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Mis­tra, la der­nière capi­tale byzan­tine dans le Péloponnèse

Mis­tra, la der­nière capi­tale byzan­tine dans le Péloponnèse

Mis­tra

La der­nière capi­tale byzan­tine dans le péloponnèse

Mis­tra, la der­nière capi­tale byzan­tine dans le Péloponnèse

On arrive à Mis­tra par le mau­vais côté, c’est-à-dire par le bon. La route qui monte de Sparte tra­verse d’a­bord une plaine que l’on n’at­ten­dait pas si verte : des oran­gers en rangs ser­rés, des oli­viers gris qui bougent à peine, des câpriers accro­chés aux murets, et sur tout cela une lumière de fin d’a­près-midi qui pose les ombres bien à plat. La ville moderne de Sparte est un damier sans grâce, tiré au cor­deau par les Bava­rois du roi Othon dans les années 1830, et l’on com­prend vite qu’elle ne retien­dra per­sonne. Elle sert d’an­ti­chambre. Ce qui retient, c’est la muraille grise qui ferme l’ho­ri­zon à l’ouest : le Tay­gète, un mur de cal­caire haut de deux mille quatre cents mètres, encore pou­dré de neige au prin­temps, et contre lequel toute la région semble s’être ados­sée pour réfléchir.

Mis­tra est là, à mi-pente, accro­chée à un contre­fort du mas­sif comme un nid de guêpes à une poutre. De loin on ne dis­tingue d’a­bord qu’une confu­sion ocre et grise, des pans de mur, des toits de tuiles rondes, quelques cou­poles, et tout en haut, déta­chée sur le ciel, la sil­houette angu­leuse d’un châ­teau. Puis l’œil s’ha­bi­tue et démêle les églises des mai­sons, les rem­parts des ravins, le palais des cou­vents. La ville des­cend la col­line en cas­cade, sur trois niveaux, et l’on met un moment à admettre qu’il n’y vit plus per­sonne, ou presque : une poi­gnée de reli­gieuses, quelques gar­diens, des chats. Le reste appar­tient aux herbes et aux corneilles.

On pour­rait y mon­ter un jour de juin, à l’heure où l’on ferait mieux de res­ter cou­ché. Les cigales tiennent leur note conti­nue, cette scie qui ne s’ar­rête jamais et qu’on finit par ne plus entendre. Le bitume rend la cha­leur qu’il avait bue tout le jour. Sur le bas-côté, un vieil homme vend des oranges dans des cageots, à l’ombre d’un mûrier, et ne lève pas les yeux au pas­sage des gens qui vont et viennent. Il a rai­son : les tou­ristes vont vers les pierres, jamais vers les oranges.

Une capi­tale née d’un malentendu

Il y a quelque chose de comique dans l’o­ri­gine de Mis­tra, et il faut le dire d’emblée pour ne pas céder trop vite à la fer­veur. Cette ville, qui allait deve­nir le der­nier foyer de la civi­li­sa­tion grecque médié­vale, la matrice d’une renais­sance phi­lo­so­phique et le lieu où l’on pro­cla­ma le der­nier empe­reur des Romains, a été fon­dée par un che­va­lier fran­çais qui cher­chait sim­ple­ment un bon endroit pour sur­veiller les paysans.

Il s’ap­pe­lait Guillaume II de Vil­le­har­douin, prince d’A­chaïe, l’un de ces barons francs ins­tal­lés dans le Pélo­pon­nèse à la suite de la qua­trième croi­sade, celle qui avait détour­né ses lances vers Constan­ti­nople au lieu de Jéru­sa­lem et pillé la ville chré­tienne en 1204. Les Francs avaient décou­pé la Grèce en fiefs comme on découpe une tarte, et Vil­le­har­douin régnait sur la Morée — le nom que le Moyen Âge don­nait à la pres­qu’île, peut-être à cause de ses mûriers, peut-être pour d’autres rai­sons que les éru­dits se dis­putent encore. En 1249, cher­chant à tenir en res­pect les mon­ta­gnards du Magne, ces gens du sud qui n’a­vaient jamais obéi à per­sonne et n’en­ten­daient pas com­men­cer, il fit bâtir un châ­teau sur ce piton iso­lé. Le lieu s’ap­pe­lait Myzi­thras, du nom d’un fro­mage local, dit-on, une sorte de brousse que l’on fai­sait dans les ber­ge­ries alen­tour. Une capi­tale d’empire tirant son nom d’un fro­mage : Bou­vier aurait aimé le détail, qui remet chaque chose à sa hauteur.

Le châ­teau tint bon, mais son bâtis­seur non. Dix ans plus tard, à la bataille de Péla­go­nia, en Macé­doine, Vil­le­har­douin fut cap­tu­ré par les troupes de l’empereur byzan­tin Michel VIII Paléo­logue, qui venait de recon­qué­rir Constan­ti­nople sur les Latins et remet­tait la main sur son monde mor­ceau par mor­ceau. La ran­çon fut lourde : pour recou­vrer sa liber­té, le prince franc dut céder trois for­te­resses, les plus dures de la région — Monem­va­sie, la roche du Magne, et Mis­tra. En 1262, la cita­delle pas­sa donc aux Grecs. Les Byzan­tins, qui avaient per­du presque tout leur ancien empire, tenaient de nou­veau un pied dans le Pélo­pon­nèse, et ils n’al­laient plus le lâcher.

De cette poi­gnée de main for­cée entre un che­va­lier rui­né et un empe­reur retors naquit tout le reste. Les Grecs, se sen­tant en sécu­ri­té der­rière les rem­parts francs, quit­tèrent la vieille Lacé­dé­mone de la plaine — trop expo­sée — et vinrent se blot­tir sous le châ­teau. La ville se construi­sit à l’en­vers de la logique ordi­naire : non pas autour d’un port ou d’un car­re­four, mais autour d’une peur. On bâtit d’a­bord en haut, près du don­jon, puis on des­cen­dit à mesure que la popu­la­tion gran­dis­sait et que la confiance reve­nait. Un siècle plus tard, Mis­tra comp­tait peut-être vingt mille âmes, ce qui pour l’é­poque était consi­dé­rable, et elle était deve­nue la seconde ville de ce qu’il res­tait de l’Em­pire romain d’Orient.

Le des­po­tat de Morée

Ce qu’il en res­tait n’é­tait pas grand-chose. Il faut se repré­sen­ter l’Em­pire byzan­tin de ces der­niers siècles comme un man­teau autre­fois somp­tueux dont il ne sub­siste que des lam­beaux : Constan­ti­nople et ses fau­bourgs, quelques îles, un bout de Thrace, et là-bas au sud, iso­lée, presque cou­pée du centre, cette pro­vince du Pélo­pon­nèse que l’on éri­gea en des­po­tat. Le des­pote — le mot ne dit rien du tyran qu’il dési­gne­ra plus tard, il signi­fie seule­ment « maître », « sei­gneur » — était en géné­ral un fils ou un frère cadet de l’empereur. On envoyait à Mis­tra les princes de second rang, ceux qui n’hé­ri­te­raient pas du trône de la Ville, et qui trou­vaient là un royaume de consolation.

C’est une situa­tion curieuse, et féconde. Loin de la capi­tale, loin des com­plots de cour et de la pres­sion turque qui se res­ser­rait année après année autour du Bos­phore, ces cadets régnaient sur une pro­vince riche, agri­cole, mar­chande, ouverte par ses ports au com­merce véni­tien et génois. Ils avaient de l’argent, du temps, et cette mélan­co­lie par­ti­cu­lière des hommes qui savent que le monde qu’ils habitent est en train de finir. De cette com­bi­nai­son — l’ai­sance, le loi­sir, et la conscience de la fin — sor­tit tout ce que Mis­tra a pro­duit de plus beau. Les des­potes bâtirent, embel­lirent, pro­té­gèrent les lettres et la pein­ture. Ils firent venir des maîtres. Ils firent de leur exil un foyer.

Le para­doxe est celui de tous les cré­pus­cules qui brûlent : jamais l’art byzan­tin ne fut plus vivant, plus inven­tif, plus proche de sai­sir la chair et le mou­ve­ment, qu’au moment où l’Em­pire s’é­tei­gnait. Les his­to­riens appellent cela la renais­sance des Paléo­logue, du nom de la dynas­tie régnante. On peut y voir un der­nier sur­saut, le geste d’un homme qui, sen­tant venir le froid, allume tout ce qui peut brû­ler. Les fresques de Mis­tra sont ce feu-là.

Les églises et les fresques

On entre dans le site par le bas ou par le haut, selon qu’on veut mon­ter ou des­cendre. On gare la voi­ture en haut, près du châ­teau, pour avoir la pente dans le bon sens et gar­der les jambes pour le retour. Le gar­dien, à l’en­trée, tend un billet sans un mot et retourne à sa chaise et à son tran­sis­tor, d’où sort une voix de femme chan­tant un rébé­ti­ko, ces com­plaintes de port et de haschich que la Grèce a long­temps eu honte d’ai­mer. La musique suit un moment sur le sen­tier, puis les cigales le recouvre.

Le che­min des­cend entre des murs ébou­lés, sous des figuiers sau­vages qui poussent dans les fis­sures. Le sol est fait de dalles dis­jointes, glis­santes là où les mil­lions de pas les ont polies. Il faut regar­der où l’on marche, ce qui contra­rie le désir de tout regar­der à la fois. On avance donc les yeux bais­sés, on lève la tête, on s’ar­rête, on repart. Le corps prend le rythme du lieu, qui est celui d’une lente red­di­tion à la pente et à la chaleur.

Les églises sont la rai­son d’être de Mis­tra pour qui­conque s’in­té­resse à la pein­ture. Il y en a une demi-dou­zaine, et cha­cune conserve, sous la pous­sière des siècles et les bles­sures de l’a­ban­don, des fresques que l’on ne ver­ra nulle part ailleurs dans cet état et de cette qua­li­té. Les Otto­mans, qui occu­pèrent long­temps la ville, ne les ont pas détruites — l’is­lam n’ai­mait pas les images, mais il badi­geon­nait plus qu’il ne mar­te­lait, et la chaux pro­tège ce qu’elle cache. Beau­coup de ces pein­tures nous sont par­ve­nues pré­ci­sé­ment parce qu’on les avait enfouies.

La Métro­pole, l’an­cienne cathé­drale dédiée à saint Démé­trios, est la plus basse et la plus ancienne des grandes églises. On y des­cend par une cour ombra­gée où un puits ancien réunit encore, l’é­té, quelques chats et le peu d’air frais du lieu. À l’in­té­rieur, la pénombre met un moment à livrer les fresques : des saints ali­gnés dans leurs niches, un Juge­ment der­nier au por­tail, et sur­tout, incrus­té dans le dal­lage, un disque de marbre por­tant l’aigle bicé­phale des Paléo­logue. Les guides s’ar­rêtent là et baissent la voix. C’est ici, disent-ils, que fut cou­ron­né le der­nier empe­reur de Byzance.

Il faut prendre la chose avec la pru­dence qu’elle mérite. Le 6 jan­vier 1449, Constan­tin Paléo­logue, jusque-là des­pote de Morée, fut effec­ti­ve­ment pro­cla­mé empe­reur à Mis­tra, dans cette cathé­drale, par une céré­mo­nie civile — car la que­relle reli­gieuse qui déchi­rait alors les Grecs, entre par­ti­sans et adver­saires de l’u­nion avec Rome, ren­dait impos­sible un vrai sacre patriar­cal. Il par­tit ensuite pour Constan­ti­nople, où il régne­rait quatre ans avant de mou­rir sur les rem­parts. Que ce disque de marbre marque exac­te­ment l’en­droit où il se tint, c’est une belle his­toire à laquelle rien n’o­blige de croire tout à fait. Elle a la forme des légendes qui se déposent sur les lieux comme le cal­caire sur les fontaines.

Plus haut, le monas­tère du Bron­to­chion aligne deux églises. La plus récente, l’A­phen­ti­ko — la Vierge Hode­ge­tria —, du début du XIVe siècle, garde des fresques d’une élé­gance froide et savante, des scènes bibliques trai­tées avec une science de la com­po­si­tion qui tra­hit des maîtres venus de la capi­tale. On y voit, chose rare, des docu­ments peints : des chry­so­bulles impé­riaux repro­duits sur les murs, ces actes offi­ciels par les­quels les empe­reurs confir­maient les pro­prié­tés du monas­tère. Les moines, pru­dents, avaient fait gra­ver leurs titres de pro­prié­té là où le feu et l’hu­mi­di­té auraient plus de mal à les atteindre que dans un coffre. La foi et le nota­riat coha­bi­taient sans gêne.

