Sorting by

×
Palerme aux trois langues

Palerme aux trois langues

PALERME AUX TROIS LANGUES

Arabe, grec, latin : deux siècles de coexis­tence
sici­lienne (1072–1282)

PALERME AUX TROIS LANGUES

Arabe, grec, latin : deux siècles de coexis­tence sici­lienne (1072–1282)


I. Le plafond

Il faut lever la tête, et il faut le faire long­temps, parce que la nuque pro­teste et que la lumière de la Cha­pelle Pala­tine est avare. On finit par dis­tin­guer, au-des­sus des mosaïques byzan­tines et de leur or immo­bile, un pla­fond de bois qui n’a rien à faire là. Des alvéoles emboî­tées, des sta­lac­tites de cèdre — des muqar­nas, le mot arabe est le seul qui convienne — et, dans le creux de chaque alvéole, des scènes peintes : des buveurs assis en tailleur, des joueuses d’é­checs, des cha­meaux, des dan­seuses, des princes accrou­pis à la manière fati­mide, un tis­su de motifs qui court d’un bout à l’autre de la nef. On y a même lu, sur les bor­dures, des for­mules de béné­dic­tion en écri­ture cou­fique. Des vœux de bon­heur musul­mans, donc, sus­pen­dus à quinze mètres au-des­sus d’un autel latin, entre des saints grecs.

La cha­pelle a été consa­crée en 1140. Elle mesure moins de trente mètres de long. Elle tient, dans ce volume ridi­cule, l’en­semble du pro­blème sici­lien : un plan de basi­lique occi­den­tale, un chœur cou­vert de mosaïques exé­cu­tées par des arti­sans venus de Constan­ti­nople et légen­dées en grec, une nef légen­dée en latin, et par-des­sus le tout, comme un cou­vercle, la char­pente d’un palais du Caire. Trois ate­liers, trois langues, trois litur­gies visuelles, un seul com­man­di­taire : Roger II, roi de Sicile, qui par­lait pro­ba­ble­ment les trois et n’en avait aucune pour langue maternelle.

On a beau­coup écrit sur cette cha­pelle et on a sou­vent écrit trop vite. Elle est deve­nue, dans les bro­chures et dans les dis­cours, la preuve d’une chose fort com­mode : la tolé­rance. Un âge d’or, un modèle, une leçon adres­sée au pré­sent. Le pla­fond y sert d’af­fiche. C’est aller vite, et c’est man­quer le plus inté­res­sant. Ce qui se joue à Palerme entre 1072 et 1282, ce n’est pas la tolé­rance au sens où nous l’en­ten­dons — une éga­li­té de droit, une indif­fé­rence bien­veillante aux croyances. C’est autre chose, de plus dur et de plus ins­truc­tif : une domi­na­tion qui a com­pris qu’il lui était ren­table de ne pas détruire ce qu’elle avait conquis, et qui a tenu ce cal­cul pen­dant un siècle avant de le rompre.

L’his­toire de ce cal­cul, de ses condi­tions maté­rielles, de ses formes admi­nis­tra­tives et de son effon­dre­ment, tient dans deux cents ans. Elle laisse der­rière elle des pla­fonds, des chartes en trois écri­tures, une pierre tom­bale en quatre langues, quelques mil­liers de mots de voca­bu­laire agri­cole et une lit­té­ra­ture qui naît au moment exact où le monde qui l’a ren­due pos­sible disparaît.


II. Balarm, la ville des émirs

Avant les Nor­mands, il y a deux siècles et demi d’is­lam sici­lien, et l’on ne com­prend rien à ce qui suit si l’on com­mence en 1072.

Les Agh­la­bides d’I­fri­qiya débarquent à Maza­ra en 827. La conquête est lente — Palerme tombe en 831, Syra­cuse résiste jus­qu’en 878, Taor­mine jus­qu’en 902 — et elle pro­duit une île cou­pée en trois, selon un décou­page qui va durer près de mille ans : le Val di Maza­ra à l’ouest, ara­bi­sé et isla­mi­sé en pro­fon­deur ; le Val Demone au nord-est, res­té grec, chré­tien, mon­ta­gneux, mal sou­mis ; le Val di Noto au sud-est, mixte. Ces trois cir­cons­crip­tions fis­cales d’o­ri­gine arabe sur­vi­vront aux Nor­mands, aux Souabes, aux Ange­vins, aux Ara­go­nais, aux Bour­bons, et ne seront abo­lies qu’en 1812. Brau­del aurait aimé : une admi­nis­tra­tion musul­mane du IXe siècle conti­nue d’or­ga­ni­ser l’es­pace sici­lien à l’é­poque de Napoléon.

Palerme — Balarm — devient la capi­tale. Sous les émirs kal­bides, aux Xe et XIe siècles, elle est pro­ba­ble­ment la ville la plus peu­plée de la Médi­ter­ra­née occi­den­tale après Cor­doue ; les esti­ma­tions vont de cin­quante mille à cent mille habi­tants et aucune ne mérite grande confiance, mais l’ordre de gran­deur suf­fit. Elle est faite de quar­tiers jux­ta­po­sés : al-Qasr, la cita­delle, sur l’a­rête cal­caire où se dresse aujourd’­hui le Palais des Nor­mands ; al-Kha­li­sa, « l’É­lue », le quar­tier du pou­voir près de la mer, deve­nu la Kal­sa ; le quar­tier des Escla­vons, celui de la Mos­quée, celui des Juifs.

Le géo­graphe Ibn Haw­qal y passe vers 972 et laisse la des­crip­tion la plus détaillée que l’on ait. Il compte les mos­quées et en trouve un nombre invrai­sem­blable — plus de trois cents, dit-il, dont beau­coup ne sont que des ora­toires de quar­tier tenus par un notable jaloux de son pres­tige. Il décrit les mar­chés spé­cia­li­sés, les cor­don­niers par cen­taines, les papy­rus du fleuve Ore­to dont on tire des rou­leaux pour la chan­cel­le­rie. Il n’aime pas les Paler­mi­tains : il les juge stu­pides, et attri­bue leur stu­pi­di­té à leur consom­ma­tion d’oi­gnons crus. Le voya­geur médi­ter­ra­néen a tou­jours eu ce ton-là.

Mais l’es­sen­tiel, chez Ibn Haw­qal, n’est pas le sar­casme. C’est l’eau. Autour de la ville s’é­tend une plaine irri­guée par un réseau de canaux sou­ter­rains — les qanat — creu­sés à la barre dans le cal­caire tendre, et par des norias, des citernes, des bas­sins de par­tage. Cette plaine porte des cultures qui n’exis­taient pas en Sicile romaine : agrumes amers, canne à sucre, coton, mûrier, dat­tier, melon, hen­né. C’est ce que les his­to­riens appellent par­fois la révo­lu­tion agri­cole arabe, expres­sion dis­cu­tée, mais la Conca d’O­ro — la Conque d’Or, ce crois­sant fer­tile enser­ré de mon­tagnes qui fait de Palerme une oasis ados­sée à un port — est bien une créa­tion de cette période. Les Nor­mands héri­te­ront d’une ville, mais d’a­bord d’un jardin.


III. Trente ans pour prendre une île

La conquête nor­mande n’a rien d’une che­vau­chée. Elle dure trente ans, ce qui est en soi la clé de tout ce qui suivra.

Robert Guis­card et son frère cadet Roger, fils obs­curs d’un petit sei­gneur du Coten­tin, débarquent à Mes­sine en 1061. Ils sont quelques cen­taines. Ils pro­fitent d’une île en mor­ceaux : les émirs kal­bides se sont effon­drés, trois ou quatre sei­gneurs de guerre se dis­putent les qadi-ships et les ports, et l’un d’eux, Ibn al-Thum­na, appelle les Nor­mands à son secours contre son rival. La méca­nique est clas­sique et elle fonc­tionne par­tout en Médi­ter­ra­née au XIe siècle.

Palerme capi­tule en jan­vier 1072, après un long blo­cus. La capi­tu­la­tion est négo­ciée, et ses termes comptent plus que la bataille : les habi­tants gardent leur reli­gion, leurs biens, leurs lois, leurs cadis. Ils paient. Ce n’est pas une clé­mence, c’est un contrat. La der­nière place, Noto, tombe en 1091, l’an­née où Roger prend aus­si Malte.

Pour­quoi ce ména­ge­ment ? Faites le cal­cul démo­gra­phique, il est bru­tal. Les Nor­mands sont peut-être quelques mil­liers, femmes et enfants com­pris, sur une île qui en compte plu­sieurs cen­taines de mil­liers, majo­ri­tai­re­ment musul­mans à l’ouest, chré­tiens de rite grec au nord-est. Mas­sa­crer est impos­sible ; conver­tir de force revien­drait à sup­pri­mer la jizya, l’im­pôt de capi­ta­tion des non-musul­mans, que les Nor­mands se contentent d’hé­ri­ter en chan­geant le nom des per­cep­teurs. Un chro­ni­queur rap­porte que Roger, pres­sé par le pape de four­nir des sol­dats pour une expé­di­tion contre l’I­fri­qiya, refu­sa en fai­sant valoir qu’il per­drait les reve­nus de ses sujets musul­mans et le ser­vice de ses navires. La légende est peut-être arran­gée. L’a­rith­mé­tique, elle, est juste.

Il faut ajou­ter que ces conqué­rants sont des gens sans culture propre à impo­ser. Les Nor­mands de Sicile n’ap­portent ni langue écrite — ils parlent un dia­lecte fran­çais qu’ils n’u­ti­lisent dans aucun docu­ment offi­ciel — ni tra­di­tion admi­nis­tra­tive, ni art. Ils apportent des che­vaux, des châ­teaux, un droit féo­dal rudi­men­taire et une capa­ci­té d’a­dap­ta­tion qui frise le cynisme. En Angle­terre, la même géné­ra­tion de Nor­mands écrase une admi­nis­tra­tion et en impose une autre. En Sicile, ils font le contraire : ils s’ins­tallent au som­met d’une machine fis­cale musul­mane qui fonc­tionne, et ils apprennent à la faire tourner.

C’est cela, le labo­ra­toire sici­lien. Non pas une uto­pie, mais une mino­ri­té de conqué­rants qui découvre que la plu­ra­li­té coûte moins cher que l’uniformité.


IV. La géo­gra­phie à la manœuvre 

Regar­dez une carte, et sur­tout regar­dez-la comme un marin du XIIe siècle. La Sicile n’est pas au bord de la Médi­ter­ra­née : elle en est le ver­rou. Entre le cap Lili­bée, à Mar­sa­la, et le cap Bon en Tuni­sie, il y a cent qua­rante kilo­mètres — une nuit et un jour de navi­ga­tion par bon vent. Entre Mes­sine et la Calabre, trois kilo­mètres. L’île sépare le bas­sin orien­tal du bas­sin occi­den­tal, et ce détroit-là, le canal de Sicile, est le seul passage.

Toute l’his­toire de l’île découle de cette posi­tion. Elle est prise et reprise parce qu’on ne peut pas la lais­ser à l’ad­ver­saire : Phé­ni­ciens et Grecs, Car­tha­gi­nois et Romains, Byzan­tins et Arabes, Nor­mands et Souabes, Ange­vins et Ara­go­nais, et jus­qu’en juillet 1943. Elle n’est jamais péri­phé­rique. Elle n’est jamais non plus tout à fait maî­tresse d’elle-même.

Mais la géo­gra­phie ne com­mande pas seule­ment les flottes. Elle com­mande les langues. Le nord-est de l’île, le Val Demone, est une mon­tagne : les Nébrodes, les Mado­nies, l’Et­na. Les Arabes n’y ont jamais péné­tré pro­fon­dé­ment, et le grec s’y est main­te­nu — par­lé, écrit, litur­gique — pen­dant toute la période musul­mane. C’est là que les Nor­mands trouvent des monas­tères basi­liens, des prêtres hel­lé­no­phones, des notaires qui rédigent en grec. À l’ouest, la plaine et les col­lines irri­guées portent une popu­la­tion ara­bo­phone dense. Entre les deux, une fron­tière qui n’est pas une ligne mais un dégradé.

Les Nor­mands n’ont pas inven­té le tri­lin­guisme : ils l’ont trou­vé sur place et ils l’ont admi­nis­tré. Un roi qui règne à Palerme doit écrire en arabe à ses per­cep­teurs de la Conca d’O­ro, en grec à ses moines de Mes­sine, en latin à Rome et à ses barons. Ce n’est pas de la phi­lo­so­phie poli­tique, c’est de la logistique.

Il faut y ajou­ter la mer et son éco­no­mie. La Sicile nor­mande est le gre­nier de la Médi­ter­ra­née occi­den­tale — le blé dur, semé en octobre, mois­son­né en juin, char­gé à Sciac­ca, à Lica­ta, à Ter­mi­ni — et le point de pas­sage obli­gé du com­merce entre l’I­fri­qiya, l’É­gypte et les répu­bliques mar­chandes du nord. Les docu­ments de la Geni­za du Caire, ces mil­liers de lettres com­mer­ciales retrou­vées dans une syna­gogue égyp­tienne, montrent des mar­chands juifs de Mah­dia et de Fus­tat qui com­mercent avec Palerme sans dis­con­ti­nuer à tra­vers la conquête nor­mande, comme si rien n’é­tait arri­vé. Pour un négo­ciant en soie ou en lin, le chan­ge­ment de dynas­tie est un détail administratif.

C’est la leçon brau­dé­lienne appli­quée à un cas pré­cis : les évé­ne­ments — batailles, cou­ron­ne­ments, révoltes — courent en sur­face. En des­sous, les routes du blé, les canaux d’ir­ri­ga­tion, les langues des vil­lages et les cir­cuits du cré­dit changent à un tout autre rythme. Et quand ils changent, c’est irréversible.


V. La chan­cel­le­rie aux trois écritures

Si l’on veut voir la coexis­tence sici­lienne autre­ment qu’en levant la tête vers un pla­fond, il faut des­cendre dans les archives. C’est là qu’elle se laisse mesurer.

Le royaume nor­mand a conser­vé, puis recons­truit, l’ap­pa­reil fis­cal des émirs. On l’ap­pelle le dīwān, mot arabe que les scribes latins écrivent dua­na et qui don­ne­ra notre douane. Vers 1145, sous Roger II, il est réor­ga­ni­sé en un bureau cen­tral — le dīwān al-taḥ­qīq al-maʿmūr, le « bureau véri­fié et pros­père » — dont les registres sont tenus en arabe. Ce sont les tra­vaux de Jere­my Johns qui ont mon­tré, il y a une tren­taine d’an­nées, à quel point cette admi­nis­tra­tion était arabe non par nos­tal­gie mais par tech­nique : les modèles de docu­ments, les for­mules d’ou­ver­ture, la dis­po­si­tion des colonnes, le cal­cul des parts, tout vient de la pra­tique fati­mide d’É­gypte, impor­tée ou réim­por­tée au milieu du XIIe siècle.

Les docu­ments les plus révé­la­teurs sont les jarā’id — les « registres », que le grec tra­duit par pla­teiai : des listes nomi­na­tives de vilains musul­mans atta­chés à un domaine, rédi­gées en arabe, sou­vent dou­blées d’une ver­sion grecque ou latine. Un sei­gneur latin reçoit de son roi un vil­lage avec ses hommes, et la liste de ses hommes lui est remise dans une langue qu’il ne lit pas, contre­si­gnée dans une langue qu’il lit à peine. On ima­gine la scène. Le pou­voir réel n’est pas dans la charte : il est chez le fonc­tion­naire qui sait relire les deux colonnes.

Ces fonc­tion­naires forment un groupe à part, et le plus célèbre d’entre eux résume à lui seul le royaume. Georges d’An­tioche est un chré­tien de rite grec, né en Syrie, qui a ser­vi les émirs zirides de Mah­dia avant de pas­ser au ser­vice de Roger II. Il devient ammi­ra­tus ammi­ra­to­rum — « émir des émirs », titre arabe lati­ni­sé qui nous a don­né le mot ami­ral —, com­mande la flotte, prend Tri­po­li et Mah­dia, dirige la fis­ca­li­té du royaume. Il fait bâtir en 1143 une église grecque, la Mar­to­ra­na, dont il couvre les murs de mosaïques byzan­tines et dont la char­pente porte, gra­vée en arabe, une ins­crip­tion litur­gique chré­tienne : le texte du Tri­sa­gion, le « Saint Dieu, saint fort, saint immor­tel », en langue arabe et en carac­tères arabes, dans une église grecque finan­cée par un Syrien au ser­vice d’un roi nor­mand. Ce n’est pas un sym­bole. C’est sim­ple­ment la manière dont on écri­vait à Palerme.

La mon­naie dit la même chose avec moins de mots. Le tarì, petite pièce d’or au quart du dinar, garde ses légendes arabes — par­fois la for­mule de l’u­ni­ci­té divine, par­fois seule­ment le nom du roi trans­crit — aux­quelles s’a­joute une croix ou une date comp­tée à par­tir de l’In­car­na­tion. Un objet minus­cule, pas­sant de main en main dans tous les mar­chés de la Médi­ter­ra­née cen­trale, et sur lequel deux calen­driers et deux reli­gions se par­tagent quelques mil­li­mètres carrés.


VI. Roger II, roi à demi païen

Le per­son­nage cen­tral de cette his­toire est né en 1095 à Mile­to, en Calabre, d’un père nor­mand et d’une mère lom­barde d’I­ta­lie du Nord. Il n’a jamais vu la Nor­man­die. Il est éle­vé à Palerme, dans un entou­rage où l’on parle grec et arabe, et il devient comte à neuf ans sous la régence de sa mère, Adé­laïde de Savone, dont les actes sont signés en grec et en arabe.

Le jour de Noël 1130, dans la cathé­drale de Palerme, il se fait cou­ron­ner roi de Sicile — d’une cou­ronne obte­nue d’un pape schis­ma­tique, ce qui vau­dra au royaume vingt ans de contes­ta­tion. La céré­mo­nie est byzan­tine, l’onc­tion est latine, le man­teau qu’il por­te­ra bien­tôt est arabe.

Ce man­teau existe encore. Il est aujourd’­hui à Vienne, dans la chambre du Tré­sor, et il a ser­vi jus­qu’au XIXe siècle au cou­ron­ne­ment des empe­reurs du Saint-Empire. C’est une demi-cape de soie rouge, bro­dée d’or, où deux lions symé­triques ter­rassent deux cha­meaux de part et d’autre d’un pal­mier. Sur la bor­dure court une ins­crip­tion arabe, en beau cou­fique, qui décrit l’ob­jet, sou­haite au roi bon­heur et longue vie, et le date de l’an 528 de l’Hé­gire — 1133 ou 1134 — en pré­ci­sant qu’il a été fabri­qué dans l’a­te­lier royal de Palerme, le tirāz, mot qui désigne les manu­fac­tures tex­tiles de cour du monde isla­mique. Les empe­reurs alle­mands se sont donc fait cou­ron­ner, pen­dant six siècles, dans un vête­ment daté selon le calen­drier musulman.

Les auteurs arabes contem­po­rains, qui l’ob­servent depuis l’I­fri­qiya ou depuis l’É­gypte, en parlent avec un mélange de mépris et de fas­ci­na­tion. On le décrit entou­ré de savants musul­mans, s’ex­pri­mant en arabe, fai­sant gra­ver son nom sur ses pièces à la manière des califes, pro­té­geant les siens. Un chro­ni­queur latin, plus hos­tile, le traite de rex semi­pa­ga­nus, roi à demi païen. L’in­sulte est exacte comme une des­crip­tion : Roger règne selon quatre modèles à la fois — le roi féo­dal occi­den­tal, le basi­leus byzan­tin, l’é­mir, et le suze­rain pon­ti­fi­cal — et il n’en aban­donne aucun.

Le résul­tat n’est pas une syn­thèse. C’est un empi­le­ment. Les cha­pelles grecques, les tirāz arabes, les diplômes latins ne se mélangent pas : ils coexistent dans la même main, celle du roi, qui est le seul point où les trois mondes se touchent réel­le­ment. Ôtez le roi, et rien ne tient. C’est la fra­gi­li­té consti­tu­tive du sys­tème, et elle se véri­fie­ra en une génération.


VII. Al-Idri­si, ou le monde vu depuis Palerme

Vers 1138, Roger II fait venir à sa cour un géo­graphe anda­lou, for­mé à Cor­doue, des­cen­dant d’une famille de diri­geants de Ceu­ta : Abu Abdal­lah Muham­mad al-Idri­si. On lui com­mande une carte du monde.

Le tra­vail dure­ra quinze ans. La méthode, telle qu’al-Idri­si la décrit dans son intro­duc­tion, mérite d’être racon­tée : ne se fiant ni aux livres anciens ni aux récits iso­lés, il fait inter­ro­ger sys­té­ma­ti­que­ment les voya­geurs qui passent par la Sicile — mar­chands, marins, pèle­rins, ambas­sa­deurs —, confronte leurs témoi­gnages, écarte ce sur quoi ils ne s’ac­cordent pas, retient ce qui se recoupe. Des enquê­teurs sont, dit-on, envoyés véri­fier sur place. C’est une entre­prise de col­lecte à l’é­chelle d’un empire, finan­cée par un roi qui ne pos­sède qu’une île et deux bandes de côte.

L’ou­vrage est ache­vé en jan­vier 1154, quelques semaines avant la mort du roi. Il porte un titre à ral­longe que l’on tra­duit approxi­ma­ti­ve­ment par Le Diver­tis­se­ment de celui qui désire par­cou­rir le monde, et son nom d’u­sage lui vient de son com­man­di­taire : le Livre de Roger. Le monde y est décou­pé en sept cli­mats sub­di­vi­sés en dix sec­tions, soit soixante-dix cartes régio­nales qui, mises bout à bout, forment un pla­ni­sphère. Il s’y ajou­tait un disque d’argent mas­sif, pesant, dit-on, plu­sieurs cen­taines de livres, sur lequel la carte avait été gra­vée. Le disque a dis­pa­ru — fon­du lors d’une émeute, pro­ba­ble­ment dès 1160.

Ce qui frappe, dans les cartes d’al-Idri­si, c’est d’a­bord qu’elles sont orien­tées le sud en haut, selon l’u­sage arabe : l’Eu­rope y pend au bas de la feuille, l’A­frique la sur­plombe. Ce qui frappe ensuite, c’est leur exac­ti­tude rela­tive sur des espaces que la géo­gra­phie latine ignore — la côte atlan­tique du Maroc, le Sou­dan, la Bal­tique, la Vol­ga, la Chine du Sud. Elles res­te­ront copiées et reco­piées pen­dant quatre siècles.

Mais l’es­sen­tiel est ailleurs. Un savant musul­man tra­vaille quinze ans, dans une capi­tale chré­tienne, pour un roi chré­tien, avec des moyens royaux, et publie en arabe. Aucune conver­sion n’est deman­dée. Aucune polé­mique reli­gieuse n’ap­pa­raît dans le livre. Palerme est, en 1154, l’un des rares points du monde connu où une telle chose est maté­riel­le­ment pos­sible — non par ver­tu, mais parce que le roi y a inté­rêt : une carte du monde est un ins­tru­ment de puis­sance, et le meilleur car­to­graphe dis­po­nible se trouve être musulman.

Il faut mesu­rer ce que cela signi­fie pour l’i­dée même de Médi­ter­ra­née. Al-Idri­si décrit une mer unique, par­cou­rue de routes conti­nues, où les fron­tières confes­sion­nelles ne coupent aucun iti­né­raire. Huit cents ans avant Brau­del, un géo­graphe de Palerme des­sine déjà l’objet.


VIII. Les pierres et les mains

L’ar­chi­tec­ture dite ara­bo-nor­mande est le seul témoin que l’on puisse encore tou­cher, et c’est le plus trom­peur si on la regarde mal.

Pre­nez la Zisa, à l’ouest de la ville, dans ce qui était le parc royal du Genoar­do — nom qui vient de jan­nat al-arḍ, « para­dis de la terre ». C’est un bloc rec­tan­gu­laire nu, presque aus­tère, construit sous Guillaume Ier et ache­vé sous Guillaume II. On y entre par une salle voû­tée dont le fond porte un muqar­nas de pierre et une fon­taine murale : l’eau sourd du mur, glisse sur une dalle incli­née gra­vée de che­vrons — un sal­sa­bil —, tombe dans une rigole qui tra­verse le sol de la salle et va ali­men­ter, dehors, un bas­sin plan­té. Le dis­po­si­tif est exac­te­ment celui des palais fati­mides et il a une fonc­tion tech­nique : l’é­va­po­ra­tion rafraî­chit la salle, que tra­verse la brise. Ajou­tez que les murs sont doubles, avec des conduits d’aé­ra­tion. C’est de la cli­ma­ti­sa­tion du XIIe siècle, et le mot arabe est res­té dans le dia­lecte paler­mi­tain pour dési­gner ces pièces fraîches.

Pre­nez le palais de la Fava­ra, à Mare­dolce, aujourd’­hui coin­cé entre des immeubles du quar­tier de Bran­cac­cio : un pavillon posé au bord d’un lac arti­fi­ciel, ali­men­té par une source dont le nom vient de fawwā­ra, « la jaillis­sante ». Pre­nez la Cuba, les Petites Coubes, le pont de l’A­mi­ral. Tout cela relève d’une culture maté­rielle de cour qui est, sans nuance, islamique.

Et pour­tant. Les églises nor­mandes de Palerme — San Catal­do et ses trois cou­poles rouges ali­gnées comme des tentes, San Gio­van­ni degli Ere­mi­ti et ses cinq — ont des plans latins ou grecs coif­fés de cou­poles de tra­di­tion isla­mique. La cathé­drale de Cefalù dresse deux tours occi­den­tales très nor­mandes au-des­sus d’une abside cou­verte d’un Christ Pan­to­cra­tor grec. Mon­reale, bâtie en dix ans par Guillaume II à par­tir de 1174, aligne six mille mètres car­rés de mosaïques byzan­tines à légendes latines, un cloître de deux cent vingt-huit colon­nettes dont les cha­pi­teaux mêlent bes­tiaire roman, entre­lacs arabes et scènes bibliques, et une fon­taine d’a­blu­tion au centre de son jardin.

Ce que cela raconte n’est pas un métis­sage spi­ri­tuel mais une orga­ni­sa­tion du tra­vail. Les com­man­di­taires sont nor­mands ; les mosaïstes viennent de Constan­ti­nople ou en sont les élèves ; les char­pen­tiers, les stu­ca­teurs, les tailleurs de muqar­nas, les peintres de pla­fonds sont musul­mans, sici­liens ou impor­tés d’I­fri­qiya ; les maîtres d’œuvre sont par­fois lom­bards. Chaque ate­lier tra­vaille selon sa tra­di­tion, dans sa langue, sur un chan­tier com­mun. Le style ara­bo-nor­mand n’est pas une fusion : c’est un contrat de sous-trai­tance deve­nu esthétique.

C’est peut-être pour cela qu’il ne se trans­met pas. Après 1200, il n’y a plus d’a­te­liers. Il n’y a plus les mains.


