Jun 14, 2013 | Livres et carnets, Sur les portulans |
Sven Hedin est un personnage qui a beaucoup fait pour la découverte de certains territoires, comme le désert du Taklamakan ou le Pamir que son métier de géographe lui a permis de cartographier avec détail. Ses explorations ont été pour la plupart périlleuses et la première qu’il a menée dans le désert du Taklamakan aurait pu vraiment mal tourner et finir de manière tragique si lui-même et ses guides n’avaient pas eu la volonté de s’en sortir jusqu’au bout.

Brusquement le soleil se voila et disparut dans une obscurité profonde.
… Une sensation de cataclysme imminent nous enveloppe. Au loin on entend un crépitement ; de minute en minute il se rapproche… Un coup de vent, puis une rafale terrible. Les arbres tordus par l’ouragan se brisent avec des craquements épouvantables. Pendant quelques instants c’est un fracas terrible. En même temps, des tourbillons de poussière nous aveuglent nous étouffent. Fouetté par le souffle irrésistible de la tourmente, le sable fuit sous nos pas ; on a comme une impression d’engloutissement.
La tempête ne dure que quelques heures ; le lendemain le ciel était cependant encore tellement chargé de poussière, que tout vue était masquée dans un faible rayon.
La seconde expédition, plus calme, n’a pas non plus été une sinécure, car pris dans les températures glaciales de la nuit désertique, les hommes ont quand même souffert de conditions extrêmes.
Dans cette région l’eau se rencontre à une faible profondeur (2,40 m ; 1,81 m ; 1,67 m) ; néanmoins, le sol était gelé sur une épaisseur de 22 cm, le creusement d’un puits exige un long travail. Partout la position de la nappe souterraine est indiquée soit par la présence d’un tamaris ou d’un peuplier (Populus diversifolia), soit par des traces d’humidité dans la couche de sable superficielle. Ici, comme dans les vallées du Yarkand-Daria ou de l’Oughuen-Daria, sa salinité diminue à mesure que l’on s’éloigne du fleuve, contrairement à ce que l’on pourrait croire.

Si l’expédition de Hedin relève de l’exploit et faillit tourner à la catastrophe, les contacts avec les populations sont pour le moins surprenants et relève d’un véritable soin à ne pas rompre l’état de fragile équilibre dans lequel vivent des populations éloignées des centres de pouvoir.
Nous appelons, nous crions, aucune réponse. Les guides partent fouiller le bois dans différentes directions ; une demi-heure après, l’un d’eux ramène un naturel et une femme. Surpris par notre arrivée, ces pauvres gens s’étaient enfuis, dans la crainte de mauvais traitements. Une fois remis de leur terreur, ils me donnent des renseignements très importants. J’apprends ainsi que jusqu’au point où le fleuve se perd dans les sables, la forêt est habitée par des bergers qui gardent des moutons appartenant à des marchands de Keria. Chaque troupeau compte de trois cents à deux mille têtes, et chaque propriétaire a l’usage exclusif d’une zone déterminée de pâturage. L’effectif de cette petite tribu de pasteurs ne dépasse pas 150 individus.
Perdus dans des forêts vierges, enveloppés d’immenses déserts, ces indigènes demeurent complètement séparés du reste du monde. Jamais pour ainsi dire ils ne quittent ces bois, et à part leurs voisins et de loin en loin les propriétaires des troupeaux, jamais ils ne voient un être humain. Les fonctionnaires chinois ignorent même l’existence de ces clans de bergers. Pour ne pas attirer sur ces primitifs les exigences d’un fisc sans pitié, je me suis gardé à mon retour de les renseigner à cet égard.

La vie de Sven Hedin, si elle fut passionnante sur le plan de l’exploration et des découvertes géographiques dont il est responsable, ne fut pas exemplaire à tout point de vue. Il se compromit gravement avec le régime nazi du Troisième Reich. Même s’il fit beaucoup pour éviter la mort à certains de ses compatriotes norvégiens, il ne renia jamais ses affinités pour le régime et paya cher de sa personne ses errements en finissant sa vie dans la disgrâce.
Sven Hedin, Dans les sables du Taklamakan
Éditions Nicolas Chaudun, 2011
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May 25, 2013 | Carnets de route (Osmanlı lale), Dans la vapeur blanche des jours sans vent (Turquie) |
Épisode précédent : Dans la vapeur blanche des jours sans vent (Carnet de voyage en Turquie – 6 août) : La route d’Arycanda et les mantı
Bulletin météo de la journée (mardi) :
- 10h00 : 36.7°C / humidité : 25% / vent 31 km/h
- 14h00 : 39.6°C / humidité : 18% / vent 17 km/h
- 22h00 : 35.1°C / humidité : 25% / vent 17 km/h

