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Cyrène et Car­thage aux confins de la Grande Syrte

Cyrène et Car­thage aux confins de la Grande Syrte

Cyrène et Carthage

aux confins de la Grande Syrte

La fron­tière ense­ve­lie : Cyrène et Car­thage aux confins de la Grande Syrte

Entre les ruines blondes de Cyrène et les ves­tiges puniques de Car­thage s’é­tendent aujourd’­hui près de mille kilo­mètres de côte libyenne : une bande de sable, de seb­khas et de vent où plus rien ne signale la fron­tière qui sépa­ra pen­dant trois siècles deux mondes médi­ter­ra­néens. Il n’y a plus d’au­tel, plus de borne, plus de stèle. Il y a seule­ment le golfe de la Grande Syrte, immense et vide, our­lé de dunes que la mer refa­çonne sans relâche. Et pour­tant cette absence même raconte quelque chose : deux cités, l’une grecque, l’autre phé­ni­cienne, ont un jour accep­té d’en­se­ve­lir deux hommes vivants pour que cette ligne invi­sible devienne réelle. Ce texte suit les deux villes-sœurs rivales que rien ne rap­pro­chait, sinon la mer qui les bai­gnait toutes deux, et le désert qui, entre elles, refu­sait obs­ti­né­ment de choi­sir un camp.

Un bal­con vert sur la Grande Syrte

Il faut d’a­bord regar­der la carte, ou mieux, ima­gi­ner le voyage par la terre plu­tôt que par la mer, pour com­prendre ce que le sol lui-même impose à cette his­toire. Cyrène se dresse sur le rebord sep­ten­trio­nal d’un pla­teau cal­caire, à six cents mètres d’al­ti­tude, dans une région qui reçoit chaque année envi­ron six cent cin­quante mil­li­mètres de pluie — un chiffre presque euro­péen, incon­gru à neuf cents kilo­mètres à l’ouest de l’É­gypte et à seule­ment trois cents kilo­mètres au sud de la Crète. Le dje­bel Akh­dar, la « Mon­tagne verte », culmine à plus de huit cents mètres et forme, selon la for­mule consa­crée par les géo­graphes, une île de ver­dure en bor­dure du désert : oli­viers, orge, pâtu­rages, sources qui jaillissent du cal­caire fis­su­ré. Tout autour, la Cyré­naïque antique se referme en gra­dins vers la mer et se dilue, vers le sud, dans les steppes puis dans le Sahara.

Car­thage, elle, occupe un pro­mon­toire du golfe de Tunis, ados­sée à la plaine fer­tile de la Med­jer­da et à un arrière-pays de col­lines qui la relient sans rup­ture au reste du Magh­reb punique — Utique, Hip­pone, les comp­toirs de la côte tri­po­li­taine. Entre les deux villes, sur près de cinq cents kilo­mètres, s’é­tend le désert syr­tique : une côte sans port, sans embou­chure digne de ce nom, sans une seule oasis. Les Grecs l’ap­pe­laient Syr­tis, du verbe syrô, « traî­ner », « tirer » — un nom qui décrit moins un lieu qu’un mou­ve­ment, celui des bancs de sable que les cou­rants déplacent sans cesse et qui ren­daient cette mer tris­te­ment célèbre pour ses échouages. Les pilotes antiques la redou­taient au point d’en faire, bien après l’An­ti­qui­té, une méta­phore pro­ver­biale pour toute situa­tion périlleuse et insai­sis­sable — Rome n’a jamais ces­sé, quatre ou cinq siècles plus tard, de par­ler des Syrtes comme d’un lieu où l’on se perd.

Un marin venant d’A­lexan­drie ou du Pirée ver­rait, en appro­chant de la Cyré­naïque, une côte se redres­ser brus­que­ment en falaise, le pla­teau sur­gis­sant presque sans tran­si­tion depuis la mer — spec­tacle que ne connaît pas la côte tri­po­li­taine, plate, sableuse, ouverte, où les comp­toirs puniques s’é­grènent sans relief par­ti­cu­lier le long du rivage. Cette dif­fé­rence de sil­houette n’est pas un détail pit­to­resque : elle a long­temps com­man­dé où l’on pou­vait accos­ter, où l’on pou­vait fon­der un port, où l’on pou­vait, tout sim­ple­ment, vivre. Le port de Cyrène, Apol­lo­nia, se love dans une échan­crure de la côte au pied de l’es­car­pe­ment, à une dizaine de kilo­mètres de la ville haute, reliée à elle par une route qui grimpe abrup­te­ment sur le pla­teau — une cité double, port et acro­pole inté­rieure, comme le seront plus tard tant de villes médi­ter­ra­néennes bâties sur la peur des pirates et le besoin d’air frais en alti­tude, loin des fièvres du littoral.

Cette géo­gra­phie ne fait pas l’his­toire, mais elle la pré­dis­pose. Deux poches fer­tiles, deux mondes mari­times, sépa­rés par un vide que même la marine la plus auda­cieuse contour­nait plu­tôt qu’elle ne le tra­ver­sait : voi­là la struc­ture de longue durée sur laquelle vient s’ins­crire, des siècles plus tard, une que­relle de bor­nage entre deux cités qui, en un sens, n’a­vaient aucune rai­son géo­gra­phique de jamais se ren­con­trer — et toutes les rai­sons poli­tiques de le faire quand même.

La séche­resse qui fon­da une ville

Héro­dote raconte l’his­toire avec la minu­tie d’un homme qui a recueilli deux ver­sions concur­rentes et refuse d’en sacri­fier aucune. Thé­ra — l’ac­tuelle San­to­rin — tra­verse sept années sans une goutte de pluie ; tous les arbres de l’île se des­sèchent, sauf un. Les Thé­réens consultent l’o­racle de Delphes, qui leur rap­pelle une injonc­tion déjà don­née et négli­gée : fon­der une colo­nie en Libye. Un jeune homme bègue du nom de Bat­tos, dix-sep­tième des­cen­dant sup­po­sé de l’Ar­go­naute Euphé­mos, est dési­gné comme chef de l’ex­pé­di­tion — ou, selon l’autre tra­di­tion rap­por­tée par Héro­dote, c’est le roi de Thé­ra lui-même, venu consul­ter la Pythie sur tout autre sujet, qui se voit répondre par cette injonc­tion sans l’a­voir deman­dée. Les deux récits s’ac­cordent sur l’es­sen­tiel : la famine pousse, l’o­racle ordonne, et l’i­gno­rance du lieu retarde tout de plu­sieurs années.

Deux pen­té­con­tores, ces longues galères à cin­quante rames, prennent la mer sous la conduite d’un pêcheur cré­tois, Coro­bios, seul à connaître la route. Les colons touchent d’a­bord un îlot nom­mé Pla­téa, puis un site conti­nen­tal appe­lé Azi­ris, dans le golfe de Bom­ba — deux ten­ta­tives insa­tis­fai­santes avant que des Libyens du cru ne les conduisent enfin, à tra­vers la nuit, vers l’en­droit qu’ils appellent « le ciel est per­cé », là où une source jaillit sans dis­con­ti­nuer du pla­teau. C’est là, vers 631 avant notre ère — cer­tains cal­culs modernes, fon­dés sur d’autres généa­lo­gies royales, pro­posent plu­tôt 644, et la diver­gence n’a jamais été tran­chée — que Bat­tos fonde Cyrène.

L’a­nec­dote la plus reprise par la tra­di­tion veut que Bat­tos, à la vue d’un lion venant à sa ren­contre, ait pous­sé un cri de ter­reur si violent que sa langue, jusque-là empê­trée, se soit déliée d’un coup : la pro­messe de l’o­racle — venir en Libye pour gué­rir son bégaie­ment — s’ac­com­plis­sait à l’ins­tant même où s’ou­vrait la cité. On aime­rait n’y voir qu’une légende édi­fiante ; mais une stèle gra­vée au IVe siècle avant notre ère, retrou­vée en 1922, repro­duit ce qui se pré­sente comme le ser­ment fon­da­teur des colons thé­réens — un texte anté­rieur, remon­tant peut-être authen­ti­que­ment à 630, qui fixe les obli­ga­tions réci­proques entre la métro­pole et sa colo­nie, la répar­ti­tion des terres, les condi­tions du retour pour qui vou­drait ren­trer à Thé­ra. La légende du bègue et du lion et le for­ma­lisme juri­dique du ser­ment coexistent sans se contre­dire : c’est ain­si, presque tou­jours, que les cités grecques racon­taient leur propre nais­sance — un mythe pour la mémoire col­lec­tive, un contrat pour l’ad­mi­nis­tra­tion des terres.

La nymphe et le lion

Le nom même de la ville vient d’ailleurs, et d’un autre lion. Pin­dare, dans sa neu­vième Pythique com­po­sée vers 474 pour célé­brer la vic­toire d’un ath­lète cyré­néen, raconte com­ment Cyrène, fille du roi lapithe Hyp­seus, chas­se­resse thes­sa­lienne qui pré­fère l’arc aux tra­vaux du métier à tis­ser, affronte à mains nues, sur les pentes du mont Pélion, un lion qui décime les trou­peaux du roi Eury­pyle. Apol­lon, qui l’ob­serve, s’é­prend d’elle sur-le-champ, l’en­lève sur un char d’or et la trans­porte jus­qu’en Libye — « troi­sième part du vaste conti­nent », dit le poète, selon la géo­gra­phie tri­par­tite des Grecs qui divi­saient la terre habi­tée en Europe, Asie et Libye. Là, au bord d’une source, le dieu l’u­nit à lui et en fait la reine d’une contrée « riche en trou­peaux et en fruits ». De cette union naît Aris­tée, futur dieu pro­tec­teur de l’a­pi­cul­ture et de l’élevage.

Cal­li­maque, poète cyré­néen lui-même deve­nu biblio­thé­caire à Alexan­drie sous les pre­miers Pto­lé­mées, repren­dra le mythe un siècle plus tard en dépla­çant la scène du com­bat : ce n’est plus en Thes­sa­lie, mais sur la col­line cyré­néenne de Myr­tou­sa, que Cyrène ter­rasse le lion — un dépla­ce­ment géo­gra­phique qui n’a rien d’in­no­cent, puis­qu’il ancre le mythe fon­da­teur direc­te­ment sur le sol de la cité, au moment pré­cis où une prin­cesse cyré­néenne, Béré­nice II, s’ap­prête à épou­ser Pto­lé­mée III. Le couple mythique Apol­lon-Cyrène se met alors à res­sem­bler, comme par un jeu de miroirs vou­lu, au couple royal bien réel qui unit encore une fois Cyrène à l’É­gypte. On ne sait pas tou­jours si les Anciens réécri­vaient leurs mythes pour éclai­rer leur poli­tique, ou leur poli­tique pour hono­rer leurs mythes ; les deux gestes, chez les poètes de cour, ne se dis­tinguent guère.

Ce qui frappe, en tout cas, c’est la per­sis­tance maté­rielle de l’his­toire. La source elle-même existe encore aujourd’­hui, au cœur du site archéo­lo­gique : la fon­taine d’A­pol­lon, amé­na­gée et rema­niée à l’é­poque romaine, enca­drée de deux figures de lion, l’eau jaillis­sant de la gueule de l’un d’eux comme si elle sor­tait encore de l’a­ni­mal ter­ras­sé par la nymphe. Peu de mythes fon­da­teurs grecs ont lais­sé une trace aus­si lit­té­ra­le­ment liquide : à Cyrène, on boit encore, ou du moins on pou­vait boire, à la légende même.

Rois, tyrans et réformateurs

Avant de mesu­rer sa force à celle de Car­thage, Cyrène dut d’a­bord régler ses comptes avec elle-même. Les des­cen­dants de Bat­tos se suc­cèdent sur le trône pen­dant près de deux siècles, alter­nant curieu­se­ment les noms de Bat­tos et d’Ar­cé­si­las comme si la dynas­tie tenait à rap­pe­ler, à chaque géné­ra­tion, le double héri­tage du fon­da­teur bègue et de la nymphe chas­se­resse. Bat­tos II, dit l’Heu­reux, pro­fite d’un afflux de nou­veaux colons grecs pour étendre le ter­ri­toire culti­vable aux dépens des Libyens voi­sins, pro­vo­quant en retour une inter­ven­tion du pha­raon Apriès — signe pré­coce que l’É­gypte, davan­tage que Car­thage, res­te­ra long­temps le grand voi­sin dont il faut com­po­ser avec l’ombre. Sous Arcé­si­las II, sur­nom­mé le Dur, les ten­sions internes s’ag­gravent : les grands pro­prié­taires ter­riens, sou­vent issus des tout pre­miers colons, se sou­lèvent contre une auto­ri­té royale qu’ils jugent trop pesante ; le roi, vain­cu par une coa­li­tion libyenne à laquelle se sont mêlés des dis­si­dents cyré­néens, meurt assas­si­né vers 550 avant notre ère.

Son fils, Bat­tos III le Boi­teux, hérite d’une cité frac­tu­rée et fait ce que beau­coup de cités grecques en crise ont fait avant et après lui : il importe un légis­la­teur étran­ger. Démo­nax de Man­ti­née, venu du Pélo­pon­nèse sur les conseils de l’o­racle de Delphes — tou­jours lui —, réor­ga­nise la citoyen­ne­té cyré­néenne en répar­tis­sant la popu­la­tion en tri­bus nou­velles qui mêlent déli­bé­ré­ment Thé­réens d’o­ri­gine, colons plus tar­difs et Libyens inté­grés, tout en rédui­sant les pré­ro­ga­tives royales au pro­fit d’un conseil. La monar­chie bat­tiade sur­vit, affai­blie, jus­qu’au milieu du Ve siècle, avant de céder défi­ni­ti­ve­ment la place à un régime d’al­lure plus répu­bli­caine. On retien­dra de cet épi­sode, à dis­tance, une leçon simple : bien avant d’af­fron­ter Car­thage sur la ques­tion d’une fron­tière, Cyrène avait dû apprendre à conte­nir ses propres appé­tits ter­ri­to­riaux et à inté­grer, sous la contrainte, les popu­la­tions libyennes dont elle avait d’a­bord cru pou­voir se conten­ter d’ex­ploi­ter les terres.

L’or vert des Libyens

La pros­pé­ri­té de Cyrène, cepen­dant, ne doit rien à la nymphe et tout à une plante aujourd’­hui dis­pa­rue. Le sil­phium — les Romains l’ap­pe­laient laser — pous­sait à l’é­tat sau­vage sur une bande étroite de la Cyré­naïque, longue d’en­vi­ron deux cents kilo­mètres et large d’à peine qua­rante, cen­trée sur la région d’Eues­pe­rides. Les tri­bus libyennes de l’in­té­rieur, notam­ment les Nasa­mons, en connais­saient depuis long­temps les usages et la récolte ; les Grecs de Cyrène, arri­vés en posi­tion de force com­mer­ciale plu­tôt que de savoir tech­nique, en firent le pivot de leur éco­no­mie et, pour une bonne part, en captèrent le tri­but auprès des popu­la­tions autoch­tones — un sché­ma d’ap­pro­pria­tion d’un savoir local par une élite mar­chande que l’on retrou­ve­rait, avec d’autres plantes et d’autres empires, à peu près à toutes les époques.

On prê­tait au suc de la plante des ver­tus consi­dé­rables : remède contre les fièvres, pana­cée géné­rale selon Hip­po­crate, Celse et Galien, et — c’est la répu­ta­tion qui a le mieux tra­ver­sé les siècles jus­qu’à la culture popu­laire contem­po­raine — un usage contra­cep­tif et abor­tif qui en fit l’un des pro­duits les plus deman­dés de toute la phar­ma­co­pée antique. Pline l’An­cien affirme qu’on le ven­dait « au poids de l’argent » ; sous le consu­lat de Vale­rius et Heren­nius, trente livres de laser­pi­tium furent appor­tées à Rome comme un butin de guerre digne d’être consi­gné, et lorsque César, au tout début de la guerre civile, mit la main sur le tré­sor public, celui-ci conte­nait encore quinze cents livres de la pré­cieuse résine — près de cinq cents kilo­grammes accu­mu­lés comme une réserve stra­té­gique. Sur cent trente-huit types de mon­naies frap­pées à Cyrène entre 510 et 35 avant notre ère, quatre-vingt-sept portent l’i­mage de la plante ou de son fruit en forme de cœur — soit près des deux tiers de tout le mon­nayage civique. Cer­tains ont vou­lu voir dans ce fruit cor­di­forme l’o­ri­gine loin­taine du sym­bole du cœur tel que nous le des­si­nons aujourd’­hui ; l’hy­po­thèse est sédui­sante et lar­ge­ment répé­tée, mais elle demeure, pour les his­to­riens du sym­bole, une conjec­ture invé­ri­fiable plu­tôt qu’une filia­tion démontrée.

La plante elle-même reste, aujourd’­hui encore, une énigme bota­nique. On la range géné­ra­le­ment par­mi les ombel­li­fères, proche par sa sil­houette du fenouil géant ou de la férule, et cer­tains cher­cheurs modernes ont pro­po­sé de l’i­den­ti­fier à une espèce encore exis­tante, Feru­la tin­gi­ta­na, sans qu’au­cun consen­sus défi­ni­tif n’ait jamais été atteint — la plante ayant dis­pa­ru avant qu’un natu­ra­liste sérieux n’ait pu la décrire selon les cri­tères qui nous per­met­traient de tran­cher. Ce que l’on sait avec plus de cer­ti­tude, c’est son usage : au-delà de la phar­ma­co­pée, le sil­phium rele­vait aus­si la cui­sine, où on le râpait comme une épice pré­cieuse sur les plats de fête, et jusque sur la scène comique d’A­thènes, où Aris­to­phane s’en amuse à plu­sieurs reprises comme du comble du raf­fi­ne­ment culi­naire qu’un pique-assiette pour­rait espé­rer voler à son hôte. La fameuse Coupe d’Ar­cé­si­las, un vase à figures noires du VIe siècle avant notre ère aujourd’­hui conser­vé à Paris, montre le roi Arcé­si­las II en per­sonne super­vi­sant la pesée et l’emballage du sil­phium sur le port de Cyrène, sous ses propres yeux — image raris­sime d’un sou­ve­rain grec repré­sen­té en train de sur­veiller, comme un simple négo­ciant, l’ex­por­ta­tion du pro­duit qui fai­sait sa fortune.

Le suc­cès même du sil­phium pré­ci­pi­ta sa perte. Les rois de Cyrène durent régle­men­ter la récolte pour pré­ser­ver une plante qu’on ne par­ve­nait pas à culti­ver ; Stra­bon note déjà sa raré­fac­tion, et Pline rap­porte qu’à l’é­poque de Néron, on offrit à l’empereur, à titre de curio­si­té, ce qui res­tait du tout der­nier pied connu. Sur­pâ­tu­rage, sur­ex­ploi­ta­tion, peut-être aus­si les troubles poli­tiques qui, au IVe siècle, désor­ga­ni­sèrent la récolte régle­men­tée : le sil­phium de Cyré­naïque dis­pa­rut, lais­sant der­rière lui ce qui est aujourd’­hui consi­dé­ré comme la pre­mière extinc­tion docu­men­tée d’une espèce par l’ac­tion humaine. Il faut s’ar­rê­ter un ins­tant sur cette bizar­re­rie : une cité grecque a construit sa richesse, pen­dant six siècles, sur une plante que per­sonne n’a jamais su culti­ver, et dont l’i­mage nous est par­ve­nue presque exclu­si­ve­ment par la numis­ma­tique — la bota­nique réduite à une empreinte sur un disque de métal.

Deux mondes mari­times qui s’ignorent

Rien, au fond, ne rap­pro­chait natu­rel­le­ment Cyrène et Car­thage, sinon leur com­mune appar­te­nance à cette Médi­ter­ra­née que les Grecs, avec une désin­vol­ture qui en dit long sur leur regard, dési­gnaient tout entière sous le nom de « Libye » dès qu’elle s’é­ten­dait à l’ouest de l’É­gypte — comme si Phé­ni­ciens et Grecs n’oc­cu­paient, à leurs yeux, qu’une seule et même péri­phé­rie indif­fé­ren­ciée. Les deux cités, pour­tant, pro­cé­daient de modèles colo­niaux presque oppo­sés. Cyrène est une fon­da­tion de type dorien clas­sique : un oikiste, Bat­tos, héroï­sé après sa mort et hono­ré d’un culte à son tom­beau sur l’a­go­ra ; une répar­ti­tion des terres en lots (klé­roi) attri­bués aux familles citoyennes ; une monar­chie fon­dée sur la lignée du fon­da­teur, les Bat­tiades, qui se suc­cèdent pen­dant deux siècles avant de céder la place à un régime plus aris­to­cra­tique. Car­thage, fon­dée par des colons tyriens vers 814 avant notre ère selon la tra­di­tion — la légende d’E­lis­sa, plus tard lati­ni­sée en Didon, appar­tient à un tout autre registre nar­ra­tif que celui de Bat­tos — s’or­ga­nise d’emblée autour du com­merce mari­time, d’une oli­gar­chie mar­chande et d’un réseau de comp­toirs plu­tôt que d’un ter­ri­toire agri­cole struc­tu­ré en lots citoyens.

Les pan­théons divergent tout autant : Apol­lon, Zeus et Arté­mis pré­sident aux des­ti­nées de Cyrène, tan­dis que Baal Ham­mon et Tanit règnent sur Car­thage. Et pour­tant, sur un point au moins, les deux cités se res­semblent : ni l’une ni l’autre ne s’est jamais conten­tée d’im­por­ter pure­ment et sim­ple­ment ses dieux et ses ins­ti­tu­tions depuis la métro­pole. Toutes deux ont com­po­sé, cha­cune à sa manière, avec les popu­la­tions libyques et ber­bères déjà ins­tal­lées sur leur ter­ri­toire — alliances matri­mo­niales, cultes par­ta­gés, tri­buts négo­ciés plu­tôt qu’im­po­sés par la seule force. Cyrène et Car­thage se sont construites, l’une comme l’autre, en dia­logue per­ma­nent avec un arrière-pays qu’au­cune des deux ne maî­tri­sait com­plè­te­ment — ce qui, pré­ci­sé­ment, allait deve­nir la source de leur riva­li­té la plus concrète : non pas les dieux, non pas le com­merce médi­ter­ra­néen à pro­pre­ment par­ler, mais l’ac­cès aux routes qui, depuis l’in­té­rieur du conti­nent, appor­taient vers la mer l’or, l’i­voire et les esclaves.

Le Penta­pole, ou la riva­li­té à domicile

Cyrène, du reste, n’é­tait jamais seule à repré­sen­ter les inté­rêts grecs dans la région : quatre autres cités, fon­dées par elle ou dans son orbite, for­maient avec elle ce que les géo­graphes antiques appe­lèrent plus tard le Penta­pole. Bar­cé, à l’ouest, dis­pu­ta très tôt à sa cité mère la pri­mau­té régio­nale, au point que les deux villes s’af­fron­tèrent direc­te­ment à plu­sieurs reprises — une riva­li­té grecque contre grecque, sou­vent oubliée der­rière le récit plus flat­teur de l’op­po­si­tion à Car­thage. Eues­pe­rides, sur le site de l’ac­tuelle Ben­gha­zi, mar­quait la limite occi­den­tale de la zone où pous­sait le sil­phium et devint, rebap­ti­sée Béré­nice en l’hon­neur de la reine pto­lé­maïque, le point le plus avan­cé du monde grec vers la Grande Syrte — la ville grecque, en somme, la plus proche géo­gra­phi­que­ment de Car­thage, et donc la pre­mière expo­sée à toute pres­sion punique. Tau­chi­ra, plus tard Arsi­noé, et Apol­lo­nia, le port de Cyrène déjà men­tion­né, com­plé­taient cet ensemble de cinq cités qui coopé­raient sur cer­tains points — le culte d’A­pol­lon, l’u­sage du calen­drier, par­fois une mon­naie com­mune — sans jamais renon­cer à leurs riva­li­tés propres.