IX. Une pierre en quatre langues

En 1149, un prêtre du roi nom­mé Gri­san­dus fait trans­fé­rer le corps de sa mère Anna dans une cha­pelle de Palerme et lui fait tailler une dalle funé­raire. Elle est aujourd’­hui conser­vée dans la ville, et c’est pro­ba­ble­ment l’ob­jet le plus extra­or­di­naire que le Moyen Âge médi­ter­ra­néen nous ait laissé.

La pierre est divi­sée en quatre qua­drants autour d’une croix cen­trale. En haut à gauche, un texte hébreu — mais dont la langue est l’a­rabe, un arabe écrit en carac­tères hébraïques, ce que les lin­guistes appellent le judéo-arabe. En haut à droite, du latin. En bas à gauche, du grec. En bas à droite, de l’a­rabe en écri­ture arabe. Quatre écri­tures, trois langues, un seul mort.

Les textes ne sont pas la tra­duc­tion les uns des autres : cha­cun s’a­dresse à un public et emprunte ses for­mules. Et sur­tout, cha­cun date. La ver­sion latine compte les années à par­tir de l’In­car­na­tion du Christ. La ver­sion grecque uti­lise l’ère byzan­tine dite de la Créa­tion du monde, plus l’in­dic­tion. La ver­sion arabe compte en années de l’Hé­gire. La ver­sion judéo-arabe se réfère au com­put juif. La même semaine de l’an­née 1149 y est nom­mée quatre fois, dans quatre sys­tèmes de temps qui n’ont ni la même ori­gine ni la même lon­gueur d’année.

Il faut s’ar­rê­ter sur ce détail, parce qu’il dit tout. Coexis­ter, à Palerme, ce n’est pas par­ta­ger une culture com­mune : c’est vivre côte à côte dans des temps dif­fé­rents. Le mer­cre­di du chré­tien latin n’est pas le mer­cre­di du musul­man ni celui du juif. Les fêtes ne tombent pas ensemble, les contrats n’ex­pirent pas le même jour, les impôts ne se cal­culent pas sur la même année. Toute la fonc­tion de l’ad­mi­nis­tra­tion royale — et de ses notaires tri­lingues — consiste à conver­tir en per­ma­nence : des dates, des mesures, des poids, des noms propres, des sta­tuts juridiques.

Le mul­ti­lin­guisme sici­lien n’est donc pas un heu­reux mélange. C’est un tra­vail. Un tra­vail coû­teux, exer­cé par un corps res­treint de spé­cia­listes, et qui sup­pose que quel­qu’un, quelque part, ait inté­rêt à le finan­cer. Le jour où le pou­voir ces­se­ra d’y avoir inté­rêt, la tra­duc­tion s’ar­rê­te­ra, et avec elle la coexistence.

Ce jour n’est plus très loin. La dalle d’An­na date de 1149. Douze ans plus tard, Palerme brûle.


X. La qua­trième communauté

On dit « trois langues, trois reli­gions » et l’on oublie régu­liè­re­ment la plus ancienne des trois — celle qui, seule, tra­ver­se­ra tout.

Les Juifs de Sicile sont là bien avant les Arabes et bien avant les Nor­mands. On les trouve dans l’île dès l’é­poque romaine, et le pape Gré­goire le Grand doit inter­ve­nir, à la fin du VIe siècle, pour repro­cher à l’é­vêque de Palerme de s’être empa­ré d’une syna­gogue de la ville : la lettre existe encore, et elle prouve qu’il y avait à Palerme, vers 598, une com­mu­nau­té assez éta­blie pour pos­sé­der des lieux de culte et assez pro­té­gée pour obte­nir gain de cause à Rome.

Sous les émirs, cette com­mu­nau­té pros­père et s’a­ra­bise com­plè­te­ment : c’est la langue de la rue, des contrats, des lettres d’af­faires — d’où, six siècles plus tard, le judéo-arabe de la dalle d’An­na, écrit en carac­tères hébraïques comme on écri­vait de Fus­tat à Cor­doue. Les docu­ments de la Geni­za du Caire montrent des familles paler­mi­taines insé­rées dans un réseau qui va de l’An­da­lou­sie à l’Inde : soie, lin, indi­go, fro­mage, cré­dit. Vers 1170, le voya­geur Ben­ja­min de Tudèle tra­verse l’île et compte à Palerme une com­mu­nau­té d’en­vi­ron quinze cents per­sonnes — le chiffre le plus éle­vé qu’il donne pour la Sicile.

Leur sta­tut est par­ti­cu­lier et il éclaire tout le sys­tème. Les Juifs sici­liens dépendent direc­te­ment du tré­sor royal ; Fré­dé­ric II codi­fie­ra cette dépen­dance en les décla­rant ser­vi came­rae, serfs de la chambre, for­mule qui les place hors de la féo­da­li­té, sous la pro­tec­tion du sou­ve­rain, et cor­ré­la­ti­ve­ment à sa mer­ci. C’est exac­te­ment la condi­tion des musul­mans, à ceci près qu’elle dure­ra. Fré­dé­ric, du reste, en fait un usage éco­no­mique très concret : il fait venir de Djer­ba des familles juives spé­cia­li­sées dans la culture du hen­né, de l’in­di­go et du pal­mier-dat­tier, pour les implan­ter en Sicile. On importe des hommes comme on importe une tech­nique agricole.

Ce qui les sauve, pro­vi­soi­re­ment, est ce qui les ren­dait vul­né­rables : ils sont peu nom­breux, dis­per­sés dans les villes, indis­pen­sables à la tein­ture, au tra­vail du corail, à la méde­cine, au prêt, et sur­tout ils ne consti­tuent aucune menace mili­taire. Là où les musul­mans des mon­tagnes de Iato se révoltent et sont dépor­tés, les Juifs de la Giu­dec­ca de Palerme ou de Syra­cuse res­tent. Ils sur­vi­vront aux Nor­mands, aux Souabes, aux Ange­vins, aux Aragonais.

Puis vient le 31 mars 1492. Le décret des rois catho­liques s’ap­plique à la Sicile comme à la Cas­tille. Entre vingt et trente mille per­sonnes — les esti­ma­tions divergent — quittent l’île au cours de l’hi­ver sui­vant, pour Naples, Rome, la Grèce otto­mane, l’A­frique du Nord. Elles emportent le sici­lien avec elles, et l’on en enten­dra les traces à Salonique.

Il reste, à Syra­cuse, un bain rituel taillé dans la roche et redé­cou­vert par hasard dans les années 1980 sous une mai­son du quar­tier de la Giu­dec­ca : quelques marches humides, une eau de source qui n’a jamais ces­sé de sourdre. Et à Palerme, depuis 2017, un petit ora­toire ren­du par l’ar­che­vê­ché à une com­mu­nau­té juive recons­ti­tuée, sur le ter­rain de l’an­cienne syna­gogue. Cinq siècles et vingt-cinq ans d’in­ter­valle. La longue durée a par­fois de ces retours-là.


XI. La vision d’Ibn Jubayr

Le témoi­gnage le plus pré­cieux sur la Sicile nor­mande est celui d’un homme qui n’a­vait aucune envie d’y être.

Ibn Jubayr, secré­taire du gou­ver­neur almo­hade de Gre­nade, revient de La Mecque en décembre 1184 lorsque son navire est jeté par la tem­pête sur la côte de Mes­sine. Il passe l’hi­ver et une par­tie du prin­temps dans l’île, visite Mes­sine, Cefalù, Palerme, Tra­pa­ni, et tient un jour­nal. Il écrit en arabe, pour des lec­teurs arabes, sans com­plai­sance envers ses hôtes chrétiens.

Ce qu’il rap­porte est double, et c’est ce qui en fait le prix.

D’un côté, l’é­mer­veille­ment. Palerme lui appa­raît comme une capi­tale musul­mane qui aurait chan­gé de mains sans chan­ger de nature : les palais ali­gnés le long du rivage comme des col­liers, les jar­dins, les mos­quées encore debout. Le roi — Guillaume II — lit et écrit l’a­rabe ; son ʿalā­ma, sa devise, est une for­mule de louange à Dieu en arabe ; ses méde­cins et ses astro­logues sont musul­mans ; ses eunuques de palais aus­si ; ses pages, dit Ibn Jubayr, prient en secret. Il note, non sans amu­se­ment, que les femmes chré­tiennes de Palerme sortent le jour de Noël voi­lées, teintes au hen­né, dra­pées à la manière musul­mane, par­lant arabe.

De l’autre côté, l’in­quié­tude, et elle monte de page en page. Les musul­mans de Sicile vivent sépa­rés des chré­tiens, sous des fonc­tion­naires qui les pres­surent. Ils paient une capi­ta­tion lourde à échéances fixes. Ils n’ont plus de véri­table auto­ri­té reli­gieuse. On leur reproche le moindre écart ; un mot mal pla­cé peut leur coû­ter leurs biens. Sur­tout, les conver­sions au chris­tia­nisme se mul­ti­plient, et une famille conver­tie entraîne les autres. Ibn Jubayr ren­contre des notables qui le sup­plient de les aider à vendre leurs biens pour émi­grer, et qui n’en font rien. Il rap­porte le cas d’un homme qui lui confie ses enfants pour qu’il les emmène en terre d’is­lam. Sa conclu­sion est sans appel : aucun musul­man ne devrait s’ins­tal­ler sous domi­na­tion chré­tienne, aus­si douce paraisse-t-elle, car ses enfants s’y perdront.

Il faut lire ces deux séries de nota­tions ensemble. Le voya­geur anda­lou ne se contre­dit pas : il décrit exac­te­ment ce qu’é­tait le sys­tème. Une popu­la­tion subal­terne, tolé­rée parce qu’u­tile, pro­té­gée par un roi dont la pro­tec­tion est per­son­nelle et révo­cable, pri­vée de tout ce qui fait la conti­nui­té d’une com­mu­nau­té — écoles, cadis auto­nomes, dota­tions pieuses, pres­tige social. Elle brille encore. Elle s’é­teint déjà.

Ibn Jubayr quitte la Sicile au prin­temps 1185. Cinq ans plus tard, la plu­part des choses qu’il a vues n’existent plus.


XII. Le mot juste

Com­ment nom­mer cela ? La ques­tion n’est pas rhé­to­rique : le voca­bu­laire employé décide de ce que l’on comprend.

« Tolé­rance » ne va pas. Le mot sup­pose un prin­cipe, une recon­nais­sance de droit, éven­tuel­le­ment une valeur. Rien de tel en Sicile nor­mande. Les musul­mans y sont des sujets de sta­tut infé­rieur, plus lour­de­ment impo­sés, exclus du ser­vice armé sauf en corps sépa­rés, sans juri­dic­tion propre garan­tie, et dont la condi­tion dépend du bon vou­loir d’un homme. Il n’existe aucun texte nor­mand affir­mant que la diver­si­té reli­gieuse serait bonne.

« Convi­ven­cia », terme impor­té de l’his­to­rio­gra­phie espa­gnole, ne vaut guère mieux — d’ailleurs il est aujourd’­hui contes­té pour l’Es­pagne elle-même. Il évoque un voi­si­nage hori­zon­tal, une culture par­ta­gée. Or ce qui se passe à Palerme est vertical.

Les his­to­riens qui ont renou­ve­lé le sujet depuis trente ans — Jere­my Johns sur la chan­cel­le­rie arabe, Alex Met­calfe sur les langues et les com­mu­nau­tés, Hubert Hou­ben sur la monar­chie, Kar­la Mal­lette sur la culture lit­té­raire, Sarah Davis-Secord sur la place de l’île dans les réseaux médi­ter­ra­néens — ont désar­mé le mythe sans tom­ber dans l’ex­cès inverse. Leur conclu­sion, si l’on ose la résu­mer, tient en trois points.

D’a­bord, le plu­ra­lisme nor­mand est un ins­tru­ment de gou­ver­ne­ment. Il per­met de lever l’im­pôt, de tenir les registres, de conser­ver une agri­cul­ture irri­guée qui rap­porte, de com­mer­cer avec l’I­fri­qiya et l’É­gypte, et d’employer une main-d’œuvre qua­li­fiée irremplaçable.

Ensuite, il est un ins­tru­ment d’i­déo­lo­gie royale. Un roi entou­ré de trois tra­di­tions se hausse au-des­sus de cha­cune. Le tri­lin­guisme des diplômes, les tirāz arabes, les mosaïques grecques, tout cela construit l’i­mage d’un sou­ve­rain uni­ver­sel, com­pa­rable à un empe­reur — ce qui est pré­ci­sé­ment l’am­bi­tion de Roger II face à Byzance et au pape.

Enfin, il est intrin­sè­que­ment instable. Il repose sur un rap­port démo­gra­phique qui se retourne — l’im­mi­gra­tion chré­tienne du conti­nent est conti­nue tout au long du XIIe siècle —, sur une conjonc­ture médi­ter­ra­néenne qui se dur­cit avec les croi­sades, et sur la volon­té d’un homme.

Le mot le plus juste est peut-être : un arran­ge­ment. Un arran­ge­ment remar­qua­ble­ment intel­li­gent, qui a pro­duit des œuvres inéga­lées, et qui n’a jamais eu d’autre fon­de­ment que l’in­té­rêt bien com­pris. C’est moins édi­fiant qu’une leçon de tolé­rance. C’est beau­coup plus utile à méditer.


XIII. La rupture

Le ren­ver­se­ment ne prend pas deux siècles. Il prend trente ans, et il com­mence par une émeute de palais.

En novembre 1160, Maion de Bari, chan­ce­lier tout-puis­sant et détes­té de Guillaume Ier, est assas­si­né dans une rue de Palerme. En mars 1161, une conju­ra­tion de barons s’empare du roi dans son propre palais. La foule de Palerme en pro­fite. Elle mas­sacre les eunuques musul­mans du palais, pille le dīwān, brûle les registres — par­mi les­quels, très pro­ba­ble­ment, le pla­ni­sphère d’argent d’al-Idri­si — et se répand dans les quar­tiers musul­mans de la ville. Les sur­vi­vants fuient vers l’ouest. Le roi réta­bli châ­tie les barons, mais rien ne réta­blit ce qui a été détruit : ni les archives, ni la confiance, ni les hommes.

À par­tir de là, tout va dans le même sens. L’im­mi­gra­tion conti­nen­tale s’ac­cé­lère : des colons venus de Ligu­rie, de Lom­bar­die, du Pié­mont s’ins­tallent dans le centre et l’est de l’île, appe­lés par les sei­gneurs qui pré­fèrent des pay­sans chré­tiens à des vilains musul­mans. On les appelle les Lom­bards. Ils ont lais­sé une trace que l’on peut entendre aujourd’­hui : à San Fra­tel­lo, à Nico­sia, à Sper­lin­ga, à Aidone, à Piaz­za Arme­ri­na, on parle encore des dia­lectes gal­lo-ita­liques, îlots sep­ten­trio­naux au milieu du sici­lien, huit siècles après le débar­que­ment de leurs ancêtres.

En novembre 1189, Guillaume II meurt sans héri­tier direct. La suc­ces­sion est dis­pu­tée entre Tan­crède de Lecce et l’empereur Hen­ri VI, qui a épou­sé l’hé­ri­tière légi­time. Le pou­voir royal — c’est-à-dire, pour les musul­mans, la seule pro­tec­tion exis­tante — se dis­sout. Des pogroms éclatent à Palerme et dans les cam­pagnes. Cette fois, les com­mu­nau­tés musul­manes des plaines ne se reforment pas : elles se replient dans les mon­tagnes de l’ouest, autour de Iato, d’En­tel­la, de Pla­ta­ni, où elles se donnent des chefs et cessent de payer.

En 1194, Hen­ri VI entre à Palerme. En 1198, son fils, âgé de quatre ans, hérite d’un royaume en mor­ceaux. Il s’ap­pelle Fré­dé­ric II.


XIV. Fré­dé­ric II, ou la solu­tion technique

On a beau­coup roman­cé Fré­dé­ric II — le stu­por mun­di, l’empereur orien­tal, l’a­mi des savants arabes, le scep­tique cou­ron­né. Tout cela n’est pas faux. Il a été éle­vé à Palerme dans les rues d’une ville encore poly­glotte ; il par­lait l’a­rabe ; il a cor­res­pon­du avec des savants du Caire et de Damas ; il a entre­te­nu à sa cour des astro­logues musul­mans, des tra­duc­teurs juifs, des mathé­ma­ti­ciens ; il a négo­cié Jéru­sa­lem par trai­té plu­tôt que par bataille, et s’est fait excom­mu­nier pour cela.

Et c’est lui qui met fin à l’is­lam sicilien.

Entre 1222 et 1226, puis jus­qu’en 1246, il mène contre les musul­mans révol­tés de l’ouest une série de cam­pagnes métho­diques. Il prend Iato, où résiste un chef que les sources latines nomment Mira­bet et les sources arabes Ibn ʿAbbād, et le fait pendre. Puis il applique une solu­tion qui n’a rien de la fureur reli­gieuse et tout de la ratio­na­li­té admi­nis­tra­tive : il déporte. Des dizaines de mil­liers de musul­mans sici­liens — les esti­ma­tions vont de quinze à trente mille — sont embar­qués et trans­plan­tés en Pouille, à Luce­ra, ville conti­nen­tale vidée de ses habi­tants pour l’occasion.

Le cal­cul est celui d’un ingé­nieur. Cou­pés de leurs mon­tagnes, sans arrière-pays, sans pos­si­bi­li­té de fuite mari­time vers l’I­fri­qiya, entou­rés de popu­la­tions chré­tiennes, les dépor­tés deviennent tota­le­ment dépen­dants de l’empereur — et par consé­quent d’une fidé­li­té abso­lue. Luce­ra devient une ville musul­mane en Ita­lie du Sud : mos­quée, muez­zin, mar­chés, arti­sa­nat de la soie, éle­vage, et une gar­ni­son qui four­nit à Fré­dé­ric ses fameux archers sar­ra­sins, troupe d’é­lite qu’au­cune excom­mu­ni­ca­tion ne trouble et que l’on retrou­ve­ra sur tous les champs de bataille italiens.

C’est une réus­site mili­taire et une extinc­tion cultu­relle. En Sicile même, après 1246, il n’y a plus de com­mu­nau­té musul­mane orga­ni­sée. Les der­niers docu­ments arabes de la chan­cel­le­rie s’ar­rêtent. Le grec suit, plus len­te­ment, dans les monas­tères du Val Demone.

Quant à Luce­ra, elle dure encore un demi-siècle. En août 1300, Charles II d’An­jou la fait prendre. La popu­la­tion est mas­sa­crée ou ven­due, la mos­quée rasée, une cathé­drale bâtie sur son empla­ce­ment avec les pierres, la ville repeu­plée de chré­tiens et rebap­ti­sée Civi­tas Sanc­tae Mariae. Deux siècles et demi après Ibn Haw­qal, l’is­lam de Sicile dis­pa­raît des sources, non parce qu’il s’est fon­du, mais parce qu’il a été supprimé.


XV. L’i­ta­lien naît à Palerme

Il y a, dans cette his­toire, une coïn­ci­dence chro­no­lo­gique qu’on ne remarque pas assez.

Dans les années 1230, à la cour même de Fré­dé­ric II — c’est-à-dire pen­dant les dépor­ta­tions vers Luce­ra —, une tren­taine de fonc­tion­naires, notaires et juges se mettent à écrire des vers. Ils sont notaires impé­riaux, comme Gia­co­mo da Len­ti­ni, ou juges, comme Gui­do delle Colonne, ou chan­ce­liers, comme Pier del­la Vigna. Ils écrivent en langue vul­gaire, sur le modèle for­mel des trou­ba­dours pro­ven­çaux mais dans un sici­lien épu­ré de ses traits trop locaux. On leur doit envi­ron trois cents poèmes conser­vés, et l’in­ven­tion d’une forme : le son­net, qua­torze vers, dont la pater­ni­té revient à Gia­co­mo da Lentini.

Cette Scuo­la sici­lia­na est la pre­mière lit­té­ra­ture en langue ita­lienne. Dante, dans le De vul­ga­ri elo­quen­tia, le recon­naît expli­ci­te­ment : tout ce que les Ita­liens écrivent, dit-il en sub­stance, s’ap­pelle sici­lien. Pétrarque héri­te­ra du son­net ; l’Eu­rope entière ensuite, jus­qu’à Sha­kes­peare et jus­qu’à nous.

Le para­doxe vaut d’être posé net­te­ment. Au moment pré­cis où la Sicile cesse d’être tri­lingue — où l’a­rabe dis­pa­raît des registres, où le grec recule, où la popu­la­tion musul­mane est dépor­tée —, elle pro­duit la pre­mière langue lit­té­raire ita­lienne. Ce n’est pas mal­gré la fin du mul­ti­lin­guisme : c’est en par­tie grâce à elle. Une cour qui ne tra­duit plus n’a plus besoin de trois chan­cel­le­ries ; il lui faut une langue à elle. L’u­ni­fi­ca­tion lin­guis­tique est le revers exact de l’ap­pau­vris­se­ment culturel.

Et cette langue neuve est pleine des morts. Le sici­lien des notaires de Fré­dé­ric char­rie, sans le savoir, le voca­bu­laire des vaincus.


XVI. L’hé­ri­tage de la langue

C’est ici que l’his­toire longue reprend ses droits, et qu’elle console un peu.

Le sici­lien moderne compte plu­sieurs cen­taines de mots d’o­ri­gine arabe — les décomptes varient selon qu’on inclut ou non la topo­ny­mie et les emprunts tar­difs. Ce qui frappe, c’est leur répar­ti­tion. Ils ne sont ni dans la reli­gion, ni dans le droit, ni dans l’abs­trac­tion : ils sont dans l’eau, dans la terre, dans les fruits et dans la cuisine.

L’eau d’a­bord. La geb­bia, ce bas­sin de pierre où l’on stocke l’eau d’ir­ri­ga­tion, vient de jābiya. La saia, le canal qui la conduit, de sāqiya. La sènia, la roue élé­va­toire, de sāniya. Le catu­su, le tuyau de terre cuite, de qādūs. La fava­ra, la source jaillis­sante, de fawwā­ra. Un pay­san de la Conca d’O­ro qui décri­vait son sys­tème d’ar­ro­sage au XXe siècle par­lait encore, mot après mot, la langue des ingé­nieurs kalbides.

Les fruits ensuite. Zàga­ra, la fleur d’o­ran­ger, de zahr. Zibib­bu, le rai­sin sec de Pan­tel­le­ria, de zabīb. Giug­giu­le­na, le sésame des bis­cuits, de jul­julān. Car­ru­ba, sciar­rap­pa, cùs­cu­su — le cous­cous de pois­son de Tra­pa­ni, qui n’a jamais ces­sé d’être cui­si­né à cent qua­rante kilo­mètres de la Tuni­sie. Et la cas­sa­ta, dont le nom vient pro­ba­ble­ment de qasʿa, le grand plat rond dans lequel on la moulait.

Les mesures et les mots du quo­ti­dien. Le tùm­mi­nu, mesure de grain et de sur­face, de thumn, le hui­tième. La sciar­ra, la dis­pute, de sharr. Muschit­ta, la petite mos­quée deve­nue nom de lieu.

Et sur­tout la carte. Un tiers au moins des noms de lieux de l’ouest sici­lien est arabe et se lit à livre ouvert. Qalʿat, le fort, donne Cala­ta­fi­mi, Cal­ta­nis­set­ta, Cal­ta­bel­lot­ta, Cal­ta­gi­rone. Man­zil, l’é­tape, donne Misil­me­ri — man­zil al-amīr, l’é­tape de l’é­mir — et Mez­zo­ju­so. Raḥl, le hameau, donne Racal­mu­to et Regal­bu­to. Marsā, le mouillage, donne Mar­sa­la et Mar­za­me­mi. Gibel­li­na et Mon­gi­bel­lo portent jabal, la mon­tagne — et Mon­gi­bel­lo, nom sici­lien de l’Et­na, est un pléo­nasme bilingue par­fait : le mont latin plus le jabal arabe, la mon­tagne-mon­tagne, comme si deux peuples s’é­taient suc­cé­dé sans se com­prendre en dési­gnant le même volcan.

Voi­là ce qui reste quand tout le reste a été sup­pri­mé : les noms de l’eau et des col­lines. C’est exac­te­ment ce que Brau­del pré­di­sait. Les rois passent en une géné­ra­tion, les révoltes en une sai­son, les dépor­ta­tions en une décen­nie. Le voca­bu­laire de l’ir­ri­ga­tion, lui, tient huit siècles, parce qu’il est accro­ché à un canal qui coule encore.


XVII. 1282, et le reste

Le 30 mars 1282, lun­di de Pâques, devant l’é­glise du Saint-Esprit hors les murs de Palerme, à l’heure des vêpres, un ser­gent fran­çais fouille une femme sici­lienne d’un peu trop près. La foule tue le ser­gent, puis les Fran­çais pré­sents, puis tous les Fran­çais que la ville contient. En quelques semaines, l’île entière se sou­lève et se donne au roi d’Aragon.

Les Vêpres sici­liennes ferment le cycle. La Sicile passe dans l’or­bite ibé­rique, y res­te­ra cinq cents ans, et cesse d’être un centre pour deve­nir une pro­vince. La cour se vide, les ate­liers ferment, le gre­nier reste un gre­nier. Les Juifs, der­nière com­mu­nau­té non chré­tienne de l’île, pré­sente depuis l’An­ti­qui­té, seront expul­sés en 1492 par décret des rois catholiques.

Il reste les pierres. En 2015, l’U­NES­CO a ins­crit au patri­moine mon­dial un ensemble de neuf monu­ments sous l’in­ti­tu­lé « Palerme ara­bo-nor­mande et les cathé­drales de Cefalù et Mon­reale », en saluant la fécon­di­té de la coexis­tence entre popu­la­tions d’o­ri­gines et de reli­gions dif­fé­rentes. La for­mule est juste sur les faits et un peu courte sur le reste. On y lit sur­tout le besoin, très contem­po­rain, de trou­ver dans le pas­sé médi­ter­ra­néen un pré­cé­dent rassurant.

Le pré­cé­dent existe, mais il n’est pas ras­su­rant. Il dit qu’une socié­té plu­rielle peut pro­duire, en un siècle, des œuvres que per­sonne n’é­ga­le­ra ; qu’elle peut fonc­tion­ner sur l’in­té­rêt mutuel sans jamais recon­naître l’é­ga­li­té ; et qu’un arran­ge­ment fon­dé sur le seul inté­rêt se défait dès que l’in­té­rêt change — vite, bru­ta­le­ment, et sans que ceux qui en pro­fi­taient l’aient vu venir. Ibn Jubayr, lui, l’a­vait vu venir. Il était de pas­sage, ce qui aide.

