lage de la côte nom­mé Libys­sa, à une jour­née de mer de l’ac­tuelle Istanbul.

Han­ni­bal, dit la tra­di­tion, avait pris ses pré­cau­tions. Un homme qui a fui de nuit toute sa vie sait que le filet fini­ra par se refer­mer. Il avait fait amé­na­ger sa demeure de plu­sieurs issues, pour ne jamais être pris au piège. Ce jour-là, il envoie un ser­vi­teur voir aux portes. Le ser­vi­teur revient : toutes les sor­ties sont gar­dées. Des sol­dats par­tout. La mai­son est cer­née. Il n’y a plus d’is­sue de nuit, pour la pre­mière fois.

Alors Han­ni­bal fait ce qu’il avait déci­dé de faire depuis long­temps, sans doute, pour ce moment pré­cis. On raconte qu’il por­tait du poi­son dans le cha­ton d’une bague, gar­dé là comme on garde une der­nière liber­té. Il l’a­vale. Avant de mou­rir, il aurait pro­non­cé une phrase que Tite-Live et Plu­tarque nous ont trans­mise, et qui est le vrai tes­ta­ment de cette seconde vie : déli­vrons les Romains de la longue inquié­tude qui les tour­mente, puis­qu’ils trouvent trop long d’at­tendre la mort d’un vieillard.

Tout est dans ce mot. Le sar­casme du condam­né, d’a­bord — Rome, la superbe, la toute-puis­sante, qui mobi­lise sa diplo­ma­tie et ses flottes pour venir à bout d’un homme de soixante-quatre ans, désar­mé, exi­lé, réfu­gié au fond d’un petit royaume ana­to­lien. Et puis la luci­di­té totale sur ce qu’il a été pour eux : non pas un adver­saire qu’on bat et qu’on oublie, mais une peur qu’on porte en soi, des décen­nies durant, et dont seule sa mort peut déli­vrer. Rome avait gagné toutes les batailles et n’a­vait tou­jours pas fini d’a­voir peur. Voi­là, au fond, la plus haute vic­toire d’un vain­cu : res­ter, jus­qu’à son der­nier souffle, la mau­vaise conscience du vainqueur.

Il meurt là, à Libys­sa, vers 183 avant notre ère — la date flotte, selon les sources, entre 183 et 181. Loin de Car­thage, loin de Tyr, loin de tout, sur une rive qu’il n’a­vait pas choi­sie, dans un pays dont il ne par­lait pas la langue. Le grand enne­mi de Rome s’é­teint en terre étran­gère, tra­hi par son hôte, à la façon dont s’é­teignent tant d’exi­lés : dis­crè­te­ment, presque admi­nis­tra­ti­ve­ment, parce qu’une clause d’un trai­té l’a­vait décidé.

Ce qui reste sur la côte

Il faut, pour finir, reve­nir sur cette côte, parce que l’his­toire y a lais­sé une trace inattendue.

Libys­sa se trou­vait quelque part du côté de Gebze, sur le golfe d’Iz­mit, à l’est d’Is­tan­bul. Aujourd’­hui, l’en­droit est mécon­nais­sable. La baie où mou­rut Han­ni­bal est deve­nue l’un des plus grands com­plexes pétro­chi­miques de Tur­quie : réser­voirs sphé­riques, tor­chères, ter­mi­naux por­tuaires, forêts de tuyaux argen­tés qui exhalent le gaz et le bitume. Le site exact de la tombe, s’il a jamais exis­té, est per­du sous les cuves et les han­gars, dans un pay­sage où plus rien ne rap­pelle l’An­ti­qui­té — sinon, peut-être, cette même odeur indus­trielle et tenace qui devait déjà flot­ter sur les cuves de pourpre de Tyr, deux mille ans plus tôt. Il y a une iro­nie de la géo­gra­phie à faire mou­rir ce grand voya­geur là où l’on raf­fine désor­mais le car­bu­rant de tous les voyages.

Et pour­tant, sur une col­line domi­nant ce fatras d’u­sines, il y a un monu­ment. Un vrai. Sur les hau­teurs de Gebze, on l’ap­pelle la col­line d’Han­ni­bal. Un bloc de pierre d’une ving­taine de tonnes, ame­né de Hereke, porte le visage du géné­ral taillé par les gens du musée archéo­lo­gique d’Is­tan­bul ; tout autour, un cercle de cyprès ; sur la pierre, la vie du Car­tha­gi­nois gra­vée en cinq langues. Ce mémo­rial a une his­toire à lui, qui vaut d’être dite. C’est Mus­ta­fa Kemal Atatürk, le fon­da­teur de la Tur­quie moderne, qui en eut l’i­dée. En 1934, il deman­da qu’on retrouve le lieu où repo­sait Han­ni­bal et qu’on en fasse un parc. Le monu­ment ne fut inau­gu­ré que bien plus tard, en juillet 1981, pour le cen­tième anni­ver­saire de la nais­sance d’Atatürk.

Cette dévo­tion tar­dive d’un chef d’É­tat du XXe siècle pour un géné­ral mort deux mille ans plus tôt n’a rien de for­tuit. Atatürk voyait en Han­ni­bal ce qu’un fon­da­teur de nation bles­sée pou­vait aimer y voir : l’homme qui tient tête à l’empire, qui ne plie pas, qui pré­fère le poi­son à la red­di­tion. Le vain­cu de Zama était deve­nu, sur cette rive ana­to­lienne, un emblème de résis­tance à toutes les Romes. Il faut goû­ter cela : le fugi­tif que per­sonne ne vou­lait gar­der, celui qu’on livrait de cour en cour comme un colis encom­brant, a fini par rece­voir, sur la terre même où il est mort en exil, l’hom­mage qu’au­cune de ses patries suc­ces­sives ne lui avait ren­du de son vivant.

Voi­là peut-être la vraie deuxième vie d’un vain­cu : non pas seule­ment les vingt années d’er­rance entre Tyr, Antioche, Éphèse et la Bithy­nie, mais tout ce qui vient après la mort, quand un homme cesse d’être une menace pour deve­nir une figure. Han­ni­bal a per­du sa guerre, per­du sa ville, per­du ses princes pro­tec­teurs les uns après les autres. Il n’a pas per­du ce qui, chez cer­tains, résiste à tout : la capa­ci­té de han­ter. Rome l’a pour­sui­vi mort autant que vivant, jusque dans ses annales, jusque dans ses cau­che­mars d’é­co­liers, jusque dans cette expres­sion qui a tra­ver­sé les siècles pour dire l’en­ne­mi aux portes. Et voi­là qu’à Gebze, entre deux tor­chères, un cercle de cyprès conti­nue de veiller sur un nom que le vain­queur, lui, n’a jamais réus­si à effacer.

Le vain­cu, déci­dé­ment, a la mémoire plus longue que le vain­queur. C’est sans doute la seule revanche que l’his­toire accorde aux per­dants magni­fiques, mais elle est de taille.

Read more
Aux car­rières de la Méditerranée

Aux car­rières de la Méditerranée

Aux car­rières de la Méditerranée

D’où viennent les pierres des monu­ments antiques

Aux car­rières de la Méditerranée

D’où viennent les pierres des monu­ments antiques


On visite les monu­ments par l’en­droit, jamais par l’en­vers. On arrive au Par­thé­non par les Pro­py­lées, on entre dans la Grande Pyra­mide par le boyau que les pillards ont creu­sé, on lève la tête vers l’en­ta­ble­ment du temple de Bac­chus à Baal­bek en se deman­dant com­ment des hommes ont pu poser là-haut des blocs de cette taille — et l’on repart sans avoir jamais pen­sé au trou d’où la pierre était sor­tie. C’est pour­tant là, dans ce néga­tif du monu­ment, dans cette bles­sure ouverte au flanc d’une col­line et sou­vent oubliée à quelques kilo­mètres seule­ment du chef-d’œuvre, que com­mence l’his­toire. La car­rière est le lieu pre­mier, celui que per­sonne ne va voir, celui qui ne figure sur aucun iti­né­raire, et c’est pré­ci­sé­ment pour cela qu’elle mérite le voyage : parce qu’elle garde, dans ses gra­dins aban­don­nés, dans ses blocs à demi déga­gés et lais­sés pour compte, une mémoire plus hon­nête que le monu­ment lui-même. Le monu­ment ment un peu — il est fini, il est propre, il a été pen­sé pour durer et pour impres­sion­ner. La car­rière, elle, ne ment pas : on y voit l’ef­fort, l’hé­si­ta­tion, l’er­reur, le bloc fen­du qu’on a aban­don­né parce qu’un défaut invi­sible l’a tra­hi au der­nier coup de coin, et l’on com­prend, à cette échelle-là, ce que repré­sen­tait vrai­ment l’i­dée de bâtir en pierre.

Il faut d’a­bord se défaire d’une illu­sion : celle qui vou­drait que la pierre soit un maté­riau neutre, dis­po­nible, inter­chan­geable, que l’on choi­sit comme on choi­sit aujourd’­hui un car­re­lage. Rien n’est plus faux. La pierre est d’a­bord une contrainte géo­lo­gique, une don­née du ter­rain, quelque chose qui est là ou qui n’est pas là, et le pre­mier geste du bâtis­seur antique n’a pas été d’i­ma­gi­ner un monu­ment puis de cher­cher la pierre : il a été de regar­der ce que la terre lui offrait sous les pieds, et de bâtir avec cela. Puis, très len­te­ment, à mesure que les empires se consti­tuaient et que les routes se fia­bi­li­saient, un second geste est appa­ru — celui d’al­ler cher­cher au loin une pierre que l’on n’a­vait pas, non parce qu’on en avait besoin, mais parce qu’elle disait quelque chose. Et entre ces deux gestes, à Rome sur­tout, un troi­sième s’est glis­sé, plus dis­cret et plus moderne : celui d’or­ga­ni­ser l’ex­trac­tion à grande échelle, d’ex­pé­dier des blocs à demi taillés vers des ports loin­tains, de faire de la pierre non plus une trou­vaille ni un tro­phée mais une mar­chan­dise. Trois régimes, donc, qui coexistent et se che­vauchent tout au long de cette his­toire, et qu’il faut gar­der à l’es­prit en des­cen­dant, région par région, vers les trous d’où tout est sorti.

Égypte : le cal­caire, le gra­nite et le désert

Il n’existe pas de pays où la pierre soit à la fois aus­si pré­sente et aus­si diverse qu’en Égypte, et cela tient à une chose simple que l’on oublie en regar­dant les cartes : le Nil est un cou­teau qui a tran­ché à tra­vers des couches géo­lo­giques dif­fé­rentes, si bien qu’en des­cen­dant le fleuve on change de roche comme on change de lati­tude. Au nord, autour de Mem­phis et de ce qui devien­dra Le Caire, la val­lée est bor­dée de pla­teaux de cal­caire tendre. Plus au sud, vers Thèbes, le cal­caire cède au grès. Plus au sud encore, à Assouan, à la pre­mière cata­racte, le grès lui-même s’in­ter­rompt et le socle gra­ni­tique du conti­nent affleure bru­ta­le­ment, bar­rant le fleuve de ses écueils. Les Égyp­tiens n’ont pas eu à inven­ter cette dis­tri­bu­tion : ils l’ont lue, et ils ont bâti en conséquence.

Tou­rah, la car­rière de la belle pierre

Sur la rive orien­tale du Nil, en face de Gizeh, à une quin­zaine de kilo­mètres en amont, s’ouvre le flanc de cal­caire de Tou­rah, que les Anciens appe­laient la car­rière de la belle pierre, ou pierre blanche. Ce n’est pas un nom qui se donne à la légère. Le cal­caire de Tou­rah est plus fin, plus dense, plus blanc que le cal­caire médiocre du pla­teau de Gizeh lui-même, où l’on extra­yait sur place, à quelques cen­taines de mètres du chan­tier, la masse des blocs gros­siers qui consti­tuent le corps des pyra­mides. Ces blocs-là, on ne les trans­por­tait pas : on les tirait du sol immé­dia­te­ment voi­sin, on remon­tait à mesure que la car­rière des­cen­dait, et l’on com­prend, en mar­chant sur le pla­teau, que la pyra­mide et le trou qui l’a nour­rie ne sont que les deux faces d’un même geste, le plein et le vide d’une seule opé­ra­tion. Mais pour le pare­ment, pour cette peau de cal­caire lisse et écla­tante qui recou­vrait autre­fois les faces des pyra­mides et que le soleil devait faire briller à des lieues à la ronde, il fal­lait mieux, et l’on allait cher­cher à Tou­rah, de l’autre côté du fleuve, la pierre digne d’ha­biller le monument.

Le trans­port de ce cal­caire de pare­ment sui­vait le rythme du Nil. On extra­yait en gale­ries — Tou­rah est une car­rière sou­ter­raine, un laby­rinthe de salles et de piliers lais­sés en réserve pour sou­te­nir le pla­fond, à la dif­fé­rence des car­rières à ciel ouvert de Gizeh — et l’on des­cen­dait les blocs jus­qu’au fleuve, où l’on atten­dait la crue. C’est un point qu’il faut avoir en tête pour com­prendre toute l’é­co­no­mie de la pierre en Égypte : le Nil ne se conten­tait pas d’être une route, il était une route qui mon­tait et des­cen­dait selon les sai­sons, si bien que la logis­tique des chan­tiers était ryth­mée par la res­pi­ra­tion annuelle du fleuve. Pen­dant la crue, l’eau venait presque au pied des car­rières et des chan­tiers, les barges char­gées de plu­sieurs tonnes flot­taient là où, quelques mois plus tôt, il n’y avait que des champs — et le cal­caire de Tou­rah tra­ver­sait alors le fleuve, en tra­vers du cou­rant, pour aller revê­tir les faces de Khéops et de Khéphren.

De ce pare­ment, il ne reste presque rien : les califes du Moyen Âge y ont vu une car­rière com­mode, toute taillée, à ciel ouvert, et ont dépouillé les pyra­mides de leur peau blanche pour bâtir Le Caire. Seul le som­met de la pyra­mide de Khé­phren en garde encore un lam­beau, hors d’at­teinte, comme un échan­tillon oublié. La car­rière de Tou­rah, elle, a conti­nué à four­nir de la belle pierre pen­dant des mil­lé­naires — les Romains y ont extrait, les chré­tiens coptes y ont ins­tal­lé des ermi­tages dans les gale­ries aban­don­nées, et le nom même de Tou­rah, dit-on, vien­drait du latin, du mot qui a don­né nos car­rières. Une car­rière peut ain­si sur­vivre aux civi­li­sa­tions qui l’ont ouverte, chan­ger de mains, de langue, de dieu, tout en conti­nuant à faire la seule chose qu’elle sache faire : don­ner de la pierre.

Assouan, le gra­nite du sud

Il faut remon­ter le fleuve, très loin, huit cents kilo­mètres vers le sud, jus­qu’à la pre­mière cata­racte, pour trou­ver l’autre grande pierre de l’É­gypte, celle qui n’a rien à voir avec le cal­caire tendre du nord : le gra­nite d’As­souan, rose ou gris, dur comme peu de roches le sont, et qui a ser­vi à tout ce qui devait défier le temps — les sar­co­phages, les chambres funé­raires, les colosses, et sur­tout les obé­lisques, ces aiguilles mono­li­thiques dont cha­cune est un défi lan­cé à la fois à la car­rière et au transport.

À Assouan, la car­rière n’est pas un trou : c’est un affleu­re­ment, un chaos de roche à nu où le gra­nite sort de terre et où les car­riers tra­vaillaient à même la masse, à ciel ouvert, sous un soleil qui, à cette lati­tude, ne par­donne rien. Et il y a là, res­té sur place, le plus extra­or­di­naire témoin de tout le tra­vail de la pierre antique : l’o­bé­lisque inache­vé, un mono­lithe de plus de mille tonnes, déga­gé sur trois de ses faces, encore atta­ché à la roche mère par sa base, et aban­don­né parce qu’une fis­sure est appa­rue en cours d’ex­trac­tion. On peut mar­cher le long de ce géant cou­ché, des­cendre dans la tran­chée que les car­riers ont creu­sée tout autour pour le déga­ger, poser la main sur les traces lais­sées par les boules de dolé­rite avec les­quelles ils mar­te­laient patiem­ment le gra­nite — car on ne taillait pas ce gra­nite au ciseau, il est trop dur, on le pilon­nait, on l’u­sait, on l’at­ta­quait par une armée d’hommes frap­pant des heures durant avec des masses de pierre plus dure encore. La fis­sure qui a condam­né cet obé­lisque a sans doute condam­né aus­si des années de tra­vail. Il gît là, inutile et magni­fique, et c’est le plus beau docu­ment qui soit sur ce que repré­sen­tait l’am­bi­tion de la pierre : non pas la maî­trise tran­quille du bâtis­seur, mais un pari tou­jours à la mer­ci d’un défaut invi­sible dans la roche.

Le trans­port des obé­lisques depuis Assouan tient de l’é­po­pée logis­tique. On les des­cen­dait au fleuve, on les char­geait sur des barges spé­cia­le­ment conçues, larges et plates, et on pro­fi­tait du cou­rant qui, ici, va du sud vers le nord — heu­reux hasard qui fait que la pesan­teur du fleuve tra­vaille dans le sens du trans­port, de la car­rière vers les grands chan­tiers de Thèbes et de Mem­phis. La reine Hat­chep­sout a fait repré­sen­ter sur les murs de son temple de Deir el-Baha­ri le trans­port de deux obé­lisques colos­saux, cou­chés bout à bout sur une barge immense remor­quée par une flot­tille de bateaux à rames : c’est l’un des rares docu­ments où une civi­li­sa­tion ait pris la peine de mon­trer non le monu­ment ache­vé mais le voyage de la pierre, l’ef­fort brut du dépla­ce­ment, comme si l’ex­ploit du trans­port valait qu’on le grave autant que la beau­té du résultat.