Cette confi­gu­ra­tion compte, car elle nuance sen­si­ble­ment l’i­mage d’un bloc grec uni face à un bloc punique. Lorsque la fron­tière avec Car­thage se négo­cie, au IVe siècle, ce n’est pas « Cyrène » au sens abs­trait qui traite avec « Car­thage », mais un réseau de cités dont Béré­nice, la plus occi­den­tale, sup­porte l’es­sen­tiel de la pres­sion fron­ta­lière, tan­dis que Cyrène elle-même, à cent cin­quante kilo­mètres de là, en tire le pres­tige diplo­ma­tique sans en por­ter tout le risque. La riva­li­té entre les deux grandes puis­sances médi­ter­ra­néennes de la région se double ain­si, à l’é­chelle locale, d’une riva­li­té plus dis­crète entre cités sœurs pour savoir laquelle por­te­rait, au nom de toutes les autres, le poids de la fron­tière avec Carthage.

La Grande Syrte, un désert entre deux cités

Le golfe qui sépare les deux mondes n’é­tait pas seule­ment redou­té des marins : il consti­tuait, à terre, une fron­tière presque aus­si dif­fi­cile à fran­chir. Pas de port abri­té, pas de fleuve, pas d’oa­sis sur près de cinq cents kilo­mètres — un vide que ni les Grecs ni les Car­tha­gi­nois n’a­vaient inté­rêt à occu­per, mais que tous deux avaient inté­rêt à contrô­ler à ses deux extré­mi­tés. Car de l’in­té­rieur du conti­nent, depuis le Fez­zan et le pays des Gara­mantes, des pistes cara­va­nières conver­geaient vers la côte, char­gées d’or, d’i­voire, de plumes d’au­truche et de cap­tifs des­ti­nés aux mar­chés médi­ter­ra­néens. Ces routes trans-saha­riennes ali­men­taient natu­rel­le­ment les comp­toirs puniques de Tri­po­li­taine — Lep­tis Magna, Oea, Sabra­tha, les « trois cités » qui don­nèrent son nom à toute la région — mais Cyrène, dès le IVe siècle avant notre ère, cher­cha visi­ble­ment à détour­ner à son propre pro­fit une part de ce tra­fic, en pous­sant son influence vers l’ouest, au-delà de ce que Car­thage consi­dé­rait comme sa sphère naturelle.

C’est cette pres­sion, selon la tra­di­tion rap­por­tée par plu­sieurs auteurs anciens et recons­ti­tuée par les his­to­riens modernes de la Cyré­naïque, qui aurait déclen­ché la crise dont l’é­pi­sode le plus célèbre — les frères Phi­lènes — n’est peut-être, au fond, que la ver­sion édi­fiante et rétros­pec­tive. Une fron­tière éco­no­mique, née d’une dis­pute sur des routes com­mer­ciales et des zones d’in­fluence, s’est muée avec le temps en légende patrio­tique, comme si l’his­toire, mal à l’aise avec ses propres ori­gines mer­can­tiles, avait besoin d’un sacri­fice héroïque pour se racon­ter à elle-même.

Les frères Philènes

L’his­to­rien romain Sal­luste, dans une digres­sion de son récit sur la guerre de Jugur­tha, est le pre­mier auteur connu à trans­mettre l’é­pi­sode dans sa forme com­plète — bien que d’autres, avant lui, aient déjà men­tion­né l’exis­tence des autels sans en détailler l’o­ri­gine. Après des contes­ta­tions pro­lon­gées sur le tra­cé de leur fron­tière com­mune, Car­tha­gi­nois et Cyré­néens auraient conve­nu d’un arbi­trage d’une sim­pli­ci­té presque enfan­tine : des délé­gués par­ti­raient au même moment de chaque cité, ou de leurs colo­nies res­pec­tives — Lep­tis pour Car­thage, Béré­nice pour Cyrène — et pro­gres­se­raient le long de la côte ; le point de leur ren­contre fixe­rait la frontière.

Les délé­gués car­tha­gi­nois, deux frères que la tra­di­tion nomme les Phi­lènes, marchent jour et nuit sans relâche et par­courent une dis­tance si consi­dé­rable qu’ils atteignent le fond même du golfe de la Grande Syrte — un point bien plus proche de Cyrène que de Car­thage. Les Cyré­néens, furieux, les accusent d’être par­tis avant l’heure conve­nue ou d’a­voir tri­ché sur le par­cours. Pour tran­cher le dif­fé­rend sans rou­vrir un conflit ouvert, ils posent une condi­tion radi­cale : ils n’ac­cep­te­ront cette fron­tière avan­ta­geuse que si les Phi­lènes acceptent, pour preuve de leur bonne foi, de se lais­ser enter­rer vivants à l’en­droit même de leur ren­contre — ou bien qu’ils reculent jus­qu’à une ligne que les Cyré­néens juge­raient équi­table. Par dévoue­ment envers leur cité, les deux frères choi­sissent l’en­se­ve­lis­se­ment plu­tôt que le recul. Des autels sont éri­gés sur le lieu du sacri­fice, et un culte s’ins­talle, semble-t-il recon­nu par les deux camps à la fois — fait suf­fi­sam­ment rare pour être noté : une fron­tière scel­lée par un mar­tyre punique que les Grecs eux-mêmes, ou du moins la tra­di­tion qui nous est par­ve­nue, ont accep­té d’honorer.

Sur la nature exacte de ces autels, les auteurs anciens eux-mêmes ne s’ac­cordent pas : Stra­bon parle de colonnes, Pline l’An­cien de simples mon­ti­cules de sable façon­nés par la nature plu­tôt que par la main de l’homme. Aucune trace archéo­lo­gique cer­taine n’en a jamais été retrou­vée ; l’i­den­ti­fi­ca­tion pro­po­sée au XXe siècle par l’ar­chéo­logue Richard Good­child, sur un site nom­mé Gra­ret Gser el-Trab près d’El Aghei­la, reste débat­tue et n’a jamais fait l’u­na­ni­mi­té. On touche ici à l’un de ces cas, fré­quents en his­toire ancienne, où un lieu a exis­té assez for­te­ment dans le dis­cours pour struc­tu­rer des siècles de géo­gra­phie poli­tique, sans jamais avoir lais­sé la moindre pierre iden­ti­fiable au sol.

Les his­to­riens modernes, du reste, se demandent aujourd’­hui si l’é­pi­sode rap­porte un fait réel­le­ment adve­nu ou s’il s’a­git d’un mythe étio­lo­gique — une his­toire éla­bo­rée après coup pour sacra­li­ser, sous la forme d’un sacri­fice patrio­tique, une fron­tière déjà fixée par la négo­cia­tion plus pro­saïque des routes cara­va­nières du IVe siècle. Cette lec­ture n’ôte rien à la puis­sance du récit ; elle en révèle sim­ple­ment la fonc­tion : trans­for­mer un accord com­mer­cial en légende, et une ligne sur le sable en objet de culte. Sal­luste lui-même, on ne l’ou­blie­ra pas, écrit ce texte à Rome au Ier siècle avant notre ère, long­temps après la des­truc­tion de Car­thage, dans un ouvrage consa­cré à une tout autre guerre, contre le roi numide Jugur­tha : sa digres­sion sur les Phi­lènes en dit peut-être autant sur la manière dont Rome se repré­sen­tait, rétros­pec­ti­ve­ment, la ver­tu punique, que sur les évé­ne­ments eux-mêmes.

Ophel­las, ou la guerre qui faillit avoir lieu

Il faut attendre près d’un siècle et demi après l’é­pi­sode des Phi­lènes pour que Cyrène et Car­thage se retrouvent, cette fois, sur un ter­rain plus tan­gible que celui du mythe. En 322 avant notre ère, au len­de­main de la mort d’A­lexandre, un géné­ral macé­do­nien nom­mé Ophel­las est ins­tal­lé à la tête de la Cyré­naïque par Pto­lé­mée, satrape puis roi d’É­gypte, après que la cité, déchi­rée par ses propres troubles inté­rieurs, s’est trou­vée inca­pable de résis­ter seule à un aven­tu­rier spar­tiate venu y lever des mer­ce­naires. Ophel­las gou­verne pour le compte de Pto­lé­mée pen­dant une dizaine d’an­nées, dans un silence rela­tif des sources, jus­qu’à ce que sur­vienne, en 310, l’un des épi­sodes les plus auda­cieux de toute l’his­toire mili­taire hellénistique.

Aga­thocle, tyran de Syra­cuse, assié­gé dans sa propre cité par une armée car­tha­gi­noise, choi­sit de por­ter la guerre chez l’ad­ver­saire plu­tôt que de conti­nuer à la subir : il s’é­chappe du siège, débarque en Afrique avec son armée et, pour cou­per toute ten­ta­tion de retraite à ses hommes, fait brû­ler ses propres navires. La manœuvre fonc­tionne au-delà de toute attente : Aga­thocle s’empare rapi­de­ment d’un ter­ri­toire car­tha­gi­nois fai­ble­ment défen­du et menace direc­te­ment la ville elle-même. Pour ren­for­cer son avan­tage, il pro­pose une alliance à Ophel­las : que le gou­ver­neur de Cyrène vienne se joindre à la cam­pagne, et les conquêtes afri­caines lui revien­dront tout entières, Aga­thocle se réser­vant la seule Sicile.

Ophel­las accepte, lève une armée consi­dé­rable — plus de dix mille fan­tas­sins selon les sources anciennes, plu­sieurs cen­taines de cava­liers, une cen­taine de chars, accom­pa­gnés de colons et de leurs familles dans un mou­ve­ment qui res­semble presque à une nou­velle expé­di­tion de colo­ni­sa­tion plu­tôt qu’à une simple cam­pagne mili­taire — et se met en marche vers l’ouest. Le tra­jet, que Dio­dore de Sicile éva­lue à plu­sieurs mil­liers de stades, exige envi­ron dix-huit jours d’une pro­gres­sion exté­nuante à tra­vers le désert syr­tique, sous une cha­leur qui décime les bêtes de somme autant que le moral des troupes, avec des points d’eau si rares que l’ar­mée doit par­fois s’ar­rê­ter plu­sieurs jours pour lais­ser les puits se recons­ti­tuer. C’est très exac­te­ment le ter­ri­toire que la légende des Phi­lènes avait, un siècle et demi plus tôt, sacra­li­sé comme fron­tière infran­chis­sable entre deux mondes : Ophel­las et ses hommes le tra­versent pour­tant, dans l’autre sens, por­tés non par un accord de bor­nage mais par la pro­messe d’un royaume afri­cain à conqué­rir. La jonc­tion avec Aga­thocle a lieu près du ter­ri­toire car­tha­gi­nois, à un endroit que les sources nomment Auto­ma­la. Mais l’al­liance tourne court : inquiet de la puis­sance de son allié, Aga­thocle retourne ses propres troupes contre lui, l’ac­cuse de tra­hi­son devant son armée et le fait assas­si­ner. L’ar­mée cyré­néenne, déca­pi­tée, est absor­bée dans les forces syracusaines.

Voi­là, en somme, la guerre la plus proche que Cyrène et Car­thage aient jamais menée l’une contre l’autre — et elle ne fut, en défi­ni­tive, ni une guerre cyré­néenne ni une vic­toire cyré­néenne, mais une expé­di­tion menée pour le compte d’un tiers, et qui s’a­che­va par la tra­hi­son de cet allié même. L’é­pi­sode dit peut-être l’es­sen­tiel de cette riva­li­té tout entière : Cyrène et Car­thage se sont mesu­rées bien plus sou­vent par bor­nage et par légende que par la bataille ran­gée, et lorsque, une fois, la guerre s’est pré­sen­tée pour de bon, ce fut sous la ban­nière de quel­qu’un d’autre.

Une fron­tière plus tenace que ses dieux

L’i­ro­nie de cette his­toire est que la ligne des Phi­lènes, née peut-être d’un dif­fé­rend com­mer­cial et enve­lop­pée dans une légende de sacri­fice, a fini par sur­vivre aux deux cités qui l’a­vaient tra­cée. Car­thage est détruite par Rome en 146 avant notre ère puis refon­dée comme colo­nie romaine ; Cyrène perd son indé­pen­dance pro­gres­si­ve­ment sous la tutelle des Pto­lé­mées avant d’être léguée à Rome par tes­ta­ment, en 96 avant notre ère, par un der­nier roi lagide sans héri­tier, Pto­lé­mée Apion — le legs met près de vingt ans à être for­mel­le­ment accep­té et orga­ni­sé en pro­vince, en 74. Et pour­tant, la fron­tière du fond de la Grande Syrte conti­nue de décou­per l’es­pace admi­nis­tra­tif romain bien après que les deux cités ont per­du toute auto­no­mie poli­tique : elle sépare la pro­vince d’A­frique de celle de Crète-et-Cyré­naïque, puis, plus tard, la Tri­po­li­taine de la Libye supé­rieure, et jus­qu’aux dio­cèses tar­do-antiques d’A­frique et d’O­rient. Sa repré­sen­ta­tion, pure­ment théo­rique, figure encore sur la table de Peu­tin­ger, cette carte rou­tière tar­dive de l’Em­pire romain — une ligne main­te­nue par la car­to­gra­phie long­temps après que le sacri­fice qui l’a­vait jus­ti­fiée fut tom­bé dans l’a­nec­dote érudite.

On ne résiste pas, à ce stade, à une note qui déborde lar­ge­ment le cadre antique mais qui illustre, mieux qu’au­cun com­men­taire, la téna­ci­té de cette fron­tière ima­gi­naire : en 1937, les auto­ri­tés colo­niales ita­liennes firent éle­ver, non loin d’El Aghei­la, un arc monu­men­tal — l’Ar­co dei File­ni, l’« Arc des Phi­lènes », que les troupes alliées puis l’ar­mée alle­mande de Rom­mel sur­nom­me­raient plus pro­saï­que­ment « Marble Arch » pen­dant la guerre du désert — pour mar­quer, en invo­quant déli­bé­ré­ment la légende antique, la limite entre la Tri­po­li­taine et la Cyré­naïque ita­liennes. L’arc res­ta debout jusque dans les années 1970, lorsque les nou­velles auto­ri­tés libyennes le firent démo­lir. Une fron­tière peut-être inven­tée pour habiller un conflit com­mer­cial du IVe siècle avant notre ère aura ain­si tra­ver­sé deux mille trois cents ans, deux empires dis­pa­rus et un troi­sième nais­sant, avant d’être, une der­nière fois, rayée de la carte.

Le cré­pus­cule cyrénéen

Cyrène, cepen­dant, ne s’est jamais réduite à sa riva­li­té avec Car­thage — celle-ci n’oc­cupe, dans la longue his­toire de la cité, que quelques épi­sodes ponc­tuels au milieu de plu­sieurs siècles d’une exis­tence lar­ge­ment tour­née vers l’É­gypte et vers la mer Égée. Sou­mise sans grande résis­tance à l’empire perse après la conquête de l’É­gypte par Cam­byse, puis inté­grée dans le sillage d’A­lexandre au royaume lagide, la cité connut une brève embel­lie d’in­dé­pen­dance sous le roi Magas, de 276 à 250 avant notre ère, avant que le mariage de sa fille Béré­nice II avec Pto­lé­mée III ne referme défi­ni­ti­ve­ment la boucle égyp­tienne. C’est de cette Cyrène-là, pros­père, let­trée et poli­ti­que­ment mineure, que sor­tirent cer­taines des figures intel­lec­tuelles les plus remar­quables du monde grec : Aris­tippe, dis­ciple de Socrate et fon­da­teur de l’é­cole cyré­naïque, qui fit du plai­sir pré­sent le cri­tère du bien ; Éra­tos­thène, plus tard direc­teur de la biblio­thèque d’A­lexan­drie, qui cal­cu­la avec une pré­ci­sion stu­pé­fiante la cir­con­fé­rence de la terre ; Cal­li­maque, déjà cité, poète et biblio­thé­caire lui aus­si, obsé­dé toute sa vie par le mythe de la nymphe qui avait don­né son nom à sa ville natale. Plus tard encore, au IVe siècle de notre ère, naît à Cyrène Syné­sios, phi­lo­sophe néo­pla­to­ni­cien deve­nu évêque chré­tien, dont les lettres décrivent une cité déjà exsangue, une cam­pagne livrée aux incur­sions nomades, un temple de Zeus — plus vaste, disait-on, que le Par­thé­non lui-même — dres­sé au milieu d’un pay­sage qui retour­nait len­te­ment au désert.

Syné­sios lui-même, dans une lettre res­tée célèbre, raconte com­ment il faillit périr en mer sur un bateau pilo­té par un capi­taine juif dont l’in­com­pé­tence manœu­vrière lui parut, sur le moment, plus mena­çante que les pirates — anec­dote mineure, mais qui donne une idée assez juste de ce qu’é­tait deve­nue, à la fin de l’An­ti­qui­té, la navi­ga­tion dans ces eaux jadis domi­nées par les flottes grecques et puniques réunies : un théâtre d’im­pro­vi­sa­tion où cha­cun se débrouillait comme il pou­vait, loin des grandes puis­sances rivales qui, six ou sept siècles plus tôt, s’é­taient dis­pu­té la moindre borne de sable.

Le sil­phium avait dis­pa­ru depuis long­temps quand Syné­sios écri­vait ; la fron­tière des Phi­lènes n’é­tait plus qu’un sou­ve­nir admi­nis­tra­tif sur une carte rou­tière ; Car­thage elle-même n’é­tait plus qu’une grande cité romaine par­mi d’autres, ayant depuis long­temps oublié qu’elle avait un jour enter­ré deux de ses fils vivants pour gagner quelques dizaines de kilo­mètres de sable inutile. Il ne reste aujourd’­hui, à l’en­droit pré­cis de ce sacri­fice, stric­te­ment rien — pas une pierre iden­ti­fiée avec cer­ti­tude, pas une ins­crip­tion retrou­vée. Cyrène s’ap­pelle Shah­hat, petite ville libyenne per­chée au-des­sus d’un champ de ruines grecques et romaines ; Car­thage est un quar­tier rési­den­tiel de Tunis, ses temples puniques réduits à quelques fon­da­tions sous les vil­las. Entre les deux, le vent conti­nue de dépla­cer le sable de la Grande Syrte exac­te­ment comme il le fai­sait avant que qui­conque n’ait son­gé à y tra­cer une fron­tière — comme s’il fal­lait, pour finir, don­ner rai­son au désert plu­tôt qu’aux deux villes qui avaient cru, un temps, pou­voir le border.


Repères

Les sources antiques prin­ci­pales pour cette his­toire res­tent Héro­dote (His­toires, IV, 145–205) pour la fon­da­tion de Cyrène, Pin­dare (Pythiques, IX) et Cal­li­maque (Hymne à Apol­lon) pour le mythe de la nymphe épo­nyme, Sal­luste (Guerre de Jugur­tha, 79) pour l’é­pi­sode des frères Phi­lènes, Dio­dore de Sicile (Biblio­thèque his­to­rique, XX) pour l’ex­pé­di­tion d’O­phel­las, et Pline l’An­cien (His­toire natu­relle, XIX et XXII) pour le sil­phium. Du côté des tra­vaux modernes, l’ou­vrage ancien mais fon­da­teur de Fran­çois Cha­moux, Cyrène sous la monar­chie des Bat­tiades (1953), et la syn­thèse plus récente d’An­dré Laronde, Cyrène et la Libye hel­lé­nis­tique (1987), demeurent des réfé­rences incon­tour­nables ; sur la ques­tion spé­ci­fique de la fron­tière et de sa charge mytho­lo­gique, l’ar­ticle d’I­rad Mal­kin, « Ter­ri­to­ria­li­sa­tion mytho­lo­gique : les autels des Phi­lènes en Cyré­naïque » (Dia­logues d’his­toire ancienne, 1990), et les tra­vaux plus récents de Jose­phine Craw­ley Quinn sur la pers­pec­tive car­tha­gi­noise de cet épi­sode offrent un contre­point utile à la lec­ture stric­te­ment gré­co-romaine du dossier.

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Motyé, la cité punique englou­tie et retrou­vée en Sicile

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Motyé

La cité punique englou­tie et retrou­vée en Sicile

Motyé, la cité punique englou­tie et retrou­vée en Sicile

Le bateau glisse sur une eau qui ne dépasse jamais l’é­paule. De part et d’autre, des rec­tangles d’eau rose et blanche s’é­tendent jus­qu’à l’ho­ri­zon, cou­pés par les ailes immo­biles de mou­lins à toits rouges. Sous la coque, par endroits, on devine une ligne plus sombre, rec­ti­ligne, qui file vers le large avant de se perdre dans le miroi­te­ment de la lagune : une route. Une route pavée, englou­tie depuis vingt-cinq siècles, que des chars à grandes roues emprun­taient pour rejoindre une île qui n’existe plus, aujourd’­hui, que sous un autre nom : Mozia, ou Motyé, la ville punique que Denys de Syra­cuse rasa en une sai­son de l’an 397 avant notre ère, et qu’un gent­le­man anglo-sici­lien féru d’or­ni­tho­lo­gie exhu­ma, presque par jeu, vingt-trois siècles plus tard.


La lagune avant la ville

Il faut d’a­bord regar­der l’eau, avant de regar­der les pierres. Le Stag­none — le mot sici­lien désigne sim­ple­ment une « grande eau stag­nante » — est une lagune large de deux mille hec­tares, la plus vaste de Sicile, enfer­mée entre le cap San Teo­do­ro et le cap Lili­beo, à quelques kilo­mètres au nord de Mar­sa­la. Sa pro­fon­deur excède rare­ment un mètre ou deux ; par endroits, on y marche. Une longue barre de sable et de dunes fos­siles, l’I­so­la Grande, la referme presque entiè­re­ment sur la mer ouverte, ne lais­sant fil­trer qu’une houle appri­voi­sée. C’est cette confi­gu­ra­tion, et elle seule, qui explique tout le reste : un plan d’eau pro­té­gé, peu pro­fond, salé, chaud, à mi-che­min entre deux rives.

Car Motyé regarde vers l’A­frique autant que vers l’I­ta­lie. De ce point de la côte sici­lienne, le cap Bon tuni­sien n’est qu’à un peu plus de deux cents kilo­mètres, l’une des tra­ver­sées les plus courtes de toute la Médi­ter­ra­née occi­den­tale — quand Car­thage, plus au sud, se trouve à envi­ron deux cent quinze kilo­mètres. Pour des marins venus du Levant, cette lagune offrait ce qu’au­cune côte rec­ti­ligne ne pou­vait offrir : un mouillage pro­té­gé des tem­pêtes, du pois­son en abon­dance, de l’eau douce dans le sous-sol de l’î­lot, et sur­tout du sel, qu’il suf­fi­sait de lais­ser l’é­té éva­po­rer dans des bas­sins peu pro­fonds. Cette der­nière res­source n’a jamais ces­sé d’être exploi­tée. Un géo­graphe arabe du XIIe siècle, al-Idrî­sî, invi­té à la cour du roi nor­mand Roger II, notait déjà la pro­duc­tion sali­nière de la côte entre Mar­sa­la et Tra­pa­ni ; les mou­lins à vent qui rythment aujourd’­hui le pay­sage, avec leurs ailes de bois et leurs toits coniques, datent pour la plu­part du XVIe siècle et ont long­temps ser­vi à faire remon­ter l’eau de bas­sin en bas­sin puis à broyer le sel récol­té. Les Phé­ni­ciens, avant tout le monde, avaient com­pris ce que cette eau plate et sur­chauf­fée pou­vait donner.