Reste que l’on peut, un matin de mars, des­cendre le mar­ché de Bal­larò, entendre les crieurs lan­cer leur abban­nia­ta sur une modu­la­tion qui n’a pas d’é­qui­valent au nord de Naples, ache­ter des pois­sons dont les noms viennent de trois langues, pas­ser devant la Mar­to­ra­na, et remon­ter jus­qu’à la Cha­pelle Pala­tine pour lever encore la tête vers ce pla­fond où des princes musul­mans boivent du vin au-des­sus d’un autel chré­tien. Rien de tout cela n’a été conçu comme un sym­bole. C’é­tait un chan­tier, un bud­get, un registre fis­cal, des ouvriers payés à la tâche. Le sym­bole est venu après, comme tou­jours, quand il n’y avait plus rien à perdre à le fabriquer.


Sources et lec­tures : Michele Ama­ri, Sto­ria dei Musul­ma­ni di Sici­lia (1854–1872), monu­men­tal et daté ; Jere­my Johns, Ara­bic Admi­nis­tra­tion in Nor­man Sici­ly (2002) ; Alex Met­calfe, The Mus­lims of Medie­val Ita­ly (2009) ; Hubert Hou­ben, Roger II of Sici­ly (2002) ; Kar­la Mal­lette, The King­dom of Sici­ly 1100–1250: A Lite­ra­ry His­to­ry (2005) ; Sarah Davis-Secord, Where Three Worlds Met (2017) ; les récits d’Ibn Haw­qal et d’Ibn Jubayr en tra­duc­tion française.

Read more
Les jar­dins de thé d’Is­tan­bul, géo­gra­phie de l’heure suspendue

Les jar­dins de thé d’Is­tan­bul, géo­gra­phie de l’heure suspendue

Les jar­dins de thé d’Istanbul

Géo­gra­phie de l’heure suspendue

Les jar­dins de thé d’Istanbul

Géo­gra­phie de l’heure suspendue


Le verre

C’est d’a­bord un son. Une petite cuillère qui tourne dans un verre, quelque part sous les pla­tanes, et le tin­te­ment clair du métal contre la paroi mince. On l’en­tend avant de voir quoi que ce soit. Il tra­verse le feuillage, se mêle au cri des mouettes, au ron­fle­ment loin­tain d’un vapur qui accoste. À Istan­bul, ce bruit-là est la basse conti­nue de la ville, plus constant que l’ap­pel du muez­zin, plus ancien en appa­rence — et pour­tant si jeune, on y viendra.

Le verre tient dans la paume. Il n’a pas d’anse. Les Turcs l’ap­pellent ince bel­li bar­dak, le verre à la taille fine, et sa sil­houette est celle d’une tulipe : éva­sé aux lèvres, res­ser­ré au milieu, arron­di à la base. Rien dans cet objet n’est déco­ra­tif. Le col étroit garde la cha­leur en bas et laisse tié­dir le bord, si bien qu’on peut le sai­sir sans se brû­ler par le haut, du bout des doigts, pen­dant que le fond reste bouillant au creux de la main. Le cris­tal est mince pour que la cha­leur passe vite. Il est trans­pa­rent pour qu’on juge la cou­leur du thé — ce rouge sombre que les connais­seurs appellent tavşan kanı, sang de lièvre — et qu’on sache d’un regard si le dem, l’in­fu­sion, est à point. Un verre opaque serait un men­songe. Celui-ci ne cache rien, ne pro­met rien, ne fait que tenir exac­te­ment ce qu’il faut de thé pour qu’il soit bu chaud jus­qu’à la der­nière gor­gée. Après quoi on en com­mande un autre.

Des mil­lions de ces verres cir­culent chaque jour dans la ville, por­tés sur des pla­teaux sus­pen­dus à trois chaî­nettes, posés sur des tabou­rets de bois, ali­gnés sur les mar­gelles des quais. La ver­re­rie de Paşa­bah­çe, sur la rive asia­tique du Bos­phore, en souffle depuis les années 1930 — et le lieu porte bien son nom de hasard : le jar­din du pacha. L’ob­jet est si évident, si par­fai­te­ment ajus­té à sa fonc­tion, qu’on le croi­rait vieux de mille ans. Il a l’âge d’une grand-mère.

C’est la pre­mière sur­prise des jar­dins de thé d’Is­tan­bul : tout y semble immé­mo­rial, et presque rien ne l’est.

Une jeu­nesse

Il faut le dire d’emblée, parce que per­sonne ne le devine : la Tur­quie, pre­mier consom­ma­teur de thé au monde par habi­tant — huit à dix verres par jour et par per­sonne, des kilos par an —, ne buvait presque pas de thé il y a un siècle.

Istan­bul fut d’a­bord une ville de café. Les pre­mières mai­sons de café du monde otto­man ouvrent ici au XVIe siècle, dans le quar­tier de Tah­ta­kale, tenues dit-on par deux Syriens venus d’A­lep et de Damas. Le café arri­vait du Yémen par la mer Rouge, tran­si­tait par Le Caire et Alexan­drie, remon­tait vers la Corne d’Or dans les cales des navires mar­chands. Pen­dant trois siècles et demi, l’Em­pire a pen­sé, com­plo­té, médit et rêvé dans la vapeur du café. Les sul­tans l’ont inter­dit, réta­bli, taxé. Les janis­saires se sont muti­nés dans les kah­ve­hane. Le mot même de café, dans la moi­tié des langues d’Eu­rope, garde la trace de son pas­sage par Constantinople.

Puis l’Em­pire a per­du la guerre, et avec elle le Yémen, et avec le Yémen le café. Au sor­tir de la Pre­mière Guerre mon­diale, la jeune Répu­blique se retrouve sans pro­vinces caféières, sans devises pour impor­ter, avec une côte de la mer Noire dépeu­plée par l’exode et qu’il faut bien faire vivre. Des agro­nomes se penchent sur les cartes. On envoie une délé­ga­tion à Batou­mi, en Géor­gie voi­sine, où les Russes cultivent le thé depuis quelques décen­nies ; on constate que le cli­mat de Rize — pluies obs­ti­nées, brumes tièdes, pentes raides au-des­sus de la mer — res­semble trait pour trait à celui d’en face. En 1924, une loi décide qu’on plan­te­ra du thé à Rize. Un ingé­nieur agro­nome nom­mé Zih­ni Derin passe le reste de sa vie à s’obs­ti­ner sur ces col­lines, contre le scep­ti­cisme géné­ral, avec des graines rap­por­tées de Géor­gie. Les pre­mières récoltes sérieuses attendent la fin des années 1930 ; la pre­mière usine, les années 1940. Dans les années 1950, le prix du café impor­té devient inabor­dable pour les classes moyennes, et le pays bas­cule en une géné­ra­tion. Le rituel du café offert aux invi­tés cède la place à celui du thé. Les petites cuillères se mettent à tinter.

Voi­là donc un peuple qui a chan­gé de bois­son natio­nale de mémoire d’homme, et qui l’a fait avec une telle convic­tion que l’U­NES­CO, en 2022, a ins­crit la culture du çay au patri­moine imma­té­riel de l’hu­ma­ni­té — comme on grave dans le marbre une habi­tude que les arrière-grands-parents des buveurs actuels n’a­vaient pas. Les tra­di­tions les plus solides ne sont pas tou­jours les plus vieilles. Ce sont celles qui ont trou­vé leur forme juste du pre­mier coup.

Le jar­din de thé est cette forme.

Ce que c’est

Çay bah­çe­si. Jar­din de thé. L’ex­pres­sion désigne quelque chose de si simple qu’on hésite à le décrire : un ter­rain plan­té d’arbres, des tables basses, des chaises de bois ou de plas­tique tres­sé, et du thé. Pas d’al­cool, le plus sou­vent. Pas de musique, ou alors en sour­dine. Pas de carte, ou si courte — thé, café, gazoz, quelques toasts, une gaufre au fro­mage. Le luxe n’est pas dans ce qu’on sert mais dans ce qu’on ne sert pas : per­sonne ne vien­dra pres­ser le client, per­sonne ne fera com­prendre qu’il est temps de par­tir. Pour le prix d’un verre — quelques lires, la plus petite dépense pos­sible dans l’é­co­no­mie de la ville — on achète le droit de res­ter. Une heure, quatre heures, l’a­près-midi entier.

Le jar­din de thé n’est ni un café ni un res­tau­rant ni un parc. C’est un seuil entre la mai­son et la rue, un mor­ceau d’es­pace public où l’on s’ins­talle comme chez soi. Les familles y étalent leurs enfants, les étu­diants leurs poly­co­piés, les retrai­tés leurs jour­naux et leurs domi­nos. Des couples s’y disent à mi-voix ce qui ne peut se dire ni chez les parents ni au bureau. Le ser­veur cir­cule avec son pla­teau, rem­place les verres vides sans qu’on demande rien, encaisse d’un hoche­ment de tête. Le pla­tane fait le pla­fond, le Bos­phore fait le mur du fond, et le temps — c’est la seule den­rée que le jar­din pro­duise vrai­ment — le temps s’é­pais­sit dou­ce­ment, comme le thé dans la théière du haut.

Les Turcs ont un mot pour ce que l’on vient y cher­cher : keyif. On le tra­duit par plai­sir, bien-être, mais c’est plus pré­cis que cela. Le keyif est l’art de l’im­mo­bi­li­té heu­reuse, la jouis­sance calme de l’ins­tant sans autre pro­jet que lui-même. Regar­der l’eau. Suivre un car­go des yeux pen­dant dix minutes. Lais­ser la conver­sa­tion retom­ber sans gêne. Le jar­din de thé est l’ar­chi­tec­ture du keyif — une archi­tec­ture sans murs, faite d’ombre, de pente et de vue, et c’est en cela qu’il rejoint les grandes inven­tions cli­ma­tiques des villes d’O­rient : comme le patio ou la treille, il ne fabrique rien, il dis­pose. Il met un corps à l’ombre devant de l’eau, et il attend.

La col­line aux tombes

Pour com­prendre ce qu’un jar­din de thé peut faire d’une ville, il faut mon­ter à Eyüp.

On y va en bateau, de pré­fé­rence — le vapur remonte la Corne d’Or, passe sous les ponts, longe Fener et Balat aux façades écaillées, et débarque son monde au pied de la mos­quée d’Eyüp Sul­tan, l’un des lieux les plus saints de l’is­lam otto­man, bâti là où serait tom­bé un com­pa­gnon du Pro­phète lors du pre­mier siège arabe de Constan­ti­nople. Der­rière la mos­quée, la col­line. Sur la col­line, un cime­tière — des hec­tares de stèles otto­manes pen­chées par­mi les cyprès, les tur­bans de pierre des hommes, les roses sculp­tées des femmes. Et tout en haut du cime­tière, là où le sen­tier débouche des tombes, un jar­din de thé.

On peut mon­ter en télé­phé­rique. Il vaut mieux mon­ter à pied, par le che­min qui ser­pente entre les sépul­tures. La pente est douce, l’ombre est fraîche, et la mort otto­mane n’a rien de lugubre : les stèles conversent entre elles sous les arbres, incli­nées les unes vers les autres comme des vieillards sur un banc. Puis les tombes s’é­cartent, et la Corne d’Or appa­raît d’un coup, tout entière, avec ses ponts, ses col­lines cou­vertes de toits, ses mina­rets par dizaines et, au fond, la brume où la ville se dissout.

Le café qui occupe ce som­met porte un nom fran­çais : Pierre Loti. C’é­tait le nom de plume de Julien Viaud, offi­cier de marine, roman­cier, amou­reux fou de cette ville où il séjour­na à par­tir de 1876 et où il situa Aziya­dé, son pre­mier roman — l’his­toire, à peine dégui­sée, de ses propres amours clan­des­tines avec une jeune femme d’un harem. La légende veut qu’il soit venu écrire ici même, sur cette ter­rasse au-des­sus des tombes, face à l’eau. La légende arrange sans doute les choses, comme tou­jours. Mais la Tur­quie lui a ren­du au cen­tuple sa ten­dresse : quand Loti prit publi­que­ment le par­ti des Turcs pen­dant la guerre d’in­dé­pen­dance, la Grande Assem­blée natio­nale lui écri­vit sa gra­ti­tude, Istan­bul le fit citoyen d’hon­neur, et la col­line entière finit par prendre son nom. Un écri­vain fran­çais a don­né son nom à un jar­din de thé, et le jar­din de thé a don­né son nom à une col­line. On ne sait plus qui com­mé­more qui.

La ter­rasse est de pierre, les nappes à car­reaux rouges et blancs, le ser­vice immuable — thé, café turc, göz­leme. Les tou­ristes y montent pour la pho­to, les Stam­bou­liotes pour la vue, les amou­reux pour les deux. En contre­bas, la Corne d’Or fait son tra­vail d’es­tuaire : elle avale la lumière de l’a­près-midi et la rend en plaques d’argent. C’est un des rares endroits au monde où l’on boit du thé au-des­sus de quatre siècles de morts et de quinze siècles de ville, et où ni les uns ni l’autre ne pèsent. Les morts sont bien où ils sont, la ville aus­si, le buveur aus­si. La cuillère tinte. Un car­go corne quelque part vers Kasım­paşa. Rien d’autre à faire qu’être là.

Loti aurait détes­té ce qu’Is­tan­bul est deve­nue, lui qui pleu­rait déjà la dis­pa­ri­tion du vieux Stam­boul en 1890. C’est le sort des mélan­co­liques : le monde qu’ils regrettent est tou­jours celui que la géné­ra­tion d’a­vant regret­tait déjà de perdre. Le jar­din qui porte son nom conti­nue, indif­fé­rent, à ver­ser du thé sur sa nostalgie.

Sous les murs du sérail

Autre ver­sant, autre eau. Au flanc du Saray­bur­nu — la pointe du Sérail, l’é­pe­ron où la pénin­sule his­to­rique s’a­vance entre Corne d’Or et Bos­phore —, le parc de Gül­hane occupe ce qui fut les jar­dins exté­rieurs du palais de Top­kapı. Gül­hane : la mai­son des roses. Les sul­tans y firent pous­ser des tulipes, y pro­me­nèrent leur ennui, y signèrent en 1839 l’é­dit qui devait moder­ni­ser l’Em­pire. Aujourd’­hui c’est un parc public, avec des pla­tanes énormes, des pelouses, des éco­liers en rangs.

Tout au bout du parc, en ter­rasses au-des­sus de la falaise, le Setüstü. Le nom signi­fie à peu près « au-des­sus du mur de sou­tè­ne­ment », et c’est exac­te­ment cela : des gra­dins de thé sus­pen­dus face au détroit, à l’en­droit pré­cis où la Corne d’Or, le Bos­phore et la Mar­ma­ra mêlent leurs eaux. On s’as­soit, et un ser­veur apporte un samo­var entier — le sema­ver, héri­tage russe des­cen­du de la mer Noire avec les migra­tions et les guerres — qu’il pose sur la table avec deux verres et une sou­coupe de sucre. Le samo­var ron­ronne dou­ce­ment. On se sert soi-même, autant de fois qu’on veut, en dosant le dem du réser­voir du haut avec l’eau chaude du bas. Le thé fort des débuts s’al­longe à mesure que l’a­près-midi passe, comme si la bois­son elle-même se détendait.

Devant, le spec­tacle ne s’in­ter­rompt jamais. Le Bos­phore est l’une des voies mari­times les plus char­gées du monde, et depuis le Setüstü on la contemple comme d’une loge : porte-conte­neurs des­cen­dant d’O­des­sa ou de Constanța, tan­kers remon­tant vers la mer Noire, vapur blancs zig­za­guant entre les rives, voi­liers, remor­queurs, mouettes. Chaque navire met de longues minutes à tra­ver­ser le champ de vision. On le prend à Üskü­dar, on le lâche vers Kadıköy. C’est un ciné­ma dont le film dure depuis vingt-six siècles — les trières grecques, les dro­mons byzan­tins, les galères otto­manes, les cui­ras­sés russes, tout est pas­sé par ce cou­loir d’eau, sous ce même épe­ron rocheux où Byzance fut fon­dée sur un oracle.

Le buveur de thé du Setüstü est assis sur la proue de l’his­toire, et il regarde pas­ser les bateaux. Il n’en tire aucune leçon. C’est peut-être la seule façon décente d’ha­bi­ter un lieu pareil.

Rive d’A­sie

Tra­ver­ser. C’est le verbe fon­da­men­tal d’Is­tan­bul, celui que la ville conjugue à toute heure. On prend le vapur à Eminönü ou à Beşik­taş, on paie son pas­sage d’un geste, on trouve une place sur le pont arrière, et pen­dant vingt minutes on change de conti­nent. Un ven­deur passe avec son pla­teau — thé, tou­jours, même ici, sur­tout ici, le verre tulipe calé dans son porte-verre de métal contre le vent du détroit. Boire un thé brû­lant au milieu du Bos­phore, entre deux conti­nents, dans le cri des mouettes qui suivent le bateau : les grandes expé­riences méta­phy­siques tiennent par­fois dans trente centilitres.

La rive asia­tique a gar­dé ce que l’eu­ro­péenne a cédé au com­merce : des vil­lages. Kuz­gun­cuk, Çen­gelköy, Kan­dilli — d’an­ciens bourgs de pêcheurs et de ver­gers que la ville a rejoints sans tout à fait les digé­rer. À Çen­gelköy, célèbre pour ses petits concombres et ses mai­sons de bois, le jar­din de thé s’ap­pelle Çına­raltı : sous le pla­tane. Le nom dit tout. Il y a le pla­tane, plu­sieurs fois cen­te­naire, énorme, pen­ché sur l’eau comme s’il buvait. Il y a, des­sous, quelques dizaines de tables ser­rées entre la mos­quée et le quai. Et il y a le Bos­phore à tou­cher, si près que les remous des car­gos viennent cla­quer contre la pierre sous les chaises.

On y vient tôt, le matin, quand la rive d’A­sie a le soleil dans le dos et que l’Eu­rope, en face, s’al­lume. Les habi­tués lisent le jour­nal. Le thé arrive par pla­teaux entiers. Sur l’eau, les pêcheurs relèvent leurs lignes entre deux pas­sages de fer­ry. Le pla­tane a vu les caïques à rames des sul­tans, les yalıs incen­diés et recons­truits, les ponts jetés d’une rive à l’autre en amont ; il abrite désor­mais des étu­diants qui pré­parent leurs exa­mens et des séries télé­vi­sées qui viennent y tour­ner leurs scènes de retrou­vailles. Les arbres des jar­dins de thé sont les seuls témoins que la ville n’ait jamais réus­si à faire taire — alors elle s’as­soit dessous.

Plus haut sur la même rive, la col­line de Çamlı­ca fut pen­dant des siècles la pro­me­nade des Stam­bou­liotes, chan­tée par les poètes du Divan, peinte par les orien­ta­listes : on y mon­tait en caïque puis à dos d’âne pour boire, déjà, quelque chose sous les pins en regar­dant la ville d’en face. Les jar­dins de thé y per­pé­tuent l’u­sage, agran­dis, muni­ci­pa­li­sés, enva­his le dimanche par les familles. La vue a chan­gé d’é­chelle — la méga­pole roule main­te­nant jus­qu’à l’ho­ri­zon dans toutes les direc­tions —, mais le geste est intact : mon­ter, s’as­seoir, regar­der, boire. Cer­taines villes se visitent. Istan­bul se contemple, de pré­fé­rence depuis l’autre rive, un verre à la main. Elle a d’ailleurs dis­po­sé ses col­lines pour cela, comme un théâtre dis­pose ses balcons.

L’ombre des hommes

Il faut dire un mot de ce que le jar­din de thé a rem­pla­cé, ou plu­tôt com­plé­té — car à Istan­bul rien ne rem­place jamais rien, tout s’empile.

Le kah­ve­hane, la mai­son de café otto­mane, fut pen­dant des siècles un monde exclu­si­ve­ment mas­cu­lin. On y jouait, on y fumait, on y par­lait poli­tique à voix basse ; les femmes n’y entraient pas. C’é­tait un ordre si ancien qu’il sem­blait natu­rel, comme semblent tou­jours natu­rels les ordres anciens. La Répu­blique, qui vou­lait refaire la socié­té de fond en comble, s’at­ta­qua aus­si à cela — et le jar­din de thé fut, sans qu’au­cun décret ne l’or­donne, l’un des ins­tru­ments dis­crets de ce remo­de­lage. Un café est un dedans, avec ses codes, ses habi­tués, son seuil dif­fi­cile à fran­chir. Un jar­din est un dehors : on s’y ins­talle en famille sans deman­der la per­mis­sion à per­sonne. Beau­coup de jar­dins affi­chèrent long­temps l’en­seigne aile çay bah­çe­si — jar­din de thé fami­lial —, deux mots qui signi­fiaient sim­ple­ment : ici, les femmes et les enfants sont chez eux.

Il serait naïf de croire la par­ti­tion abo­lie. Dans les quar­tiers, le kah­ve­hane des hommes sur­vit, avec ses joueurs de cartes et son télé­vi­seur ; et il faut regar­der qui, dans les jar­dins, porte les pla­teaux, encaisse, décide. Mais l’es­pace du thé, lui, s’est ouvert. Sous les pla­tanes de Çen­gelköy ou sur les pelouses d’E­mir­gan, la ville entière se côtoie dans un désordre que peu de lieux publics égalent : voi­lées et che­veux au vent, vieillards et nour­ris­sons, tou­ristes éga­rés et habi­tués de qua­rante ans. Le thé coûte si peu qu’il n’ex­clut per­sonne. C’est sa force poli­tique, jamais énon­cée : le jar­din de thé est l’un des der­niers lieux d’une méga­pole de seize mil­lions d’ha­bi­tants où la pré­sence ne s’a­chète pas, ou si peu. Un banc public avec service.

On pense aux cara­van­sé­rails d’A­na­to­lie, où le voya­geur avait droit, par fon­da­tion pieuse, à trois jours de gîte gra­tuit. La civi­li­sa­tion otto­mane avait le génie de l’hos­pi­ta­li­té ins­ti­tu­tion­nelle — fon­taines de rue, soupes popu­laires des kül­liye, pierres à offrandes. Le jar­din de thé en est l’hé­ri­tier laïc et payant, mais payant d’un prix qui est presque un sym­bole, comme l’o­bole qu’on verse pour que le don n’hu­mi­lie pas.

Petite éco­no­mie de l’immobilité

Le ser­vice, main­te­nant. Car le jar­din de thé est aus­si une machine, et une machine d’une effi­ca­ci­té redou­table sous ses airs nonchalants.

En cui­sine — sou­vent un simple kiosque —, le thé infuse en conti­nu selon la méthode du çay­danlık, la théière double : en bas, l’eau qui bout ; en haut, le concen­tré sombre qui mûrit dou­ce­ment à la vapeur de l’é­tage infé­rieur. Le ser­veur com­pose chaque verre à la demande — koyu, fon­cé, pour les uns ; açık, clair, pour les autres — en cou­pant le dem d’eau bouillante. Puis il part en tour­née, dix, douze, quinze verres pleins sur le pla­teau, entre les tables, les enfants, les chats, les racines de pla­tane, et il retrouve sans une hési­ta­tion qui a com­man­dé quoi, qui n’a pas payé, qui en est à son qua­trième. Les sou­coupes vides s’empilent par­fois en colonne sur la table : c’est la comp­ta­bi­li­té du lieu, cha­cun son ardoise de porcelaine.

Autour de ce noyau gra­vitent les métiers satel­lites. Le ven­deur de simit pose sa pile de cou­ronnes au sésame sur une table et fait sa tour­née. Le cireur de chaus­sures ins­talle sa boîte de lai­ton à l’en­trée. Le mar­chand de çekir­dek — les graines de tour­ne­sol qu’on gri­gnote par poi­gnées en jon­chant le sol d’é­cales — passe entre les chaises. Le pho­to­graphe ambu­lant a dis­pa­ru, rem­pla­cé par les télé­phones, mais le diseur de bonne aven­ture résiste par endroits, avec son lapin qui tire les horo­scopes. Et les chats, bien sûr, qui ne vendent rien, tiennent salon de table en table et se paient en mor­ceaux de gaufre au fromage.

Tout cela com­pose une éco­no­mie du presque-rien d’une rési­lience éton­nante. Le jar­din de thé ne connaît ni la mode ni la crise, ou les tra­verse en pliant à peine : quand tout aug­mente, le thé reste la der­nière sor­tie pos­sible, et les jar­dins se rem­plissent au rythme même où les res­tau­rants se vident. Les muni­ci­pa­li­tés l’ont com­pris de longue date, qui pos­sèdent ou concèdent beau­coup des plus beaux empla­ce­ments — som­mets de col­lines, pointes de quais, clai­rières de parcs. Dans une ville où chaque mètre car­ré de vue sur le Bos­phore vaut des for­tunes, les plus belles vues appar­tiennent, de fait, à ceux qui peuvent payer un verre de thé. C’est une ano­ma­lie magni­fique. Per­sonne ne songe à la cor­ri­ger, et tout le monde sait obs­cu­ré­ment qu’elle tient à un fil.

Une mesure du temps

Le turc pos­sède une uni­té de durée que les hor­lo­gers ignorent : bir çay içi­mi — le temps de boire un thé. On dit d’une dis­tance qu’elle est à un thé d’i­ci, d’une attente qu’elle dure­ra un thé, comme d’autres peuples comptent en ciga­rettes ou en cha­pe­lets. La mesure est floue et tout le monde la com­prend : une dizaine de minutes, un quart d’heure, le temps que le verre passe de brû­lant à tiède, car un thé refroi­di ne se boit pas, il se remplace.

Cette uni­té dit quelque chose de pro­fond sur le pays. Le thé n’y est pas une pause dans le temps ; il est le temps lui-même, décou­pé en seg­ments ami­caux. Aucune tran­sac­tion, aucune visite, aucune attente admi­nis­tra­tive ne com­mence sans qu’un verre appa­raisse. Le tapis­sier en offre un avant de par­ler prix. Le coif­feur en offre un pen­dant la coupe. Le gara­giste en fait des­cendre deux du café voi­sin par un gamin, pla­teau balan­cé au bout du bras, pen­dant qu’on regarde ensemble le moteur. Refu­ser est pos­sible mais légè­re­ment triste, comme de refu­ser qu’on vous tienne la porte. Le verre de thé est la plus petite uni­té d’hos­pi­ta­li­té en cir­cu­la­tion, la mon­naie de la rela­tion humaine — et le jar­din de thé, dans cette éco­no­mie, fait office de banque centrale.

Il fau­drait décrire aus­si le sucre, qui a ses écoles. La plu­part laissent fondre un ou deux mor­ceaux en tour­nant lon­gue­ment — d’où le tin­te­ment per­pé­tuel, cette pluie de clo­chettes qui est le fond sonore de toute assem­blée turque. Mais vers l’est du pays, à Erzu­rum, on pra­tique le kıt­la­ma : le sucre calé entre les dents, dur, et le thé bu au tra­vers, chaque gor­gée limant peu à peu le mor­ceau. Manière d’a­vare, disent les uns, héri­tage des hivers où le sucre était rare ; manière de sage, disent les autres, car le sucre ain­si dure autant que la conver­sa­tion. Dans les jar­dins d’Is­tan­bul, ville de toutes les pro­vinces, on peut obser­ver les deux, et à la façon dont un homme sucre son thé devi­ner par­fois d’où sa famille est venue, il y a une ou deux géné­ra­tions, quand la ville a décuplé.

