La confu­sion est facile, envi­sa­geable. Bou­vier, Bou­vier, ce nom dit quelque chose. Un fils caché ? Un pseu­do­nyme hon­teu­se­ment arra­ché pour pro­fi­ter d’une pos­té­ri­té qui se lirait jusque dans le titre de l’ou­vrage ? Non aucu­ne­ment. Pierre Bou­vier n’a rien à voir avec Nico­las, mais c’est cela qui m’a fait aller vers ce livre. Pierre Bou­vier est socio-anthro­po­logue et ses car­nets de voyages sont le pro­lon­ge­ment ou la source, ou les deux, de son œuvre, une œuvre scien­ti­fique.
A la fin des années 60, il par­court une par­tie du monde, s’at­tarde en Afrique pour des rai­sons qu’on apprend assez tard dans le livre, sillonne l’A­sie, de la Mer d’O­man à Tokyo, dans le des­sin d’une grande vir­gule qui paraît d’i­ci, presque évi­dente, mais Bou­vier n’est pas un voya­geur comme les autres. On ne voit pas ses valises, on ne l’en­tend pas prendre sa douche dans l’hô­tel miteux du bord de route, même si par­fois on sait qu’on repasse sa che­mise qu’il peut remettre après être pas­sé au Sentō. Mais le cœur du livre de Bou­vier n’est pas réel­le­ment le voyage. Ce dont il est ques­tion ici, c’est le regard, le sien et celui de l’autre, une com­mu­nion à un moment don­né qui fait par­ler, qui donne à pen­ser l’in­com­pré­hen­sion des chocs cultu­rels, le malaise de l’Eu­ro­péen dans un monde colo­nial en train de s’ef­fri­ter. On com­prend mieux pour­quoi l’A­frique, pour­quoi l’A­sie, sans vrai­ment mieux com­prendre les pays sans pour­quoi.
Pen­dant et après la lec­ture, le trouble reste, ces petites didas­ca­lies insé­rées au milieu du texte sont indé­centes. Oui, indé­centes parce qu’in­times, mais tel­le­ment sucrées, poé­ti­sées qu’on ne se pré­oc­cupe plus de savoir ce qu’il est bien de dire ou non, on cesse de por­ter un juge­ment et on prend. J’en trans­pire encore.
De Dakar à Tokyo se lit tout seul, d’une seule traite (ce n’est pas ce que j’ai fait, j’ai même trai­né des pieds, mais il faut le lais­ser tom­ber, reprendre depuis le début et le ter­ras­ser d’un seul coup), ce livre brûle les doigts et la langue, donne soif, ne parle pas de voyages, mais seule­ment d’un être dans une étran­ge­té. On en res­sort un peu four­bu, comme après une longue nuit d’a­mour. Une bonne douche et après on ver­ra…

Je vais dres­ser une carte de mon Inde, de celle des­si­née par petites touches de rêve­rie, de lec­ture, de témoi­gnage : Loui­son, la tigresse fidèle des aven­tures du capi­taine Cor­co­ran, les temples sculp­tés dans la roche, les dieux aux mains mul­tiples, déhan­chés au centre du cercle de feu. Neh­ru, une colombe posée sur le dos de sa paume, il la flatte. Le moine que guident des enfants, cel­lule impro­duc­tive de ce conti­nent qui pense ailleurs, la cruau­té des maha­rad­jahs, les lan­ciers, l’An­gle­terre vic­to­rienne et ses pelouses, ses joueurs de polo, ses Indiens en soc­quettes, mais éga­le­ment la démo­cra­tie des illet­trés, les élec­tions, les petits par­tis agres­sifs, la majo­ri­té indo­lente, le monde des infirmes jaloux de leurs moi­gnons qui pleurent aux heures de visite et les jeunes filles en sari ciel clair, nua­geux au cré­pus­cule, les femmes encas­trées aux temples, la tolé­rance, l’in­to­lé­rance. Il y a aus­si les exi­lés qui se moquent et amassent ; les étu­diants aux visages de Latin ou d’A­rabe, la jungle où se joue le des­tin de quelque enfant-loup, où les man­goustes font sem­blant de craindre le cobra, les fronts far­dés d’une tache rouge, tous ces poètes et ces hommes émas­cu­lés contre un peu d’argent.

Pierre Bou­vierDe Dakar à Tokyo, Car­nets de voyage
Édi­tions Gali­lée, 2014

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