Gebel Sil­si­leh, la porte de grès

Entre Thèbes et Assouan, le Nil se res­serre en un défi­lé où les col­lines de grès viennent presque tou­cher l’eau des deux côtés : c’est Gebel Sil­si­leh, la mon­tagne de la chaîne, ain­si nom­mée parce qu’une légende vou­lait qu’on ten­dît là une chaîne en tra­vers du fleuve. Ce res­ser­re­ment géo­lo­gique, où le grès affleure au bord même de l’eau, en a fait la grande car­rière de grès de l’É­gypte, celle qui a four­ni la pierre des temples de Kar­nak et de Louxor, c’est-à-dire de la plus vaste concen­tra­tion archi­tec­tu­rale que l’An­ti­qui­té ait pro­duite. Le grès n’a pas le pres­tige du gra­nite ni la finesse du beau cal­caire : c’est une pierre de construc­tion, tendre à tailler, facile à extraire en gros blocs régu­liers, et l’on com­prend qu’elle ait ser­vi à éle­ver ces forêts de colonnes qui font de Kar­nak un lieu où l’on se perd. La proxi­mi­té de l’eau était ici déci­sive : à Gebel Sil­si­leh, on extra­yait lit­té­ra­le­ment au bord du fleuve, si bien que le bloc à peine déga­gé pou­vait être char­gé sans presque avoir à par­cou­rir de dis­tance sur terre — et c’est cette éco­no­mie de trans­port, cette coïn­ci­dence entre le gise­ment et la voie d’eau, qui a fait la for­tune du site sur près de deux mille ans d’exploitation.

Les car­rières de Gebel Sil­si­leh gardent, gra­vés dans leurs parois, des dizaines de stèles et d’ins­crip­tions lais­sées par les équipes de car­riers et par les fonc­tion­naires qui super­vi­saient l’ex­trac­tion. On y lit des noms, des dates, des actions de grâces, des prières au fleuve — car ouvrir la pierre était aus­si un acte qui enga­geait les dieux, et l’on ne sai­gnait pas la mon­tagne sans un mot pour se conci­lier les puis­sances. C’est une chose qu’on oublie devant nos car­rières indus­trielles : pour l’homme antique, la car­rière était un lieu char­gé, presque un sanc­tuaire à l’en­vers, un endroit où l’on pre­nait à la terre ce qu’elle ne redon­ne­rait pas, et il fal­lait accom­pa­gner ce pré­lè­ve­ment de gestes rituels.

Wadi Ham­ma­mat, la pierre du désert

Il faut main­te­nant quit­ter le fleuve, tour­ner le dos à l’eau et s’en­fon­cer vers l’est, dans le désert Orien­tal, cette zone mon­ta­gneuse et aride qui sépare la val­lée du Nil de la mer Rouge. Là, au fond d’un oued des­sé­ché qui ser­vait de route cara­va­nière entre Cop­tos et la côte, s’ouvre le Wadi Ham­ma­mat, d’où l’on extra­yait une roche sombre, verte ou grise, dure et com­pacte, que les géo­logues appellent grau­wacke ou schiste sili­ceux et que les Égyp­tiens réser­vaient à des usages pré­cieux : sta­tues, sar­co­phages, palettes rituelles, objets où la cou­leur pro­fonde et le grain fin de la pierre fai­saient mer­veille. Le Wadi Ham­ma­mat n’est pas une car­rière comme les autres : c’est un lieu de bout du monde, une entaille dans la mon­tagne au milieu du néant, où l’on n’al­lait pas par com­mo­di­té mais parce que cette pierre-là, verte et sourde, ne se trou­vait nulle part ailleurs.

Ce qui rend le Wadi Ham­ma­mat unique, c’est qu’on y a lais­sé, gra­vée dans la roche, la plus ancienne carte géo­lo­gique connue au monde. Un papy­rus, dit papy­rus des mines, des­sine le tra­cé de l’oued, les mon­tagnes, l’emplacement de la car­rière et celui des mines d’or voi­sines — car ce désert était dou­ble­ment pré­cieux, il don­nait la belle pierre sombre et il don­nait l’or. On mesure là une chose : les Égyp­tiens ne se conten­taient pas d’ex­ploi­ter ces gise­ments loin­tains, ils les car­to­gra­phiaient, ils les admi­nis­traient, ils y envoyaient des expé­di­tions orga­ni­sées comme des cam­pagnes mili­taires, avec leurs por­teurs d’eau, leurs appro­vi­sion­ne­ments, leurs chefs et leurs scribes. Aller cher­cher la pierre au fond du désert Orien­tal n’é­tait pas un tra­vail de car­rier mais une entre­prise d’É­tat, pla­ni­fiée depuis la val­lée, et dont le suc­cès repo­sait sur une logis­tique de l’eau et du ravi­taille­ment aus­si ten­due que celle d’une armée en campagne.

Mons Por­phy­rites et Mons Clau­dia­nus, l’empire dans le désert

Bien plus tard, quand l’É­gypte fut deve­nue une pro­vince romaine, ce même désert Orien­tal révé­la aux nou­veaux maîtres deux gise­ments qui allaient deve­nir par­mi les plus pres­ti­gieux de tout l’Em­pire, et dont l’ex­ploi­ta­tion reste l’un des cha­pitres les plus éton­nants de l’his­toire de la pierre. Le pre­mier est le Mons Por­phy­rites, la mon­tagne de por­phyre, où l’on extra­yait cette roche rouge pourpre mou­che­tée de blanc que les Romains ont éle­vée au rang de pierre impé­riale par excel­lence. Le por­phyre est dur, presque impos­sible à tra­vailler, d’un rouge sombre qui évoque le sang et la pourpre — la cou­leur du pou­voir — et l’on n’en trou­vait, dans tout le monde connu, qu’à cet endroit pré­cis du désert égyp­tien, une mon­tagne per­due à des jours de marche de la val­lée et de la mer. Que les empe­reurs aient jugé bon d’or­ga­ni­ser l’ex­trac­tion et le trans­port d’une pierre si dif­fi­cile, depuis un lieu si inac­ces­sible, dit tout du prix qu’ils atta­chaient à ce rouge : le por­phyre n’é­tait pas une pierre de construc­tion, c’é­tait un attri­but, une manière de maté­ria­li­ser dans la roche l’ex­clu­si­vi­té du pou­voir impé­rial. On en fit des colonnes, des vasques, des sar­co­phages d’empereurs, et sa rare­té fut si bien gar­dée qu’a­près l’An­ti­qui­té, la car­rière étant oubliée et son empla­ce­ment per­du, on ne sut plus pro­duire de por­phyre pen­dant plus de mille ans : on se conten­ta de décou­per et de rem­ployer, à l’in­fi­ni, les blocs antiques, comme si l’on pui­sait dans un stock que nul ne savait plus reconstituer.

Non loin de là s’ou­vrait le Mons Clau­dia­nus, où l’on extra­yait un gra­nite gris, mou­che­té, d’une grande dure­té, dont Rome fit un usage spec­ta­cu­laire : les colonnes mono­li­thiques du Pan­théon, ces fûts gris de qua­rante pieds de haut qui sou­tiennent le por­tique, viennent de ce désert égyp­tien, extraites là, des­cen­dues à dos d’hommes et de bêtes vers le Nil, embar­quées, trans­por­tées à tra­vers toute la Médi­ter­ra­née jus­qu’à Ostie, remon­tées jus­qu’à Rome. Le site du Mons Clau­dia­nus est aujourd’­hui l’un des mieux conser­vés qui soit, parce que le désert a tout figé : on y trouve encore le vil­lage des ouvriers, les rampes, les colonnes aban­don­nées en cours de trans­port, et sur­tout des mil­liers de tes­sons cou­verts d’ins­crip­tions — les ostra­ca — qui nous racontent la vie quo­ti­dienne de cette com­mu­nau­té per­due au bout du monde, les rations, les cor­vées, les lettres, les com­mandes. On y devine une popu­la­tion mêlée, des ouvriers qua­li­fiés, des sol­dats, des condam­nés, tout un petit monde tenu là par la seule volon­té impé­riale de tirer de cette mon­tagne un gra­nite dont Rome, à l’autre bout de la mer, n’a­vait aucun besoin vital et qu’elle vou­lait pour­tant, pour la seule rai­son qu’il était dif­fi­cile, loin­tain, et donc magnifique.

Grèce : le marbre et la lumière

Pas­ser de l’É­gypte à la Grèce, c’est chan­ger de pierre reine. L’É­gypte est le pays du cal­caire, du grès et du gra­nite ; la Grèce est le pays du marbre, et c’est là, dans les car­rières de l’At­tique et des Cyclades, que la pierre a pour la pre­mière fois été tra­vaillée non seule­ment comme maté­riau mais comme chair, comme sur­face capable de rete­nir la lumière et de rendre la peau, le pli du vête­ment, le muscle. Le marbre grec n’est pas une pierre par­mi d’autres : c’est le sup­port d’une civi­li­sa­tion qui a fait de la repré­sen­ta­tion du corps humain le centre de son art, et cela n’au­rait pas été pos­sible sans les gise­ments excep­tion­nels que le sol grec offrait.

Le Pen­té­lique, la car­rière au-des­sus d’Athènes

Le Par­thé­non est en marbre du Pen­té­lique, et le Pen­té­lique est une mon­tagne que l’on voit depuis l’A­cro­pole. C’est un fait qu’il faut lais­ser un ins­tant s’ins­tal­ler : le marbre dont sont faits les monu­ments les plus célèbres de l’Oc­ci­dent venait d’une car­rière située à une quin­zaine de kilo­mètres seule­ment du chan­tier, sur le flanc d’une mon­tagne visible depuis le site même où on l’a employé. La car­rière et le monu­ment se regar­daient. On extra­yait là-haut, sur les pentes du mont Pen­té­lique, un marbre blanc d’une qua­li­té rare, à grain fin, qui pré­sente une par­ti­cu­la­ri­té chi­mique remar­quable : il contient des traces de fer qui, sous l’ef­fet de l’oxy­da­tion, donnent au marbre expo­sé aux intem­pé­ries une patine dorée, chaude, miel­lée, si bien que les colonnes du Par­thé­non ne sont pas d’un blanc froid mais tirent, à cer­taines heures, vers l’ocre et le miel. Ce que la lumière fait au Par­thé­non, c’est la car­rière qui l’a ren­du pos­sible, par la pré­sence de ce fer dans la roche — et il y a là une leçon dis­crète sur la manière dont la géo­lo­gie d’un gise­ment se pro­longe, des mil­lé­naires plus tard, dans la cou­leur d’un monu­ment à l’heure du couchant.

Le trans­port du marbre pen­té­lique posait un pro­blème inverse de celui des obé­lisques égyp­tiens : il fal­lait des­cendre. La car­rière est en alti­tude, le chan­tier en contre­bas, et l’on avait amé­na­gé sur le flanc de la mon­tagne une voie de glis­se­ment, une rampe le long de laquelle on fai­sait des­cendre les blocs, rete­nus par des sys­tèmes de frei­nage, dont on voit encore les traces. Il n’y avait pas de fleuve ici, pas de barge, pas de crue sal­va­trice : seule­ment la pente, la trac­tion ani­male, et l’in­gé­nio­si­té de rampes et de traî­neaux. Les gra­dins d’ex­trac­tion du Pen­té­lique sont encore visibles, taillés dans le flanc de la mon­tagne comme un esca­lier de géant, et l’on y trouve, là aus­si, des blocs aban­don­nés, des amorces de colonnes res­tées sur place, tous ces témoins du tra­vail inter­rom­pu qui font d’une car­rière un lieu plus émou­vant, à sa manière, que le monu­ment achevé.

Paros, le marbre translucide

Il faut prendre la mer, gagner les Cyclades, abor­der l’île de Paros pour trou­ver l’autre grand marbre grec, celui que les sculp­teurs pré­fé­raient à tous les autres. Le marbre de Paros, le lych­ni­tès comme on l’ap­pe­lait — le marbre de la lampe — est un marbre d’une blan­cheur et d’une trans­lu­ci­di­té excep­tion­nelles, un marbre dans lequel la lumière pénètre de quelques mil­li­mètres avant d’être ren­voyée, ce qui donne aux sta­tues qui en sont faites cette qua­li­té de peau vivante, presque dia­phane, qu’au­cun autre marbre n’at­teint. Son nom même dit son étran­ge­té : on l’ex­tra­yait en gale­ries sou­ter­raines, à la lampe, dans le noir, parce que les meilleurs bancs se trou­vaient en pro­fon­deur — et il y a quelque chose de ver­ti­gi­neux dans l’i­dée de ces car­riers des­cen­dant sous terre, à la lumière trem­blante des lampes à huile, pour arra­cher à l’obs­cu­ri­té une pierre dont la ver­tu était pré­ci­sé­ment de cap­ter et de rendre la lumière.

Le marbre de Paros fut expor­té dans toute la Médi­ter­ra­née, non comme pierre de construc­tion — trop pré­cieux pour cela — mais comme maté­riau de sculp­ture, réser­vé aux sta­tues, aux reliefs, à ce qui devait être beau de près. C’est un pre­mier exemple de cette pierre de pres­tige qui voyage pour ce qu’elle est : on ne fait pas venir du marbre de Paros parce qu’on manque de pierre, on le fait venir parce qu’au­cune autre pierre ne rend la chair comme celle-ci, et le sculp­teur d’A­thènes ou de la loin­taine Sicile qui com­mande un bloc parien paie non le poids ni le trans­port mais la qua­li­té rare d’une matière qui n’existe qu’i­ci. La car­rière de Paros, dans ses gale­ries obs­cures, pro­dui­sait ain­si une pierre dont la des­ti­na­tion était de par­tir, de se dis­per­ser sur les rivages, de deve­nir, ailleurs, des dieux et des hommes de marbre.

L’Hy­mette, Naxos et les pierres discrètes

Autour de ces deux gloires, l’At­tique et les Cyclades offraient d’autres marbres, moins célèbres, aux usages plus modestes ou plus spé­cia­li­sés. L’Hy­mette, la mon­tagne qui borde Athènes au sud-est — celle dont le miel était répu­té — don­nait un marbre gris-bleu­té, vei­né, moins noble que le pen­té­lique, employé pour des usages cou­rants, des dal­lages, des archi­tec­tures secon­daires. Naxos, la plus grande des Cyclades, pro­dui­sait un marbre à gros grain, brillant, un peu rude, dont les Grecs archaïques firent pour­tant des colosses — on y voit encore, aban­don­nés dans les car­rières, des kou­roi géants res­tés cou­chés là où un défaut ou un acci­dent avait inter­rom­pu leur taille, ces sta­tues inache­vées qui sont, comme l’o­bé­lisque d’As­souan, les docu­ments les plus par­lants sur l’am­bi­tion et le risque du tra­vail de la pierre. Ces marbres secon­daires rap­pellent une chose que les grands monu­ments font oublier : la pierre de pres­tige, celle qui voyage et qu’on célèbre, ne repré­sente qu’une infime part de tout ce qui s’ex­tra­yait : l’im­mense majo­ri­té de la pierre antique était une pierre ordi­naire, locale, employée sans façon pour les besoins cou­rants d’une cité, et dont per­sonne n’a jamais son­gé à chan­ter la provenance.

Rome et l’I­ta­lie : du tuf local au marbre du monde

Rome pré­sente le cas le plus inté­res­sant, parce qu’on y voit, sur quelques siècles, une cité pas­ser d’un régime de la pierre à un autre, du tuf local aux marbres du monde entier, et parce que cette évo­lu­tion accom­pagne exac­te­ment la trans­for­ma­tion d’une ville en capi­tale d’empire. La pierre de Rome raconte l’his­toire de Rome.

Les tufs, la pierre des origines

La Rome des ori­gines, la Rome royale et répu­bli­caine, est une ville de tuf. Les col­lines sur les­quelles elle est bâtie sont d’o­ri­gine vol­ca­nique, et le sol livrait à ciel ouvert ou en gale­ries diverses varié­tés de tuf — cette roche tendre, légère, poreuse, facile à tailler, née des cendres des anciens vol­cans du Latium — que l’on désigne sous des noms comme le tuf de l’A­niene, le pepe­ri­no des monts Albains, le grot­ta oscu­ra. Ces pierres n’ont rien de noble : elles sont grises, ternes, elles s’ef­fritent, elles vieillissent mal. Mais elles étaient là, sous les pieds, dans les col­lines mêmes de la ville et à sa proche péri­phé­rie, et c’est avec elles qu’on a bâti la Rome pri­mi­tive, les pre­miers temples, les pre­mières murailles — la muraille dite ser­vienne, dont il reste des pans, est en grot­ta oscu­ra, extrait des car­rières que Rome contrô­lait au nord. Le tuf est la pierre de néces­si­té par excel­lence : on ne l’a pas choi­si, on l’a pris parce qu’il était là, et toute l’ar­chi­tec­ture des débuts porte la marque de cette contrainte géo­lo­gique, de cette obli­ga­tion de faire avec ce que le ter­rain vol­ca­nique du Latium offrait.

Tivo­li et le travertin

À une tren­taine de kilo­mètres de Rome, près de Tivo­li, les eaux char­gées de cal­caire d’an­ciennes sources ont dépo­sé, au fil des mil­lé­naires, une roche par­ti­cu­lière : le tra­ver­tin, ce cal­caire concré­tion­né, crème et beige, cri­blé de petites cavi­tés qui lui donnent son aspect recon­nais­sable. Le tra­ver­tin de Tivo­li — le lapis tibur­ti­nus qui a don­né son nom à la pierre — est plus dur, plus durable, plus beau que les tufs de la ville, et son exploi­ta­tion à grande échelle marque un pre­mier pas hors du stric­te­ment local : on va cher­cher un peu plus loin une pierre meilleure. C’est en tra­ver­tin qu’est bâti le Coli­sée, cette mon­tagne de pierre claire dont les arcades super­po­sées ont défi­ni pour des siècles l’i­dée même de l’ar­chi­tec­ture monu­men­tale. Le tra­ver­tin reste une pierre de la région romaine — Tivo­li n’est pas au bout du monde — mais il repré­sente déjà un choix, une pré­fé­rence, l’i­dée qu’on peut aller cher­cher, à por­tée rai­son­nable, une pierre plus digne du rang qu’on veut se don­ner. Entre le tuf pris sous les pieds et le tra­ver­tin extrait à trente kilo­mètres, il y a tout l’é­cart entre subir la géo­lo­gie et com­men­cer à la choisir.

