Winter – Rick Bass

Winter Wonderland in Apgar Village

Photo © GlacierNPS

L’hiver commence à s’en aller. La journée d’hier, belle et fraiche en était le premier signe. Lorsque l’humidité commence à s’évaporer et qu’elle laisse la place à de belles journées lumineuses, c’est là que tout redevient clair et que l’impression de sortir de la nuit est la plus forte.
Rick Bass est un écrivain américain très impliqué dans les problèmes environnementaux de son pays et c’est à un tournant de sa vie qu’il décide de partir pour le nord du Montana, à Troy, à moins de 100 kilomètres de la frontière rectiligne qui sépare son pays du Canada. Un choix de vie qu’il décide de prendre en s’installant dans ce nord froid que l’hiver va bientôt recouvrir de blanc. Son livre est un journal, le journal d’une nouvelle vie qui va se focaliser sur l’hiver, puisqu’en fait, si on pouvait résumer ces lieux en deux mots, ce serait forêt et hiver.

Aujourd’hui, la matinée est venteuse et chaude, les herbes sont presque couchées à plat. Il n’y a rien de plus excitant que le vent. Si, un nouvel amour — et puis le vent. Mais le vent a toujours été là. Avant même de connaître l’amour, vous connaissiez le vent. Le vent était capable de vous griser quand vous étiez petit, et il le peut encore, et ne s’en privera pas.

Inévitablement, Bass n’étant pas de la région, il se heurtera aux riverains avec qui les relations ne sont pas toujours simples et tendres. Parfois rudes, parfois agressifs, ceux qui le voient arriver ne lui faciliteront pas la vie, mais débonnaire et dans la bonne attitude de celui qui veut apprendre, il s’amusera à écouter les bons conseils, peut-être aussi pour sa propre survie. Car il attend l’hiver avec impatience, il en attend le bruit étouffé et le froid saisissant.

C’est un pays de lenteur. Un pays d’il y a longtemps. On apprend plus facilement certaines choses quand on les regarde arriver au ralenti.

Winter Fishing on Lake McDonald

Photo © GlacierNPS

L’écriture de Bass est douce et poétique, il encapsule les idées dans des mots en s’appuyant sur cette culture du froid qui est si prégnante dans ces lieux, donnant corps au racontars, aux histoires de fantômes qui sont la culture orale des pays

Je crois à la vieille légende de Jim Bridger, à l’époque où il a passé l’hiver du côté de Yellowstone. Il est ensuite retourné dans l’est où il a raconté aux citadins de ces régions que quand les trappeurs essayaient de se parler, les mots gelaient en sortant de leur bouche ; ils ne pouvaient pas entendre ce qu’ils se disaient les uns aux autres, parce que les paroles gelaient dès la seconde où elles franchissaient leurs lèvres — si bien qu’ils étaient obligés de ramasser les mots gelés, de les rapporter autour du feu de camp le soir et de les décongeler, afin de savoir ce qui s’était dit dans la journée, en reconstituant les phrases mot par mot. Moi je peux imaginer qu’il fasse aussi froid.

Winter- Rick BassWinter est un livre de l’apprentissage de la nature froide, de la vie recluse dans la forêt de nord-américaine, de l’attente des premiers flocons mais aussi du printemps redouté. Certains n’aiment pas l’hiver ni le froid et cela peut se comprendre, mais il y a une forme de renoncement dans l’amour de cette saison, un abandon pour la solitude et l’isolement dont ce livre, en quelque sorte, se fait le porte-parole.

