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Tous les empe­reurs de Rome

Tous les empe­reurs de Rome

Tous les
empe­reurs
de Rome

Une his­toire de l’Occident

Le tiroir des empereurs

D’Au­guste à Romu­lus Augustule

Il y a, dans l’ar­rière-bou­tique d’un numis­mate de la rue de Riche­lieu, un meuble à tiroirs plats qui sent la cire et la pous­sière chaude. Le mar­chand tire le troi­sième du haut et le pose sur le comp­toir sans un mot, comme on sert un plat. Cent alvéoles de feutre vert. Dans cha­cune, une pièce, et sur chaque pièce un homme de pro­fil, la nuque courte, le cou épais, l’œil fixé sur un point qui se trouve tou­jours hors du champ.

C’est le ran­ge­ment le plus hon­nête qu’on ait inven­té pour cinq siècles d’his­toire. Le tiroir ne juge pas. Il donne le même feutre à celui qui a régné qua­rante ans qu’à celui qui a régné trois semaines, et il laisse vides les loge­ments de ceux qui n’ont pas eu le temps de faire chauf­fer les coins. Il y a plus de vides qu’on ne croit.

On com­mence à gauche.

I. Ceux qui croyaient encore à la famille

Auguste (27 av. J.-C. – 14). Le pre­mier pro­fil est aus­si le seul qui ne vieillit pas. Il meurt à soixante-quinze ans et le gra­veur lui laisse le visage d’un gar­çon de trente. Il a inven­té le pro­cé­dé, la fic­tion, le voca­bu­laire — prin­ceps, le pre­mier, jamais le maître — et sur­tout il a inven­té l’i­dée qu’on pou­vait mou­rir dans son lit à Nola en deman­dant si on avait bien joué la farce. Per­sonne, après lui, ne réus­si­ra aus­si bien cette sortie.

Tibère (14–37). Le métal est plus lourd, le men­ton plus dur. Il part à Capri et n’en revient pas, gou­verne par cour­rier un empire qu’il méprise, et finit étouf­fé sous un cous­sin par pru­dence col­lec­tive, à soixante-dix-sept ans, parce qu’il avait eu le mau­vais goût de se réveiller après qu’on l’eut décla­ré mort.

Cali­gu­la (37–41). Trois ans et dix mois. Il y a sur ses pièces une jeu­nesse presque tou­chante. Il nomme un che­val, il déclare la guerre à la mer et fait ramas­ser des coquillages en guise de butin — ou c’est ce qu’on raconte, ce qui est une autre façon de mou­rir. La garde le tue dans un cou­loir du Palatin.

Claude (41–54). Trou­vé der­rière une ten­ture, bégayant, boi­teux, cin­quante ans, et pro­cla­mé empe­reur par des sol­dats qui cher­chaient quel­qu’un. Il conquiert la Bre­tagne, écrit une his­toire des Étrusques que per­sonne n’a lue depuis, et meurt d’un plat de cham­pi­gnons ser­vi par sa femme. Les cham­pi­gnons rou­vri­ront le dos­sier plus tard.

Néron (54–68). La der­nière pièce de la famille, et la plus grasse : le cou a dou­blé, la barbe est fri­sée au fer, l’homme se fait gra­ver en citha­rède. Il chante, il fait bâtir, il brûle peut-être, il tue cer­tai­ne­ment, et quand tout se retire il s’ouvre la gorge dans une vil­la de ban­lieue en déplo­rant à voix haute la perte que le monde va faire d’un artiste. Il a trente ans. Après lui, plus per­sonne ne des­cend d’Au­guste, et l’empire découvre le secret que Tacite for­mu­le­ra en une ligne : on peut faire un empe­reur ailleurs qu’à Rome.

II. L’an­née où le tiroir se rem­plit trop vite

Quatre alvéoles pour douze mois. Les pièces de 69 sont mal frap­pées, on le voit à l’œil nu ; les ate­liers tra­vaillaient à chaud, sans savoir pour qui.

Gal­ba (68–69). Sept mois. Vieux, avare, arri­vé d’Es­pagne avec la len­teur d’un homme qui croit qu’on l’at­tend. Il refuse de payer les pré­to­riens. On le tue sur le forum et on lui coupe la tête ; le por­teur, ne trou­vant pas de prise sur ce crâne chauve, la ramène en y enfon­çant le pouce dans la bouche.

Othon (69). Trois mois. Il avait prê­té sa femme à Néron, ce qui pas­sait pour une car­rière. Bat­tu à Bedria­cum, il se poi­gnarde alors qu’il lui res­tait des légions — et c’est le seul geste élé­gant de l’année.

Vitel­lius (69). Huit mois. Un man­geur. Les sources le décrivent gras à un point qui relève déjà de la cari­ca­ture poli­tique. Traî­né par un cro­chet à tra­vers la ville, ache­vé aux Gémo­nies, jeté dans le Tibre. Le fleuve, ici, com­mence son long service.

III. Les gens de Réate

Ves­pa­sien (69–79). Enfin un visage. Rides, sou­rire de pay­san sabin, le gra­veur ne triche pas et l’homme n’a pas deman­dé qu’on triche. Il taxe l’u­rine des tan­ne­ries, fait remar­quer à son fils que l’argent n’a pas d’o­deur, et meurt debout — un empe­reur doit mou­rir debout — après avoir noté qu’il était en train, hélas, de deve­nir un dieu.

Titus (79–81). Deux ans et deux mois, dont le Vésuve et l’in­cen­die de Rome. Les délices du genre humain, dit Sué­tone. Fièvre.

Domi­tien (81–96). Le der­nier des trois, et le seul dont on ait mar­te­lé le nom sur les pierres. Il se fait appe­ler maître et dieu, tue par prin­cipe, et finit cou­teau contre cou­teau dans sa propre chambre, dans une conspi­ra­tion où figurent sa femme, ses affran­chis et pro­ba­ble­ment son coiffeur.

IV. Le siècle où l’on a ces­sé d’engendrer

Le plus beau métal du tiroir. Aus­si le plus intel­li­gent : pen­dant quatre-vingts ans, per­sonne n’a de fils, ou per­sonne n’en veut, et l’empire se trans­met par adop­tion — c’est-à-dire par choix.

Ner­va (96–98). Seize mois de sur­sis. Un juriste âgé qu’on met là pour res­pi­rer. Il a le génie d’a­dop­ter un géné­ral espa­gnol et de mou­rir aus­si­tôt après.

Tra­jan (98–117). Le pre­mier pro­fil non ita­lien. Dace, arabe, parthe : les fron­tières n’i­ront jamais plus loin. Il meurt en Cili­cie sur le che­min du retour, et l’a­dop­tion qui suit est pro­ba­ble­ment un faux fabri­qué par sa veuve. On ne le sau­ra jamais et cela n’a rien changé.

Hadrien (117–138). Le pre­mier bar­bu. Un tou­riste. Il fait le tour de son empire pen­dant vingt ans, bâtit un mur en Écosse, une vil­la à Tivo­li, une ville pour un gar­çon noyé dans le Nil, et meurt à Baïes en réci­tant à son âme des vers dont on dis­cute encore le sens.

Anto­nin le Pieux (138–161). Vingt-trois ans, et rien à racon­ter. C’est la défi­ni­tion même du bon­heur d’un peuple. Il meurt de vieillesse en don­nant à l’of­fi­cier de garde le mot de passe : aequa­ni­mi­tas.

Marc Aurèle (161–180), avec Lucius Verus (161–169). Deux alvéoles côte à côte, pour la pre­mière col­lé­gia­li­té qui tienne. Verus meurt d’a­po­plexie en ren­trant d’O­rient, en rame­nant la peste dans les bagages. Marc Aurèle passe sa vie sous la tente, à Car­nun­tum, à Sir­mium, à écrire en grec des notes qu’il ne des­ti­nait à per­sonne et qui sont le seul texte de ce tiroir qu’on lise encore pour soi-même. Il meurt à Vin­do­bo­na, dans la boue du Danube.