La lagune est aujourd’­hui une réserve natu­relle pro­té­gée depuis 1984, un refuge d’oi­seaux migra­teurs — hérons, fla­mants roses, échasses — et de prai­ries sous-marines de posi­do­nies qui oxy­gènent des eaux par ailleurs presque closes. On y kayak entre les car­rés de sel, on y observe le soir un dégra­dé de rose et de blanc que les Sici­liens n’ont pas atten­du les tou­ristes pour trou­ver beau. Le long des canaux, une végé­ta­tion résis­tante au sel s’ac­croche aux berges des bas­sins — sali­corne, obione, sta­tice de mer — tan­dis qu’à l’au­tomne des cour­lis et des avo­cettes font halte sur leur route migra­toire, avant que l’hi­ver n’a­mène col­verts, foulques et sar­celles. Rien, dans cette géo­gra­phie amphi­bie, n’a jamais vrai­ment appar­te­nu ni tout à fait à la terre ni tout à fait à la mer ; c’est peut-être ce qui explique qu’elle ait si bien gar­dé, pen­dant vingt-cinq siècles, ce qu’on lui avait confié.

Mais cette conti­nui­té pay­sa­gère est trom­peuse : elle donne l’illu­sion d’un lieu immuable, alors que la géo­gra­phie même de l’en­droit a chan­gé. Le cli­mat s’est modi­fié, le niveau marin a légè­re­ment varié — les archéo­logues estiment qu’à l’é­poque phé­ni­cienne la Médi­ter­ra­née était de l’ordre de quatre-vingts cen­ti­mètres plus basse qu’au­jourd’­hui —, et la petite île qui por­tait la ville n’é­tait peut-être pas, alors, aus­si net­te­ment sépa­rée du rivage qu’elle le paraît sur une carte moderne. C’est cette lagune, plate et chan­geante, qui a per­mis à une cité de naître, puis qui a fini, des siècles plus tard, par ense­ve­lir sa mémoire sous une pel­li­cule d’eau tiède.

Le comp­toir phénicien

Le nom même de la ville reste incer­tain. Les auteurs grecs l’ap­pellent Motyê ou Motya ; les Romains, Motya ; l’i­ta­lien moderne dit Mozia, le sici­lien Moz­zia. Une tra­di­tion, reprise sans grande preuve phi­lo­lo­gique, veut que le mot dérive d’un terme sémi­tique signi­fiant « fila­ture » — comme si l’île avait d’a­bord été un ate­lier de tis­sage de laine avant de deve­nir une ville. L’hy­po­thèse est sédui­sante, presque trop : elle cor­res­pond à l’i­mage d’un comp­toir modeste gran­dis­sant peu à peu, mais aucune ins­crip­tion phé­ni­cienne trou­vée sur place ne vient l’é­tayer, et l’é­ty­mo­lo­gie de Motyé demeure, à ce jour, l’un des petits mys­tères non réso­lus de la topo­ny­mie punique de Sicile.

Ce que l’on sait avec plus de cer­ti­tude, c’est que des hommes fré­quen­taient l’î­lot bien avant l’ar­ri­vée des Phé­ni­ciens : des traces d’oc­cu­pa­tion remontent au Bronze moyen et récent, aux alen­tours du XVIIe-XIVe siècle avant notre ère, sans doute de simples pêcheurs ou éle­veurs atti­rés par le pois­son et le sel. L’ins­tal­la­tion phé­ni­cienne pro­pre­ment dite, elle, se date de la fin du VIIIe siècle ou du tout début du VIIe, à une géné­ra­tion ou deux de la fon­da­tion de Car­thage elle-même sur la côte tuni­sienne. Thu­cy­dide, l’his­to­rien athé­nien de la guerre du Pélo­pon­nèse, rap­porte dans un pas­sage célèbre qu’à l’ar­ri­vée des colons grecs en Sicile, les Phé­ni­ciens qui occu­paient jusque-là plu­sieurs points de la côte se replièrent sur trois places fortes : Motyé, Solonte et Palerme — un repli défen­sif qui, para­doxa­le­ment, allait faire la for­tune du site en concen­trant sur ce point de la côte occi­den­tale tout le com­merce phé­ni­cien de l’île.

L’ar­chéo­lo­gie récente vient nuan­cer l’i­mage d’une colo­ni­sa­tion uni­voque, venue en ligne droite du Levant. L’a­na­lyse fine des céra­miques les plus anciennes retrou­vées sur l’île montre une popu­la­tion déjà mêlée dès l’o­ri­gine : des formes et des tech­niques venues de Phé­ni­cie propre, au Liban actuel, mais aus­si des apports du reste de la Médi­ter­ra­née cen­trale, comme si la ville, dès ses pre­mières décen­nies, avait ras­sem­blé des popu­la­tions d’o­ri­gines diverses plu­tôt qu’une colo­nie homo­gène de Tyriens expa­triés. Motyé, en somme, res­semble moins à un piquet plan­té par une métro­pole loin­taine qu’à un point de ren­contre où plu­sieurs mondes se sont trou­vés avoir inté­rêt à coha­bi­ter — sché­ma que l’on retrouve, sous des formes variées, dans presque tous les comp­toirs phé­ni­ciens d’Occident.

Motyé ne vit pas seule sur cette côte. À l’in­té­rieur des terres, sur les col­lines qui dominent la lagune, vivent les Élymes, un peuple non grec dont on dis­cute encore l’o­ri­gine, ins­tal­lé notam­ment à Ségeste et Éryx. Ni phé­ni­cien ni grec, ce voi­si­nage indi­gène choi­sit le plus sou­vent, au fil des guerres sici­liennes, l’al­liance car­tha­gi­noise plu­tôt que l’a­mi­tié des cités grecques de l’île, sans doute par méfiance envers des voi­sins grecs plus expan­sion­nistes que les mar­chands puniques de la côte. Ce jeu d’al­liances à trois — Phé­ni­ciens de la côte, Élymes de l’in­té­rieur, colo­nies grecques de l’est et du sud — des­sine la carte poli­tique dans laquelle Motyé pros­père pen­dant trois siècles, avant que cette même carte ne finisse par la broyer.

La cité gran­dit vite, por­tée par sa posi­tion de char­nière. Poli­ti­que­ment, Motyé demeure fidèle à Car­thage, dont elle est l’al­liée sinon la vas­sale, à deux cent quinze kilo­mètres de mer à peine ; cultu­rel­le­ment, elle reste ouverte à tout ce qui cir­cule en Médi­ter­ra­née, objets égyp­tiens, céra­miques grecques, arti­sans venus d’ailleurs. Elle appar­tient à ce cha­pe­let de comp­toirs — de Motyé à Panorme (Palerme), de Sar­daigne en Espagne du Sud — par lequel Car­thage tenait, sans jamais gou­ver­ner direc­te­ment chaque escale, tout le com­merce occi­den­tal de l’é­tain, du sel, des métaux et des tis­sus teints à la pourpre. C’est une ville de négo­ciants plus que de guer­riers, tour­née vers la mer plu­tôt que vers l’in­té­rieur mon­ta­gneux de la Sicile, et c’est pré­ci­sé­ment cette pros­pé­ri­té com­mer­ciale qui, avec le temps, en fera une cible.

La ville close

De la cité elle-même, il reste assez pour qu’on en des­sine le plan avec pré­ci­sion, chose rare pour une ville punique : contrai­re­ment à la plu­part des sites phé­ni­ciens d’Oc­ci­dent, jamais recou­verts, jamais réoc­cu­pés à grande échelle après leur des­truc­tion, Motyé a tra­ver­sé les siècles presque intacte sous la terre. Les murailles d’en­ceinte, en gros blocs d’o­pus qua­dra­tum, attei­gnaient par endroits cinq mètres d’é­pais­seur, ren­for­cées de tours car­rées dont la mieux conser­vée, à l’est, laisse encore devi­ner l’am­pleur de l’ar­chi­tec­ture mili­taire phé­ni­cienne au VIe siècle avant notre ère. La porte nord, flan­quée de tours et per­cée d’un triple pas­sage voû­té, s’ou­vrait direc­te­ment sur l’élé­ment le plus spec­ta­cu­laire du site : une chaus­sée pavée, longue d’en­vi­ron un kilo­mètre, qui tra­ver­sait la lagune à fleur d’eau — cer­tains disent quelques cen­ti­mètres sous la sur­face, d’autres juste au-des­sus, le débat n’est pas tran­ché — pour rejoindre le rivage sici­lien près de l’ac­tuelle Birgi.

Cette route est un objet archéo­lo­gique presque sans équi­valent : l’une des plus anciennes chaus­sées pavées connues au monde, conçue pour por­ter des chars à grandes roues char­gés de mar­chan­dises, tout en res­tant suf­fi­sam­ment sub­mer­gée pour lais­ser pas­ser, dit-on, des embar­ca­tions à faible tirant d’eau. On y a vu, selon les époques, une prouesse d’in­gé­nie­rie, un dis­po­si­tif défen­sif — plus dif­fi­cile à repé­rer pour un enva­his­seur qu’un pont appa­rent — ou sim­ple­ment une solu­tion prag­ma­tique à un pro­blème de trans­port quo­ti­dien. Aujourd’­hui, à marée basse ou par temps calme, on dis­tingue encore son tra­cé sous l’eau, une ligne plus sombre que le sable envi­ron­nant, visible même sur cer­taines images satel­lite : elle a ser­vi, dit-on loca­le­ment, jusque dans les années 1970 pour le pas­sage des char­rettes de ven­dange, avant d’être aban­don­née à la lagune pour de bon.

À l’in­té­rieur des murs, la ville s’or­ga­ni­sait autour de quar­tiers arti­sa­naux — l’un d’eux, où l’on retrou­ve­ra bien plus tard une sta­tue deve­nue célèbre, pro­dui­sait de la céra­mique et tra­vaillait le métal — et d’un sanc­tuaire connu sous le nom local de Cap­pid­daz­zu, une enceinte rec­tan­gu­laire d’une tren­taine de mètres de côté datée du VIe siècle, à l’in­té­rieur de laquelle se dres­saient plu­sieurs petits édi­fices cultuels. C’est aus­si contre l’un des côtés de cette enceinte que l’on retrou­ve­ra, bien après la chute de la ville, les fon­da­tions d’un grand bâti­ment à trois nefs : preuve que la vie, sur l’î­lot, ne s’est jamais com­plè­te­ment arrê­tée, même après le désastre de 397.

De cette vie quo­ti­dienne, l’ar­chéo­lo­gie la plus récente a fini par tirer des infor­ma­tions que ni les murs ni les mon­naies ne pou­vaient livrer. L’a­na­lyse du tartre den­taire pré­le­vé sur des sque­lettes retrou­vés dans la nécro­pole de l’île — une tech­nique emprun­tée à la méde­cine légale plus qu’à l’ar­chéo­lo­gie clas­sique — a per­mis de recons­ti­tuer, presque grain par grain, ce que man­geaient les habi­tants de Motyé entre le VIIIe et le VIe siècle avant notre ère : du blé et de l’orge sous forme de bouillies ou de galettes, du lait et pro­ba­ble­ment des oiseaux aqua­tiques pêchés dans la lagune elle-même, du rai­sin ou du vin, des herbes et des racines aux ver­tus autant culi­naires que médi­ci­nales. On y a même retrou­vé des traces de résines de coni­fères, peut-être uti­li­sées à des fins rituelles ou cos­mé­tiques. Ces détails minus­cules, retrou­vés au fond de bouches vieilles de deux mille sept cents ans, ramènent la grande his­toire du siège et des dieux à une échelle plus modeste et, d’une cer­taine manière, plus émou­vante : celle d’un repas.

Non loin de là, hors les murs comme il est d’u­sage dans le monde punique, s’é­ten­dait un lieu plus sombre : le tophet.

Le tophet

Le mot vient de l’hé­breu biblique, où il désigne un lieu de sacri­fice dans la val­lée de la Ge-Hin­nom près de Jéru­sa­lem ; les archéo­logues l’ont emprun­té, faute de mieux, pour nom­mer ces enclos que l’on retrouve dans presque toutes les colo­nies phé­ni­ciennes et puniques d’Oc­ci­dent — à Car­thage bien sûr, mais aus­si à Sul­cis et Thar­ros en Sar­daigne, et ici, à Motyé, en usage dès le milieu du VIIe siècle avant notre ère. On y a mis au jour plu­sieurs strates super­po­sées d’urnes ciné­raires, cer­taines ne conte­nant que des restes d’a­ni­maux, d’autres des osse­ments de très jeunes enfants, par­fois mêlés aux premiers.

Ce qui rend le tophet de Motyé par­ti­cu­liè­re­ment impor­tant dans l’his­toire de l’ar­chéo­lo­gie punique, au-delà de son inté­rêt local, tient à une cir­cons­tance presque acci­den­telle : c’est ici, et non à Car­thage, que fut pro­po­sée pour la pre­mière fois — par l’ex­ca­va­teur même du site, au tout début du XXe siècle — l’in­ter­pré­ta­tion de ces urnes comme la trace d’un sacri­fice rituel d’en­fants. Cette lec­ture, for­mu­lée à par­tir d’un site somme toute secon­daire, allait ensuite struc­tu­rer pour un siècle la manière dont on abor­de­rait le tophet bien plus vaste et bien plus docu­men­té de Car­thage elle-même. Le débat qu’elle a ouvert n’est tou­jours pas clos. Les sources grecques et romaines, de Cléarque à Dio­dore de Sicile, décrivent sans ambi­guï­té une sta­tue de bronze de Baal aux bras ten­dus au-des­sus d’un bra­sier, sur laquelle on aurait dépo­sé des nour­ris­sons ; les ins­crip­tions votives puniques elles-mêmes emploient un terme, mlk, dont le sens exact — offrande, sacri­fice, simple dédi­cace — conti­nue de divi­ser les épi­gra­phistes. En sens inverse, plu­sieurs cher­cheurs font valoir que la mor­ta­li­té infan­tile devait être consi­dé­rable dans l’An­ti­qui­té, qu’au­cune trace de mise à mort vio­lente n’a jamais été iden­ti­fiée sur les osse­ments eux-mêmes, et que le tophet pour­rait n’être, pour une part au moins, qu’un cime­tière spé­ci­fique réser­vé aux tout-petits morts en bas âge, asso­cié à un culte de renou­vel­le­ment plu­tôt qu’à une pra­tique meur­trière sys­té­ma­tique. Les ana­lyses les plus récentes des urnes de Motyé montrent une popu­la­tion d’âge très majo­ri­tai­re­ment néo­na­tal, un fait que les deux camps inter­prètent, sans sur­prise, cha­cun en sa faveur.

Aucune syn­thèse défi­ni­tive n’existe à ce jour, et il serait mal­hon­nête d’en offrir une ici. Ce que l’on peut dire, avec cer­ti­tude, c’est que ce petit enclos face à la lagune, presque ano­din d’as­pect, a été le point de départ d’une contro­verse qui conti­nue d’a­gi­ter, plus d’un siècle après, l’en­semble du monde punique.

Le bas­sin sacré

À l’autre extré­mi­té de l’île, dans sa par­tie méri­dio­nale, s’é­tend un vaste bas­sin rec­tan­gu­laire de pierre, cin­quante-deux mètres sur trente-sept, que l’on a long­temps cru com­prendre sans dis­cus­sion pos­sible. L’ex­ca­va­teur du début du siècle, frap­pé par sa res­sem­blance avec le port inté­rieur de Car­thage, l’a­vait bap­ti­sé du même nom que celui-ci — le Kothon — et y avait vu un port fer­mé, voire une cale sèche des­ti­née à la construc­tion et à la répa­ra­tion des navires phé­ni­ciens. L’in­ter­pré­ta­tion a fait auto­ri­té pen­dant près d’un siècle, reprise de guide en guide, de manuel en manuel.

Des fouilles menées entre 2002 et 2021 par une équipe de l’u­ni­ver­si­té romaine de la Sapien­za sont venues, ces der­nières années, bou­le­ver­ser cette lec­ture. Autour du bas­sin, les archéo­logues ont déga­gé un vaste sanc­tuaire cir­cu­laire, enclos par un mur de témé­nos de plus de cent mètres de dia­mètre, com­pre­nant un temple dédié à Baal en acti­vi­té depuis envi­ron 800 avant notre ère jus­qu’à la des­truc­tion de 397/396, plu­sieurs autels, des stèles votives, et sur­tout un socle cen­tral, au milieu même du bas­sin, qui por­tait autre­fois une sta­tue aujourd’­hui dis­pa­rue — il n’en reste qu’un frag­ment de pied sculp­té. Rien, dans cette dis­po­si­tion, ne cor­res­pond à l’a­mé­na­ge­ment por­tuaire atten­du : pas de quai de déchar­ge­ment, pas d’a­mé­na­ge­ment pour l’ac­cos­tage, mais un dis­po­si­tif entiè­re­ment tour­né vers le rituel. Le bas­sin, concluent les fouilleurs, n’é­tait pas un port : c’é­tait une vaste pis­cine sacrée dédiée à Baal.

Plus sur­pre­nant encore, l’o­rien­ta­tion même des bâti­ments s’est révé­lée por­teuse de sens. Le temple de Baal, son por­tique d’en­trée et plu­sieurs stèles ali­gnées pointent pré­ci­sé­ment vers le point de l’ho­ri­zon où se lève la constel­la­tion d’O­rion au cou­cher du soleil du sol­stice d’hi­ver — Orion étant, dans la pen­sée phé­ni­cienne, l’in­car­na­tion céleste de Baal lui-même. D’autres élé­ments du sanc­tuaire marquent le lever d’autres astres à l’é­qui­noxe d’au­tomne. La sur­face plane du bas­sin, pense-t-on désor­mais, aurait pu ser­vir de miroir d’eau pour obser­ver et mesu­rer, à l’aide de simples jalons, la posi­tion des étoiles dans le ciel noc­turne : un ins­tru­ment d’as­tro­no­mie autant qu’un lieu de culte, dans une civi­li­sa­tion où les astres n’é­taient pas de simples objets d’é­tude mais des dieux et des ancêtres sacrés. Un frag­ment de sta­tuette égyp­tienne, à tête de babouin — image du dieu Thot, gar­dien du savoir et, pré­ci­sé­ment, de l’as­tro­no­mie —, retrou­vé au bord du bas­sin, vient ren­for­cer cette hypo­thèse. Une ins­crip­tion votive en grec, dédiée à un dieu nom­mé « Bélios » et datée du milieu du VIe siècle avant notre ère, atteste enfin que ce culte phé­ni­cien, en plein ter­ri­toire punique, savait accueillir jusque dans son voca­bu­laire les mots d’un autre peuple. En 2019, les archéo­logues ont remis le bas­sin en eau et posé sur son socle cen­tral une réplique de la sta­tue dis­pa­rue de Baal : un geste presque céré­mo­niel, qui referme pro­vi­soi­re­ment vingt ans de fouilles sur une image conforme, autant qu’on puisse en juger, à ce que virent les prêtres phé­ni­ciens du VIe siècle avant notre ère.

L’his­toire de ce bas­sin résume, à elle seule, ce qu’est l’ar­chéo­lo­gie de Motyé : un siècle de cer­ti­tudes tran­quilles — c’est un port —, puis, en une poi­gnée d’an­nées de fouilles patientes, un bas­cu­le­ment com­plet de sens. Il faut se gar­der de croire que la ques­tion est désor­mais close ; l’hy­po­thèse astro­no­mique elle-même, aus­si sédui­sante soit-elle, repose sur une recons­ti­tu­tion du ciel ancien qui demeure, par nature, invé­ri­fiable au sens strict. Mais l’é­pi­sode rap­pelle uti­le­ment qu’à Motyé, la pierre a plus sou­vent chan­gé de sens que de place.

Le car­re­four grec

Rien ne sym­bo­lise mieux l’ou­ver­ture cultu­relle de la ville punique qu’un objet retrou­vé presque par hasard, en octobre 1979, sous un tas de gra­vats dans le quar­tier indus­triel de l’île : une sta­tue de marbre repré­sen­tant un jeune homme debout, vêtu d’une tunique plis­sée qui colle au corps comme un vête­ment mouillé, d’un raf­fi­ne­ment tech­nique inha­bi­tuel. On l’a sur­nom­mée l’Au­rige de Motyé, ou le Jeune Homme de Mozia. Sculp­tée par un artiste grec dans la pre­mière moi­tié du Ve siècle avant notre ère, sans doute vers 470–460, elle pose une ques­tion à laquelle on n’a tou­jours pas de réponse assu­rée : que fait une œuvre grecque de ce niveau dans une cité punique ? On ignore même si le per­son­nage repré­sen­té est un aurige de char vic­to­rieux, un ath­lète, ou une divi­ni­té ; on ignore l’emplacement d’o­ri­gine de la sta­tue à l’in­té­rieur de la ville ; cer­tains ont même avan­cé qu’elle aurait pu être ins­tal­lée après 397, dans la période de recons­truc­tion modeste qui sui­vit le sac de la ville — hypo­thèse qui, si elle se confir­mait, chan­ge­rait tout le sens de l’ob­jet. Butin de guerre pris à une cité grecque voi­sine, com­mande d’un riche notable motyen dési­reux d’af­fi­cher son goût pour l’art grec, ou œuvre exé­cu­tée sur place par un sculp­teur grec employé par la cité : cha­cune de ces expli­ca­tions a ses défen­seurs, aucune n’a encore empor­té un consen­sus défi­ni­tif. La sta­tue a long­temps fait le voyage jus­qu’au Bri­tish Museum, où elle fut expo­sée en 2012, saluée par une conser­va­trice du musée comme l’une des sculp­tures les plus trou­blantes qui soient.

Cette pré­sence grecque ne se limite pas à un objet iso­lé. On a retrou­vé sur l’île des masques d’ar­gile, sem­blables à ceux que l’on connaît par ailleurs dans le monde phé­ni­cien du Liban à Chypre et à Car­thage, mais aus­si, mêlés à eux, un voca­bu­laire artis­tique et reli­gieux qui doit beau­coup à la Grèce voi­sine — la Sicile grecque n’est, après tout, qu’à quelques dizaines de kilo­mètres. Les mon­naies de la cité, frap­pées à par­tir du Ve siècle, portent la même hybri­di­té jusque dans leur métal : légendes puniques et types ico­no­gra­phiques grecs y coexistent sur une même pièce, à la manière d’une ville qui n’au­rait jamais eu à choi­sir son camp esthé­tique tant que le com­merce, lui, conti­nuait de cir­cu­ler dans les deux sens.

Et lorsque la ville tom­be­ra, en 397, ce sera un Grec com­bat­tant aux côtés des Motyens, un cer­tain Dai­me­nès, que Dio­dore de Sicile men­tionne par­mi les défen­seurs cap­tu­rés puis cru­ci­fiés par les vain­queurs syra­cu­sains — signe que la fron­tière entre monde punique et monde grec, sur cette côte de Sicile, n’é­tait en rien une ligne étanche, mais une zone de contact où des indi­vi­dus pou­vaient, jusque dans la mort, se ran­ger du côté qui n’é­tait pas, en appa­rence, le leur.