Mais c’est plus bas, à la Pan­ta­nas­sa et à la Per­iblep­tos, que la pein­ture atteint son som­met et bas­cule vers autre chose. La Pan­ta­nas­sa — « la reine de tout » — est la der­nière grande église bâtie à Mis­tra, consa­crée en 1428, œuvre d’un digni­taire nom­mé Jean Fran­go­pou­los dont on ne sait presque rien sinon qu’il avait du goût. Son archi­tec­ture mêle sans com­plexe le byzan­tin et le gothique : les Francs étaient pas­sés par là, et l’on retrouve leurs ogives et leurs clo­chers dans une église ortho­doxe, comme un accent étran­ger dans une phrase par ailleurs pure. Les fresques du niveau supé­rieur, des années 1430, sont ce que l’art byzan­tin a pro­duit de plus proche de la vie. Les per­son­nages bougent, se penchent, s’a­gitent ; les archi­tec­tures s’ouvrent en pers­pec­tives auda­cieuses ; les pay­sages, chose inouïe pour cette pein­ture qui igno­rait d’or­di­naire le décor, déploient des col­lines, des arbres, des ani­maux. La Résur­rec­tion de Lazare, l’En­trée à Jéru­sa­lem, la Nati­vi­té : on y sent une main libre, presque ita­lienne, qui a ces­sé d’o­béir au canon pour regar­der le monde. Nous sommes à quelques années à peine de Masac­cio à Flo­rence, et l’on se prend à rêver de ce que cette pein­ture serait deve­nue si l’his­toire lui en avait lais­sé le temps.

Les nonnes de la Pantanassa

La Pan­ta­nas­sa est la seule église de Mis­tra encore vivante. Une petite com­mu­nau­té de reli­gieuses y demeure, der­nières habi­tantes de la ville morte, et elles reçoivent le visi­teur avec une hos­pi­ta­li­té qui n’a rien de tou­ris­tique. Quand je suis entré dans leur cour, l’une d’elles arro­sait des géra­niums en pots, une vieille femme sèche et vive, tout en noir, qui m’a fait signe d’at­tendre et a dis­pa­ru. Elle est reve­nue avec un pla­teau : un verre d’eau fraîche et un lou­koum pou­dré de sucre, offerts sans un mot d’une langue com­mune, seule­ment des gestes et un sou­rire qui man­quait de quelques dents.

On sous-estime tou­jours ce que peut un verre d’eau au bon moment. J’a­vais la bouche sèche, la nuque cuite, et cette petite céré­mo­nie — l’eau, le sucre, l’ombre du figuier de la cour — m’a ren­du à moi-même plus sûre­ment que toutes les fresques. Les moniales entre­tiennent un ouvroir où elles brodent, et vendent leurs nap­pe­rons et leurs signets pour trois fois rien, dans une pièce fraîche qui sent la cire et le vieux tis­su. J’ai ache­té un signet bro­dé d’une croix mal­adroite dont je n’a­vais aucun usage, et que j’ai gar­dé, pré­ci­sé­ment parce qu’il ne ser­vait à rien. C’est sou­vent aux objets inutiles qu’on tient le plus.

Ces femmes vivent au milieu d’un musée, entre des murs clas­sés à l’U­NES­CO, sous des fresques que le monde entier vient pho­to­gra­phier, et elles y mènent la même exis­tence patiente et réglée que leurs devan­cières y menaient il y a six siècles. Elles n’ont pas l’air de trou­ver cela remar­quable. Le lieu, pour elles, n’est pas un ves­tige : c’est une mai­son. Cette conti­nui­té tran­quille, au cœur de tant de ruines, est peut-être ce qui reste de plus émou­vant à Mis­tra. Pen­dant que les empires tom­baient, quel­qu’un conti­nuait d’ar­ro­ser les géraniums.

La Per­iblep­tos, un peu à l’é­cart, ados­sée au rocher qu’elle uti­lise comme mur, garde le cycle de fresques le plus com­plet de la ville, du XIVe siècle. On y des­cend dans une pénombre presque totale, et l’œil met long­temps à per­ce­voir la Divine Litur­gie qui court sur les parois, la Dor­mi­tion de la Vierge, le Christ pan­to­cra­tor au creux de la cou­pole qui vous fixe d’en haut. La grotte, l’obs­cu­ri­té, l’o­deur d’hu­mi­di­té et de vieille pierre : on est ici plus près de la fer­veur que de l’his­toire de l’art. Un rai de lumière tom­bait d’une fente et allu­mait, au hasard, le pied d’un saint, un pli de man­teau, un fond d’or. Le reste res­tait dans l’ombre, et il fal­lait le deviner.

Plé­thon

Si Mis­tra n’é­tait qu’un ensemble de belles églises sur une belle col­line, elle méri­te­rait le détour sans exi­ger davan­tage. Mais il s’est pas­sé là, dans les der­nières décen­nies de la ville byzan­tine, quelque chose de plus rare et de plus trou­blant qu’un chef-d’œuvre de pein­ture : la sur­vi­vance, ou la résur­rec­tion, d’un monde de pen­sée qu’on croyait mort depuis mille ans. Cela tient presque tout entier à un homme, un vieillard obs­ti­né et génial nom­mé Georges Gémiste, qui prit le sur­nom de Pléthon.

Le sur­nom n’est pas inno­cent : Plé­thon fait écho à Pla­ton, et l’homme enten­dait bien qu’on l’en­tende. Né à Constan­ti­nople vers 1355, for­mé aux lettres grecques et — chose plus étrange — pas­sé par la cour d’An­dri­nople où il aurait étu­dié auprès d’un maître juif ver­sé dans la phi­lo­so­phie arabe et per­sane, Gémiste vint s’ins­tal­ler à Mis­tra dans sa vieillesse, sous la pro­tec­tion des des­potes, et y tint quelque chose comme une école. Il ensei­gnait Pla­ton. Mais sous le man­teau du com­men­taire phi­lo­so­phique, il nour­ris­sait une idée qui aurait pu le faire brû­ler : la convic­tion que le chris­tia­nisme était une erreur, une paren­thèse, et qu’il fal­lait reve­nir aux dieux anciens.

Il faut mesu­rer l’au­dace. Dans un empire chré­tien assié­gé, à deux pas d’une cathé­drale, un vieux savant écri­vait en secret un livre — le Trai­té des Lois, cal­qué sur Pla­ton — où il pro­po­sait rien de moins qu’une reli­gion nou­velle, ou plu­tôt très ancienne : un poly­théisme réfor­mé, un pan­théon de dieux grecs réin­ter­pré­tés en prin­cipes cos­miques, avec ses prières, son calen­drier, ses rites. Plé­thon rêvait d’un Pélo­pon­nèse régé­né­ré, débar­ras­sé du chris­tia­nisme comme d’une super­sti­tion impor­tée, reve­nu à la sagesse de ses ancêtres hel­lé­niques, gou­ver­né selon la rai­son. C’é­tait le songe d’un homme qui voyait son monde mou­rir et qui, plu­tôt que de le pleu­rer, remon­tait par-des­sus mille ans de croix pour renouer avec Sparte et Athènes. Que ce rêve fût irréa­li­sable ne l’en­lai­dit pas ; il le rend seule­ment plus poignant.

En 1438–1439, âgé de plus de quatre-vingts ans, Plé­thon fit le voyage d’I­ta­lie. L’empereur emme­nait avec lui une délé­ga­tion de savants grecs au concile de Fer­rare puis de Flo­rence, où l’on ten­tait déses­pé­ré­ment de réunir les Églises d’O­rient et d’Oc­ci­dent dans l’es­poir que le pape enver­rait des secours contre les Turcs. L’u­nion se fit sur le papier et ne ser­vit à rien. Mais pen­dant que les théo­lo­giens s’é­pui­saient à dis­cu­ter de la pro­ces­sion du Saint-Esprit, le vieux Plé­thon, dans les marges du concile, don­na aux éru­dits flo­ren­tins des leçons sur Pla­ton dont l’Oc­ci­dent latin, nour­ri d’A­ris­tote depuis des siècles, avait per­du jus­qu’au souvenir.

Ces leçons firent l’ef­fet d’une étin­celle sur de la paille sèche. Cosme de Médi­cis, qui écou­tait, en fut à ce point remué qu’il conçut le pro­jet d’une aca­dé­mie où l’on res­sus­ci­te­rait la phi­lo­so­phie de Pla­ton. Quelques années plus tard, il confia au jeune Mar­sile Ficin la tâche de tra­duire l’œuvre entière de Pla­ton en latin, et l’A­ca­dé­mie pla­to­ni­cienne de Flo­rence vit le jour. De là sor­ti­rait une part entière de la Renais­sance : la relec­ture néo­pla­to­ni­cienne du monde, la digni­té de l’homme selon Pic de la Miran­dole, une manière neuve de pen­ser la beau­té et l’a­mour. Tout cela plonge une de ses racines dans les leçons d’un vieillard grec venu d’une petite ville accro­chée au Taygète.

Plé­thon mou­rut à Mis­tra en 1452, à près de cent ans, un an avant la chute de Constan­ti­nople qu’il n’eut pas à voir. Son grand livre subit le sort que l’on devine : Gen­nade Scho­la­rios, deve­nu patriarche sous les Turcs, le jugea impie et le fit brû­ler, ne lais­sant sur­vivre que des frag­ments. La reli­gion nou­velle mou­rut avec son inven­teur. Mais l’his­toire réser­vait à ses os un der­nier voyage, et c’est le détail que je pré­fère dans toute cette affaire.

En 1465, un condot­tiere ita­lien, Sigis­mond Mala­tes­ta, sei­gneur de Rimi­ni, mena cam­pagne dans le Pélo­pon­nèse contre les Otto­mans. Cet homme violent, excom­mu­nié, brû­lé en effi­gie par un pape qui l’ap­pe­lait l’en­ne­mi de Dieu, était aus­si un let­tré, un admi­ra­teur pas­sion­né de Plé­thon dont il avait enten­du les leçons. Pas­sant à Mis­tra, il fit exhu­mer les restes du phi­lo­sophe et les empor­ta dans ses bagages, comme on rap­porte une relique. Il les fit murer dans un sar­co­phage à la façade exté­rieure du Tem­pio Mala­tes­tia­no, l’é­trange église-pan­théon qu’il s’é­tait fait bâtir à Rimi­ni, temple païen dégui­sé en cha­pelle, où reposent aus­si ses maî­tresses et ses huma­nistes. Une ins­crip­tion latine y explique qu’on a rap­por­té d’O­rient la dépouille du plus grand phi­lo­sophe de son temps, afin qu’il repose par­mi les hommes libres. Ain­si le rêveur qui vou­lait rendre la Grèce à ses dieux dort aujourd’­hui dans un mur d’I­ta­lie, sous une devise huma­niste, rame­né par un mer­ce­naire excom­mu­nié. Les cendres des idées voyagent par des che­mins que per­sonne ne prévoit.

La chute et l’abandon

Constan­ti­nople tom­ba le 29 mai 1453. Constan­tin XI, l’homme pro­cla­mé sur le disque de marbre de Mis­tra, mou­rut ce jour-là dans la brèche, l’é­pée à la main, sans qu’on retrou­vât jamais son corps avec cer­ti­tude — ce qui suf­fit à faire naître la légende de l’empereur endor­mi qui revien­dra un jour déli­vrer la Ville. Le des­po­tat de Morée lui sur­vé­cut sept ans à peine. Deux frères se le par­ta­geaient, Démé­trios et Tho­mas Paléo­logue, et ils employèrent ces années non à pré­pa­rer la défense mais à se faire la guerre, avec une apti­tude à la dis­corde qui laisse pan­tois quand on sait ce qui pesait sur eux. Le sul­tan Meh­med II, qui n’at­ten­dait qu’un pré­texte, entra dans le Pélo­pon­nèse et prit Mis­tra en 1460. La ville se ren­dit sans grand com­bat. Le der­nier mor­ceau de l’Em­pire romain s’é­tei­gnait dans une que­relle de famille.

Elle ne mou­rut pas pour autant. Sous les Turcs, Mis­tra res­ta une ville impor­tante, pros­père même, répu­tée pour sa soie — les mûriers, encore eux, dont les feuilles nour­rissent les vers. Les Véni­tiens l’oc­cu­pèrent un temps, de 1687 à 1715, dans l’une de ces guerres qui se dis­pu­taient les restes de l’O­rient, puis les Otto­mans revinrent. La ville vécut ain­si, ni tout à fait grecque ni tout à fait turque, de plus en plus mêlée, pen­dant deux siècles encore. Ce qui la tua ne fut pas une bataille mais l’his­toire lente.