Ce matin, je me réveille tôt ; je sors sur le balcon et j’hume l’air chaud qui traîne alors qu’il est à peine 6h30. C’est la mi-nuit et il flotte un vent venu des terres qui balancé mes serviettes de bain et de toilette dans le précipice en bas de l’hôtel. Une ambiance bizarre. Je dois descendre par mes propres moyens pour aller chercher mes affaires disséminées au milieu de celles des autres. Je me rends compte une fois arrivé en bas que mon maillot de bain est perché dans le figuier, le reste jonche le sol.

Ce jour est un jour particulier puisque je prends la voiture pour aller loin, à plus de deux cents kilomètres de là dans la direction du nord-nord-ouest, non loin d’une grande ville qui s’appelle Denizli. Le but de cette journée est d’aller visiter un des plus grands sites de la Turquie, un des plus connus, des plus impressionnants : Pamukkale (pamuk = coton, kale = château ou forteresse). La route est un peu longue, je compte environ 4h30 pour presque 300 km en taillant un itinéraire le plus droit possible, sur une route que je ne connais absolument pas et qui pourrait très bien m’apporter des surprises. La déception d’Arycanda me pousse à préparer et à assurer au maximum cette virée. Je n’ai pas l’intention de revenir bredouille cette fois-ci.
Je prends un petit déjeuner bâclé en cinq minutes et je suis déjà sur la route, appareil photo prêt à tirer et me voici parti.
(more…)
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May 12, 2013 | Carnets de route (Osmanlı lale) |
Il faut choisir son camp : être du côté de ceux qui subissent ou du côté de ceux qui s’emparent du monde et si on est dans le camp des seconds, rien ne nous empêche de parfois nous laisser porter par le chant du monde en imaginant qu’on puisse parfaitement, pour une fois, baisser la garde et se laisser happer. Dans mon cas, je me laisse totalement laminer, car c’est un bien, une nécessité. Il faudra pour réparer se laisser la possibilité de repartir.

Topkapı Sarayı Müzesi, Harem
mai 2013
Autant dire tout de suite que si j’avais pas mal préparé ce voyage, je me suis confronté à des imprévus, des mauvais mais surtout des bons et le programme auquel, avec une certaine discipline, je m’étais promis de ne pas déroger n’a pas été du tout respecté. Que ce soit en Cappadoce ou à İstanbul, je me suis laissé entourloupé par les gens, par la ville, les odeurs et les lieux, je n’ai presque rien fait de ce que j’avais prévu et cette fois en particulier, j’ai passé beaucoup plus de temps avec les gens qu’à voir des monuments ou des sites naturels.
Pardon à ceux à qui j’avais dit que j’écrirai, mais disons que toute la chaine qui permet d’envoyer des cartes postales est un peu trop compliquée à mon goût ; cartes postales laides et rares, peu d’endroits (à part la poste) pour acheter des timbres, pas de boîtes à lettres dans la rue et nécessité de se contraindre à se déplacer jusqu’à l’unique poste pendant ses horaires d’ouverture. Trop de paramètres, selon moi. Désolé, mais j’avais un monde à explorer…
A présent, me voici de retour, avec des mines d’or à l’intérieur, la peau légèrement bronzée par un soleil qui a voulu se faire discret à İstanbul, les pieds fatigués, une petite sciatique accrochée à la fesse gauche, des valises pleines de cochonneries à manger et de bibelots et plus que tout, une belle et saine fatigue qui va nécessiter quelques jours de travail pour que tout se remette dans l’ordre.
Peu importent les babioles qu’on ramène, peu importent les photos qu’on peut prendre par milliers, car ce qui est le plus important à ramener, c’est le sourire des gens qu’on rencontre, quelques minutes de bonheur passées avec des inconnus dans la rue, les embrassades et les larmes du départ, et surtout la sensation incomparable d’avoir — enfin — pu trouver dans le monde sa deuxième maison, un endroit où laisser son cœur, un endroit où commence un deuxième monde connu.
Aussi, en temps voulu, je vous parlerai d’Ümit, de Moris, d’Ömer, de Nihat, de Bişra, de Fatoş et Bukem, un peu moins de Soliman et de Serkan qui sont des escrocs, mais surtout de Mehmet, d’Emin, de Sumru et de Sıtkı.
PS : j’apprends à l’instant qu’un nouvel attentat a frappé le sud de la Turquie, à Reyhanli, précisément dans la région d’où est originaire Sıtkı.
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Apr 30, 2013 | Carnets de route (Osmanlı lale) |
Retour en terrain connu, en Cappadoce sur la terre des premiers chrétiens, là où la terre n’est que tuf, un pays qui disparaîtra un jour et qui taira à jamais ses refuges d’ermites qui se cachaient de leurs persécuteurs. Retour aussi dans la ville lumière à la porte de l’Orient, au bord du Bosphore, où le thé coule à flot au chant du muezzin. Retour à la maison, dans ce pays qui me devient de plus en plus étranger au fur et à mesure qu’il me devient familier, dans lequel je me sens vivre, où j’aime à me poser pour regarder la vie battre des paupières comme les ailes d’un papillon. Retour à la maison, pour en revenir une fois de plus dépossédé de moi-même, kidnappé par ses sourires enjôleurs.