Le siège

L’an 397 avant notre ère (398 selon d’autres recons­ti­tu­tions chro­no­lo­giques) com­mence pour Denys Ier de Syra­cuse comme une revanche lon­gue­ment mûrie. Le tyran a pas­sé les années pré­cé­dentes à for­ti­fier sa cité, à lever une armée de mer­ce­naires, à faire construire une flotte, et sur­tout à finan­cer des ingé­nieurs grecs char­gés de mettre au point des machines de guerre d’un genre nou­veau : des cata­pultes à tor­sion, dont Dio­dore affirme qu’il s’a­git là de leur toute pre­mière appa­ri­tion dans l’his­toire mili­taire, aux côtés de quin­qué­rèmes, elles aus­si employées pour la pre­mière fois. Rom­pant la paix conclue avec Car­thage en 405, Denys marche vers l’ouest de la Sicile avec, selon les chiffres — invé­ri­fiables, comme sou­vent chez les his­to­riens anciens, et sans doute exa­gé­rés — que rap­porte la tra­di­tion, quatre-vingt mille fan­tas­sins, trois mille cava­liers, deux cents navires de guerre et cinq cents navires de transport.

Motyé n’a, pour se défendre, ni armée per­ma­nente — Car­thage elle-même n’en entre­te­nait pas en temps de paix — ni les for­ti­fi­ca­tions suf­fi­santes pour résis­ter seule à un tel déploie­ment. La cité détruit d’a­bord elle-même la chaus­sée qui la relie au rivage, pour se cou­per de l’en­ne­mi ; Denys, com­pre­nant l’a­van­tage déci­sif que repré­sen­te­rait un accès ter­restre pour ses machines de siège, ordonne à ses troupes de la recons­truire pierre par pierre sous le feu adverse. Une fois le pas­sage réta­bli, il fait avan­cer contre les rem­parts des tours mobiles à six étages, aus­si hautes que les mai­sons de la ville, des béliers pour éven­trer les murs, et ses cata­pultes nou­velles, dont Dio­dore note qu’elles pro­vo­quèrent d’a­bord, par leur seule nou­veau­té, une stu­peur consi­dé­rable chez les assiégés.

Les Motyens ne cèdent pas sans com­battre. Ils hissent des hommes au som­met de mâts dres­sés en vigie, d’où ceux-ci lancent des bran­dons enflam­més et de l’é­toupe embra­sée sur les machines syra­cu­saines mas­sées sous les murs, retar­dant l’as­saut de plu­sieurs jours. Lorsque les tours par­viennent enfin au contact des pre­mières mai­sons, la bataille change de nature : on se bat désor­mais à l’in­té­rieur même de la ville, de toit en toit, par des pas­se­relles jetées entre les tours d’as­saut et les habi­ta­tions, dans un com­bat rue par rue qui, selon le récit antique, se pro­longe nuit après nuit, les Motyens ral­lu­mant sans cesse des lampes pour empê­cher les assaillants de pro­fi­ter de l’obs­cu­ri­té. La ville finit par tom­ber. Le mas­sacre qui suit est de grande ampleur ; les sur­vi­vants qui échappent au sac trouvent refuge du côté de Lily­bée, sur le conti­nent sici­lien ; les com­bat­tants grecs faits pri­son­niers, comme Dai­me­nès, sont cru­ci­fiés le long de ce qui reste de la chaus­sée reconstruite.

Une flotte de secours car­tha­gi­noise, com­man­dée par Himil­con, avait bien ten­té d’in­ter­ve­nir, mais elle se replie sous le feu des nou­velles cata­pultes ins­tal­lées à terre par les Syra­cu­sains, sans réus­sir à per­cer le blo­cus. Pen­dant ce même été, Denys avait aus­si ten­té, sans suc­cès, de s’emparer de Ségeste, la prin­ci­pale place forte élyme alliée de Car­thage, preuve que le siège de Motyé s’ins­cri­vait dans une cam­pagne plus large visant l’en­semble de l’ouest sici­lien plu­tôt que la seule cité punique. Les Élymes de Ségeste résis­tèrent assez bien pour infli­ger, une nuit, de sérieux dégâts au camp grec par une sor­tie sur­prise, mais cela ne suf­fit pas à des­ser­rer l’é­tau qui se refer­mait sur Motyé. Un peuple non grec avait, l’es­pace d’une nuit, retar­dé l’une des plus grandes machines de guerre que la Sicile eût jamais vue ; cela ne chan­gea rien au sort de sa voi­sine punique. Motyé, l’un des trois bas­tions phé­ni­ciens his­to­riques de Sicile selon Thu­cy­dide, cesse en une sai­son d’exis­ter comme cité vivante.

Lily­bée et l’oubli

La suite immé­diate de l’his­toire appar­tient moins à Motyé qu’à sa rem­pla­çante. Peu après, les Car­tha­gi­nois, reve­nus en force sous la conduite d’Hi­mil­con, reprennent le contrôle de la région et ne rebâ­tissent pas la ville détruite. Ils fondent à quelques kilo­mètres de là, sur le cap le plus occi­den­tal de la Sicile, une nou­velle place forte : Lily­bée, aujourd’­hui Mar­sa­la, dont le port en pleine mer, plus acces­sible et plus facile à défendre qu’une lagune peu pro­fonde vul­né­rable aux chaus­sées, en fait un meilleur bas­tion pour l’a­ve­nir. Motyé venait de perdre, en une géné­ra­tion, tout ce qui avait fait sa for­tune pen­dant trois siècles.

L’île ne rede­vient pour­tant pas un désert. Les fouilles ont mis au jour, super­po­sées aux niveaux de des­truc­tion, les traces d’une occu­pa­tion réduite mais conti­nue : des fermes iso­lées, quelques vil­las de pro­prié­taires ter­riens pros­pères — l’une d’elles conser­vant un pave­ment en galets noirs et blancs repré­sen­tant un grif­fon atta­quant un che­val et un félin bon­dis­sant sur un tau­reau —, signe d’une vie rurale qui se pro­longe jusque dans l’Em­pire romain, sans jamais retrou­ver l’am­pleur urbaine d’au­tre­fois. Après la pre­mière guerre punique et la conquête romaine de la Sicile en 241 avant notre ère, l’île achève de perdre toute impor­tance stratégique.

Le nom même de Motyé dis­pa­raît alors des usages. Au XIe siècle, des moines basi­liens — ces com­mu­nau­tés monas­tiques de rite grec encore nom­breuses dans la Sicile nor­mande — s’ins­tallent sur l’î­lot et lui donnent le nom sous lequel on le connaît aujourd’­hui : San Pan­ta­leo, du nom d’un saint gué­ris­seur véné­ré en Orient comme en Occi­dent. La mémoire de la cité phé­ni­cienne, de son siège, de son tophet et de son bas­sin sacré, s’ef­face presque entiè­re­ment der­rière ce nou­veau vocable chré­tien. Pen­dant près de huit siècles, l’île rede­vient ce qu’elle avait été avant les Phé­ni­ciens : un lieu dis­cret, culti­vé par quelques familles, connu pour son sel et son vin plus que pour son passé.

L’île de Pip Whitaker

Il faut attendre la toute fin du XIXe siècle pour qu’un regard neuf se pose sur ces vignes et ces murets de pierre sèche. Joseph Whi­ta­ker, né à Palerme en 1850 dans une famille de négo­ciants anglo-sici­liens enri­chis dans le com­merce du vin de Mar­sa­la, est de ces per­son­nages que le XIXe siècle finis­sant sem­blait pro­duire à volon­té : for­tu­né, curieux de tout, spor­tif — on le retrouve par­mi les fon­da­teurs du pre­mier club de foot­ball sici­lien, à Palerme —, orni­tho­logue recon­nu bien au-delà de son île, au point que sa col­lec­tion d’oi­seaux de Tuni­sie figure aujourd’­hui au Natu­ral His­to­ry Museum de Londres et ses spé­ci­mens sici­liens dans les musées d’É­dim­bourg et de Bel­fast. C’est cette même curio­si­té tour­née vers le vivant qui le porte, presque natu­rel­le­ment, vers ce qui dort sous la terre. En 1902, il achète l’î­lot de San Pan­ta­leo, y fait construire une vil­la, et se prend de pas­sion pour ce qui affleure sous ses pieds : des pans de murailles, des tes­sons, des fon­da­tions de bâti­ments qu’au­cun guide de voyage ne men­tion­nait encore.

À par­tir de 1906, il conduit sur place, sous la super­vi­sion de l’ar­chéo­logue offi­ciel de l’É­tat ita­lien Anto­ni­no Sali­nas, une série de cam­pagnes de fouilles qui vont, en quelques années, redon­ner à la ville phé­ni­cienne son plan, son enceinte, sa porte nord, son tophet et l’es­sen­tiel de ce que l’on sait aujourd’­hui du site. Il en tire, en 1921, un ouvrage de réfé­rence, Motya, a Phoe­ni­cian Colo­ny in Sici­ly, dans lequel il pro­pose notam­ment — on l’a vu — la pre­mière inter­pré­ta­tion sacri­fi­cielle des urnes du tophet, lec­ture qui allait bien au-delà de son petit chan­tier sici­lien pour mar­quer dura­ble­ment les études puniques. Whi­ta­ker meurt à Rome en 1936 ; sa vil­la devient, sous son propre nom, le musée qui abrite aujourd’­hui encore l’es­sen­tiel des col­lec­tions de l’île, jus­qu’à l’Au­rige de Motyé lui-même, décou­vert plus de qua­rante ans après sa mort par les archéo­logues qui ont pris sa suite. Une fon­da­tion por­tant son nom admi­nistre aujourd’­hui le site et le musée, entre­te­nant, sans le savoir vrai­ment lui-même à l’é­poque, un legs que Whi­ta­ker avait ouvert par simple curio­si­té de pro­prié­taire ter­rien féru de sciences naturelles.

Car le tra­vail ne s’est jamais arrê­té. Les uni­ver­si­tés de Palerme puis de Rome — la Sapien­za, dont l’é­quipe diri­gée par Loren­zo Nigro a bou­le­ver­sé, on l’a vu, la lec­ture du bas­sin sacré — pour­suivent depuis des décen­nies des cam­pagnes annuelles qui conti­nuent d’af­fi­ner, de cor­ri­ger, par­fois de ren­ver­ser ce que Whi­ta­ker croyait avoir éta­bli. Des ana­lyses récentes, menées sur des pointes de flèches de bronze retrou­vées dans les niveaux de des­truc­tion de 397, per­mettent aujourd’­hui d’é­tu­dier jus­qu’à la com­po­si­tion métal­lur­gique des pro­jec­tiles échan­gés durant le siège — preuve que même l’é­pi­sode le plus dra­ma­tique de l’his­toire de la ville conti­nue de livrer, sous une forme entiè­re­ment nou­velle, des infor­ma­tions que ni Dio­dore ni Whi­ta­ker n’au­raient pu imaginer.


Il y a quelque chose d’in­con­gru, et peut-être d’exem­plaire, dans le des­tin de cette petite île de qua­rante-cinq hec­tares : une cité phé­ni­cienne rasée en une sai­son, tom­bée dans un oubli si com­plet qu’elle en a per­du jus­qu’à son nom pen­dant huit siècles, puis ren­due à l’his­toire par un ama­teur d’oi­seaux plus curieux que la plu­part des savants de son temps. La route pavée sous la lagune, la pis­cine sacrée qu’on a prise pen­dant cent ans pour un port, l’é­phèbe grec échoué dans une ville punique : à Motyé, chaque cer­ti­tude semble avoir atten­du son heure sous l’eau plate du Stag­none, prête à être redé­cou­verte, réin­ter­pré­tée, par­fois com­plè­te­ment retour­née par la géné­ra­tion sui­vante de fouilleurs.

On quitte l’île comme on y est venu, en barque, à la vitesse d’un homme qui rame. Les car­rés de sel défilent, roses puis blancs selon l’angle du soleil ; un héron s’en­vole, déran­gé par le sillage. Rien, dans ce pay­sage plat et silen­cieux, ne signale de loin la vio­lence d’un siège, la froi­deur d’un sacri­fice ou l’é­clat d’une sta­tue grecque : il faut être des­cen­du, avoir mar­ché sur cette terre sablon­neuse et être repar­ti, pour empor­ter avec soi l’i­dée qu’une ville entière, avec ses dieux, ses ate­liers et ses morts, tient tout entière sous quelques hec­tares de vigne et de figuiers de Bar­ba­rie. Les mou­lins tournent encore au bord des bas­sins de sel ; sous leurs pales, quelque part, une route de pierre conti­nue d’attendre.


Repères

Fon­da­tion et des­truc­tion. Ins­tal­la­tion phé­ni­cienne datée de la fin du VIIIe siècle ou du début du VIIe siècle avant notre ère, sur un site fré­quen­té depuis le Bronze moyen (XVIIe-XIVe siècle avant notre ère). Des­truc­tion par Denys Ier de Syra­cuse en 397 (par­fois datée 398) avant notre ère, à l’is­sue d’un siège res­té célèbre pour l’emploi, selon la tra­di­tion antique, des pre­mières cata­pultes et quin­qué­rèmes de l’his­toire mili­taire occidentale.

Lieux. L’île de San Pan­ta­leo (Mozia), dans la lagune du Stag­none, réserve natu­relle depuis 1984, au nord de Mar­sa­la (l’an­tique Lily­bée, fon­dée par les Car­tha­gi­nois après la chute de Motyé) et au sud de Tra­pa­ni. Ves­tiges prin­ci­paux : enceinte for­ti­fiée, porte nord et chaus­sée sub­mer­gée, sanc­tuaire du Cap­pid­daz­zu, tophet, sanc­tuaire du Baal et bas­sin sacré (ex-« Kothon »), quar­tiers arti­sa­naux, nécro­pole. Musée Giu­seppe Whi­ta­ker, dans l’an­cienne vil­la du même nom, abri­tant notam­ment l’Au­rige de Motyé.

Incer­ti­tudes savantes. L’é­ty­mo­lo­gie du nom de Motyé reste hypo­thé­tique. La fonc­tion exacte du grand bas­sin méri­dio­nal a été réin­ter­pré­tée en pro­fon­deur par les fouilles de l’u­ni­ver­si­té de Rome La Sapien­za (2002–2021, publi­ca­tion dans Anti­qui­ty en 2022), pas­sant du sta­tut de port fer­mé à celui de pis­cine sacrée à orien­ta­tion astro­no­mique. La nature exacte du tophet — sacri­fice rituel d’en­fants ou cime­tière spé­ci­fique aux tout jeunes défunts — conti­nue de divi­ser les spé­cia­listes du monde punique. L’o­ri­gine, la data­tion pré­cise et l’i­den­ti­té du per­son­nage repré­sen­té par l’Au­rige de Motyé demeurent débat­tues, de même que la ques­tion de savoir si la sta­tue a été ins­tal­lée avant ou après la des­truc­tion de 397.

Quelques sources. Dio­dore de Sicile, Biblio­thèque his­to­rique, livre XIV, pour le récit antique du siège. Thu­cy­dide, His­toire de la guerre du Pélo­pon­nèse, livre VI, pour le repli phé­ni­cien sur Motyé, Solonte et Palerme. Joseph I. S. Whi­ta­ker, Motya, a Phoe­ni­cian Colo­ny in Sici­ly (1921), pour les pre­mières fouilles sys­té­ma­tiques. Loren­zo Nigro, « The sacred pool of Ba’al: a rein­ter­pre­ta­tion of the ‘Kothon’ at Motya », Anti­qui­ty, 2022, pour la réin­ter­pré­ta­tion récente du bas­sin sacré.

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Pal­myre romaine avant Zéno­bie : cara­vanes, taxes et dieux locaux

Pal­myre romaine avant Zéno­bie : cara­vanes, taxes et dieux locaux

Pal­myre romaine avant Zénobie

Cara­vanes, taxes et dieux locaux

Pal­myre romaine avant Zéno­bie : cara­vanes, taxes et dieux locaux

On ne pense à Pal­myre qu’à tra­vers une femme et une ruine. La reine qui défia Rome, les colon­nades qui gisent aujourd’­hui dis­per­sées dans le sable et les com­mu­ni­qués de guerre. Mais avant Zéno­bie, avant même que qui­conque songe à défier Rome, il y eut deux siècles d’une tout autre his­toire — plus lente, plus grise, plus inté­res­sante peut-être : celle d’une oasis qui apprit à mon­nayer sa posi­tion, à faire payer le désert lui-même, et à loger dans le même temple un dieu baby­lo­nien, un dieu arabe et un dieu grec sans que per­sonne n’y trouve de contra­dic­tion. C’est cette Pal­myre-là, celle des rece­veurs d’im­pôts et des chefs de cara­vane, qu’il faut regar­der si l’on veut com­prendre pour­quoi, un jour de 260, une ville du milieu du désert a pu croire qu’elle tenait l’O­rient romain entre ses mains.


Une source, un car­re­four, rien d’autre

Il faut d’a­bord se débar­ras­ser de l’i­dée d’une Pal­myre pro­vi­den­tielle, choi­sie par les dieux ou par la géo­gra­phie pour un des­tin impé­rial. Il y a, à mi-che­min entre l’Eu­phrate et la côte syrienne, une source — l’Ef­qa, sul­fu­reuse, tiède, mais inta­ris­sable — au milieu d’une steppe où rien d’autre ne pousse que l’ab­sinthe et l’as­tra­gale. Autour d’elle, une pal­me­raie ancienne, tri­bu­taire de puits et de qanats plu­tôt que de rivière : Tad­mor, disent les tablettes cunéi­formes qui la men­tionnent bien avant les Romains, asso­ciées aux mar­chands d’É­mar et de Mari dès le début du IIe mil­lé­naire avant notre ère. Le nom même reste obs­cur — on l’a lié à tamar, le pal­mier, par une éty­mo­lo­gie popu­laire trop belle pour être sûre, alors que Tad­mor semble anté­rieur et séman­ti­que­ment indé­pen­dant du grec Pal­my­ra, qui, lui, joue effec­ti­ve­ment sur les pal­miers pour l’o­reille latine. Deux noms, deux généa­lo­gies lin­guis­tiques, une seule ville : c’est un motif qu’on retrou­ve­ra par­tout ici, cette capa­ci­té pal­my­ré­nienne à faire coexis­ter des sys­tèmes sans les fondre.

Ce qui fait Pal­myre, avant Rome, ce n’est donc pas un site mais une fonc­tion : point d’eau obli­gé entre les deux fleuves, entre la Médi­ter­ra­née sémi­tique et la Méso­po­ta­mie parthe, dans une bande de désert trop large pour être tra­ver­sée d’une traite. Une cara­vane qui par­tait de Dou­ra-Euro­pos sur l’Eu­phrate, ou qui remon­tait depuis le golfe Per­sique par Volo­gé­sias, avait besoin de cette halte à mi-par­cours. Pal­myre n’a rien inven­té : elle a sim­ple­ment occu­pé, avec une constance remar­quable, la seule posi­tion où l’on pou­vait s’ar­rê­ter. La longue durée, ici, ce n’est pas un empire ni une reli­gion : c’est un puits.

On ima­gine mal, en regar­dant les colon­nades tom­bées, ce qu’a dû être l’ar­ri­vée d’une cara­vane sor­tant de dix ou quinze jours de désert syrien : les cha­meaux qui sentent l’eau avant qu’on ne l’a­per­çoive, la pal­me­raie qui sur­git sou­dain, verte et presque incon­grue au milieu d’un pla­teau cal­caire où rien ne pousse à perte de vue, et cette odeur sul­fu­reuse de la source elle-même, qu’il fal­lait sans doute apprendre à aimer à force de néces­si­té. Le désert, ici, ne borde pas la ville : il la consti­tue. Sans lui, pas de rare­té, donc pas de péage ; sans péage, pas de for­tune ; sans for­tune, ni temples de cal­caire doré ni sta­tues de bronze le long d’une ave­nue à colon­nades. Toute l’his­toire qui suit tient dans ce para­doxe sec : Pal­myre doit sa richesse à ce qui, ailleurs, n’au­rait pro­duit que la misère.

Rome regarde vers l’est, lentement

Le pre­mier Romain à s’in­té­res­ser à Pal­myre le fait mal. En 41 avant notre ère, Marc Antoine, à court d’argent pour finan­cer sa guerre par­thique, envoie sa cava­le­rie piller la ville — geste bref et cupide que rap­porte l’his­to­rien Appien, seul auteur antique, chose frap­pante, à men­tion­ner expli­ci­te­ment le rôle com­mer­cial de la cité. Les Pal­my­ré­niens, pré­ve­nus, ont eu le temps de tra­ver­ser l’Eu­phrate avec leurs biens et de se pos­ter en archers sur l’autre rive ; les cava­liers romains rentrent bre­douilles. L’a­nec­dote vaut moins pour son issue que pour ce qu’elle révèle en creux : au Ier siècle avant notre ère, Pal­myre est déjà assez riche pour qu’on songe à la piller, et assez habile pour échap­per au pillage.

Il fau­dra encore soixante ans pour que Rome cesse de regar­der Pal­myre en pré­da­teur et com­mence à la regar­der en par­te­naire fis­cal. Le tour­nant se situe dans les années 14 à 19 de notre ère, sous Tibère, quand la ville est effec­ti­ve­ment rat­ta­chée à la pro­vince de Syrie — sans qu’on sache très bien si ce rat­ta­che­ment fut for­mel ou sim­ple­ment de fait, tant les sources manquent sur ce point pré­cis. C’est l’é­poque de Ger­ma­ni­cus, le prince popu­laire envoyé paci­fier l’O­rient, dont le pas­sage laisse une trace inat­ten­due : une lettre de lui, concer­nant l’é­va­lua­tion de la taxe sur les bêtes des­ti­nées à l’a­bat­tage, sera citée près d’un siècle plus tard dans le grand tarif fis­cal de la ville, comme on cite­rait aujourd’­hui une juris­pru­dence fon­da­trice. Une ins­crip­tion pal­my­ré­nienne indique même que Ger­ma­ni­cus envoya un émis­saire local, un cer­tain Alexan­dros, por­ter un mes­sage jus­qu’au royaume de Mésène, sur le golfe Per­sique — signe que Rome, dès cette date, com­pre­nait confu­sé­ment que Pal­myre par­lait à des royaumes que Rome elle-même n’at­tei­gnait pas. On hono­ra Ger­ma­ni­cus, Tibère et Dru­sus de sta­tues dans le temple de Bel : les Pal­my­ré­niens savaient déjà flat­ter Rome dans le voca­bu­laire même de leurs propres dieux.

Le siècle sui­vant est celui de la conso­li­da­tion tran­quille. En 75, le gou­ver­neur de Syrie M. Ulpius Tra­ja­nus — le père du futur empe­reur — fait tra­cer une route reliant l’oa­sis à Sura, sur l’Eu­phrate : Pal­myre entre dans le sys­tème rou­tier romain, ce qui signi­fie aus­si qu’elle entre dans son sys­tème de sur­veillance. En 106, Tra­jan annexe le royaume naba­téen ; le réseau cara­va­nier concur­rent, celui qui pas­sait par Pétra, se déman­tèle, et Pal­myre en pro­fite direc­te­ment, sans qu’on puisse dire si Rome l’a vou­lu ou si c’est un effet secon­daire heu­reux pour l’oa­sis. Puis vient Hadrien, en 129 ou 130, dans le cadre de sa grande tour­née des pro­vinces orien­tales : il visite Pal­myre, lui accorde le sta­tut envié de civi­tas libe­ra, ville libre, et la ville prend alors le nom hono­ri­fique de Pal­my­ra Hadria­na. Le geste n’est pas seule­ment pro­to­co­laire — une ville libre échappe, en théo­rie, à cer­taines formes de tutelle pro­vin­ciale directe — mais il ne faut pas non plus s’y trom­per : libre ne veut pas dire indé­pen­dante, et une gar­ni­son romaine, la pre­mière men­tion en date de troupes sta­tion­nées sur place, s’ins­talle pré­ci­sé­ment sous Tra­jan ou Hadrien. On retrou­ve­ra même, plus tard, une uni­té de méha­ristes pal­my­ré­niens inté­grée à l’ar­mée romaine, l’Ala Ulpia I Dro­me­da­rio­rum Pal­my­re­no­rum — signe que Rome avait fini par com­prendre que les meilleurs sol­dats du désert étaient ceux qui y étaient nés.