Com­mode (180–192). Et il avait un fils. Le gra­veur le montre en Her­cule, peau de lion sur le crâne, mas­sue à l’é­paule, l’œil vide d’un homme qui des­cend dans l’a­rène par plai­sir. Sa maî­tresse tente le poi­son, il vomit, on envoie alors le par­te­naire d’en­traî­ne­ment l’é­tran­gler dans son bain. Fin de l’a­dop­tion, fin du siècle.

V. Quatre-vingt-six jours, puis soixante-six

Per­ti­nax (193). Quatre-vingt-six jours. Fils d’af­fran­chi, hon­nête, il essaie de faire les comptes. Les pré­to­riens le tuent au troi­sième mois.

Didius Julia­nus (193). Soixante-six jours. Il achète l’empire aux enchères. Les pré­to­riens le mettent en vente depuis le rem­part de leur camp, deux ache­teurs sur­en­ché­rissent, Julia­nus l’emporte à vingt-cinq mille ses­terces par tête. C’est le seul empe­reur du tiroir dont on connaisse le prix exact. Quand Sep­time Sévère arrive, le Sénat le condamne et un sol­dat l’é­gorge dans le palais ; il demande, dit-on, ce qu’il avait fait de mal. La ques­tion, dans ce tiroir, est presque tou­jours mal posée.

Deux alvéoles sup­plé­men­taires, un peu à part, pour ceux qui ont frap­pé mon­naie sans jamais entrer dans Rome : Pes­cen­nius Niger (193–194), pro­cla­mé en Syrie, bat­tu près d’An­tioche, tête pro­me­née au bout d’une pique ; Clo­dius Albi­nus (193–197), pro­cla­mé en Bre­tagne, écra­sé à Lyon dans la plus grande bataille jamais livrée entre Romains, et dont le vain­queur fait pié­ti­ner le cadavre par son cheval.

VI. Les Afri­cains et le Syrien

Sep­time Sévère (193–211). Accent punique, barbe en boucles ser­rées à l’o­rien­tale, bru­ta­li­té de comp­table. Son conseil à ses fils tient en une phrase : enri­chis­sez les sol­dats, mépri­sez tout le reste. Il meurt à York, dans la pluie.

Cara­cal­la (198–217). Le plus mau­vais visage du tiroir : le front bas, le regard en biais, une méchan­ce­té que le gra­veur n’a pas cher­ché à adou­cir — il a peut-être com­pris que c’é­tait ce qu’on lui deman­dait. Il donne la citoyen­ne­té à tous les hommes libres de l’empire, ce qui est immense, et fait mas­sa­crer Alexan­drie, ce qui l’est aus­si. Il meurt près de Carrhes, en s’é­car­tant de la route pour uri­ner, poi­gnar­dé par un garde du corps que sa hié­rar­chie avait vexé.

Geta (209–211). Le frère. Onze mois de règne par­ta­gé, tué dans les bras de leur mère par les hommes de Cara­cal­la. Son nom est effa­cé de tous les monu­ments d’A­frique ; on voit encore les trous.

Macrin (217–218), avec Dia­du­mé­nien. Qua­torze mois. Le pre­mier empe­reur à n’a­voir jamais été séna­teur — un che­va­lier, un pré­fet, un tech­ni­cien. Il perd contre un ado­les­cent, fuit dégui­sé, se casse l’é­paule en tom­bant d’un cha­riot en Bithy­nie, et on l’exé­cute au bord de la route.

Éla­ga­bal (218–222). Qua­torze ans, prêtre d’une pierre noire d’É­mèse qu’il trans­porte à Rome sur un char tiré par six che­vaux blancs qu’il fait recu­ler pour ne pas tour­ner le dos à son dieu. Il épouse une ves­tale. Il demande à ses méde­cins s’il est pos­sible de lui don­ner un sexe de femme. Les pré­to­riens le tuent à dix-huit ans avec sa mère, dans les latrines du camp où il s’é­tait caché, et jettent les corps au Tibre — qui, on l’a dit, connaît son métier.

Sévère Alexandre (222–235). Treize ans sous la tutelle de sa mère. Il essaie d’a­che­ter la paix aux Ger­mains. Ses propres sol­dats les tuent tous les deux sous la tente, à Mayence. C’est la porte ouverte, et elle ne se refer­me­ra pas de cin­quante ans.

VII. Le demi-siècle où le métal maigrit

Ici, il faut chan­ger de lunettes. Les pièces sont plus petites, l’argent y est deve­nu un ver­nis sur du cuivre, et les visages se res­semblent tous — même mâchoire, même barbe rase de sous-offi­cier, même regard tour­né vers la même mau­vaise nou­velle. Vingt-cinq alvéoles pour cin­quante ans. Le feutre est usé à cet endroit.

Maxi­min le Thrace (235–238). Un géant, dit-on, pre­mier empe­reur venu du rang, qui n’a jamais vu Rome pen­dant son règne. Ses hommes le tuent sous Aqui­lée avec son fils.

Gor­dien Ier et Gor­dien II (238). Vingt et un jours, le record du tiroir. Un pro­con­sul de quatre-vingts ans pro­cla­mé par les pro­prié­taires d’A­frique et son fils avec lui. Le fils meurt devant Car­thage, le corps ne sera pas retrou­vé ; le père apprend la nou­velle et se pend avec sa cein­ture. Leurs pièces existent, très rares, frap­pées à Rome en quelques jours par un Sénat pressé.

Pupien et Bal­bin (238). Quatre-vingt-dix-neuf jours. Deux séna­teurs élus par le Sénat, qui se détestent, se sur­veillent, et se font mas­sa­crer ensemble par les pré­to­riens un jour de fête, nus, traî­nés dans la rue.

Gor­dien III (238–244). Treize ans, mon­té sur le trône à treize ans. Mort en Méso­po­ta­mie à vingt-cinq, tué par les Perses ou par son pré­fet, selon qu’on lit la stèle sas­sa­nide ou l’his­to­rien romain.

Phi­lippe l’A­rabe (244–249). Le pré­fet en ques­tion. Il pré­side les jeux du mil­lé­naire de Rome — mille ans, en 248, et c’est peut-être la der­nière fois qu’on y croit. Mort à Vérone.

Tra­jan Dèce (249–251), avec Heren­nius Etrus­cus. Il per­sé­cute les chré­tiens par for­mu­laire, exige un cer­ti­fi­cat de sacri­fice, invente l’ad­mi­nis­tra­tion de la conscience. Père et fils meurent ensemble dans le marais d’A­brit­tus, en Més­ie : le pre­mier empe­reur tué par des bar­bares en bataille ran­gée. On ne retrouve pas le corps.

Tré­bo­nien Galle (251–253), avec Volu­sien. Deux ans, la peste, un trai­té qu’on paie. Tués par leurs troupes à Interamna.

Émi­lien (253). Trois mois. Tué par ses troupes.

Valé­rien (253–260). Sept ans, et la fin la plus longue du tiroir. Cap­tu­ré vivant par Sha­pur Ier — un empe­reur romain, vivant, dans les mains d’un roi perse. Il sert de mar­che­pied pour mon­ter à che­val. À sa mort, on l’é­corche, on teint la peau en rouge et on la sus­pend dans un temple. La moi­tié de cela est peut-être de la pro­pa­gande chré­tienne ; l’autre moi­tié est gra­vée dans la falaise de Naqsh‑e Ros­tam, où l’on voit encore le vieil homme debout, tenu par le poignet.

Gal­lien (253–268). Quinze ans, son fils, et l’empire qui se casse en trois. Il perd la Gaule, il perd Pal­myre, il tient le centre, il ferme le Sénat à la car­rière mili­taire — ce qui déci­de­ra de tout le siècle sui­vant. Assas­si­né devant Milan par son propre état-major.