Au début du XIXe siècle, dans le fra­cas de la guerre d’in­dé­pen­dance grecque, Mis­tra fut pillée, incen­diée, à demi vidée. Et quand le jeune royaume de Grèce, en 1834, déci­da de refon­der Sparte dans la plaine, sur son site antique, pour des rai­sons autant sym­bo­liques que pra­tiques — on vou­lait renouer avec la gloire des Anciens, pas avec le Moyen Âge byzan­tin —, il condam­na Mis­tra du même coup. Les habi­tants des­cen­dirent s’ins­tal­ler dans la ville neuve, plus com­mode, mieux des­ser­vie. La cité de la col­line se vida par le bas, exac­te­ment à l’in­verse du mou­ve­ment qui l’a­vait peu­plée cinq siècles plus tôt. En quelques décen­nies, il ne res­ta plus que les églises, les rem­parts, quelques reli­gieuses, et le silence.

C’est cet aban­don, para­doxa­le­ment, qui l’a sau­vée. Une ville morte ne se trans­forme pas ; elle se conserve. Là où Sparte antique n’est plus qu’un champ de fon­da­tions ara­sées, Mis­tra a gar­dé ses rues, ses mai­sons, ses palais, ses fresques sous la chaux pro­tec­trice des mos­quées. On y marche dans une ville byzan­tine à peu près com­plète, ce qui n’existe nulle part ailleurs, pas même à Constan­ti­nople dévo­rée par Istan­bul. Le Tay­gète a mon­té la garde sur un fossile.

Le kas­tro

Il faut finir par le haut, quitte à s’y reprendre à deux fois pour les jambes. Le sen­tier qui mène au châ­teau franc — le kas­tro, celui-là même que Vil­le­har­douin fit bâtir en 1249 — grimpe raide au-des­sus de la ville, entre des rochers où poussent le thym, la sauge sau­vage et ces char­dons argen­tés que la séche­resse rend presque bleus. La cha­leur, à cette heure, tom­bait un peu. Des lézards filaient sous les pierres à mon approche. J’en­ten­dais, très loin en bas, un chien aboyer dans la plaine, et le bruit por­tait dans l’air immo­bile avec une net­te­té d’aquarelle.

Le châ­teau lui-même n’a pas grand-chose à mon­trer : des cour­tines ébou­lées, des citernes vides, une porte, des salles ouvertes au ciel. Ce que l’on vient cher­cher là-haut, ce n’est pas l’ar­chi­tec­ture, c’est le point de vue. De la plus haute muraille, on embrasse tout d’un regard : la ville byzan­tine qui déroule ses toits et ses cou­poles à ses pieds, la plaine de Sparte qua­drillée d’o­li­viers et d’o­ran­gers, le lit blanc de l’Eu­ro­tas qui ser­pente vers le sud, et à l’ho­ri­zon les mon­tagnes bleues du Par­non, de l’autre côté de la val­lée. À l’ouest, dans le dos, le Tay­gète ferme tout, énorme, indif­fé­rent, qui était là avant les Francs, avant les Byzan­tins, avant Sparte, et qui sera là après nous.

Je me suis assis un moment sur une pierre chaude, à l’ombre d’un pan de mur, et j’ai lais­sé le pay­sage faire son tra­vail, qui est de vous rendre à votre juste taille. En bas, on ne voyait bou­ger que le vent dans les cyprès et, minus­cule, une reli­gieuse tra­ver­sant la cour de la Pan­ta­nas­sa avec un arro­soir. Les des­potes avaient vu ce même pay­sage. Plé­thon l’a­vait vu, du haut de ses quatre-vingt-dix ans, en médi­tant ses dieux impos­sibles. Constan­tin l’a­vait vu avant de par­tir mou­rir à Constan­ti­nople. Il n’a pas chan­gé. Les hommes se sont suc­cé­dé sur cette col­line, cha­cun croyant que son temps était le der­nier, et à chaque fois le Tay­gète a repris la garde.

Le palais des des­potes, en contre­bas, res­tau­ré depuis peu, dresse de nou­veau sa longue façade à arcades, un des rares palais civils byzan­tins qui sub­sistent au monde. On l’a rele­vé pierre à pierre, avec ce soin appli­qué et un peu froid des res­tau­ra­tions modernes qui rendent les murs mais pas la vie. Vu d’en haut, il res­sem­blait à ce qu’il est : un décor pour une pièce dont on a per­du le texte et les acteurs.

Je suis redes­cen­du par le même che­min, plus len­te­ment, parce que la des­cente sur ces dalles polies exige plus de pru­dence que la mon­tée. Le gar­dien avait éteint son tran­sis­tor. Le ven­deur d’o­ranges, en bas, rem­bal­lait ses cageots. J’en ai ache­té un filet, davan­tage pour rompre son silence que par soif, et il m’a ren­du la mon­naie en comp­tant les pièces à voix haute, en grec, comme on récite. Les oranges étaient tièdes d’être res­tées au soleil, sucrées, un peu fari­neuses. Je les ai man­gées assis sur le capot de la voi­ture, en regar­dant le châ­teau virer à l’ocre puis au rose à mesure que le soleil des­cen­dait der­rière le Tay­gète, et je n’ai pen­sé à rien de par­ti­cu­lier, ce qui est la meilleure façon de quit­ter un tel endroit.

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Trois tom­beaux et pas un seul corps

Trois tom­beaux et pas un seul corps

Trois tombes

Et pas un seul corps

Trois tom­beaux et pas un seul corps

Cléo­pâtre à Tapo­si­ris, Alexandre à Siwa, Phi­lippe à Hié­ra­po­lis : trois fouilles, quinze ans après.


Kath­leen Mar­ti­nez était avo­cate péna­liste à Saint-Domingue quand elle a déci­dé de trai­ter la dis­pa­ri­tion d’une femme morte depuis deux mille ans comme une affaire non réso­lue. Elle le dit elle-même, sans se for­cer : elle n’a jamais eu de pre­mière for­ma­tion d’ar­chéo­logue, sa dis­ci­pline c’est le droit cri­mi­nel, et elle a pris Cléo­pâtre comme on prend un dos­sier. Un corps qui manque, des témoins qui se contre­disent, une scène de crime qu’on n’a jamais loca­li­sée. La méthode vaut ce qu’elle vaut ; le résul­tat, vingt ans plus tard, c’est qu’une juriste cari­béenne creuse tou­jours à trente kilo­mètres à l’ouest d’A­lexan­drie pen­dant que les égyp­to­logues de métier haussent les épaules et regardent ailleurs, vers la ville même, sous les immeubles, là où la logique vou­drait qu’on cherche.

J’a­vais écrit sur ces tom­beaux il y a une quin­zaine d’an­nées, une brève, trois décou­vertes annon­cées coup sur coup, le ton du bul­le­tin d’a­gence. En repre­nant le sujet je me rends compte que le temps a fait le tri que je n’a­vais pas fait. Les trois affaires n’ont pas le même poids et ne l’ont jamais eu. Il y en a une qui tient debout, une qui s’est effon­drée sans bruit, et une qui conti­nue de creu­ser sans avoir rien prou­vé, ce qui est peut-être la posi­tion la plus hon­nête. Ce qu’elles ont en com­mun tient en une phrase : dans aucun des trois cas on n’a remis la main sur le mort. La Médi­ter­ra­née tient mal ses archives. Elle enre­gistre tout et perd les dossiers.

On croit que la mer garde. Elle prend, plu­tôt, et rend par bribes, une amphore ici, une colonne là, jamais l’ob­jet qu’on vou­lait. Les grands mys­tères de sépul­ture, sur ces rivages, ne sont pas des énigmes de ser­rure — un caveau scel­lé qu’on fini­rait par for­cer — mais des pro­blèmes de comp­ta­bi­li­té : des corps entrés au registre et jamais sol­dés, des lignes qui ne se referment pas. Trois de ces lignes courent d’A­lexan­drie à l’A­na­to­lie. Je vou­drais les suivre dans l’ordre où le hasard des annonces me les avait ser­vies, en cor­ri­geant au pas­sage le cré­dit que je leur avais accor­dé sans y regar­der de près.

Tapo­si­ris Magna

Le lieu s’ap­pelle Tapo­si­ris Magna, ce qui veut dire à peu près « le grand tom­beau d’O­si­ris ». Un temple plan­té sur la langue de terre entre la mer et le lac Mariout, fon­dé au IIIᵉ siècle avant notre ère sous Pto­lé­mée II Phi­la­delphe, un ancêtre de Cléo­pâtre. Long­temps on l’a tenu pour secon­daire, une escale reli­gieuse sur la côte, rien qui jus­ti­fie qu’on y passe une car­rière. Aujourd’­hui, quand on arrive par la route côtière, il y a la cha­leur blanche, le sel qui craque sous les semelles, le géné­ra­teur du chan­tier qui tousse quelque part der­rière les murs effon­drés, et cette femme qui, depuis 2004, retourne la terre avec une obs­ti­na­tion que les manuels ne pré­voient pas.

Le rai­son­ne­ment de Mar­ti­nez part de la théo­lo­gie, pas de la stra­ti­gra­phie. Cléo­pâtre se vou­lait l’in­car­na­tion vivante d’I­sis, l’é­pouse d’O­si­ris, celle qui ras­semble les mor­ceaux du dieu démem­bré. Un temple d’O­si­ris por­tant dans son nom même le mot tom­beau, à l’é­cart de la capi­tale, à l’a­bri des regards romains : voi­là, selon elle, le seul endroit où une reine qui se croit déesse pou­vait vou­loir pas­ser son éter­ni­té. Ajou­tez le contexte. Actium est per­du, Octave des­cend sur l’É­gypte, Antoine s’est ouvert le ventre sur une fausse nou­velle, la reine sait qu’elle sera exhi­bée à Rome der­rière le char du vain­queur. Cacher son corps, le sous­traire à ce triomphe, devient un der­nier acte poli­tique. Plu­tarque, lui, écrit noir sur blanc qu’An­toine et Cléo­pâtre reposent ensemble dans son mau­so­lée, à Alexan­drie. On n’y a jamais rien trou­vé. Alexan­drie a beau jeu : elle s’est effon­drée dans la mer en 365, un séisme puis un raz-de-marée, la ville basse englou­tie, le palais royal sous l’eau salée. Ce qu’on cherche là est peut-être deve­nu illi­sible avant même qu’on pense à le chercher.

On oublie, à force de sta­tues et de films, la bru­ta­li­té de la scène finale. Une reine de trente-neuf ans enfer­mée dans son propre mau­so­lée, un vain­queur qui la veut vivante pour la traî­ner dans Rome, et elle qui pré­fère le venin — aspic ou poi­son, on n’en sau­ra rien — à cette der­nière parade. Sous­traire son corps au triomphe d’Oc­tave, c’é­tait lui refu­ser sa prise la plus pré­cieuse ; qu’on ait ensuite caché la dépouille, loin, sous un temple sans éclat, n’au­rait donc rien d’in­vrai­sem­blable. Le mobile est excellent. Le pro­blème est qu’un mobile n’est pas une tombe, et Mar­ti­nez, qui le sait mieux que per­sonne pour avoir plai­dé, conti­nue de le confondre avec un man­dat de fouille.

À Tapo­si­ris, en vingt ans, l’é­quipe a sor­ti de terre de quoi entre­te­nir la fièvre sans jamais la satis­faire. Des mon­naies à l’ef­fi­gie de Cléo­pâtre, plus de trois cents pièces de bronze et d’argent où l’on recon­naît le pro­fil dur de la reine, ce nez que les por­trai­tistes n’ont pas flat­té. Des sta­tues royales déca­pi­tées, un roi pto­lé­maïque coif­fé du némès, la tête ailleurs. Des frag­ments d’al­bâtre. Autour du sanc­tuaire, une nécro­pole entière — une ving­taine de tombes creu­sées dans le cal­caire, près de deux cents sque­lettes, une dou­zaine de momies : le genre de cime­tière qu’on n’a­mé­nage pas au pied d’un temple négli­geable. Des momies de haut rang, deux d’entre elles cou­vertes d’a­mu­lettes d’or, enfouies de façon à sug­gé­rer qu’on les vou­lait près de quel­qu’un de plus grand encore. En décembre 2024, un buste de marbre blanc, une jeune femme au dia­dème, que Mar­ti­nez a aus­si­tôt dit être Cléo­pâtre et que d’autres archéo­logues ont trou­vé qu’il ne lui res­sem­blait en rien. C’est le motif récur­rent de cette fouille : chaque trou­vaille res­serre le cercle et aucune ne le referme. On approche, on n’at­teint pas.