Le tarif de 137 : une ville qui a mis sa fis­ca­li­té par écrit

S’il fal­lait résu­mer d’un seul objet ce que fut Pal­myre romaine avant Zéno­bie, ce serait cette dalle de cal­caire, aujourd’­hui à l’Er­mi­tage de Saint-Péters­bourg, gra­vée en 137 de notre ère et dres­sée sur l’a­go­ra pour que nul n’en ignore : le tarif fis­cal de Pal­myre, le plus long texte lapi­daire ara­méen jamais retrou­vé, bilingue grec et pal­my­ré­nien, deux cent trente-sept lignes de droits de douane. On l’a décou­vert en 1881 par l’ex­plo­ra­teur russe Semion Aba­me­lek-Laza­rev, qui eut la bonne idée de l’emporter — la dalle aurait sans doute connu un sort moins enviable si elle était res­tée sur place jus­qu’au XXIe siècle.

Ce que dit ce texte est, en un sens, d’une bana­li­té fis­cale abso­lue : com­bien on paie pour faire entrer un cha­meau char­gé, un âne, une char­rette d’âne ; com­bien pour l’huile, le sel, les esclaves, les sta­tues de bronze, la pourpre, la myrrhe. Mais la bana­li­té même est le point. Le tarif dis­tingue soi­gneu­se­ment l’an­cienne loi et la loi nou­velle, et cite un édit anté­rieur du gou­ver­neur romain Mucia­nus — sans doute celui qui com­man­da en Syrie sous Ves­pa­sien — sur la ques­tion de savoir si les taxes devaient être acquit­tées en deniers et as romains plu­tôt qu’en mon­naie locale : ce qui res­semble fort à une inté­gra­tion moné­taire for­cée de l’oa­sis dans le sys­tème impé­rial, pré­sen­tée, comme tou­jours, sous la forme ras­su­rante d’une cla­ri­fi­ca­tion admi­nis­tra­tive. On y apprend aus­si que les taxes locales furent, à un moment, affer­mées à des affran­chis impé­riaux — un cer­tain L. Spe­dius Chry­san­thus, qui se fit construire à Pal­myre même un tom­beau, signe qu’un per­cep­teur de l’empereur pou­vait finir sa car­rière et sa vie dans cette ville qu’il avait pres­su­rée ; ou encore un cer­tain Kilix, dont on sait seule­ment qu’il pré­le­vait un denier par cha­meau entrant ou sor­tant du ter­ri­toire de la cité, taxe qui sera plus tard absor­bée dans le grand tarif de 137.

Le détail des tarifs eux-mêmes, quand on prend la peine de le lire, a quelque chose de savou­reux par son exhaus­ti­vi­té même : on y taxe dif­fé­rem­ment un char­ge­ment de cha­meau, d’âne ou de char­rette, comme si le mode de trans­port disait déjà quelque chose du sta­tut du mar­chand ; on y dis­tingue l’es­clave impor­té pour la revente de l’es­clave sim­ple­ment accom­pa­gnant son maître ; on y pré­voit le cas, appa­rem­ment fré­quent, du mar­chand qui tente de faire pas­ser sa car­gai­son pour de la consom­ma­tion per­son­nelle plu­tôt que pour de la mar­chan­dise impo­sable — ruse fis­cale vieille comme l’im­pôt lui-même, et que la loi de 137 prend soin de fer­mer article par article. Rien n’é­chappe au scribe : ni la pourpre teinte, ni l’huile par­fu­mée, ni même, dans une des clauses les plus com­men­tées, le prix de la pros­ti­tu­tion, taxée elle aus­si comme un ser­vice par­mi d’autres.

Les spé­cia­listes du texte — au pre­mier rang des­quels John Hea­ley, dont la syn­thèse récente fait auto­ri­té — insistent sur un point qui cor­rige une image reçue : ce tarif concerne d’a­bord la fis­ca­li­té locale, les mar­chan­dises ven­dues ou consom­mées sur le mar­ché de la ville, plu­tôt que le grand com­merce inter­na­tio­nal par cara­vanes. Ce n’est pas moins inté­res­sant pour autant — c’est même plus révé­la­teur : cela signi­fie que Pal­myre avait déve­lop­pé, en plus de son éco­no­mie cara­va­nière, toute une éco­no­mie urbaine ordi­naire, avec ses propres rece­veurs, ses propres litiges, sa propre juris­pru­dence accu­mu­lée sur près d’un siècle avant d’être enfin figée dans la pierre. On sent, dans ce texte, moins l’exo­tisme du désert que l’en­nui bureau­cra­tique le plus uni­ver­sel : des mar­chands qui pro­testent contre un tarif, un conseil muni­ci­pal qui tranche, une admi­nis­tra­tion qui archive. Rome n’a pas eu besoin d’im­po­ser sa fis­ca­li­té à Pal­myre ; elle a lais­sé Pal­myre inven­ter la sienne, et s’est conten­tée d’en garan­tir, de loin, la stabilité.

Les grands cara­va­niers : une aris­to­cra­tie de la traversée

Le com­merce loin­tain, lui, ne laisse pas de tarifs mais des sta­tues — ou plu­tôt, ce qui en reste, c’est-à-dire leurs socles. Cent quatre-vingt-une ins­crip­tions hono­ri­fiques ont été retrou­vées à Pal­myre ; trente-six d’entre elles honorent expli­ci­te­ment des chefs de cara­vane, ce qu’on appe­lait en grec syno­diarque et en ara­méen rab shir­ta — lit­té­ra­le­ment le maître de la cara­vane. Aucune des sta­tues de bronze qu’elles accom­pa­gnaient n’a sur­vé­cu ; on les a fon­dues, volées, dis­per­sées, comme presque tout le bronze antique du monde médi­ter­ra­néen. Mais les socles, eux, tiennent debout le long de la grande colon­nade, et sur cha­cun, un texte bref, presque for­mu­laire, raconte une gra­ti­tude pré­cise : telle cara­vane a été sau­vée d’un péril par tel homme, à ses frais propres, et pour cela on lui dresse une sta­tue — par­fois deux, par­fois quatre, dans des temples dif­fé­rents à la fois, comme s’il fal­lait remer­cier tous les dieux en même temps pour ne frois­ser aucun d’entre eux.

Le cas le mieux docu­men­té est celui d’un cer­tain Shoa­du, hono­ré au moins dix-sept fois entre 132 et 147 : le conseil et le peuple de Pal­myre le féli­citent d’a­voir sau­vé une cara­vane venue de Volo­gé­sias — la grande ville-entre­pôt sur l’Eu­phrate moyen, aux portes du monde parthe — d’un péril que l’ins­crip­tion ne détaille pas mais qu’on devine, sans grand risque d’er­reur, du côté du bri­gan­dage nomade plu­tôt que du nau­frage. Quatre sta­tues furent éle­vées en son hon­neur la même année : une dans le temple de Baal­sha­min, une dans le jar­din sacré consa­cré à Agli­bol et Malak­bel, une dans le temple d’Ar­su, une dans celui d’A­tar­ga­tis. On note­ra que Shoa­du avait par ailleurs fon­dé, à Volo­gé­sias même, en ter­ri­toire parthe, un temple dédié aux empe­reurs romains — geste diplo­ma­tique d’une habi­le­té consom­mée, qui revient à hono­rer Rome sur le sol de son rival pour mieux garan­tir, des deux côtés, la sécu­ri­té du commerce.

D’autres ins­crip­tions, plus tar­dives, montrent le titre lui-même se trans­for­mer : au milieu du IIIe siècle, le syno­diarque cède la place à l’archem­po­ros, le chef-mar­chand — comme si l’ins­ti­tu­tion cara­va­nière, avec le temps, s’é­tait bureau­cra­ti­sée à son tour, se dotant d’un voca­bu­laire plus com­mer­cial et moins mar­tial. Un cer­tain Julius Aure­lius Sha­la­mal­lat, hono­ré en 257 ou 258, ramène ain­si une cara­vane à ses propres frais et reçoit pour cela les hon­neurs du conseil et du peuple — data­tion ver­ti­gi­neuse quand on songe qu’O­dé­nath, l’é­poux de Zéno­bie, est alors déjà l’homme fort de la cité, et que dans quinze ans à peine, Pal­myre mar­che­ra sur l’É­gypte. Mais rien, dans cette ins­crip­tion pré­cise, n’an­nonce quoi que ce soit de tel : on y honore un mar­chand comme on en hono­rait un siècle plus tôt, avec les mêmes mots, la même gra­ti­tude tech­nique, la même absence totale de gran­di­lo­quence politique.

De quoi étaient faites ces cara­vanes, au juste ? Le tarif de 137 lui-même donne, en creux, une liste par ce qu’il choi­sit de taxer : myrrhe et par­fums, pourpre teinte, esclaves, sta­tues de bronze — men­tion qui a son impor­tance, puis­qu’elle sup­pose un tra­fic d’ob­jets d’art ou de mobi­lier de luxe fabri­qués ailleurs et des­ti­nés à d’autres mar­chés encore, Pal­myre n’é­tant dans ce cas qu’un point de tran­sit fis­ca­li­sé plu­tôt qu’une des­ti­na­tion. On devine aus­si, der­rière la men­tion de la soie retrou­vée dans les tom­beaux, tout un tex­tile venu par relais suc­ces­sifs depuis l’A­sie cen­trale, sans qu’au­cun mar­chand pal­my­ré­nien n’ait eu besoin d’en connaître l’o­ri­gine exacte : le grand com­merce antique fonc­tion­nait par seg­ments, chaque acteur ne maî­tri­sant qu’un tron­çon de la route, ce qui explique d’ailleurs pour­quoi aucune source, ni romaine ni chi­noise, ne décrit jamais l’en­semble du tra­jet dans sa continuité.

Les iti­né­raires eux-mêmes se laissent recons­ti­tuer, quoique de façon frag­men­taire — les ins­crip­tions, avoue-t-on dans la recherche récente, n’en donnent qu’une image très par­tielle. Une route revient plus que les autres : celle qui remonte l’Eu­phrate depuis Spa­si­nou Cha­rax, port du golfe Per­sique dans le royaume de Cha­ra­cène, en pas­sant par Volo­gé­sias. Deux ins­crip­tions dis­tinctes men­tionnent des navires appar­te­nant à des Pal­my­ré­niens arri­vés de « Scy­thie », ce qui dési­gne­rait la région de l’es­tuaire de l’In­dus, au nord-ouest de l’Inde : Pal­myre ne se conten­tait donc pas de faire tran­si­ter des pro­duits méso­po­ta­miens, elle pos­sé­dait, ou affré­tait, des bateaux jus­qu’en mer d’O­man. Les fouilles de ses tom­beaux ont livré près de deux mille frag­ments de soie — preuve maté­rielle, la plus solide qu’on ait, d’un lien indi­rect mais bien réel avec la Chine, quand bien même aucun Pal­my­ré­nien n’a sans doute jamais mis les pieds au-delà de l’Indus.

Sur la grande colon­nade elle-même, l’es­pace était hié­rar­chi­sé avec un soin presque cadas­tral : les consoles de colonnes du côté est étaient réser­vées aux sta­tues de séna­teurs, celles du nord aux fonc­tion­naires, celles de l’ouest aux mili­taires, celles du sud aux chefs de cara­vane. Deux cents sta­tues, dit-on, contem­plaient ain­si l’a­go­ra et son théâtre — pan­théon laïc de la réus­site pal­my­ré­nienne, où le mar­chand de myrrhe côtoyait, en hau­teur, le séna­teur romain, cha­cun à sa place pro­to­co­laire, mais tous éga­le­ment visibles, éga­le­ment durables, éga­le­ment gra­vés dans la même pierre cal­caire du désert.

Un temple pour trois dieux, et per­sonne n’y trouve à redire

Il faut main­te­nant redes­cendre de la colon­nade vers le sanc­tuaire, parce que c’est là, dans les cel­lae des temples, que se joue peut-être la par­tie la plus inté­res­sante de cette his­toire — celle de la manière dont Pal­myre a digé­ré, sans jamais en être indi­geste, un nombre pro­pre­ment dérai­son­nable de dieux.

Le dieu suprême s’ap­pe­lait d’a­bord Bol — mot sémi­tique appa­ren­té à Baal, « sei­gneur » — avant que le culte méso­po­ta­mien de Bel-Mar­duk ne vienne, dès le IIIe siècle avant notre ère semble-t-il, absor­ber ce nom local dans une divi­ni­té plus pres­ti­gieuse, impor­tée de Baby­lone mais rebap­ti­sée aux cou­leurs de l’oa­sis. Le grand temple qui lui est consa­cré, dédié en 32 de notre ère — donc bien avant que Rome ne s’in­té­resse sérieu­se­ment à la ville —, est un des som­mets de l’ar­chi­tec­ture reli­gieuse du monde médi­ter­ra­néen antique : une cel­la de tra­di­tion proche-orien­tale, avec ses deux ady­ta laté­raux et ses pla­fonds à cais­sons sculp­tés, mais enve­lop­pée d’un péri­style corin­thien par­fai­te­ment grec, le tout ceint d’un péri­bole monu­men­tal dans la meilleure tra­di­tion hel­lé­nis­tique. On a pu dire de ce temple qu’il est un mani­feste archi­tec­tu­ral à lui seul : rien n’y est de pure ori­gine, tout y est fusion assumée.

Bel n’est jamais seul. Il forme une triade avec deux aco­lytes qui sont, eux, d’au­then­tiques dieux locaux : Yarhi­bol, le dieu-soleil asso­cié pré­ci­sé­ment à la source Efqa — le dieu de l’eau qui jaillit devient tout natu­rel­le­ment le dieu du soleil qui brûle, logique cli­ma­tique s’il en est —, et Agli­bol, dieu-lune, dont l’i­co­no­gra­phie montre sys­té­ma­ti­que­ment le crois­sant der­rière les épaules. Une seconde triade existe en paral­lèle, cen­trée cette fois sur Baal­sha­min, « le maître des cieux », dieu du ciel et de l’o­rage d’o­ri­gine syrienne plus large, entou­ré des mêmes Agli­bol et Malak­bel — ce der­nier, lit­té­ra­le­ment « l’ange » ou « le mes­sa­ger de Bel », étant lui aus­si un dieu solaire. Deux triades, donc, qui par­tagent deux de leurs trois membres : arran­ge­ment théo­lo­gique qui ferait s’ar­ra­cher les che­veux à n’im­porte quel héri­tier de la pen­sée grecque sur la cohé­rence des pan­théons, mais qui ne semble avoir posé stric­te­ment aucun pro­blème aux Pal­my­ré­niens eux-mêmes, les­quels dédiaient sans façon des reliefs votifs repré­sen­tant Bel, Baal­sha­min, Yarhi­bol et Agli­bol tous ensemble sur la même plaque, comme cette dédi­cace de jan­vier 121 offerte par un cer­tain Ba’alay.

Le sanc­tuaire de Baal­sha­min, second en impor­tance après celui de Bel, déve­loppe au Ier siècle une cour à péri­style rho­dien — un côté plus haut que les trois autres, sub­ti­li­té archi­tec­tu­rale emprun­tée à l’é­cole de Rhodes — avant qu’un temple à quatre colonnes de façade, d’ordre corin­thien, ne vienne le cou­ron­ner au siècle sui­vant ; ses cel­lae, fait notable, com­portent des fenêtres laté­rales, trait proche-orien­tal qui tra­hit la croyance en une pré­sence effec­tive de la divi­ni­té à l’in­té­rieur de son sanc­tuaire, bien loin de l’abs­trac­tion du temple grec classique.

Autour de ces deux pôles gra­vi­taient des dieux venus de par­tout, et c’est là sans doute la meilleure défi­ni­tion qu’on puisse don­ner de la reli­gion pal­my­ré­nienne : un syn­cré­tisme d’ac­cueil plu­tôt que de fusion. De Méso­po­ta­mie arri­vaient Nabu le dieu-scribe et Sha­mash le soleil baby­lo­nien ; de la Syrie séden­taire, Atar­ga­tis, la grande déesse du nord, maî­tresse des ani­maux ; du monde nomade et arabe, Allat, déesse guer­rière assi­mi­lée à Athé­na — on a retrou­vé dans son sanc­tuaire une sta­tue de la déesse grecque, sim­ple­ment rebap­ti­sée —, et Shai al-Qaum, « celui qui ne boit pas de vin », pro­tec­teur des cara­vanes pré­ci­sé­ment parce qu’il incar­nait, dieu de nomades sobres, l’an­ti­thèse du dieu du vin médi­ter­ra­néen. Du monde phé­ni­cien venait Sha­dra­fa ; d’É­gypte, Baal Ham­mon. On appe­lait Bel et Baal­sha­min « Zeus » dans les textes grecs, sans que cela implique la moindre sub­sti­tu­tion réelle : c’é­tait un habillage lin­guis­tique pour les visi­teurs, pas une conver­sion théo­lo­gique. Arsu, dieu guer­rier assi­mi­lé à Arès, avait lui aus­si son temple, où l’on hono­rait, on l’a vu, les sta­tues des cara­va­niers reconnaissants.

Ce four­mille­ment divin n’é­tait pas seule­ment tolé­ré : il était acti­ve­ment orga­ni­sé, bud­gé­té, célé­bré par des ban­quets rituels dont le détail nous échappe lar­ge­ment — les rites res­tent obs­curs, avoue-t-on encore aujourd’­hui, faute de sources suf­fi­sam­ment expli­cites —, mais dont on sait qu’ils ryth­maient la vie sociale de l’é­lite mar­chande autant que sa vie spi­ri­tuelle. Il faut résis­ter ici à la ten­ta­tion de l’ex­pli­ca­tion unique. On pour­rait dire que Pal­myre, car­re­four com­mer­cial, avait sim­ple­ment inté­rêt à ne fâcher aucun client en mépri­sant son dieu ; on pour­rait dire aus­si, plus géné­reu­se­ment, que le désert enseigne une hos­pi­ta­li­té que la ville médi­ter­ra­néenne, avec ses cadastres bien fer­més, ignore sou­vent. Les deux expli­ca­tions se valent, et sans doute se com­plètent-elles : le com­merce a besoin de dieux qu’on n’in­sulte pas, et le désert, de son côté, a tou­jours su qu’au­cune tente n’a­brite qu’un seul voyageur.

Une ville, deux titres, et l’ombre encore loin­taine d’une dynastie

Le sta­tut civique de Pal­myre suit, avec un déca­lage typi­que­ment pro­vin­cial, celui de sa for­tune com­mer­ciale. Ville libre sous Hadrien vers 129–130, elle attend encore près d’un siècle avant de rece­voir le titre envié de colo­nie romaine, avec le ius Ita­li­cum qui l’ac­com­pagne — exemp­tion fis­cale directe, ali­gne­ment juri­dique sur le sol d’I­ta­lie lui-même. Les sources hésitent sur la date exacte et sur l’empereur à cré­di­ter : Sep­time Sévère, qui réor­ga­nise la pro­vince en Syrie-Phé­ni­cie au tour­nant du siècle, ou son fils Cara­cal­la, entre 212 et 216, semble-t-il plus pré­ci­sé­ment. Ce qui est sûr, c’est que la famille qui domi­ne­ra bien­tôt la ville — celle d’O­dé­nath, arrière-petit-fils d’un cer­tain Nasor — com­mence, pré­ci­sé­ment à cette époque, à faire pré­cé­der ses noms sémi­tiques du gen­ti­lice romain Sep­ti­mius : signe appa­rem­ment fiable qu’elle reçut la citoyen­ne­té romaine des mains mêmes de Sep­time Sévère, sans doute en récom­pense de ser­vices ren­dus lors de sa cam­pagne par­thique. Les ins­ti­tu­tions muni­ci­pales se calquent alors sur le modèle romain — des stra­tèges qui font office de duum­virs, des archontes, un conseil de dix membres char­gé des finances, le deka­pro­toi — tout en conser­vant leurs inti­tu­lés grecs, comme tou­jours à Pal­myre, où l’on roma­nise sans jamais tout à fait ces­ser d’être autre chose.

C’est un tableau qu’il faut gar­der net dans l’es­prit, pré­ci­sé­ment parce qu’il ne mène nulle part encore : en 216, Pal­myre est une colo­nie romaine pros­père, dotée d’une aris­to­cra­tie mar­chande enri­chie sur trois siècles de péages et de com­mis­sions cara­va­nières, pour­vue de temples somp­tueux où coha­bitent sans drame une demi-dou­zaine de pan­théons, et sa nota­bi­li­té locale porte déjà, comme un vête­ment encore neuf, les pré­noms de la dynas­tie régnante à Rome. Rien, dans cette Pal­myre-là, n’an­nonce néces­sai­re­ment une révolte. C’est même le contraire qui frappe : cette ville a pros­pé­ré pré­ci­sé­ment parce qu’elle a su, pen­dant deux siècles, se rendre indis­pen­sable à Rome sans jamais la défier — vendre à l’empire la sécu­ri­té de ses routes orien­tales, lui offrir des cava­liers dro­ma­daires, faire de ses temples une vitrine de fidé­li­té dynas­tique, tout en gar­dant, pour elle-même, l’es­sen­tiel du béné­fice com­mer­cial. C’est cette réus­site pré­cise — cette dépen­dance mutuelle deve­nue confor­table pour les deux par­ties — qui rend d’au­tant plus ver­ti­gi­neux ce qui sui­vra, quand une crise venue d’ailleurs, la chute des Parthes, la pres­sion sas­sa­nide, l’ef­fon­dre­ment momen­ta­né de l’au­to­ri­té impé­riale au IIIe siècle, trans­for­me­ra en quelques décen­nies cette élite de per­cep­teurs et de cara­va­niers loyaux en pré­ten­dante, un temps, à l’O­rient romain tout entier. Mais ceci est une autre his­toire, qui com­mence ailleurs que dans ce tarif de 137 gra­vé sur une dalle de cal­caire, et qu’il vaut mieux lais­ser, pour l’ins­tant, hors du champ.