Emir­gan, les tulipes

Au prin­temps, il faut remon­ter le Bos­phore jus­qu’à Emir­gan. L’an­cien bois d’un favo­ri du sul­tan y est deve­nu l’un des grands parcs de la ville, val­lon­né, plan­té de pins para­sols et de cyprès, semé de trois pavillons de plai­sance otto­mans — le jaune, le rose, le blanc — res­tau­rés en salons de thé. En avril, les par­terres y explosent : c’est ici que se tient le fes­ti­val des tulipes, des cen­taines de mil­liers de bulbes en vagues rouges et jaunes sous les arbres.

La tulipe rentre alors chez elle, en quelque sorte. La fleur est d’A­sie cen­trale et d’A­na­to­lie ; les Otto­mans l’ont éle­vée au rang d’ob­ses­sion bien avant que la Hol­lande ne s’en rende malade, et le XVIIIe siècle stam­bou­liote garde dans les livres le nom d’Ère des tulipes — paren­thèse de fêtes, de poèmes et de jar­dins entre deux guerres, quand la cour fai­sait pro­me­ner des tor­tues por­tant des bou­gies sur le dos entre les mas­sifs, le soir, pour éclai­rer les corolles par en des­sous. L’é­poque finit mal, comme finissent les paren­thèses. Mais la fleur est res­tée dans le verre : la sil­houette de l’ince bel­li est la sienne, si bien que chaque buveur de thé du pays tient une tulipe de cris­tal entre le pouce et l’in­dex, plu­sieurs fois par jour, sans y penser.

Les familles s’ins­tallent sur les pelouses d’E­mir­gan avec le samo­var — beau­coup apportent le leur, et le parc tolère ce pique-nique du thé comme une cou­tume au-des­sus des règle­ments. La fumée des braises monte droit entre les pins. En contre­bas, le Bos­phore char­rie ses car­gos entre deux for­te­resses. On est assis dans un tableau que les peintres de la cour auraient recon­nu trait pour trait, à ceci près que la bois­son a chan­gé et que plus per­sonne ne s’en souvient.

Les îles

Il existe une variante insu­laire du jar­din de thé, et elle vaut la tra­ver­sée. Au large de la rive d’A­sie, dans la Mar­ma­ra, les îles aux Princes alignent leurs neuf som­mets boi­sés — lieux d’exil des princes byzan­tins tom­bés en dis­grâce, puis vil­lé­gia­ture des mino­ri­tés de la ville, grecques, armé­niennes, juives, dont les grandes mai­sons de bois à den­telles dorment encore sous les pins. Long­temps, aucune voi­ture n’y fut admise ; les calèches ont cédé la place voi­là peu à de petites navettes élec­triques, et l’île prin­ci­pale, Büyü­ka­da, garde ce silence par­ti­cu­lier des lieux où le moteur n’a jamais fait loi.

Le vapur des îles est déjà, en soi, un jar­din de thé flot­tant. Une heure et demie de tra­ver­sée depuis la ville, escale après escale, et le ven­deur du bord fait des rota­tions conti­nues, le pla­teau char­gé, hur­lant çay par-des­sus le vent. Les habi­tués prennent le thé avec un simit, jettent le sésame aux mouettes qui suivent le bateau en for­ma­tion ser­rée, attra­pant les mor­ceaux en plein vol avec une pré­ci­sion de gar­dien de but. Arri­vé à Büyü­ka­da, on grimpe — tout y grimpe — vers les pinèdes du haut de l’île, et là, dans des clai­rières amé­na­gées de trois fois rien, des jar­dins servent le thé aux mar­cheurs, face à la mer vide, dos à la ville qu’on devine à peine dans la brume, très loin, comme un mal­en­ten­du dissipé.

C’est le même verre, le même thé, le même tin­te­ment qu’à Eminönü. Mais la fonc­tion s’est inver­sée. En ville, le jar­din de thé est un poste d’ob­ser­va­tion : on s’y assoit pour regar­der Istan­bul vivre. Sur les îles, c’est un poste d’ou­bli : on s’y assoit pour véri­fier que la ville peut dis­pa­raître, qu’il suf­fit d’une heure de mer et d’un rideau de pins. Les Byzan­tins exi­laient ici leurs princes aveu­glés ; les Stam­bou­liotes s’y exilent eux-mêmes, une jour­née, volon­tai­re­ment, et rentrent gué­ris par le der­nier bateau. Le thé des îles a un léger goût de sel et de résine. C’est peut-être une illu­sion. Les meilleures choses des îles le sont.

Moda, la relève

On pour­rait croire l’ins­ti­tu­tion mena­cée par son contraire. Depuis une quin­zaine d’an­nées, Istan­bul s’est cou­verte de cafés de troi­sième vague — comp­toirs de bois clair, machines ita­liennes, baris­tas tatoués, flat white à des prix qui feraient s’é­tran­gler un habi­tué de Çen­gelköy. Kadıköy, sur la rive d’A­sie, en est l’é­pi­centre : le vieux quar­tier grec et armé­nien deve­nu le Brook­lyn local, avec ses fresques murales, ses dis­quaires, ses librai­ries de traductions.

Or il suf­fit de des­cendre de Kadıköy vers Moda, jus­qu’à la pointe où le quar­tier s’a­vance dans la Mar­ma­ra, pour voir la véri­té : le jar­din de thé n’a pas cédé un mètre. Sur les pelouses en pente au-des­sus de la mer, la jeu­nesse qui siro­tait un espres­so à quatre coins de rue de là s’as­soit par grappes dans l’herbe, et ce qui cir­cule entre les groupes, por­té par des ser­veurs qui arpentent le parc entier, c’est le même verre tulipe que par­tout, le même thé rouge sombre, les mêmes sou­coupes empi­lées en guise d’ad­di­tion. Le café de spé­cia­li­té a conquis les inté­rieurs ; le dehors reste au çay. Il y a une rai­son simple à cela : on ne s’at­tarde pas trois heures sur un espres­so, et le cor­ta­do sup­porte mal le pla­teau balan­cé à bout de bras entre les corps allon­gés. Le thé, lui, est fait pour durer, pour cir­cu­ler, pour être recom­man­dé dix fois. La bois­son avait trou­vé son espace ; l’es­pace défend sa boisson.

Les étu­diants de Moda regardent la Mar­ma­ra comme leurs arrière-grands-parents regar­daient la Corne d’Or — en lui tour­nant à moi­tié le dos, occu­pés d’eux-mêmes, la mer en fond sonore. Les îles aux Princes flottent au large dans la brume de cha­leur. Quel­qu’un a appor­té une gui­tare. Les chats patrouillent. À la nuit tom­bée, des cen­taines de points orange s’al­lument dans l’herbe : les verres, encore, relayés de main en main. Aucun règle­ment n’a déci­dé cela, aucune tra­di­tion ne l’im­pose. Chaque géné­ra­tion réin­vente le jar­din de thé en croyant sim­ple­ment s’as­seoir dehors avec les siens, et c’est ain­si que les ins­ti­tu­tions sur­vivent : non parce qu’on les pro­tège, mais parce qu’on les refait sans le savoir.

Car­net

Choses vues, en vrac, au fond des soucoupes.

À Üskü­dar, face à la tour de Léandre, un jar­din muni­ci­pal sert le thé jus­qu’à minuit pas­sé pen­dant le rama­dan. Les familles arrivent après la rup­ture du jeûne, par tri­bus entières, avec les pous­settes et les grands-mères. À une heure du matin, des enfants de cinq ans courent encore entre les tables et per­sonne ne trouve rien à y redire. La ville entière a chan­gé de fuseau horaire pour un mois, et les jar­dins ont sui­vi, sans une annonce, sans un panneau.

Un ser­veur de Gül­hane, inter­ro­gé sur le nombre de verres qu’il porte par jour : il ne sait pas, il n’a jamais comp­té. Il montre l’in­té­rieur de son avant-bras droit, plus épais que le gauche. Voi­là le compte.

Sur les quais de Karaköy, un pêcheur a posé son verre de thé sur la ram­barde, contre le mou­li­net. Entre deux touches, il le vide à petites gor­gées en sur­veillant le fil. Un gamin du café d’à côté vient le lui rem­pla­cer sans un mot, emporte le vide, laisse le plein. Cela dure depuis le matin, réglé comme une marée.

Au mar­ché aux livres de Beyazıt, sous les gly­cines, les bou­qui­nistes se font por­ter le thé de la cour voi­sine. Les verres attendent sur les piles de livres otto­mans que per­sonne n’ouvre plus, lais­sant sur les cou­ver­tures des cernes bruns et par­fai­te­ment ronds, comme des cachets de cire.

Une dame très âgée, seule au Çına­raltı, un matin de semaine. Deux verres sur sa table, un devant elle, un en face, devant la chaise vide. Le ser­veur rem­place les deux quand ils refroi­dissent. On ne demande pas.

Graf­fi­ti au feutre sur une table de Moda, en anglais approxi­ma­tif : time is not money here. En des­sous, une autre main a cor­ri­gé, en turc : le temps n’est rien du tout ici. C’est plus juste, et plus dif­fi­cile à traduire.

L’hi­ver

On croit le jar­din de thé sai­son­nier. C’est mal le connaître.

Vers novembre, quand le lodos — le vent du sud, tiède et fou, qui donne la migraine et démonte la mer — cède au poy­raz du nord-est, les jar­dins opèrent leur mue. Les chaises se res­serrent sous les auvents. Des bâches des­cendent entre les arbres, des bra­se­ros s’al­lument, et le thé conti­nue, fumant deux fois — de sa propre vapeur et de l’ha­leine des buveurs. Les irré­duc­tibles res­tent dehors, col rele­vé, les mains en étau autour du verre qui devient alors ce qu’il a tou­jours été aus­si : un petit poêle por­ta­tif, un radia­teur indi­vi­duel de trente cen­ti­litres. La neige, cer­tains hivers, tient quelques jours sur Istan­bul. Les pho­to­graphes courent aux jar­dins de thé : un pla­tane blanc, des toits blancs dégrin­go­lant vers l’eau grise, et au pre­mier plan, sur la table, le verre rouge sombre, seule cou­leur chaude du monde. Le cli­ché est inévi­table et per­sonne ne s’en lasse.

L’hi­ver révèle la vraie nature du lieu : le jar­din de thé n’a jamais été une affaire de beau temps. C’est une affaire de posi­tion — être dehors, ensemble, face à quelque chose de plus grand que soi. Le confort y est acces­soire. On retrouve là une vieille science des villes d’O­rient, celle qui pla­çait les iwans face au nord et les kiosques au-des­sus de l’eau : l’art d’ins­tal­ler le corps humain à l’ar­ti­cu­la­tion exacte du bâti et du ciel. Le jar­din de thé stam­bou­liote est le der­nier des­cen­dant popu­laire de cette lignée — le kiosque du sul­tan démo­cra­ti­sé, mul­ti­plié par mille, à quelques lires le fauteuil.

Rize, l’ar­rière-pays

Une der­nière tra­ver­sée, men­tale celle-là. Chaque verre bu sous les pla­tanes vient de quelque part, et ce quelque part a un nom : Rize, à mille kilo­mètres à l’est, sur la mer Noire.

Il pleut à Rize plus que par­tout ailleurs en Tur­quie. Les nuages venus de la mer butent sur les monts Pon­tiques et se vident sur qua­rante kilo­mètres de pentes ; c’est ce mur d’eau que les agro­nomes des années 1920 ont su lire comme une pro­messe. Aujourd’­hui, les col­lines y sont pei­gnées de théiers jus­qu’à mi-hau­teur, un mou­ton­ne­ment vert vif que trouent les toits de tôle des hameaux. La cueillette s’y fait encore lar­ge­ment à la main — aux ciseaux, plus exac­te­ment, une cisaille à réser­voir de toile que manient sur­tout des femmes, san­glées dans la pente, la hotte au dos. Trois récoltes par an, de mai à octobre. Les feuilles des­cendent aux usines de la côte, flé­tris­sage, rou­lage, oxy­da­tion, séchage, et le thé noir remonte vers l’ouest par camions entiers, vers les théières doubles de seize mil­lions de Stambouliotes.

Il y a une jus­tice dis­crète dans cette géo­gra­phie. La région la plus plu­vieuse du pays four­nit de quoi peu­pler ses après-midi les plus enso­leillés ; les brumes de la mer Noire financent le far­niente du Bos­phore. Et il y a, dans l’his­toire de ce thé, une leçon que les jar­dins d’Is­tan­bul mur­murent à qui veut l’en­tendre : les tra­di­tions ne des­cendent pas tou­jours du fond des âges. Par­fois elles naissent d’une défaite, d’une pénu­rie, d’un rap­port d’a­gro­nome — et il suf­fit d’un demi-siècle pour qu’elles semblent éter­nelles, parce qu’elles ont trou­vé les gestes justes, le verre juste, l’ombre juste. L’au­then­ti­ci­té n’est pas une affaire de durée. C’est une affaire d’ajustement.

Le soir

Reve­nir au Setüstü, ou à n’im­porte quel bord d’eau, pour l’heure où tout se paie.

Le soir, à Istan­bul, vient de l’est et s’ins­talle à l’ouest. La rive d’A­sie s’é­teint dou­ce­ment dans son propre contre-jour tan­dis que l’Eu­rope, en face, prend feu : les vitres de Beyoğ­lu ren­voient le cou­chant, les mos­quées de la vieille ville se découpent en noir sur l’o­range, et les mina­rets s’al­lument un à un. Les mouettes remontent vers les dômes. Les vapur croisent leurs sillages, bon­dés, phares avant trem­blant sur l’eau qui fonce.

Dans le jar­din, per­sonne ne part. C’est l’heure pleine, au contraire — les tables se rem­plissent de ceux qui sortent du tra­vail, les ser­veurs pressent le pas, les pla­teaux volent. Le tin­te­ment des cuillères redouble, l’ap­pel du muez­zin passe par-des­sus, se répond d’une rive à l’autre avec ce léger déca­lage qui fait chan­ter la ville en canon. Puis les voix retombent, les conver­sa­tions reprennent, plus basses. Le thé fonce dans les verres à mesure que le ciel fonce sur la ville.

Il fau­dra bien se lever, rendre la chaise, redes­cendre vers les quais. Mais pas tout de suite. Le ser­veur passe, inter­roge d’un sour­cil. On dit oui, un der­nier — et ce mot, à Istan­bul, n’en­gage à rien. Le verre arrive, brû­lant, cou­leur de sang de lièvre, avec ses deux sucres sur la sou­coupe. Sur le Bos­phore, un car­go énorme et lent glisse vers la mer Noire, tous feux allu­més, char­gé d’on ne sait quoi pour on ne sait où.

On le suit des yeux. On tourne la cuillère. Quelque part sous les pla­tanes, dans le noir qui vient, une autre cuillère répond.

Read more
Les stèles du tophet de Carthage

Les stèles du tophet de Carthage

Car­thage

Les stèles du tophet 

Les stèles du tophet de Car­thage : ce que l’ar­chéo­lo­gie dis­pute encore aux textes romains

 

Salamm­bô, un après-midi de vent

On arrive au tophet par un quar­tier qui ne pré­vient de rien. Salamm­bô est une ban­lieue de Tunis comme il y en a par­tout sur cette côte : des vil­las basses aux volets déco­lo­rés, des bou­gain­vil­lées qui débordent des murets, la ligne du TGM qui file vers La Mar­sa avec un bruit de fer­raille patiente, et l’o­deur du sel qui monte dès qu’on tourne le dos à la rue. Rien n’an­nonce que l’on marche vers l’un des lieux les plus dis­pu­tés de l’ar­chéo­lo­gie médi­ter­ra­néenne. Un pan­neau, une grille, un gar­dien qui som­nole sous un euca­lyp­tus et vous laisse entrer d’un geste de la main, comme on auto­rise un voi­sin à tra­ver­ser une cour.

Le nom du quar­tier vient d’un roman. En 1862, Flau­bert publiait Salamm­bô, cette machine somp­tueuse et cruelle où il avait entas­sé, à force de lec­tures et d’i­ma­gi­na­tion, tout ce que le XIXe siècle croyait savoir de Car­thage : la fille d’Ha­mil­car, le man­teau sacré de Tanit, les mer­ce­naires révol­tés, et sur­tout ce cha­pitre où les Car­tha­gi­nois, la ville assié­gée, jettent leurs enfants dans les bras rou­gis d’une sta­tue de Moloch pen­dant que les tam­bours couvrent les cris. On a don­né à la ban­lieue le nom de l’hé­roïne de fic­tion, et il se trouve — coïn­ci­dence qui ferait sou­rire n’im­porte quel ama­teur d’i­ro­nie — que la fic­tion avait plan­té son décor à quelques cen­taines de mètres de l’en­droit où l’on a réel­le­ment retrou­vé, soixante ans plus tard, des mil­liers d’urnes conte­nant des osse­ments d’en­fants brû­lés. La lit­té­ra­ture avait mis le doigt sur la plaie avant que la pioche ne la mette au jour. C’est le genre de super­po­si­tion qui donne le ver­tige et qu’il vaut mieux gar­der à l’œil, car elle piège : on des­cend dans le tophet la tête déjà pleine de Flau­bert, et Flau­bert lisait Dio­dore de Sicile, et Dio­dore écri­vait pour un public grec deux siècles et demi après les faits. On croit voir des pierres ; on regarde en réa­li­té à tra­vers une pile de récits empi­lés les uns sur les autres.

L’en­clos, lui, est en contre­bas. On y des­cend par quelques marches, et c’est déjà une pre­mière sur­prise : le lieu du sacré, ici, n’est pas dres­sé vers le ciel comme un temple, il s’en­fonce. On passe sous le niveau de la rue et l’on se retrouve dans une cuvette héris­sée de stèles, cer­taines plan­tées, d’autres cou­chées, quelques-unes redres­sées par les archéo­logues, entre des cyprès et des touffes d’herbe sèche. La mer est tout près, on l’en­tend sans la voir. Le vent fait un bruit conti­nu dans les aiguilles des cyprès. Il y a des chats. Il y a, l’a­près-midi, une lumière blanche et dure qui rebon­dit sur le cal­caire et vous force à plis­ser les yeux.

La pre­mière impres­sion, il faut la dire, est celle d’une étrange bana­li­té. On avait redou­té un lieu de ter­reur, on trouve un jar­din de pierres tièdes. Les stèles ne dépassent guère la taille d’un homme, sou­vent bien moins ; cer­taines tiennent dans deux mains. Elles portent des sym­boles gra­vés au trait mal­adroit — un crois­sant sur­mon­té d’un disque, un cadu­cée, une main levée, et sur­tout ce signe étrange qu’on a pris l’ha­bi­tude d’ap­pe­ler le « signe de Tanit » : un tri­angle ou un tra­pèze, une barre hori­zon­tale posée des­sus comme des bras écar­tés, et par-des­sus un cercle, une sorte de bon­homme géo­mé­trique réduit à trois traits. On peut y voir une déesse sché­ma­ti­sée, une figure d’o­rant, un autel sur­mon­té d’un disque solaire ; les spé­cia­listes n’ont jamais tran­ché. Ce qui frappe, c’est la répé­ti­tion. Des cen­taines de fois le même signe, la même for­mule, la même main gauche qui a tenu le ciseau et gra­vé, pour un enfant, quelques lettres puniques dans une pierre bon marché.

C’est ce contraste que l’on rap­porte de Salamm­bô, avant même de savoir quoi en pen­ser : la dou­ceur du lieu et l’é­nor­mi­té de ce qu’il pour­rait signi­fier. On vou­drait que l’hor­reur ait une odeur, un froid, une aura. Elle n’en a pas. Elle a la forme d’un pré caillou­teux au bord de la mer, où des chats se chauffent au soleil sur des tombes d’enfants.

Ce que contient réel­le­ment l’enclos

Avant de lais­ser par­ler les Romains et de les lais­ser se dis­pu­ter avec les archéo­logues, il faut décrire hon­nê­te­ment le conte­nu du lieu, car tout le débat tourne autour de ces objets-là.

Le tophet de Car­thage n’est pas une décou­verte ponc­tuelle mais un gise­ment immense, exploi­té par couches suc­ces­sives pen­dant près de six siècles, du VIIIe siècle avant notre ère jus­qu’à la des­truc­tion de la ville par Rome en 146. On a esti­mé qu’il pou­vait conte­nir, dans son inté­gra­li­té, des dizaines de mil­liers d’urnes. Les fouilles menées depuis les années 1920 en ont exhu­mé une part seule­ment : on parle cou­ram­ment de plus de vingt mille urnes docu­men­tées et de plu­sieurs mil­liers de stèles. Ce ne sont pas des chiffres qu’on sai­sit vrai­ment. Vingt mille urnes, c’est une popu­la­tion entière, une petite ville de morts minuscules.

Chaque urne — un vase de terre cuite, par­fois gros­sier, par­fois soi­gné — contient des osse­ments cal­ci­nés. Le plus sou­vent ce sont des restes d’en­fants très jeunes : nou­veau-nés, nour­ris­sons de quelques semaines, par­fois des fœtus. Par­fois ce sont des restes d’a­ni­maux : agneaux, che­vreaux, plus rare­ment des oiseaux. Par­fois enfant et ani­mal sont mêlés dans la même urne. Ces vases étaient enfouis dans le sol de l’en­clos, et beau­coup — pas tous — étaient signa­lés en sur­face par une stèle.

Les stèles, jus­te­ment, ont évo­lué avec les siècles, et cette évo­lu­tion sert de calen­drier. Law­rence Sta­ger, qui a diri­gé les fouilles amé­ri­caines dans les années 1970, a dis­tin­gué trois grandes phases stra­ti­gra­phiques qu’il a nom­mées Tanit I, II et III. Dans les couches les plus anciennes, les monu­ments sont sobres : de simples pierres dres­sées, des cippes, par­fois de petites cha­pelles minia­tures abri­tant un bétyle, cette pierre brute qui figure la divi­ni­té sans la repré­sen­ter. Puis, avec le temps, appa­raissent les stèles gra­vées, les sym­boles, et enfin les ins­crip­tions dédi­ca­toires, de plus en plus nom­breuses et bavardes à mesure qu’on approche de l’é­poque romaine.

Les ins­crip­tions, quand il y en a, disent presque tou­jours la même chose, dans une for­mule si sté­réo­ty­pée qu’on finit par la connaître par cœur. Tra­duite du punique, elle donne à peu près : « À la Dame Tanit Face de Baal, et au Sei­gneur Baal Ham­mon, ce qu’a voué Untel, fils d’Un­tel, parce qu’il a enten­du sa voix, qu’il le bénisse. » Deux divi­ni­tés, donc, qui dominent l’en­clos. Baal Ham­mon, le vieux dieu, le maître, que les Romains iden­ti­fie­ront plus tard à leur Saturne. Et Tanit, « Face de Baal », parèdre deve­nue au fil des siècles la grande figure fémi­nine de Car­thage, celle dont le signe se répète par­tout. La for­mule dit un vœu, une tran­sac­tion : quel­qu’un a pro­mis quelque chose à un dieu, le dieu a « enten­du sa voix », et l’on demande en retour la béné­dic­tion. Rete­nez ce voca­bu­laire du vœu et de l’é­change ; il sera au cœur de la dispute.

Un der­nier mot sur le mot lui-même. « Tophet » n’est pas car­tha­gi­nois. Les Puniques n’ont jamais appe­lé ce lieu ain­si ; ils disaient sans doute sim­ple­ment le sanc­tuaire, ou l’en­clos consa­cré. Le terme est emprun­té à la Bible hébraïque, où le Topheth désigne un lieu de la val­lée de Hin­nom, aux portes de Jéru­sa­lem, que les pro­phètes mau­dissent parce qu’on y aurait fait pas­ser des enfants par le feu en l’hon­neur de Moloch. Ce sont les archéo­logues du début du XXe siècle qui, frap­pés par la res­sem­blance, ont pla­qué le nom biblique sur le site car­tha­gi­nois. Le geste est lourd de consé­quences : il a pré­ju­gé de la nature du lieu avant même qu’on ait exa­mi­né les os. Appe­ler cet endroit un « tophet », c’é­tait déjà, d’une cer­taine façon, l’accuser.

Les auteurs anciens et la sta­tue de bronze

Pas­sons aux textes, puisque c’est contre eux que l’ar­chéo­lo­gie va bien­tôt plaider.

Le récit le plus célèbre, le plus cité, le plus repris de Flau­bert à nos manuels, vient de Dio­dore de Sicile, his­to­rien grec du Ier siècle avant notre ère. Racon­tant le siège de Car­thage par Aga­thocle de Syra­cuse, vers 310, il décrit la panique des Car­tha­gi­nois voyant l’ar­mée enne­mie cam­per sous leurs murs. Per­sua­dés d’a­voir offen­sé leurs dieux — notam­ment en ayant pris l’ha­bi­tude de sacri­fier, à la place de leurs propres enfants, des enfants ache­tés ou de basse extrac­tion —, les notables décident de répa­rer le man­que­ment en offrant, d’un coup, deux cents fils des meilleures familles ; et l’é­mu­la­tion aidant, on en aurait immo­lé trois cents de plus. Dio­dore décrit alors le dis­po­si­tif : une sta­tue de bronze du dieu, les bras ten­dus, mains ouvertes et incli­nées vers le sol, sous les­quelles s’ou­vrait une fosse enflam­mée ; on posait l’en­fant sur les mains incli­nées, il glis­sait, et tom­bait dans le feu. Il ajoute que les proches avaient inter­dic­tion de pleurer.

L’i­mage est inou­bliable, et c’est bien là le pro­blème : elle est faite pour l’être. Dio­dore ne l’a pas inven­tée, il la tient d’au­teurs plus anciens, notam­ment de Cli­tarque, dont un com­men­ta­teur de Pla­ton a conser­vé une para­phrase encore plus hor­rible : l’en­fant, sai­si par la flamme, semble rire, ses membres se contractent, la bouche se tord en une gri­mace — et c’est là, dit ce texte, l’o­ri­gine du « rire sar­do­nique », ce ric­tus des mou­rants. On voit le tra­vail de la légende à l’œuvre : une pra­tique reli­gieuse réelle ou sup­po­sée se cris­tal­lise autour d’une éty­mo­lo­gie pit­to­resque et d’un détail atroce qui se trans­met, se polit, s’am­pli­fie de main en main.

Plu­tarque, au tour­nant du Ier et du IIe siècle de notre ère, ajoute sa touche dans un trai­té sur la super­sti­tion : il décrit les mères pré­sentes au sacri­fice, immo­biles, se rete­nant de gémir, car une larme aurait annu­lé l’of­frande et il fal­lait payer l’a­mende ; et tout autour, les flûtes et les tam­bours dont le vacarme cou­vrait les cris pour qu’ils ne par­viennent pas aux oreilles de la foule. Le détail des ins­tru­ments qui couvrent les cris est de ceux qui font froid dans le dos parce qu’ils sonnent vrai — mais c’est aus­si exac­te­ment le genre de détail qu’un rhé­teur ajoute pour rendre une scène insoutenable.