Deux décou­vertes plus récentes ont relan­cé la chose. En 2022, sous les ruines du temple, un tun­nel. Mille trois cent cinq mètres taillés dans le grès, deux mètres de haut, treize mètres sous la sur­face, en par­tie noyé, filant droit vers la mer. Les ingé­nieurs l’ont com­pa­ré au tun­nel d’Eu­pa­li­nos à Samos, cette mer­veille de géo­mé­trie du VIᵉ siècle avant notre ère qu’on perce des deux bouts sans se man­quer au milieu. Puis, en 2025, un port. Mar­ti­nez est allée cher­cher Robert Bal­lard, l’homme qui a retrou­vé le Tita­nic, et ses plon­geurs ont rele­vé au large, par une dou­zaine de mètres de fond, des sols polis, des colonnes, des ancres, des amphores pto­lé­maïques, les restes d’un mouillage englou­ti par le même effon­dre­ment qui a noyé Alexan­drie. Le récit qu’elle en tire est roma­nesque et cohé­rent : le corps de la reine ame­né par mer, débar­qué à ce port, por­té sous terre par le tun­nel jus­qu’au sanc­tuaire, scel­lé loin des Romains. C’est une belle his­toire. Elle n’a tou­jours pas de tombe, et pas de corps.

Car l’é­cole adverse a ses argu­ments, et ils pèsent lourd. La plu­part des égyp­to­logues conti­nuent de cher­cher Cléo­pâtre là où Plu­tarque la couche et où elle a régné : dans le quar­tier royal d’A­lexan­drie, celui-là même que le séisme et la mon­tée des eaux ont fait glis­ser sous la baie. Depuis une tren­taine d’an­nées, les plon­geurs de l’ar­chéo­lo­gie sous-marine en relèvent les sphinx, les colonnes, les blocs de gra­nit rose au fond du port, tout un décor pto­lé­maïque cou­ché dans la vase. Si la reine dort quelque part, c’est peut-être là, à quelques mètres de fond, et pour tou­jours illi­sible — ce qui expli­que­rait à la fois qu’on ne la trouve pas et qu’on rechigne à aller la cher­cher à trente kilo­mètres de là. Entre une tombe englou­tie qu’on ne fouille­ra jamais pro­pre­ment et une tombe hypo­thé­tique qu’on fouille sans fin, la dis­ci­pline n’a même pas à tran­cher : elle constate qu’au­cune des deux ne rend de corps.

La com­mu­nau­té savante reste sur sa réserve, et sa réserve est rai­son­nable. Le port et le tun­nel prouvent que Tapo­si­ris fut bien plus qu’une cha­pelle de bord de route ; ils ne prouvent pas qu’une reine y dort. Les mon­naies attestent un lien entre le lieu et le règne, pas une sépul­ture. On peut pas­ser vingt ans à démon­trer qu’un endroit méri­tait une reine sans jamais démon­trer qu’il en a reçu une. Reste que Mar­ti­nez a l’en­du­rance de son idée fixe, et que l’i­dée fixe, en archéo­lo­gie, est un outil comme un autre. Elle creuse encore. Il faut lui recon­naître ça : de tous ceux qui figurent dans cet article, elle est la seule à tra­vailler tou­jours sur le ter­rain, la seule dont l’af­faire soit ouverte plu­tôt que clas­sée ou enterrée.

Siwa

Le corps d’A­lexandre, lui, a déjà voya­gé plus qu’au­cun vivant de son siècle, et c’est jus­te­ment parce qu’il a tant voya­gé qu’on ne sait plus où il s’est arrêté.

Il meurt à Baby­lone en juin 323 avant notre ère, trente-deux ans, d’une fièvre que les méde­cins de vingt-trois siècles n’ont pas su nom­mer, palu­disme, typhoïde, poi­son, on choi­si­ra selon l’hu­meur. On l’embaume. On le couche dans un sar­co­phage d’or, rem­pli de miel et d’a­ro­mates selon les ver­sions les plus belles, et l’on construit pour lui, deux ans durant, un char funèbre que Dio­dore de Sicile a décrit avec une gour­man­dise d’in­ven­taire : un temple rou­lant à colonnes ioniques, tiré à tra­vers l’A­sie vers la Macé­doine natale. Le convoi n’ar­ri­ve­ra jamais chez lui. Pto­lé­mée, un des géné­raux, futur maître de l’É­gypte, inter­cepte le cor­tège en route et le détourne vers Mem­phis. Déte­nir le corps du conqué­rant, c’est héri­ter d’un peu de sa légi­ti­mi­té ; le vol du cadavre est un coup d’É­tat par relique.

De Mem­phis, entre 298 et 283, on trans­fère la dépouille à Alexan­drie, la ville qu’il avait fon­dée et où l’u­sage vou­lait qu’un fon­da­teur repose dans ses murs. On l’ins­talle dans un mau­so­lée qu’on appelle le Sôma, « le corps », et il y reste des siècles, expo­sé, visible, célèbre. Le sar­co­phage d’or finit fon­du — un Pto­lé­mée à court d’argent mon­naie l’or de son ancêtre — et Stra­bon, qui vit dans la ville dans les années 20 avant notre ère, note qu’on l’a rem­pla­cé par un cer­cueil de verre, pour qu’on voie tou­jours le mort à tra­vers la paroi. Défilent alors les curieux de pou­voir. César vient s’y recueillir. Auguste, en 30, dépose une cou­ronne d’or sur la tête embau­mée, se penche pour mieux voir et, dit-on, casse un mor­ceau du nez ; quand on lui pro­pose d’al­ler voir aus­si les Pto­lé­mées, il répond qu’il est venu voir un roi, pas des cadavres. Cali­gu­la, plus tard, emporte la cui­rasse pour la por­ter lui-même. Puis la trace se perd. Vers la fin du IVᵉ siècle, quand Théo­dose inter­dit les cultes païens et qu’on démo­lit les vieux sanc­tuaires, le Sôma dis­pa­raît des sources comme on efface une adresse. Per­sonne ne dit qu’on l’a détruit. Per­sonne ne dit qu’on l’a dépla­cé. Il cesse sim­ple­ment d’être men­tion­né, et ce silence dure encore.

C’est dans ce blanc que s’en­gouffre Siwa. L’oa­sis a une bonne rai­son mytho­lo­gique. C’est là qu’en 331, au terme d’une marche dans le désert où la légende lui donne des cor­beaux pour guides et des pluies mira­cu­leuses pour l’eau, l’o­racle d’Am­mon a recon­nu Alexandre pour fils de Zeus. Il en est res­sor­ti per­sua­dé de sa propre divi­ni­té, et le bruit cou­rut plus tard qu’il aurait sou­hai­té qu’on le rende un jour à ce sable, près de ce père. La rai­son est sédui­sante et ne prouve rien. Dans les années 1980, une archéo­logue grecque, Lia­na Sou­valt­zi, en fait le cœur d’une convic­tion. Elle reprend en 1989 les fouilles d’un édi­fice dorique à El Mara­qi, au sud-ouest de l’oa­sis, un bâti­ment décrit dès le XIXᵉ siècle par les voya­geurs, un plan étrange de pièces enfi­lées. En 1995, le gou­ver­ne­ment égyp­tien annonce la décou­verte du tom­beau d’A­lexandre. La nou­velle fait le tour du monde. Sou­valt­zi parle de trois ins­crip­tions grecques, dont l’une, attri­buée à Pto­lé­mée, dirait qu’on a trans­por­té là le corps du roi, et men­tion­ne­rait même un empoi­son­ne­ment. Elle relève des rosaces à huit pétales, emblème de la royau­té macé­do­nienne, un monu­ment colos­sal de douze mille mètres car­rés dont elle dégage cinq mille, et des cou­leurs — un bleu accro­ché à la pierre depuis vingt-trois siècles — qui donnent à ses com­mu­ni­qués un air de certitude.

Et puis rien. Aucun sar­co­phage. Aucune tombe à l’in­té­rieur de ce que Sou­valt­zi appelle un tom­beau. Un monu­ment, oui, immense, grec peut-être, mais vide au sens le plus lit­té­ral : il n’y a pas de mort dedans. Les égyp­to­logues accueillent l’an­nonce avec un scep­ti­cisme qui vire vite au refus, contestent que l’ar­chi­tec­ture soit macé­do­nienne, doutent même qu’il s’a­gisse d’une sépul­ture. La com­mu­nau­té grecque d’A­lexan­drie, qui tient mor­di­cus à gar­der son conqué­rant chez elle, lui bat froid. Les auto­ri­tés égyp­tiennes, dans une reprise en main géné­rale des chan­tiers étran­gers, sus­pendent son per­mis. Sou­valt­zi conti­nue de plai­der sa cause, avec l’a­mer­tume de qui se croit vic­time d’une cabale plu­tôt que d’une absence de preuve, et publie encore, des années après, des appels où l’on sent l’en­tê­te­ment d’une convic­tion que le ter­rain n’a jamais nour­rie. Pen­dant ce temps, la recherche sérieuse est redes­cen­due à Alexan­drie même. Une archéo­logue grecque, Cal­liope Lim­neos-Papa­kos­ta, y creuse depuis des années sous la ville moderne et a fini par tou­cher les couches de fon­da­tion de la cité antique, celles d’A­lexandre lui-même — une pre­mière, de quoi don­ner la chair de poule, dit l’un de ses confrères. Elle n’a pas trou­vé le tom­beau. Mais elle cherche là où le fon­da­teur devait, par la cou­tume grecque, repo­ser dans l’en­ceinte de sa ville, et non dans un désert où seule une ins­crip­tion contes­tée l’a jamais conduit.

De toutes les pistes réunies ici, celle de Siwa est la plus fra­gile, et elle l’é­tait déjà quand j’en par­lais autre­fois sur le même pied que les autres, ce qui était une erreur de ma part. On ne met pas dans la même colonne un chan­tier qui creuse encore faute de conclure et un chan­tier qu’on a fer­mé faute de trouver.

Venise

Il faut pour­tant suivre le corps d’A­lexandre encore un peu, parce qu’il a une der­nière fugue, et que celle-là finit dans une basi­lique de lagune.

L’hy­po­thèse est d’un Bri­tan­nique, Andrew Michael Chugg, qui l’a défen­due dans deux livres au début des années 2000. Elle part d’un fait bien attes­té et d’une coïn­ci­dence trou­blante. Le fait : en 828, deux mar­chands véni­tiens, Buo­no da Mala­moc­co et Rus­ti­co da Tor­cel­lo, enlèvent d’A­lexan­drie le corps que l’on tient pour celui de saint Marc l’É­van­gé­liste, mar­ty­ri­sé dans la ville au Iᵉʳ siècle. Les auto­ri­tés musul­manes contrôlent les car­gai­sons ; les deux com­pères dis­si­mulent la dépouille sous des quar­tiers de porc, sachant qu’au­cun ins­pec­teur pieux n’i­ra fouiller là-dedans. La ruse marche, le bateau appa­reille, et Venise reçoit avec pompe une relique d’a­pôtre qui vaut, en ce siècle, une charte de légi­ti­mi­té divine, de quoi riva­li­ser avec Rome et Constan­ti­nople. On bâtit San Mar­co par-dessus.

La coïn­ci­dence, main­te­nant. En 1963, lors de tra­vaux dans les fon­da­tions de l’ab­side de la basi­lique, tout près de la crypte où le corps fut d’a­bord dépo­sé, on dégage un lourd bloc de pierre sculp­tée. On y lit un bou­clier orné d’une étoile à huit branches — l’é­toile argéade, celle de la mai­son de Phi­lippe II, le père d’A­lexandre —, des cné­mides, une épée qu’on dit macé­do­nienne, la trace d’une longue lance qui pour­rait être une sarisse. La pierre est aujourd’­hui au cloître de Sant’A­pol­lo­nia, au musée dio­cé­sain. En 1998, un archéo­logue ita­lien, Euge­nio Poli­to, en iden­ti­fie le style comme macé­do­nien, sans savoir où Chugg vou­lait en venir, ce qui donne à l’af­faire un témoin qu’on ne peut soup­çon­ner de com­plai­sance. Le rai­son­ne­ment se déplie alors avec une logique de roman : et si le corps qu’on a sous­trait sous le porc n’é­tait pas celui de l’É­van­gé­liste, mais celui du conqué­rant ? À la fin du IVᵉ siècle, quand Théo­dose fait la chasse aux cultes païens et que le Sôma s’é­teint des sources, la momie la plus véné­rée du monde antique se trouve pré­ci­sé­ment dans la ville où l’on mar­ty­ri­sa Marc. Rebap­ti­ser le païen en saint pour lui épar­gner le zèle des chré­tiens, ce serait le sau­ver une pre­mière fois. L’emmener à Venise, quatre siècles plus tard, le sau­ver une seconde. Un détail de calen­drier plaît à Chugg : Jean Chry­so­stome, Père de l’É­glise, écrit à la fin du IVᵉ siècle que plus per­sonne ne sait où repose Alexandre — la phrase tombe pré­ci­sé­ment à l’ins­tant où, dans cette hypo­thèse, le corps aurait tro­qué son nom contre celui d’un mar­tyr. Chugg a défen­du tout cela dans deux livres, au début des années 2000, et expo­sé ses cor­res­pon­dances devant les uni­ver­si­taires réunis à Padoue en 2006, où on l’a écou­té avec l’at­ten­tion polie qu’on réserve aux thèses trop belles pour être tout à fait crédibles.