Rick Bass, Winter (notes from Montana)
Folio. Collection Voyage.006
traduit de l’américain par Béatrice Vierne
© 1991

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Moka au bar, petits gâteaux au gingembre et glögg au safran au chant du bruant des neiges

Moka au bar, petits gâteaux au gingembre et glögg au safran au chant du bruant des neiges

Je pensais avoir le temps de faire plein de choses d’ici à la fin de l’année, m’épancher sur ces lignes, devenir autre chose, devenir iconographe et puis le temps m’a rattrapé. La fatigue aussi. Je finis l’année affaibli, la santé et le sommeil en vrac, le corps qui ne suit plus et l’impression d’être sur la corde, à deux doigts d’exploser. Une semaine avant les vacances, j’ai la possibilité de souffler un peu en coupant avec l’université, mais je sens au creux de ma chair que ça ne va plus. J’ai perdu du poids et je me sens mal. Alors je dépose les armes, je préfère m’arrêter là pour l’instant et ne pas trop me mettre la pression.

Iceland 2009 - Breiðamerkurjökull

Photo © Breiðamerkurjökull par Tomas Buchtele

Je vais continuer mes petites révolutions, les volontaires et les involontaires, me laisser bercer par le ressac insondable des jours qui se succèdent, attendre non pas la fin du monde, mais le début de la vie. Je me rends compte que j’aurai passé mon année à m’ouvrir aux autres, je me suis transfiguré, je me suis attendri, je me suis ouvert, j’ai compris ce qu’était l’échange, je me suis nourri de ces autres en même temps que j’ai pu venir en aide, du moins l’espéré-je modestement, et j’ai de la peine en moi quand je regarde le monde se fermer, se racornir, devenir triste et égoïste, se détourner et se replier sur lui-même, se terrer dans l’ombre. Cette année aura été riche, même si elle s’est dépeuplée, très certainement parce que les promesses ne sont pas faites pour être tenues. Mais tout ceci fait désormais partie des ombres et restera dans l’ombre. La lumière se trouve de l’autre côté.

J’ai déposé aussi les livres, plus vraiment la tête à se remplir de logement social, d’histoire des institutions, de sociologie et de territoire, d’urbanisme et de vie collective, plus vraiment la tête non plus à se faire du mal avec le génocide cambodgien et autres choses tristes. Je pose tout, je fais un break et je lis Jørn Riel que j’aime lire pendant ces jours sombres où la lumière s’absente tôt le soir pour ne revenir que tard le matin, et je ne pense plus à rien. J’ai tout déposé quelque part pour ne pas m’en saisir par hasard, les hasards font parfois mal les choses. Et puis je vais dormir aussi, dormir pour rêver et pour me reposer. L’hiver des jours lumineux et des soirs ténébreux passera et le printemps reviendra.

Le printemps arctique. Anton, déconcerté, ébouriffa d’une main ses cheveux. Son regard tomba sur les traces de pas du bruant. De petits traits noirs, en filigrane, un dessin dépourvu de sens. Il fixa les traces et y lut sa propre vie. Il se souvint de ses rêves. Le rêve du héros polaire, le rêve de fuite. Le rêve du rêve. Dans les traces, il trouva une sorte de lien. Ces petits traits misérables sans autre importance que d’avoir été laissées par le bruant. Ce bruant, qui avait fait des centaines, peut-être des milliers de kilomètres, pour pouvoir poser ses empreintes exactement ici, dans la neige devant les pieds d’Anton.

Jørn Riel, Un safari arctique
Editions 10/18, 1976, 1994 pour la traduction française.

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Les licornes du cosmographe

Je songe aux avertissements que formulait, dès 1618, Pierre Bertius, cosmographe du Roy Très Chrestien. « La froidure y est indomptable… et… en tue plusieurs. L’hiver y dure neuf mois sans plouvoir… Les plus riches se défendent… par le feu ; les autres par se frotter les pieds et les autres par la chaleur des cavernes de la Terre. Tout ce pais est plein d’ours cruels avec lesquels les habitants ont une guerre continuelle. Il y aussi… si ce qu’on dit est vray, des licornes. Tous tiennent qu’il y a des hommes pygmées… Les pygmées ont, paraît-il, une forme humaine, chevelus jusques au bout des doigts, barbus aux genous, mais brutes sans parole et sans raison, sifflant à la façon des oyes… »