Et puis il y a Ter­tul­lien, qui n’est pas grec mais car­tha­gi­nois, chré­tien, écri­vant vers 200 de notre ère dans sa ville même. Dans son Apo­lo­gé­tique, plai­doyer enflam­mé en faveur des chré­tiens per­sé­cu­tés, il retourne l’ac­cu­sa­tion de bar­ba­rie contre les païens d’A­frique : c’est vous, dit-il en sub­stance à ses juges, qui avez sacri­fié publi­que­ment des enfants à Saturne jus­qu’au pro­con­su­lat de Tibère, lequel fit cru­ci­fier les prêtres sur les arbres de leur propre sanc­tuaire ; et vous conti­nuez de le faire en secret. Le témoi­gnage a un poids par­ti­cu­lier parce qu’il vient de l’in­té­rieur, d’un homme du lieu, pas d’un enne­mi loin­tain. Mais il faut le lire pour ce qu’il est : une pièce de polé­mique, écrite par un conver­ti qui a tout inté­rêt à noir­cir le paga­nisme dont il vient de sortir.

Voi­là le dos­sier lit­té­raire. Il est spec­ta­cu­laire et il est una­nime : Grecs et Romains, sur cinq ou six siècles, s’ac­cordent à dire que les Car­tha­gi­nois brû­laient leurs enfants pour leurs dieux. Mais il par­tage un défaut congé­ni­tal dont il faut prendre la mesure. Ce sont, à une excep­tion près, des voix d’en­ne­mis ou d’ad­ver­saires. Rome a rasé Car­thage, l’a mau­dite, a répan­du du sel sur ses ruines dans la légende sinon dans les faits, et avait tout inté­rêt à peindre sa rivale comme un peuple de tueurs d’en­fants — Car­tha­go delen­da est se nour­rit aus­si d’hor­reur morale. Les Grecs de Sicile étaient en guerre chro­nique contre les Puniques. Et Flau­bert, vingt siècles plus tard, a héri­té de tout cela sans dis­tance cri­tique, ajou­tant à Moloch le pres­tige du roman moderne. Quand on des­cend à Salamm­bô la tête pleine de ces récits, on des­cend avec une accu­sa­tion déjà ins­truite. La ques­tion que l’ar­chéo­lo­gie va poser, à par­tir du XXe siècle, est simple et redou­table : et si tout cela n’é­tait qu’une calom­nie de vainqueurs ?

Le grand doute : et si ce n’é­tait qu’un cimetière ?

Dans la seconde moi­tié du XXe siècle, une géné­ra­tion de cher­cheurs a entre­pris de démon­ter métho­di­que­ment l’ac­cu­sa­tion. Le mou­ve­ment est venu sur­tout d’I­ta­lie et de Tuni­sie — les deux pays où se trouvent la plu­part de ces sanc­tuaires —, por­té notam­ment par Saba­ti­no Mos­ca­ti et son élève Ser­gio Ribi­chi­ni, figures de l’é­cole ita­lienne de phénicien-punique.

Leur thèse tenait en une phrase : le tophet n’é­tait pas un lieu de sacri­fice mais un cime­tière par­ti­cu­lier, réser­vé aux enfants morts trop tôt. Dans l’An­ti­qui­té, la mor­ta­li­té infan­tile était effroyable : un quart, par­fois un tiers des nou­veau-nés ne pas­saient pas la pre­mière année. Ces enfants morts avant d’a­voir vécu, morts sans avoir reçu leur place dans la com­mu­nau­té, ne pou­vaient être enter­rés dans les nécro­poles ordi­naires réser­vées aux adultes et aux plus grands. On leur aurait donc consa­cré un espace à part, sous la pro­tec­tion de Baal Ham­mon et de Tanit, où on les inci­né­rait et les confiait aux dieux. Les stèles ne seraient pas des reçus de sacri­fice mais des ex-voto de deuil, des prières adres­sées au ciel par des parents éplo­rés. Les ani­maux retrou­vés dans les urnes ne seraient pas des vic­times de sub­sti­tu­tion mais des offrandes funé­raires accom­pa­gnant l’en­fant. Bref : pas de bûcher sinistre, pas de sta­tue de bronze, pas de mères aux larmes répri­mées — seule­ment le cha­grin uni­ver­sel de parents qui enterrent leurs bébés, et que des enne­mis mal inten­tion­nés ont trans­for­mé en monstres.

Cette relec­ture avait pour elle plu­sieurs forces. D’a­bord elle ren­dait jus­tice à un peuple qu’on n’en­ten­dait jamais par­ler en son nom, condam­né à n’exis­ter que dans le miroir défor­mant de ses adver­saires. Ensuite elle col­lait à l’air du temps : dans les décen­nies de la déco­lo­ni­sa­tion, l’i­dée que l’i­mage du « Car­tha­gi­nois sacri­fi­ca­teur » était une construc­tion colo­niale et orien­ta­liste avait une évi­dente réso­nance poli­tique. Réha­bi­li­ter Car­thage, c’é­tait refu­ser la cari­ca­ture du bar­bare orien­tal fabri­quée par l’Oc­ci­dent conqué­rant. Le débat scien­ti­fique s’est char­gé, comme sou­vent, d’en­jeux qui le dépassaient.

Il s’ap­puyait aus­si sur une révo­lu­tion phi­lo­lo­gique plus ancienne et plus dis­crète, mais déci­sive. En 1935, l’o­rien­ta­liste Otto Eiss­feldt avait sou­te­nu que le fameux « Moloch » de la Bible n’é­tait peut-être pas du tout le nom d’un dieu. En punique, on trouve le terme mlk — molk — asso­cié à ces offrandes. Eiss­feldt pro­po­sa d’y voir non pas une divi­ni­té dévo­reuse d’en­fants, mais un terme tech­nique dési­gnant un type de sacri­fice, une caté­go­rie d’of­frande. Autre­ment dit, quand les textes hébraïques dénoncent ceux qui « font pas­ser leurs enfants pour Moloch », il fau­drait peut-être lire : « en offrande de type molk ». Le dépla­ce­ment est ver­ti­gi­neux : il fait dis­pa­raître le dieu-idole au visage de tau­reau que l’i­ma­gi­naire occi­den­tal avait dres­sé, et le rem­place par un voca­bu­laire rituel, sec, admi­nis­tra­tif. Moloch cesse d’être un ogre pour deve­nir une rubrique comp­table. Cette hypo­thèse, lar­ge­ment admise aujourd’­hui pour l’é­ty­mo­lo­gie, a nour­ri le camp scep­tique : si « Moloch » n’a jamais exis­té comme dieu, peut-être le sacri­fice qu’on lui prê­tait n’a-t-il jamais exis­té non plus.

Pen­dant une géné­ra­tion, cette lec­ture apai­sée a domi­né une bonne par­tie de la recherche. On ensei­gnait volon­tiers, dans les années 1980 et 1990, que le sacri­fice d’en­fants car­tha­gi­nois rele­vait sur­tout du fan­tasme antique et de la pro­pa­gande romaine, et que le tophet était, tris­te­ment mais bana­le­ment, le champ de repos des tout-petits. C’é­tait une belle his­toire, humaine, répa­ra­trice. Res­tait à la confron­ter aux os eux-mêmes.

La bataille des os

C’est ici que le débat quitte les biblio­thèques pour les labo­ra­toires, et qu’il devient, il faut le dire, d’une tech­ni­ci­té redou­table, où la véri­té se joue à quelques semaines près dans l’âge d’un nour­ris­son mort il y a deux mille cinq cents ans.

En 2010, une équipe conduite par l’an­thro­po­logue Jef­frey Schwartz, de l’u­ni­ver­si­té de Pitts­burgh, avec Frank Hough­ton, Rober­to Mac­chia­rel­li et Luca Bon­dio­li, publia dans la revue PLoS ONE une étude qui fit grand bruit. Ils avaient exa­mi­né les restes cal­ci­nés conte­nus dans plu­sieurs cen­taines d’urnes de Car­thage — autour de trois cent qua­rante — pour en déter­mi­ner l’âge au décès à par­tir de mar­queurs de déve­lop­pe­ment : mesures du crâne, de la hanche, des os longs, des dents. Leur conclu­sion allait dans le sens des scep­tiques. La grande majo­ri­té des enfants étaient morts très tôt, dans les pre­miers mois de vie, et une pro­por­tion impor­tante — au moins un cin­quième de l’é­chan­tillon — était consti­tuée de fœtus, d’in­di­vi­dus morts avant la nais­sance. Pour affi­ner, ils avaient confié une cin­quan­taine de dents à leurs col­lègues Mac­chia­rel­li et Bon­dio­li, qui cher­chèrent la « ligne néo­na­tale », cette bande opaque qui se forme dans l’é­mail au moment de la nais­sance et per­met de dire si l’en­fant a vécu ou non après avoir vu le jour. Sur cin­quante indi­vi­dus, ils ne trou­vèrent cette ligne que dans vingt-quatre dents : les autres étaient morts avant la nais­sance ou dans les tout pre­miers jours.

Le rai­son­ne­ment était lim­pide. Un pro­fil d’âge concen­tré sur le péri­na­tal et les tout pre­miers mois, avec une forte pré­sence de mort-nés, ne cor­res­pond pas à ce qu’on atten­drait d’un sacri­fice sélec­tif — on ne sacri­fie pas un enfant déjà mort dans le ventre de sa mère. En revanche, il cor­res­pond exac­te­ment à la courbe de la mor­ta­li­té natu­relle avant et juste après la nais­sance. Les auteurs ajou­taient un argu­ment maté­riel : aucune urne ne conte­nait assez d’os­se­ments pour y voir plus de deux indi­vi­dus com­plets, ce qui excluait les héca­tombes de masse décrites par Dio­dore. Leur ver­dict tenait dans le titre même de l’ar­ticle : les restes de Car­thage n’é­tayent pas un sacri­fice sys­té­ma­tique d’en­fants. Le tophet était bien un cime­tière pour ceux qui mou­raient juste avant ou juste après la nais­sance, quelle qu’en fût la cause.

La réplique ne tar­da pas. En 2011, dans la revue Anti­qui­ty, une équipe menée par Patri­cia Smith, de l’u­ni­ver­si­té hébraïque de Jéru­sa­lem, avec Gal Avi­shai, Joseph Greene et Law­rence Sta­ger lui-même — l’an­cien fouilleur du site —, atta­qua la méthode plus que les don­nées. Leur objec­tion était tech­nique et redou­ta­ble­ment effi­cace : la cré­ma­tion rétracte l’os. Le feu fait rétré­cir les osse­ments dans des pro­por­tions qui peuvent atteindre plu­sieurs dizaines de pour cent, et de manière inégale selon la tem­pé­ra­ture et la par­tie du corps. Si l’on mesure des os brû­lés sans cor­ri­ger cette rétrac­tion, on les prend pour plus petits qu’ils n’é­taient, donc pour plus jeunes que l’en­fant ne l’é­tait en réa­li­té. En appli­quant des fac­teurs de cor­rec­tion, Smith et ses col­lègues concluaient que les enfants du tophet étaient en moyenne plus âgés que ne le disaient Schwartz et son équipe : la plu­part avaient certes moins de deux ou trois mois, mais ils se situaient au-delà du pic de mor­ta­li­té néo­na­tale, dans une tranche d’âge où l’on meurt sta­tis­ti­que­ment peu de causes natu­relles. Cette sur-repré­sen­ta­tion d’une classe d’âge pré­cise — trop vieux pour la mort-née, trop jeune pour la mala­die infan­tile mas­sive — ne pou­vait s’ex­pli­quer, selon eux, que par une sélec­tion : on avait choi­si ces enfants. Le titre de leur réponse était sans ambi­guï­té : le vieillis­se­ment des nour­ris­sons inci­né­rés attes­tait le sacrifice.

Schwartz et son équipe répon­dirent à leur tour, en 2012 puis dans un long article de 2017 au titre péné­trant, « Deux récits d’une même ville » : ils contes­taient les fac­teurs de rétrac­tion rete­nus par leurs adver­saires, dis­cu­taient os par os la fia­bi­li­té de tel ou tel repère ana­to­mique — l’os pétreux du crâne, notam­ment, dont l’u­sage pour esti­mer l’âge était selon eux mal fon­dé —, et main­te­naient leur lec­ture d’une popu­la­tion morte de causes natu­relles. La contro­verse s’est ain­si ins­tal­lée dans une guerre de tran­chées métho­do­lo­gique où chaque camp accuse l’autre de biais dans le manie­ment d’un fac­teur de cor­rec­tion. Le lec­teur non spé­cia­liste — et je m’y range — en res­sort avec une convic­tion para­doxale : l’os ne parle pas seul. La même poi­gnée de cendres, mesu­rée par deux équipes éga­le­ment com­pé­tentes et hon­nêtes, donne un cime­tière chez les uns, un autel chez les autres. La dif­fé­rence tient à quelques mil­li­mètres de rétrac­tion sup­po­sée. On aime­rait que la science tranche là où les textes sont sus­pects ; elle rend un ver­dict par­ta­gé, et c’est peut-être la leçon la plus utile de toute l’affaire.

Ce que disent les pierres elles-mêmes

Reste un ordre de preuves que la bataille des os laisse curieu­se­ment de côté et sur lequel il faut reve­nir : les ins­crip­tions. Car si les os sont muets ou ambi­gus, les stèles, elles, parlent — en punique, certes, dans une langue for­mu­laire et avare, mais elles parlent.

Reve­nons à la for­mule. Elle ne dit pas : ci-gît un enfant, pleu­ré par ses parents. Elle dit un vœu accom­pli. « Ce qu’a voué Untel… parce que le dieu a enten­du sa voix, qu’il le bénisse. » C’est le voca­bu­laire de l’é­change sacri­fi­ciel, pas celui de l’é­pi­taphe funé­raire. On pro­met quelque chose à la divi­ni­té en échange d’une faveur ; la faveur obte­nue — le dieu « a enten­du la voix » —, on s’ac­quitte de la pro­messe. Or ce que l’on dépose dans l’urne, sous la stèle, c’est l’en­fant. La logique interne du texte, indé­pen­dam­ment de tout témoi­gnage grec ou romain, désigne l’en­fant comme l’ob­jet du vœu, comme la contre­par­tie livrée. C’est l’ar­gu­ment le plus trou­blant du camp qui croit au sacri­fice, et il vient des Car­tha­gi­nois eux-mêmes, non de leurs ennemis.

Le voca­bu­laire du molk ren­force l’in­quié­tude au lieu de la dis­si­per. Eiss­feldt avait rai­son : mlk désigne un type d’of­frande. Mais alors on trouve, dans les ins­crip­tions des tophets, des expres­sions qui pré­cisent la nature de cette offrande. Il y a le mlk ‘mr — molk d’a­gneau — et le mlk ‘dm ou mlk b’l — que l’on com­prend comme molk d’homme, ou de citoyen. Le pre­mier semble dési­gner une offrande où un agneau est sub­sti­tué ; le second, une offrande humaine. La seule exis­tence d’un terme pour « sub­sti­tu­tion par un agneau » sup­pose logi­que­ment une norme par rap­port à laquelle on sub­sti­tue. On ne rem­place que ce qui devait être don­né. Le mlk ‘mr, l’a­gneau offert à la place, laisse entendre en creux que la place était, par défaut, celle d’un enfant — et rejoint étran­ge­ment le détail de Dio­dore sur les Car­tha­gi­nois sub­sti­tuant des enfants ache­tés aux leurs, jus­qu’à ce que le dieu, mécon­tent de la fraude, exige les vrais. On répugne à don­ner rai­son à un his­to­rien grec hos­tile ; mais quand son récit et l’é­pi­gra­phie punique se recoupent sur un point aus­si pré­cis que la sub­sti­tu­tion, il devient dif­fi­cile de tout mettre au compte de la calomnie.

C’est en sub­stance l’ar­gu­ment qu’a syn­thé­ti­sé, en 2013, l’é­quipe inter­na­tio­nale conduite par Pao­lo Xel­la, du Conseil natio­nal de la recherche ita­lien, avec Jose­phine Quinn (Oxford), Valen­ti­na Mel­chior­ri et Peter van Dom­me­len, dans un article d’Anti­qui­ty au titre lim­pide — « osse­ments de dis­corde phé­ni­ciens ». Leur posi­tion n’é­tait pas de dire que Dio­dore avait rai­son dans le détail, ni qu’on brû­lait des cen­taines d’en­fants à chaque crise. Elle était de dire que, lors­qu’on cesse d’exa­mi­ner chaque type de preuve iso­lé­ment et qu’on les fait conver­ger — les textes anciens mal­gré leur hos­ti­li­té, l’é­pi­gra­phie punique avec son voca­bu­laire du vœu et du molk, l’ar­chéo­lo­gie avec ses urnes d’en­fants et d’a­ni­maux enfouis de la même façon, la démo­gra­phie avec sa classe d’âge sur-repré­sen­tée —, le fais­ceau devient très dif­fi­cile à écar­ter. Jose­phine Quinn l’a for­mu­lé sans détour : on a long­temps reje­té cette pra­tique comme une pro­pa­gande noire parce que, à l’é­poque moderne, on ne vou­lait tout sim­ple­ment pas y croire. La dif­fi­cul­té n’é­tait pas seule­ment scien­ti­fique ; elle était morale. Il est plus confor­table, pour nous, d’i­ma­gi­ner des parents en deuil que des parents offrant.

Il faut peser cet argu­ment mais aus­si ses limites. Une for­mule votive peut se com­prendre autre­ment : on peut vouer à un dieu un enfant déjà mort, le lui « rendre », le pla­cer sous sa garde, sans l’a­voir tué pour lui. Le lan­gage du don n’im­plique pas néces­sai­re­ment le meurtre. Et le mlk ‘mr pour­rait, dans cer­taines lec­tures, dési­gner sim­ple­ment une offrande d’a­gneau dans un cadre funé­raire, sans arrière-plan de sub­sti­tu­tion. Rien, dans ce dos­sier, n’est aus­si net qu’on le vou­drait. Mais l’é­pi­gra­phie a au moins ce mérite : elle déplace le débat. Elle empêche de tout réduire à un affron­te­ment entre des Romains men­teurs et des Car­tha­gi­nois inno­cents, puis­qu’elle fait entrer dans le dos­sier la voix — for­mu­laire, énig­ma­tique, mais réelle — des Car­tha­gi­nois eux-mêmes.

Neuf sanc­tuaires et un silence

Pour com­prendre ce que fut le tophet, il faut sor­tir de Car­thage et regar­der la carte. Car Car­thage n’est pas un cas iso­lé : c’est le plus grand exem­plaire d’une ins­ti­tu­tion qu’on retrouve, presque à l’i­den­tique, dans tout l’Oc­ci­dent phénicien.

On a repé­ré et fouillé de tels sanc­tuaires — même plan, mêmes urnes d’en­fants et d’a­ni­maux, mêmes stèles à Baal Ham­mon et Tanit — sur les marges d’au moins une dizaine d’é­ta­blis­se­ments puniques. En Sicile, à Motyé, l’î­lot phé­ni­cien face à Mar­sa­la. En Sar­daigne sur­tout, où ils foi­sonnent : Sul­cis, Thar­ros, Nora, Monte Sirai. Sur la côte afri­caine, à Hadru­mète, l’ac­tuelle Sousse, et plus à l’in­té­rieur à Cir­ta, la Constan­tine algé­rienne, où le sanc­tuaire d’El-Hofra a livré des cen­taines de stèles. Le tophet appa­raît ain­si comme une ins­ti­tu­tion par­ta­gée, une marque de fabrique du monde punique occi­den­tal, aus­si carac­té­ris­tique que la langue, l’é­cri­ture ou le culte de Tanit.

Et voi­ci le fait qui, à mes yeux, éclaire tout le reste, et qu’on oublie trop sou­vent de mettre en avant : on n’a rien trou­vé de tel dans la mère patrie phé­ni­cienne. À Tyr, à Sidon, à Byblos, sur la côte du Liban d’où sont par­tis les colons, aucun tophet n’a été mis au jour sous cette forme. L’ins­ti­tu­tion n’est pas un héri­tage rap­por­té d’O­rient et per­pé­tué par nos­tal­gie ; elle semble s’être déve­lop­pée, ou du moins géné­ra­li­sée et monu­men­ta­li­sée, dans la dia­spo­ra, en Médi­ter­ra­née occi­den­tale, loin des cités mères. Cela change la manière de lire le phé­no­mène. Le tophet ne serait pas la sur­vi­vance d’une vieille pra­tique cana­néenne archaïque que les Phé­ni­ciens de l’Ouest auraient conser­vée par fidé­li­té, mais quelque chose que ces com­mu­nau­tés d’é­mi­grés ont fait gran­dir sur place — un rite d’i­den­ti­té, une façon pour des colons dis­per­sés et mena­cés de se dire phé­ni­ciens en terre étran­gère, de scel­ler un pacte avec leurs dieux au moment le plus vul­né­rable de la vie, la nais­sance. On pro­je­tait volon­tiers sur Car­thage une bar­ba­rie orien­tale immé­mo­riale ; l’ar­chéo­lo­gie sug­gère au contraire une inven­tion, ou une inten­si­fi­ca­tion, occi­den­tale et rela­ti­ve­ment tar­dive. Le tophet appar­tien­drait moins au vieil Orient qu’à l’his­toire propre de ces cités neuves de la mer.

L’ar­gu­ment des ani­maux mérite aus­si qu’on s’y arrête, car des études récentes de la faune du tophet l’ont pré­ci­sé. Agneaux, che­vreaux, quelques oiseaux : ces bêtes ne sont pas jetées n’im­porte com­ment. Elles sont inci­né­rées et enfouies exac­te­ment comme les enfants, dans les mêmes urnes, sous les mêmes stèles, avec les mêmes rites. Or on ne construit pas un cime­tière pour ses bébés mort-nés en y mêlant, à l’i­den­tique, des agneaux de lait. La com­mu­nau­té de trai­te­ment entre l’en­fant et l’a­ni­mal a beau­coup plus de sens dans un cadre sacri­fi­ciel — où l’a­gneau est une vic­time comme l’en­fant, ou à sa place — que dans un cadre pure­ment funé­raire. C’est un des argu­ments maté­riels les plus solides du camp du sacri­fice, et il ne dépend d’au­cun fac­teur de rétrac­tion contes­té : il suf­fit de consta­ter que l’en­fant et l’a­gneau reposent côte à côte, trai­tés en semblables.

Enfin la chro­no­lo­gie de Sta­ger, avec ses phases Tanit I, II et III, des­sine une évo­lu­tion. À mesure qu’on avance dans le temps et que Car­thage gran­dit, la pro­por­tion de restes humains par rap­port aux ani­maux aug­men­te­rait, et l’âge des enfants ten­drait à bais­ser. Si cette lec­ture est juste — et elle est dis­cu­tée —, elle contre­dit fron­ta­le­ment l’i­dée d’un simple cime­tière, dont la com­po­si­tion n’au­rait aucune rai­son de déri­ver ain­si. Une nécro­pole d’en­fants morts natu­rel­le­ment devrait reflé­ter, siècle après siècle, la même mor­ta­li­té. Une ins­ti­tu­tion sacri­fi­cielle, elle, peut s’in­ten­si­fier, se dur­cir, récla­mer des vic­times plus jeunes et moins de sub­sti­tuts à mesure que la cité pros­père et que l’en­jeu monte. La courbe du temps, ici, plaide contre l’innocence.

Où en est la dis­pute, et ce qu’elle nous tend

Alors, que reste-t-il, quand on remonte les marches de Salamm­bô et qu’on rend le lieu à ses chats et à son vent ?

Le balan­cier de la recherche, il faut le recon­naître, est reve­nu. Après les décen­nies scep­tiques où l’on tenait volon­tiers le sacri­fice pour une fable de vain­queurs, la ten­dance domi­nante aujourd’­hui accepte de nou­veau qu’une forme de sacri­fice d’en­fants a bel et bien été pra­ti­quée à Car­thage et dans les tophets puniques. Non pas le spec­tacle indus­triel et grand-gui­gno­lesque des textes — la sta­tue de bronze aux bras rou­gis, les cen­taines d’en­fants d’un seul coup, relèvent pro­ba­ble­ment de l’am­pli­fi­ca­tion rhé­to­rique et des cir­cons­tances excep­tion­nelles d’un siège. Mais un rite votif, sans doute rare à l’é­chelle d’une vie, réser­vé à cer­taines familles, à cer­taines pro­messes, à cer­tains moments : on vouait un enfant à Baal Ham­mon et à Tanit, et l’on s’en acquit­tait. Le fais­ceau — épi­gra­phie du vœu, voca­bu­laire du molk, ani­maux trai­tés comme les enfants, classe d’âge sur-repré­sen­tée, géné­ra­li­sa­tion du rite dans la seule dia­spo­ra occi­den­tale — est deve­nu trop dense pour qu’on le dis­perse d’un revers de main en invo­quant la calom­nie romaine.

Cela n’an­nule pas l’autre lec­ture ; cela la nuance. Il est très pos­sible, et même vrai­sem­blable, que le tophet ait été les deux choses à la fois : le lieu où l’on offrait cer­tains enfants, et le lieu où l’on confiait aux mêmes dieux ceux qui étaient morts avant d’a­voir vécu. Les deux gestes ne s’ex­cluent pas ; ils par­tagent le même seuil, cette zone fra­gile de la toute petite enfance où la vie ne tient qu’à un fil et où l’on négo­cie avec le ciel. L’en­fant mort-né qu’on rend au dieu et l’en­fant voué qu’on lui livre peuvent repo­ser dans le même enclos, sous des stèles indis­cer­nables, parce qu’ils relèvent d’une même éco­no­mie du sacré. Vou­loir sépa­rer pro­pre­ment le cime­tière de l’au­tel, c’est peut-être impo­ser à une culture ancienne une fron­tière — entre mou­rir et être offert — qui n’é­tait pas la sienne.

Ce qui me frappe, en défi­ni­tive, ce n’est pas tant l’hor­reur sup­po­sée du lieu que la dif­fi­cul­té que nous avons à le lire. Car­thage est une civi­li­sa­tion pri­vée de sa propre voix. Elle a été détruite, ses biblio­thèques dis­per­sées, ses archives per­dues ; il ne nous en reste presque que des ins­crip­tions for­mu­laires, des ruines, des urnes — et le por­trait qu’en ont lais­sé ses enne­mis. Nous sommes condam­nés à recons­ti­tuer les Car­tha­gi­nois à tra­vers Rome et la Grèce, comme on ten­te­rait de connaître un homme uni­que­ment par ce qu’en disent ceux qui l’ont tué. Dans ces condi­tions, chaque preuve maté­rielle vaut de l’or, pré­ci­sé­ment parce qu’elle échappe au récit des vain­queurs. Les os, les dents, les agneaux, la for­mule punique gra­vée d’une main gauche : ce sont les seuls témoins qui n’ont pas d’in­té­rêt dans le pro­cès. Qu’ils soient si dif­fi­ciles à inter­pré­ter, qu’ils donnent un cime­tière aux uns et un autel aux autres, dit quelque chose de notre condi­tion de lec­teurs du pas­sé. Nous vou­drions un ver­dict ; nous n’au­rons qu’une pro­ba­bi­li­té, hon­nête et inconfortable.