On ajoute, pour faire bonne mesure, le sar­co­phage de Nec­ta­né­bo II. Ce bloc de pierre égyp­tien, récu­pé­ré par les Bri­tan­niques après la défaite fran­çaise à Alexan­drie en 1801 et expo­sé au Bri­tish Museum, fut d’a­bord pris pour le cer­cueil d’A­lexandre avant que les hié­ro­glyphes ne tra­hissent son vrai pro­prié­taire, un pha­raon du IVᵉ siècle avant notre ère qui ne s’en ser­vit jamais. Les sol­dats de Sa Majes­té l’a­vaient rap­por­té à Londres comme un tro­phée, sûrs de tenir la caisse du conqué­rant ; il a fal­lu qu’un savant déchiffre les signes pour que le tro­phée se dégonfle. Deux sou­ve­rains, deux exils, une même auge de pierre pour n’en cou­cher aucun. Cer­tains sup­posent que Pto­lé­mée y dépo­sa pro­vi­soi­re­ment Alexandre, le temps de lui construire mieux — ce qui expli­que­rait ces récits égyp­tiens où Alexandre passe pour le fils de Nec­ta­né­bo. Chugg pense que la pierre de Venise pour­rait être un frag­ment du Sôma lui-même, voya­geant avec la momie sous une fausse identité.

Tout cela est invé­ri­fiable et l’É­glise, qui vénère tou­jours Marc sous le maître-autel, n’ou­vri­ra pas le tom­beau pour tran­cher un pari d’his­to­rien. J’a­vais expé­dié cette his­toire, autre­fois, en deux lignes et une date fausse — je situais le trans­fert au IVᵉ siècle quand il est du IXᵉ. Elle mérite mieux, non parce qu’elle est vraie, mais parce qu’elle a la forme par­faite de ce que pro­duit un corps introu­vable : chaque siècle lui invente une nou­velle cachette, et la plus impro­bable est sou­vent la mieux racon­tée. Le mort d’A­lexandre a fini par deve­nir une matière lit­té­raire. On ne le retrou­ve­ra sans doute jamais ; on conti­nue­ra de le déplacer.

Hié­ra­po­lis

Reste la seule affaire solide, et il faut mon­ter pour l’at­teindre — au sens propre, sur une col­line de cal­caire blanc au-des­sus de la val­lée du Méandre, en Ana­to­lie, là où les sources chaudes ont sculp­té ces ter­rasses de tra­ver­tin qu’on appelle Pamuk­kale, le châ­teau de coton. L’an­cienne Hié­ra­po­lis. On y vient aujourd’­hui pour trem­per les pieds dans une eau tiède et bleu­tée entre des colonnes ; on oublie que la ville est bâtie sur une faille active, que la terre y a trem­blé, que ses eaux char­gées de chaux ont pétri­fié une par­tie de la nécro­pole, cimen­tant les tom­beaux dans une gangue blanche. C’est un endroit qui fabrique de la pierre à par­tir de l’eau, et qui donc, à sa manière, conserve mieux ses morts que la mer d’A­lexan­drie ne conserve les siens. Au petit matin, avant les cars, la lumière rase les vasques et l’eau fume ; on entend le cla­pot tiède et, plus haut, le vent dans les colonnes de la nécro­pole nord, cette longue ave­nue de tom­beaux où les Romains d’A­sie venaient prendre les eaux et, très sou­vent, mourir.

Le tom­beau qu’on y cher­chait est celui de Phi­lippe, l’un des Douze, l’a­pôtre qui évan­gé­li­sa l’A­sie Mineure. Une lettre de Poly­crate d’É­phèse au pape Vic­tor Ier, vers 190, cent ans à peine après les faits, dit qu’il mou­rut à Hié­ra­po­lis avec deux de ses filles vieillies dans la vir­gi­ni­té ; les éru­dits tiennent ce témoi­gnage pour fiable, ce qui est rare. La tra­di­tion le fait cru­ci­fier la tête en bas, vers 80, à quatre-vingt-cinq ans pas­sés — d’autres le font mou­rir de vieillesse, l’a­pôtre a droit à ses variantes. Les Actes de Phi­lippe, un texte apo­cryphe et tar­dif, l’en­voient prê­cher en Phry­gie avec l’a­pôtre Bar­thé­le­my et sa propre sœur, Mariamne, et décrivent une Hié­ra­po­lis recon­nais­sable à ses eaux brû­lantes et à sa faille — détail géo­lo­gique qui retient l’at­ten­tion, car il colle au ter­rain. On tient ces récits pour bro­dés, mais bro­dés autour d’un fil qui, ici, ne casse pas. On savait qu’il y avait sur la col­line un mar­ty­rium octo­go­nal, un bâti­ment de pèle­ri­nage, et l’on cher­chait la tombe en son centre, là où la logique la plaçait.

La mis­sion ita­lienne fouille le site depuis 1957, ouverte par Pao­lo Ver­zone ; Fran­ces­co D’An­dria, de l’u­ni­ver­si­té du Salen­to, la dirige depuis 2000. Il a lui-même long­temps cru que la tombe était sous le mar­ty­rium. En 2011, après des décen­nies de vaine patience, il change d’a­vis parce que le ter­rain l’y oblige. En déga­geant une église res­tée jusque-là incon­nue, à une qua­ran­taine de mètres du mar­ty­rium, son équipe met au jour une tombe romaine du Iᵉʳ siècle, autour de laquelle l’é­glise avait été construite au IVᵉ ou Vᵉ siècle. Le pèle­ri­nage entier — la rue pro­ces­sion­nelle, le pont, les bains d’im­mer­sion où l’on se puri­fiait avant de mon­ter — s’or­ga­ni­sait autour d’elle. Tous les indices convergent : c’est bien le tom­beau de Phi­lippe, à l’en­droit exact que la topo­gra­phie du culte dési­gnait, une fois qu’on avait ces­sé de le cher­cher là où on croyait devoir le cher­cher. Un petit tam­pon à pain du VIᵉ siècle, retrou­vé sur place, montre d’ailleurs deux édi­fices côte à côte, le mar­ty­rium à cou­pole et l’é­glise basse : les pèle­rins d’a­lors savaient qu’il fal­lait dis­tin­guer les deux bâti­ments, ce que les fouilleurs du XXᵉ siècle avaient fini par oublier. Il aura suf­fi de relire une miche gra­vée pour retrou­ver une adresse per­due depuis quinze cents ans.

Et il est vide. D’An­dria l’ad­met sans détour : les reliques n’y sont plus. On les aurait trans­fé­rées à Constan­ti­nople à la fin du VIᵉ siècle, pour les mettre à l’a­bri, puis peut-être por­tées à Rome, dans l’é­glise des Saints-Apôtres. La tombe la mieux iden­ti­fiée des trois, la seule qu’on puisse dire authen­ti­fiée, est aus­si une tombe dont le corps est par­ti il y a mille quatre cents ans. On a retrou­vé l’a­dresse. Le loca­taire avait déménagé.

Coda

Voi­là donc l’é­tat des lieux, quinze ans après la brève que j’a­vais bâclée. À Tapo­si­ris, une avo­cate creuse tou­jours un temple qui mérite une reine sans lui avoir encore don­né de reine. À Siwa, un monu­ment vide porte le nom d’un roi qu’au­cune preuve n’y a jamais cou­ché, et le chan­tier est clos. À Venise, une momie de saint traîne der­rière elle le fan­tôme d’un conqué­rant qu’on ne déter­re­ra pas pour savoir. À Hié­ra­po­lis, une tombe d’a­pôtre par­fai­te­ment située attend un occu­pant qu’on a empor­té sous Jus­tin II. Trois fouilles, une seule conclu­sion tenable, et pas un corps au bout.

Il y a une leçon là-dedans mais je me méfie des leçons, alors je m’en tiens à une obser­va­tion. Ces morts-là étaient trop grands pour res­ter en place. On les a dépla­cés vivants — les conquêtes, l’exil, la fuite —, on a conti­nué de les dépla­cer morts, par pié­té, par vol, par poli­tique, par peur du vain­queur ou du fana­tique, et le dépla­ce­ment a fini par les dis­soudre. La sépul­ture était cen­sée fixer quel­qu’un pour l’é­ter­ni­té ; elle n’au­ra fixé que le lieu, et encore, pas tou­jours. Ce qui sub­siste, ce n’est pas le corps, c’est l’i­ti­né­raire. Une momie qui va de Baby­lone à Mem­phis à Alexan­drie et peut-être à Venise. Une reine qu’on cherche par mer et par tun­nel, sous un temple qui porte le mot tom­beau dans son nom. Un apôtre qui monte de Gali­lée jus­qu’à une col­line de chaux, s’y fait clouer à l’en­vers, puis repart vers le Bos­phore en pièces déta­chées avant qu’on retrouve enfin son adresse gra­vée sur une miche de pain.

Le soir tombe sur Pamuk­kale, les cars vident leurs der­niers tou­ristes, l’eau vire au gris sous les ter­rasses, et quelque part sous Alexan­drie le lac Mariout conti­nue de gar­der ses secrets en croyant les perdre. Je referme le dos­sier sans l’a­voir refer­mé. C’est le propre des affaires sur les­quelles il n’y a pas de corps : on n’y met jamais le point final, on cesse sim­ple­ment d’écrire.

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Une lampe aux ori­gines multiples

Une lampe aux ori­gines multiples

La lampe ottomane

Une lampe aux ori­gines multiples

La lampe qui vient de partout

Un seau de perles posé par terre

Le pre­mier bruit de l’a­te­lier n’est pas celui du verre. C’est celui des perles.

Un seau de plas­tique bleu, presque plein, posé contre le pied de l’é­ta­bli. Quand la main y plonge pour en tirer une poi­gnée, cela fait le son d’un res­sac très court, très sec — un chuin­te­ment miné­ral qui s’ar­rête net. On verse les perles sur le globe encol­lé, on les tasse du dos d’une pince, on recom­mence. Per­sonne ne les compte. Per­sonne ne compte des perles.

L’a­te­lier tient dans deux pièces au pre­mier étage, quelque part entre Nuruos­ma­niye et les rues qui des­cendent vers Mah­mut­paşa. On y monte par un esca­lier qui sent le ciment humide. En bas, la ville vend ; ici, on colle. La dif­fé­rence est entière. Les bou­tiques du bazar sont des cathé­drales : trois cents lampes sus­pen­dues, allu­mées toutes ensemble, une averse de cou­leurs qui tombe sur les épaules des pas­sants et les fait lever la tête. L’a­te­lier, lui, est éclai­ré au néon. Un néon blanc, plat, abso­lu­ment sans pitié, parce qu’on ne peut pas juger d’une cou­leur sous une lumière qui en a déjà une.

Sur l’é­ta­bli : des bar­quettes en plas­tique, une par teinte. Rouge, ambre, vert bou­teille, un bleu qui tire sur l’encre, un tur­quoise qui n’existe pas dans la nature. Des éclats de verre décou­pés en losanges, en amandes, en gouttes, empi­lés comme des cartes à jouer. Un tube de sili­cone. Un sachet de plâtre gris. Une pince à épi­ler. Un globe de verre trans­pa­rent, per­cé d’un trou rond à sa base, posé sur un anneau de mousse pour qu’il ne roule pas.

Voi­là. C’est tout. C’est de là que sort l’ob­jet le plus pho­to­gra­phié de Turquie.

Il faut deux ou trois heures de main pour cou­vrir un globe de taille moyenne, et douze heures d’at­tente pour que la colle prenne. Le geste n’est pas dif­fi­cile. Il est long. On applique le sili­cone par petites zones — si l’on encolle tout le globe d’un coup, la colle sèche avant qu’on l’ait rat­tra­pée. On pose les grandes pièces d’a­bord, celles qui font le motif : l’é­toile, la tulipe, la rosace. Puis on borde. Puis on rem­plit les vides à la perle, en lais­sant entre chaque verre un inter­valle d’un ou deux mil­li­mètres, parce que le plâtre devra pou­voir y entrer. Cet inter­valle est la seule chose vrai­ment tech­nique de toute l’o­pé­ra­tion. Un débu­tant le fait trop ser­ré, et sa lampe se décol­le­ra dans deux ans.

On croit assis­ter à quelque chose d’an­cien. Ce n’est pas du tout ce qui arrive — sauf sur un point, un seul, et c’est le seau.


Le globe vient d’ailleurs

D’où vient le globe ?

La réponse est longue et un peu contra­riée, et elle est le vrai sujet de cet article. Le globe de verre souf­flé — la coque trans­pa­rente, le seul élé­ment qui soit encore, tech­ni­que­ment, du tra­vail de ver­rier — n’est plus fabri­qué en Tur­quie dans les quan­ti­tés qu’il fau­drait. Le prin­ci­pal four­nis­seur inté­rieur du sec­teur, une mai­son qui s’ap­pe­lait Kıs­met Cam, a fer­mé. Ce qui reste arrive par conteneurs.