Trois alvéoles pour l’empire des Gaules, qui a duré qua­torze ans et que les manuels rangent sous « usur­pa­tion » parce qu’il a per­du : Pos­tume (260–269), tué par ses sol­dats pour leur avoir refu­sé le pillage de Mayence ; Lélien, Marius, Vic­to­rin, sai­sons courtes ; Tetri­cus (271–274), qui négo­cie sa propre défaite, défile enchaî­né dans le triomphe d’Au­ré­lien et se retrouve gou­ver­neur de Luca­nie — le seul homme du tiroir à avoir pris sa retraite.

Claude II le Gothique (268–270). Deux ans, une grande vic­toire à Nais­sus, la peste.

Quin­tillus (270). Dix-sept jours selon les uns, soixante-dix-sept selon les autres, ce qui donne la mesure de ce qu’on sait de ce siècle.

Auré­lien (270–275). Cinq ans pour tout recol­ler : la Gaule, l’O­rient, Zéno­bie enchaî­née. Il enferme Rome dans une muraille — l’a­veu le plus clair du siècle. Un secré­taire, crai­gnant une puni­tion, fabrique une fausse liste de pros­crip­tion et la montre aux offi­ciers, qui le tuent en Thrace par pré­cau­tion. Le meilleur sol­dat de l’empire est mort d’une note de service.

Tacite (275–276). Six mois. Un vieux sénateur.

Flo­rien (276). Quatre-vingt-huit jours. Son demi-frère. Tué par ses troupes en Cilicie.

Pro­bus (276–282). Six ans. Il fait plan­ter des vignes à ses légion­naires pour les occu­per. Ils le tuent à Sir­mium, dans un champ, avec les outils.

Carus (282–283). Un an. Il meurt sous sa tente au-delà du Tigre, fou­droyé pen­dant un orage — ou empoi­son­né pen­dant un orage, ce qui est plus commode.

Numé­rien (283–284) et Carin (283–285). Le pre­mier voyage en litière fer­mée pour ses yeux malades ; c’est l’o­deur qui apprend à l’ar­mée qu’il est mort depuis des jours. Le second, en Occi­dent, gagne sa der­nière bataille et se fait tuer par un de ses offi­ciers, dont il avait, dit-on, séduit la femme.

Inter­mède. Le cata­logue des sorties

Le mar­chand, à ce stade, sert du café dans des verres. Il a fait le compte, dit-il, un hiver où il n’y avait pas de clients.

Sur la cen­taine d’hommes du tiroir, une petite dizaine meurent dans leur lit sans qu’on ait rien à ajou­ter : Auguste, Ves­pa­sien, Ner­va, Anto­nin, Marc Aurèle, Sep­time Sévère, Constan­tin. C’est peu. Ce n’est pas une pro­fes­sion, c’est une exposition.

Les autres se répar­tissent ain­si. Le fer, écra­sante majo­ri­té : le cou­loir, la tente, le bain, la latrine. Le cham­pi­gnon, une fois offi­ciel­le­ment (Claude) et une fois par soup­çon (Jovien, qu’on retrouve mort au matin dans une chambre où l’on avait fait sécher du plâtre en brû­lant du char­bon — asphyxie, indi­ges­tion, poi­son : trois écoles, aucune preuve). La colère, une fois : Valen­ti­nien Ier meurt d’a­po­plexie en 375 à Bri­ge­tio, en hur­lant contre une ambas­sade quade dont il trou­vait les excuses insuf­fi­santes. C’est la seule mort du tiroir cau­sée par un pro­blème de protocole.

Et il y a les fins qui appar­tiennent moins à l’his­toire qu’à la farce : Cara­cal­la la bra­guette ouverte au bord d’une route de Méso­po­ta­mie. Éla­ga­bal dans les latrines. Vitel­lius au cro­chet de bou­cher. Gor­dien Ier à sa propre cein­ture. Auré­lien vic­time d’un faux docu­ment. Gal­ba dont on ne peut pas por­ter la tête faute de cheveux.

On rit, et puis on referme. Ce sont, presque tous, des hommes qui avaient l’âge de nos frères.

VIII. Quatre à la fois

Dio­clé­tien (284–305). Fils d’af­fran­chi dal­mate, et le seul homme du tiroir qui ait démis­sion­né. Il divise l’empire en quatre pour qu’on cesse de le tuer, invente une hié­rar­chie de dieux vivants qu’il faut saluer à genoux, et se retire à Split culti­ver des choux. Quand on vient le sup­plier de reve­nir, il répond qu’il fau­drait voir ses choux d’a­bord. Il meurt vieux, dans son palais, pen­dant que la tétrar­chie s’ef­fondre à trois jours de bateau de là.

Maxi­mien (286–305, puis 306–308, puis 310). L’Au­guste d’Oc­ci­dent, le col­lègue, le bru­tal. Il abdique de mau­vaise grâce, revient deux fois, com­plote contre son propre gendre et se pend à Mar­seille sur ordre.

Constance Chlore (305–306). Un an comme Auguste. Mort à York, comme Sévère, dans la même pluie.

Sévère II (306–307). Un an. Envoyé contre Maxence, aban­don­né par ses hommes, contraint au sui­cide à Rome.

Maxence (306–312). Six ans, une usur­pa­tion confor­table à Rome, une basi­lique magni­fique. Il sort au pont Mil­vius, la pas­se­relle de bateaux cède, il coule avec son armure. On repêche le corps pour la tête.

Et à l’Est, dans le même tiroir mais pas dans notre his­toire : Galère, que la mala­die mange vivant pen­dant un an ; Maxi­min Daïa ; Lici­nius, étran­glé après capitulation.

Constan­tin Ier (306–337). Pro­cla­mé à York par les troupes de son père, il met dix-huit ans à ramas­ser tout le jeu. Il change la reli­gion et il déplace la capi­tale — les deux choses qui feront qu’a­près lui ce tiroir-ci devien­dra le petit. Il meurt à Nico­mé­die, bap­ti­sé sur le tard, dans la seule ville qui lui conve­nait : celle d’où l’on par

IX. Les fils

Constan­tin II (337–340). Trois ans. Attaque son frère, tombe dans une embus­cade près d’A­qui­lée, corps jeté à la rivière.

Constant Ier (337–350). Treize ans. Ren­ver­sé par un offi­cier franc, il fuit vers les Pyré­nées et se fait rat­tra­per à Elne.

Constance II (337–361). Vingt-quatre ans, le sur­vi­vant, un homme d’ombre et de conciles. Il meurt de fièvre en Cili­cie en mar­chant contre son cousin.

Magnence (350–353). L’of­fi­cier franc. Trois ans, la bou­che­rie de Mur­sa où l’empire perd cin­quante mille hommes des deux côtés, et le sui­cide à Lyon.

Julien (361–363). Vingt mois. Éle­vé en cap­ti­vi­té dorée, phi­lo­sophe à Athènes, géné­ral mal­gré lui en Gaule, pro­cla­mé par ses troupes à Lutèce sur un bou­clier. Il rouvre les temples, écrit contre les Gali­léens, brûle sa flotte sur le Tigre et prend un jave­lot dans le foie sans avoir mis sa cui­rasse ce jour-là. Il a trente et un ans. Avec lui meurt la der­nière chance de l’autre chemin.

Jovien (363–364). Huit mois. Élu dans la panique au milieu du désert, il achète la retraite en cédant Nisibe, et meurt de son brasero.

X. Le partage

Valen­ti­nien Ier (364–375). Onze ans, l’Oc­ci­dent, un bâtis­seur de forts, un colé­rique. On a dit com­ment il est parti.

Valens (364–378), à l’Est, pour mémoire seule­ment : il finit brû­lé dans une cabane après Andri­nople, et cette jour­née-là fait plus pour la suite que la moi­tié de ce tiroir.

Gra­tien (367–383). Seize ans, empe­reur à huit. Il renonce au titre de grand pon­tife, retire l’au­tel de la Vic­toire du Sénat, et se fait tuer à Lyon à vingt-quatre ans par un envoyé de son rival, à table.

