L’ombre de la route de la soie #2

L’ombre de la route de la soie #2

Que voyaient-ils donc ? Qu’espéraient-ils ? Ils marchaient dans une robuste euphorie, le pas énergique. Le divin était tout pour eux, il en devenait palpable. Que l’on fasse tourner un moulin à prière, que l’on allume une lampe à beurre, et quelque chose se mettait en mouvement. Des aïeuls ratatinés et de minuscules matriarches appuyaient leurs fronts contre les portes des temples et caressaient les écharpes votives qui y étaient accrochées. Le souffle perpétuel de leur prière « Om mani padmé hum » exhalait un soupir pareil à un lent battement de cœur. Certains se prosternaient de tout leur long dans un grand tintement de bracelets, lançant leurs corps par terre vers leurs mains étendues, puis ils se relevaient, avant de s’allonger encore, faisant ainsi parfois le tour des temples ou du monastère entier, les paumes criblées d’ampoules, les cheveux maculés de boue, dans un état de grâce au-delà des réalités terrestres.

Colin Thubron

L’ombre de la route de la soie - Traduit de l’anglais par Katia Holmes , Gallimard, 2006

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L’ombre de la route de la soie #2

L’ombre de la route de la soie #1

La route se fit dépouillée. Plus rien ne venait l’adoucir ou la balafrer. Quand on parvenait au sommet d’une côte, on découvrait l’immobilité lunaire de collines arrondies que frôlait un maigre soleil, et des vallées érodées jusqu’au gris aluminium ou tapissées du feutre gris-vert d’une herbe mourante. Et de ces espaces déserts où rien ne peut vivre, c’est certain, surgirent les Kuchis, tel un mirage : des nomades perchés sur leurs chameaux à l’air délicat, parmi les troupeaux de chèvres et des chiens au poil blond et à la queue coupée. Des hommes émaciés au visage noirci, avec de grandes cataractes de barbe au menton. Ils passèrent sans un regard, comme en rêve — le leur ou le nôtre.

Colin Thubron

L’ombre de la route de la soie - Traduit de l’anglais par Katia Holmes , Gallimard, 2006

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Les petits papiers chinois d’Aurel Stein

Les petits papiers chinois d’Aurel Stein

Je tiens Aurel Stein en très haute estime dans le panthéon de mes idoles. Découvreur des Manuscrits de Dunhuang dans la grotte de Mogao, des momies de Loulan et de sanctuaires oubliés dans le désert de Lop Nor et du Taklamakan, il a ressuscité l’image du passé des anciens royaumes d’Asie Centrale et de Chine. Auteur de plusieurs livres, dont aucun n’est traduit en français, c’est un des explorateurs les plus sympathiques qu’il m’ait été donné de croiser au fil de mes lectures. C’est principalement grâce à Colin Thubron et son livre L’ombre de la route de la soie, que j’ai pu faire connaissance avec ce monsieur né en Hongrie et mort en Afghanistan en 1943. Au cœur de son ouvrage, il nous raconte comment Aurel Stein a fait une découverte archéologique majeure, la découverte des premiers écrits sur papier :

Momie, Loulan, Sir Marc Aurel Stein, 1914. Photo © The British Library Board

Momie, Loulan, Sir Marc Aurel Stein, 1914. Photo © The British Library Board

Ce n’est qu’en 751 après Jésus-Christ, quand les Arabes écrasèrent les Chinois à la bataille de Talas, que l’art — jalousement gardé — de la fabrication du papier partit pour Samarcande, à l’ouest, en même temps que des artisans chinois capturés. Il ne devait pas atteindre l’Europe avant trois autres siècles. Dans le musée feutré, cette page, la première de toutes, semble trop grossière pour porter des inscriptions. Cependant, des lettres écrites sur de l’écorce de mûrier voyageaient déjà sur la route de la Soie, cent ans après Jésus-Christ. L’archéologue Aurel Stein, qui travaillait sur une tour de guet dans le désert du Lop, tomba sur une cache de courrier non distribué, qui renfermait des messages en sogdien datant de 313 après Jésus-Christ. Ce sont les premiers écrits sur papier que l’on connaisse. Les mots sont tracés au noir de fumée. L’un des messages livre l’éclat de colère d’une épouse négligée: « Je préférerais être mariée à un chien ou à un porc, qu’à toi ! ». Un autre évoque la défaillance de l’Etat chinois — sac des villes, fuite de l’empereur — et ses conséquences sur le commerce. Quant au reste, les écrits qui couvrent les fragments ont la netteté d’un bilan de société : « A Gunzand, il y a 2500 mesures de poivre à envoyer… Kharstang vous devait 20 statères d’argent… Il m’a donné l’argent, je l’ai pesé et n’ai trouvé que 4,4 statères en tout. J’ai demandé… »