Car­rare, le marbre de l’empire

Puis vient Auguste, et avec Auguste le marbre. La for­mule est célèbre — il aurait dit avoir trou­vé Rome de briques et l’a­voir lais­sée de marbre — et elle cor­res­pond à un fait maté­riel pré­cis : c’est sous Auguste que s’ouvrent véri­ta­ble­ment à grande échelle les car­rières de marbre blanc de Luni, dans les Alpes Apuanes de Tos­cane, ce marbre que l’on appel­le­ra plus tard le marbre de Car­rare et qui devien­dra, pour l’Oc­ci­dent, le marbre par excel­lence, celui de Michel-Ange et de tant d’autres. Jusque-là, Rome impor­tait son marbre blanc de Grèce, du Pen­té­lique ou des îles, à grands frais ; l’ex­ploi­ta­tion sys­té­ma­tique de Luni lui donne enfin un marbre blanc à elle, sur son propre sol, en quan­ti­té suf­fi­sante pour habiller une capi­tale. Les Alpes Apuanes, ces mon­tagnes qui dominent la côte tyr­rhé­nienne au nord de Pise, sont lit­té­ra­le­ment blanches de marbre — vues de loin, leurs som­mets semblent ennei­gés en plein été, tant les fronts de taille et les ébou­lis de déchets mar­mo­réens couvrent leurs flancs — et l’ex­ploi­ta­tion, com­men­cée sous Auguste, ne s’est jamais inter­rom­pue depuis, si bien que ces mon­tagnes portent, gra­vée sur deux mille ans, la trace conti­nue de l’ap­pé­tit occi­den­tal pour le marbre blanc.

Le marbre de Car­rare change d’é­chelle par rap­port à tout ce qui pré­cède : il n’est plus une pierre de pres­tige rare et loin­taine comme le por­phyre, ni une pierre locale de néces­si­té comme le tuf, mais une pierre de qua­li­té pro­duite en masse, à demeure, pour les besoins d’une capi­tale en expan­sion per­ma­nente. Des­cen­du des mon­tagnes par des rampes ver­ti­gi­neuses jus­qu’au petit port de Luni, embar­qué, dis­tri­bué dans tout l’Em­pire occi­den­tal, il inau­gure une logis­tique de la pierre à l’é­chelle indus­trielle qui pré­fi­gure ce que nous ver­rons à son som­met avec le marbre du Pro­con­nèse. Rome, en ouvrant Car­rare, ne se contente plus de cher­cher la belle pierre : elle orga­nise sa production.

Les marbres colo­rés, le monde appor­té à Rome

Mais l’his­toire de la pierre à Rome ne serait pas com­plète sans les marbres colo­rés, ces pierres venues des quatre coins de l’Em­pire que Rome a fait conver­ger vers elle comme un tro­phée géo­lo­gique. Le por­phyre rouge d’É­gypte, le gra­nite gris du Mons Clau­dia­nus, le marbre jaune de Numi­die, le marbre vei­né de vio­let de Phry­gie, le vert antique de Thes­sa­lie, le marbre blanc et noir, les brèches, les albâtres — Rome a ras­sem­blé dans ses monu­ments un échan­tillon­nage de toutes les belles pierres du monde connu, et cette col­lec­tion avait un sens poli­tique très clair. Faire venir à Rome, à grands frais, une colonne de por­phyre égyp­tien ou un fût de gra­nite du désert, c’é­tait rendre visible, dans la matière même du monu­ment, l’é­ten­due de la domi­na­tion romaine : chaque marbre colo­ré était un mor­ceau de pro­vince appor­té au centre, un frag­ment d’empire pétri­fié. Le pave­ment d’une salle romaine où alternent le jaune de Numi­die, le rouge d’É­gypte, le vert de Grèce et le blanc de Car­rare est une carte de l’Em­pire, une géo­gra­phie de la conquête tra­duite en pierre polie. On ne fai­sait pas venir ces marbres parce qu’on en man­quait — Car­rare suf­fi­sait ample­ment à bâtir — mais parce qu’ils disaient, mieux que tout dis­cours, l’u­ni­ver­sa­li­té du pou­voir romain.

Ana­to­lie : le marbre standardisé

L’A­sie Mineure — l’A­na­to­lie — fut, sous l’Em­pire romain puis sous Byzance, la région des grandes car­rières impé­riales de marbre, celles où l’or­ga­ni­sa­tion de l’ex­trac­tion attei­gnit un degré de sophis­ti­ca­tion qui annonce l’in­dus­trie moderne. C’est ici, plus que par­tout ailleurs, qu’ap­pa­raît clai­re­ment ce troi­sième régime de la pierre dont il faut suivre l’é­mer­gence : ni la pierre de néces­si­té locale, ni la pierre de pres­tige unique, mais la pierre stan­dar­di­sée, pro­duite en série, expé­diée en blocs à demi finis vers des mar­chés loin­tains selon une logique de pro­duc­tion de masse.

Le Pro­con­nèse, la carrière-usine

Dans la mer de Mar­ma­ra, cette petite mer inté­rieure qui sépare la Médi­ter­ra­née de la mer Noire, une île — le Pro­con­nèse, aujourd’­hui Mar­ma­ra, qui a don­né son nom à la mer et, par elle, au mot marbre lui-même dans cer­taines langues — était presque entiè­re­ment consti­tuée d’un marbre gris-bleu vei­né, d’une qua­li­té hon­nête sans être excep­tion­nelle, mais dis­po­nible en quan­ti­tés qua­si illi­mi­tées et, sur­tout, situé au bord de l’eau. Cette conjonc­tion — un gise­ment immense et un accès mari­time direct — fit du Pro­con­nèse la plus grande car­rière de l’An­ti­qui­té tar­dive, une véri­table usine à ciel ouvert dont la pro­duc­tion ali­men­tait tout l’O­rient romain et byzantin.

Ce qui dis­tingue le Pro­con­nèse, c’est le mode de pro­duc­tion. On n’y extra­yait pas des blocs à la com­mande, taillés sur mesure pour tel ou tel monu­ment : on y pro­dui­sait en série des élé­ments archi­tec­tu­raux stan­dar­di­sés — cha­pi­teaux ébau­chés, fûts de colonnes, sar­co­phages à demi creu­sés, plaques de revê­te­ment — que l’on expor­tait à l’é­tat semi-fini, à charge pour l’a­te­lier des­ti­na­taire de les ache­ver selon ses besoins. C’est une révo­lu­tion invi­sible : la car­rière du Pro­con­nèse ne four­nit plus une pierre, elle four­nit un pro­duit, pré­for­mé, cali­bré, prêt à être fini n’im­porte où dans le monde byzan­tin. Un sar­co­phage pro­con­né­sien à demi ébau­ché pou­vait être expé­dié vers un port loin­tain et n’y rece­voir sa déco­ra­tion qu’à l’ar­ri­vée, en fonc­tion du client — exac­te­ment la logique d’une pro­duc­tion stan­dar­di­sée qui délo­ca­lise la fini­tion. On a retrou­vé, un peu par­tout dans le bas­sin orien­tal et jus­qu’au fond des mers dans les épaves de navires cou­lés avec leur car­gai­son, ces élé­ments pro­con­né­siens à demi finis, ces cha­pi­teaux ébau­chés qui n’at­tei­gnirent jamais leur des­ti­na­tion, et qui docu­mentent mieux qu’au­cun texte la nature indus­trielle de cette production.

C’est ce marbre gris-bleu du Pro­con­nèse qui revêt une grande part de Sainte-Sophie à Constan­ti­nople : les colonnes, les plaques de pla­cage aux veines assem­blées en miroir, tout ce jeu de sur­faces mar­brées qui fait la splen­deur de l’in­té­rieur de la basi­lique de Jus­ti­nien puise lar­ge­ment dans les car­rières de l’île voi­sine, à quelques heures de navi­ga­tion à peine. La proxi­mi­té entre la car­rière du Pro­con­nèse et la capi­tale byzan­tine — une petite tra­ver­sée de la mer de Mar­ma­ra — explique en par­tie l’am­pleur de l’ex­ploi­ta­tion : Constan­ti­nople avait sous la main, à por­tée de barge, une réserve de marbre qua­si inépui­sable, et elle en a usé sans comp­ter, pour ses églises, ses palais, ses colonnes hono­ri­fiques. Le Pro­con­nèse est le cas où la géo­gra­phie, l’é­chelle du gise­ment et l’or­ga­ni­sa­tion de la pro­duc­tion se conjuguent pour pro­duire quelque chose de radi­ca­le­ment nou­veau : une pierre non plus rare et char­gée de sens, mais abon­dante, cali­brée, presque ano­nyme, la pierre d’un empire qui bâtit beau­coup et vite.

Doci­mium, le marbre pourpre de Phrygie

Au cœur de l’A­na­to­lie, loin des côtes cette fois, à Doci­mium en Phry­gie, on extra­yait un marbre d’une tout autre nature : le pavo­naz­zet­to, un marbre blanc tra­ver­sé de veines vio­lettes et pourpres, d’un effet spec­ta­cu­laire, que les Romains clas­saient par­mi les marbres les plus pré­cieux. Son nom moderne — qui évoque la queue du paon — dit assez l’é­clat de ses veines colo­rées. Contrai­re­ment au Pro­con­nèse, Doci­mium n’é­tait pas au bord de l’eau : la car­rière se trouve à l’in­té­rieur des terres, sur le haut pla­teau ana­to­lien, et le trans­port de ses blocs jus­qu’à la mer, puis par mer jus­qu’à Rome, repré­sen­tait un effort et un coût consi­dé­rables — ce qui, pré­ci­sé­ment, clas­sait le pavo­naz­zet­to par­mi les pierres de pres­tige, celles dont la valeur tient en par­tie à la dif­fi­cul­té de leur ache­mi­ne­ment. On retrouve ici la logique du por­phyre égyp­tien : plus une belle pierre vient de loin et coûte cher à trans­por­ter, plus elle dit le pou­voir de celui qui peut se l’of­frir. Doci­mium était une car­rière impé­riale, exploi­tée direc­te­ment pour le compte de l’empereur, et son marbre vei­né de pourpre habillait les monu­ments les plus pres­ti­gieux de Rome, appor­tant dans la capi­tale, avec sa cou­leur presque royale, un peu de l’exo­tisme du pla­teau phrygien.

La coexis­tence, dans une même région, du Pro­con­nèse indus­triel et du Doci­mium pres­ti­gieux montre bien que ces régimes de la pierre ne se suc­cèdent pas sim­ple­ment dans le temps mais coexistent dans l’es­pace : au même moment, l’A­na­to­lie expor­tait le marbre banal et cali­bré de son île de Mar­ma­ra et le marbre rare et coû­teux de son pla­teau inté­rieur, l’un pour bâtir en masse, l’autre pour signi­fier le rang — et un même chan­tier impé­rial pou­vait employer les deux, le pro­con­né­sien pour la struc­ture, le pavo­naz­zet­to pour l’or­ne­ment précieux.

Afrique du Nord : le marbre jaune de Numidie

Sur les hauts pla­teaux de ce qui est aujourd’­hui la Tuni­sie, près de l’an­tique Simit­thus — Chem­tou —, une col­line entière était consti­tuée d’un marbre jaune d’or, vei­né de rose et de rouge, que les Romains nom­maient le marbre de Numi­die et que les mar­chands appe­laient le gial­lo anti­co, le jaune antique. C’est l’un des plus beaux marbres colo­rés de toute l’An­ti­qui­té, une pierre solaire, chaude, dont la cou­leur allait du jaune pâle au jaune pro­fond vei­né de pourpre, et qui fut si pri­sée à Rome qu’on l’employa dans les monu­ments les plus pres­ti­gieux, du pave­ment des grandes salles aux colonnes des temples.

La car­rière de Chem­tou a ceci de remar­quable qu’elle nous est par­ti­cu­liè­re­ment bien connue, parce que le site a été fouillé en détail et qu’il conserve, autour de la col­line exploi­tée, tout l’ap­pa­reil de l’ex­trac­tion romaine : les fronts de taille, les rampes, les zones de sto­ckage, et sur­tout un camp où tra­vaillait une main-d’œuvre en par­tie com­po­sée de condam­nés, car le tra­vail de la car­rière — dur, dan­ge­reux, épui­sant — était l’une des peines aux­quelles Rome condam­nait ses réprou­vés. Envoyé à la car­rière : la for­mule était une condam­na­tion, et der­rière la beau­té dorée du gial­lo anti­co qui orne les palais de Rome, il faut savoir lire le tra­vail for­cé de ceux qui l’ar­ra­chaient à la col­line numide sous le soleil d’A­frique. Cette dimen­sion-là, la car­rière la porte comme le monu­ment ne la porte jamais : le monu­ment ache­vé efface la main-d’œuvre, lisse l’ef­fort, tan­dis que la car­rière, avec ses bara­que­ments, ses ins­crip­tions, ses gra­dins taillés à la sueur des condam­nés, garde la mémoire du prix humain de la belle pierre.

Le gial­lo anti­co voya­geait de Chem­tou vers la côte, était embar­qué à Tha­bra­ca — l’ac­tuelle Tabar­ka — et tra­ver­sait la Médi­ter­ra­née jus­qu’à Rome, encore une fois selon cette logique du marbre de pres­tige qui par­court des cen­taines de milles marins pour sa seule cou­leur. Numi­die, Égypte, Phry­gie, Grèce : les belles pierres colo­rées de Rome des­sinent une géo­gra­phie pré­cise du pres­tige, une carte des lieux loin­tains d’où l’on fai­sait venir, à grands frais, de quoi éblouir dans la capi­tale — et cha­cune de ces car­rières, à Chem­tou comme au Mons Por­phy­rites, fut un lieu de labeur au bout du monde dont la pro­duc­tion entière était des­ti­née à par­tir, à quit­ter le sol qui l’a­vait pro­duite pour aller signi­fier, ailleurs, la puis­sance de ceux qui n’y avaient jamais mis les pieds.

Levant : le cal­caire et le colossal

Il faut finir à l’est, sur les rivages du Levant, où la pierre reprend un carac­tère plus local mais atteint des dimen­sions qui défient l’en­ten­de­ment. Ici, pas de marbre pré­cieux expor­té au loin : le Levant est un pays de cal­caire, une pierre hon­nête, pré­sente en abon­dance, dont on a fait un usage local — mais un usage qui, à Baal­bek, a pro­duit les plus grands blocs de pierre jamais taillés et dépla­cés par l’homme.

Baal­bek, la démesure

Dans la plaine de la Bekaa, au Liban, le sanc­tuaire romain de Baal­bek — l’an­tique Hélio­po­lis — pré­sente un fait qui a nour­ri des siècles de spé­cu­la­tions : le podium du temple de Jupi­ter com­porte, à sa base, trois blocs de cal­caire d’une taille inouïe, le Tri­li­thon, cha­cun pesant envi­ron huit cents tonnes, mis en place à plu­sieurs mètres de hau­teur. Com­ment a‑t-on pu extraire, dépla­cer, puis sur­éle­ver des blocs de ce poids ? La ques­tion a nour­ri toutes les rêve­ries, des plus sérieuses aux plus folles, et l’on com­prend le ver­tige devant ces trois pierres : rien, dans l’i­dée qu’on se fait des moyens antiques, ne semble à la mesure de tels blocs.

La réponse, comme sou­vent, est dans la car­rière. Elle est là, à quelques cen­taines de mètres du temple, en contre­bas, et l’on y trouve — res­tés sur place — d’autres blocs de cette taille, dont le fameux Hajar al-Hibla, la pierre de la femme enceinte, un mono­lithe de plus de mille tonnes encore atta­ché à la roche mère par un côté, et deux autres, décou­verts plus récem­ment, plus énormes encore. Ces géants aban­don­nés dans la car­rière de Baal­bek règlent en par­tie l’é­nigme : ils montrent que les Romains extra­yaient ces blocs sur place, tout près du chan­tier, pré­ci­sé­ment pour n’a­voir à les dépla­cer que sur une courte dis­tance et en des­cente, du niveau de la car­rière vers le podium en contre­bas. La déme­sure des blocs n’é­tait pos­sible que parce que la car­rière était juste là, à côté, en sur­plomb — c’est la proxi­mi­té qui rend le colos­sal envi­sa­geable. Éloi­gnez la car­rière de quelques kilo­mètres, et jamais on n’au­rait osé des blocs de huit cents tonnes ; c’est parce que la belle assise de cal­caire affleu­rait à deux pas du temple, un peu plus haut que lui, que les archi­tectes romains ont pu se per­mettre cette sur­en­chère, cette volon­té d’employer les plus gros blocs pos­sibles pour asseoir le temple sur un socle qui défiât les siècles. La car­rière de Baal­bek est le lieu où se lit le mieux cette véri­té toute simple : la géo­gra­phie de la pierre com­mande l’au­dace de l’ar­chi­tec­ture, et le colos­sal n’est jamais que la ren­contre d’une bonne pierre et de sa proxi­mi­té au chantier.

Jéru­sa­lem, la pierre de la ville

Il faut finir par Jéru­sa­lem, où la pierre n’a pas la déme­sure de Baal­bek mais où elle est plus qu’ailleurs iden­ti­fiée à la ville elle-même. Jéru­sa­lem est bâtie en cal­caire de Jéru­sa­lem, cette pierre blonde et dorée, extraite des col­lines de Judée sur les­quelles et autour des­quelles la ville s’est construite, et dont la cou­leur chaude, qui prend le soleil cou­chant, est deve­nue indis­so­ciable de l’i­mage de la ville sainte. Le grand œuvre de la pierre à Jéru­sa­lem, ce sont les sub­struc­tions du Second Temple, l’es­pla­nade colos­sale qu’­Hé­rode fit construire pour por­ter le sanc­tuaire, dont le Mur occi­den­tal — le Mur des Lamen­ta­tions — n’est qu’un pan de sou­tè­ne­ment. Les assises héro­diennes de ce mur sont faites de blocs de cal­caire local d’une taille consi­dé­rable, ajus­tés au mil­li­mètre sans mor­tier, avec ce bos­sage carac­té­ris­tique — le pour­tour taillé net enca­drant un centre en relief — qui signe l’ar­chi­tec­ture d’Hé­rode. La pierre venait des car­rières mêmes de la ville, à quelques cen­taines de mètres, extraite du cal­caire des col­lines de Judée, et l’on peut encore voir, sous la ville moderne, dans les car­rières sou­ter­raines qu’on appelle par­fois la caverne de Sédé­cias, l’im­mense salle d’où l’on tirait la pierre du Temple.