Valen­ti­nien II (375–392). Dix-sept ans de règne nomi­nal, com­men­cé à quatre ans. On le retrouve pen­du à Vienne, à vingt et un ans. Sui­cide ou franc trop pres­sé — le tiroir ne tranche pas.

Magnus Maxi­mus (383–388). L’homme de Lyon. Cinq ans, la Bre­tagne, la Gaule, l’Es­pagne. Déca­pi­té à Aquilée.

Eugène (392–394). Deux ans. Un pro­fes­seur de rhé­to­rique pous­sé là par un géné­ral franc, et le der­nier à faire remettre l’au­tel de la Vic­toire à sa place. Bat­tu à la Rivière Froide par un vent qui rabat­tait les jave­lots — les chré­tiens y ver­ront un miracle, les autres une bour­rasque. Décapité.

Théo­dose Ier (379–395). Le der­nier homme à régner sur les deux moi­tiés. Il meurt à Milan en jan­vier, laisse l’O­rient à un fils et l’Oc­ci­dent à l’autre, et per­sonne ne referme jamais la charnière.

XI. L’Oc­ci­dent tout seul

Le feutre change de cou­leur sur la fin du tiroir : les pièces sont en or, larges, très belles, presque toutes frap­pées à Ravenne. C’est l’in­verse du IIIe siècle. Le métal se redresse au moment où il n’y a plus rien der­rière. On appelle cela un soli­dus, ce qui ne s’in­vente pas.

Hono­rius (395–423). Vingt-huit ans, empe­reur à dix ans, et pas un jour de règne réel. Il fait tuer Sti­li­con, le seul homme qui tenait la fron­tière ; trois ans plus tard, Ala­ric prend Rome. L’a­nec­dote est célèbre et pro­ba­ble­ment fausse : à qui vient lui annon­cer que Rome a péri, il répond qu’il vient pour­tant de la voir man­ger dans sa main — il avait une poule de ce nom. Vraie ou non, elle a duré seize siècles, et c’est une per­for­mance qu’au­cune de ses lois n’a éga­lée. Mort d’hy­dro­pi­sie à Ravenne.

Constan­tin III (407–411). Quatre ans. Un sol­dat de Bre­tagne, pro­cla­mé pour son nom, qui emmène la gar­ni­son de l’île en Gaule. Elle ne revien­dra pas ; c’est ain­si que la Bre­tagne sort de l’empire, presque par dis­trac­tion. Exécuté.

Constance III (421). Sept mois d’Au­guste. Un vrai géné­ral, un mariage impé­rial, et une maladie.

Jean (423–425). Vingt mois. Un fonc­tion­naire, un pri­mi­cier des notaires — presque un chef de bureau. Il est pris à Ravenne, on lui coupe une main, on le pro­mène sur un âne dans le cirque d’A­qui­lée, on le décapite.

Valen­ti­nien III (425–455). Trente ans, empe­reur à six, et le plus long règne du bout du tiroir. Il regarde Aetius arrê­ter Atti­la aux champs Cata­lau­niques, puis, six ans plus tard, poi­gnarde Aetius de sa propre main dans le palais. Un cour­ti­san lui glisse qu’il vient de se cou­per la main droite avec la gauche. Deux amis d’Ae­tius le tuent au Champ de Mars pen­dant qu’il s’en­traîne à l’arc.

Pétrone Maxime (455). Soixante-quinze jours. Il monte, épouse la veuve de force, et fuit quand la flotte van­dale paraît. La foule romaine le lapide dans la rue et jette les mor­ceaux au Tibre. Gen­sé­ric pille la ville pen­dant quinze jours.

Avi­tus (455–456). Qua­torze mois. Un aris­to­crate gau­lois, pous­sé par les Wisi­goths, mépri­sé à Rome. Dépo­sé, ordon­né évêque de Plai­sance par conso­la­tion, mort en route.

Majo­rien (457–461). Quatre ans. Le der­nier qui essaie vrai­ment : il légi­fère contre la des­truc­tion des monu­ments antiques, réunit une flotte en Espagne pour reprendre l’A­frique. On la brûle au port avant qu’elle serve. Le géné­ral qui l’a fait empe­reur le fait arrê­ter et déca­pi­ter au bord d’un ruis­seau près de Tortone.

Libius Seve­rus (461–465). Quatre ans de silence com­plet. Une créa­ture de Rici­mer, jamais recon­nue par Constan­ti­nople. On ne sait pas com­ment il meurt.

(Suit un inter­valle de vingt mois où l’Oc­ci­dent n’a pas d’empereur du tout, et où per­sonne ne semble s’en apercevoir.)

Anthé­mius (467–472). Cinq ans. Un Grec envoyé par l’O­rient, culti­vé, capable. La der­nière grande expé­di­tion contre les Van­dales brûle elle aus­si. Rici­mer assiège Rome, prend la ville, et Anthé­mius, dégui­sé en men­diant, est recon­nu et déca­pi­té dans une église.

Oly­brius (472). Sept mois. Il meurt d’hy­dro­pi­sie avant d’a­voir rien fait, et son fai­seur de rois meurt six semaines avant lui d’une hémor­ra­gie. Cette année-là, l’Oc­ci­dent enterre les deux.

Gly­ce­rius (473–474). Qua­torze mois. Dépo­sé sans une bataille, ordon­né évêque de Salone. Il vivra vieux. C’est presque une victoire.

Julius Nepos (474–475). Qua­torze mois à Ravenne. Chas­sé par son propre géné­ral, il se réfu­gie en Dal­ma­tie et conti­nue d’être, juri­di­que­ment, l’empereur d’Oc­ci­dent jus­qu’en 480, où on l’as­sas­sine dans sa vil­la. Constan­ti­nople n’a jamais recon­nu per­sonne d’autre. La date de 476 est une com­mo­di­té d’his­to­rien ; la vraie der­nière pièce du tiroir est frap­pée pour un homme qui n’a­vait plus de capitale.

Romu­lus Augus­tule (475–476). Dix mois. Un enfant, mis là par son père Oreste, et affu­blé par la pos­té­ri­té d’un dimi­nu­tif — le petit Auguste — que le tiroir n’a don­né à per­sonne d’autre. Il porte le nom du fon­da­teur de la ville et celui du fon­da­teur de l’empire, ce que même un roman­cier n’au­rait pas osé. Odoacre entre à Ravenne, tue le père, regarde l’en­fant, le trouve trop jeune pour être dan­ge­reux, lui donne une pen­sion de six mille soli­di et une vil­la près de Naples. Puis il ren­voie les insignes impé­riaux à Constan­ti­nople avec un mot poli : l’Oc­ci­dent n’a plus besoin d’empereur à lui.

C’est tout. Aucune bataille, aucun incen­die, aucune der­nière phrase. La chose la plus douce arri­vée à quel­qu’un dans ce tiroir arrive au der­nier, et c’est de ne plus compter.

Fer­me­ture

Le mar­chand repousse le tiroir dans son loge­ment. Un bruit de bois sur du bois, et cinq siècles rentrent dans le meuble.

Ce qu’on emporte en sor­tant rue de Riche­lieu, ce n’est pas la gran­deur ; c’est l’a­rith­mé­tique. Cinq cents ans, une cen­taine d’hommes, une moyenne de cinq ans par tête, et à peu près une chance sur dix de mou­rir de vieillesse. Beau­coup d’entre eux ont exer­cé ce métier moins long­temps qu’il n’en faut aujourd’­hui pour rem­bour­ser une voi­ture. Les mon­naies, elles, ont toutes tenu. On les pèse, on les frotte, on les remet dans le feutre vert, et elles sont plus lourdes que les hommes dont elles portent le nom.

Une pen­sion près de Naples, six mille soli­di par an, la baie, le vin de la vil­la de Lucul­lus, et per­sonne pour venir vous étran­gler dans votre bain. Sur cent, un seul y a eu droit — et c’est celui qu’on a char­gé de perdre.