Départ demain matin pour İstanbul, escale puis saut de puce jusqu’à l’aéroport de Kayseri (l’ancienne Césarée) dans la partie est de la Cappadoce, voiture de location à l’aéroport pour rejoindre Çavuşin où je serai logé pendant 5 jours. Le 6 mai, retour à Kayseri, retour à İstanbul pour 5 jours, dans un hôtel à deux pas de la mosquée de Beyazıt. Retour à Paris le 11 mai au soir.
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Apr 21, 2013 | Carnets de route (Osmanlı lale), Dans la vapeur blanche des jours sans vent (Turquie) |
Épisode précédent : Dans la vapeur blanche des jours sans vent (Carnet de voyage en Turquie – 5 août) : Myra (Demre), Andriake, Lykia Yolu
Bulletin météo de la journée (lundi) :
- 10h00 : 36.7°C / humidité : 25% / vent 30 km/h
- 14h00 : 39.5°C / humidité : 18% / vent 19 km/h
- 22h00 : 35.0°C / humidité : 23% / vent 13 km/h
Certaines journées semblent faites pour ne rien faire, où tout se met en place d’une telle manière qu’on a l’impression qu’on n’arrivera pas à se coordonner avec l’ordre des événements et qu’il faut soit baisser les bras et se laisser porter, soit lutter contre des moulins.
Puisque je suis au bord de la mer, je décide de passer une matinée calme au bord de l’eau. La côte est cruellement découpée et les à‑pics de roches qui tombent dans la mer sont autant d’entraves à s’approcher de la mer et les quelques plages de sable sont vite prises d’assaut. En même temps, comme une petite plage privée se trouve au pied de l’hôtel, je n’ai qu’à traverser la route — très passagère — pour arriver sur la plage, qui n’a de plage que le nom, car c’est plutôt une enfilade de terrasses posées sur les rochers reliées entre elles par des volées d’escaliers dans tous les sens, jusqu’à la dernière plateforme où un escalier descend dans la mer après qu’on se soit brûlé les pieds sur les caillebotis.

L’eau est un agitée dans cette baie naturelle et l’eau est d’un beau bleu profond et je peux voir avec le masque des petits poissons qui viennent barboter près des rochers. Je passe ma matinée entre l’eau et l’ombre du parasol ; je bulle. Je commande des wraps que le garçon m’apporte en sautillant tellement le sol est chaud. Baignade, somnolence, etc.