À Jéru­sa­lem, la pierre est locale au sens le plus fort : elle n’est pas seule­ment extraite à proxi­mi­té, elle est la ville, elle en donne la cou­leur, elle en consti­tue à la fois le sol, les fon­da­tions et les murs, si bien que la cité et sa car­rière ne font qu’un — on bâtis­sait Jéru­sa­lem avec Jéru­sa­lem, avec le cal­caire même des col­lines sur les­quelles elle s’é­le­vait. Il y a là une forme de coïn­ci­dence par­faite entre le lieu et sa matière, une iden­ti­té de la ville et de sa pierre qui contraste avec toute l’his­toire du marbre voya­geur : à l’autre extré­mi­té du spectre du por­phyre égyp­tien appor­té à Rome, Jéru­sa­lem incarne la pierre de néces­si­té por­tée à son point d’ac­com­plis­se­ment, la pierre si inti­me­ment liée à son lieu qu’elle en devient le nom, la cou­leur et l’âme.

La mémoire des carrières

Il reste, au terme de ce par­cours, à mesu­rer l’é­cart entre les trois gestes qui com­mandent toute cette his­toire. Le pre­mier, le plus ancien et le plus uni­ver­sel, c’est le geste de néces­si­té : on bâtit avec ce que le sol offre, on prend le tuf sous les col­lines de Rome, le cal­caire des pla­teaux de Judée, le grès du défi­lé de Gebel Sil­si­leh, parce que ces pierres sont là et que le poids énorme de la pierre de construc­tion rend tout trans­port loin­tain dérai­son­nable. C’est le régime domi­nant, celui qui a bâti l’im­mense majo­ri­té de tout ce qui fut jamais construit, et il obéit à une loi simple : la géo­lo­gie locale décide de l’ar­chi­tec­ture, et le bâtis­seur com­pose avec ce que la terre lui donne sous les pieds.

Le second geste, plus tar­dif et plus rare, c’est le geste de pres­tige : on va cher­cher au loin, à grands frais, une pierre dont on n’a nul besoin maté­riel, mais qui dit quelque chose — le por­phyre rouge du désert égyp­tien, le pavo­naz­zet­to vio­let de Phry­gie, le gial­lo anti­co doré de Numi­die, tous ces marbres colo­rés que Rome fai­sait conver­ger vers elle depuis les confins de l’Em­pire. Ces pierres-là ne sont pas des maté­riaux, ce sont des signes ; leur valeur tient pré­ci­sé­ment à ce qu’elles coûtent, à ce qu’elles viennent de loin, à ce que les pos­sé­der sup­pose un pou­voir capable d’or­ga­ni­ser leur extrac­tion dans des déserts inac­ces­sibles et leur trans­port sur des cen­taines de milles marins. Le marbre colo­ré d’une salle romaine est une carte de la domi­na­tion, un mor­ceau de chaque pro­vince appor­té au centre, et der­rière l’é­clat de ces pierres il y a tou­jours, tapi, le tra­vail for­cé de ceux qui les arra­chaient au sol, les condam­nés de Chem­tou, les ouvriers per­dus du Mons Claudianus.

Le troi­sième geste, enfin, le plus moderne dans son esprit, c’est le geste de pro­duc­tion : on orga­nise l’ex­trac­tion à l’é­chelle indus­trielle, on pro­duit en série des élé­ments cali­brés qu’on expé­die à demi finis vers des mar­chés loin­tains — le marbre gris du Pro­con­nèse, ses colonnes ébau­chées, ses sar­co­phages à moi­tié creu­sés, dis­tri­bués dans tout l’O­rient byzan­tin selon une logique qui n’est plus celle du tro­phée mais celle de la mar­chan­dise. Ce troi­sième régime annonce quelque chose de notre monde : la pierre y devient ano­nyme, cali­brée, déta­chée de son lieu d’o­ri­gine, pro­duit d’une chaîne dont la car­rière n’est plus que le pre­mier maillon.

Ce que ces car­rières gardent, dans leurs gra­dins aban­don­nés et leurs blocs res­tés cou­chés, c’est la trace de ces trois gestes et du tra­vail qui les a ren­dus pos­sibles — tra­vail qu’au­cun monu­ment ache­vé ne montre jamais. Le Par­thé­non ne dit rien des rampes du Pen­té­lique ni des blocs aban­don­nés sur ses gra­dins ; le Pan­théon ne dit rien du désert égyp­tien où ses colonnes furent extraites, ni des ostra­ca qui racontent la vie des ouvriers du Mons Clau­dia­nus ; le temple de Jupi­ter à Baal­bek ne dit rien du Hajar al-Hibla res­té cou­ché dans sa car­rière, ce frère man­qué du Tri­li­thon qui ne fut jamais posé. Aller à la car­rière plu­tôt qu’au monu­ment, c’est choi­sir l’en­vers de l’his­toire, le lieu de l’ef­fort et non celui du triomphe, la bles­sure ouverte au flanc de la col­line plu­tôt que la façade lisse offerte à l’ad­mi­ra­tion. Et l’on en revient avec cette convic­tion que le plus émou­vant, dans toute cette pierre, n’est pas ce qui fut ache­vé mais ce qui fut inter­rom­pu — l’o­bé­lisque fen­du d’As­souan, les kou­roi cou­chés de Naxos, les cha­pi­teaux à demi taillés dor­mant au fond de la mer de Mar­ma­ra, tous ces témoins du geste sus­pen­du qui, mieux que les monu­ments par­faits, nous rendent la pré­sence des hommes qui, un jour, sous le soleil, ont com­men­cé à sai­gner la montagne.

Read more
Les îles des Princes, l’ar­chi­pel des disgrâces

Les îles des Princes, l’ar­chi­pel des disgrâces

L’ar­chi­pel des disgrâces

Les îles des Princes

L’ar­chi­pel des disgrâces

Notes sur les Îles des Princes, de l’a­veu­gle­ment des empe­reurs à la fin des chevaux


Le fer­ry part de Kaba­taş et met une heure et demie à tra­ver­ser la mer de Mar­ma­ra, ce qui est peu pour chan­ger de monde. On laisse der­rière soi le tumulte d’Is­tan­bul, ses klaxons, ses seize mil­lions d’ha­bi­tants agglu­ti­nés sur deux conti­nents, et l’on avance vers un cha­pe­let de neuf îles cou­chées dans l’eau grise, dont quatre seule­ment se visitent : Kınalıa­da, Bur­ga­za­da, Hey­be­lia­da, Büyü­ka­da. Les Turcs les appellent Ada­lar, « les îles », ou Kızıl Ada­lar, « les îles rouges », à cause de la cou­leur fer­ru­gi­neuse de leur roche. Les Grecs disaient Prin­ki­po­ni­sia, les îles des Princes. Le nom est trom­peur, comme presque tout ici. Il évoque une vil­lé­gia­ture, un lieu de plai­sance, des noces de pêcheurs et des glaces à la rose. Il désigne d’a­bord un sys­tème d’é­li­mi­na­tion poli­tique qui a fonc­tion­né, avec la régu­la­ri­té d’une hor­loge et la dou­ceur feu­trée d’un couvent, pen­dant près de mille ans.

On approche de Büyü­ka­da, la plus grande, et l’on voit d’a­bord les pins. Ils dévalent les deux col­lines de l’île jus­qu’à la mer, sombres, rési­neux, dans une immo­bi­li­té médi­ter­ra­néenne qui donne au pre­mier regard l’im­pres­sion d’un para­dis sans his­toire. Puis on dis­tingue les demeures de bois, les grandes vil­las fin-de-siècle aux véran­das ajou­rées, aux bal­cons de den­telle, peintes de blancs fanés et de bleus déla­vés, et l’on se dit que rien de grave n’a jamais pu se pas­ser dans un décor pareil. C’est exac­te­ment l’er­reur que Byzance avait besoin qu’on com­mette. Les îles ont été choi­sies parce qu’elles étaient belles, proches et silen­cieuses — assez proches de la capi­tale pour qu’on puisse y sur­veiller ceux qu’on y envoyait, assez loin pour qu’ils cessent d’exis­ter aux yeux du pou­voir, assez silen­cieuses pour qu’on n’y entende jamais rien. Un archi­pel n’est pas seule­ment un lieu. C’est un ins­tru­ment. Celui-ci ser­vait à faire dis­pa­raître les gens sans les tuer, ce qui à Constan­ti­nople pas­sait pour une forme de clémence.

L’art byzan­tin de la disparition

Il faut com­prendre l’é­co­no­mie morale de l’Em­pire d’O­rient pour sai­sir ce que ces îles ont abri­té. À Constan­ti­nople, tuer un empe­reur, une impé­ra­trice, un patriarche, un géné­ral trop popu­laire, posait un pro­blème théo­lo­gique autant que poli­tique. Ver­ser le sang d’un oint du Sei­gneur, c’é­tait s’ex­po­ser à la dam­na­tion et four­nir un mar­tyr à ses par­ti­sans. L’Em­pire chré­tien avait donc inven­té, ou per­fec­tion­né, une gamme de peines inter­mé­diaires qui neu­tra­li­saient un rival sans l’en­voyer direc­te­ment à la tombe. On pou­vait le ton­su­rer de force, c’est-à-dire le faire moine : un moine ne règne pas, un moine a renon­cé au monde, et l’on obte­nait ain­si une abdi­ca­tion dégui­sée en voca­tion. On pou­vait lui cou­per le nez — la rhi­no­to­mie —, muti­la­tion qui suf­fi­sait long­temps à rendre inéli­gible au trône, l’empereur devant être phy­si­que­ment intègre pour incar­ner l’in­té­gri­té de l’É­tat. Et quand cela ne suf­fi­sait plus, quand un empe­reur au nez cou­pé reve­nait quand même reprendre le pou­voir, comme le fit Jus­ti­nien II avec un appen­dice d’or, on pas­sait à la mesure supé­rieure : l’aveuglement.

Aveu­gler était l’é­lé­gance suprême du sys­tème. Un aveugle ne peut plus régner, mais il conti­nue de vivre, de prier, de vieillir dans un monas­tère ; on n’a donc pas tué, on a seule­ment fer­mé une porte. La tech­nique était codi­fiée : le fer rouge, le vinaigre bouillant ver­sé dans les orbites, ou la lame pas­sée sur les yeux avec une pré­ci­sion de chi­rur­gien selon qu’on vou­lait ou non lais­ser une chance de sur­vie. Cer­tains en mou­raient, ce qui arran­geait tout le monde et per­met­tait de plai­der l’ac­ci­dent. D’autres sur­vi­vaient des décen­nies, sil­houettes tâton­nantes dans les cel­lules des îles, anciens maîtres du monde réduits à écou­ter le bruit de la mer.

Et c’est là que l’ar­chi­pel entre en scène. Une fois ton­su­ré, muti­lé ou aveu­glé, où mettre l’en­com­brant ? On l’en­voyait sur les îles, dans l’un des cou­vents ou des monas­tères qui les cou­vraient. Le monas­tère est le rouage cen­tral de cette méca­nique : il est à la fois pri­son et sanc­tuaire, geôle et hos­pice, lieu de rédemp­tion affi­ché et de séques­tra­tion réelle. On n’emprisonnait pas un empe­reur déchu, on l’« invi­tait à la vie contem­pla­tive ». Le voca­bu­laire est essen­tiel. Toute la vio­lence de Byzance passe par cet euphé­misme monas­tique qui trans­forme la relé­ga­tion en retraite spi­ri­tuelle et le meurtre poli­tique en salut de l’âme. Sur les Îles des Princes, on ne condam­nait per­sonne. On offrait le silence, les pins et Dieu. C’é­tait une condam­na­tion quand même.

Un couvent pour cinq impératrices

Sur Büyü­ka­da, la plus grande île, se dres­sait un couvent qui reçut à lui seul cinq impé­ra­trices tom­bées : Irène, Euphro­syne, Théo­pha­no, Zoé, Anne Dalas­sène. Cinq femmes qui avaient tenu, cha­cune à son heure, le fil du plus vieil empire chré­tien, et qu’on avait fait pas­ser, l’une après l’autre, du palais sacré à la cel­lule au bord de l’eau. On aime­rait pou­voir mar­cher jus­qu’à ce couvent ; il n’en reste presque rien, quelques pierres reprises par d’autres bâti­ments, la mémoire d’un empla­ce­ment. Mais le nom a sur­vé­cu à l’é­di­fice, et le nom suf­fit à peu­pler la col­line de fan­tômes couronnés.

De toutes ces relé­guées, la plus ver­ti­gi­neuse est Irène l’A­thé­nienne, parce qu’elle referme sur elle-même le cercle de la cruau­té byzan­tine avec une per­fec­tion presque géo­mé­trique. Orphe­line grecque d’A­thènes, mariée à quinze ou dix-sept ans à l’hé­ri­tier du trône, veuve, régente, elle finit par régner seule — pre­mière femme à por­ter le titre non pas d’im­pé­ra­trice consort mais d’empe­reur, au mas­cu­lin, auto­kra­tôr, ce qui à Byzance signi­fiait qu’on ne pou­vait déci­dé­ment pas conce­voir qu’une femme gou­ver­nât et qu’on pré­fé­rait la dégui­ser gram­ma­ti­ca­le­ment en homme. Elle était fer­vente, pieuse, elle réta­blit le culte des icônes que les ico­no­clastes avaient inter­dit, elle convo­qua le concile de Nicée de 787, et pour cette œuvre l’É­glise ortho­doxe grecque l’a faite sainte. Sa fête tombe le 9 août.

Ce que l’É­glise men­tionne moins volon­tiers, c’est com­ment cette sainte a conser­vé son trône. Son fils, Constan­tin VI, deve­nu adulte, pré­ten­dait régner seul, comme c’é­tait son droit. Elle orga­ni­sa contre lui une cam­pagne patiente, le fit arrê­ter par ses propres par­ti­sans, et don­na l’ordre qu’on lui cre­vât les yeux. On l’a­veu­gla dans la chambre de por­phyre où il était né, en 797, avec une bru­ta­li­té cal­cu­lée pour qu’il en mou­rût — et il en mou­rut, quelques jours ou quelques semaines plus tard, per­sonne n’a jamais vou­lu être pré­cis. Irène avait fait aveu­gler son enfant pour conti­nuer de régner. C’est l’un des actes les plus noirs de l’his­toire byzan­tine, et il fut com­mis par une future sainte, ce qui dit assez la dis­tance entre la sain­te­té offi­cielle et la véri­té des cou­loirs du palais.

Cinq ans plus tard, la roue tourne. En 802, son ministre des Finances, un cer­tain Nicé­phore, mène un coup d’É­tat. Irène ne résiste pas — peut-être pour sau­ver sa vie, peut-être par une las­si­tude qu’on ne sau­ra jamais. On la dépose. Et on l’en­voie sur Prin­ki­po, dans un couvent. Le détail qu’il faut savou­rer, si l’on ose ce mot devant tant de mal­heur, c’est que ce couvent, elle l’a­vait elle-même fon­dé, du temps de sa splen­deur, par pié­té. Elle est donc relé­guée dans sa propre œuvre de dévo­tion, enfer­mée dans le monu­ment de sa foi, comme un archi­tecte muré dans sa cathé­drale. Le pou­voir byzan­tin avait ce sens du raffinement.

Elle n’y res­ta pas. On la soup­çon­na d’y com­plo­ter encore, et Nicé­phore, pru­dent, l’exi­la plus loin, à Les­bos, dans la mer Égée, hors de por­tée de tout retour. Là, la pre­mière femme à avoir régné seule sur l’Em­pire romain d’O­rient, celle qui avait négo­cié avec Char­le­magne et qu’on avait un moment son­gé à lui marier pour réunir les deux moi­tiés du monde chré­tien, fut réduite à filer la laine pour se nour­rir. Elle mou­rut le 9 août 803, moins d’un an après sa chute, dans une pau­vre­té dont les chro­ni­queurs ont peut-être exa­gé­ré la pro­fon­deur, mais qui des­sine de toute façon une déchéance sans appel. On la rame­na plus tard à Constan­ti­nople, ses osse­ments rapa­triés vers le monas­tère qu’elle avait fon­dé, comme si l’Em­pire, l’ayant tuée à petit feu, vou­lait ensuite se récon­ci­lier avec sa dépouille. C’est la logique entière de ces îles : d’a­bord la relé­ga­tion feu­trée, puis, quand il n’y a plus rien à craindre du mort, la récu­pé­ra­tion pieuse.

La méca­nique feutrée

Ce qui frappe, dans tous ces récits, c’est l’ab­sence de fra­cas. Rien ici ne res­semble à l’é­cha­faud de la place de Grève, aux exé­cu­tions publiques, aux têtes sur les piques. La vio­lence byzan­tine des îles est une vio­lence d’in­té­rieur, une vio­lence de cloître, qui se joue der­rière des murs blancs, sous des pins, dans le cla­po­tis. On n’en­tend pas les cris de Constan­tin qu’on aveugle : la chambre de por­phyre est loin, et de toute façon on n’é­crit ces choses qu’à mots cou­verts. On ne voit pas Irène filer sa laine à Les­bos : on l’ap­prend par une phrase de chro­ni­queur, glis­sée comme un remords. Le décor pai­sible n’est pas un contraste avec la vio­lence — il en est l’ins­tru­ment. La beau­té des îles fait par­tie du dis­po­si­tif. Elle endort, elle ras­sure, elle recouvre. On y envoie les gens pré­ci­sé­ment parce que le lieu ne res­semble pas à une pri­son, et qu’un exil qui ne res­semble pas à un exil ne sou­lève pas les foules.

Ce raf­fi­ne­ment dans l’ef­fa­ce­ment a une consé­quence trou­blante : ces îles n’ont presque pas de mémoire visible de ce qu’elles ont été. On peut y mar­cher une jour­née entière, mon­ter au monas­tère Saint-Georges au som­met de Büyü­ka­da, boire un thé sous la treille, redes­cendre par les che­mins de terre rouge, sans jamais croi­ser une plaque, un monu­ment, un signe qui dise : ici, on a effa­cé des empe­reurs. La vio­lence feu­trée a pro­duit un pay­sage amné­sique. Il faut appor­ter l’his­toire avec soi, dans un livre ou dans la tête, sinon les îles ne la rendent pas. Elles ont trop bien fait leur tra­vail de silence.