Cela vaut aus­si pour le reste. Les récits de la pro­fes­sion sont expli­cites : le mar­ché a connu son som­met il y a une quin­zaine d’an­nées puis s’est contrac­té ; les atten­tats visant les sites tou­ris­tiques ont vidé les bou­tiques ; l’in­fla­tion a fait le reste, parce que l’es­sen­tiel des maté­riaux est impor­té et fac­tu­ré en dol­lars ou en euros ; et des pro­duits bon mar­ché venus d’Ex­trême-Orient sont venus concur­ren­cer la pro­duc­tion locale. Le même témoi­gnage pré­cise qu’à la belle époque, la lampe en mosaïque et le pho­to­phore en mosaïque étaient les articles les plus ven­dus du Grand Bazar et du Mar­ché aux épices.

C’est une phrase à gar­der. Les articles les plus ven­dus. Pas les plus anciens. Les plus vendus.

Je note tout de même que cette his­toire éco­no­mique cir­cule dans la presse pro­fes­sion­nelle et les témoi­gnages d’ar­ti­sans, sans étude uni­ver­si­taire pour la fixer. Elle est cohé­rente, recou­pée par plu­sieurs fabri­cants, mais elle n’a pas de socle aca­dé­mique. Je la donne pour ce qu’elle est : la mémoire du métier par lui-même.


Ce que veut dire « verre Tiffany »

La bar­quette de rouge porte une éti­quette au feutre. On met un moment à com­prendre le mot.

Tif­fa­ny.

Dans le voca­bu­laire com­mer­cial turc, le verre colo­ré uti­li­sé pour ces lampes s’ap­pelle Tif­fa­ny cam — verre Tif­fa­ny. Du nom de Louis Com­fort Tif­fa­ny, ver­rier amé­ri­cain de la fin du XIXe siècle, dont la tech­nique du ruban de cuivre a don­né son nom géné­rique à toute une famille de verres d’art plats et colo­rés dans la masse. La dis­tinc­tion que font les ate­liers est nette et elle est juste : il faut du verre tein­té dans la masse, pas du verre peint, parce que le verre peint pâlit et que le verre tein­té ne pâlit jamais.

Donc : la lampe otto­mane est faite de verre amé­ri­cain, ou plus exac­te­ment de verre au stan­dard d’un Amé­ri­cain mort en 1933.

Cer­tains ven­deurs racontent l’in­verse. Ils écrivent que les lampes du bazar auraient ins­pi­ré Tif­fa­ny, qui les aurait adap­tées à ses propres lumi­naires. C’est joli et c’est pro­ba­ble­ment à l’en­vers — mais je le signale comme une lec­ture, pas comme un fait éta­bli : per­sonne, à ma connais­sance, n’a docu­men­té sérieu­se­ment le sens de cette cir­cu­la­tion. Ce qui est sûr, c’est que le nom du four­nis­seur est pas­sé dans la langue du métier, et qu’un arti­san d’Is­tan­bul demande aujourd’­hui du « Tif­fa­ny » comme un maçon demande du placo.

Les perles de rem­plis­sage, elles, sont sou­vent tchèques. Bohême. Le pays du verre de lustre depuis le XVIIe siècle.

Alors on fait le compte. Un globe souf­flé impor­té. Du verre plat au stan­dard amé­ri­cain. Des perles de Bohême. Un adhé­sif sili­cone. Un plâtre de join­toie­ment. Une mon­ture de lai­ton ou de cuivre. Une douille et une ampoule LED. Assem­blé à Istan­bul, à la main, par quel­qu’un qui a mis des années à savoir où poser un losange.

Ce n’est pas une contre­fa­çon. C’est exac­te­ment ce qu’a tou­jours été le bas­sin médi­ter­ra­néen : un lieu où l’on assemble des choses venues d’ailleurs, et où l’as­sem­blage est le seul tra­vail qui compte. Le verre souf­flé a voya­gé de Syrie vers Venise, la faïence de Chine vers İzn­ik, le cobalt d’I­ran vers les fours de Nicée. Le scan­dale n’existe que si l’on a d’a­bord cru à la pureté.


L’œil dans le seau

Il faut reve­nir au seau bleu, parce que j’ai com­mis là une erreur qu’il vaut mieux expo­ser que cor­ri­ger en silence.

J’ai d’a­bord noté, sur la foi d’une source offi­cielle turque, que les pre­mières perles de verre contre le mau­vais œil auraient été pro­duites dans le vil­lage de Görece, près d’İzm­ir. C’est faux, ou plu­tôt c’est un rac­cour­ci natio­nal appli­qué à un objet qui n’est pas natio­nal du tout. Görece fabrique des nazar bon­cuğu. Görece ne les a pas inven­tés. Rien ne les a inven­tés, en un lieu et une fois.

Le mot vient de l’a­rabe naẓar, le regard. Le prin­cipe est d’une sim­pli­ci­té désar­mante : contre un œil qui envie, on oppose un œil qui regarde. Ce n’est pas une image, c’est un dis­po­si­tif — l’a­mu­lette absorbe le coup d’œil des­ti­né à l’en­fant, à la vache, à la mai­son neuve. Elle se brise par­fois, et sa fêlure prouve qu’elle a travaillé.

L’ar­chéo­lo­gie de cette idée est ver­ti­gi­neuse. Les plus anciens objets qu’on lui rat­tache sont les « idoles aux yeux » exhu­mées de Tell Brak, en Haute-Djé­zi­reh syrienne, petites figures d’al­bâtre aux yeux déme­su­rés datées d’en­vi­ron 3300 avant notre ère — avec cette réserve, que les archéo­logues eux-mêmes for­mulent : rien ne prouve expli­ci­te­ment que ces objets aient concer­né le mau­vais œil, et le lien reste une hypo­thèse d’in­ter­pré­ta­tion. Il faut la gar­der, cette réserve. C’est le genre de pru­dence que les bou­tiques ne s’im­posent jamais.

Le reste est plus assu­ré. Les amu­lettes égyp­tiennes en forme d’œil oud­jat — l’œil res­tau­ré d’Ho­rus — sont pro­duites en faïence, en cor­na­line, en lapis-lazu­li et en or dès le Moyen Empire, vers 2055–1650 avant notre ère ; on les pose sur les momies, on les porte vivant, on les intègre aux pec­to­raux et aux grands col­liers. La faïence — silice mêlée de natron, pre­mier maté­riau syn­thé­tique à perles, mis au point simul­ta­né­ment en Méso­po­ta­mie et en Égypte — se prête admi­ra­ble­ment au motif : les perles déco­rées de cercles concen­triques figu­rant un œil humain deviennent les plus répan­dues de toutes.

Puis le verre arrive, et avec lui le com­merce. La pro­duc­tion de perles de verre en Médi­ter­ra­née, vers 1500 avant notre ère, popu­la­rise la perle-œil chez les Phé­ni­ciens, les Perses, les Grecs, les Romains et les Otto­mans ; au VIe siècle avant notre ère, l’œil appa­raît sur les coupes chal­ci­diennes dites « coupes à yeux », comme magie pro­tec­trice. Et sur­tout : les ver­riers phé­ni­ciens pro­duisent des perles-yeux poly­chromes à par­tir du VIe siècle avant notre ère au moins, et les dif­fusent dans tout le réseau com­mer­cial médi­ter­ra­néen — on en a retrou­vé à Car­thage, en Sar­daigne, en Espagne, dans le monde grec.

Car­thage, la Sar­daigne, l’Es­pagne. Le même objet, la même route, deux mille six cents ans avant les conteneurs.

C’est ici que l’ar­ticle bas­cule, et il faut le dire clai­re­ment. Tout, dans cette lampe, est récent et emprun­té — le globe, le verre amé­ri­cain, la colle, la douille. Tout, sauf une chose. La perle-œil qui rem­plit les inter­stices des­cend d’un objet dont le tra­jet médi­ter­ra­néen est éta­bli, docu­men­té, fouillé, et infi­ni­ment plus ancien que l’Em­pire otto­man auquel les ven­deurs rat­tachent la lampe entière. La généa­lo­gie inven­tée est ados­sée à une généa­lo­gie réelle qu’elle ignore.

Reste que la perle du seau n’est pas tout à fait celle-là. Il faut aller la voir se faire.


Nazarköy, four à bois

À six kilo­mètres du centre de Kemal­paşa, dans l’ar­rière-pays d’İzm­ir, il y a un vil­lage qui a chan­gé de nom pour son artisanat.

Il s’ap­pe­lait Kuru­dere — le ruis­seau sec, à cause du lit de rivière au bord duquel il est bâti. Le 20 mars 2007, par déci­sion du conseil des ministres, il est deve­nu Nazarköy : le vil­lage du nazar. Trois cent cin­quante habi­tants. Agri­cul­ture, éle­vage, et perles d’œil. L’autre foyer est Görece, dans le dis­trict de Men­deres ; dans les deux, la trans­mis­sion se fait de maître à apprenti.

Le four s’ap­pelle ocak. Rond ou ovale, mon­té par ceux du vil­lage qui savent le mon­ter. On n’y brûle que du bois de pin. Dans ses ouver­tures — on les appelle tava, les poêles — fondent des verres de cou­leurs dif­fé­rentes. On pré­lève le verre en fusion avec des tiges de fer, et on le met en forme sur un rail de che­min de fer.

Un rail. Voi­là le détail qui vaut le voyage. L’en­clume de l’a­te­lier est un mor­ceau de voie fer­rée, parce qu’un rail est ce qu’on trouve, ce qui ne bouge pas, et ce qui encaisse.

Les types de perles ont cha­cun leur nom : karagöz, l’œil noir ; ceviz, la noix ; silin­dir, yumur­ta, l’œuf ; pla­ka, pla­ka kalp, la plaque en cœur ; zar, saraç, danagöz — l’œil de veau. Une nomen­cla­ture entiè­re­ment pay­sanne, qui ne doit rien au palais ni à la mos­quée. L’œil de veau, la noix, l’œuf : on nomme les formes avec ce qu’on a sous la main dans une cour de ferme.

Le maître ver­rier Mah­mut Sür, ins­crit au pro­gramme des Tré­sors humains vivants de l’U­NES­CO, pro­duit des nazar bon­cuğu à İzm­ir depuis l’âge de treize ans.

Sur l’an­cien­ne­té de ce foyer, les sources se contre­disent, et je pré­fère le signa­ler que choi­sir. La sous-pré­fec­ture de Kemal­paşa écrit que la fabri­ca­tion de perles et d’ob­jets de verre y est attes­tée depuis 1950 envi­ron, et que les habi­tants disent tenir le métier d’un maître sur­nom­mé Arap Selim, dont le père Abdü­la­zim était déjà per­lier. La presse locale d’İzm­ir, elle, fait du vil­lage un centre impor­tant dès la fin du XIXe siècle. Un demi-siècle d’é­cart, ce qui n’est pas rien quand on parle d’une tra­di­tion. Ma lec­ture — à prendre comme telle — est que la seconde ver­sion étend au vil­lage l’an­cien­ne­té du métier dans la région. Le geste est vieux ; cet ate­lier-là, peut-être pas tant.

La perle ache­vée est un objet d’une grande éco­no­mie de moyens : quatre cercles concen­triques, une pupille noire, un iris bleu pâle, un blanc, un bleu pro­fond à l’ex­té­rieur. Quatre couches, un regard. Il n’existe pas beau­coup d’ob­jets aus­si effi­caces avec aus­si peu.

Et voi­là pour­quoi le globe allu­mé, dans l’a­te­lier d’Is­tan­bul, res­semble à un œil. Beau­coup d’a­che­teurs le disent sans savoir pour­quoi ils le disent. Ils ont rai­son sans le savoir : ils regardent des mil­liers de petits yeux col­lés côte à côte sur une sphère, et l’un des plus vieux réflexes de la Médi­ter­ra­née leur remonte dans la nuque.

Un der­nier point, hon­nête. Les perles indus­trielles qui rem­plissent les inter­stices d’une lampe de bazar ne sortent pas d’un four à bois de Nazarköy : elles sont pres­sées, cali­brées, sou­vent impor­tées. La lampe hérite de l’i­ma­gi­naire du nazar sans en payer le prix. Mais l’i­ma­gi­naire, lui, ne se laisse pas fac­tu­rer — il vient tout seul, gra­tui­te­ment, et il fait la moi­tié du tra­vail de vente.


Le tube de silicone

Le sili­cone est l’élé­ment le plus inté­res­sant de l’é­ta­bli, pré­ci­sé­ment parce qu’il est le plus banal.