Et il y a, pour finir, le miroir. Si cette affaire nous obsède depuis Flau­bert, si elle pas­sionne encore les revues savantes et les docu­men­taires, ce n’est pas seule­ment pour l’é­nigme scien­ti­fique. C’est parce qu’elle touche à ce que nous jugeons le plus into­lé­rable : qu’un parent puisse offrir son enfant. Nous avons besoin, pour nous ras­su­rer, que les Car­tha­gi­nois aient été soit des monstres bien dis­tincts de nous, soit des parents en deuil iden­tiques à nous. L’hy­po­thèse la plus pro­bable est la plus déran­geante : des gens ni mons­trueux ni iden­tiques, croyant tenir leur sur­vie et celle de leur cité de la faveur de deux divi­ni­tés aux­quelles, dans cer­tains cas, on ren­dait ce qu’on avait de plus pré­cieux. Cela ne se juge pas depuis la ter­rasse d’un café de La Mar­sa, un verre de thé à la menthe devant soi. Cela s’es­saie à com­prendre, ce qui est plus long, plus ingrat, et ne pro­cure aucune bonne conscience.

Je suis remon­té vers la rue au moment où la lumière com­men­çait à jau­nir. Le TGM pas­sait, plein d’employés ren­trant de Tunis, indif­fé­rents à la cuvette de pierres tièdes qu’ils lon­geaient. Un gamin don­nait des coups de pied dans un bal­lon contre le mur du sanc­tuaire. Les cyprès conti­nuaient leur bruit. On vou­drait que ce genre de lieu impose le silence ; il ne l’im­pose pas, la vie l’a recou­vert, et c’est peut-être ain­si qu’il faut le quit­ter — non sur un fris­son, mais sur ce constat plus humble : que la pierre garde son secret, que les os hésitent, et que l’his­toire, ici, n’a pas fini de nous rendre les Carthaginois.


Pour aller plus loin

Sources anciennes — Dio­dore de Sicile, Biblio­thèque his­to­rique, livre XX (siège d’A­ga­thocle, la sta­tue de bronze) ; Cli­tarque, cité par un scho­liaste de Pla­ton (le « rire sar­do­nique ») ; Plu­tarque, De la super­sti­tion (les flûtes et les tam­bours) ; Ter­tul­lien, Apo­lo­gé­tique (Saturne et le pro­con­su­lat de Tibère).

Le débat archéo­lo­gique et osseux — L. E. Sta­ger & S. R. Wolff, « Child Sacri­fice at Car­thage: Reli­gious Rite or Popu­la­tion Control? », Bibli­cal Archaeo­lo­gy Review, 1984 ; J. H. Schwartz, F. Hough­ton, R. Mac­chia­rel­li & L. Bon­dio­li, « Ske­le­tal Remains from Punic Car­thage Do Not Sup­port Sys­te­ma­tic Sacri­fice of Infants », PLoS ONE, 2010 ; P. Smith, G. Avi­shai, J. Greene & L. E. Sta­ger, « Aging Cre­ma­ted Infants: The Pro­blem of Sacri­fice at the Tophet of Car­thage », Anti­qui­ty, 2011 ; réponses croi­sées dans Anti­qui­ty (2012, 2013) et J. H. Schwartz et al., « Two Tales of One City », Anti­qui­ty, 2017.

La syn­thèse en faveur du sacri­fice — P. Xel­la, J. Quinn, V. Mel­chior­ri & P. van Dom­me­len, « Ceme­te­ry or Sacri­fice? Infant Burials at the Car­thage Tophet: Phoe­ni­cian Bones of Conten­tion », Anti­qui­ty, 2013 ; P. Xel­la (dir.), The Tophet in the Ancient Medi­ter­ra­nean, Vérone, 2013.

La lec­ture scep­tique et l’his­toire du terme — O. Eiss­feldt, Molk als Opfer­be­griff im Puni­schen und Hebräi­schen, 1935 ; les tra­vaux de S. Mos­ca­ti et S. Ribi­chi­ni (école ita­lienne) sur le tophet comme nécro­pole d’enfants.

Et, du côté de la fic­tion qui a fixé l’i­mage — Gus­tave Flau­bert, Salamm­bô, 1862.

Read more
Qala­wun, ou le tom­beau de l’es­clave aux mille dinars

Qala­wun, ou le tom­beau de l’es­clave aux mille dinars

Qala­wun

Le tom­beau de l’es­clave aux mille dinars

Qala­wun, ou le tom­beau de l’es­clave aux mille dinars

Rue al-Mu’izz, Le Caire. Un sul­tan kipt­chak, un hôpi­tal pour les fous, un dôme qui a sur­vé­cu à sept siècles de trem­ble­ments de terre.


I. Bayn al-Qas­rayn, dix heures du matin

Il faut arri­ver par le sud, depuis Bab Zuway­la, remon­ter la rue al-Mu’izz li-Din Allah dans le sens du cou­rant humain, contre les char­rettes de pain, entre les ven­deurs de jus de canne et les échoppes de cuivre qui mar­tèlent leur métal depuis l’é­poque où l’on comp­tait encore en dinars d’or. C’est une rue étroite pour un si grand nom — al-Mu’izz, le calife fati­mide qui fon­da Le Caire en 969 —, une rue qui fut pen­dant cinq siècles l’ar­tère céré­mo­nielle de la ville, sa colonne ver­té­brale, son axe du monde. Les Cai­rotes l’ap­pellent sim­ple­ment al-Qasa­ba, la voie. On y a fait défi­ler des armées, des califes, des girafes offertes par les rois de Nubie, des têtes d’en­ne­mis plan­tées sur des piques et des pro­ces­sions de pèle­rins reve­nant de La Mecque sous les youyous des femmes pen­chées aux moucharabiehs.

Et puis, à mi-par­cours, la rue s’é­lar­git imper­cep­ti­ble­ment. Le regard bute sur une muraille de pierre cal­caire mon­tée si haut qu’il faut se dévis­ser le cou pour en aper­ce­voir le som­met. Des fenêtres en arc bri­sé super­po­sées sur trois niveaux, comme la façade d’une cathé­drale qui aurait tra­ver­sé la Médi­ter­ra­née dans le mau­vais sens. Des grilles de bronze. Un por­tail de marbre noir et blanc. Au-des­sus, un mina­ret car­ré, mas­sif, presque tus­can, qui ne res­semble à aucun autre mina­ret de la ville. On est à Bayn al-Qas­rayn — « entre les deux palais » —, l’an­cien cœur du Caire fati­mide, là où se fai­saient face les deux rési­dences cali­fales avec leurs douze mille ser­vi­teurs, leurs jar­dins sus­pen­dus et leurs pavillons d’or. Des palais, il ne reste rien. À leur place, un sul­tan a bâti son tombeau.

Le com­plexe du sul­tan al-Man­sur Qala­wun — mau­so­lée, madra­sa et hôpi­tal, ache­vés en 1285 — est l’un de ces monu­ments dont on dit trop vite qu’ils sont des chefs-d’œuvre, ce qui dis­pense géné­ra­le­ment de les regar­der. Moi, je suis venu le regar­der. Plu­sieurs fois, à plu­sieurs années d’in­ter­valle, à plu­sieurs heures du jour, parce que ce bâti­ment ne se livre pas d’un coup. Le matin, la façade est dans l’ombre et la rue lui appar­tient. En fin d’a­près-midi, le soleil des­cend der­rière les toits de l’ouest et vient frap­per les vitraux du mau­so­lée par les fenêtres hautes, et alors l’in­té­rieur s’embrase — rouges, bleus, ors — comme une lan­terne qu’on aurait allu­mée pour un mort qui attend de la visite depuis 1290.

Car il y a un mort, là-dedans. Un mort consi­dé­rable. Un homme qui fut ache­té sur un mar­ché aux esclaves pour la somme extra­va­gante de mille dinars d’or, qui ne par­la jamais cor­rec­te­ment l’a­rabe, qui régna sur l’É­gypte et la Syrie pen­dant onze ans, qui bri­sa les Mon­gols, qui pré­pa­ra l’ex­pul­sion défi­ni­tive des croi­sés, et qui fon­da — chose raris­sime dans l’his­toire mame­louke, ce sys­tème conçu pré­ci­sé­ment pour empê­cher les dynas­ties — une lignée qui tint le trône du Caire pen­dant près d’un siècle. Il s’ap­pe­lait Qala­wun. Ses contem­po­rains l’ap­pe­laient al-Alfi : « l’homme aux mille ». Mille dinars. Le prix d’un che­val excep­tion­nel, ou d’une petite mai­son avec jar­din. On n’a jamais si bien inves­ti dans l’his­toire de l’im­mo­bi­lier cairote.

II. L’homme aux mille dinars

Com­men­çons par le com­men­ce­ment, c’est-à-dire par une steppe. Qala­wun naît vers 1222 chez les Kipt­chaks, ce peuple turc nomade qui occu­pait alors les plaines immenses entre la mer Noire et la mer d’A­ral — les Russes les appe­laient Polovtses, les Byzan­tins Cou­mans, et Boro­dine en tire­ra plus tard ses Danses polovt­siennes, ce qui fait que la musique de fond de l’en­fance de notre sul­tan est peut-être, rétros­pec­ti­ve­ment, un air d’o­pé­ra russe. Dans les années 1230, la machine de guerre mon­gole déferle sur la steppe kipt­chake, dis­loque les tri­bus, et jette sur les mar­chés d’es­claves de la mer Noire des dizaines de mil­liers de jeunes gens dont les ache­teurs se dis­putent les plus robustes. C’est le para­doxe fon­da­teur de l’his­toire mame­louke : Gen­gis Khan et ses suc­ces­seurs, en détrui­sant la steppe, ont four­ni à l’É­gypte l’ar­mée qui allait les arrêter.

Car ces gar­çons-là ne sont pas des­ti­nés aux champs de canne ni aux cui­sines. Le mot mam­luk signi­fie « pos­sé­dé », « celui qui appar­tient » — mais c’est une pos­ses­sion d’un genre très par­ti­cu­lier. Les sul­tans ayyou­bides d’É­gypte, héri­tiers de Sala­din, achètent ces ado­les­cents turcs pour en faire des sol­dats d’é­lite. On les conver­tit à l’is­lam, on leur apprend l’é­qui­ta­tion, le tir à l’arc mon­té, le manie­ment de la lance, un peu de Coran, et on les affran­chit au terme de leur for­ma­tion. L’es­cla­vage n’est ici qu’un sas d’en­trée : de l’autre côté, il y a la caserne, la solde, les pro­mo­tions, et pour les plus doués, les plus durs, les plus chan­ceux, le com­man­de­ment. C’est une aris­to­cra­tie à recru­te­ment ser­vile, une noblesse d’un seul homme et d’une seule géné­ra­tion, puisque les fils de mame­louks, nés libres et en terre d’is­lam, ne peuvent en prin­cipe pas héri­ter du sta­tut de leur père. Le sys­tème se régé­nère à chaque géné­ra­tion par l’a­chat de nou­veaux esclaves. On a inven­té beau­coup de machines poli­tiques dans l’his­toire ; celle-là, qui confie l’empire aux fils de la steppe et le reprend à leurs enfants, est l’une des plus étranges et des plus durables.

Qala­wun, donc, est ache­té dans les années 1240 par un émir de l’en­tou­rage du sul­tan ayyou­bide al-Salih Ayyub, pour ces fameux mille dinars qui lui collent à la peau comme un sur­nom d’é­cole. Pour­quoi si cher ? Les chro­ni­queurs évoquent sa beau­té phy­sique, sa car­rure, cette pres­tance qui fait les chefs. Ils notent aus­si, avec la cruau­té tran­quille des chro­ni­queurs, qu’il ne maî­tri­sa jamais bien l’a­rabe et qu’il fal­lait par­fois lui tra­duire ce qu’on lui disait. Détail qui me le rend étran­ge­ment proche : voi­là un homme qui a régné sur le pays d’al-Azhar, dis­tri­bué des chaires de droit et de gram­maire, fon­dé des écoles cora­niques, et qui est res­té toute sa vie un étran­ger dans sa propre langue de règne. L’empire par­lait arabe ; le pou­voir, lui, pen­sait en kiptchak.

Il intègre le corps des Bah­riyya, ces mame­louks caser­nés sur l’île de Raw­da, au milieu du Nil — bahr, la mer, c’est ain­si que les Égyp­tiens appellent leur fleuve. C’est la meilleure école de guerre du monde musul­man, et l’his­toire va lui don­ner très vite l’oc­ca­sion de le prou­ver. En 1250, à Man­su­ra, dans le Del­ta, les Bah­riyya taillent en pièces la croi­sade de Saint Louis ; le roi de France est fait pri­son­nier, on le loge dans la mai­son d’un scribe et on négo­cie sa ran­çon comme celle d’un che­val de prix — déci­dé­ment, tout se compte en ran­çons dans cette his­toire. La même année, les mame­louks assas­sinent le der­nier sul­tan ayyou­bide effec­tif et prennent le pou­voir pour leur propre compte. En 1260, à Ayn Jalut, en Gali­lée, ils infligent aux Mon­gols leur pre­mière grande défaite, celle qui fixe pour tou­jours la limite occi­den­tale de l’empire des steppes. Qala­wun est de toutes ces cam­pagnes, dans l’ombre d’un autre Kipt­chak, plus flam­boyant, plus bru­tal : Bay­bars, le sul­tan à la pupille voi­lée de blanc, l’homme qui fit du Caire la capi­tale incon­tes­tée de l’is­lam sun­nite en y ins­tal­lant un calife abbas­side de rechange après la des­truc­tion de Bagdad.

Bay­bars meurt en 1277 — empoi­son­né, dit-on, par une coupe de kou­mis qu’il des­ti­nait à un autre, ce qui serait la plus belle iro­nie de l’his­toire mame­louke si l’his­toire mame­louke n’en regor­geait pas. Ses fils ne tiennent pas deux ans. En novembre 1279, Qala­wun écarte le der­nier, un enfant, et monte sur le trône sous le titre d’al-Malik al-Man­sur — « le roi ren­du vic­to­rieux ». Il a près de soixante ans. Il en a pas­sé qua­rante à la guerre. Et il va faire de sa vieillesse le socle d’un siècle.

III. Onze ans de règne, treize mois de chantier

Le règne d’al-Man­sur Qala­wun (1279–1290) est de ceux dont les manuels disent qu’ils « conso­lident ». Le mot est faible. En 1281, à Homs, il affronte la deuxième grande inva­sion mon­gole de la Syrie — quatre-vingt mille cava­liers de l’Il­khan Aba­qa, ren­for­cés d’Ar­mé­niens et de Géor­giens — et la brise au terme d’une jour­née si incer­taine que les deux ailes de chaque armée se crurent simul­ta­né­ment vic­to­rieuses et vain­cues. En 1289, il prend Tri­po­li aux croi­sés, met­tant fin à un com­té qui avait duré cent quatre-vingts ans. Il meurt en novembre 1290, à près de soixante-dix ans, dans son cam­pe­ment au départ du Caire, alors qu’il s’ap­prê­tait à mar­cher sur Acre, la der­nière grande place franque. Son fils al-Ash­raf Kha­lil pren­dra la ville six mois plus tard, ache­vant l’œuvre pater­nelle et refer­mant, après deux siècles, la paren­thèse des croi­sades au Levant.

Mais Qala­wun, contrai­re­ment à tant de conqué­rants, ne se contente pas de gagner des batailles. Il signe des trai­tés de com­merce avec Gênes, avec Byzance, avec l’A­ra­gon ; il échange des ambas­sades avec le roi de Cey­lan et entre­tient la route des esclaves de la mer Noire par un accord avec la Horde d’Or — le sys­tème mame­louk a besoin de sa steppe comme un pou­mon a besoin d’air. Et sur­tout, il construit. C’est là que notre rue al-Mu’izz retrouve son fil.

En 1284, le sul­tan décide d’é­le­ver au cœur du Caire un com­plexe monu­men­tal réunis­sant trois fonc­tions : un maris­tan — un hôpi­tal —, une madra­sa pour l’en­sei­gne­ment du droit dans les quatre écoles sun­nites, et son propre mau­so­lée. Pour l’emplacement, il voit grand : les ter­rains de l’an­cien palais fati­mide occi­den­tal, à Bayn al-Qas­rayn, c’est-à-dire l’a­dresse la plus pres­ti­gieuse et la plus sym­bo­lique de la ville, celle où le pou­voir cai­rote se met en scène depuis trois siècles. Une par­tie du site est alors occu­pée par un palais ayyou­bide, le Dar Qut­biyya ; on rachète, on expro­prie, on démo­lit. Les chro­ni­queurs — et les juristes, qui feront la fine bouche pen­dant des décen­nies — notent que le chan­tier fut mené avec des méthodes expé­di­tives : cor­vées impo­sées aux pas­sants, pri­son­niers de guerre mon­gols atte­lés aux tra­vaux, maté­riaux pré­le­vés où l’on pou­vait, y com­pris, raconte-t-on, des colonnes et des marbres rap­por­tés des for­te­resses franques déman­te­lées de la côte. L’é­mir Alam al-Din San­jar al-Shu­ja’i, qui super­vise l’ou­vrage, est de ces hommes à qui l’on ne dit pas non deux fois.

Le résul­tat de cette bru­ta­li­té orga­ni­sa­trice tient du pro­dige : l’en­semble du com­plexe — des mil­liers de mètres car­rés, une façade de près de soixante-dix mètres sur la rue, un dôme, un mina­ret, des cours, des salles voû­tées — est ache­vé en treize mois envi­ron, entre 1284 et 1285. Treize mois. Il faut avoir vu la den­si­té de décor du mau­so­lée, ses marbres incrus­tés, ses stucs cise­lés, ses pla­fonds peints et dorés, pour mesu­rer ce que ce délai a d’in­vrai­sem­blable. Les his­to­riens de l’ar­chi­tec­ture en déduisent une mobi­li­sa­tion de main-d’œuvre excep­tion­nelle et une orga­ni­sa­tion de chan­tier qua­si mili­taire — ce qui, pour un État dont l’ar­mée était l’os­sa­ture et la rai­son d’être, est fina­le­ment dans l’ordre des choses. On bâtis­sait comme on menait cam­pagne : vite, mas­si­ve­ment, sans comp­ter les hommes.

Reste la ques­tion que tout visi­teur finit par se poser, plan­té devant cette façade : pour­quoi ? Pour­quoi un sol­dat kipt­chak sexa­gé­naire, par­ve­nu au som­met par le sabre et l’in­trigue, englou­tit-il une for­tune dans un hôpi­tal pour les pauvres et une école de droit ? Il y a la pié­té, bien sûr, et il ne faut pas l’é­va­cuer d’un haus­se­ment d’é­paules moderne : Qala­wun était tom­bé gra­ve­ment malade à Damas des années aupa­ra­vant, avait été soi­gné au grand hôpi­tal de Nur al-Din, et aurait fait vœu, s’il accé­dait un jour au pou­voir, d’en fon­der un plus grand encore. Il y a le cal­cul poli­tique : dans un sys­tème où le trône ne se trans­met pas, où chaque sul­tan n’est que le plus fort des émirs, la fon­da­tion pieuse est une machine à fabri­quer de la légi­ti­mi­té. Et il y a le waqf, cette ins­ti­tu­tion admi­rable et retorse du droit musul­man : en dotant sa fon­da­tion de reve­nus inalié­nables — terres, bou­tiques, bains, cara­van­sé­rails —, le fon­da­teur sous­trait une par­tie de sa for­tune aux confis­ca­tions futures et en réserve la ges­tion à ses des­cen­dants. Le mau­so­lée de Qala­wun est à la fois un acte de foi, un mani­feste dynas­tique et un mon­tage patri­mo­nial. Les trois à la fois, indis­so­cia­ble­ment, et c’est ce qui en fait un docu­ment autant qu’un monument.

IV. Le maris­tan, ou la mala­die prise au sérieux

Du com­plexe pri­mi­tif, l’hô­pi­tal est la par­tie la plus rava­gée par le temps — il n’en sub­siste que des frag­ments en fond de par­celle, une salle voû­tée, des pans de mur, et un éta­blis­se­ment oph­tal­mo­lo­gique moderne qui per­pé­tue, par une fidé­li­té admi­nis­tra­tive assez émou­vante, sept siècles de voca­tion médi­cale. Mais c’est par lui qu’il faut pas­ser, au moins en pen­sée, parce que c’est lui qui don­nait son sens à l’en­semble. Les contem­po­rains ne par­laient d’ailleurs pas du « com­plexe de Qala­wun » : ils disaient al-Maris­tan al-Man­su­ri, l’hô­pi­tal d’al-Man­sur. Le tom­beau du sul­tan n’é­tait, en quelque sorte, que la dépen­dance funé­raire de son œuvre charitable.

Le mot maris­tan vient du per­san — bima­res­tan, la mai­son des malades — et l’ins­ti­tu­tion elle-même est l’une des grandes réus­sites de la civi­li­sa­tion isla­mique médié­vale. Celui de Qala­wun, à son ouver­ture en 1285, est pro­ba­ble­ment le plus grand et le mieux doté du monde. L’acte de fon­da­tion, qui nous est par­ve­nu, pré­cise que l’é­ta­blis­se­ment est ouvert à tous — hommes et femmes, riches et pauvres, habi­tants et étran­gers de pas­sage —, gra­tui­te­ment, sans limite de durée de séjour. Quatre iwans autour d’une cour à fon­taine, des salles spé­cia­li­sées : fié­vreux, bles­sés, dys­en­té­riques, oph­tal­miques, et — chose qui frappe tou­jours les visi­teurs euro­péens de l’é­poque — des sec­tions pour les malades de l’es­prit, qu’on ne consi­dère ni comme des pos­sé­dés ni comme des cri­mi­nels, mais comme des patients.

Sur le trai­te­ment de ces der­niers, les sources rap­portent des détails qui laissent son­geur qui­conque connaît ce qu’é­tait au même moment le sort des insen­sés dans l’Oc­ci­dent latin. On soi­gnait par la musique : des ensembles de musi­ciens venaient jouer pour apai­ser les mélan­co­liques. On soi­gnait par le récit : des conteurs étaient appoin­tés pour dis­traire les insom­niaques et accom­pa­gner la nuit des malades, et l’on se prend à rêver de ce poste — conteur d’hô­pi­tal, fonc­tion­naire du som­meil des autres —, peut-être le plus beau métier dont j’aie jamais trou­vé trace dans une archive. À leur sor­tie, les patients gué­ris rece­vaient un pécule et des vête­ments, afin de ne pas être contraints de reprendre le tra­vail trop tôt. Une indem­ni­té de conva­les­cence, en somme, au XIIIe siècle.

Le maris­tan était aus­si un lieu de science. Le plus illustre de ses méde­cins fut Ibn al-Nafis, le Damas­cène ins­tal­lé au Caire, qui diri­gea l’é­ta­blis­se­ment et qui, dans un com­men­taire d’A­vi­cenne rédi­gé quelques décen­nies plus tôt, avait décrit pour la pre­mière fois la cir­cu­la­tion pul­mo­naire du sang — trois siècles avant Michel Ser­vet et Har­vey, dont les manuels euro­péens ont long­temps fait les décou­vreurs de ce que le méde­cin du Caire avait cou­ché par écrit dans l’in­dif­fé­rence géné­rale de la pos­té­ri­té occi­den­tale. À sa mort, en 1288, Ibn al-Nafis légua sa mai­son et sa biblio­thèque à l’hô­pi­tal de Qala­wun. Le savoir retour­nait à l’ins­ti­tu­tion comme les reve­nus du waqf : en cir­cuit fer­mé, pour durer.

Il faut enfin dire un mot des chiffres, parce qu’ils donnent l’é­chelle. Les reve­nus affec­tés au maris­tan par l’acte de waqf se comp­taient en dizaines de mil­liers de dirhams par an, pré­le­vés sur un empire de bou­tiques, de ham­mams, de mou­lins et de terres agri­coles s’é­ten­dant de l’É­gypte à la Syrie. L’hô­pi­tal pou­vait trai­ter, selon les esti­ma­tions, plu­sieurs mil­liers de patients par an, nour­ris de viande et de volaille — régime de riche pres­crit aux pauvres sur ordon­nance. Quand on longe aujourd’­hui le grand mur aveugle qui borde la ruelle der­rière le mau­so­lée, on longe, sans le savoir, la plus for­mi­dable machine de pro­tec­tion sociale du Moyen Âge méditerranéen.

V. Fran­chir le seuil

Reve­nons à la rue, et entrons. Le por­tail prin­ci­pal ouvre sur un long cor­ri­dor voû­té, haut, sombre, frais — trente mètres envi­ron de pénombre qui séparent le vacarme d’al-Mu’izz du silence des morts. Ce cou­loir est l’une des trou­vailles du plan : il des­sert, à main gauche, la madra­sa, à main droite, le mau­so­lée, et menait autre­fois, tout au fond, à l’hô­pi­tal. Trois ins­ti­tu­tions, une seule adresse, un seul axe. Au Caire, où le sol vaut de l’or depuis tou­jours, les archi­tectes mame­louks sont deve­nus les grands maîtres de la par­celle impos­sible : leurs monu­ments se tordent, se plient, absorbent les angles des rues, pré­sentent au pas­sant des façades rigou­reu­se­ment ali­gnées sur la voie pen­dant que, der­rière, les salles de prière pivotent en silence pour s’o­rien­ter vers La Mecque. Le com­plexe de Qala­wun est un trai­té de géo­mé­trie appli­quée à la ville.

Dans le cor­ri­dor, je m’ar­rête tou­jours un moment. C’est un lieu de tran­si­tion, et les lieux de tran­si­tion sont les plus habi­tés. Pen­dant des siècles, des géné­ra­tions de Cai­rotes s’y sont assises — malades atten­dant leur admis­sion, étu­diants entre deux cours, men­diants sachant que la cha­ri­té passe par là. Le marbre des ban­quettes est poli par les fonds de culotte de sept cents ans. La lumière tombe de rares ouver­tures hautes, par lames obliques où dansent les pous­sières. On entend encore la rue, mais assour­die, comme enten­due de sous l’eau.

Puis on tourne à droite, on fran­chit une porte de bois pla­quée de bronze, et c’est le mausolée.

Je vou­drais pou­voir décrire l’ef­fet que pro­duit cette salle sans recou­rir au voca­bu­laire de l’é­blouis­se­ment, qui est le degré zéro de l’é­cri­ture du voyage — mais il se trouve que l’é­blouis­se­ment est ici une don­née tech­nique, cal­cu­lée, vou­lue. La salle est vaste : une ving­taine de mètres de côté, plus de trente mètres sous cou­pole. Au centre, quatre piliers mas­sifs de pierre et quatre colonnes de gra­nit rose — du gra­nit pha­rao­nique rem­ployé, pré­le­vé sur quelque temple ou quelque palais, l’É­gypte se recy­clant elle-même comme elle le fait depuis les Pto­lé­mées — des­sinent un octo­gone qui porte le dôme. Autour, un déam­bu­la­toire. Et par­tout, sur chaque sur­face, à chaque hau­teur, du décor : lam­bris de marbres poly­chromes incrus­tés de nacre, frises de stuc ajou­ré, pla­fonds à cais­sons peints et dorés, ins­crip­tions cora­niques cou­rant en ban­deaux à hau­teur de vertige.