Le palais qui devint orphelinat

Passe le Moyen Âge, passe Byzance, passe la conquête otto­mane de 1453 qui fait de Constan­ti­nople Istan­bul sans chan­ger grand-chose au sta­tut des îles : elles res­tent une marge, un lieu de retrait, où l’on relègue encore, à l’oc­ca­sion, tel prince otto­man gênant. Puis, au XIXᵉ siècle, le décor bas­cule. Le vapeur rem­place la barque, la ligne régu­lière rap­proche les îles de la ville, et la bour­geoi­sie stam­bou­liote — grecque, armé­nienne, juive, levan­tine — se met à y bâtir des vil­las d’é­té. Les Îles des Princes deviennent une sta­tion bal­néaire, un lieu de bains, de bals et de flâ­ne­ries en calèche, l’exact envers de ce qu’elles avaient été. On y vient désor­mais pour vivre, non pour disparaître.

De cette époque de faste sub­siste, au som­met d’une des deux col­lines de Büyü­ka­da, le bâti­ment le plus stu­pé­fiant de l’ar­chi­pel, et le plus révé­la­teur de ses iro­nies super­po­sées. On l’a­per­çoit de loin : une immense construc­tion de bois à six étages, gris cendre, héris­sée de ran­gées de fenêtres aveugles, une falaise de planches posée sur la crête au milieu des pins. C’est le plus grand édi­fice en bois d’Eu­rope, le deuxième du monde. Il fut des­si­né en 1898 par l’ar­chi­tecte fran­co-otto­man Alexandre Val­lau­ry — le même qui bâtit tant de belles choses à Istan­bul — pour la Com­pa­gnie inter­na­tio­nale des wagons-lits, celle-là même qui fai­sait rou­ler l’O­rient-Express. L’i­dée était somp­tueuse : un palace, un casi­no, le Prin­ki­po Palace, où l’on aurait atti­ré les voya­geurs for­tu­nés de l’Oc­ci­dent venus goû­ter l’exo­tisme orien­tal au ter­mi­nus de la ligne mythique. On ima­gine les tapis, les lustres, les tables de jeu, les femmes en robe du soir sur les véran­das face à la mer.

Le casi­no n’ou­vrit jamais. Le sul­tan Abdül­ha­mid II, homme pieux et méfiant, grand ama­teur de police secrète mais enne­mi du jeu, refu­sa l’au­to­ri­sa­tion. Le palace res­ta vide. Et en 1903, l’é­pouse d’un riche ban­quier grec, Éle­ni Zari­fi, rache­ta l’é­di­fice et le don­na au Patriar­cat œcu­mé­nique de Constan­ti­nople, qui en fit un orphe­li­nat pour les enfants grecs ortho­doxes. Ain­si ce bâti­ment conçu pour le luxe et le vice devint-il, par un retour­ne­ment dont l’his­toire de ces îles a le secret, une mai­son d’en­fants per­dus. Pen­dant soixante et un ans, de 1903 à 1964, près de cinq mille huit cents orphe­lins y gran­dirent, répar­tis sur six étages, deux cent six chambres, avec sa cui­sine, sa biblio­thèque, son école, ses ate­liers. Un palace man­qué trans­for­mé en arche pour les aban­don­nés : on aime­rait s’en tenir là, à cette belle image de rachat.

Mais l’his­toire ne s’ar­rête pas là, et c’est ici qu’elle rejoint le fil sombre de l’archipel.

L’ef­fa­ce­ment des Grecs

Car l’or­phe­li­nat n’a pas fer­mé de vieillesse. Il a fer­mé en 1964, en pleine crise de Chypre, quand les rela­tions entre la Tur­quie et la Grèce se sont enve­ni­mées et que la mino­ri­té grecque d’Is­tan­bul est deve­nue, aux yeux de l’É­tat, une popu­la­tion sus­pecte à faire par­tir. Fer­mer l’or­phe­li­nat des enfants grecs, c’é­tait une manière par­mi d’autres de signi­fier à toute une com­mu­nau­té qu’elle n’a­vait plus d’a­ve­nir sur ces rives. Il faut rap­pe­ler ce qui pré­cède : dans la nuit du 6 au 7 sep­tembre 1955, un pogrom soi­gneu­se­ment orga­ni­sé s’é­tait abat­tu sur les Grecs d’Is­tan­bul, sac­ca­geant leurs bou­tiques, leurs églises, leurs mai­sons, en réponse à une fausse nou­velle pro­pa­gée à des­sein. Des mil­liers de com­merces détruits, des femmes agres­sées, des cime­tières pro­fa­nés, et le mes­sage lim­pide envoyé à une mino­ri­té pré­sente depuis deux mille ans : par­tez. Ils par­tirent. La com­mu­nau­té grecque de la ville, qui comp­tait plus de cent mille âmes, s’est réduite à quelques mil­liers, puis à quelques cen­taines de vieillards. Les îles, qui avaient été leur refuge d’é­té, se sont vidées de leurs Grecs comme le reste.

L’or­phe­li­nat, lui, a été confis­qué par l’É­tat turc en 1997, ren­du au Patriar­cat en 2010 sur déci­sion de la Cour euro­péenne des droits de l’homme, et depuis il pour­rit debout. On peut mon­ter jus­qu’à lui par un che­min qui grimpe une demi-heure entre les pins ; on ne peut pas entrer, une clô­ture ferme l’ac­cès. On tourne autour de cette immense car­casse de bois, on regarde à tra­vers le grillage les fenêtres cre­vées, les toits effon­drés, les plan­chers qui cèdent étage après étage sous le poids de l’eau et de l’ou­bli. Euro­pa Nos­tra l’a ins­crit en 2018 sur la liste des sept sites les plus mena­cés d’Eu­rope. Rien n’y a été fait depuis. Le plus grand bâti­ment de bois du conti­nent achève de s’af­fais­ser sur lui-même, dans un silence de fin du monde, et sa lente ago­nie dit tout ce qu’on ne trouve écrit nulle part sur ces îles : la dis­pa­ri­tion d’un peuple, trans­for­mée en ruine pit­to­resque pour randonneurs.

À une île de là, sur Hey­be­lia­da, que les Grecs appe­laient Hal­ki, la même plaie reste ouverte sous une autre forme. Au som­met d’une col­line boi­sée se dresse le monas­tère de la Sainte-Tri­ni­té, fon­dé au IXᵉ siècle par le patriarche Pho­tios, et le sémi­naire théo­lo­gique qui y fut éta­bli en 1844. Ce sémi­naire fut, pen­dant plus d’un siècle, la grande école de l’or­tho­doxie mon­diale : on y for­ma des patriarches, des évêques, des saints, on y réunit une biblio­thèque de plus de cent mille volumes. En 1971, une déci­sion de la Cour consti­tu­tion­nelle turque, inter­di­sant les éta­blis­se­ments pri­vés d’en­sei­gne­ment supé­rieur hors du contrôle de l’É­tat, for­ça sa fer­me­ture. Le pré­texte était juri­dique ; le fond était poli­tique, tis­sé de natio­na­lisme de guerre froide, de la ten­sion chy­priote et de la méfiance d’An­ka­ra envers un Patriar­cat per­çu comme un corps étran­ger. Depuis, l’é­cole est là, intacte, res­tau­rée, ses cou­loirs de marbre asti­qués, ses jar­dins recons­ti­tués, sa biblio­thèque en ordre — et vide. On l’en­tre­tient comme un mort qu’on maquille. Chaque pré­sident amé­ri­cain de pas­sage, Clin­ton, Oba­ma, en réclame la réou­ver­ture ; chaque som­met évoque le dos­sier ; en 2025 encore, on annon­çait la res­tau­ra­tion ache­vée et la réou­ver­ture « sur la table ». Le sémi­naire attend tou­jours sa licence d’ex­ploi­ta­tion. Il incarne mieux que tout autre lieu la manière dont ces îles ont fonc­tion­né à tra­vers les siècles : non par le mas­sacre spec­ta­cu­laire, mais par la fer­me­ture patiente, la porte close, l’exis­tence suspendue.

Le der­nier prince

Il fal­lait un athée pour renouer, au XXᵉ siècle, avec la vieille voca­tion des îles. En février 1929, un homme débarque à Istan­bul, expul­sé de l’U­nion sovié­tique par Sta­line, déchu de tout, dépouillé de la révo­lu­tion qu’il avait faite. Léon Trots­ky, orga­ni­sa­teur de l’Ar­mée rouge, vain­cu dans la lutte pour la suc­ces­sion de Lénine, arrive dans la ville avec sa femme Nata­lia et son fils. On l’ins­talle sur Büyü­ka­da. Il y res­te­ra quatre ans, de 1929 à 1933 — sa pre­mière sta­tion d’exil, avant le Dane­mark, la France, la Nor­vège et enfin le Mexique où un agent de Sta­line lui plan­te­ra un pio­let dans le crâne en 1940.

L’i­ro­nie est par­faite et ne demande aucun com­men­taire : le pou­voir sovié­tique, qui se croyait la table rase de l’his­toire, avait redé­cou­vert sans le savoir la fonc­tion mil­lé­naire des Îles des Princes. On y relé­guait les maîtres déchus depuis Byzance ; on y dépo­sa le maître déchu de la révo­lu­tion. Trots­ky, comme les empe­reurs aveu­glés, comme les impé­ra­trices filant la laine, fut envoyé dans ce décor de pins et d’eau pour ces­ser d’exis­ter aux yeux du monde sans qu’on eût à le tuer tout de suite. La seule dif­fé­rence est qu’il écri­vait. Dans sa mai­son de la ruelle Ham­lacı, il s’ins­tal­la un bureau au pre­mier étage, se fabri­qua une immense table avec des briques et des planches, et cou­vrit des mil­liers de pages — son His­toire de la révo­lu­tion russe est née là, sur une île où l’on ne parle pas sa langue, face à une mer qui ne lui ren­dait rien. Il pêchait aus­si, dit-on, avec un pêcheur grec du lieu, ce qui ajoute à la scène une touche presque bou­vié­riste, l’homme le plus recher­ché d’Eu­rope appre­nant à rele­ver les filets dans la Marmara.

La mai­son est là, elle aus­si. On peut y aller ; c’est une ruine. Les murs tiennent encore, mais le toit s’est effon­dré, la végé­ta­tion a pris, on cherche sous Google Maps « Tro­ç­ki Evi » pour la trou­ver et l’on tombe sur une car­casse ano­nyme au bout d’une venelle, sans musée, sans gar­dien, sans autre indi­ca­tion que le savoir qu’on a appor­té. Là encore, l’île n’a rien conser­vé volon­tai­re­ment. Elle a lais­sé le der­nier prince pour­rir avec les précédents.

La fin des chevaux

Il reste à racon­ter le cha­pitre le plus récent, et le plus étrange, de cette longue his­toire de morts feu­trées — celui où les vic­times ne sont plus des empe­reurs ni des révo­lu­tion­naires, mais des bêtes.

Pen­dant plus d’un siècle, on ne s’est dépla­cé sur les îles qu’en calèche. Les voi­tures à moteur y étant inter­dites, le fay­ton — la calèche à che­val — fut le seul moyen de trans­port, et l’i­mage même des Îles des Princes : le tou­riste calé sur la ban­quette, le cocher cla­quant les rênes, le trot régu­lier sur la route de terre rouge qui fait le tour de l’île. C’é­tait pit­to­resque, c’é­tait doux, c’é­tait le genre de scène qu’on met sur les cartes pos­tales. Sous la carte pos­tale, il y avait un abat­toir lent. Quinze cents che­vaux envi­ron tour­naient sur ces routes, exploi­tés jus­qu’à l’os, mal soi­gnés, sans cli­nique vété­ri­naire sur place. On estime qu’en­vi­ron quatre cents mou­raient chaque année, d’ac­ci­dents ou d’é­pui­se­ment ; l’es­pé­rance de vie d’un che­val de fay­ton était tom­bée à deux ans, contre vingt ou vingt-cinq pour un che­val trai­té en che­val. Le décor pai­sible repo­sait, une fois de plus, sur une vio­lence qu’on ne voyait pas — cette fois logée dans le trot même qui char­mait les visiteurs.

En décembre 2019, une épi­dé­mie de morve, cette mala­die ancienne et conta­gieuse, écla­ta sur Büyü­ka­da. Pour l’en­rayer, on abat­tit quatre-vingt-un che­vaux d’un coup. Le chiffre fit scan­dale. Les défen­seurs des ani­maux, qui dénon­çaient depuis des années le sort des bêtes de fay­ton, obtinrent enfin gain de cause : en 2020, la muni­ci­pa­li­té d’Is­tan­bul rache­ta les deux cent soixante-dix-sept licences de calèche et les che­vaux, inter­dit les fay­tons, et intro­dui­sit à leur place des véhi­cules élec­triques. Les cochers pro­tes­tèrent, les habi­tants s’in­di­gnèrent, les uns pleu­rant leur gagne-pain, les autres saluant la fin d’une cruau­té et la dis­pa­ri­tion de l’o­deur de crot­tin. En 2024, quand la muni­ci­pa­li­té vou­lut rem­pla­cer les petits véhi­cules élec­triques par des mini­bus de douze places, une nou­velle révolte écla­ta : les insu­laires bap­ti­sèrent ces engins « mons­trobüs », un avo­cat de Büyü­ka­da se cou­cha devant eux pour les blo­quer, huit mani­fes­tants furent arrê­tés le pre­mier jour. On se bat­tait désor­mais pour le silence de l’île comme on s’é­tait bat­tu, ailleurs, pour des causes plus vastes.

Il y a dans cette der­nière strate quelque chose qui résume l’ar­chi­pel entier. Depuis mille deux cents ans, ces îles consomment des corps. Elles ont consom­mé des empe­reurs, des impé­ra­trices, des patriarches, des orphe­lins, un peuple entier, un révo­lu­tion­naire, puis des mil­liers de che­vaux, et à chaque fois le décor est res­té le même — les pins, l’eau, la lumière, la dou­ceur — pen­dant que la vio­lence tra­vaillait des­sous, métho­dique et dis­crète. Les che­vaux sont les der­nières vic­times en date d’un lieu qui a tou­jours su faire mou­rir sans avoir l’air de rien.

La mémoire

Que reste-t-il, donc, quand on débarque aujourd’­hui ? Un décor et des ruines, et le savoir qu’on veut bien porter.

On des­cend du fer­ry au milieu d’une foule de Stam­bou­liotes venus fuir la cha­leur de la ville, familles avec gla­cières, cyclistes, amou­reux. On loue un vélo ou l’on monte dans une navette élec­trique qui glisse sans bruit sur l’an­cienne route des calèches. Il n’y a plus de che­vaux, plus d’o­deur, plus de cla­que­ment de sabots ; il y a le ron­ron­ne­ment dis­cret des moteurs et la voix des guides. On fait le tour de l’île, on passe devant les grandes vil­las de bois qui s’é­caillent dou­ce­ment, on lève les yeux vers l’or­phe­li­nat qui s’ef­fondre sur sa col­line, on peut, si on le veut, mar­cher jus­qu’à la mai­son de Trots­ky ou prendre le fer­ry pour Hey­be­lia­da et grim­per vers le sémi­naire mort. Rien ne vous y force. Rien ne vous l’in­dique vrai­ment. Les îles pro­posent un plai­sir de sur­face par­fai­te­ment hon­nête — la bai­gnade, le pois­son grillé au bord de l’eau, la mon­tée à pied jus­qu’au monas­tère Saint-Georges où l’on accroche des fils de vœux aux arbres — et gardent leur sous-sol pour ceux qui savent creuser.

C’est cette super­po­si­tion qui rend l’en­droit inépui­sable pour qui aime mar­cher dans l’his­toire. En haut de Büyü­ka­da, sous la treille du café qui domine la mer, on peut boire un thé exac­te­ment à l’en­droit où des impé­ra­trices déchues atten­daient la mort. La vue est la même qu’il y a douze siècles : la Mar­ma­ra, la ligne bleu­tée des autres îles, Istan­bul à l’ho­ri­zon comme une pro­messe et une menace. Irène a peut-être regar­dé ce même bleu en pen­sant à son fils aveu­glé et au trône per­du. Trots­ky l’a regar­dé en écri­vant l’his­toire de sa révo­lu­tion deve­nue orphe­line. Les orphe­lins grecs l’ont regar­dé depuis leurs dor­toirs avant qu’on les dis­perse. Le bleu n’a rien rete­nu de tout cela ; c’est un bleu inno­cent, et c’est bien le problème.

Les Îles des Princes ne portent pas le deuil de ce qu’elles ont abri­té. Elles ont été trop bien conçues pour cela : un lieu d’ef­fa­ce­ment ne sau­rait com­mé­mo­rer ce qu’il efface sans se tra­hir. Le voya­geur qui débarque aujourd’­hui avec sa ser­viette de plage tra­verse sans le savoir un cime­tière de puis­sances, un archi­pel où l’Em­pire romain d’O­rient, l’Em­pire otto­man, la Répu­blique turque et l’U­nion sovié­tique ont cha­cun dépo­sé leurs vain­cus, cha­cun croyant inven­ter une méthode neuve, cha­cun retrou­vant la même vieille recette : la beau­té comme geôle, la dou­ceur comme sen­tence, le silence comme der­nier mot. On rem­barque au cré­pus­cule, le fer­ry s’é­loigne, les pins noir­cissent contre le ciel, l’or­phe­li­nat n’est plus qu’une masse sombre sur sa crête. On se retourne une der­nière fois vers les neuf îles cou­chées dans l’eau, si pai­sibles, si tran­quilles, et l’on com­prend enfin pour­quoi elles sont si pai­sibles. Elles ont eu mille ans pour apprendre à se taire.