Rapporté par Jean Malaurie, in Les derniers rois de Thulé
(édition de 1989)

Carte de Pierre Bertius, Terra Novae

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Moka au bar en lisant les Métamorphoses d’Ovide, quelque part entre deux rêves, ou dans un rêve

Je ne me rappelle même plus à quelle occasion j’ai commandé un moka au bar du Banana Moka Night Café, mais c’était sur les rives d’un rêve bordé d’une mangrove profonde et ténébreuse, où les palétuviers frondeurs fouissaient de leurs doigts fins la terre d’ocre, boueuse et collante. L’air était moite, les saveurs humides, l’ombre me mangeait le visage.

Sur les rives d’un autre rêve, je me suis perdu sous les murs de l’enceinte majestueuse du monastère des Hiéronymites, celui-là même qui fut financé par l’argent des échanges commerciaux du Portugal du XVIè siècle sur les nouvelles routes qui venaient de s’ouvrir avec les Moluques (Jazirat al Muluk) et notamment du commerce des épices, florissant en d’autres temps.

Monastère des Hiéronymites (Lisbonne)

Je cherche dans ma boîte mail les mails d’une femme qui ne m’écrit pas.
Je passe l’aspirateur et je me brûle les doigts avec les verres chauds qui sortent du lave-vaisselle.

Un matin de janvier, un matin froid qui sort tout droit de l’année d’avant, je me retrouve dans un petit village du Vexin, sans même un commerce, rien d’autre qu’un restaurant et des tourterelles qui roucoulent dans le vent glacial, rien d’autre alentour que des champs plats à perte de vue, un horizon uniquement brisé par la présence d’un silo bêtement planté au milieu de nulle part. J’aime la lumière de ces jours sans espoir, de ces ondes qui parcourent le sol sous mes pieds. Je m’arrête en plein milieu de nulle part. Au loin une petite église dont je décide de m’approcher à pas mesurés. Elle sent l’humidité, la campagne, la souris crevée, la paille. Ses trottoirs sont sales, la rue recouverte de neige. Pas un bruit. Les tourterelles se sont tues. Nulle âme qui vit ici, je préfère repartir avant de me laisser happer.

Champs sous la neige

Lorsque le réveil sonne, je suis encore fatigué. C’est même surprenant que je ne sois pas réveillé avant qu’il ne se mette à sonner.
Il fait calme. Je rêve d’un air frais et pur.
Existe-t-il une raison pour laquelle j’oublie parfois ce qui s’est passé pendant tout une journée ? Je me dis que l’oubli a quelque chose à voir avec la volonté d’oublier.

[audio:nosunshine.xol]

Ripples

Les jours passent, deviennent froids, puis se réchauffent, la pluie tombe et le sol sèche, on joue à cache-cache avec ses propres vêtements, ne sachant plus s’il faut se couvrir à l’intérieur ou se découvrir à l’extérieur. L’envie s’en va, les yeux se brouillent, la fatigue surprend et on me tape sur l’épaule ; je m’étais endormi, une fois de plus.
Il s’allonge dans son petit lit sous sa couette gonflée, je caresse sa joue ronde, celui qu’on dit tant me ressembler. Une fois de plus, ce soir, il a lu un passage des Métamorphoses d’Ovide parce que j’ai pris l’habitude de lui en lire un extrait le soir avant de dormir, alors il me demande son dictionnaire de mythologie (Michael Grant et John Hazel) et lit ces lignes qui me font sourire, à l’entrée Acca Larentia :

Femme du berger Faustulus, qui trouve les jumeaux abandonnés Romulus et Rémus et les éleva. Parce que les enfants avaient été élevés par une louve, Acca fut appelée lupa, ce qui, en latin, signifie “prostituée” et “louve”. Acca est aussi nommé Faula ou Fabula, autre nom pour les filles de joie en latin.

Allez faire comprendre ça à un gamin de huit ans…

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