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Saint-Étienne, la lan­terne de Dieu

Saint-Étienne, la lan­terne de Dieu

Saint-Etienne de Metz

La lan­terne de Dieu

La Lan­terne du Bon Dieu — Metz, cathé­drale de verre

I. Arri­ver par le nord

On arrive à Metz comme on arrive dans les villes de fron­tière : avec une légère hési­ta­tion dans le pas, une incer­ti­tude sur la langue qu’on va entendre, sur la pierre qu’on va tou­cher. La gare, d’a­bord, vous met dans l’am­biance — cette for­te­resse néo-romane vou­lue par Guillaume II, ce gra­nit gris sombre des Vosges posé là comme un poing sur la table, pour dire que l’Em­pire était arri­vé et qu’il comp­tait res­ter. On sort de ce ves­ti­bule wil­hel­mi­nien, on tra­verse le quar­tier impé­rial avec ses ave­nues trop larges pour la ville, ses immeubles qui rêvent de Ber­lin, et puis quelque chose change. Les rues se res­serrent, la pierre s’é­clair­cit, elle devient jaune, d’un jaune de pain doré, de miel d’é­té, et l’on com­prend qu’on vient de pas­ser une ligne invi­sible : on a quit­té l’Al­le­magne de pierre pour entrer dans la France de lumière — ou plu­tôt, car ces caté­go­ries ne veulent rien dire ici, on a quit­té le XIXe siècle pour entrer dans le Moyen Âge.

Et puis on la voit.

On la voit mal, d’a­bord, c’est une des sin­gu­la­ri­tés de Metz : la cathé­drale ne se donne pas de face, elle n’a pas ce par­vis déga­gé d’A­miens ou de Reims où l’é­di­fice vous attend comme un décor d’o­pé­ra. Elle sur­git par frag­ments, par ruelles, un arc-bou­tant au-des­sus d’un toit, une flèche entre deux façades, et il faut débou­cher sur la place d’Armes ou des­cendre vers la Moselle pour la sai­sir enfin dans sa lon­gueur — cent trente-six mètres de vais­seau jaune posés sur la col­line Sainte-Croix, l’op­pi­dum ori­gi­nel, le point le plus haut de la ville antique, là où les Médio­ma­triques d’a­bord, puis les Romains de Divo­du­rum, avaient déjà com­pris qu’il fal­lait bâtir.

J’y suis arri­vé un après-midi sombre de juillet, un de ces jours lor­rains où le ciel est une couche de laine grise et où la lumière semble avoir renon­cé. C’é­tait, je le com­pris plus tard, la meilleure des intro­duc­tions. Car cette cathé­drale a été construite pré­ci­sé­ment pour ces jours-là. Elle a été pen­sée, cal­cu­lée, mon­tée pierre à pierre pen­dant trois siècles pour cap­tu­rer le peu de lumière que le ciel de Lor­raine consent à don­ner, et pour le trans­for­mer en incendie.

Les Mes­sins l’ap­pellent la Lan­terne du Bon Dieu. Il faut prendre ce sur­nom au sérieux, au pied de la lettre. Une lan­terne n’est pas un monu­ment : c’est un ins­tru­ment. Elle ne se contemple pas de l’ex­té­rieur, elle fonc­tionne. Elle a un dedans et un dehors, une flamme et une paroi, et sa rai­son d’être est de faire pas­ser la lumière d’un monde à l’autre.

II. La pierre de soleil

Avant le verre, la pierre. On ne com­prend rien à Metz si l’on ne com­mence pas par la pierre de Jau­mont, ce cal­caire ooli­thique extrait des car­rières du mont Saint-Quen­tin, à quelques kilo­mètres au nord-ouest de la ville, et dont le nom même — jaune mont, le mont jaune — dit tout. C’est une pierre qui a emma­ga­si­né cent soixante-dix mil­lions d’an­nées de soleil juras­sique, du temps où la Lor­raine était une mer chaude et peu pro­fonde, et qui le res­ti­tue avec une géné­ro­si­té décon­cer­tante. Par temps gris, elle est blonde. Au soleil cou­chant, elle flambe. Sous la pluie, elle prend des teintes de safran mouillé qui font pen­ser aux murs d’Ispahan.

Je note cela sans coquet­te­rie orien­ta­liste : la com­pa­rai­son s’im­pose d’elle-même à qui a mar­ché dans les villes de brique et de céra­mique de l’I­ran ou de l’Ouz­bé­kis­tan. Il y a des archi­tec­tures qui luttent contre la lumière et des archi­tec­tures qui col­la­borent avec elle. Metz appar­tient à la seconde famille, celle des cara­van­sé­rails du pla­teau ira­nien, des mos­quées du Caire mame­louk, des palais de grès rose du Rajas­than. La cathé­drale Saint-Étienne est peut-être le seul grand édi­fice gothique fran­çais dont on puisse dire qu’il est solaire — non par méta­phore, mais par matériau.

Cette pierre a une autre ver­tu : elle est tendre. Les sculp­teurs du Moyen Âge l’ont aimée pour cela, elle se laisse tailler comme du bois dur, elle auto­rise les den­telles, les gar­gouilles, les feuillages. Elle a aus­si le défaut de ses qua­li­tés : elle s’use, elle s’ef­frite, elle boit la pluie et le gel la fait écla­ter. La cathé­drale de Metz est donc, comme toutes ses sœurs mais plus qu’elles peut-être, un chan­tier per­pé­tuel. Les car­rières de Jau­mont sont tou­jours en acti­vi­té — cas raris­sime en Europe — et les tailleurs de pierre d’au­jourd’­hui rem­placent bloc à bloc ce que rem­pla­cèrent avant eux ceux du XIXe, qui rem­pla­çaient ceux du XVIIe. L’é­di­fice que nous voyons est un navire de Thé­sée jaune, iden­tique à lui-même et per­pé­tuel­le­ment renou­ve­lé, et cette imper­ma­nence tran­quille lui va bien : une lan­terne, après tout, cela s’entretient.

III. L’é­trange his­toire des deux églises siamoises

L’his­toire de la construc­tion est une des plus curieuses du gothique fran­çais, et elle explique la sil­houette si par­ti­cu­lière du monu­ment — cette absence de façade occi­den­tale monu­men­tale qui déroute le visi­teur venu de Chartres ou de Paris.

Au début du XIIIe siècle, il y avait à cet endroit non pas une église mais deux. La cathé­drale otto­nienne, dédiée à saint Étienne, occu­pait l’es­sen­tiel de la col­line ; et en tra­vers de son axe, lit­té­ra­le­ment col­lée à elle, se dres­sait une col­lé­giale, Notre-Dame-la-Ronde, avec son propre cha­pitre, ses propres cha­noines, ses propres reve­nus et ses propres sus­cep­ti­bi­li­tés. Quand on déci­da, vers 1220, de recons­truire la cathé­drale dans le style nou­veau qui des­cen­dait de l’Île-de-France, on se heur­ta à un pro­blème qui n’é­tait ni tech­nique ni théo­lo­gique mais fon­cier : Notre-Dame-la-Ronde était dans le pas­sage, et ses cha­noines n’en­ten­daient pas déménager.

La solu­tion fut d’une audace admi­nis­tra­tive qui force encore l’ad­mi­ra­tion : on déci­da d’englo­ber. La nou­velle cathé­drale ava­le­rait la col­lé­giale, qui devien­drait ses trois pre­mières tra­vées, tout en conser­vant — sub­ti­li­té de juristes — son iden­ti­té cano­nique propre. Pen­dant des siècles, un mur, puis une simple clô­ture, puis une grille sépa­rèrent à l’in­té­rieur du même vais­seau les deux églises, cha­cune avec son cler­gé et ses offices. Ce n’est qu’en 1380 envi­ron que la fusion archi­tec­tu­rale fut consom­mée et le mur abat­tu ; la fusion juri­dique atten­dit la Révo­lu­tion. Il y a quelque chose de pro­fon­dé­ment mes­sin dans cette his­toire : une ville de com­pro­mis, de sta­tuts super­po­sés, répu­blique patri­cienne dans l’Em­pire, ville d’Em­pire de langue fran­çaise, cité épis­co­pale gou­ver­née par ses bour­geois — Metz a tou­jours su faire tenir deux réa­li­tés dans un seul corps.