Dunhuang - Grottes de Mogao - Photo Aurel Stein - 1921

Dunhuang – Grottes de Mogao – Photo © Aurel Stein – 1921

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Carnets de voyage de Pierre Bouvier : de Dakar à Tokyo

Carnets de voyage de Pierre Bouvier : de Dakar à Tokyo

La confusion est facile, envisageable. Bouvier, Bouvier, ce nom dit quelque chose. Un fils caché ? Un pseudonyme honteusement arraché pour profiter d’une postérité qui se lirait jusque dans le titre de l’ouvrage ? Non aucunement. Pierre Bouvier n’a rien à voir avec Nicolas, mais c’est cela qui m’a fait aller vers ce livre. Pierre Bouvier est socio-anthropologue et ses carnets de voyages sont le prolongement ou la source, ou les deux, de son œuvre, une œuvre scientifique.
A la fin des années 60, il parcourt une partie du monde, s’attarde en Afrique pour des raisons qu’on apprend assez tard dans le livre, sillonne l’Asie, de la Mer d’Oman à Tokyo, dans le dessin d’une grande virgule qui paraît d’ici, presque évidente, mais Bouvier n’est pas un voyageur comme les autres. On ne voit pas ses valises, on ne l’entend pas prendre sa douche dans l’hôtel miteux du bord de route, même si parfois on sait qu’on repasse sa chemise qu’il peut remettre après être passé au Sentō. Mais le cœur du livre de Bouvier n’est pas réellement le voyage. Ce dont il est question ici, c’est le regard, le sien et celui de l’autre, une communion à un moment donné qui fait parler, qui donne à penser l’incompréhension des chocs culturels, le malaise de l’Européen dans un monde colonial en train de s’effriter. On comprend mieux pourquoi l’Afrique, pourquoi l’Asie, sans vraiment mieux comprendre les pays sans pourquoi.
Pendant et après la lecture, le trouble reste, ces petites didascalies insérées au milieu du texte sont indécentes. Oui, indécentes parce qu’intimes, mais tellement sucrées, poétisées qu’on ne se préoccupe plus de savoir ce qu’il est bien de dire ou non, on cesse de porter un jugement et on prend. J’en transpire encore.
De Dakar à Tokyo se lit tout seul, d’une seule traite (ce n’est pas ce que j’ai fait, j’ai même trainé des pieds, mais il faut le laisser tomber, reprendre depuis le début et le terrasser d’un seul coup), ce livre brûle les doigts et la langue, donne soif, ne parle pas de voyages, mais seulement d’un être dans une étrangeté. On en ressort un peu fourbu, comme après une longue nuit d’amour. Une bonne douche et après on verra…

Je vais dresser une carte de mon Inde, de celle dessinée par petites touches de rêverie, de lecture, de témoignage : Louison, la tigresse fidèle des aventures du capitaine Corcoran, les temples sculptés dans la roche, les dieux aux mains multiples, déhanchés au centre du cercle de feu. Nehru, une colombe posée sur le dos de sa paume, il la flatte. Le moine que guident des enfants, cellule improductive de ce continent qui pense ailleurs, la cruauté des maharadjahs, les lanciers, l’Angleterre victorienne et ses pelouses, ses joueurs de polo, ses Indiens en socquettes, mais également la démocratie des illettrés, les élections, les petits partis agressifs, la majorité indolente, le monde des infirmes jaloux de leurs moignons qui pleurent aux heures de visite et les jeunes filles en sari ciel clair, nuageux au crépuscule, les femmes encastrées aux temples, la tolérance, l’intolérance. Il y a aussi les exilés qui se moquent et amassent ; les étudiants aux visages de Latin ou d’Arabe, la jungle où se joue le destin de quelque enfant-loup, où les mangoustes font semblant de craindre le cobra, les fronts fardés d’une tache rouge, tous ces poètes et ces hommes émasculés contre un peu d’argent.

Pierre BouvierDe Dakar à Tokyo, Carnets de voyage
Éditions Galilée, 2014

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