Un adhé­sif qui prend en douze heures et devient trans­pa­rent en séchant. Il fait tenir le verre sur une sur­face courbe, ce qu’au­cun liant tra­di­tion­nel ne savait faire. Le plomb ne se cintre pas ain­si. Le mor­tier ne prend pas sur le verre lisse. Sans la chi­mie du XXe siècle, l’ob­jet est méca­ni­que­ment impossible.

Cette phrase règle la ques­tion de l’an­cien­ne­té sans qu’on ait besoin d’in­vo­quer une seule date. La lampe en mosaïque sur globe souf­flé n’est pas un objet dont la tra­di­tion se serait per­due puis retrou­vée. C’est un objet qui ne pou­vait pas exis­ter avant qu’on sache col­ler du verre sur du verre. Toute la ques­tion est de savoir ce qu’il y avait avant, et ce qu’il y avait avant est superbe, mais ce n’est pas cela.

Avant, il y avait du plâtre.


Les fenêtres de Süleymaniye

Il faut mon­ter sur la troi­sième col­line pour voir l’an­cêtre architectural.

Süley­man com­mande sa mos­quée en 1550. Sinan la livre en 1557. À l’in­té­rieur, la déco­ra­tion est rete­nue, presque aus­tère : les vitraux sont réser­vés au mur de qibla et le mih­rab est habillé de car­reaux d’İzn­ik. La lumière tra­verse des ver­rières attri­buées à Sarhoş İbrah­im — İbrah­im l’I­vrogne. Le sur­nom a tra­ver­sé cinq siècles ; on ne sait presque rien d’autre de lui. L’at­tri­bu­tion est tra­di­tion­nelle et soli­de­ment reprise, mais il faut savoir que l’es­sen­tiel du décor visible aujourd’­hui pro­vient de res­tau­ra­tions pos­té­rieures, après le séisme de 1766 puis au XXe siècle. On regarde donc un dis­po­si­tif d’o­ri­gine à tra­vers plu­sieurs couches de réfection.

La tech­nique porte un nom : rev­zen, ou revzen‑i men­kuş, lit­té­ra­le­ment la fenêtre ornée. Le prin­cipe : des com­po­si­tions de verre colo­ré main­te­nues par des cadres de plâtre, dont les plus com­plexes sont ins­tal­lées à l’in­té­rieur des bâti­ments parce que leurs fins enca­dre­ments ne sup­por­te­raient pas l’ex­té­rieur ; les ver­rières visibles du dehors sont mon­tées dans des cadres plus robustes et des­si­nées avec moins de finesse. Deux qua­li­tés, deux expo­si­tions, une hié­rar­chie du fra­gile — voi­là de l’in­gé­nie­rie, pas de la décoration.

Et le prin­cipe est bien celui d’une mosaïque. Du verre colo­ré, décou­pé, ser­ti, tenu par un liant miné­ral cou­lé autour de lui. Ce que fait le sili­cone aujourd’­hui, le plâtre le fai­sait alors, à plat, dans une fenêtre. La paren­té est réelle. Elle n’est sim­ple­ment pas là où on la vend.

Le chan­tier employait du monde. Seize ver­riers ont tra­vaillé à la construc­tion de Süley­ma­niye. Et l’on conti­nuait, un siècle plus tard, à équi­per les mos­quées de verre : le voya­geur fran­çais Joseph Pit­ton de Tour­ne­fort, qui par­court les terres otto­manes entre 1700 et 1702, décrit avec admi­ra­tion la toute nou­velle mos­quée du Sul­tan Ahmed — ses boules de cris­tal, ses lustres à branches et ses œufs d’au­truche, tra­di­tion­nel­le­ment sus­pen­dus pour écar­ter les arai­gnées. Le détail me vient d’une notice de musée relayant Tour­ne­fort, et non de la Rela­tion d’un voyage du Levant elle-même ; il fau­drait le véri­fier dans le texte avant d’en faire un argument.

Des œufs d’au­truche contre les arai­gnées. On peut pas­ser une vie à étu­dier l’ar­chi­tec­ture isla­mique et buter, un matin, sur une phrase pareille. Elle dit tout ce qu’il faut savoir sur la dis­tance entre l’i­dée qu’on se fait d’un inté­rieur sacré et ce qui s’y trou­vait vrai­ment : du cris­tal, des chaînes, des cierges, des œufs.

Ce que je retiens sur­tout, c’est l’é­co­no­mie de la chose. La lumière colo­rée est rare, tenue, réser­vée au mur qui compte. On ne baigne pas la salle de cou­leur. On la concentre là où le regard va déjà. Le reste est blanc, gris, ivoire — de la pierre et du jour. Un inté­rieur otto­man clas­sique est un espace où la cou­leur est un accent, jamais un climat.

La lampe du bazar fait exac­te­ment l’in­verse. Elle est un climat.


Le Caire, vers 1360

L’autre ancêtre est plus loin encore, et il est plus beau.

Des­cen­dons d’Is­tan­bul vers Le Caire, et remon­tons de deux siècles. Les lampes de mos­quée sur­vivent en nombre consi­dé­rable pour les XIIIe et XIVe siècles, avec Le Caire en Égypte et Alep et Damas en Syrie comme prin­ci­paux centres de pro­duc­tion. Ce sont des vases de verre inco­lore, panse ren­flée, col éva­sé, six anses appli­quées sur la panse pour rece­voir les chaînes de sus­pen­sion. Un petit réci­pient inté­rieur, en forme d’en­ton­noir, conte­nait l’huile et la mèche — c’é­tait lui qui don­nait la lumière.

Le verre, ici, n’é­claire pas. Il enve­loppe. La flamme est ailleurs, au centre, dans un godet sus­pen­du à l’in­té­rieur de la panse. Le grand vase émaillé n’est qu’une enve­loppe autour d’un feu minus­cule. Toute la lampe existe pour ce décalage.

La tech­nique est d’une sophis­ti­ca­tion redou­table : on applique de l’or et des émaux faits de verre opaque pul­vé­ri­sé, et comme chaque cou­leur a sa propre tem­pé­ra­ture de fixa­tion, les ver­riers mame­louks ont mis au point un pro­cé­dé per­met­tant de poser plu­sieurs cou­leurs en une seule cuis­son. Si l’on sor­tait la pièce trop tôt, cer­tains émaux n’adhé­raient pas, ou viraient au gris, ou fai­saient des bulles. Il n’y a pas de reprise pos­sible. On enfourne un objet fini et on le res­sort réus­si ou perdu.

Sur le col court une ins­crip­tion, en thu­luth, presque tou­jours la même. C’est le ver­set 35 de la sou­rate de la Lumière : Dieu est la lumière des cieux et de la terre ; l’i­mage de Sa lumière est celle d’une niche où se trouve une lampe, la lampe dans un verre.

Il faut mesu­rer ce que fait cet objet. C’est une lampe qui porte, écrit sur elle, le texte qui com­pare Dieu à une lampe dans un verre. Elle est à la fois la chose et sa méta­phore. On l’al­lume et elle se cite elle-même. Le musée Fitz­william le for­mule bien : la cita­tion indique que l’ob­jet a une valeur méta­pho­rique autant que fonc­tion­nelle ou esthé­tique — la lampe est une incar­na­tion visuelle du Créateur.

Pour la mos­quée-madra­sa du sul­tan Hasan, au Caire, édi­fiée entre 1356 et 1363, plus de cin­quante lampes d’o­ri­gine ont sur­vé­cu, dont une grande pièce aujourd’­hui au musée Calouste-Gul­ben­kian de Lis­bonne, haute de trente-cinq cen­ti­mètres et datée de 1354–1361. Il en pen­dait des cen­taines. Un visi­teur entrant dans la salle de prière voyait une constel­la­tion basse, sus­pen­due au-des­sus des têtes, chaque globe por­tant la même phrase sur la lumière.

Puis cela s’ar­rête. En 1400, les ver­re­ries syriennes sont détruites par l’ar­mée de Timur. Le savoir-faire ne s’é­teint pas com­plè­te­ment, mais il se déplace. La tech­nique de l’é­mail sur verre par­vien­dra en Europe par Venise au XVe siècle.

Rete­nez cette direc­tion. Elle va servir.


Meh­med Dede rap­porte quelque chose de Venise

Fin du XVIIIe siècle. Selim III règne — de 1789 à 1807 — et le sul­tan réfor­ma­teur envoie apprendre à l’étranger.

Selon la tra­di­tion, Selim III fait par­tir pour Venise un der­viche mev­le­vi ver­rier, Meh­med Dede, afin qu’il y étu­die les tech­niques véni­tiennes les plus récentes. Il y apprend la fili­grane — le vetro a fili — et les verres opa­lins, rentre à Istan­bul et ouvre un ate­lier à Bey­koz. Il y fond les pro­cé­dés véni­tiens et le goût otto­man, et lance un style de verre souf­flé à la main que l’on appel­le­ra loca­le­ment Bey­koz işi, le tra­vail de Bey­koz. Ces pièces aux cannes tor­sa­dées mul­ti­co­lores deviennent rapi­de­ment recher­chées dans les milieux de cour.

Le verre le plus célèbre de cette pro­duc­tion porte un nom qu’on n’in­vente pas : çeşm‑i bülbül, l’œil du ros­si­gnol. Le nom ren­voie aux spi­rales fines, aux motifs en forme d’œil pris dans la masse, que l’on com­pa­rait à l’œil de l’oi­seau. La fabri­ca­tion com­mence par de minces baguettes de verre de cou­leur unie, blanc opale et bleu cobalt en alter­nance, enrou­lées autour d’une parai­son de verre clair ou pâle. On chauffe jus­qu’à ce que les baguettes fondent à la sur­face du verre en fusion, puis on empri­sonne les cannes sous une seconde couche de verre clair avant de souffler.

Ce n’est pas Meh­med Dede qui a répan­du la tech­nique, mais Fethi Ahmet Paşa, du quar­tier de Topkapı.

Un œil, encore. L’œil du ros­si­gnol dans le verre de cour ; l’œil de veau dans le four à bois de Nazarköy ; l’œil oud­jat sur les momies. On finit par se deman­der si la Médi­ter­ra­née sait faire autre chose du verre colo­ré que des yeux.

Et voi­là la boucle refer­mée. Le pro­cé­dé d’é­maillage part de Damas et du Caire, passe à Venise au XVe siècle après la des­truc­tion des ver­re­ries syriennes, séjourne trois cents ans dans la lagune, et repart vers l’O­rient dans les bagages d’un der­viche tour­neur à la fin du XVIIIe. Il revient chez lui mécon­nais­sable, sous un nom ita­lien, appris d’I­ta­liens qui l’a­vaient appris d’Arabes.

Aucune tra­di­tion ne se trans­met en ligne droite. Elle fait des détours de trois siècles et de deux mille kilo­mètres, et elle revient en se croyant étrangère.

Un mot de pru­dence, cepen­dant. Le récit de Meh­med Dede est presque tou­jours intro­duit par « selon la tra­di­tion », et les sources hésitent : les uns disent Venise, les autres Mura­no, cer­taines chro­niques rap­pellent que des ver­riers de Mura­no étaient aus­si venus ensei­gner en terre otto­mane, et que sous Mah­mud Ier on avait fait venir des ver­riers de France. Le der­viche est peut-être un conden­sé de plu­sieurs trans­ferts en un seul per­son­nage — le genre de figure que les his­toires natio­nales fabriquent pour don­ner un visage à un pro­ces­sus. Je le signale sans trancher.


Bey­koz, 22 juillet 2002

L’his­toire aurait pu s’ar­rê­ter là, en beau­té. Elle conti­nue, et elle conti­nue mal.

Bey­koz devient un centre. La Cam ve Billu­rât Fabrika‑i Hümâyû­nu, la manu­fac­ture impé­riale de verre et de cris­tal, y pro­duit des verres émaillés, rehaus­sés d’or, de cou­leurs et de trans­pa­rences variées, des opa­lines et du çeşm‑i bülbül. Les sources d’ar­chives indiquent que la construc­tion avait com­men­cé avant 1837, que les fon­da­tions remontent au règne de Mah­mud II et que l’é­di­fice fut ache­vé sous Abdül­me­cid. Les pièces pro­duites à Bey­koz étaient des­ti­nées aux palais et aux bâti­ments importants.

Puis le XIXe siècle finit, et l’a­te­lier de cour cède à l’u­sine. La fon­da­tion de la Paşa­bah­çe Cam Fabri­kası — de son nom com­plet Şişe ve Cam Fabri­ka­ları A.Ş., usine de Paşa­bah­çe — est posée en 1934 ; la pro­duc­tion démarre en 1935. Elle ouvre avec quatre cents ouvriers, pour pro­duire vingt-cinq mille bou­teilles par jour ; dès la fin de 1936, elle couvre les besoins du pays entier. La pre­mière usine de verre de Tur­quie, sur le même rivage du Bos­phore où le der­viche avait ins­tal­lé son four cent trente ans plus tôt.