L’après-midi, déjà bien avancée, molle, sans vigueur, je prends la voiture pour me rendre à Arycanda, une ancienne ville lycienne tranquille cachée, paraît-il, dans les pins de l’arrière pays, dans un petit bled du nom d’Aykiriçay que le GPS ne connaît pas, que les cartes ne connaissent pas et pour lequel je n’ai qu’une indication vague… pas loin de la route qui va d’Elmalı à Finike. En gros, je n’ai rien de plus que ça pour me repérer. Je roule jusqu’à une petite ville qui porte le doux nom de Kasaba, qui marque le point où tout commence à aller de travers. Des camions à la benne remplie de rochers énormes m’ont empêché soit de rouler à une allure correcte, soit de les doubler sur des routes à peine plus larges que le camion. J’ai traversé ensuite la petite ville de Karadağ (montagne noire) qui longe le lit d’une rivière large et asséchée qui doit être le printemps venu le lit d’un torrent de montagne assez violent et de là, j’ai tout perdu ; la possibilité que le GPS me donne quoi que ce soit à grignoter, les panneaux de direction qui ont commencé à se faire rares aux bifurcations, la carte qui restait muette à mes imprécations l’exhortant à me donner une semblant de réponse à ce que je cherchais… J’ai rencontré une tortue qui a traversé la route plus rapidement qu’un petit vieux avec une canne, j’ai traversé d’immenses forêts de résineux, fait demi-tour une, deux, trois fois… emprunté une route qui m’a emmené dans des exploitations agricoles, une route de montagne éprouvante sur laquelle j’ai fait demi-tour parce que je commençais à avoir le vertige, des panneaux virage dangereux tous les cinquante mètres et des routes qui tournent après des monticules de terre. Je traverse des tout petits villages perdus où des paysans vivent tranquillement et qui se sont amusés à me voir passer plusieurs fois avec ma voiture immatriculée à Izmir, à six heures de route d’ici, après Dağbağ (vignoble de montagne). Le route a été coupée plusieurs fois en raison de travaux destinés à construire des ponts au-dessus du torrent qui parfois a l’air d’être aussi large que la Seine à Paris ; les routes sont parfois littéralement déviées à l’intérieur du lit, sur les cailloux. J’imagine la tête du loueur de voiture quand je vais la lui rendre et quand il va se rendre compte que le bas de caisse est à refaire ; il va me blacklister dans toute la Turquie et je ne pourrais plus jamais louer de voiture dans ce pays. Je trouve des vendeurs de pastèques sur le bord des routes poussiéreuses qui ceignent des montagnes aux sommets recouverts de croûtes verdâtres. Sur le flanc de la montagne, au plus loin que je suis allé, la route s’est mise à serpenter dans des lacets qu’en d’autres pays on aurait fermé à la circulation tellement c’est dangereux, avec le vide pour seule compagnie à ma gauche. Vu comme les Turcs conduisent, je me dis que si croise quelqu’un, un de nous deux va se retrouver en dehors de la route…
Avec tous ces tours et ces détours, je finis par abandonner, il est trop tard et je ne pourrai jamais arriver à temps à Arycanda, si tant est que je finisse par trouver la route. Arycanda m’a échappé.

Sur la route du retour, je me suis arrêté dans un petite ville à la sortie de Kaş, dans la direction du site archéologique d’Isında, qui porte le nom de Belenli. Je n’ai pas trouvé le site archéologique, simplement un petit village discret au milieu duquel se trouve une mosquée flambant neuve, avec des coupoles de zinc ou de plomb, vers laquelle tout le monde se dirige à l’heure de la prière. Je vois en fait surtout des femmes, coran dans une main, enfant dans l’autre.

Je pensais n’avoir rien vu de la journée, mais j’ai en fait vu des tonnes de choses, qui sont simplement autres que ce que je pensais voir. La balade n’en était pas moins intéressante, puisque j’ai réussi à me perdre sur ces routes de montagnes hostiles, j’ai vu des villages que personne ne vient voir, j’ai vu des lits de rivière asséchés, des animaux, des montagnes… j’ai vu la Turquie de tous les jours, la Turquie de la montagne. Il faudrait penser, dans ces voyages, à refonder le rôle du regard. Tout y est ethnographie.

Le soir, arrivé à Kaş, je m’arrête dans un petit restaurant pour y prendre de quoi manger à emporter. C’est un tout petit restaurant dans la partie véritablement turque, tenu par une femme et son fils, à qui j’ai du mal à faire saisir l’idée qu’on puisse emporter sa nourriture, take away, mais loin d’avoir les deux pieds dans le même sabot, il sort son téléphone, se connecte sur Google translate et me demande d’écrire le mot. Lorsqu’il voit la traduction (götürmek) ses yeux s’éclairent et il file dans la cuisine. Je ressors avec une çoban salata, des mantı (ravioli ottomans farcis à la viande baignant dans la crème fraîche et saupoudrés de paprika) et une portion de frites (par contre, ne pas se tromper, porsiyon en turc signifie assiette) et je file m’acheter une bouteille de vin de cerise.
En arrivant à l’hôtel, je m’installe sur le balcon, pose la nourriture sur la petite table… et je me rends compte que je n’ai ni couverts, ni tire-bouchon… Ce n’était vraiment pas le jour… J’ai mangé mes mantı avec les doigts et j’ai enfoncé le bouchon dans la bouteille, m’éclaboussant au passage le pantalon d’un vin qui tâche à peine…
Il est temps d’aller se coucher.
Voir les lieux traversés sur Google Maps :
Voir les 15 photos de cette journée sur Flickr.
Épisode suivant : Dans la vapeur blanche des jours sans vent (Carnet de voyage en Turquie – 7 août) : Pamukkale, le château de coton et le martyrium de l’apôtre Philippe, Hiérapolis
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