Cette ges­ta­tion étrange dura trois siècles. Le chan­tier, ouvert vers 1220, ne fut consi­dé­ré comme ache­vé qu’en 1520, quand on posa les der­nières voûtes du tran­sept et du chœur. Trois cents ans, dix géné­ra­tions de maçons, et pour­tant — c’est le miracle de Metz — une uni­té de style presque par­faite. Les maîtres d’œuvre suc­ces­sifs eurent la sagesse, ou l’hu­mi­li­té, de res­pec­ter le par­ti ini­tial, si bien que le gothique rayon­nant du XIIIe siècle se pro­longe sans heurt dans le flam­boyant du XVe. Le plus grand de ces maîtres fut Pierre Per­rat, actif à la fin du XIVe siècle, qui tra­vailla aus­si à Toul et à Ver­dun et dont la légende locale raconte qu’il ven­dit son âme au diable pour per­cer le secret des voûtes — le diable, à Metz, on va le voir, est un per­son­nage récur­rent. Per­rat est enter­ré dans sa cathé­drale, sous une dalle que les guides montrent encore, et l’on aime pen­ser que le diable, comme sou­vent dans ces contrats lor­rains, fut rou­lé dans la farine.

De cette his­toire tour­men­tée, l’é­di­fice garde quelques bizar­re­ries savou­reuses. Son por­tail prin­ci­pal est laté­ral. Sa façade occi­den­tale, man­gée par l’an­cienne Notre-Dame-la-Ronde, est aveugle de portes et ne s’ouvre que par la grande rose. Ses deux tours ne sont pas en façade mais plan­tées de part et d’autre de la nef, à la jonc­tion des anciennes églises, comme des sen­ti­nelles au milieu du vais­seau. L’une d’elles, la tour de la Mutte, appar­te­nait d’ailleurs non pas au cler­gé mais à la ville : c’est de là que la grande cloche, Dame Mutte, onze tonnes de bronze fon­dues et refon­dues depuis le XVe siècle, ameu­tait les bour­geois — c’est son nom, de meute, ameu­ter — pour les incen­dies, les guerres et les entrées royales. Une cathé­drale dont le bef­froi est muni­ci­pal : tout Metz, encore, dans ce détail.

IV. Le ver­tige des chiffres

Venons-en au verre, puisque c’est pour lui qu’on vient.

Les chiffres d’a­bord, qu’il faut don­ner une fois pour s’en débar­ras­ser, mais qu’il faut don­ner quand même parce qu’ils disent l’é­chelle du phé­no­mène. La cathé­drale de Metz porte envi­ron six mille cinq cents mètres car­rés de vitraux. Six mille cinq cents mètres car­rés : un hec­tare de verre, ou presque. C’est la plus grande sur­face vitrée de toutes les cathé­drales de France, et l’une des plus vastes du monde gothique. À titre de com­pa­rai­son, Chartres, la réfé­rence abso­lue en matière de vitrail médié­val, en compte envi­ron deux mille six cents. Metz en porte deux fois et demie plus.

Deuxième chiffre : qua­rante et un mètres. C’est la hau­teur des voûtes de la nef — 41,41 mètres très exac­te­ment, et les Mes­sins tiennent aux déci­males. Seules Beau­vais l’i­na­che­vée (48 mètres) et Amiens (42 mètres) montent plus haut dans tout le gothique fran­çais. Mais Beau­vais s’est effon­drée deux fois et n’a jamais eu de nef ; Amiens est plus large, plus assise. Metz com­bine cette hau­teur ver­ti­gi­neuse avec une lar­geur de nef rela­ti­ve­ment modeste — quinze mètres et demie —, ce qui pro­duit un élan­ce­ment, un rap­port hauteur/largeur, à peu près sans équi­valent. On est dans un canyon. Les col­la­té­raux, eux, sont tenus déli­bé­ré­ment bas, ce qui per­met aux fenêtres hautes de la nef de des­cendre très pro­fon­dé­ment, sur près de vingt mètres de hau­teur de verrière.

Car c’est là le vrai génie du bâti­ment, plus sub­til que les records : les archi­tectes mes­sins ont sys­té­ma­ti­que­ment réduit la pierre à son strict mini­mum struc­tu­rel. Le tri­fo­rium — cette gale­rie inter­mé­diaire qui, dans la plu­part des cathé­drales, forme une bande de maçon­ne­rie entre les arcades et les fenêtres hautes — est ici entiè­re­ment vitré, fon­du dans les ver­rières supé­rieures dont il devient le sou­bas­se­ment. Le mur a pra­ti­que­ment dis­pa­ru. Ce qui reste de pierre n’est plus qu’un sque­lette, une résille, un sys­tème de meneaux et de contre­forts dont la seule fonc­tion est de tenir le verre en l’air. Le gothique a tou­jours rêvé de cela — déma­té­ria­li­ser le mur, faire tenir le ciel sur des lignes — mais nulle part en France le rêve n’a été pous­sé aus­si loin qu’à Metz. L’ab­bé Suger, qui à Saint-Denis au XIIe siècle théo­ri­sait la lumière comme voie d’ac­cès au divin, la lux conti­nua, aurait recon­nu ici l’ac­com­plis­se­ment de son pro­gramme : une église qui n’est plus un abri per­cé de fenêtres, mais une fenêtre conti­nue à peine char­pen­tée de pierre.

D’où le sur­nom. On ne sait pas exac­te­ment quand les Mes­sins ont com­men­cé à dire « la Lan­terne du Bon Dieu » — l’ex­pres­sion semble s’être fixée au XIXe siècle, mais elle dit une évi­dence que le pre­mier regard confirme : le soir, quand l’in­té­rieur est éclai­ré et que la nuit tombe sur la col­line Sainte-Croix, l’é­di­fice s’in­verse. Le verre qui, tout le jour, a fait entrer la lumière du dehors, se met à lais­ser sor­tir celle du dedans. La cathé­drale luit sur la ville comme un pho­to­phore. Une lan­terne, exac­te­ment : la flamme au centre, la paroi trans­lu­cide autour, et la nuit lor­raine tout autour de la paroi.

V. Sept siècles de verre : petite stratigraphie

Mais la quan­ti­té n’est rien. Ce qui rend Metz unique, c’est que cet hec­tare de verre n’est pas homo­gène : c’est un palimp­seste, une coupe géo­lo­gique de sept siècles d’art du vitrail, du XIIIe siècle au XXIe, où chaque époque a dépo­sé sa strate sans effa­cer la pré­cé­dente. Il n’existe, à ma connais­sance, aucun autre édi­fice en Europe où l’on puisse lire d’un seul regard, en tour­nant sim­ple­ment sur soi-même, l’his­toire com­plète de cet art — gothique rayon­nant, flam­boyant, Renais­sance, res­tau­ra­tions du XIXe, école de Paris, non-figu­ra­tion d’a­près-guerre, Cha­gall, et l’art contem­po­rain le plus récent. Il faut prendre ces strates une à une, comme on des­cend dans une fouille.

Her­mann de Muns­ter, ou la roue de feu

La couche la plus pro­fonde et la plus spec­ta­cu­laire est à l’ouest : la grande rose occi­den­tale, œuvre d’Her­mann de Muns­ter, maître ver­rier west­pha­lien arri­vé à Metz vers 1380. Onze mètres de dia­mètre — par­mi les plus grandes roses du monde gothique. Elle occupe toute la façade que l’his­toire des deux églises sia­moises avait lais­sée sans por­tail, comme si l’é­di­fice, pri­vé de bouche, avait déci­dé d’être tout entier œil.