Repères

  • Efqa — source sul­fu­reuse à l’o­ri­gine de l’oa­sis de Tad­mor ; asso­cia­tion reli­gieuse au dieu solaire Yarhibol.
  • 41 av. J.-C. — raid man­qué de Marc Antoine sur Pal­myre, rap­por­té par Appien, seul auteur antique à men­tion­ner expli­ci­te­ment le com­merce cara­va­nier de la ville.
  • 14–19 apr. J.-C. — rat­ta­che­ment à la pro­vince de Syrie sous Tibère ; mis­sion de Ger­ma­ni­cus en Orient, dont une lettre sur la fis­ca­li­té ani­male sera citée dans le tarif de 137.
  • 106 — annexion du royaume naba­téen par Tra­jan ; pos­sible béné­fice indi­rect pour le réseau com­mer­cial palmyrénien.
  • 129–130 — visite d’Ha­drien ; sta­tut de civi­tas libe­ra et nom hono­ri­fique de Pal­my­ra Hadriana.
  • 137 — dédi­cace du grand tarif fis­cal de Pal­myre (Cor­pus Ins­crip­tio­num Semi­ti­ca­rum II.3, 3913), bilingue grec-pal­my­ré­nien, aujourd’­hui au musée de l’Er­mi­tage. Concerne prin­ci­pa­le­ment la fis­ca­li­té locale plu­tôt que le grand com­merce inter­na­tio­nal, selon les tra­vaux récents de John Healey.
  • 132–147 — sta­tues hono­ri­fiques mul­tiples pour le cara­va­nier Shoa­du (syno­diarque), sau­veur d’une cara­vane venue de Vologésias.
  • 212–216 (data­tion dis­cu­tée) — pro­mo­tion au rang de colo­nie romaine avec ius Ita­li­cum, sous Sep­time Sévère ou Caracalla.
  • 257–258 — der­nière men­tion connue d’un chef de cara­vane hono­ré (Julius Aure­lius Sha­la­mal­lat, archem­po­ros), à la veille de l’as­cen­sion de la dynas­tie d’O­dé­nath et Zénobie.
  • Triades divines — Bel/Yarhibol/Aglibol et Baalshamin/Aglibol/Malakbel, coexis­tant sans exclu­sive ; pan­théon élar­gi incluant Nabu, Atar­ga­tis, Allat, Arsu, Shai al-Qaum.
  • Points d’in­cer­ti­tude signa­lés dans le texte : data­tion exacte du sta­tut colo­nial (Sévère ou Cara­cal­la) ; nature for­melle ou de fait du rat­ta­che­ment pro­vin­cial sous Tibère ; por­tée exacte — locale ou inter­na­tio­nale — du tarif de 137 ; éty­mo­lo­gie du nom Tadmor.
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Vingt-deux signes, l’al­pha­bet phénicien

Vingt-deux signes, l’al­pha­bet phénicien

L’al­pha­bet phénicien

En vingt-deux signes

Vingt-deux signes

L’al­pha­bet phé­ni­cien, ou com­ment une tech­no­lo­gie sans poids a devan­cé le cèdre, la pourpre et l’argent sur les routes de la mer.


Dans une salle du Musée natio­nal de Bey­routh, un cou­vercle de cal­caire porte, cou­rant le long de son rebord, une ligne de signes gra­vés d’une main sûre. Il faut se pen­cher pour la suivre : elle part sur la tranche, tourne l’angle, se pour­suit sur le plat. C’est une malé­dic­tion. Elle pro­met à qui­conque vien­drait trou­bler la sépul­ture que son sceptre se bri­se­ra, que son trône bas­cu­le­ra, que la paix fui­ra la ville. Le mort est un roi de Byblos ; son fils l’a cou­ché là, autour de l’an mille avant notre ère, dans ce que le texte appelle sa mai­son d’é­ter­ni­té. On nomme ce cer­cueil le sar­co­phage d’A­hi­ram, et sa bor­dure gra­vée passe pour le plus ancien texte sui­vi que nous pos­sé­dions dans l’al­pha­bet phé­ni­cien accompli.

Vingt-deux signes suf­fisent à tout dire — la menace, le nom, la filia­tion, l’au-delà. Vingt-deux, pas un de plus. On les compte sur les doigts de deux mains et de deux pieds. C’est peu, et c’est là toute l’af­faire : cette éco­no­mie de moyens est l’in­ven­tion. Ce que le roi de Byblos empor­tait dans la tombe n’é­tait pas seule­ment une for­mule pieuse, c’é­tait le modèle d’une machine qui allait voya­ger plus loin et plus vite que rien de ce que les Phé­ni­ciens char­geaient sur leurs coques. Plus loin que le cèdre du Liban, plus vite que la pourpre de Tyr, et — para­doxe qui donne à ce cou­vercle sa mélan­co­lie — bien après que le peuple qui l’a­vait taillé eut dis­pa­ru de l’his­toire. Nous écri­vons encore avec ses lettres. Lui n’a presque rien lais­sé d’écrit.

Une côte sans arrière-pays

Il faut d’a­bord regar­der la carte, à la manière dont Brau­del regar­dait la sienne : long­temps, jus­qu’à ce que la géo­gra­phie cesse d’être un décor et devienne une contrainte. La Phé­ni­cie n’est pas un pays, c’est un lise­ré. Une bande étroite coin­cée entre la mon­tagne et l’eau, sur ce qui est aujourd’­hui la côte du Liban et ses marges syriennes et israé­liennes. Der­rière, presque tout de suite, le mont Liban se dresse et ferme l’ho­ri­zon. Il n’y a pas d’ar­rière-pays où s’é­tendre, pas de plaine à labou­rer sans fin, pas d’empire à bâtir vers l’in­té­rieur. Il y a la mer, devant, ouverte, et quelques rades où accoster.

De cette étroi­tesse naît tout le reste. Les Phé­ni­ciens n’ont pas for­mé un État mais une chaîne de cités-royaumes qui se fai­saient face le long du rivage — Arwad au nord, puis Byblos, Bey­routh, Sidon, Tyr — rivales autant qu’as­so­ciées, cha­cune tour­née vers le large. Faute de pou­voir conqué­rir des terres, elles ont conquis des routes. Elles ont fait de la mer leur ter­ri­toire et du com­merce leur sou­ve­rai­ne­té. Une civi­li­sa­tion de quais, d’en­tre­pôts et de comp­toirs, où l’on mesu­rait la richesse en car­gai­sons plu­tôt qu’en arpents.

Même leur nom leur vient de la mer, et d’ailleurs. « Phé­ni­ciens » est un mot grec. Il dérive de phoî­nix, qui désigne le rouge pourpre — cette tein­ture pré­cieuse tirée d’un coquillage dont ils avaient le qua­si-mono­pole. Les Grecs les ont donc appe­lés, en somme, « les gens de la pourpre », d’a­près le pro­duit qui les ren­dait recon­nais­sables sur tous les mar­chés. Le mot n’a d’é­qui­valent dans aucune langue du Proche-Orient ancien, pas même dans la leur : eux se nom­maient Kanaʿa­ni, Cana­néens, ou plus sim­ple­ment se disaient de Tyr, de Sidon, de Gebal. Que le nom sous lequel nous les connais­sons soit un sur­nom étran­ger, for­gé d’a­près une mar­chan­dise, est déjà un signe. Ce peuple se laisse sai­sir par ses échanges avant de se lais­ser sai­sir par lui-même.

Le bœuf, la mai­son, l’eau

Reste l’in­ven­tion. Elle est d’une sim­pli­ci­té qui déroute encore, tant nous y sommes habi­tués. Vingt-deux signes, cha­cun pour une consonne, et rien d’autre. Pas de voyelles — le lec­teur, qui par­lait la langue, res­ti­tuait de lui-même les sons man­quants, comme aujourd’­hui un locu­teur de l’a­rabe ou de l’hé­breu lit un mot dont les voyelles ne sont pas notées. Les lin­guistes appellent ce type de sys­tème un abjad, alpha­bet pure­ment conso­nan­tique. On écri­vait de droite à gauche ; les ins­crip­tions les plus anciennes vont par­fois en bous­tro­phé­don, une ligne dans un sens, la sui­vante dans l’autre, « comme le bœuf laboure », selon la belle image grecque.

Le bœuf, jus­te­ment, est là dès la pre­mière lettre. Les noms des signes phé­ni­ciens sont acro­pho­niques : chaque lettre porte le nom d’une chose, et vaut pour le son par lequel ce nom com­mence. Aleph, c’est le bœuf ; le signe des­cend d’un des­sin de tête de bœuf, dont on retrouve encore les cornes si l’on ren­verse notre A. Bet, c’est la mai­son, et vaut le b. Mem, l’eau, ondule comme une vague et donne le m. Daleth, la porte ; ayin, l’œil ; kaph, la paume de la main. Un bes­tiaire, un inven­taire domes­tique, tout un petit monde concret sédi­men­té dans l’abs­trac­tion des lettres. Ces images remontent, de proche en proche, jus­qu’aux hié­ro­glyphes égyp­tiens : une écri­ture de pic­to­grammes s’est peu à peu vidée de ses figures pour ne gar­der que des sons. Le chaî­non se laisse devi­ner dans les gri­bouillis de mineurs sémi­tiques du Sinaï, vers le début du deuxième mil­lé­naire, cette écri­ture pro­to-sinaï­tique que les Phé­ni­ciens n’ont pas inven­tée mais qu’ils ont, les pre­miers, décan­tée et fixée en un sys­tème stable et cohérent.

C’est ici qu’il faut mesu­rer la rup­ture. Autour de la Médi­ter­ra­née orien­tale régnaient alors des écri­tures de scribes : les hié­ro­glyphes égyp­tiens, le cunéi­forme méso­po­ta­mien, comp­taient leurs signes par cen­taines, par­fois par mil­liers. Apprendre à écrire y était l’af­faire d’une vie et d’une caste. Il fal­lait des années d’é­cole, un sta­tut, une fonc­tion. L’é­cri­ture était un pou­voir, et ce pou­voir se gar­dait. L’ab­jad phé­ni­cien fait exac­te­ment l’in­verse : deux dou­zaines de signes que l’on peut apprendre en quelques semaines. Il est taillé pour les langues sémi­tiques, dont le sque­lette est fait de racines conso­nan­tiques, mais il est sur­tout taillé pour la vitesse — pour un mar­chand qui doit noter un compte, scel­ler une amphore, expé­dier un ordre, et non pour un prêtre qui grave l’é­ter­ni­té dans le gra­nite. Du même coup, l’é­cri­ture ces­sait d’être le mono­pole d’une caste. Un potier pou­vait signer sa jarre, un capi­taine noter sa car­gai­son, un père gra­ver le nom d’un fils : le savoir lire des­cen­dait du temple vers le quai, de la fonc­tion sacrée vers le métier ordi­naire. En ren­dant l’é­cri­ture légère, les Phé­ni­ciens l’ont ren­due por­table — et, ce fai­sant, un peu démo­cra­tique avant l’heure. Et ce qui est por­table voyage.

Le car­go immatériel

Voi­là le cœur du para­doxe que sug­gé­rait, dès l’a­bord, le cou­vercle d’A­hi­ram. Tout ce que les Phé­ni­ciens char­geaient sur leurs navires pesait. Le cèdre cou­pé sur les pentes du mont Liban et ven­du jus­qu’en Égypte, jus­qu’aux chan­tiers de Salo­mon à qui Hiram de Tyr le four­nis­sait — le bois pesait. La pourpre de Tyr et de Sidon, extraite goutte à goutte du murex, ce coquillage dont les mon­ti­cules de coquilles bri­sées forment encore des col­lines près des anciens ate­liers — les étoffes teintes pesaient, et coû­taient une for­tune. L’argent d’I­bé­rie, l’é­tain venu de plus loin encore, peut-être des rivages de Cor­nouailles, le verre de Sidon, le vin, le pois­son séché, les bro­de­ries — tout cela occu­pait des cales, s’a­lour­dis­sait de fret, se comp­tait au poids.

La pourpre, sur­tout, résume à elle seule cette civi­li­sa­tion du poids et du prix. Il fal­lait broyer des mil­liers de coquillages pour en tirer quelques grammes de tein­ture ; les ate­liers empes­taient à des lieues, et la cou­leur qui en sor­tait — ce rouge sombre virant au vio­let, qui ne détei­gnait pas et se boni­fiait à la lumière — devint si rare et si coû­teuse qu’elle finit réser­vée aux rois et aux dieux. Voi­là l’ex­por­ta­tion phé­ni­cienne par excel­lence : une matière arra­chée à la mer au prix d’un labeur immense, lourde de sa valeur même. Rien de plus étran­ger, en appa­rence, à ces vingt-deux signes qui ne coû­taient que la peine de les apprendre.

L’al­pha­bet, lui, ne pesait rien. Il ne pre­nait pas de place dans la coque. Il voya­geait dans la tête des hommes qui le maniaient, se dépo­sait sur une jarre d’un coup de sty­let, s’ap­pre­nait par-des­sus le mar­chan­dage. Une tech­no­lo­gie sans masse, qui n’oc­cu­pait ni entre­pôt ni balance. Et parce qu’elle ne pesait rien, elle allait plus vite et plus loin que les car­gai­sons qu’elle ser­vait à comp­ta­bi­li­ser. Là où accos­tait un navire de Tyr, l’é­cri­ture débar­quait avec l’é­qui­page, gra­tuite, conta­gieuse, lais­sée der­rière comme une empreinte. Le vrai com­merce des Phé­ni­ciens, à la longue, n’au­ra pas été la pourpre ni le cèdre, den­rées somp­tueuses mais péris­sables : ç’au­ra été ce paquet de signes qu’ils n’ont même pas cher­ché à vendre.

Les dates, ici, res­tent floues, et il faut le dire fran­che­ment plu­tôt que de feindre une pré­ci­sion que les sources ne donnent pas. On place la mise au point de l’al­pha­bet phé­ni­cien pro­pre­ment dit vers le milieu du XIe siècle avant notre ère ; c’est une conven­tion com­mode plus qu’une cer­ti­tude datée. Des pointes de flèches ins­crites, trou­vées près de Beth­léem et datées autour de 1100, offrent une sorte de chaî­non entre l’é­cri­ture cana­néenne archaïque et la phé­ni­cienne clas­sique. Le sar­co­phage d’A­hi­ram, vers l’an mille, en montre déjà la forme accom­plie — encore que sa data­tion soit elle-même dis­cu­tée, cer­tains esti­mant le cer­cueil plus ancien de deux siècles que son ins­crip­tion, gra­vée après coup lors d’une réuti­li­sa­tion. Le maté­riau parle par bribes, et il faut se gar­der de trop lui faire dire.

L’arc occi­den­tal

Sui­vons plu­tôt les signes eux-mêmes, de proche en proche, le long de l’arc que des­sinent les comp­toirs. C’est le mou­ve­ment de moyenne durée, la houle des siècles où l’é­cri­ture accom­pagne l’ex­pan­sion mari­time vers l’ouest. Chypre d’a­bord, si proche, où se déve­loppe une variante que l’on nomme cypro-phé­ni­cienne et qui dure­ra près de huit siècles. Puis la Sar­daigne : sur sa côte méri­dio­nale, à Nora, une stèle bri­sée porte une ins­crip­tion phé­ni­cienne datée de la fin du IXe ou du début du VIIIe siècle. C’est le plus ancien texte phé­ni­cien connu hors du Levant, et il contient, gra­vé dans la pierre, le nom même de la Sar­daigne. Le signe est arri­vé jusque-là, aux confins occi­den­taux, por­té par les routes du métal, avant même que Rome ne soit une bourgade.

Plus à l’ouest et plus au sud, il y a Car­thage. Les Tyriens y fondent, selon la tra­di­tion, une colo­nie vers la fin du IXe siècle, et lui donnent un nom qui dit sa fonc­tion : Qart-hada­sht, « la Ville neuve ». L’al­pha­bet y prend une forme propre, que l’on appelle punique, puis néo-punique, et qui sur­vi­vra sur la rive afri­caine bien après la chute de la cité, jus­qu’aux pre­miers siècles de notre ère. Plus loin encore, au-delà des colonnes d’Her­cule, les Tyriens avaient fon­dé Gadir — l’ac­tuelle Cadix — pour cap­ter l’argent d’I­bé­rie et l’é­tain qui remon­tait des rivages de l’At­lan­tique ; là, aux portes de l’O­céan, leurs signes tou­chaient la lisière occi­den­tale du monde connu. Le long de cet arc — Chypre, la Sar­daigne, l’A­frique, l’I­bé­rie —, ce ne sont pas seule­ment des mar­chan­dises qui cir­culent, c’est une manière de fixer la parole. Par­tout où le comp­toir s’ins­talle, les signes prennent racine et se déforment dou­ce­ment, comme se déforme une langue selon les bouches qui la parlent. Le tronc reste recon­nais­sable ; les branches divergent.

Ce que les Grecs ont ajouté

La branche la plus lourde de consé­quences ne pousse pas vers l’ouest mais vers le nord-ouest, dans les eaux de l’É­gée. Quelque part au début du VIIIe siècle avant notre ère, des Grecs — sans doute des Eubéens, ces navi­ga­teurs qui croi­saient les Phé­ni­ciens sur toutes les mers et par­ta­geaient avec eux le comp­toir de Pithé­cusses, dans la baie de Naples — empruntent les lettres de leurs par­te­naires de com­merce. Les plus anciennes ins­crip­tions grecques connues, autour de 770–750, calquent des formes phé­ni­ciennes d’un demi-siècle anté­rieures. On recon­naît la filia­tion à l’œil nu.

Mais les Grecs font au sys­tème emprun­té une chose que les Phé­ni­ciens n’a­vaient pas jugée néces­saire : ils notent les voyelles. Leur langue, indo-euro­péenne, ne se laisse pas lire sans elles ; l’ab­jad conso­nan­tique, si com­mode pour le sémi­tique, y deve­nait illi­sible. Alors ils prennent les signes phé­ni­ciens dont ils n’ont pas l’u­sage — ceux qui notaient des consonnes étran­gères au grec — et les détournent pour en faire des voyelles. L’aleph, le bœuf, ce coup de glotte muet, devient alpha, le a. Le he devient epsi­lon. Le yod devient iota, l’ayin devient omi­cron. Un son inutile est recy­clé en son indis­pen­sable. De ce détour­ne­ment naît le pre­mier alpha­bet com­plet au sens plein, celui qui note à la fois consonnes et voyelles, et dont pro­cèdent, en droite ligne, l’é­cri­ture étrusque puis l’al­pha­bet latin dans lequel ces lignes sont composées.

Rien ne dit mieux cette appro­pria­tion qu’un modeste gobe­let de terre cuite retrou­vé dans une tombe de Pithé­cusses — pré­ci­sé­ment cette île du golfe de Naples où Grecs et Phé­ni­ciens se cou­doyaient sur le même comp­toir. Vers 730 avant notre ère, une main y a grif­fé, de droite à gauche encore, à la manière phé­ni­cienne, trois lignes dont deux en hexa­mètres. Ce n’est pas un compte de mar­chand : c’est une plai­san­te­rie let­trée. Le texte se réclame en riant de la coupe de Nes­tor, ce vase colos­sal que chante l’Iliade, et pro­met à qui vide­ra ce gobe­let-ci que le désir d’A­phro­dite le sai­si­ra aus­si­tôt. On appelle l’ob­jet la coupe de Nes­tor, et son ins­crip­tion compte par­mi les deux plus anciennes que l’on pos­sède en alpha­bet grec. Qu’on mesure ce que cela veut dire : à peine emprun­tés, à peine réglés sur une langue nou­velle, les signes ser­vaient déjà non à tenir un registre mais à citer Homère et à sou­rire de l’i­vresse. L’é­cri­ture des mar­chands était deve­nue, en une géné­ra­tion ou deux, celle des poètes.

Les Grecs eux-mêmes ne s’y trom­paient pas sur l’o­ri­gine. Héro­dote raconte que ce fut Cad­mos, un prince venu de Tyr, qui appor­ta les lettres en Grèce, et il appelle ces carac­tères phoi­ni­keia gram­ma­ta, « lettres phé­ni­ciennes ». Il faut prendre le récit avec pru­dence : Héro­dote place Cad­mos à une date impos­sible, seize siècles avant lui, et son témoi­gnage a été dis­cu­té sans fin — d’autres Anciens, comme Dio­dore, tenaient que les Phé­ni­ciens n’a­vaient rien inven­té mais seule­ment « chan­gé la forme » de lettres plus anciennes, et l’on a même pro­po­sé, récem­ment, que l’ex­pres­sion phoi­ni­keia gram­ma­ta ait d’a­bord dési­gné tout autre chose. La légende brouille la piste. L’es­sen­tiel demeure, que l’ar­chéo­lo­gie confirme : le geste grec est un emprunt, adap­té avec génie. Et pen­dant que cette branche gagnait l’Oc­ci­dent, une autre, issue du même tronc cana­néen, l’a­ra­méen, gagnait l’O­rient : lin­gua fran­ca de l’empire perse, il don­ne­ra à son tour l’é­cri­ture car­rée de l’hé­breu, l’al­pha­bet arabe, et essai­me­ra plus loin encore. Deux dou­zaines de signes nés sur un lise­ré de côte se rami­fiaient ain­si jus­qu’à cou­vrir la moi­tié du monde écrit.

Si l’ab­jad a pu être cap­té par des langues qui n’a­vaient rien de com­mun — le grec indo-euro­péen, le latin, l’a­rabe, le per­san —, c’est qu’il était indif­fé­rent à celle qu’il ser­vait. Il ne notait ni des mots ni des idées, mais des sons nus, ces briques élé­men­taires que toutes les bouches par­tagent. Une écri­ture de choses, comme le hié­ro­glyphe, reste pri­son­nière d’une culture et meurt avec elle ; une écri­ture de sons se prête à toutes. Là est peut-être le vrai trait de génie : avoir façon­né un outil si dépouillé de sens propre, si vide en appa­rence, qu’il pou­vait épou­ser n’im­porte quelle langue — et sur­vivre à celle qui l’a­vait vu naître.

Byblos, ou le livre

Il y a, dans ce voyage, une iro­nie que la langue conserve comme un fos­sile, et qui mérite qu’on s’y arrête. La plus sep­ten­trio­nale des grandes cités phé­ni­ciennes, celle du roi Ahi­ram, se nom­mait Gebal dans sa propre langue — sans doute « la ville-fron­tière » ou « la ville de la mon­tagne ». Les Grecs l’ap­pe­lèrent Byblos. Ils lui don­nèrent ce nom parce qu’elle était pour eux le port du papy­rus : c’est par Gebal que tran­si­tait, vers l’É­gée, la fibre égyp­tienne sur laquelle on écri­vait. Le mot grec byblos en vint à dési­gner le papy­rus lui-même, puis son dimi­nu­tif biblion le rou­leau, le livre. Le plu­riel ta biblia, « les livres », a fini par nom­mer un livre entre tous, celui que nous appe­lons la Bible.

Ain­si le nom d’un port phé­ni­cien est-il deve­nu, par le détour du papy­rus et du grec, le nom même du Livre en Occi­dent. On ignore d’ailleurs si la cité a pris le nom du pro­duit ou le pro­duit celui de la cité — les deux sens ont cir­cu­lé, et l’in­cer­ti­tude est jolie à sa manière. Mais le fait demeure, char­gé d’i­ro­nie : le mot par lequel nous dési­gnons ce qui se lit et se trans­met remonte à ce rivage. La ville qui expor­tait la matière du livre, et qui garde sur un cou­vercle le plus vieux texte sui­vi de l’al­pha­bet, a légué son nom à toute chose écrite — au moment pré­cis, ou presque, où elle-même allait ces­ser d’é­crire son histoire.

Une civi­li­sa­tion sans archives

Car voi­ci le der­nier tour du para­doxe, le plus ver­ti­gi­neux. Les Phé­ni­ciens ont don­né à la Médi­ter­ra­née son écri­ture, et ils sont pour­tant l’un des peuples les plus muets de l’An­ti­qui­té. On les dit à bon droit une civi­li­sa­tion « per­due », et cette perte tient à un acci­dent de matière. Ils écri­vaient, abon­dam­ment sans doute, sur le papy­rus qu’ils ven­daient. Or le papy­rus ne sur­vit pas au cli­mat humide du Levant comme il sur­vit aux sables d’É­gypte : il pour­rit, se dis­sout, dis­pa­raît. Toute leur lit­té­ra­ture — annales, contrats, trai­tés de navi­ga­tion, poèmes, théo­lo­gies — s’en est allée avec la fibre. De leurs archives, il ne reste presque rien.