L’oc­to­gone cen­tral n’est pas une fan­tai­sie. Tout visi­teur qui a vu Jéru­sa­lem le recon­naît immé­dia­te­ment : c’est le plan du Dôme du Rocher — quatre piliers, quatre groupes de colonnes, la rota­tion octo­go­nale autour d’un centre sacré. La cita­tion est déli­bé­rée, et elle est poli­tique. Qala­wun, sul­tan d’un État qui se pré­sente comme le pro­tec­teur des villes saintes et le bou­clier de l’is­lam face aux Mon­gols et aux Francs, s’offre pour tom­beau une réplique du plus ancien et du plus pres­ti­gieux monu­ment de l’is­lam. Il y a là une reven­di­ca­tion d’hé­ri­tage — les Mame­louks, par­ve­nus sans ancêtres, se fabriquent une généa­lo­gie archi­tec­tu­rale en s’ap­pro­priant les formes des Omeyyades — et peut-être aus­si un écho des ambi­tions syriennes du sul­tan, qui pas­sa sa vie à défendre et à admi­nis­trer le cor­ri­dor Le Caire–Damas–Jérusalem.

Le mih­rab, sur le mur orien­tal, passe pour l’un des plus somp­tueux du Caire, et je n’ai pas trou­vé de rai­son de contes­ter ce clas­se­ment. C’est une niche pro­fonde, enca­drée de trois registres de colon­nettes de marbre, tapis­sée de pla­cages poly­chromes où alternent des arca­tures aveugles, des mosaïques de marbre, des incrus­ta­tions de nacre qui accrochent la moindre lumière. On pense aux mih­rabs de Damas, aux décors byzan­tins, à Cor­doue même — toute la Médi­ter­ra­née des mar­briers semble s’être don­né ren­dez-vous dans cette niche de quelques mètres car­rés. Des équipes d’ar­ti­sans syriens, peut-être for­mées sur les chan­tiers des villes côtières reprises aux Francs, ont vrai­sem­bla­ble­ment tra­vaillé ici, appor­tant des tech­niques que Le Caire ne connais­sait pas encore à cette échelle.

Et puis il y a la lumière, dont je par­lais au début. Les murs hauts sont per­cés de fenêtres doubles sur­mon­tées d’o­cu­lus, fer­mées de grilles de stuc ser­ties de verres colo­rés. En fin d’a­près-midi, le soleil de l’ouest tra­verse ces claires-voies et pro­jette sur les marbres des taches mou­vantes, rouges et bleues, qui glissent len­te­ment le long des piliers à mesure que la terre tourne. Les res­tau­ra­teurs du XXe siècle ont refait une par­tie de ces vitraux, mais le dis­po­si­tif optique est d’o­ri­gine : cette salle a été conçue comme un ins­tru­ment à cap­tu­rer le soir. On y enter­rait un sul­tan ; on y a pié­gé la lumière d’É­gypte, ce qui est une manière plus sûre d’éternité.

Au centre, sous le dôme, une haute clô­ture de bois tour­né — une maq­su­ra de mou­cha­ra­bieh — entoure le céno­taphe. Der­rière ce grillage sombre reposent Qala­wun et son fils al-Nasir Muham­mad, le plus grand des sul­tans mame­louks, celui qui régna trois fois et trans­for­ma Le Caire en chan­tier per­ma­nent. Le père mort en novembre 1290 ne fut d’ailleurs pas inhu­mé ici tout de suite : la dépouille atten­dit à la Cita­delle que les cir­cons­tances — et les conve­nances astro­lo­giques, disent cer­taines sources — per­mettent le trans­fert, quelques mois plus tard. Détail bureau­cra­tique et tou­chant : même mort, un sul­tan mame­louk atten­dait son tour.

VI. Une façade venue d’ailleurs, un dôme refait deux fois

Res­sor­tons, et regar­dons la façade, cette fois pour de bon. Elle est unique au Caire, et les his­to­riens de l’ar­chi­tec­ture se dis­putent à son sujet depuis plus d’un siècle avec cette véhé­mence feu­trée qui est la poli­tesse des éru­dits. Sur près de soixante-dix mètres, elle aligne de hautes arca­tures en retrait dans les­quelles s’ins­crivent des fenêtres super­po­sées — une baie rec­tan­gu­laire en bas, des baies gémi­nées au-des­sus, un ocu­lus dans le tym­pan. Gémi­nées : le mot dit tout. Ce rythme de fenêtres jumelles sous arc bri­sé, coif­fées d’un ocu­lus, c’est celui des églises gothiques, celui des cathé­drales de croi­sade bâties à Acre, à Tyr, à Tri­po­li. Cer­tains y voient l’in­fluence de maîtres d’œuvre ayant tra­vaillé sur les chan­tiers francs, d’autres le rem­ploi pur et simple d’élé­ments arra­chés aux villes croi­sées déman­te­lées — on sait que les Mame­louks ne s’en pri­vaient pas, et que le por­tail gothique de l’é­glise Saint-André d’Acre fini­ra, quelques années plus tard, remon­té en tro­phée dans la madra­sa d’al-Nasir Muham­mad, juste à côté. La façade de Qala­wun serait ain­si une sorte de com­mu­ni­qué de vic­toire en pierre : l’ar­chi­tec­ture des vain­cus, digé­rée, retour­née, mise au ser­vice du tom­beau du vainqueur.

J’aime cette hypo­thèse, mais j’aime aus­si qu’elle reste une hypo­thèse. Les bâti­ments de cette ampleur sont des œuvres col­lec­tives et cos­mo­po­lites ; des arti­sans syriens, des mar­briers venus des villes côtières, des stu­ca­teurs per­sans peut-être, des maçons cai­rotes y ont mêlé leurs manières comme les langues se mêlaient sur le chan­tier. Le Caire du XIIIe siècle est une capi­tale-monde, gon­flée de réfu­giés fuyant les Mon­gols — savants de Bag­dad, arti­sans de Damas, princes dépos­sé­dés d’un peu par­tout —, et sa pierre enre­gistre ce bras­sage plus fidè­le­ment que les chroniques.

Au-des­sus de l’angle nord, le mina­ret. Il détonne, lui aus­si : une tour car­rée, puis­sante, en trois registres décrois­sants, ornée d’ar­ca­tures en fer à che­val et de colon­nettes, plus proche des mina­rets du Magh­reb ou des cam­pa­niles que des fines tours octo­go­nales que Le Caire mul­ti­plie­ra au siècle sui­vant. Le trem­ble­ment de terre de 1303 — un séisme ter­rible, qui cou­cha les mina­rets de la ville comme des quilles — endom­ma­gea gra­ve­ment l’ou­vrage ; al-Nasir Muham­mad fit recons­truire l’é­tage supé­rieur en brique, et la tour porte encore, lisible pour qui sait regar­der, la cica­trice de cette reprise : la pierre en bas, la brique en haut, deux époques empilées.

Quant au dôme que l’on voit aujourd’­hui, il faut faire un aveu qui cha­grine tou­jours un peu les ama­teurs d’au­then­ti­ci­té : il date de 1903. La cou­pole ori­gi­nelle, sans doute en bois, avait dis­pa­ru depuis long­temps — rem­pla­cée une pre­mière fois au XVIIIe siècle, puis démo­lie —, et c’est le Comi­té de conser­va­tion des monu­ments de l’art arabe, cette ins­ti­tu­tion fon­dée en 1881 où tra­vaillaient côte à côte des archi­tectes euro­péens et égyp­tiens, qui fit édi­fier le dôme actuel sous la direc­tion de Max Herz, l’in­fa­ti­gable Hon­grois qui a res­tau­ré la moi­tié du Caire isla­mique. On peut ergo­ter sur ses choix. On peut aus­si se dire que ce monu­ment n’a jamais ces­sé d’être répa­ré, repris, com­plé­té depuis 1285 — par al-Nasir Muham­mad après le séisme, par les émirs des siècles sui­vants, par les Otto­mans, par le Comi­té, par les cam­pagnes de res­tau­ra­tion des années 2000 —, et que cette sédi­men­ta­tion conti­nue est sa manière d’être vivant. Les monu­ments intacts sont des monu­ments morts. Celui-là a tou­jours eu des ouvriers sur le dos, comme un navire en carène perpétuelle.

VII. Lire les murs

Il y a une chose que le visi­teur pres­sé manque presque tou­jours, et c’est pour­tant la voix même du bâti­ment : les ins­crip­tions. Sur toute la lon­gueur de la façade court, à hau­teur d’homme ou presque, un immense ban­deau épi­gra­phique gra­vé dans la pierre — la titu­la­ture du fon­da­teur, dérou­lée sur des dizaines de mètres en carac­tères monu­men­taux. Notre maître le sul­tan, le roi al-Man­sur, le savant, le juste, le com­bat­tant du dji­had, le défen­seur des fron­tières, le sou­te­nu par Dieu, le vic­to­rieux, Sayf al-Dunya wa-l-Din — sabre du monde d’i­ci-bas et de la reli­gion — Qala­wun al-Sali­hi, asso­cié de l’é­mir des croyants… Chaque épi­thète est un article de pro­gramme. « Al-Sali­hi » : le rap­pel du maître d’o­ri­gine, al-Salih Ayyub, car dans le monde mame­louk on porte le nom de celui qui vous a ache­té comme un patro­nyme d’a­dop­tion — l’es­cla­vage retour­né en généa­lo­gie. « Asso­cié de l’é­mir des croyants » : la cau­tion du calife abbas­side fan­toche entre­te­nu au Caire. Le pas­sant du XIIIe siècle, même illet­tré, savait ce que disait ce ruban de pierre ; on le lui lisait, on le lui réci­tait, et la façade fonc­tion­nait comme fonc­tionnent aujourd’­hui nos façades offi­cielles cou­vertes de sigles : elle pro­cla­mait l’État.

À l’in­té­rieur du mau­so­lée, l’é­pi­gra­phie change de registre et de matière. Le grand ban­deau qui cein­ture la salle, en stuc ajou­ré autre­fois rehaus­sé de cou­leur et d’or, porte le ver­set du Trône — Ayat al-Kur­si, le texte que l’is­lam place volon­tiers au-des­sus des tombes parce qu’il dit la sou­ve­rai­ne­té de Dieu sur le som­meil et sur la mort : « Ni som­no­lence ni som­meil ne Le sai­sissent… » Il y a une conve­nance pro­fonde, presque une ten­dresse, à dérou­ler autour d’un sul­tan endor­mi le ver­set qui affirme que Dieu, Lui, ne dort jamais. La cal­li­gra­phie est un thu­luth ample, aux hampes ver­ti­cales ser­rées comme une palis­sade, dont les entre­lacs supé­rieurs se nouent en frise conti­nue : de loin, un décor ; de près, un texte ; à mi-dis­tance, ce bat­te­ment entre les deux qui est le génie propre de l’art isla­mique, où l’or­ne­ment n’est jamais tout à fait muet ni l’é­cri­ture tout à fait sage.

Le reste du décor mérite qu’on s’y attarde avec la même len­teur. Les lam­bris de marbre ne sont pas un pla­cage uni­forme mais une mar­que­te­rie savante : pan­neaux de por­phyre et de ser­pen­tine enca­drés de filets blancs, roues de marbres concen­triques, incrus­ta­tions de nacre décou­pées en étoiles minus­cules qui s’al­lument quand on se déplace. Les Cai­rotes de l’é­poque, rap­portent les chro­ni­queurs, venaient voir le mau­so­lée comme une curio­si­té, et l’ex­pres­sion popu­laire fit long­temps du maris­tan et de sa qub­ba l’é­ta­lon du luxe inima­gi­nable. Au-des­sus des marbres, le stuc prend le relais — ara­besques ajou­rées, rin­ceaux, coquilles — puis le bois : pla­fonds à cais­sons peints, poutres dorées, et cette maq­su­ra de tour­nage si fin qu’elle semble tis­sée plu­tôt que menui­sée. Trois matières, trois cor­po­ra­tions, trois hau­teurs de regard. Le décor mame­louk est stra­ti­fié comme une socié­té de cour : le marbre au niveau des hommes, le stuc au niveau des anges, le bois doré au niveau de Dieu.

Je note enfin, pour les ama­teurs de détails qui font les vraies visites, deux petites choses. La pre­mière : dans le déam­bu­la­toire, cer­tains cha­pi­teaux des colonnes de gra­nit sont antiques, corin­thiens, à peine retaillés — l’a­canthe grecque por­tant la cou­pole d’un Kipt­chak, et per­sonne au XIIIe siècle n’y voyait le moindre para­doxe, ce en quoi ils étaient plus sages que nous. La seconde : par endroits, sous les repeints et les res­tau­ra­tions, sub­sistent des frag­ments de la poly­chro­mie d’o­ri­gine, bleus pro­fonds, rouges, ors éteints. Le mau­so­lée que nous voyons blond et miné­ral fut un inté­rieur colo­ré, presque satu­ré, plus proche dans son effet d’une tente prin­cière que d’une église de pierre. C’est toute la dif­fi­cul­té de visi­ter les monu­ments anciens : il faut regar­der ce qui est là et ima­gi­ner ce qui manque, tenir les deux images ensemble, comme ces por­traits qui changent selon l’angle. L’ar­chéo­lo­gie est un exer­cice de vision double, et le voya­geur qui l’ou­blie ne voit que des ruines propres.

VIII. La madra­sa, l’autre moi­tié du silence

En face du mau­so­lée, de l’autre côté du cor­ri­dor, la madra­sa. Elle est plus abî­mée, plus sobre, moins visi­tée — les groupes la tra­versent d’un pas pres­sé pour rejoindre la salle funé­raire, et c’est une erreur. Son plan suit le modèle cai­rote du temps : une cour cen­trale, un grand iwan de prière à l’est, un iwan plus petit en face, et sur les côtés les loge­ments des étu­diants, empi­lés sur plu­sieurs niveaux comme les cabines d’un paque­bot stu­dieux. Le grand iwan conserve une dis­po­si­tion rare au Caire : trois vais­seaux sépa­rés par des colonnes antiques, une basi­lique en minia­ture tour­née vers le mih­rab — encore un écho médi­ter­ra­néen, encore un rem­ploi, l’An­ti­qui­té ser­vant de car­rière et de modèle à la fois.

L’acte de fon­da­tion pré­voyait l’en­sei­gne­ment du droit selon les quatre écoles sun­nites, plus des chaires de méde­cine et de hadith. Il faut ima­gi­ner la jour­née sonore du com­plexe vers 1300 : les leçons psal­mo­diées dans les iwans, les dis­putes juri­diques, les réci­ta­tions cora­niques des orphe­lins de l’é­cole élé­men­taire ins­tal­lée au-des­sus de l’en­trée — le kut­tab, dont les fenêtres don­naient sur la rue, si bien que le pas­sant mar­chait lit­té­ra­le­ment sous une pluie de sou­rates réci­tées par des voix d’en­fants —, les gémis­se­ments de l’hô­pi­tal au fond, les musi­ciens des mélan­co­liques, et, réglant le tout, la lec­ture per­pé­tuelle du Coran auprès du tom­beau, assu­rée jour et nuit par des équipes de réci­tants sala­riés du waqf. Un monu­ment mame­louk n’é­tait pas fait pour être vu : il était fait pour être enten­du. Ce que nous visi­tons en silence était une machine à pro­duire du son sacré, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, autour du corps d’un sul­tan qui ne com­pre­nait qu’à moi­tié la langue qu’on réci­tait pour lui.

Le mau­so­lée lui-même, du reste, n’é­tait pas seule­ment une chambre funé­raire. On y prê­tait ser­ment : c’est devant la tombe de Qala­wun que les émirs venaient jurer fidé­li­té aux sul­tans de sa lignée, la main sur le tom­beau du fon­da­teur comme on la pose sur un livre. On y sus­pen­dait des tro­phées. On y célé­brait des céré­mo­nies d’in­ves­ti­ture. La qub­ba al-Man­su­riyya fut, pen­dant un siècle, une sorte de cha­pelle dynas­tique et de salle du trône funé­raire — le Saint-Denis et le Reims des Mame­louks réunis sous un seul dôme, à cette dif­fé­rence près que la dynas­tie qui s’y fai­sait sacrer était née d’un mar­ché aux esclaves.

Car c’est peut-être le plus éton­nant de toute cette his­toire : le sys­tème mame­louk, conçu pour broyer l’hé­ré­di­té, a pro­duit ici sa grande excep­tion. Les des­cen­dants de Qala­wun ont occu­pé le trône, avec des inter­rup­tions, des dépo­si­tions, des res­tau­ra­tions et quelques assas­si­nats de bonne com­pa­gnie, de 1279 à 1382 — un siècle de sul­tans qala­wu­nides, dont le pro­di­gieux al-Nasir Muham­mad, dépo­sé deux fois, reve­nu deux fois, mort sur le trône après qua­rante ans de règne cumu­lé. Sous lui, Le Caire devient la plus grande ville du monde hors de Chine, un demi-mil­lion d’ha­bi­tants peut-être, et la rue al-Mu’izz se borde de fon­da­tions rivales : sa propre madra­sa au por­tail gothique volé, juste au nord de celle de son père, puis le khan­qah de Bay­bars al-Jashan­kir, puis, plus tard, le gigan­tesque com­plexe du sul­tan Bar­quq. Bayn al-Qas­rayn devient ce qu’il est res­té : une enfi­lade de dômes et de mina­rets où chaque géné­ra­tion de pou­voir a vou­lu son mètre de façade, la plus extra­or­di­naire concen­tra­tion d’ar­chi­tec­ture médié­vale du monde musul­man — et l’une des plus denses du monde tout court, avec, m’a-t-on tou­jours sem­blé, cette dif­fé­rence d’a­vec l’Eu­rope : ici, les monu­ments ne sont pas déga­gés, iso­lés, muséi­fiés sur leurs par­vis ; ils sont pris dans la ville comme des fos­siles dans la roche, avec des ate­liers dans leurs sou­bas­se­ments et du linge aux fenêtres d’en face.

IX. Sept siècles plus tard

Que devient un monu­ment pareil quand son monde meurt ? Les Otto­mans prennent l’É­gypte en 1517 et Le Caire cesse d’être une capi­tale d’empire. Le waqf conti­nue de fonc­tion­ner, cahin-caha, rogné par les admi­nis­tra­teurs suc­ces­sifs — l’his­toire des waqfs est une longue his­toire de détour­ne­ments pieu­se­ment maquillés —, mais l’hô­pi­tal fonc­tionne encore, et les voya­geurs euro­péens des XVIIe et XVIIIe siècles le men­tionnent avec éton­ne­ment. Au XIXe siècle, l’ins­ti­tu­tion décline en asile, puis les bâti­ments hos­pi­ta­liers, très dégra­dés, sont en grande par­tie démo­lis ; on élè­ve­ra sur leur emprise, dans les années 1920, un hôpi­tal oph­tal­mo­lo­gique moderne. La voca­tion aura donc tenu, sous des formes chan­geantes, de 1285 à nos jours. Je ne connais pas beau­coup d’é­ta­blis­se­ments de soins au monde qui puissent pro­duire sept siècles de conti­nui­té sur la même parcelle.

Le mau­so­lée, lui, tra­verse les siècles en accu­mu­lant les couches. Le Comi­té de conser­va­tion s’en empare à la fin du XIXe siècle : rele­vés, conso­li­da­tions, le dôme de Herz en 1903, la réfec­tion des vitraux et des stucs. Puis le XXe siècle égyp­tien, les res­tau­ra­tions des années 2000 dans le cadre du grand pro­jet de réha­bi­li­ta­tion de la rue al-Mu’izz, la pié­ton­ni­sa­tion par­tielle, l’é­clai­rage noc­turne qui trans­forme désor­mais la façade, le soir venu, en décor doré devant lequel les familles cai­rotes viennent se pho­to­gra­phier. On peut faire la moue devant cette patri­mo­nia­li­sa­tion. Je m’en garde : la rue al-Mu’izz du soir, avec ses gamins à vélo sla­lo­mant entre les tou­ristes, ses ven­deurs de barbe à papa sous les mou­cha­ra­biehs et ses vieux assis face aux façades illu­mi­nées comme devant un feu, est une des scènes urbaines les plus heu­reuses que je connaisse. Le monu­ment est ren­du à sa fonc­tion pre­mière, qui était d’être un spec­tacle public.

Et puis il y a la lit­té­ra­ture, qui est une autre forme de waqf. Naguib Mah­fouz a don­né le nom du lieu au pre­mier volume de sa tri­lo­gie — Bayn al-Qas­rayn, tra­duit en fran­çais par Impasse des deux palais —, ancrant dans ces quelques cen­taines de mètres la plus grande fresque roma­nesque de la langue arabe moderne. Le patriarche Ahmad Abd al-Gaw­wad tient bou­tique à deux pas du mau­so­lée ; ses fils passent sous ces façades pour aller à l’é­cole, à la mos­quée, chez la luthiste. Quand je marche dans la rue al-Mu’izz, je ne sais jamais très bien si je visite un monu­ment mame­louk ou un cha­pitre de Mah­fouz, et cette hési­ta­tion est exac­te­ment ce que j’ap­pelle un lieu réussi.

Der­nière image, pour finir, parce qu’on n’é­crit jamais que pour une image. C’é­tait en fin d’a­près-midi, l’heure des vitraux. Dans le mau­so­lée presque vide, un gar­dien som­no­lait sur une chaise de plas­tique près de la maq­su­ra, sous les trente mètres de la cou­pole, dans le cli­gno­te­ment lent des taches rouges et bleues que le soleil cou­chant pous­sait le long des colonnes de gra­nit rose. De la rue par­ve­nait, très assour­di, le racle­ment d’une char­rette. J’ai pen­sé à l’a­do­les­cent kipt­chak ven­du mille dinars sur un quai de la mer Noire, qui ne sut jamais bien l’a­rabe et qui dort ici depuis 1290 dans la plus belle chambre d’É­gypte, veillé par un fonc­tion­naire assou­pi et par la lumière qu’il avait fait mettre en cage. Les empires passent ; les dis­po­si­tifs optiques res­tent. À tout prendre, comme défi­ni­tion de l’ar­chi­tec­ture, je n’ai jamais trou­vé mieux.


Le com­plexe de Qala­wun se visite tous les jours sur la rue al-Mu’izz li-Din Allah, dans le quar­tier de Bayn al-Qas­rayn (métro le plus proche : Bab el-Chaa­ria, puis quinze minutes de marche qui valent le voyage à elles seules). Y aller de pré­fé­rence en fin d’a­près-midi pour les vitraux du mau­so­lée, et reve­nir à la nuit tom­bée pour la façade illu­mi­née. À lire avant, pen­dant ou après : la tri­lo­gie de Naguib Mah­fouz, et pour l’ar­chi­tec­ture, les tra­vaux de Doris Beh­rens-Abou­seif sur Le Caire des Mamelouks.

Read more
Un style à poulpes

Un style à poulpes

Un style à poulpes

Un motif tra­verse la Méditerranée

Le poulpe sur l’argile

Un motif tra­verse la Médi­ter­ra­née, 1500–400 avant notre ère

Vingt-sept cen­ti­mètres, deux assiettes collées

L’ob­jet tient dans les deux mains. Vingt-sept cen­ti­mètres de haut, pas davan­tage. Une gourde ronde et plate, avec un col court et deux petites anses au som­met — la forme exacte de ce qu’on appel­le­ra plus tard une gourde de pèle­rin, et qui exis­tait déjà, sans pèle­rins, mille cinq cents ans avant notre ère.

Elle vient de Palai­kas­tro, à l’ex­tré­mi­té orien­tale de la Crète, là où la côte se replie sur une plaine étroite et où l’on culti­vait l’o­li­vier. Elle est aujourd’­hui au musée d’Hé­rak­lion, sous verre, éclai­rée par le bas.

La façon dont elle a été fabri­quée mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle explique une par­tie du reste. Le potier a tour­né deux assiettes très plates en argile fine, puis, avant que l’ar­gile ne sèche com­plè­te­ment — au stade dit du cuir, quand la matière est encore souple mais ne s’af­faisse plus —, il les a assem­blées dos à dos. On voit encore, au centre de chaque face, le cercle lais­sé par le tour. Le col, les anses et le pied ont été ajou­tés à la main. La gourde était faite pour conte­nir un liquide qui valait la peine d’être ver­sé len­te­ment. De l’huile par­fu­mée, probablement.

Ensuite quel­qu’un a peint un poulpe dessus.

Pas un poulpe déco­ra­tif, pas un poulpe en frise, pas un poulpe réduit à un motif géo­mé­trique. Un poulpe entier, vu de face, mais nageant en dia­go­nale, comme s’il tra­ver­sait la panse du vase en biais. Les bras s’é­cartent et couvrent la tota­li­té de la sur­face dis­po­nible. Entre eux, le peintre a glis­sé des our­sins, des tri­tons, des rochers avec des algues. Il ne reste aucun vide. C’est le prin­cipe que les his­to­riens de l’art appellent, avec cette élé­gance latine dont ils ont le secret, l’hor­ror vacui — la peur du vide.

Le musée d’Hé­rak­lion attri­bue cette pièce à un arti­san qu’on ne connaît que par sa main, et qu’on a fini par bap­ti­ser le Maître du style marin. On lui donne aus­si une jarre à étrier trou­vée à Gour­nia, à une tren­taine de kilo­mètres de là. Deux objets, un tem­pé­ra­ment. C’est tout ce qu’on aura jamais de lui.

Le pro­blème du peintre : cou­vrir une sphère

Il faut pen­ser à ce que c’est, maté­riel­le­ment, que de déco­rer un vase.

La sur­face est convexe. Elle fuit dans toutes les direc­tions. Une scène rec­tan­gu­laire, celle qu’on pein­drait sur un mur, s’y déforme immé­dia­te­ment : les per­son­nages s’é­crasent aux extré­mi­tés, les lignes hori­zon­tales se courbent, la com­po­si­tion se dérobe dès qu’on tourne l’ob­jet d’un quart de tour. Pen­dant des siècles, la solu­tion cré­toise avait consis­té à cou­vrir les vases de spi­rales, de rosaces, de motifs qui n’ont ni haut ni bas et qui acceptent donc n’im­porte quelle cour­bure. Les céra­miques dites de Kamares, claires sur fond sombre, sont le som­met de cette logique — et elles ne repré­sentent presque rien.

Et puis, au Minoen récent IB, autour de 1500 avant notre ère, deux choses changent en même temps.

D’a­bord l’in­ver­sion chro­ma­tique : on passe au sombre sur fond clair. Cette conven­tion-là tien­dra en Grèce, à peu de chose près, pen­dant mille ans. Ensuite l’ap­pa­ri­tion d’un réper­toire figu­ra­tif entiè­re­ment marin : poulpes, argo­nautes, tri­tons, murex, étoiles de mer, our­sins. Les archéo­logues rangent cet ensemble dans ce qu’ils nomment la Tra­di­tion pala­tiale spé­ciale, et le style marin en est la branche la plus spectaculaire.