Read more
Volu­bi­lis, Rome au bout du Maroc

Volu­bi­lis, Rome au bout du Maroc

Volu­bi­lis

Rome au bout du Maroc

Volu­bi­lis, Rome au bout du Maroc

La route de Mek­nès à Volu­bi­lis ne pré­vient pas. On roule une tren­taine de kilo­mètres au nord de la ville impé­riale, entre des champs d’orge et des oli­viers ali­gnés comme une troupe au repos, et rien n’an­nonce que l’on approche d’un bout du monde. Puis la plaine se relève dou­ce­ment vers le mas­sif du Zerhoun, la terre passe du blond au roux, et sur un replat, à contre-jour, une ran­gée de colonnes se détache du ciel. Elles n’ont pas la solen­ni­té qu’on leur prête sur les cartes pos­tales. Elles res­semblent plu­tôt à une phrase inter­rom­pue, lais­sée là par quel­qu’un qui devait reve­nir la finir et n’est jamais revenu.

J’ar­rive en fin d’a­près-midi, l’heure où les guides rem­ballent et où les cars de Fès ont déjà repris la natio­nale. Le gar­dien du par­king som­nole sous un euca­lyp­tus. Un ven­deur de figues de Bar­ba­rie épluche ses fruits avec un cou­teau qui a beau­coup ser­vi, et il me les tend sans un mot, comme on tend le tabac. Au-delà de la bar­rière, le site s’ouvre sur une pente d’herbe rase où traînent des fûts de colonnes cou­chés, des seuils de portes, des mor­ceaux de cor­niche que per­sonne n’a pris la peine de redres­ser. Des cigognes ont construit leur nid en haut d’un cha­pi­teau ; elles claquent du bec dans le soir avec un bruit de cas­ta­gnettes, et ce bruit sec est la pre­mière chose qui vous entre vrai­ment dans le corps, ici, avant même les pierres.

Le nom du lieu est déjà un voyage. Les Romains l’ont appe­lé Volu­bi­lis, mot latin qui désigne ce qui tourne, ce qui s’en­roule, et aus­si une petite fleur grim­pante, le lise­ron. Mais les Romains n’ont fait que lati­ni­ser un mot plus ancien. Les Ber­bères disaient Oua­li­li, du nom du lau­rier-rose qui pousse en abon­dance le long de l’oued Khou­mane, en contre­bas. Deux langues, deux fleurs, et sous les deux la même racine tenace. Plus tard les Arabes réta­bli­ront Wali­la sur leurs pre­mières mon­naies, et les pay­sans du XIXe siècle, qui ne savaient plus rien de Rome, bap­ti­se­ront ces ruines Ksar Faraoun, le châ­teau de Pha­raon — car pour eux toute gran­deur englou­tie ne pou­vait venir que d’É­gypte, du fond des temps, d’un roi qu’on ne nomme plus. Le lieu a donc chan­gé de nom à chaque fois qu’il a chan­gé de maître, et à chaque fois le nom est res­té un peu, comme une couche de pein­ture qu’on recouvre sans jamais tout à fait la faire disparaître.

La route depuis Meknès

Il faut mar­cher len­te­ment, à Volu­bi­lis, parce que le sol lui-même est un texte. On avance sur des dalles qui ont por­té des san­dales, des sabots, des roues cer­clées de fer, et par endroits l’or­nière est encore là, creu­sée dans la pierre par le pas­sage patient des char­rettes. La grande artère, le decu­ma­nus maxi­mus, remonte tout droit de l’arc de triomphe à la porte de Tan­ger, et de part et d’autre s’a­lignent les façades des mai­sons de notables, réduites à hau­teur de genou, avec çà et là un seuil plus haut que les autres, un pas de porte usé en son milieu, la trace d’un gond. On enjambe des siècles sans y pen­ser. Un lézard file entre deux pierres. Le vent qui des­cend du Zerhoun sent la menthe sau­vage et la pous­sière chaude, et il faut un moment pour com­prendre que cette odeur-là, exac­te­ment, un mar­chand d’huile a dû la res­pi­rer un soir d’é­té il y a dix-huit cents ans, en fer­mant sa boutique.

L’arc de Cara­cal­la domine l’en­semble. On l’a rele­vé au siècle der­nier, un peu trop pro­pre­ment peut-être, et il a cette rai­deur des choses res­tau­rées qui ont per­du l’ha­bi­tude de vieillir. Il a été dres­sé en 217, par le gou­ver­neur de la pro­vince, en l’hon­neur de l’empereur Cara­cal­la et de sa mère Julia Dom­na — deux Syriens mon­tés sur le trône du monde, célé­brés ici, au der­nier confin occi­den­tal de l’empire, par une cité qui n’a­vait sans doute jamais vu l’un ni l’autre. C’est tout le ver­tige de Rome tenu dans un seul monu­ment : un arc bâti au bout du Maroc pour saluer une impé­ra­trice de Homs, sur ordre d’un fonc­tion­naire dont le nom ne dit plus rien à per­sonne. La dédi­cace par­lait de pié­té et de recon­nais­sance. L’an­née même où l’on gra­vait ces mots, Cara­cal­la était assas­si­né en Orient et sa mère se lais­sait mou­rir. L’arc, lui, ne l’a jamais su. Il conti­nue de saluer dans le vide, et une cigogne y a fait son nid.

Plus haut, le Capi­tole et la basi­lique forment le cœur civique de la ville. La basi­lique, avec sa double ran­gée de colonnes et ses absides, ser­vait de tri­bu­nal et de bourse ; c’est là qu’on plai­dait, qu’on signait, qu’on se que­rel­lait pour des ques­tions de bor­nage et d’hé­ri­tage, sous des voûtes qui ne sont plus que ciel. Le Capi­tole, temple de la triade — Jupi­ter, Junon, Minerve —, se dresse sur son podium au som­met d’un esca­lier que l’on gra­vit encore, et de là-haut, en se retour­nant, on embrasse toute la plaine du Rharb qui s’é­tire vers l’ouest jus­qu’à une ligne d’ho­ri­zon où l’on devine, sans le voir, l’At­lan­tique. C’est une vue de fin du monde connu. Der­rière, il n’y avait plus que des tri­bus insou­mises, des mon­tagnes, et cet océan que les Anciens tenaient pour la limite des choses vivables.

Le roi qui lisait le grec

Mais avant d’être romaine, Volu­bi­lis fut la ville d’un roi comme on n’en fait plus.

Il faut remon­ter aux der­nières convul­sions de la Répu­blique. Après la chute de Car­thage, Rome avait lais­sé sub­sis­ter au Magh­reb des royaumes clients, ces Numi­dies ber­bères dont les sou­ve­rains jouaient leur sur­vie sur le fil des alliances romaines. Le père, Juba Ier, avait misé sur Pom­pée contre César, et per­du ; vain­cu à Thap­sus, il s’é­tait don­né la mort. Son fils, un enfant de quatre ou cinq ans, fut emme­né à Rome et exhi­bé au triomphe de César, tout petit der­rière le char du vain­queur. On aurait pu le tuer. On l’é­le­va. Il gran­dit dans la mai­son de César, puis dans l’en­tou­rage d’Oc­ta­vie, la sœur d’Au­guste, au milieu des biblio­thèques et des maîtres grecs, et cet orphe­lin d’un roi afri­cain devint l’un des hommes les plus culti­vés de son siècle.

Juba II — c’est ain­si qu’on l’ap­pelle — fut un savant avant d’être un sou­ve­rain. Il écri­vit en grec des trai­tés de géo­gra­phie, d’his­toire, d’his­toire natu­relle ; il décri­vit l’A­ra­bie, l’A­frique, les sources du Nil, les pro­prié­tés des plantes ; il envoya une expé­di­tion aux Cana­ries, qu’il bap­ti­sa Îles For­tu­nées, et rap­por­ta de ces confins atlan­tiques la des­crip­tion d’un chien mons­trueux qui don­na, dit-on, son nom aux Cana­ries. Pline l’An­cien le cite à tout bout de champ. C’é­tait un roi de cabi­net, un éru­dit qu’Au­guste, en 25 avant notre ère, ins­tal­la sur le trône recons­ti­tué de Mau­ré­ta­nie — l’im­mense royaume qui cou­vrait le nord du Maroc actuel et une part de l’Al­gé­rie. Pour capi­tale, il choi­sit Cae­sa­rea, sur la côte, l’ac­tuelle Cher­chell. Mais Volu­bi­lis fut l’une de ses rési­dences, sa ville de l’in­té­rieur, au pied de ces col­lines fer­tiles où l’o­li­vier prospérait.

Et il ne régna pas seul. Auguste lui don­na pour épouse une femme dont le des­tin, à lui seul, contient tout un monde effon­dré : Cléo­pâtre Sélé­né, fille de Cléo­pâtre d’A­lexan­drie et de Marc Antoine. Elle avait un frère jumeau nom­mé Alexandre Hélios — le Soleil et la Lune, ain­si les avait vou­lus leur mère, qui pen­sait grand. À dix ans, orphe­line des deux plus célèbres sui­ci­dés de l’his­toire, elle avait été traî­née elle aus­si dans un triomphe romain, enchaî­née d’or devant la foule, puis recueillie et éle­vée par Octa­vie — la même Octa­vie, épouse tra­hie d’An­toine, qui éle­va sans un mot les enfants de la femme pour qui son mari l’a­vait quit­tée. Il faut s’ar­rê­ter un ins­tant là-des­sus. Dans la même mai­son romaine gran­dis­saient le fils du roi ber­bère vain­cu et la fille de la reine d’É­gypte vain­cue, deux enfants de la défaite, deux otages dorés, et Auguste eut l’i­dée de les marier et de leur don­ner un royaume à l’autre bout du monde connu. Ain­si la fille de Cléo­pâtre finit reine à Volu­bi­lis, au pied du Zerhoun, à des mil­liers de lieues du Nil, régnant sur des Ber­bères et des colons romains, frap­pant sa propre mon­naie où son pro­fil grec porte encore, sous la légende, le sou­ve­nir d’Alexandrie.

De leur fils, Pto­lé­mée, l’his­toire ne retien­dra qu’une fin. Deve­nu roi à son tour, « allié et ami du peuple romain », il eut le tort de sur­vivre à son uti­li­té. On raconte que Cali­gu­la, le voyant paraître aux jeux dans un man­teau de pourpre qui éclip­sa le sien, en conçut une jalou­sie mor­telle. Il le fit assas­si­ner en l’an 40. C’é­tait la fin des rois. La mort de Pto­lé­mée déclen­cha la révolte d’un de ses affran­chis, Aede­mon, et il fal­lut trois légions pour en venir à bout. Volu­bi­lis, elle, choi­sit Rome. Elle se ran­gea du côté des légions, en paya le prix du sang, et en fut récom­pen­sée : Claude en fit un muni­cipe, ses habi­tants reçurent la citoyen­ne­té, et le royaume dis­pa­ru fut cou­pé en deux pro­vinces. La par­tie occi­den­tale devint la Mau­ré­ta­nie Tin­gi­tane, du nom de Tin­gi, Tan­ger. Volu­bi­lis en fut l’une des grandes villes inté­rieures, et le fanal romain le plus avan­cé vers le couchant.

Les pres­soirs et les dieux

D’où venait la for­tune de tout cela ? De l’huile. On l’ou­blie devant la beau­té des mosaïques, mais Volu­bi­lis fut d’a­bord une ville qui pres­sait des olives, et qui les pres­sait par mil­liers de litres. Les fouilles ont déga­gé plus d’une cin­quan­taine de pres­soirs, avec leurs contre­poids de pierre, leurs bas­sins de décan­ta­tion, leurs jarres. Chaque grande demeure avait le sien, sou­vent deux ou trois, et l’on com­prend en mar­chant que ces palais cou­verts de mosaïques n’é­taient pas seule­ment des rési­dences de plai­sir : c’é­taient des exploi­ta­tions, des usines domes­tiques d’où sor­tait l’or liquide qui par­tait vers Rome par les ports de la côte. La richesse a ici une odeur, et c’est celle du marc d’olive.

Autour de cette pros­pé­ri­té s’or­ga­ni­sait une vie de pro­vince soi­gnée, presque douce. On trouve les thermes à chaque coin de la ville, publics et pri­vés, avec leurs salles éta­gées — la froide, la tiède, la chaude —, leurs foyers sou­ter­rains, leurs conduits de terre cuite qui cou­raient sous les dalles pour faire mon­ter l’air brû­lant sous les pieds des bai­gneurs. Il fal­lait de l’eau, beau­coup d’eau, et les ingé­nieurs romains étaient allés la cher­cher dans la mon­tagne pour l’a­me­ner par un aque­duc jus­qu’aux fon­taines des car­re­fours et aux bas­sins des mai­sons. On devine, à suivre le tra­cé des cana­li­sa­tions, tout un peuple d’es­claves et d’af­fran­chis occu­pés à entre­te­nir cette machine hydrau­lique, à ali­men­ter les fours, à por­ter les seaux — car der­rière les mosaïques d’Or­phée il y avait des cui­sines, des latrines à plu­sieurs places où l’on bavar­dait comme au café, des remises, des cours où l’on égor­geait la volaille. C’est le charme dis­cret de Volu­bi­lis que de lais­ser voir cet envers domes­tique aus­si bien que l’en­droit somp­tueux : la meule à grain d’un bou­lan­ger à côté du seuil orné, la bou­tique étroite ouverte sur la rue, le comp­toir de pierre où l’on ser­vait le vin cou­pé d’eau. On y res­pire moins la gran­deur d’un empire que la patience d’une petite ville labo­rieuse, occu­pée à pres­ser ses olives, à chauf­fer ses bains et à faire, tant bien que mal, comme à Rome.

Cette huile et ces bains ont payé les mosaïques. Elles sont l’autre visage de Volu­bi­lis, le plus fra­gile, et on les découvre à même le sol, à ciel ouvert, pro­té­gées seule­ment du regard par de maigres cor­de­lettes. Il faut se pen­cher, plis­ser les yeux dans la lumière rasante du soir, et alors les figures affleurent, comme des choses qui remontent len­te­ment du fond d’une eau claire.

Voi­ci Orphée dans sa mai­son, assis au centre d’un cercle d’a­ni­maux, sa lyre à la main, char­mant les bêtes de la créa­tion — le lion, le san­glier, l’é­lé­phant, l’oi­seau — dans une com­po­si­tion rayon­nante qui tour­nait autre­fois sous les pieds des convives. Voi­ci, ailleurs, les douze Tra­vaux d’Her­cule répar­tis en médaillons, le héros nu venant à bout du lion, de l’hydre, du san­glier, des oiseaux, du tau­reau, avec une naï­ve­té vigou­reuse de des­sin qui n’a rien per­du de sa force. Voi­ci Bac­chus décou­vrant Ariane endor­mie sur le rivage. Voi­ci le rapt d’Hy­las, le bel éphèbe entraî­né dans l’eau par des nymphes trop amou­reuses. Et voi­ci, dans la mai­son dite au cor­tège de Vénus, Diane sur­prise au bain par Actéon : la déesse se retourne, furieuse d’être vue, et l’im­pru­dent chas­seur a déjà, sur la tempe, les pre­mières ramures du cerf qu’il va deve­nir avant d’être dévo­ré par sa propre meute. Tout un ima­gi­naire médi­ter­ra­néen, grec de fond, romain de sur­face, dérou­lé là, au seuil du désert, pour l’a­gré­ment d’une bour­geoi­sie pro­vin­ciale qui tenait à ce qu’on sût qu’elle avait des lettres.

Car c’est cela qui émeut, dans ces mosaïques : le désir. Le désir d’ap­par­te­nir. Ces notables de l’huile, à la lisière de l’empire, entou­rés de tri­bus qui par­laient une autre langue et priaient d’autres dieux, fai­saient venir des ate­liers de mosaïstes pour cou­vrir leurs sols d’Or­phée et d’Her­cule, comme on accroche aux murs les preuves d’une culture qu’on craint tou­jours un peu de ne pas pos­sé­der tout à fait. Ils écri­vaient le latin sur leurs seuils et le néo-punique dans leurs ins­crip­tions anciennes ; ils avaient des magis­trats appe­lés suf­fètes, à la mode de Car­thage, et des temples au Jupi­ter du Capi­tole. Ville de fron­tière, ville de mélange, ville qui regar­dait Rome par-des­sus l’é­paule pour véri­fier qu’elle fai­sait bien les choses.

Les plus beaux bronzes, on ne les voit plus ici. Ils sont à Rabat, au musée, et il faut faire le voyage pour les ren­con­trer. Le buste de Juba II, d’a­bord, ce visage d’homme mûr aux traits fins, ceint du ban­deau royal, qui vous fixe avec une gra­vi­té mélan­co­lique de let­tré ; on lui a trou­vé un pen­dant, un vieillard sec et volon­taire qu’on a long­temps appe­lé Caton d’U­tique, comme si le roi savant avait vou­lu, jusque dans son décor, se récla­mer des grands stoï­ciens de la Répu­blique per­due. Il y a l’é­phèbe cou­ron­né de lierre, un ado­les­cent de bronze d’une grâce grecque par­faite, une lampe autre­fois à la main. Il y a le chien de Volu­bi­lis, museau bas, échine ten­due, sai­si dans l’ins­tant qui pré­cède le bond. Et il y a le cava­lier. Ces objets, sor­tis de terre dans les mai­sons des notables, disent mieux que tout le reste le raf­fi­ne­ment d’un monde qu’on n’at­ten­dait pas là, si loin, si au bord.

Quand Rome s’en va

Rome tint deux siècles et demi, puis Rome s’en alla. Vers 285, sous Dio­clé­tien, quand l’empire se res­ser­ra sur ce qu’il pou­vait encore défendre, le tra­cé de la pro­vince fut rame­né vers le nord, et Volu­bi­lis se retrou­va hors les murs de l’ordre romain, en deçà de la nou­velle fron­tière. Les légions plièrent bagage. L’ad­mi­nis­tra­tion ces­sa. On ima­gine volon­tiers, à ce moment-là, la ville s’é­tei­gnant d’un coup, les colonnes bas­cu­lant dans le silence.

Il n’en fut rien, et c’est là que Volu­bi­lis devient vrai­ment singulière.