Ce que nous savons d’eux nous vient donc par les autres, et par le dur. Par le dur : les ins­crip­tions gra­vées sur la pierre et le métal, sur les stèles et les sar­co­phages, ces malé­dic­tions et ces épi­taphes que le temps n’a pas man­gées parce qu’elles étaient taillées dans la matière qui dure. Par les autres : les Grecs qui les nom­mèrent, les Hébreux qui com­mer­çaient avec Hiram, les Romains sur­tout, qui écri­virent l’his­toire de Car­thage après l’a­voir rasée — car ce sont presque tou­jours les enne­mis d’un peuple qui rédigent son épi­taphe. La cos­mo­go­nie phé­ni­cienne d’un cer­tain San­cho­nia­thon ne nous est par­ve­nue qu’à tra­vers un résu­mé grec, cité par un autre auteur, reco­pié par un Père de l’É­glise : trois filtres, et l’o­ri­gi­nal per­du. On ima­gine mal ruine plus com­plète pour une nation de scribes.

Et c’est ici que le cou­vercle de Bey­routh reprend tout son sens. La malé­dic­tion d’A­hi­ram a rem­pli son office au-delà de toute espé­rance : non pas en pro­té­geant une tombe, mais en sur­vi­vant. Elle est là, lisible, quand tout ce que les Phé­ni­ciens confièrent au papy­rus a dis­pa­ru. Leurs car­gai­sons ont som­bré ou pour­ri ; la pourpre a pas­sé, le cèdre a brû­lé, l’argent a été refon­du ; leur peuple s’est fon­du dans d’autres peuples et leur nom même leur venait des voi­sins. Il ne reste, intact et vivace, que la chose qu’ils n’a­vaient pas son­gé à gar­der pour eux : ces vingt-deux signes, lâchés dans le monde comme on lâche une graine, et qui ont pris par­tout. Ils ont devan­cé les mar­chan­dises, ils leur ont sur­vé­cu, et ils voyagent encore. Ils sont, à l’ins­tant, sous vos yeux. Nous n’a­vons jamais ces­sé d’é­crire dans l’al­pha­bet d’un peuple qui ne nous a presque rien lais­sé à lire.


Repères

Le sar­co­phage d’A­hi­ram (Byblos, vers 1000 av. J.-C., Musée natio­nal de Bey­routh). Décou­vert en 1923 par Pierre Mon­tet dans la tombe V de la nécro­pole royale ; son ins­crip­tion funé­raire, une for­mule de malé­dic­tion, passe pour le plus ancien texte sui­vi de l’al­pha­bet phé­ni­cien accom­pli. La data­tion du cer­cueil lui-même, plus ancien que sa gra­vure selon plu­sieurs spé­cia­listes, reste débattue.

Les pointes de flèches d’al-Kha­der (près de Beth­léem, vers 1100 av. J.-C.). Ins­crites, elles servent de chaî­non entre l’é­cri­ture cana­néenne archaïque et le phé­ni­cien classique.

La stèle de Nora (Sar­daigne, fin IXe – début VIIIe siècle av. J.-C., Musée de Caglia­ri). Plus ancienne ins­crip­tion phé­ni­cienne connue hors du Levant ; elle porte le nom de la Sardaigne.

L’ab­jad : sys­tème de vingt-deux consonnes, sans voyelles, écrit de droite à gauche ; noms de lettres acro­pho­niques (aleph, le bœuf ; bet, la mai­son ; mem, l’eau), d’as­cen­dance ulti­me­ment hié­ro­gly­phique via le pro­to-sinaï­tique. À dis­tin­guer de l’al­pha­bet com­plet, grec, qui y ajou­te­ra les voyelles.

L’emprunt grec : vers le début du VIIIe siècle, sans doute par les Eubéens ; réem­ploi des signes conso­nan­tiques inutiles au grec pour noter les voyelles (alephalpha, etc.). Héro­dote (His­toires, V, 58) attri­bue la trans­mis­sion au Tyrien Cad­mos et nomme les lettres phoi­ni­keia gram­ma­ta — récit ancien mais contesté.

La coupe de Nes­tor (Pithé­cusses / Ischia, vers 735–720 av. J.-C., décou­verte en 1954). Gobe­let por­tant, en alpha­bet grec eubéen et de droite à gauche, l’une des deux plus anciennes ins­crip­tions grecques connues ; trois lignes en par­tie en hexa­mètres, allu­sion paro­dique à la coupe de Nes­tor de l’Iliade. Preuve de l’u­sage lit­té­raire pré­coce de l’al­pha­bet emprun­té aux Phéniciens.

Byblos / biblos : Gebal, port phé­ni­cien du papy­rus, nom­mé Byblos par les Grecs ; de là biblos (papy­rus, puis livre), biblion, ta biblia — la Bible. Le sens de la déri­va­tion (la ville d’a­près le pro­duit, ou l’in­verse) reste incertain.

Le para­doxe docu­men­taire : écri­vant sur un papy­rus qui n’a pas résis­té au cli­mat levan­tin, les Phé­ni­ciens n’ont lais­sé presque aucune archive ; on les connaît par leurs ins­crip­tions lapi­daires et par les récits de leurs voi­sins et de leurs vainqueurs.

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Cata­combes du pour­tour méditerranéen

Cata­combes du pour­tour méditerranéen

Cata­combes autour de la mer

Une approche
médi­ter­ra­néenne
de la mort

Les cata­combes du pour­tour méditerranéen

Com­ment une géo­lo­gie de pierre tendre est deve­nue, d’un bout à l’autre de la mer, une même manière d’ha­bi­ter ses morts


On des­cend tou­jours de la même façon. Quelques marches taillées à même le banc de roche, une fraî­cheur qui monte à la ren­contre du visage avant même qu’on l’ait cher­chée, l’o­deur — cette odeur de cave, de pierre humide et de temps arrê­té, qui est la même à Rome, à Syra­cuse, à Sousse, à Milos. La lampe fait glis­ser sur les parois une lumière jaune qui n’é­tait pas pré­vue pour elle : ces cou­loirs ont été creu­sés pour la nuit, et la nuit leur va mieux. De part et d’autre, à hau­teur d’é­paule, la même gram­maire funé­raire se répète — des niches rec­tan­gu­laires enfi­lées comme les rayons d’une biblio­thèque dont on aurait reti­ré les livres, quelques arcs plus soi­gnés au-des­sus de tombes plus riches, çà et là une chambre plus vaste où une famille a vou­lu se tenir ensemble pour l’é­ter­ni­té. On avance cour­bé, l’é­paule frô­lant le tuf, et l’on com­prend très vite que ce n’est pas une archi­tec­ture : c’est une sous­trac­tion. Quel­qu’un est venu ici, la pioche à la main, et a enle­vé de la pierre jus­qu’à ce qu’il reste ce vide où loger les morts.

Le mot que nous employons pour ces vides est né d’un seul de ces lieux, sur la voie Appienne, à Rome. Entre la deuxième et la troi­sième borne mil­liaire, la route pas­sait par une dépres­sion du ter­rain, un creux visible encore aujourd’­hui, cri­blé d’an­ciennes car­rières de pouz­zo­lane. Les Romains appe­laient l’en­droit ad cata­cum­bas, du grec katà kym­bas, « près des creux » — une simple indi­ca­tion topo­gra­phique, sans le moindre rap­port avec la mort. C’est là que s’é­le­va plus tard la basi­lique Saint-Sébas­tien, au-des­sus d’un cime­tière sou­ter­rain qui gar­da long­temps le nom du lieu : coe­me­te­rium ad cata­cum­bas. Puis, par une de ces glis­sades dont les langues ont le secret, le nom d’un trou par­ti­cu­lier devint le nom de tous les trous : cata­combes. L’é­ty­mo­lo­gie exacte reste dis­cu­tée — cer­tains ont lu katà tym­bas, « par­mi les tombes », d’autres avouent leur igno­rance —, mais l’hy­po­thèse du creux tient, et elle a le mérite de dire l’es­sen­tiel. Avant d’être une affaire de croyance, la cata­combe est une affaire de roche.

C’est ce fil-là que je vou­drais suivre autour de la mer : non pas l’his­toire du chris­tia­nisme sou­ter­rain, qu’on a mille fois racon­tée, mais celle d’un geste — reti­rer de la pierre pour y cou­cher les morts — répé­té d’une rive à l’autre par­tout où la terre s’y prê­tait, et deve­nu, presque à l’in­su de ceux qui le pra­ti­quaient, une des plus fortes uni­tés de la Médi­ter­ra­née. Les hommes ne se sont pas pas­sé le mot. Ils ont trou­vé, cha­cun de son côté, la même pierre tendre sous leurs pieds.

La pierre avant la foi

Il faut com­men­cer par en bas, par la géo­lo­gie, comme Brau­del com­men­çait ses livres par les mon­tagnes et la mer avant d’en venir aux rois. Les cata­combes ne sont pas nées d’une idée : elles sont nées d’un sous-sol. On ne creuse de longues gale­ries stables, à mains nues, avec des outils de fer, que dans une roche assez tendre pour céder à la pioche et assez cohé­rente pour ne pas s’ef­fon­drer sur l’ou­vrier. Cette pierre existe, et son aire de répar­ti­tion des­sine, à peu de chose près, la carte des grandes cata­combes du monde antique.

À Rome, c’est le tuf — tufo —, cette roche vol­ca­nique poreuse née des érup­tions des monts Albains, et sur­tout la pouz­zo­lane, la cendre vol­ca­nique fine que les Romains extra­yaient pour leur ciment. Le sol de la cam­pagne romaine en est rem­pli ; il se laisse enta­mer par une simple ascia, la pioche courte des fos­soyeurs, et il tient. On a long­temps cru que les chré­tiens s’é­taient conten­tés de réuti­li­ser d’an­ciennes car­rières ; les fouilles ont mon­tré qu’ils avaient au contraire creu­sé eux-mêmes l’im­mense majo­ri­té de leurs gale­ries, la pioche mor­dant le banc vierge devant eux. À Naples, cent qua­rante kilo­mètres plus au sud, la roche change de cou­leur mais non de nature : c’est le tufo gial­lo, le tuf jaune napo­li­tain, dans lequel la col­line de Capo­di­monte s’ouvre comme un pain qu’on entame. À Syra­cuse, à Malte, à Sousse, c’est une autre famille de roches, les cal­caires tendres, cal­ca­ré­nites et « pierre à glo­bi­gé­rines », dépo­sés au fond d’an­ciennes mers et faciles à scier. Dans l’É­gée, l’île de Milos offre son tuf vol­ca­nique blanc, si aisé à per­cer que le hameau plan­té au-des­sus des cata­combes s’ap­pelle Try­pi­ti, « la per­cée ». Tou­jours, sous des noms dif­fé­rents, la même com­plai­sance de la terre.

Là où cette pierre manque, les cata­combes manquent aus­si, ou se raré­fient. L’I­ta­lie du Nord, plus dure et plus mouillée, n’en connaît presque pas — la plus sep­ten­trio­nale se cache dans l’île de Pia­no­sa, au large de la Tos­cane —, tan­dis que la plus méri­dio­nale, symé­trique, s’en­fonce sous Hadru­mète, en Afrique. Entre ces deux bornes tient tout un monde. On dira que la foi, elle, ne connaît pas la géo­lo­gie ; c’est vrai. Mais la manière dont cette foi a logé ses morts, elle, en dépend entiè­re­ment. Le chris­tia­nisme du Nord a enter­ré ses défunts en pleine terre et bâti au-des­sus des églises ; celui du pour­tour médi­ter­ra­néen, là où la roche le per­met­tait, les a glis­sés dans le flanc de la pierre. Une théo­lo­gie iden­tique, deux gestes que la litho­lo­gie sépare.

À cette contrainte de la roche s’en ajoute une seconde, juri­dique et tout aus­si ancienne : la loi romaine — reprise des Étrusques, par­ta­gée avec les Grecs et les Puniques — inter­di­sait d’en­se­ve­lir les morts à l’in­té­rieur de la ville, en deçà de cette limite sacrée qu’é­tait le pome­rium. Les morts s’a­li­gnaient donc le long des routes, au sor­tir des portes, dans une ban­lieue de tom­beaux. Voi­là pour­quoi les cata­combes de Rome s’ouvrent toutes le long des grandes voies — l’Ap­pienne, la Sala­ria, l’Ar­déa­tine, la Tibur­tine — et pour­quoi celles de Malte entourent la vieille cité de Melite, celles de Sousse la Hadru­mète romaine. Le mort médi­ter­ra­néen habite au bord du che­min ; il faut sor­tir de la ville des vivants pour entrer dans la sienne, et ce seuil, cette expul­sion douce des défunts vers la lisière, est un des traits les plus constants de toute la mer.

Res­tait à creu­ser. Ce fut l’af­faire d’un métier, celui des fos­sores, les fos­soyeurs, qui deviennent au IVᵉ siècle un véri­table corps spé­cia­li­sé. On les voit peints sur les parois qu’ils ont ouvertes, la pioche levée, torse nu, une lampe posée près d’eux — les seuls ouvriers de l’An­ti­qui­té qui nous aient lais­sé leur propre por­trait sur leur lieu de tra­vail. Ils taillaient le long cou­loir, y per­çaient de loin en loin des puits ver­ti­caux, les lumi­na­ria, qui ser­vaient à la fois à éva­cuer les déblais, à aérer et à lais­ser tom­ber un rai de jour dans la nuit du tuf. Ils inven­tèrent, ou plu­tôt fixèrent, un voca­bu­laire de tombes que l’on retrouve d’un bout à l’autre de la mer : le locu­lus, la simple niche hori­zon­tale creu­sée dans la paroi, refer­mée d’une plaque de marbre ou de terre cuite — la tombe du pauvre, la plus éga­li­taire ; l’arco­so­lium, plus soi­gné, sur­mon­té d’un arc, dont la dalle hori­zon­tale pou­vait ser­vir d’au­tel ; le cubi­cu­lum, petite chambre fami­liale où l’on se réunis­sait autour des siens. Trois formes, trois degrés de for­tune, et la même main de fos­soyeur der­rière toutes. À Rome, on compte près de soixante de ces cime­tières sou­ter­rains ; leurs gale­ries, mises bout à bout, se mesu­re­raient en cen­taines de kilo­mètres. On a par­lé, sans doute avec exa­gé­ra­tion, de mil­lions de tombes. Le chiffre importe moins que l’i­mage : sous la cam­pagne romaine court un néga­tif de la ville, une seconde Rome faite de vide.

Man­ger avec les morts

Une fois le mort cou­ché dans son locu­lus, tout n’é­tait pas fini — au contraire. La grande affaire des vivants, tout autour de la Médi­ter­ra­née antique, était de conti­nuer à fré­quen­ter leurs morts, et sin­gu­liè­re­ment de man­ger avec eux. Le refri­ge­rium, le « rafraî­chis­se­ment », dési­gnait ce repas funé­raire que la famille venait par­ta­ger sur la tombe, aux funé­railles puis à date fixe, le neu­vième jour, le qua­ran­tième, à chaque anni­ver­saire. On buvait, on ver­sait un peu de vin dans la terre pour le défunt, on lais­sait à sa por­tée du pain, du lait, du miel. Ce n’é­tait pas une inven­tion chré­tienne : c’é­tait un fond médi­ter­ra­néen très ancien, païen, que les juifs et les chré­tiens n’ont pas abo­li mais habi­té à leur manière.

Le plus éton­nant est de voir com­bien ce repas a lais­sé de traces dans la roche elle-même. À Malte, dans les cata­combes de Saint-Paul comme dans celles de Sainte-Agathe, à Rabat, on des­cend un esca­lier et l’on débouche dans une salle où deux tables rondes ont été taillées d’un seul tenant dans le cal­caire, entou­rées d’une ban­quette en pente qui imite le lit de table — le tri­cli­nium — des mai­sons romaines. On les appelle « tables d’a­gape ». Les convives s’y allon­geaient pour le ban­quet com­mé­mo­ra­tif, lit­té­ra­le­ment au milieu des tombes, cer­taines ban­quettes ayant elles-mêmes reçu des sépul­tures : on dînait le coude posé près des morts. Ce détail n’existe qu’à Malte sous cette forme — table et lit mono­li­thiques, dans une abside —, et il donne à l’île une signa­ture funé­raire à elle. On ajou­te­ra, par hon­nê­te­té, que la fonc­tion pré­cise de ces tables reste dis­cu­tée : repas des vivants, offrande sym­bo­lique aux morts, les deux peut-être. Le cal­caire, lui, ne dis­cute pas ; il porte la trace du geste.

Ailleurs, le même besoin a trou­vé d’autres formes. À Syra­cuse, dans l’im­mense réseau de Saint-Jean, on nour­ris­sait le mort à tra­vers trois trous per­cés dans la dalle qui le cou­vrait, par les­quels on fai­sait cou­ler du lait et du miel — une bouche de pierre pour un corps qui ne man­geait plus. À Alexan­drie, au fond du puits de Kôm el-Cho­ga­fa, une salle cir­cu­laire à ban­quettes attend encore les vivants qui reve­naient fes­toyer, qua­rante jours après la mort puis à chaque retour de la date. Par­tout, la même cho­ré­gra­phie : des­cendre, s’ins­tal­ler, boire, lais­ser un peu de nour­ri­ture, remon­ter. Le repas avec les morts est peut-être, avec le geste de creu­ser, ce qui unit le plus inti­me­ment les rives de la mer. On a beau­coup insis­té sur ce qui sépa­rait le païen, le juif et le chré­tien de la Médi­ter­ra­née tar­dive ; ils par­ta­geaient au moins cela, cette convic­tion têtue que les morts avaient encore faim, et qu’il fal­lait des­cendre les rejoindre à table.

Un même trou pour plu­sieurs dieux

De là vient l’un des faits les plus trou­blants de ces sous-sols : sous une même col­line, dans des gale­ries voi­sines et par­fois mêlées, se côtoient des morts de dieux dif­fé­rents. Les cata­combes ne sont pas des cime­tières confes­sion­nels étanches ; ce sont des palimp­sestes, où une reli­gion s’ins­talle volon­tiers dans le creux lais­sé par une autre.

À Rome même, Saint-Sébas­tien mêle à ses gale­ries chré­tiennes des mau­so­lées païens plus anciens, super­be­ment peints, ves­tiges du cime­tière qui exis­tait là avant que le nom de cata­cum­bas ne prenne son sens funé­raire. À Malte, le grand réseau de Rabat est né d’un noyau de tombes puniques et romaines élar­gies peu à peu, et l’on y a rele­vé, à côté des croix et des mono­grammes du Christ, la gra­vure d’un chan­de­lier à sept branches — une com­mu­nau­té juive dor­mait là, tout près des chré­tiens. Nulle part cette super­po­si­tion n’est plus nette qu’à Sant’An­tio­co, sur son île au sud-ouest de la Sar­daigne, l’an­tique Sul­ky. Les fos­soyeurs chré­tiens, à par­tir du IVᵉ siècle, n’y ont presque rien eu à creu­ser : il leur a suf­fi de vider et de relier entre elles les chambres d’une vaste nécro­pole punique, taillée dans le tuf par les Car­tha­gi­nois entre le VIᵉ et le IIIᵉ siècle avant notre ère. Ils ont per­cé les cloi­sons d’une tombe à l’autre, jus­qu’à obte­nir un cime­tière conti­nu là où il n’y avait eu que des caveaux sépa­rés. Et, fait rare, chré­tiens et juifs de Sul­ky ont réuti­li­sé au même moment, dans le même quar­tier, ces mêmes hypo­gées puniques — sur un mur, un Bon Pas­teur à demi effa­cé dans le lunette d’un arco­so­lium ; sur un autre, un chan­de­lier juif. Trois reli­gions, quinze siècles, un seul et même trou dans la roche : c’est toute la Médi­ter­ra­née qui tient là, dans la par­ci­mo­nie d’un peuple qui n’ai­mait pas creu­ser deux fois.

Cette éco­no­mie du réem­ploi pro­duit par­fois des œuvres d’une étran­ge­té sai­sis­sante. Il faut aller à Alexan­drie pour le voir. Le site de Kôm el-Cho­ga­fa — le nom arabe signi­fie « la butte aux tes­sons », à cause des mon­ceaux de pote­ries bri­sées que les visi­teurs y lais­saient — fut retrou­vé par le plus banal des hasards : un jour de 1900, un âne s’en­fon­ça dans le sol et dis­pa­rut dans un puits. On des­cen­dit le cher­cher, et l’on tom­ba sur l’un des plus vastes tom­beaux romains d’É­gypte, un esca­lier héli­coï­dal plon­geant sur trois niveaux à trente-cinq mètres de fond, le plus bas aujourd’­hui noyé sous les eaux. Ce qui rend le lieu unique, ce n’est pas sa taille — quelques cen­taines de corps — mais la fièvre de syn­cré­tisme qui le décore. On y voit le dieu cha­cal Anu­bis, égyp­tien de tou­jours, sculp­té dans une cui­rasse de légion­naire romain ; des cobras coif­fés du double dia­dème pha­rao­nique et flan­qués de thyrses grecs et de têtes de Méduse ; un mort cou­ché sur un lit funé­raire à l’é­gyp­tienne, veillé par Horus et Thot, mais taillé par une main qui avait appris son métier à Rome. Alexan­drie, ville des trois cultures, a fabri­qué là, au fond de la roche, l’i­mage la plus juste d’elle-même : un car­re­four où les dieux se mélangent sans se deman­der de comptes. Le Moyen Âge tenait ce puits pour l’une de ses sept mer­veilles ; on com­prend pourquoi.

Les Juifs de Rome et la mémoire de Jérusalem

Puisque la roche ne fait pas le tri des croyances, il faut s’ar­rê­ter à ceux que le récit chré­tien des cata­combes a long­temps lais­sés dans l’ombre : les juifs. Rome, capi­tale d’un empire, abri­tait depuis la Répu­blique une com­mu­nau­té juive nom­breuse, et cette com­mu­nau­té a creu­sé, elle aus­si, ses cime­tières sou­ter­rains. On en connaît au moins six ; deux seule­ment se visitent encore, la Vigna Ran­da­ni­ni sur l’Ap­pienne, décou­verte par acci­dent en 1859, et la double cata­combe de la Vil­la Tor­lo­nia, sur la via Nomen­ta­na, exhu­mée par hasard en 1919 lors­qu’on creu­sait sous la vil­la d’un prince. Cette der­nière est immense — plus de treize mille mètres car­rés, quelque quatre mille tombes — et fer­mée au public, autant pour sa fra­gi­li­té que pour les gaz, radon et gaz car­bo­nique, qui stag­nent dans ses galeries.