La pro­duc­tion s’y arrête le 22 juillet 2002.

En février 2026, Şişe­cam a ven­du le ter­rain — plus de cent dix-sept mille mètres car­rés à Bey­koz — pour cent soixante et onze mil­lions cinq cent mille dol­lars, à une socié­té de tra­vaux publics et de construc­tion. L’in­for­ma­tion est très récente, issue de la presse locale relayant une décla­ra­tion à l’au­to­ri­té bour­sière turque ; elle méri­te­rait une der­nière véri­fi­ca­tion. Mais elle est trop par­lante pour être écartée.

Deux siècles de verre à Bey­koz : un der­viche reve­nu de Venise, une manu­fac­ture impé­riale, une usine répu­bli­caine, un arrêt de pro­duc­tion, et une tran­sac­tion fon­cière. La lumière colo­rée d’Is­tan­bul finit en mètres carrés.

Un musée du Verre et du Cris­tal a ouvert à Bey­koz en 2021, dans un bâti­ment du XIXe siècle res­tau­ré. Les sources divergent sur l’i­den­ti­té exacte de ce bâti­ment — l’une le décrit comme l’an­cienne fabrique impé­riale des années 1850, l’autre comme l’é­cu­rie res­tau­rée du domaine d’A­bra­ham Pacha, vizir sous Abdü­la­ziz. Je n’ai pas pu tran­cher ; il fau­drait aller voir. On y expose, entre autres, des lustres mame­louks qua­si intacts et des ver­rières otto­manes rev­zen.

Des lustres mame­louks et des rev­zen, à Bey­koz, dans un musée ouvert en 2021, à quelques kilo­mètres du ter­rain ven­du. Tous les fils de cet article tiennent dans une seule vitrine, et aucun d’eux ne mène à la lampe du bazar.


Le récit qu’on vend avec la lampe

Reste à savoir ce qu’on raconte à l’acheteur.

La réponse est un désordre spec­ta­cu­laire. Une bou­tique fait remon­ter la lampe à l’Em­pire otto­man. Une autre à Byzance. Une troi­sième aux Romains. Une qua­trième — je l’ai lue — à des mosaïques de Çatalhöyük, en Ana­to­lie cen­trale, pré­sen­tées comme vieilles de trois mille cinq cents ans et néo­li­thiques. La phrase est fausse deux fois : Çatalhöyük est plus vieux de plu­sieurs mil­lé­naires que ne le dit le chiffre, et le site n’a pas livré de mosaïques de verre — le verre n’y exis­tait pas. Un ate­lier aus­tra­lien annonce serei­ne­ment que les lampes turques tra­di­tion­nelles « ont vu le jour il y a cinq mille ans ».

Per­sonne ne ment vrai­ment. C’est plus inté­res­sant que cela. Chaque ven­deur prend l’an­cien­ne­té dis­po­nible la plus proche et la branche sur son objet. Le stock de pas­sé est là — Sinan, Byzance, les mosaïques d’An­tioche, les mame­loukes, İzn­ik — il flotte au-des­sus d’Is­tan­bul comme une réserve dans laquelle cha­cun puise sans fac­ture. La lampe n’a pas d’his­toire, alors elle emprunte celle du sol.

Le pro­cé­dé est effi­cace parce qu’il n’est pas com­plè­te­ment faux. Le verre colo­ré ser­ti dans du plâtre : vrai, otto­man, daté de 1557. La lampe sus­pen­due en verre trans­lu­cide dans un lieu de culte : vraie, mame­louke, datée de 1360. Le verre souf­flé de Bey­koz : vrai, daté de 1800. La perle-œil de verre en Médi­ter­ra­née : vraie, phé­ni­cienne, datée du VIe siècle avant notre ère. Cha­cun de ces élé­ments existe. Aucun ne se rejoint dans l’ob­jet posé sur l’é­ta­bli. On a pris quatre lignées authen­tiques et on les a sou­dées avec du silicone.

Et pour­tant l’ob­jet fonc­tionne. C’est là qu’il faut décro­cher de l’i­ro­nie, parce que l’i­ro­nie ne mène nulle part.


Ce que la lampe fait réellement

Il faut éteindre le néon pour comprendre.

L’ar­ti­san le fait, à un moment, sans céré­mo­nie : il coupe le pla­fon­nier et allume le globe fini. La pièce dis­pa­raît. Ce qui reste, ce sont des taches de cou­leur pro­je­tées sur le pla­fond, les murs, le dos­sier des chaises, les mains. Non pas une lumière colo­rée dif­fuse — des taches. Nettes. Sépa­rées. Cha­cune de la forme exacte du mor­ceau de verre qui l’a pro­duite, agran­die par la dis­tance, avec un bord franc et un cœur saturé.

C’est le point tech­nique de tout l’ar­ticle, et je ne l’a­vais pas vu venir.

Une mash­ra­biya trie la lumière : elle laisse pas­ser et elle arrête, elle pro­duit de l’ombre et du jour dans un rap­port cal­cu­lé, et sa fonc­tion est cli­ma­tique autant que visuelle — elle refroi­dit, elle voile, elle per­met de regar­der sans être vu. Un écran per­fo­ré fait de la géo­mé­trie avec du vide. Un vitrail de qibla teinte un mur.

La lampe en mosaïque, elle, ne trie rien du tout. Elle prend une source blanche, ponc­tuelle, banale — une ampoule de quelques watts — et elle la démul­ti­plie en trois ou quatre cents sources colo­rées dis­tinctes, cha­cune avec sa propre direc­tion. Elle ne filtre pas la lumière : elle la frac­tionne. C’est un objet qui trans­forme un point en une population.

Et cela pro­duit un effet très par­ti­cu­lier, qu’au­cun des ancêtres ne pro­dui­sait. Les lampes mame­loukes éclai­raient une salle de prière d’une lueur uni­fiée, chaude, basse. Le rev­zen posait un accent de cou­leur sur un mur. La lampe du bazar, elle, rem­plit une pièce entière d’un poin­tillé mobile qui bouge dès qu’on bouge. On ne la regarde pas : on est dedans.

C’est pour cela qu’elle marche dans les res­tau­rants, les bars, les mey­hane — la pro­fes­sion le note expli­ci­te­ment : ces pro­duits ont d’a­bord été ache­tés par des éta­blis­se­ments de res­tau­ra­tion avant que les par­ti­cu­liers s’y mettent. Ce n’est pas un lumi­naire. C’est un dis­po­si­tif d’am­biance, au sens strict : il rend un espace impos­sible à pho­to­gra­phier hon­nê­te­ment et agréable à occu­per. Il ne sert à rien d’autre. Aucune bou­tique ne pré­tend le contraire ; on vend une atmo­sphère et l’a­che­teur achète une atmosphère.

Il y a une conti­nui­té, alors, mais elle est ailleurs que dans la tech­nique. La lampe mame­louke citait le ver­set qui com­pare la lumière divine à une flamme prise dans du verre. Per­sonne, dans cet ate­lier, ne pense au ver­set. Et pour­tant le geste de mettre du verre autour d’une flamme pour que la flamme devienne autre chose que de la cha­leur — ce geste-là tra­verse tout, du Caire à Bey­koz au pre­mier étage de Mah­mut­paşa, et il ne s’est jamais interrompu.


Le seau à moi­tié vide

Le globe fini part sécher sur une éta­gère avec sept autres, tous éteints, gris, boueux de plâtre non net­toyé. À ce stade, une lampe en mosaïque est l’ob­jet le plus laid du monde : une boule terne cou­verte d’une croûte gri­sâtre, où l’on devine à peine, sous le plâtre, l’en­droit où il y avait des cou­leurs. Il fau­dra une éponge humide et beau­coup de patience pour la dégager.

Toute la beau­té de cet objet est sous une couche de plâtre pen­dant douze heures. C’est vrai de presque tout ce qu’on trouve dans cet atlas.

En bas, les bou­tiques du bazar sont allu­mées et les tou­ristes lèvent la tête. La cas­cade de cou­leurs tombe sur les épaules, et les gens pho­to­gra­phient, et ils ont rai­son. Ce qu’ils pho­to­gra­phient n’a pas cinq mille ans. Ça n’en a pas cin­quante. C’est un objet de la fin du XXe siècle, fait de verre amé­ri­cain, de perles tchèques, de colle chi­mique et d’un globe souf­flé qui arrive de plus en plus de loin, mon­té par des mains qui savent où poser un losange et qui seront de moins en moins nom­breuses à le savoir.

Ce n’est pas une tra­di­tion. C’est un métier — ce qui est plus fra­gile, et plus vivant.

Sauf pour une chose, une seule, et il faut lui rendre jus­tice avant d’é­teindre. Dans les inter­stices, entre les losanges de verre amé­ri­cain col­lés au sili­cone sur un globe impor­té, il y a des mil­liers de petits yeux. Ils ne savent pas qu’ils sont là depuis trois mille ans. Ils ne savent pas qu’ils ont voya­gé de Tell Brak au Nil, du Nil aux comp­toirs phé­ni­ciens, des comp­toirs à Car­thage et à la Sar­daigne, et qu’ils ont fini dans un seau de plas­tique bleu au pied d’un éta­bli d’Is­tan­bul. Ils font ce qu’ils ont tou­jours fait : ils regardent en retour.

Le seau est à moi­tié vide. On le rem­pli­ra demain, avec ce qui arri­ve­ra par conteneur.

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Dans les bagnes de Malte

Alleway; Mdina, Malta

Mdi­na, Malte — Pho­to © John Has­lam

Les esclaves sont comp­tés tous les soirs, avant d’être enfer­més. Et la crique des galères, au Bor­gu, est fer­mée par une chaîne. Si le nombre n’y est pas, des coups de canon annoncent à la ville le nombre de man­quants, pré­su­més en fuite. Il existe de nom­breuses pri­sons-dor­toirs : les caves-cathé­drales de Saint-Ange­lo, les bag­nos de La Valette, de Bor­gu et de San­glea. Le mot bagno (bagne) vient de Constan­ti­nople. Il fait réfé­rence aux bains publics qui ont été uti­li­sés pour enfer­mer les esclaves sous les Byzantins.

Daniel Ron­deau, Mal­ta Hanina
Gras­set & Fas­quelle, 2012

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Bey­routh centre-ville — Ray­mond Depardon

Bey­routh centre-ville — Ray­mond Depardon

Bey­routh centre-ville est le récit pho­to­gra­phique de Ray­mond Depar­don dans un Bey­routh en pleine guerre. En quelques pho­tos noir & blanc, il plante le décor d’un Bey­routh idyl­lique en 1965, qu’il visite pour la pre­mière fois. Tout semble beau, les pay­sages, les gens, la jet-set un peu futile, la gen­tillesse des gens. Lors­qu’il revient, nous sommes en 1978, il vient d’en­trer à l’a­gence Mag­num et part faire son pre­mier grand repor­tage avec des bobines cou­leurs. Et là, tout a changé…
Avec ses cli­chés au plan res­ser­ré, un cadrage tou­jours très strict mal­gré par­fois l’ur­gence de la situa­tion, Depar­don monte un repor­tage uni­que­ment ponc­tué de quelques phrases laco­niques, comme à son habi­tude, qui rend la lec­ture fié­vreuse et ten­due, comme un jour sous les bombes et les tirs de mitrailleuses…

Un jour, dans une zone tenue par le PNL, en des­cen­dant de voi­ture avec mes appa­reils pho­to, une dizaine de com­bat­tants m’a encer­clé. Je n’ai pas eu le temps d’a­voir peur. J’a­vais pris l’ha­bi­tude de par­ler fort et de me pré­sen­ter en fran­çais. J’ai bien enten­du le cran de sûre­té des kalach­ni­kov sau­ter, ils me bra­quaient, la balle était enga­gée dans le canon, nous avons par­lé. J’é­tais calme, j’ai expli­qué que je sou­hai­tais sim­ple­ment les pho­to­gra­phier ; les minutes étaient longues, les crans de sûre­té sont reve­nus en posi­tion d’attente.
Puis sou­dain j’ai de nou­veau enten­du les crans de sûre­té sau­ter, la balle enga­gée dans le canon : « Il faut nous photographier ! »

 

Il y revient encore en 1991 et les images qu’il en rap­porte lui donne l’im­pres­sion d’une terre dévas­tée, vidée de son huma­ni­té. Un témoi­gnage fort, au bord du cata­clysme, inédit jusque là, d’un conflit qui reste à ce jour encore, tota­le­ment incompréhensible…

Ray­mond Depar­don, Bey­routh centre-ville
Points 2010
Mag­num Pho­tos pour les clichés,
tous dis­po­nibles sur le site de l’a­gence.

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