Car la ville ne mou­rut pas. Les gens res­tèrent. Une popu­la­tion conti­nua d’ha­bi­ter les vieilles mai­sons, de pres­ser l’huile, d’en­ter­rer ses morts, et — le fait est stu­pé­fiant quand on y songe — de gra­ver encore le latin dans la pierre. Des stèles chré­tiennes, datées selon le com­put de la pro­vince, s’é­che­lonnent long­temps après le départ des légions ; cer­taines portent des mil­lé­simes qui nous conduisent aux VIᵉ et VIIᵉ siècles. Son­gez à cela : plus de trois cents ans après que Rome eut ces­sé de gou­ver­ner ce coin de terre, des hommes y taillaient encore, dans une langue d’empire, le nom de leurs défunts et le signe de leur foi. La ville s’é­tait déta­chée de l’arbre, mais le fruit ne pour­ris­sait pas ; il conti­nuait de mûrir dans son coin, oublié, obs­ti­né, latin sous un ciel qui ne par­lait déjà plus latin nulle part alentour.

C’est peut-être le plus émou­vant, à Volu­bi­lis. Non pas la splen­deur romaine — on la trouve ailleurs, mieux conser­vée. Mais cette sur­vie têtue d’un monde après sa fin. Cette per­sis­tance d’un peuple qui n’a­vait plus d’empire pour le pro­té­ger et qui s’ac­cro­chait à ses gestes, à sa langue, à ses tombes, dans l’in­dif­fé­rence crois­sante des puis­sances. Il y a des civi­li­sa­tions qui s’é­teignent d’un coup et d’autres qui refusent long­temps de savoir qu’elles sont finies. Volu­bi­lis fut de celles-là.

L’i­mam dans les ruines

Et puis, un jour de la fin du VIIIᵉ siècle, un cava­lier arri­va d’O­rient, pour­sui­vi par la mort.

Il s’ap­pe­lait Idris ibn Abdal­lah, et il des­cen­dait, par Ali et Fati­ma, du Pro­phète lui-même. Sa famille, les Alides, avait pris les armes contre les Abbas­sides de Bag­dad ; la révolte avait été écra­sée dans le sang près de La Mecque, et les sur­vi­vants s’é­taient dis­per­sés aux quatre coins du monde musul­man. Idris fuyait. Il tra­ver­sa l’É­gypte, pous­sa tou­jours plus à l’ouest, jus­qu’à ce Magh­reb extrême que les Arabes appe­laient le pays du cou­chant, et il vint échouer là, pré­ci­sé­ment là, au milieu des colonnes tom­bées de Wali­la. La tri­bu ber­bère des Awra­ba l’ac­cueillit et le pro­té­gea. Et le 5 février 789, au pied du Capi­tole romain déser­té, ces Ber­bères le pro­cla­mèrent imam.

Il faut se tenir sur place pour mesu­rer ce que la scène a d’im­pro­bable. Un ché­rif arabe, arrière-petit-fils du gendre du Pro­phète, fugi­tif d’un empire d’O­rient, recon­nu chef par des tri­bus ber­bères, au milieu des ruines d’un empire d’Oc­ci­dent. Trois mondes qui se croisent sur une même pente d’herbe : l’an­ti­qui­té romaine réduite à des pierres, l’is­lam qui monte, et le vieux fond ber­bère qui porte les deux sur ses épaules. De cette ren­contre naquit ce que le récit natio­nal maro­cain tient pour le pre­mier État du Maroc. Idris orga­ni­sa une admi­nis­tra­tion, nom­ma un cadi, un vizir, frap­pa sa mon­naie au nom de Wali­la. Il ne régna que deux ou trois ans : un émis­saire du calife de Bag­dad, dit-on, l’empoisonna. Mais il lais­sait der­rière lui une femme ber­bère enceinte, Ken­za, et l’en­fant qu’elle mit au monde, Idris II, né dans ces ruines, repren­dra l’œuvre du père, pous­se­ra plus loin, don­ne­ra à Fès son véri­table élan. La dynas­tie idris­side était née à Volu­bi­lis, entre deux fûts de colonnes romaines.

On enter­ra Idris Ier un peu au nord de la ville. Un culte se for­ma autour de sa tombe, puis s’es­tom­pa, puis rena­quit lorsque, en 1318, on crut retrou­ver son corps intact dans son lin­ceul. Des pèle­rins accou­rurent. Une zaouïa s’é­le­va. Et sur la col­line voi­sine gran­dit la petite ville sainte qui porte aujourd’­hui son nom, Mou­lay Idriss Zerhoun, blanche et verte, accro­chée à son piton, avec le mau­so­lée du fon­da­teur au creux de ses ruelles. On la voit depuis Volu­bi­lis, à trois kilo­mètres, empi­lée sur son épe­ron comme un trou­peau de mai­sons mon­tées se mettre à l’a­bri. Le soir, l’ap­pel à la prière des­cend de là-haut jusque dans les ruines, passe entre les colonnes de Jupi­ter et l’arc de Cara­cal­la, et va se perdre dans la plaine. C’est un des rares endroits au monde où l’on peut, sans bou­ger d’un pas, entendre l’is­lam prier au milieu de Rome.

Ksar Faraoun

Après quoi la ville ache­va de s’en­dor­mir, et l’on oublia jus­qu’à son nom. Wali­la devint Ksar Faraoun, le châ­teau de Pha­raon, énigme de pierre pour des pay­sans qui n’a­vaient plus la clef de sa langue. Léon l’A­fri­cain, ce Gre­na­din deve­nu géo­graphe du pape, la men­tionne au XVIᵉ siècle comme une anti­qui­té en ruine. Puis, à Mek­nès toute proche, le sul­tan Mou­lay Ismaïl entre­prit ses gigan­tesques tra­vaux — des murailles, des palais, des gre­niers à n’en plus finir — et il fit ce que tous les bâtis­seurs ont tou­jours fait des cités mortes : il vint y prendre les pierres. On char­gea sur des mules le marbre et les colonnes de Volu­bi­lis pour orner la nou­velle capi­tale ; la ville romaine ser­vit de car­rière à la ville impé­riale, et une part de sa sub­stance dort aujourd’­hui, invi­sible, dans les murs de Mek­nès. Ce qui res­tait debout, le trem­ble­ment de terre de Lis­bonne, en 1755, ache­va de le cou­cher, jus­qu’i­ci, jus­qu’à cette pente afri­caine que la secousse par­tie du fond de l’At­lan­tique vint faire trembler.

Il fal­lut attendre le pro­tec­to­rat pour qu’on rouvre la terre. Les archéo­logues fran­çais se mirent au tra­vail au début du XXᵉ siècle, déga­gèrent le forum, rele­vèrent l’arc, la basi­lique, le Capi­tole, mirent au jour les mai­sons et leurs sols peints, sor­tirent les bronzes. Le site fut clas­sé, puis ins­crit au patri­moine mon­dial en 1997. Aujourd’­hui on paie soixante-dix dirhams à l’en­trée, un guide vous pro­pose ses ser­vices, et l’on marche dans une ville ren­due lisible, presque trop, avec ses pan­neaux et ses cordes. Mais dès que l’on s’é­carte du sen­tier bali­sé, dès que l’on s’as­soit un ins­tant sur un tam­bour de colonne à l’é­cart des der­niers visi­teurs, le lieu reprend ses droits. Les cigognes claquent du bec. Le vent apporte l’o­deur des oli­viers. Et l’on reste seul avec cette accu­mu­la­tion ver­ti­gi­neuse de vies super­po­sées sous ses semelles.

Le soir sur la plaine

Je repars à la nuit tom­bante, quand le gar­dien com­mence à faire tin­ter ses clefs. La lumière, à cette heure, fait aux pierres une cou­leur de miel fon­cé, et les ombres des colonnes s’al­longent sur l’herbe comme des aiguilles d’un cadran énorme, patient, qui comp­te­rait des siècles au lieu d’heures. En bas, l’oued Khou­mane luit fai­ble­ment entre ses lau­riers-roses — les oua­li­li qui ont don­né leur nom à tout cela, et qui fleu­rissent tou­jours, imper­tur­bables, ayant sur­vé­cu aux rois, aux légions, aux imams et aux archéologues.

On vient à Volu­bi­lis pour Rome, et l’on repart avec autre chose. Rome n’y est qu’une strate par­mi d’autres, la plus visible peut-être, mais non la der­nière, ni même la pre­mière. Ce que ce lieu raconte, c’est la manière dont les mondes se posent les uns sur les autres sans jamais tout à fait s’ef­fa­cer. Le Ber­bère sous le Car­tha­gi­nois, le Car­tha­gi­nois sous le Romain, le Romain sous le Chré­tien attar­dé, le Chré­tien sous le Musul­man, et par-des­sus le tout la longue amné­sie des pay­sans qui appe­laient Pha­raon ce qu’ils ne savaient plus nom­mer. Chaque conqué­rant a cru repar­tir de zéro, effa­cer l’ar­doise ; cha­cun n’a fait qu’a­jou­ter sa ligne à un texte que d’autres avaient com­men­cé et que d’autres continueront.

Volu­bi­lis est une fron­tière qui a duré. Bout de Rome, ber­ceau du Maroc, seuil entre la Médi­ter­ra­née et l’A­frique, entre l’an­ti­qui­té et l’is­lam — un de ces lieux où l’on voit, pour une fois à ciel ouvert et sans qu’il soit besoin de creu­ser, que l’his­toire n’a­vance pas en chas­sant ce qui la pré­cède, mais en s’y acco­tant, en s’y logeant, en repre­nant les pierres du voi­sin d’a­vant pour bâtir sa propre mai­son. La fleur du lise­ron et celle du lau­rier-rose, l’huile et le marbre, la lyre d’Or­phée et l’ap­pel du muez­zin des­cen­dant de la col­line sainte : tout cela tient ensemble, sur qua­rante hec­tares d’herbe rase, au pied du Zerhoun, à trente kilo­mètres de Mek­nès, là où finit une route qui sem­blait mener nulle part et qui menait, en réa­li­té, à l’un des car­re­fours les plus habi­tés du monde.

Les cigognes, elles, s’en moquent. Elles reviennent chaque prin­temps refaire leur nid en haut des colonnes de Jupi­ter, indif­fé­rentes aux empires, fidèles seule­ment à la pierre haute et au ciel large. Elles ont rai­son. Il n’y a peut-être pas de meilleure manière d’ha­bi­ter les ruines : y bâtir, en atten­dant le pro­chain qui viendra.

Read more
Nau­cra­tis, le comp­toir des Grecs dans le del­ta du Nil

Nau­cra­tis, le comp­toir des Grecs dans le del­ta du Nil

Nau­cra­tis

Le comp­toir des Grecs dans le del­ta du Nil

Nau­cra­tis, le comp­toir des Grecs dans le del­ta du Nil

Il y a des noms qui font plus de bruit que les lieux qu’ils dési­gnent. Nau­cra­tis en est un. On l’é­nonce et l’on croit entendre le grin­ce­ment des cor­dages, le heurt des amphores contre le flanc des barques, le grec ionien mêlé à l’é­gyp­tien sur un quai grouillant. Puis on cherche le lieu sur une carte, on des­cend jus­qu’au del­ta du Nil, à une cen­taine de kilo­mètres au sud-est d’A­lexan­drie, et l’on tombe sur un étang. Un plan d’eau sau­mâtre au milieu des champs de coton et de trèfle, cer­né de quelques mon­ti­cules bruns que le soc des pay­sans a len­te­ment rabais­sés depuis un siècle. C’est là. Sous cette eau immo­bile, à quelques mètres d’un trac­teur qui laboure, dort la pre­mière ville grecque d’É­gypte, la seule pen­dant long­temps, le sas par lequel deux des plus vieilles civi­li­sa­tions de la Médi­ter­ra­née ont com­men­cé à se pal­per, à se vendre du vin et des dieux, à se copier sans tou­jours se comprendre.

La dis­pro­por­tion entre la sono­ri­té du nom et la boue qui en reste tient lieu, ici, de leçon inau­gu­rale. On vou­drait des colonnes ; on a une nappe phréa­tique. Mais c’est jus­te­ment dans ce genre d’en­droit déce­vant, où il faut tout ima­gi­ner à par­tir de presque rien, que l’on apprend le mieux à quoi res­sem­blait vrai­ment le monde ancien : non pas une carte pos­tale de marbre, mais un port de com­merce, une ville de négoce et de cour­ti­sanes, un endroit où l’on gagnait de l’argent et où l’on buvait.

Le nom et le lieu

Nau­cra­tis — Naú­kra­tis en grec — signi­fie à peu près « celle qui com­mande aux navires », « la puis­sance des vais­seaux ». Un nom de port, franc, presque publi­ci­taire. La ville se tenait sur la branche cano­pique du Nil, la plus occi­den­tale des bouches du fleuve, celle qui menait alors le plus com­mo­dé­ment de la mer inté­rieure jus­qu’au cœur du pays. Aujourd’­hui cette branche s’est enva­sée et le fleuve a fui vers l’est ; à l’é­poque, c’é­tait une auto­route liquide, et Nau­cra­tis en tenait le péage.

Sa fon­da­tion appar­tient à ce moment sin­gu­lier de l’his­toire égyp­tienne qu’on appelle l’é­poque saïte, la XXVIᵉ dynas­tie, quand des pha­raons de Saïs, dans le del­ta, relèvent le pays après des siècles de troubles et de domi­na­tions étran­gères. Ces rois-là, Psam­mé­tique Iᵉʳ puis ses suc­ces­seurs, ont com­pris une chose que leurs pré­dé­ces­seurs ne pou­vaient pas voir : la puis­sance mon­tait désor­mais de la mer, du côté des Grecs et des Cariens, ces mer­ce­naires « de bronze » venus d’Io­nie et d’A­na­to­lie que Psam­mé­tique enga­gea pour asseoir son trône. Stra­bon raconte que des Milé­siens débar­quèrent avec trente navires au temps de ce pha­raon, bâtirent un fort qu’on appe­la « le Mur milé­sien », remon­tèrent le fleuve et fon­dèrent enfin Nau­cra­tis. La tra­di­tion lit­té­raire attri­bue plus tard la ville au phil­hel­lène Ama­sis, mais les tes­sons parlent plus tôt : la céra­mique la plus ancienne exhu­mée du sol des­cend vers 620 avant notre ère, sous les fils de Psam­mé­tique. Les Grecs sont donc là depuis presque un siècle lorsque Ama­sis, vers 570, régu­la­rise leur pré­sence et fait de l’en­droit une institution.

Il faut se gar­der d’un contre­sens ten­tant : les camps de mer­ce­naires, les fameux stra­to­pe­da où cam­paient les hommes d’armes ioniens et cariens, se trou­vaient à l’autre bout du del­ta, sur la branche pélu­siaque, à l’o­rient. Nau­cra­tis, elle, est à l’ouest, et n’est pas une caserne : c’est un comp­toir, une ville de mar­chands. La dif­fé­rence compte. Les uns tenaient l’É­gypte par l’é­pée ; les autres la tenaient par le fret.

Les dires d’Hérodote

Notre pre­mier infor­ma­teur est Héro­dote, qui visi­ta l’É­gypte au milieu du Vᵉ siècle et lui consa­cra le deuxième livre de ses His­toires, le plus étrange, le plus digres­sif, le plus amou­reux. Il décrit Ama­sis comme un roi bien dis­po­sé envers les Grecs, qui leur « don­na » Nau­cra­tis pour s’y éta­blir, et concé­da à ceux qui pré­fé­raient res­ter marins des ter­rains pour y dres­ser des autels et des enceintes sacrées à leurs dieux. Sur­tout, il rap­porte un détail admi­nis­tra­tif d’une pré­ci­sion magni­fique : Nau­cra­tis était le seul comp­toir auto­ri­sé de toute l’É­gypte. Un navire pous­sé par les vents jus­qu’à une autre bouche du Nil devait jurer qu’il n’y était venu qu’à son corps défen­dant, puis, s’il ne pou­vait remon­ter, trans­bor­der sa car­gai­son sur des barques et la faire por­ter tout autour du del­ta jus­qu’à Nau­cra­tis. Mono­pole abso­lu, enton­noir unique : tout ce qui, dans le com­merce grec, entrait ou sor­tait d’É­gypte pas­sait par ce goulot.

Héro­dote détaille ensuite l’or­ga­ni­sa­tion du sanc­tuaire com­mun, l’Hel­lé­nion, et là il rend un ser­vice ines­ti­mable à qui aime les listes. Neuf cités grecques l’a­vaient fon­dé ensemble : chez les Ioniens, Chios, Téos, Pho­cée et Cla­zo­mènes ; chez les Doriens, Rhodes, Cnide, Hali­car­nasse et Pha­sé­lis ; chez les Éoliens, la seule Myti­lène. Ce sont ces cités-là, dit-il, et elles seules, qui dési­gnaient les pros­ta­tai tou empo­riou, les sur­veillants du mar­ché — quelque chose comme des magis­trats du port, char­gés d’ar­bi­trer, de per­ce­voir, de faire res­pec­ter les règles du jeu com­mer­cial. À côté de ce sanc­tuaire fédé­ral, cer­taines cités avaient tenu à gar­der le leur en propre : les Égi­nètes bâtirent un temple à Zeus, les Samiens à Héra, les Milé­siens à Apollon.

On s’ar­rête un ins­tant sur ce que cela sup­pose. Voi­là des cités grecques qui, en Grèce même, se fai­saient la guerre pour un champ d’o­li­viers ou une île, et qui, sur une berge du Nil, à mille kilo­mètres de chez elles, s’en­tendent pour cofi­nan­cer un sanc­tuaire, se donnent des magis­trats com­muns, inventent une manière de coexis­ter sous un pou­voir étran­ger. C’est l’une des pre­mières ins­ti­tu­tions vrai­ment pan­hel­lé­niques dont nous ayons la trace, et elle naît non pas d’un idéal mais d’un inté­rêt : le besoin de règles par­ta­gées pour que le négoce ne tourne pas au pugi­lat. La com­mu­nau­té d’af­faires pré­cède, comme sou­vent, la com­mu­nau­té de sentiment.