On y des­cend, quand on en a l’au­to­ri­sa­tion, dans un monde à la fois fami­lier et déca­lé. Les niches sont les mêmes qu’ailleurs, la pein­ture est celle, cou­rante, des ate­liers romains du Bas-Empire — guir­landes, oiseaux, rin­ceaux — ; puis, sou­dain, au-des­sus d’une tombe, un chan­de­lier à sept branches, un sho­far, une palme de lou­lav, un cédrat, la façade d’un coffre qui est l’Arche de la Torah. La méno­rah revient par­tout, obsé­dante, comme elle l’é­tait deve­nue depuis que l’arc de Titus l’a­vait mon­trée empor­tée en butin : sym­bole de deuil autant que de foi, mémoire d’un Temple détruit. On ima­gine le gra­veur. Il est pos­sible — rien ne le prouve, mais rien ne l’in­ter­dit — que tel homme qui a inci­sé ce chan­de­lier dans le tuf de Rome ait été ame­né cap­tif de Judée, et qu’il ait vu de ses yeux, à Jéru­sa­lem, l’ob­jet qu’il des­si­nait de mémoire dans son exil. Les ins­crip­tions, elles, hésitent : sur cer­taines pierres juives figure la for­mule païenne D M, Dis Mani­bus, « aux dieux mânes », gra­vée sans doute d’a­vance à l’a­te­lier avant l’a­chat, et qui montre à quel point ces com­mu­nau­tés vivaient dans la langue et les usages de tout le monde. On ne sait tou­jours pas, du reste, qui a « inven­té » la cata­combe à Rome, des juifs ou des chré­tiens ; les savants penchent aujourd’­hui pour un même moment, aux IIᵉ et IIIᵉ siècles, sans prio­ri­té assu­rée. Ce qui est sûr, c’est que la forme même de cer­taines tombes juives — ces kokhim, ces logettes creu­sées per­pen­di­cu­lai­re­ment à la paroi, dans les­quelles on enfon­çait le corps la tête la pre­mière — vient de l’O­rient, de Jéru­sa­lem et de la Gali­lée. La cata­combe romaine porte, jusque dans le des­sin de ses niches, la trace d’un voyage venu de l’autre bout de la mer.

Beit Shéa­rim, ou la mer qui porte les morts

Ce voyage, on peut en remon­ter le fil jus­qu’à sa source. Au pied de la Basse-Gali­lée, à une ving­taine de kilo­mètres de la côte, une col­line de cal­caire blanc et tendre est per­cée de plus de trente réseaux de cavernes funé­raires : c’est Beit Shéa­rim, « la mai­son des portes », le plus vaste cime­tière juif de toute l’An­ti­qui­té. Son his­toire tient à un homme et à une catas­trophe. La catas­trophe, c’est l’in­ter­dic­tion faite aux juifs, après la révolte de Bar-Kokh­ba en 135, d’être enter­rés à Jéru­sa­lem, sur le mont des Oli­viers, le lieu le plus dési­ré. L’homme, c’est Rab­bi Yehou­da ha-Nas­si, le patriarche qui pré­si­da le San­hé­drin et com­pi­la la Mich­na, et qui choi­sit, vers 220, de se faire ense­ve­lir ici. Dès lors, être cou­ché près de « Rab­bi » devint le plus grand des hon­neurs, et l’on se mit à appor­ter les morts.

Appor­ter : le mot est faible. On les embar­qua. Des juifs de toute la dia­spo­ra orien­tale — de Pal­myre, de Phé­ni­cie, de Bey­routh, d’An­tioche, d’É­gypte — firent trans­por­ter leurs défunts par bateau, le long de la côte, jus­qu’au petit port le plus proche, puis par la terre jus­qu’à la col­line, pour les cou­cher dans le même cal­caire que le patriarche. La Médi­ter­ra­née devient ici, lit­té­ra­le­ment, un cor­billard : la mer qui avait dis­per­sé le peuple ramène ses morts vers une seule col­line. On lit cette conver­gence sur les parois. Près de trois cents ins­crip­tions y ont été rele­vées, en grec pour la plu­part, quelques-unes en hébreu, d’autres en ara­méen — trois langues pour une seule espé­rance —, et l’on croise, taillés dans la roche, aus­si bien des chan­de­liers que, chose sur­pre­nante chez des juifs, des figures grecques et des roues du zodiaque, preuve que même dans la mort on par­lait la langue plas­tique de l’empire. Les archéo­logues qui explo­rèrent les grottes dans les années 1930 et 1950 trou­vèrent presque tout frac­tu­ré, les sar­co­phages éven­trés par des pilleurs anciens en quête de tré­sors ; ils iden­ti­fièrent pour­tant, par des ins­crip­tions bilingues, les tombes des fils de Rab­bi. Que ce soit là ou non le tom­beau réel du patriarche — aucune tra­di­tion conti­nue ne le garan­tis­sait, c’est la pioche des savants qui l’a sug­gé­ré — importe fina­le­ment moins que l’é­vi­dence du lieu : un point de la côte levan­tine où la mer dépo­sait ses morts comme elle dépose ses allu­vions, et d’où repar­tait, vers Rome et vers l’Oc­ci­dent, la forme des tombes que l’on retrou­ve­rait, quelques décen­nies plus tard, dans le tuf de l’Appienne.

Le sud chré­tien : Hadru­mète et la Bonne Bergerie

Tra­ver­sons la mer dans l’autre sens, vers l’A­frique. Sous la médi­na de Sousse, en Tuni­sie, court le plus grand ensemble de cata­combes chré­tiennes de tout le Magh­reb : les gale­ries de l’an­tique Hadru­mète, cinq kilo­mètres de cou­loirs, quelque deux cent qua­rante branches, près de quinze mille tombes creu­sées dans le cal­caire tendre entre le IIIᵉ et le Vᵉ siècle. La plus célèbre porte un nom qui dit tout de l’i­ma­ge­rie de ces lieux : la cata­combe du Bon Pas­teur, d’a­près le Christ-ber­ger por­tant sa bre­bis sur les épaules qu’on y a gra­vé. C’est là, dans les épi­taphes et les sym­boles de Sousse — le pois­son, la colombe, l’ancre, le ber­ger —, que l’on trouve le plus ancien art chré­tien d’A­frique du Nord, aujourd’­hui pour l’es­sen­tiel dépo­sé au musée de la ville.

L’his­toire de leur décou­verte a quelque chose de la comé­die colo­niale et de la fra­gi­li­té des choses sou­ter­raines. À la fin des années 1880, un colo­nel d’un bataillon de tirailleurs, en gar­ni­son près de Sousse, tom­ba par hasard sur une gale­rie ; il fal­lut attendre 1903 pour que l’ab­bé Ley­naud et le doc­teur Car­ton, munis enfin de fonds et de per­mis, en entre­prennent la fouille métho­dique et en dressent les pre­miers plans. Or ces gale­ries, res­tées scel­lées et intactes depuis quinze siècles, se dégra­dèrent presque aus­si­tôt qu’on les eut ouvertes : l’air, l’hu­mi­di­té, le suin­te­ment de l’eau se remirent à tra­vailler la pierre que l’ou­bli avait pro­té­gée. C’est la loi cruelle de tous ces lieux — j’y revien­drai. Ouvrir une cata­combe, c’est com­men­cer à la perdre.

Un fil relie d’ailleurs Hadru­mète à l’autre rive, et il vaut la peine d’être tiré. Lorsque le roi van­dale Gen­sé­ric, maître de Car­thage, entre­prit de per­sé­cu­ter les catho­liques au milieu du Vᵉ siècle, il embar­qua sur des navires quelques évêques et fidèles afri­cains et les jeta à la mer, dit-on, sans rames ni voiles. L’un d’eux, Gau­dio­sus, abor­da vivant sur les côtes de Cam­pa­nie et mou­rut à Naples, où il fut enter­ré hors les murs. Autour de sa tombe se déve­lop­pa une cata­combe qui porte son nom. Ain­si le même mou­ve­ment qui a peu­plé les hypo­gées d’A­frique en peu­plait d’autres en Ita­lie : les morts, et par­fois les vivants pro­mis à la mort, tra­ver­saient la mer, et le sous-sol d’une rive se rem­plis­sait des exi­lés de l’autre.

Naples, ou l’art de faire cou­ler les morts

Ce Gau­dio­sus nous ramène à Naples, qui mérite qu’on s’y attarde, car nulle autre ville n’a pous­sé aus­si loin, aus­si long­temps, le com­merce avec ses morts sou­ter­rains. Deux grandes cata­combes s’ouvrent dans le tuf jaune de ses col­lines. Celle de San Gen­na­ro, sous Capo­di­monte, remonte au IIᵉ siècle : née peut-être du caveau d’une seule famille, elle s’a­gran­dit déme­su­ré­ment après qu’on y eut trans­por­té, au Vᵉ siècle, les reliques de saint Jan­vier, le patron de la ville. On y des­cend dans une « basi­lique » sou­ter­raine à trois nefs, entiè­re­ment taillée dans le tuf, aux voûtes cou­vertes de fresques des Vᵉ et VIᵉ siècles — c’est l’une des plus belles choses de la Médi­ter­ra­née chré­tienne, et l’une des moins visitées.

Mais c’est la seconde, San Gau­dio­so, sous la basi­lique de San­ta Maria del­la Sani­tà, qui garde la plus décon­cer­tante des inven­tions napo­li­taines. Au XVIIᵉ siècle, les nobles et les ecclé­sias­tiques vou­lurent y être enter­rés, et l’on ima­gi­na pour eux une manière par­ti­cu­lière de pré­pa­rer les corps, la sco­la­tu­ra, l’é­gout­tage. On asseyait le défunt dans une niche taillée en forme de siège — un sco­la­toio, un sedi­toio, une can­ta­rel­la dans le par­ler napo­li­tain, d’un mot grec, kan­tha­ros, la coupe —, la tête calée dans un trou de la paroi, un vase dis­po­sé sous lui pour recueillir ce que le corps ren­dait en se des­sé­chant. Un homme s’en occu­pait, le schiat­ta­muor­to, dont le nom seul dit la besogne. Le temps venu, on lavait les os et on les dépo­sait dans leur tombe défi­ni­tive. De cette pra­tique la langue de Naples a tiré une malé­dic­tion, puozze scu­là — « puisses-tu t’é­gout­ter », c’est-à-dire mou­rir —, et une esthé­tique : sur les parois de San Gau­dio­so, on murait les défunts jus­qu’au cou, lais­sant seul le crâne saillir, et, à par­tir de ce crâne réel, un peintre des­si­nait le reste du corps entou­ré des insignes de son rang, épée, robe, outils du métier. Le mort, dans ce théâtre baroque, n’é­tait plus caché : il était mis en scène, moi­tié os, moi­tié fresque, dans une fami­lia­ri­té avec la pour­ri­ture que le reste de l’Eu­rope trou­ve­rait bien­tôt insupportable.

On tient là quelque chose de pro­fond, et de très médi­ter­ra­néen. Le chris­tia­nisme du Nord a peu à peu éloi­gné, asep­ti­sé, refou­lé ses morts. Naples, elle, est res­tée fidèle au fond antique du refri­ge­rium, à l’i­dée que les morts sont des voi­sins avec qui l’on négo­cie, que l’on soigne, à qui l’on parle. Le grand poème de Totò, ‘A livel­la, où deux morts se dis­putent la pré­séance dans la fosse jus­qu’à ce que la mort les éga­lise, serait né devant une fresque de San Gau­dio­so figu­rant la Mort triom­phant de tout. De la table d’a­gape romaine au crâne peint napo­li­tain, de l’ad cata­cum­bas de l’Ap­pienne à la can­ta­rel­la de la Sani­tà, c’est la même longue durée qui court sous la mer : une civi­li­sa­tion qui n’a jamais tout à fait accep­té de perdre ses morts de vue.

Syra­cuse, la ville sous la ville

Reste la Sicile, char­nière de toute la Médi­ter­ra­née, et sa grande cité grecque deve­nue chré­tienne. Sous Syra­cuse s’é­tend le deuxième réseau de cata­combes du monde antique — seule Rome fait plus vaste. Celui de San Gio­van­ni compte à lui seul quelque vingt mille tombes, et son plan raconte une his­toire d’eau autant que de mort. Les fos­soyeurs chré­tiens n’ont pas creu­sé leurs pre­mières gale­ries dans le vide : ils ont sui­vi le tra­cé d’un vieil aque­duc grec, élar­gis­sant les canaux, trans­for­mant les citernes rondes en rotondes funé­raires assez amples pour rece­voir les plus beaux sar­co­phages de marbre. La ville des morts s’est logée dans le sque­lette hydrau­lique de la ville des vivants ; ce que les Grecs avaient creu­sé pour conduire l’eau, les chré­tiens l’ont creu­sé de nou­veau pour conduire leurs morts.

Au cœur du réseau, la crypte de San Mar­cia­no garde la mémoire du pre­mier évêque de Syra­cuse ; au VIᵉ siècle, quand on y trans­por­ta sa tombe, les murs com­men­cèrent à se cou­vrir de fresques, et par-des­sus l’en­semble on éle­va bien­tôt une église — Saint-Jean-l’É­van­gé­liste — dont la rosace de pierre blanche et le por­tique gothi­co-cata­lan émer­veillaient encore les voya­geurs du Grand Tour. C’est l’i­mage que je gar­de­rais volon­tiers pour finir ce tour de la mer : une église à ciel ouvert posée en équi­libre sur vingt mille tombes, la lumière de Sicile au-des­sus, la nuit du cal­caire en des­sous, et entre les deux la mince épais­seur de roche que les fos­soyeurs ont lais­sée, par pru­dence, pour ne pas faire tom­ber les vivants sur les morts.

L’ou­bli et la lampe

Il faut main­te­nant remon­ter, car toutes ces gale­ries ont par­ta­gé le même des­tin : elles ont été oubliées. Pas­sé l’An­ti­qui­té tar­dive, quand on ces­sa d’en­ter­rer sous terre pour bâtir des églises et des cime­tières à la sur­face, quand les inva­sions ren­dirent les fau­bourgs dan­ge­reux, on mura les entrées — sou­vent pour empê­cher le pillage des reliques, très recher­chées — et l’on per­dit le sou­ve­nir des lieux. À Rome, dès le IXᵉ siècle, la plu­part des cata­combes étaient deve­nues inac­ces­sibles ; trois seule­ment, dont Saint-Sébas­tien, res­tèrent tou­jours ouvertes et connues. Le reste dor­mit sous les vignes et les champs de la cam­pagne romaine pen­dant sept ou huit cents ans, si com­plè­te­ment effa­cé que, lors­qu’on les redé­cou­vrit, on ne sut plus quoi en penser.

C’est ce silence qui a nour­ri la plus tenace des légendes : celle des pre­miers chré­tiens réfu­giés dans les cata­combes, s’y cachant des per­sé­cu­teurs, y célé­brant en secret une Église sou­ter­raine. La lit­té­ra­ture roman­tique du XIXᵉ siècle en a fait des romans entiers. Or c’est faux, et il faut le dire net­te­ment : on ne s’est jamais caché dura­ble­ment dans les cata­combes, on n’y a pas vécu, on n’y a pas résis­té. Ces gale­ries étaient des cime­tières, connus des auto­ri­tés, régis par le droit funé­raire romain ; le mobi­lier litur­gique qu’on y voit — autels, sièges — n’a été ins­tal­lé qu’au IVᵉ siècle, une fois l’É­glise triom­phante, pour hono­rer les tombes des mar­tyrs et non pour s’y ter­rer. Le mythe de l’É­glise des cata­combes est une inven­tion de la nos­tal­gie ; les cata­combes, elles, ne furent jamais que ce qu’an­nonce leur nom, des creux pour les morts.

Leur redé­cou­verte fut l’œuvre de deux hommes, à trois siècles de dis­tance. Le pre­mier, Anto­nio Bosio, était un éru­dit né à Malte : en 1578, la mise au jour for­tuite d’une entrée sur la voie Sala­ria lui révé­la l’am­pleur du monde englou­ti sous Rome ; en 1593, il des­cen­dit dans le laby­rinthe de Domi­tilla, pre­mier homme à l’ex­plo­rer métho­di­que­ment ; il décou­vrit encore, en 1602, une cata­combe juive à Mon­te­verde. Son grand livre, Roma sot­ter­ra­nea, parut après sa mort. Le second, Gio­van­ni Bat­tis­ta de Ros­si, au XIXᵉ siècle, fit de cette explo­ra­tion une science ; on l’a sur­nom­mé le Chris­tophe Colomb des cata­combes, et c’est à lui que l’on doit d’a­voir com­pris qu’elles étaient l’œuvre patiente des fos­soyeurs, non le refuge des per­sé­cu­tés. Ailleurs, la redé­cou­verte tint moins du génie que du hasard : un âne à Alexan­drie, un colo­nel à Sousse, un coup de pioche sous une vil­la prin­cière à Rome. Ces mondes qui avaient tra­ver­sé les siècles à l’a­bri de la terre ne devaient leur sur­vie qu’à l’ou­bli ; les rou­vrir, c’é­tait les livrer de nou­veau à l’air, à l’eau, au temps. À Sousse, les parois intactes se sont mises à s’ef­fri­ter ; à la Vil­la Tor­lo­nia, on n’entre qu’a­vec pré­cau­tion, à cause du radon ; à Milos, les habi­tants de Try­pi­ti se servent encore de cer­taines grottes voi­sines comme d’é­tables et de res­serres, comme leurs ancêtres l’a­vaient fait avant les chrétiens.

Cette conti­nui­té-là est peut-être la plus émou­vante de toutes. À Sant’An­tio­co, les caveaux puniques deve­nus cata­combes chré­tiennes furent, bien plus tard, réoc­cu­pés par les pauvres de l’île, qui en firent des mai­sons tro­glo­dytes — les Is Grut­tas — habi­tées jusque dans les années 1970 : on a fait bouillir la soupe et dor­mi les enfants dans des chambres creu­sées pour des morts car­tha­gi­nois vingt-cinq siècles plus tôt. À Naples, les jeunes du quar­tier de la Sani­tà, réunis en coopé­ra­tive, ont arra­ché les cata­combes de San Gen­na­ro à l’a­ban­don et en vivent aujourd’­hui, guides de leur propre sous-sol. La roche tendre que les fos­soyeurs avaient choi­sie parce qu’elle cédait à la pioche conti­nue ain­si de ser­vir, de main en main, de croyance en croyance, de siècle en siècle. On ne creuse la Médi­ter­ra­née qu’une fois ; ensuite, on se contente d’ha­bi­ter les creux.

Je remonte l’es­ca­lier. La fraî­cheur reste un moment col­lée à la peau, puis la lumière la chasse — cette lumière blanche et dure des rivages du Sud, qui semble ne rien savoir de ce qu’il y a des­sous. C’est peut-être cela, au fond, la véri­té des cata­combes : sous chaque ville lumi­neuse de la mer, sous Rome, Naples, Syra­cuse, Alexan­drie, Sousse, dort une ville jumelle et obs­cure, taillée dans la même pierre, où l’on a ran­gé les morts comme on range des livres, en atten­dant qu’on ait besoin d’eux — ou qu’on les oublie. Les deux villes n’en font qu’une. Il suf­fit de des­cendre quelques marches pour pas­ser de l’une à l’autre, et de com­prendre que la Médi­ter­ra­née, si prompte à dis­per­ser les vivants, garde tous ses morts au même endroit : sous ses pieds, dans le creux de sa propre roche.


Repères

Le mot et le lieu. Cata­cum­bas, du grec katà kym­bas, « près des creux », dési­gnait d’a­bord un sec­teur de la voie Appienne (entre les 2ᵉ et 3ᵉ bornes mil­liaires), site de car­rières de pouz­zo­lane, où s’é­le­va la basi­lique Saint-Sébas­tien. L’é­ty­mo­lo­gie exacte reste débat­tue (kymbē, « creux, cavi­té », ou tym­bas, « par­mi les tombes »). Le nom du lieu s’est éten­du, à par­tir du haut Moyen Âge, à l’en­semble des cime­tières souterrains.

La géo­lo­gie. Tuf vol­ca­nique et pouz­zo­lane à Rome et en Cam­pa­nie ; tuf vol­ca­nique à Milos ; cal­caires tendres (cal­ca­ré­nite, « pierre à glo­bi­gé­rines ») à Syra­cuse, Malte, Sousse et Beit Shéa­rim. Loi du pome­rium : inter­dic­tion d’en­se­ve­lir dans la ville, d’où l’im­plan­ta­tion des nécro­poles le long des voies, hors les murs.

Le métier et les formes. Fos­sores (fos­soyeurs), corps spé­cia­li­sé au IVᵉ siècle ; puits d’aé­ra­tion et de lumière (lumi­na­ria). Voca­bu­laire des tombes : locu­lus (niche simple), arco­so­lium (tombe sur­mon­tée d’un arc), cubi­cu­lum (chambre fami­liale). Rites : refri­ge­rium et repas funé­raires ; tables d’a­gape mono­li­thiques de Malte (fonc­tion dis­cu­tée) ; ali­men­ta­tion du mort par des ori­fices à Syracuse.

Le mythe cor­ri­gé. Contrai­re­ment à une légende répan­due au XIXᵉ siècle (romans type Fabio­la), les cata­combes n’ont pas ser­vi de refuge ni de lieu de culte clan­des­tin aux chré­tiens per­sé­cu­tés : c’é­taient des cime­tières légaux, amé­na­gés en sanc­tuaires seule­ment après le IVᵉ siècle.

Les sites cités. Rome — une soixan­taine de cata­combes ; Saint-Sébas­tien (seule tou­jours acces­sible, tra­di­tion du trans­fert des reliques de Pierre et Paul en 258) ; cata­combes juives (six connues ; Vigna Ran­da­ni­ni, 1859 ; Vil­la Tor­lo­nia, 1919, ~13 000 m², ~4 000 tombes, fer­mée). Redé­cou­verte : Anto­nio Bosio (1578, 1593, 1602 ; Roma sot­ter­ra­nea, post­hume) ; G. B. de Ros­si (XIXᵉ s.). Naples — San Gen­na­ro (dès le IIᵉ s., tuf jaune) ; San Gau­dio­so (rite baroque de la sco­la­tu­ra ; scolatoi/cantarelle, du grec kan­tha­ros ; schiat­ta­muor­to ; expres­sion puozze scu­là). Syra­cuse — San Gio­van­ni (2ᵉ réseau après Rome, ~20 000 tombes, réem­ploi d’un aque­duc grec ; crypte de San Mar­cia­no). Malte — Saint-Paul et Sainte-Agathe à Rabat (ori­gine puni­co-romaine ; tables d’a­gape ; cité de Melite). Alexan­drie — Kôm el-Cho­ga­fa (« butte aux tes­sons » ; retrou­vée en 1900 ; 3 niveaux, ~35 m ; syn­cré­tisme égyp­to-gré­co-romain ; Anu­bis en cui­rasse romaine). Sousse (Hadru­mète) — ~5 km, ~15 000 tombes ; cata­combe du Bon Pas­teur ; plus ancien art chré­tien d’A­frique du Nord ; fouilles de l’ab­bé Ley­naud et du D. Car­ton (1903). Milos — cata­combes de Try­pi­ti (« la per­cée »), tuf vol­ca­nique ; plus impor­tant monu­ment paléo­chré­tien de Grèce. Sant’An­tio­co (Sul­ky, Sar­daigne) — hypo­gées puniques (VIᵉ–IIIᵉ s. av. J.-C.) réem­ployés par chré­tiens et juifs à par­tir du IVᵉ s. ; seules cata­combes de Sar­daigne ; réoc­cu­pa­tion tro­glo­dyte (Is Grut­tas) jus­qu’aux années 1970. Beit Shéa­rim (Basse-Gali­lée) — plus vaste nécro­pole juive de l’An­ti­qui­té ; >30 réseaux dans le cal­caire ; Rab­bi Yehou­da ha-Nas­si (m. v. 220) ; sépul­tures ame­nées par mer de toute la dia­spo­ra orien­tale ; ~300 ins­crip­tions (grec, hébreu, ara­méen) ; tombes en kokhim ; UNES­CO 2015.

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