Un détail de ce réper­toire mérite qu’on s’y arrête. Par­mi les vases du style marin figure un rhy­ton de Zakros entiè­re­ment cou­vert de murex. Le murex n’est pas un coquillage comme les autres : c’est celui dont on extrait, glande par glande, le colo­rant qui devien­dra la pourpre — la tein­ture la plus chère de l’An­ti­qui­té, celle des Phé­ni­ciens de Tyr, celle des our­lets de séna­teurs et des man­teaux d’empereurs byzantins.

Or l’ar­chéo­lo­gie cré­toise a mis au jour des amas de coquilles bri­sées et des ins­tal­la­tions de tein­ture bien anté­rieurs à tout ce qu’on connaît au Levant : à Kom­mos dès le Minoen moyen, sur l’î­lot de Chrys­si, à Kou­pho­ni­si. Et à Palai­kas­tro même, sur les pentes du Kas­tri, il y a un dépôt de murex écra­sés que Bosan­quet avait déjà signa­lé au début du siècle dernier.

Autre­ment dit, dans le vil­lage où l’on pei­gnait la plus belle gourde à poulpe de l’âge du bronze, on cas­sait aus­si des coquillages par mil­liers pour en tirer du vio­let. Le même monde, la même odeur de marée, deux indus­tries qui se tournent le dos et qui puisent dans le même sac.

Ce que je trouve remar­quable, c’est que le poulpe est la seule créa­ture de la Médi­ter­ra­née qui résolve le pro­blème du peintre au lieu de le poser. Il n’a pas d’o­rien­ta­tion. Il n’a pas de dos. Ses bras sont huit lignes souples qui peuvent par­tir dans huit direc­tions sans que rien paraisse contraint. On peut l’é­ti­rer, l’en­rou­ler, le faire épou­ser un col ou une panse : il reste lui-même. Un tau­reau sur un vase rond est un tau­reau défor­mé. Un poulpe sur un vase rond est un poulpe.

Je ne pré­tends pas que ce soit la rai­son pour laquelle il a été choi­si. Sim­ple­ment, c’est une rai­son suf­fi­sante pour qu’il ait duré.

Une date qui refuse de se fixer

Il faut main­te­nant par­ler de Thé­ra, parce que tout le monde en parle, et parce que la ques­tion est moins réglée qu’on ne le croit.

À une cen­taine de kilo­mètres au nord de la Crète, le vol­can de San­to­rin a explo­sé. C’est l’un des plus grands évé­ne­ments érup­tifs de l’Ho­lo­cène. Il a ense­ve­li la ville d’A­kro­ti­ri sous qua­rante mètres de cendre et de ponce, et la cendre s’est dépo­sée jus­qu’en Ana­to­lie et en Égypte.

Reste à savoir quand.

Deux méthodes donnent deux réponses, et l’é­cart entre elles est d’à peu près un siècle. Les data­tions au radio­car­bone effec­tuées sur des légu­mi­neuses et des grains scel­lés sous les dépôts érup­tifs, ain­si que sur une branche d’o­li­vier prise dans la ponce, situent l’é­vé­ne­ment autour de 1600 avant notre ère, voire un peu avant. Les syn­chro­nismes archéo­lo­giques — c’est-à-dire les cor­res­pon­dances éta­blies entre les couches cré­toises, les objets chy­priotes, les niveaux égyp­tiens et levan­tins — plaident au contraire pour un évé­ne­ment plus tar­dif, autour de 1500.

Cent ans. À cette échelle, ce n’est presque rien, et c’est énorme : c’est la dif­fé­rence entre une catas­trophe qui pré­cède l’a­po­gée minoenne et une catas­trophe qui l’interrompt.

Le débat s’est dépla­cé récem­ment. Des mesures de radio­car­bone effec­tuées année par année sur des cernes d’arbres calen­dai­re­ment datés ont mon­tré un déca­lage par rap­port à la courbe de cali­bra­tion inter­na­tio­nale, ce qui ramène la four­chette vers le sei­zième siècle. En 2023, une étude por­tant sur un arbuste d’o­li­vier ense­ve­li à Thé­ra­sia est allée dans le même sens : milieu du sei­zième siècle. La branche d’o­li­vier de 2006, long­temps consi­dé­rée comme déci­sive, a par ailleurs été contes­tée — dater du bois d’o­li­vier est une opé­ra­tion dif­fi­cile, cet arbre pro­duit des cernes irré­gu­liers et par­fois discontinus.

Bref, on res­serre, on ne conclut pas.

Pour­quoi cela nous inté­resse ici : le style marin appar­tient au Minoen récent IB. L’é­rup­tion, elle, tombe à la fin du Minoen récent IA. Autre­ment dit, les plus beaux poulpes de Crète ont été peints après que la mon­tagne a sauté.

Un lec­teur du Per­ro­quet sué­dois avait pro­po­sé, il y a quelques années, une hypo­thèse sédui­sante : le tsu­na­mi consé­cu­tif à l’é­rup­tion aurait jeté sur les côtes des poulpes énormes, et le motif serait né de cette ren­contre. La chro­no­lo­gie ne lui donne pas tort sur l’ordre des évé­ne­ments. Elle ne lui donne pas rai­son non plus. Le poulpe figu­rait déjà, sous des formes plus timides, dans le réper­toire minoen anté­rieur ; et rien, dans les textes ou dans les images, ne relie expli­ci­te­ment le motif à la catastrophe.

Je note sim­ple­ment ceci, sans en tirer de thèse : une géné­ra­tion de peintres a pro­duit ses images les plus ten­dues, les plus satu­rées, les plus vivantes, dans les décen­nies qui ont sui­vi le plus grand désastre natu­rel connu de leur monde. Les his­to­riens de l’art se méfient de ce genre de coïn­ci­dence, et ils ont rai­son. Elle reste là quand même.

L’a­ni­mal qu’on avait sous les yeux

On oublie sou­vent que ces gens man­geaient des poulpes.

Ils les pêchaient à la nasse, au har­pon, à la main dans les trous de rocher. Ils les frap­paient contre la pierre pour atten­drir la chair, comme on le fait tou­jours dans les ports de la mer Égée. Ils savaient à quelle pro­fon­deur les trou­ver, en quelle sai­son, et ce que fait un poulpe quand on l’approche.

Cela se voit dans la pein­ture. Les grands yeux du poulpe de Palai­kas­tro, qui frappent tous les visi­teurs par leur air presque comique, ne sont pas une inven­tion déco­ra­tive : le poulpe a effec­ti­ve­ment des yeux dis­pro­por­tion­nés, laté­raux, avec une pupille hori­zon­tale, et il les tourne vers vous. Les ven­touses sont peintes sur toute la lon­gueur des bras, ce qu’au­cune pers­pec­tive réelle ne per­met­trait — mais c’est là un choix de savoir, pas d’i­gno­rance. Le peintre montre ce qu’il sait qui est là.

Il fau­dra attendre mille ans pour qu’un Grec écrive ce que tout le monde voyait. Aris­tote, dans l’His­toire des ani­maux, observe les cépha­lo­podes autour de Les­bos et note qu’ils changent de cou­leur, qu’ils émettent leur encre, que la seiche s’en sert non seule­ment par peur mais pour se dis­si­mu­ler — elle se montre devant son nuage puis recule dedans. Il dis­tingue les usages du poulpe, du cal­mar et de la seiche. Ce sont, dans toute la lit­té­ra­ture ancienne, quelques-unes des pages où l’on sent le plus net­te­ment quel­qu’un qui a regar­dé longtemps.

Cinq siècles après lui, Oppien, dans un poème didac­tique sur la pêche, écrit que per­sonne n’i­gnore l’art du poulpe, qui se rend sem­blable au rocher qu’il embrasse. Le mot qu’il emploie est technē. Un savoir-faire. Une technique.

Il y a là quelque chose que le Minoen de 1500 n’au­rait pas for­mu­lé ain­si mais qu’il connais­sait cer­tai­ne­ment : le poulpe est l’a­ni­mal qui imite. Celui qui devient la sur­face qu’il touche. Peindre un imi­ta­teur sur un vase, c’est-à-dire sur une sur­face qui prend elle-même la forme qu’on lui donne, n’est pas un geste inno­cent. Les Romains le com­pren­dront très bien, et met­tront des poulpes au centre de leurs mosaïques d’emble­ma­ta marins — à Pom­péi, le poulpe, la lan­gouste et la murène se dis­putent la place cen­trale d’un pave­ment, et le spec­ta­teur qui les regarde se sou­vient que le poulpe, lui, sait se faire pavement.

Le motif passe sur le continent

Les Mycé­niens l’ont vu, et ils l’ont voulu.

C’est un mou­ve­ment qu’on observe dans presque tous les domaines : la Crète pro­duit, le conti­nent copie, puis le conti­nent domine. À la fin du quin­zième siècle, Cnos­sos est détruit, l’in­fluence minoenne recule, et les ate­liers du Pélo­pon­nèse prennent la main sur les cir­cuits d’ex­por­ta­tion. Mais le poulpe, lui, passe.

L’ob­jet qui montre le mieux ce pas­sage est une amphore à trois anses conser­vée au Musée natio­nal d’A­thènes, trou­vée dans une tombe du cime­tière mycé­nien de Pro­sym­na, près d’Ar­gos. Elle date du quin­zième siècle. Elle appar­tient à la caté­go­rie des amphores dites pala­tiales, forme emprun­tée aux modèles cré­tois. Trois grands poulpes en couvrent la panse, avec des rochers et des algues. La main est mycé­nienne ; la gram­maire est encore entiè­re­ment crétoise.

Puis quelque chose se met à bou­ger, len­te­ment, dans le sens de la simplification.

Au Hel­la­dique récent IIIA, le réper­toire natu­ra­liste recule. La jarre à étrier devient une forme domi­nante. De nou­veaux motifs appa­raissent — le coquillage en volute, la fleur sty­li­sée — qui sont d’emblée des sché­mas, pas des obser­va­tions. Le style mycé­nien s’u­ni­for­mise sur une immense aire, de la Sicile au Levant, avec une régu­la­ri­té de pro­duc­tion presque industrielle.

Le poulpe sur­vit à cette nor­ma­li­sa­tion, mais il en sort trans­for­mé. Ce n’est plus l’a­ni­mal sai­si dans son mou­ve­ment. C’est un signe qui garde la mémoire d’un animal.

Comp­ter les bras

Il y a, au musée Get­ty, une jarre à étrier des îles grecques sur laquelle un poulpe est peint sans corps. Il n’a plus que six bras. Ses yeux sont deve­nus deux rosettes posées près de la base du vase. Le cata­logue emploie le mot dégé­né­ré, qui est un terme tech­nique et qui sonne quand même comme un jugement.

Ce genre de dérive est la règle. À par­tir du dou­zième siècle, on trouve des poulpes à sept bras, à six, à cinq, à quatre. On trouve des poulpes réduits à deux spi­rales symé­triques et à une paire de points. On trouve, sur cer­taines pièces tar­dives, des motifs qu’un œil non pré­ve­nu ne recon­naî­trait jamais comme des poulpes si l’on ne pou­vait pas remon­ter la série vase par vase jus­qu’à Palaikastro.

Un cas par­ti­cu­lier mérite d’être signa­lé, parce qu’il a pro­duit une petite contro­verse savante que j’aime bien. Le cercle des tombes A de Mycènes a livré des orne­ments funé­raires en feuille d’or en forme de poulpe. Tous ont sept bras. Un cher­cheur a pro­po­sé d’y voir la repré­sen­ta­tion d’une espèce réelle, Hali­phron atlan­ti­cus, le poulpe dit à sept bras — un ani­mal de haute mer, géla­ti­neux, dont les mâles dis­si­mulent leur hui­tième bras dans une poche située sous l’œil droit, ce qui leur donne effec­ti­ve­ment l’air d’en avoir sept. Un spé­cia­liste des cépha­lo­podes lui a répon­du, publi­ca­tion à l’ap­pui, que rien n’au­to­ri­sait cette iden­ti­fi­ca­tion : Hali­phron vit en pro­fon­deur, on ne le voit presque jamais, et la réduc­tion du nombre de bras est un phé­no­mène banal dans l’art égéen tardif.

Je ne tranche pas. La pro­po­si­tion reste sur la table, contes­tée. Ce qui m’in­té­resse, c’est qu’elle est le symp­tôme d’un vrai malaise : dès qu’un motif ancien s’é­carte du réel, nous cher­chons déses­pé­ré­ment un réel qui l’ex­pli­que­rait. Il est plus dif­fi­cile d’ad­mettre qu’un peintre du dou­zième siècle avant notre ère ait sim­ple­ment ces­sé de compter.

Le poulpe des­cend dans les tombes

Et c’est ici que l’his­toire change de nature.

À par­tir du Minoen récent IIIB, au trei­zième siècle, le poulpe cesse d’être un orne­ment de pres­tige pour deve­nir autre chose. On le trouve de plus en plus sou­vent sur les lar­nakes, ces cuves d’ar­gile en forme de bai­gnoire ou de coffre dans les­quelles les Cré­tois inhu­maient leurs morts. Un poulpe, par­fois deux, peints sur le flanc du cercueil.

Au même moment, un ate­lier de Cha­nia, sur la côte nord-ouest de l’île, se met à pro­duire de petites jarres à étrier déco­rées d’un ou deux poulpes, avec une inven­ti­vi­té qui contraste avec la mono­to­nie ambiante. Ces jarres deviennent l’une des formes les plus carac­té­ris­tiques de la fin de l’âge du bronze égéen.

La sta­tis­tique est élo­quente. Les jarres à étrier au poulpe ne repré­sentent qu’une part infime du mobi­lier trou­vé dans les habi­tats — quelques pour­cents. Elles sont, en écra­sante majo­ri­té, des objets de tombe.

Que fai­sait-on avec elles ? Une jarre à étrier sert à conte­nir et à ver­ser de l’huile. Dans un contexte funé­raire, cela signi­fie des onc­tions, des liba­tions, des gestes accom­plis au bord de la fosse et dont il ne reste que le réci­pient. L’ob­jet est dépo­sé avec le mort, visible, déco­ra­tif, coû­teux. C’est un objet de mons­tra­tion autant qu’un contenant.

Reste à savoir pour­quoi le poulpe.

Une hypo­thèse, avan­cée par l’ar­chéo­lo­gie ita­lienne, relie le motif à l’eau, au pas­sage et à la régé­né­ra­tion. Elle a pour elle une cohé­rence médi­ter­ra­néenne large : la mer comme lieu de tra­ver­sée, l’a­ni­mal capable de repous­ser un bras arra­ché, la créa­ture qui vit dans les creux du rocher — dans les trous, lit­té­ra­le­ment, comme les morts.

Elle a contre elle qu’au­cun texte ne la confirme. Le linéaire B, quand on le déchiffre, parle de rations d’orge, de trou­peaux et de noms de divi­ni­tés ; il ne dit rien des poulpes.

Je pré­fère m’en tenir à ce qui est véri­fiable et qui suf­fit à don­ner le ver­tige : pen­dant envi­ron trois siècles, dans une grande par­tie de l’É­gée, on a dépo­sé auprès des morts des vases por­tant l’i­mage d’un ani­mal capable de se glis­ser dans n’im­porte quelle ouver­ture, de chan­ger de cou­leur, et de refaire ce qu’on lui a coupé.

avec les jarres d’huile

Un motif ne voyage pas seul. Il voyage avec ce qui le porte.

Pour mesu­rer ce que cela veut dire concrè­te­ment, il faut se sou­ve­nir de ce qu’on a remon­té du fond de l’eau au large d’U­lu­bu­run, sur la côte lycienne. Un navire cou­lé dans le der­nier tiers du XIVe siècle, quelque part entre 1335 et 1305. Dix tonnes de cuivre chy­priote en lin­gots à peau de bœuf — trois cent cin­quante-quatre pièces, ran­gées en quatre files dans la cale. Une tonne d’é­tain, le rap­port exact qu’il faut pour faire du bronze. Cent qua­rante-neuf jarres cana­néennes, dont la plu­part conte­naient de la résine de téré­binthe. De l’i­voire d’hip­po­po­tame et d’é­lé­phant, des ron­dins d’é­bène venus d’A­frique, des lin­gots de verre bleu de cobalt, plu­sieurs jeux de poids de balance aux stan­dards proche-orien­taux, des tablettes à écrire en bois pliantes à char­nières d’i­voire, un sca­ra­bée d’or au car­touche de Néfer­ti­ti. Et, au milieu de tout cela, de la céra­mique mycé­nienne et chy­priote. Une seule coque conte­nait le cata­logue d’un monde.

C’est dans ces cales-là que les vases cir­culent. Non comme car­gai­son prin­ci­pale — le poids et la valeur sont dans le métal — mais comme fret d’ac­com­pa­gne­ment, cadeau, effet per­son­nel de mar­chand, embal­lage d’une huile par­fu­mée qui vaut plus cher que son réci­pient. Le poulpe voyage à titre secon­daire. C’est presque tou­jours ain­si que les images voyagent.

La jarre à étrier est le conte­neur stan­dard du com­merce égéen de l’huile. On en trouve par mil­liers autour de la Médi­ter­ra­née orien­tale, jus­qu’en Sicile et en Sar­daigne à l’ouest. Cer­taines, en Crète et sur le conti­nent, portent des ins­crip­tions peintes en linéaire B — des men­tions admi­nis­tra­tives, l’é­qui­valent d’une éti­quette d’ex­pé­di­tion. C’est un objet de logis­tique avant d’être un objet d’art.

Et voi­ci où on les retrouve.

À Ouga­rit, sur la côte syrienne, dans le port de Minet el-Bei­da, on a exhu­mé un rhy­ton égéen orné d’un poulpe peint. Le grand comp­toir levan­tin de la fin de l’âge du bronze, celui où l’on écri­vait en six langues et où l’on inven­tait un alpha­bet, avait dans ses mai­sons des vases venus de la mer Égée.

À Chypre, la céra­mique figu­ra­tive de la fin du bronze mêle pois­sons, hip­po­campes et poulpes, dans un réper­toire qui doit à la fois aux modèles mycé­niens, aux tra­di­tions orien­tales et aux usages locaux. L’i­co­no­gra­phie du pois­son y prend une valeur nette : vie, renais­sance, protection.

Sur la côte sud du Levant, au dou­zième siècle, appa­raît la céra­mique bichrome dite phi­lis­tine, dont les formes — le cra­tère, la jarre à étrier, la cruche à bec fil­trant — dérivent direc­te­ment des pro­to­types mycé­niens, tan­dis que le décor emprunte lar­ge­ment à Chypre. Les débats sur ce que cela signi­fie exac­te­ment — migra­tion, colo­ni­sa­tion, imi­ta­tion, appro­pria­tion — occupent l’ar­chéo­lo­gie levan­tine depuis qua­rante ans et ne sont pas près de se clore.

Et en Égypte, enfin, il faut évo­quer Tell el-Dab’a, l’an­cienne Ava­ris, dans le Del­ta. Des mil­liers de frag­ments de pein­tures murales y ont été mis au jour à par­tir des années 1990, dans un quar­tier pala­tial de la période thout­mo­side. La tech­nique est celle de la fresque sur enduit de chaux frais, incon­nue en Égypte avant Thout­mô­sis III et par­fai­te­ment attes­tée dans l’É­gée. Les conven­tions chro­ma­tiques sont minoennes — le bleu là où l’É­gypte met­trait du gris. Les motifs — sauts de tau­reau, grif­fons, frise de demi-rosettes — ren­voient à Cnos­sos, par­fois à l’é­chelle exacte des figures de la salle du trône.

L’ex­ca­va­teur en conclut que des artistes minoens ont tra­vaillé sur place. D’autres, dont Eric Cline, objectent qu’on ne peut pas le prou­ver et qu’il suf­fit d’in­vo­quer des arti­sans locaux pro­fon­dé­ment fami­liers de l’art égéen. Le débat reste ouvert, et il vaut mieux le pré­sen­ter comme tel.

Ce qu’on peut dire sans risque : au quin­zième siècle avant notre ère, dans un palais du Del­ta du Nil, quel­qu’un regar­dait des murs peints selon des conven­tions cré­toises. Le monde était plus petit qu’on ne l’i­ma­gine et plus grand qu’ils ne le pensaient.

il reste le poulpe

Puis tout tombe.

Vers 1200, les palais mycé­niens brûlent les uns après les autres. Ouga­rit dis­pa­raît. Hat­tu­sa est aban­don­née. Le sys­tème d’é­changes qui reliait l’É­gée, Chypre, le Levant et l’É­gypte cesse de fonc­tion­ner. On sait beau­coup de choses sur ce qui est détruit, très peu sur ce qui détruit.

Et dans les décen­nies qui suivent, dans un monde appau­vri, frag­men­té, sans admi­nis­tra­tion cen­trale, sans linéaire B, sans com­merce à longue dis­tance — le poulpe revient.

Les jarres à étrier au poulpe des dou­zième et onzième siècles consti­tuent l’un des rares groupes de céra­mique déco­ra­tive de qua­li­té pro­duits dans cette période. Elles sont grandes, ambi­tieuses, faites pour être vues. Elles appa­raissent au moment pré­cis où la plu­part des autres arts figu­ra­tifs de l’É­gée s’éteignent.

Une thèse consa­crée à ce cor­pus a mon­tré qu’on peut y dis­tin­guer des styles régio­naux nets : la Crète, le Dodé­ca­nèse, les Cyclades, l’At­tique déve­loppent cha­cun leurs conven­tions. Cette régio­na­li­sa­tion est en elle-même un docu­ment his­to­rique. Elle des­sine la carte d’un monde qui s’est défait en mor­ceaux et où chaque mor­ceau conti­nue, à sa manière, à peindre le même animal.

Il y a là un fait qui mérite qu’on s’y arrête sans en faire un sym­bole. Quand une civi­li­sa­tion perd ses palais, ses archives, ses cir­cuits, ses écri­tures, il lui reste des gestes. Un potier conti­nue de tour­ner. Un peintre conti­nue de tra­cer huit lignes qui partent d’un point. Il ne sait pro­ba­ble­ment plus d’où vient le motif ni ce qu’il vou­lait dire à Palai­kas­tro trois siècles plus tôt. Il le fait quand même, parce que c’est ce qu’on fait sur un vase.

Une vache, un poulpe, un car­ré creux

Le motif ne meurt pas avec l’âge du bronze. Il se réveille ailleurs, dans un contexte qui n’a plus rien à voir.

À Éré­trie, sur l’île d’Eu­bée, à la fin du sixième siècle avant notre ère, on frappe mon­naie. Les pre­mières émis­sions eubéennes sont contem­po­raines des pre­mières chouettes d’A­thènes. Sur l’a­vers, une vache qui se gratte le museau avec un sabot arrière — l’île était répu­tée pour son bétail. Sur le revers, dans un car­ré creux, un poulpe.

Il y res­te­ra. Le poulpe devient l’emblème civique d’É­ré­trie, et on le retrouve sur ses mon­naies pen­dant plus d’un siècle et demi.

À Syra­cuse, autre grande cité mari­time, on frappe des litrai d’argent ornées d’un poulpe dans les années 460, puis des bronzes où le poulpe figure au revers de la tête de la nymphe Aré­thuse. Le gra­veur syra­cu­sain observe l’a­ni­mal avec une exac­ti­tude qui n’a rien de mycé­nien : c’est un poulpe de natu­ra­liste, ramas­sé, bien pro­por­tion­né, les bras repliés.

Entre-temps, un potier de Corinthe a peint un poulpe sur un petit ary­balle à par­fum, vers 625–600. La forme n’a plus rien de cré­tois, le style non plus. Le motif, lui, a tenu neuf cents ans.

Je ne crois pas à une trans­mis­sion conti­nue et consciente. Il n’y a pas de lignée d’a­te­liers qui se seraient pas­sé le poulpe de géné­ra­tion en géné­ra­tion depuis Palai­kas­tro. Il y a une mer, un ani­mal abon­dant dans cette mer, des gens qui le pêchent et le mangent, et la pro­prié­té for­melle que j’é­vo­quais au début : huit bras conviennent admi­ra­ble­ment à un objet rond. Le motif se réin­vente chaque fois qu’on le laisse tran­quille assez longtemps.

L’in­con­nu

Reste, au bout de cette tra­ver­sée, une gêne qu’il faut nommer.

Nous appe­lons cela un sym­bole, et nous n’en savons rien. Nous par­lons de divi­ni­té marine, de régé­né­ra­tion, de pas­sage, parce que ce sont les caté­go­ries dont nous dis­po­sons et parce qu’un poulpe posé sur un cer­cueil demande une expli­ca­tion. Mais aucun Minoen, aucun Mycé­nien ne nous a lais­sé une phrase sur le sujet. Le cor­pus des textes de l’âge du bronze égéen est un cor­pus de comptabilité.

Ce qui sub­siste, c’est de la matière. De l’ar­gile fine tour­née très mince. Un pig­ment fer­ru­gi­neux qui vire au brun-noir à la cuis­son. Deux assiettes col­lées au stade du cuir. Un geste de pin­ceau, char­gé au départ, qui s’af­fine en s’é­loi­gnant du centre, exac­te­ment comme un bras de poulpe s’ef­file vers sa pointe.

Un jour de juillet, dans une crique de Crète orien­tale, j’ai vu un poulpe sor­tir d’une anfrac­tuo­si­té et se poser sur une pierre plate. En trois secondes, il a pris la cou­leur de la pierre. Il est res­té là, immo­bile, à peine visible, avec seule­ment un œil qui bougeait.

Je n’en tire aucune conclu­sion sur ce que pen­saient les gens de Palai­kas­tro. Je sais seule­ment qu’ils ont vu la même chose, dans la même eau, avec la même lumière, et qu’ils sont ren­trés à l’atelier.


Note de sources

Objets et attributions

  • Gourde du style marin de Palai­kas­tro, Minoen récent IB, h. 27 cm, Musée archéo­lo­gique d’Hé­rak­lion (inv. Π3383). Tech­nique d’as­sem­blage de deux plats tour­nés, décor de poulpe, our­sins, tri­tons, rochers et algues ; attri­bu­tion au « Maître du style marin », auquel est éga­le­ment don­née une jarre à étrier de Gour­nia. Notices du Musée d’Hé­rak­lion et de Smarthistory.
  • Amphore mycé­nienne à trois anses au décor de poulpes, XVe s. av. n.è., tombe 2 du cime­tière de Pro­sym­na, Musée natio­nal d’A­thènes, inv. Π 6725.
  • Jarre à étrier des îles à poulpe « dégé­né­ré » (six bras, yeux trans­for­més en rosettes), J. Paul Get­ty Museum.
  • Rhy­ton égéen à poulpe trou­vé à Minet el-Bei­da (Ouga­rit).
  • Ary­balle corin­thien à poulpe, v. 625–600 av. n.è., Prin­ce­ton Uni­ver­si­ty Art Museum.
Read more