Le négoce

Que s’é­chan­geait-on sur ces quais ? Dans un sens mon­tait la richesse liquide du monde égéen : le vin, sur­tout, dans ses grandes amphores pan­sues venues de Chios, de Samos, de Les­bos ou de Milet — le vin de Chios pas­sait pour le meilleur, et les mil­liers de tes­sons d’am­phores retrou­vés sur place disent assez la soif médi­ter­ra­néenne du del­ta. Mon­tait aus­si l’huile d’o­live, que l’É­gypte pro­dui­sait mal, l’argent mon­nayé — les chouettes d’A­thènes, les tor­tues d’É­gine —, le bois, quelques pote­ries fines pour les tables élé­gantes. Dans l’autre sens redes­cen­dait ce que l’É­gypte avait de plus pré­cieux et que le reste du monde lui enviait : le grain, avant tout, ce blé du del­ta qui nour­ri­ra plus tard Rome entière ; puis le natron pour la momi­fi­ca­tion et le blan­chi­ment, le papy­rus, le lin fin, l’a­lun, et cet arti­sa­nat de faïence dont Nau­cra­tis fit une spécialité.

Car la ville ne se conten­tait pas de trans­bor­der : elle fabri­quait. Les fouilleurs ont mis au jour une véri­table manu­fac­ture de sca­ra­bées, un ate­lier où l’on mou­lait à la chaîne, dans la pâte de faïence bleu-vert, des sca­ra­bées, des amu­lettes, de petites figu­rines d’un exo­tisme pha­rao­nique bon mar­ché. Ces objets, on les a retrou­vés ensuite dis­sé­mi­nés dans toute la Médi­ter­ra­née, de Rhodes à l’É­tru­rie : des sou­ve­nirs d’É­gypte indus­tria­li­sés vingt-cinq siècles avant les nôtres, un com­merce de dépay­se­ment en série. Il y avait là de quoi médi­ter sur l’ap­pé­tit humain pour le loin­tain embal­lé en for­mat de poche.

Res­tent les objets du plai­sir, ceux qu’A­thé­née de Nau­cra­tis — un enfant du pays, dont nous repar­le­rons — a pieu­se­ment recen­sés dans son Ban­quet des sophistes. Il évoque les coupes par­ti­cu­lières que l’on buvait à Nau­cra­tis, une vais­selle de sym­po­sion, et jus­qu’à une « cou­ronne nau­cra­tite », guir­lande de myrte que les convives cei­gnaient lors des fes­tins. On devine, der­rière ces menus détails, la socia­bi­li­té réelle d’une ville de port : des mar­chands enri­chis, des marins de pas­sage, des ban­quets où l’on cou­ron­nait sa tête de feuillage et l’on ten­dait la coupe, une vie noc­turne dont la répu­ta­tion dépas­sa lar­ge­ment les limites du delta.

Aphro­dite et les objets

Il y a une iro­nie dans la liste d’Hé­ro­dote : la divi­ni­té la mieux attes­tée par les fouilles n’y figure pas. Aphro­dite, dont on a retrou­vé le sanc­tuaire le plus ancien et le dépôt votif le plus riche, brille par son absence dans l’in­ven­taire de l’his­to­rien. C’est pour­tant à ses pieds que le sol a livré ses plus belles offrandes. Par­mi elles, une coupe de Chios de la fin du VIIᵉ siècle, ornée d’une frise d’a­ni­maux, sur laquelle un cer­tain Sos­tra­tos a gra­vé, d’une main sûre, une dédi­cace à la déesse. On tient là, à quelques lettres près, la voix d’un homme réel : un mar­chand ou un marin qui, ayant fait bonne tra­ver­sée ou bon com­merce, a vou­lu remer­cier Aphro­dite et a signé son remer­cie­ment. Des cen­taines de vases sem­blables, grif­fés de noms, de bribes de phrases, de « untel m’a dédié à », com­posent l’ar­chive la plus émou­vante du site — non pas des rois ni des batailles, mais des par­ti­cu­liers qui pas­saient et vou­laient lais­ser trace.

Athé­née, encore lui, a conser­vé une légende qui explique peut-être pour­quoi Aphro­dite régnait ici. Un arma­teur nau­cra­tite du nom d’Hé­ros­trate, dit-il d’a­près un vieil auteur, avait ache­té à Paphos, dans l’île de Chypre, une sta­tuette de la déesse. Sur­pris par une tem­pête au retour, l’é­qui­page épou­van­té se réfu­gia auprès de la petite Aphro­dite, qui aus­si­tôt fit fleu­rir tout autour d’elle des rameaux de myrte et embau­ma le navire ; la mer se cal­ma. De retour à bon port, Héros­trate offrit la sta­tuette au temple et convia ses amis à un ban­quet où cha­cun reçut une cou­ronne de ce myrte mira­cu­leux — la fameuse cou­ronne nau­cra­tite. Que l’his­toire soit vraie ou bro­dée importe peu. Elle dit une chose exacte : dans ce port où l’on jouait sa vie et sa for­tune à chaque tra­ver­sée, la déesse de la chance et du désir était natu­rel­le­ment la mieux ser­vie. On ne prie bien que les dieux dont on a besoin.

Rho­dô­pis

Aucune figure ne résume mieux Nau­cra­tis que celle de Rho­dô­pis, dont Héro­dote a fixé la légende avec une gour­man­dise mal dis­si­mu­lée. C’é­tait, dit-il, une cour­ti­sane d’une beau­té fameuse. Thrace d’o­ri­gine, esclave d’un maître de Samos, elle avait eu pour com­pa­gnon de ser­vi­tude nul autre qu’É­sope, le fabu­liste. Ame­née en Égypte par un mar­chand samien pour y exer­cer son métier, elle y fut affran­chie à grands frais par un homme de Myti­lène, Cha­raxos — et c’est ici que la petite his­toire touche la grande, car Cha­raxos était le frère de Sap­pho. La poé­tesse, appre­nant que son frère avait dila­pi­dé sa for­tune pour rache­ter une catin d’É­gypte, le bro­car­da dans un poème dont l’An­ti­qui­té gar­dait le sou­ve­nir. On dis­pose ain­si, autour d’une esclave affran­chie du del­ta, d’un petit théâtre où voi­sinent Ésope et Sap­pho : deux des plus grands noms de la Grèce archaïque convo­qués par les affaires de cœur d’un négo­ciant en vin.

Rho­dô­pis, pour­suit Héro­dote, res­ta en Égypte, y devint riche et célèbre — mais pas au point, pré­cise-t-il en his­to­rien scru­pu­leux, d’a­voir pu se faire éle­ver une pyra­mide, comme le pré­ten­dait une légende tenace qui lui attri­buait celle de Myké­ri­nos. Il balaie l’af­fa­bu­la­tion avec une sorte d’a­ga­ce­ment char­mé, puis rap­porte ce qu’elle fit réel­le­ment de sa for­tune : vou­lant lais­ser en Grèce un monu­ment à son nom, elle consa­cra le dixième de ses biens à faire for­ger quan­ti­té de broches de fer, de ces longs tour­ne­broches sur les­quels on rôtis­sait les bœufs entiers, et les envoya à Delphes, où on les entas­sa der­rière l’au­tel des Chiotes. Il y a dans ce détail une véri­té de comp­table et de poète : une ancienne esclave qui, ayant fait for­tune dans un bor­del du del­ta, offre au sanc­tuaire le plus pres­ti­gieux du monde grec un tas de broches à rôtir. On ne sau­rait mieux dire ce qu’é­tait Nau­cra­tis — un endroit où l’argent chan­geait de mains vite, où l’on mon­tait de rien, où le sacré et le tri­vial coha­bi­taient sans façon.

Héro­dote ajoute, comme en pas­sant, une remarque qui a fait la répu­ta­tion durable de la ville : les cour­ti­sanes de Nau­cra­tis avaient quelque chose de par­ti­cu­liè­re­ment sédui­sant. Athé­née repren­dra le thème avec com­plai­sance, ali­gnant les noms de célèbres hétaïres locales. La ville por­tuaire, riche, cos­mo­po­lite, peu­plée d’hommes de pas­sage loin de chez eux, avait pro­duit son éco­no­mie du désir comme elle pro­dui­sait ses sca­ra­bées : à flux ten­du et pour l’ex­por­ta­tion de la légende.

Le point de contact

Il serait pour­tant injuste de réduire Nau­cra­tis à ses tavernes et à ses filles. La ville fut, pen­dant deux siècles, l’en­droit pré­cis où la jeune Grèce tou­cha du doigt une civi­li­sa­tion infi­ni­ment plus vieille qu’elle, et en revint chan­gée. C’est ici, ou par ici, que passe une part de ce que les Grecs doivent à l’É­gypte, et qu’ils ne se las­sèrent pas de reconnaître.

Regar­dez la sculp­ture. Les pre­miers grands kou­roi, ces jeunes hommes de pierre au poing ser­ré et à la jambe gauche avan­cée qui inau­gurent la sta­tuaire grecque, adoptent une fron­ta­li­té, un canon de pro­por­tions, une manière de tailler le bloc qui doivent beau­coup aux ate­liers égyp­tiens, où l’on dres­sait des colosses de gra­nit depuis deux mil­lé­naires quand Athènes n’é­tait qu’un vil­lage. L’ar­chi­tec­ture de pierre, la colonne monu­men­tale, l’i­dée même qu’un peuple grave son ambi­tion dans la matière durable — tout cela se nour­rit du spec­tacle égyp­tien. Et Milet, dont les mar­chands avaient fon­dé à Nau­cra­tis le temple d’A­pol­lon, est aus­si la ville de Tha­lès, ce sage qui, dit-on, cal­cu­la la hau­teur d’une pyra­mide par la lon­gueur de son ombre et fit de l’eau le prin­cipe de toutes choses. Que le com­merce et la phi­lo­so­phie soient par­tis du même port n’est pas un hasard : on ne pense loin que si l’on va loin, et les Milé­siens allaient partout.

La tra­di­tion, lar­ge­ment légen­daire, fai­sait des­cendre en Égypte les sages de la Grèce comme en pèle­ri­nage : Solon aurait visi­té Saïs, où un vieux prêtre lui aurait lan­cé, selon Pla­ton, cette phrase qui n’a pas vieilli — « Solon, Solon, vous les Grecs, vous êtes tou­jours des enfants ». On peut sou­rire de ces récits ; ils disent une intui­tion juste. Devant les listes de rois que les prêtres réci­taient à Héro­dote, devant ces cen­taines de géné­ra­tions ali­gnées, un Grec du Vᵉ siècle éprou­vait le ver­tige que nous éprou­vons devant les temps géo­lo­giques : la sen­sa­tion nette que son propre monde était jeune, presque neuf, et que la mesure du temps avait été inven­tée ailleurs, bien avant lui. Nau­cra­tis fut le lieu ordi­naire de ce ver­tige. On y tenait dans la main des objets vieux de deux mille ans en croyant faire du commerce.

Il faut ajou­ter à cela le va-et-vient des sol­dats. À quelques cen­taines de kilo­mètres en amont, sur la jambe d’un colosse de Ram­sès II à Abou Sim­bel, des mer­ce­naires grecs et cariens au ser­vice de Psam­mé­tique II gra­vèrent leurs noms en remon­tant vers la Nubie, vers 593 : le plus ancien graf­fi­ti tou­ris­tique de l’his­toire, lais­sé par des hommes du même monde saïte que les mar­chands de Nau­cra­tis. Ces gens-là écri­vaient leur nom sur les jambes des dieux d’au­trui avec la désin­vol­ture tran­quille de qui se sait, déjà, en train de faire l’Histoire.

Petrie, décembre 1884

Pen­dant des siècles, Nau­cra­tis ne fut plus qu’un nom dans les livres. On savait par Héro­dote et Stra­bon qu’elle avait exis­té ; on igno­rait où. C’est un jeune Anglais têtu, Flin­ders Petrie, l’un des pères de l’ar­chéo­lo­gie de ter­rain, qui la retrou­va. Il fouillait dans le del­ta, près du vil­lage de Nébi­reh, quand, le 4 décembre 1884, il exhu­ma un bloc de pierre gra­vé : un décret hono­ri­fique de la cité de Nau­cra­tis en faveur d’un prêtre. Le nom était là, dans le sol. Petrie a lais­sé de ce moment une page où l’on sent battre la joie du cher­cheur — toute la jour­née, écrit-il, le mot « Nau­cra­tis » réson­na dans sa tête tan­dis qu’il bon­dis­sait par-des­sus les mon­ti­cules, ivre de cette exul­ta­tion que donne une trou­vaille long­temps espé­rée et enfin tenue.

Les cam­pagnes s’en­chaî­nèrent, menées par Petrie puis par son col­la­bo­ra­teur Ernest Gard­ner, puis par David Hogarth à la char­nière du siècle. On déga­gea les sanc­tuaires d’A­pol­lon, d’Hé­ra, des Dios­cures, le temple d’A­phro­dite, la manu­fac­ture de sca­ra­bées, et un grand enclos que Petrie prit d’a­bord pour l’Hel­lé­nion avant qu’on ne le recon­naisse pour un bâti­ment égyp­tien — un vaste maga­sin, un entre­pôt du pou­voir pha­rao­nique. Car telle fut la décou­verte la moins atten­due : Nau­cra­tis n’é­tait pas qu’une enclave grecque, mais une ville mixte, où le quar­tier égyp­tien, ses temples à Amon, ses fonc­tion­naires, sa popu­la­tion du cru, dou­blaient le comp­toir hel­lène. Les Grecs y vivaient sous l’œil de l’ad­mi­nis­tra­tion saïte, dans une ville qui était d’a­bord égyptienne.

Ces fouilles héroïques se firent dans des condi­tions désas­treuses, et contre la montre. Le site était déjà à demi dévo­ré par les seb­bâ­khin, ces pay­sans qui creu­saient la brique crue antique pour en tirer le sebakh, un engrais riche en nitrates dont ils amen­daient leurs champs. Petrie, un jour, comp­ta près de quatre-vingts per­sonnes à l’ou­vrage, un défi­lé conti­nu d’ânes et de cha­meaux empor­tant la ville par paniers entiers vers les cultures voi­sines. Un tiers du site avait ain­si dis­pa­ru avant même son arri­vée. Le reste était condam­né par l’eau : la nappe phréa­tique mon­tait, les niveaux les plus anciens, les plus grecs, gisaient sous le fil de l’eau, et là où les creu­seurs avaient ouvert un cra­tère, l’eau s’en­gouf­fra bien­tôt et for­ma le lac qu’on voit aujourd’­hui. On mesure la perte à ce qu’on a sacri­fié : les pre­miers fouilleurs, fas­ci­nés par les temples et leurs offrandes, négli­gèrent les quar­tiers mar­chands et domes­tiques — pré­ci­sé­ment ce qui fai­sait l’o­ri­gi­na­li­té de la ville. De Nau­cra­tis com­mer­çante, de ses entre­pôts, de ses mai­sons, de ses ate­liers, il ne reste presque rien à décrire, sinon par déduction.

La mémoire

Il aura fal­lu attendre notre siècle pour qu’on reprenne l’en­quête avec les moyens modernes. Depuis 2012, une équipe du Bri­tish Museum, diri­gée par Alexan­dra Vil­ling dans le cadre du pro­gramme Nau­kra­tis: Greeks in Egypt, est retour­née sur place — non plus tant pour creu­ser que pour com­prendre : rele­vés topo­gra­phiques, magné­to­mé­trie qui lit sous le sol les fan­tômes des murs, carot­tages qui recons­ti­tuent l’an­cien lit du fleuve. Sept cam­pagnes ont redes­si­né la ville : ses limites, sa trame, et sur­tout son port flu­vial, long­temps cher­ché, enfin loca­li­sé sur une berge qui a migré d’est en ouest à mesure que le Nil se dépla­çait, la ville rebâ­tis­sant ses quais tou­jours un peu plus loin, jus­qu’à ce que l’en­sa­ble­ment, à l’é­poque pto­lé­maïque, com­mence à condam­ner le mouillage. On a aus­si ras­sem­blé, dans les réserves des musées du monde entier, plus de dix-sept mille objets issus des vieilles fouilles, dis­per­sés depuis un siècle et long­temps oubliés dans des caisses. Ce patient tra­vail de recol­le­ment a ren­du à Nau­cra­tis ce que le lac lui avait pris : une image de ville vivante, habi­tée du VIIᵉ siècle avant notre ère jus­qu’au VIIᵉ après, peu­plée peut-être de quinze mille âmes, grecque et égyp­tienne à la fois, ni tout à fait l’une ni tout à fait l’autre.

Le déclin, lui, a un nom et une date : Alexan­drie, 331. Quand Alexandre fonde sur la côte sa ville aux deux ports, l’en­ton­noir se déplace. Le grand com­merce grec d’É­gypte quitte le del­ta pro­fond pour la façade mari­time, et Nau­cra­tis, pri­vée de son mono­pole, cesse d’être la porte pour deve­nir une bour­gade par­mi d’autres. Elle ne meurt pas pour autant. Elle vivote, pros­père même modes­te­ment à l’é­poque romaine, et donne au IIᵉ ou IIIᵉ siècle de notre ère l’un des plus éton­nants bavards de la lit­té­ra­ture antique : Athé­née, dit pré­ci­sé­ment « de Nau­cra­tis », dont le Ban­quet des sophistes est un immense fourre-tout d’a­nec­dotes, de recettes, de cita­tions d’au­teurs per­dus. Cet éru­dit qui cite trois cents ouvrages dis­pa­rus pour nous par­ler des pois­sons, des vins et des cour­ti­sanes est le der­nier cadeau de la ville : un fils du pays qui, en com­pi­lant tout ce qu’il avait lu, a sau­vé au pas­sage la mémoire de son propre coin de delta.

Aujourd’­hui il faut de la bonne volon­té pour aller là-bas, et davan­tage encore pour ne pas être déçu. Le voya­geur qui atteint le site trouve ce que Petrie avait pré­dit : de l’eau à la place de la ville, un lac au fond d’un champ, et sur les bords quelques mame­lons de terre brune où, si l’on gratte, affleurent des tes­sons. C’est peu. Mais l’on repart en son­geant que sous cette sur­face plate, quelque part dans la vase, dort peut-être encore une coupe de Chios grif­fée d’un nom d’homme, une broche de fer, un sca­ra­bée bleu tom­bé de la poche d’un marin pres­sé. Le del­ta a repris ce qu’on lui avait emprun­té. Il le ren­dra, mor­ceau par mor­ceau, à qui sau­ra attendre — et Nau­cra­tis, en atten­dant, conti­nue de faire dans nos livres beau­coup plus de bruit que d’ombre au bord de son étang.

Read more