Il faut la voir en fin d’a­près-midi, quand le soleil des­cend sur la Moselle et la frappe de face. La rose devient alors ce que ses créa­teurs vou­laient qu’elle fût : non pas une image, mais un évé­ne­ment. Le réseau flam­boyant de pierre — refait au XIXe siècle, il faut le dire, dans un esprit fidèle — découpe la lumière en pétales, en flam­mèches, en gouttes, et l’en­semble tourne len­te­ment avec le soleil comme une roue de feu immo­bile. Les Mes­sins du XIVe siècle, qui vivaient dans des mai­sons sombres et des rues étroites, devaient rece­voir cela comme une appa­ri­tion. Nous, gavés d’é­crans et de lumières arti­fi­cielles, le rece­vons encore comme une appa­ri­tion, ce qui donne la mesure de la chose.

Her­mann de Muns­ter fut si appré­cié qu’il obtint le pri­vi­lège, rare pour un arti­san, d’être enter­ré dans la cathé­drale même. Sa dalle funé­raire est tou­jours là. J’aime cette idée d’un homme qui dort depuis six siècles sous la lumière qu’il a lui-même construite — il y a des immor­ta­li­tés plus mal conçues.

Théo­bald de Lix­heim et Valen­tin Bousch, ou la Renais­sance en Lorraine

Deuxième strate, au tour­nant des XVe et XVIe siècles, deux noms que l’his­toire de l’art n’a jamais mis à leur vraie place, qui est la pre­mière : Théo­bald de Lix­heim, qui signe en 1504 les ver­rières du bras nord du tran­sept, et sur­tout Valen­tin Bousch, actif de 1520 à 1541, l’homme des immenses ver­rières du bras sud et du chœur.

Il faut s’ar­rê­ter devant le mur sud du tran­sept pour com­prendre ce que le mot « ver­rière » peut vou­loir dire. Celle de Bousch mesure envi­ron trente-trois mètres de haut. C’est un immeuble de dix étages en verre peint, un rideau de lumière qui monte de la hau­teur d’homme jus­qu’aux voûtes, et qui fut long­temps — cer­tains disent qu’elle l’est tou­jours — la plus grande ver­rière d’Eu­rope. Bousch y déploie un art qui n’est déjà plus médié­val : les figures ont pris du volume, les archi­tec­tures peintes sont des archi­tec­tures Renais­sance, à can­dé­labres et à rin­ceaux, les cou­leurs ont cette pro­fon­deur de joyau que per­met le jaune d’argent por­té à sa per­fec­tion. On pense aux contem­po­rains alle­mands, à Bal­dung Grien, à Dürer ; Bousch venait de Stras­bourg, et il fait le pont entre le Rhin et la Lor­raine comme la ville elle-même le fait entre les mondes ger­ma­nique et français.

Ce qui me touche chez Bousch, c’est le moment his­to­rique. Il pose ses ver­rières entre 1520 et 1540 : Luther a affi­ché ses thèses, l’Eu­rope du vitrail est en train de mou­rir, dans vingt ans les guerres de reli­gion bri­se­ront les ate­liers et l’art du vitrail entre­ra dans une éclipse de trois siècles. Bousch est un homme qui achève une tra­di­tion de quatre cents ans au som­met de ses moyens, sans savoir — ou en sachant ? — qu’il éteint la lumière en sor­tant. Les grandes ver­rières du chœur de Metz sont le chant du cygne du vitrail euro­péen, et elles ont la beau­té par­ti­cu­lière des fins.

Les bles­sures et les modernes

Troi­sième strate : le XXe siècle, qui com­mence, comme sou­vent, par une des­truc­tion. En sep­tembre 1944, les com­bats de la libé­ra­tion de Metz soufflent une par­tie des ver­rières — la ville, trans­for­mée en for­te­resse par l’ar­mée alle­mande, ne fut libé­rée qu’au terme de semaines de siège. D’autres vitraux avaient déjà été per­dus au fil des siècles : l’in­cen­die de 1877, allu­mé par un feu d’ar­ti­fice tiré pour la visite de Guillaume Ier (l’his­toire a de ces iro­nies : l’Em­pire alle­mand célé­brant sa conquête en brû­lant la toi­ture de la cathé­drale), les rema­nie­ments du XVIIIe siècle, l’u­sure ordinaire.

Or ces bles­sures firent la chance du lieu. Car au lieu de com­bler les manques par des pas­tiches néo-gothiques, les Monu­ments his­to­riques et le cler­gé mes­sin des années 1950 prirent une déci­sion qui fait aujourd’­hui de Metz un mani­feste : confier les fenêtres vides aux artistes vivants. C’é­tait l’é­poque du grand réveil de l’art sacré fran­çais, l’é­poque du père Cou­tu­rier, d’As­sy, de Ron­champ, d’Au­din­court — cette convic­tion, por­tée par quelques domi­ni­cains têtus, qu’il valait mieux un chef-d’œuvre d’in­croyant qu’une pié­té académique.

Metz reçut ain­si, en 1957, les vitraux de Jacques Vil­lon pour la cha­pelle du Saint-Sacre­ment : le frère de Mar­cel Duchamp, cubiste de la pre­mière heure, alors âgé de plus de quatre-vingts ans, y tra­dui­sit la Cru­ci­fixion, la Cène et les Noces de Cana en prismes de cou­leur pure, rouges et ors frac­tu­rés comme à tra­vers un cris­tal. Puis vinrent, en 1960, les ver­rières de Roger Bis­sière pour les tym­pans ouest, sous la grande rose : deux com­po­si­tions non figu­ra­tives, mosaïques de car­rés colo­rés qu’on dirait tis­sées — Bis­sière par­lait lui-même de ses pein­tures comme de tapis­se­ries — et qui font chan­ter le mur aveugle du cou­chant en jaunes et en gris-bleus, en verts et en noirs. De la non-figu­ra­tion pure dans une cathé­drale : en 1960, il fal­lait du cou­rage des deux côtés, chez l’ar­tiste comme chez le chanoine.

VI. Cha­gall, ou la Bible en apesanteur

Et puis il y a Chagall.

Marc Cha­gall avait plus de soixante-dix ans quand l’ar­chi­tecte en chef des Monu­ments his­to­riques, Robert Renard, lui pro­po­sa les baies du déam­bu­la­toire et du tran­sept nord de Metz. Le peintre de Vitebsk n’a­vait encore jamais fait de vitrail. Il com­men­ça ici, à Metz, en 1958 — avant Jéru­sa­lem, avant Reims, avant Mayence, avant Zurich et New York : Metz est le labo­ra­toire, le lieu où Cha­gall et le maître ver­rier Charles Marq, de l’a­te­lier Simon de Reims, ont inven­té ensemble le vitrail cha­gal­lien. Marq mit au point pour lui une tech­nique de verres pla­qués gra­vés à l’a­cide qui per­met­tait de modu­ler plu­sieurs tons sur une même pièce de verre, libé­rant la cou­leur du réseau de plomb ; Cha­gall pei­gnait ensuite à la gri­saille, direc­te­ment, de sa main de peintre, si bien que ces vitraux sont aus­si, lit­té­ra­le­ment, des Cha­gall autographes.

Le tra­vail dura dix ans, de 1958 à 1968, et couvre fina­le­ment une ving­taine de baies. Le pro­gramme est essen­tiel­le­ment biblique, et il faut mesu­rer ce que cela signi­fiait : un juif de l’Em­pire russe, chas­sé par les pogroms puis par le nazisme, dont le monde natal avait été anéan­ti dans la Shoah, accep­tait de peindre la Genèse et l’Exode dans une cathé­drale catho­lique de Lor­raine — dans cette région-fron­tière que les deux guerres avaient déchi­rée, à cent kilo­mètres du camp du Stru­thof. Cha­gall en avait plei­ne­ment conscience. Il disait vou­loir que ses vitraux soient un don au-delà des reli­gions, une offrande à ce qu’il appe­lait sim­ple­ment « la Bible », qui était pour lui la plus grande source de poé­sie de tous les temps.

Devant les baies du déam­bu­la­toire — la Créa­tion, le Para­dis, Ève et le ser­pent, Abra­ham, Jacob lut­tant avec l’ange, le Songe de Jacob, Moïse devant le Buis­son ardent — on com­prend ce que le verre a appor­té à Cha­gall, et ce que Cha­gall a appor­té au verre. Sa pein­ture avait tou­jours été une pein­ture de l’a­pe­san­teur : des amants qui flottent, des vaches dans le ciel, des vio­lo­nistes sur les toits, des anges qui tombent. Or le vitrail est le seul médium où la cou­leur flotte réel­le­ment, où elle est faite de lumière et non de matière. Les rouges de Cha­gall à Metz — ce rouge du tran­sept nord, pro­fond comme une gre­nade ouverte — ne sont pas posés sur un sup­port : ils sont sus­pen­dus dans l’air, tra­ver­sés, vivants, chan­geant avec chaque nuage qui passe sur la Lor­raine. Cha­gall a trou­vé à Metz le médium que toute sa pein­ture appe­lait depuis cin­quante ans. Il disait que le vitrail était « la cloi­son trans­pa­rente entre mon cœur et le cœur du monde » — et pour une fois la for­mule d’ar­tiste n’est pas une coquet­te­rie, c’est une des­crip­tion technique.

Il y a, dans le déam­bu­la­toire, un détail que je ne me lasse pas d’al­ler véri­fier à chaque pas­sage : dans la baie du Sacri­fice d’A­bra­ham, au-des­sus de la scène patriar­cale, Cha­gall a glis­sé une petite cru­ci­fixion, et ailleurs des motifs de son réper­toire intime — le coq, l’âne, les amou­reux, Vitebsk peut-être. Le vieux peintre a signé la Bible de ses propres songes, comme les enlu­mi­neurs du Moyen Âge glis­saient leur auto­por­trait dans les marges. Sept siècles après Her­mann de Muns­ter, la cathé­drale conti­nuait d’ab­sor­ber les bio­gra­phies de ses verriers.

VII. La strate vivante : le XXIe siècle

On pour­rait croire l’his­toire close. Elle ne l’est pas — et c’est peut-être la leçon la plus pro­fonde de Metz : ici, le vitrail n’est pas un patri­moine, c’est une pratique.

En 2020, pour le hui­tième cen­te­naire de la pose de la pre­mière pierre — huit cents ans, 1220–2020, l’an­née où le monde entier se confi­na, iro­nie que les cha­noines du XIIIe siècle auraient goû­tée —, l’É­tat a com­man­dé de nou­veaux vitraux pour la cathé­drale, pour­sui­vant le geste de 1957. L’ar­tiste coréenne Kim­soo­ja a déployé dans une cha­pelle son tra­vail sur la dif­frac­tion : un film pris­ma­tique posé sur le verre blanc, qui décom­pose la lumière natu­relle en spectres mou­vants, en arcs-en-ciel purs qui glissent sur la pierre de Jau­mont au fil des heures. Pas d’i­mage, pas de plomb, pas de récit : la lumière elle-même, mon­trée dans son ana­to­mie. C’est à la fois ce qu’on a fait de plus contem­po­rain et de plus fidèle à l’ab­bé Suger — la lux conti­nua réduite à son épure scien­ti­fique. D’autres com­mandes ont sui­vi ou sont en cours, et il est pro­bable que dans vingt ans une strate de plus se sera dépo­sée. La coupe géo­lo­gique conti­nue de s’é­pais­sir. Aucun autre monu­ment en Europe ne fait cela avec cette constance : à Metz, depuis 1220, on n’a jamais vrai­ment ces­sé de poser du verre.

VIII. Le dra­gon dans la crypte

Il faut, avant de sor­tir, des­cendre à la crypte, parce que c’est là que dort le plus vieux loca­taire des lieux : le Graoully.

Le Graoul­ly est un dra­gon. Sus­pen­due à la voûte de la crypte, son effi­gie — une dépouille de toile et de bois, refaite au fil des siècles, gueule ouverte, l’air plus débon­naire que ter­rible — rap­pelle la légende fon­da­trice de la ville : au IIIe siècle, saint Clé­ment, pre­mier évêque de Metz, aurait trou­vé la cité ter­ro­ri­sée par un dra­gon qui nichait dans les ruines de l’am­phi­théâtre romain, par­mi des nuées de ser­pents. Clé­ment mar­cha vers la bête, la lia de son étole — de son écharpe de tis­su, notez l’arme : pas d’é­pée, pas de lance, un tex­tile — et la condui­sit au bord de la Seille, où il lui ordon­na de dis­pa­raître. Le nom même du monstre vien­drait de l’al­le­mand gräu­lich, « effroyable » : jusque dans son dra­gon, Metz est bilingue.

Rabe­lais s’est moqué du Graoul­ly, qu’il avait vu pro­me­ner dans les pro­ces­sions mes­sines, « effi­gie mons­trueuse et ridi­cule » ; les folk­lo­ristes y lisent, clas­si­que­ment, la vic­toire du chris­tia­nisme sur le paga­nisme, le ser­pent des cultes anciens domp­té par l’é­tole épis­co­pale. Moi, j’aime sur­tout la cohé­rence sou­ter­raine de l’his­toire : une ville dont la légende raconte la domes­ti­ca­tion d’une force chtho­nienne, obs­cure, née des ruines et des sou­bas­se­ments — et dont la gloire est un monu­ment entiè­re­ment voué à la cap­ture de la lumière. Le dra­gon dans la crypte, la lan­terne au-des­sus. Toute cathé­drale est construite sur son dra­gon ; Metz a seule­ment l’hon­nê­te­té de gar­der le sien accro­ché au pla­fond de la cave, comme un tro­phée de famille qu’on n’ose pas jeter.

IX. un hec­tare de lumière

Reste à dire ce qu’on éprouve, et c’est le plus dif­fi­cile, parce que l’ex­pé­rience de la nef de Metz appar­tient à cette caté­go­rie de sen­sa­tions que les mots aplatissent.

J’ai pas­sé, la der­nière fois, une heure entière assis dans la nef, un jour de semaine, hors sai­son, et il fai­sait incroya­ble­ment chaud, anor­ma­le­ment. Il n’y avait presque per­sonne : un sacris­tain au loin, deux visi­teurs japo­nais métho­diques, une femme qui priait dans le tran­sept de Cha­gall. Le soleil de juillet fai­sait des per­cées de quelques minutes. Et à chaque per­cée, l’é­di­fice entier chan­geait d’é­tat. Ce n’é­tait pas un éclai­rage qui variait, c’é­tait une matière qui se trans­for­mait : les colonnes de Jau­mont viraient du beige au safran, les ver­rières hautes s’al­lu­maient l’une après l’autre comme les touches d’un ins­tru­ment, des flaques de rouge et de bleu se met­taient à ram­per sur le dal­lage, mon­taient le long des piliers, s’é­tei­gnaient. Puis le nuage reve­nait, et la cathé­drale replon­geait dans sa pénombre dorée, en attente.

J’ai com­pris ce jour-là pour­quoi le mot de « lan­terne » est plus juste que tous les voca­bu­laires savants. Une cathé­drale ordi­naire est une archi­tec­ture : elle est ce qu’elle est, stable, et la lumière lui arrive comme un orne­ment. Metz est un ins­tru­ment à lumière, au sens où un vio­lon est un ins­tru­ment à vibra­tions : une caisse de réso­nance optique, construite pour ampli­fier et colo­rer un phé­no­mène qui la tra­verse. Par temps cou­vert, l’ins­tru­ment est en sour­dine. Par grand soleil, il joue for­tis­si­mo. Mais il joue tou­jours, et celui qui s’as­soit dans la nef n’est pas devant l’œuvre : il est dedans, comme on est dans la musique.

Les hommes du XIIIe siècle avaient une théo­lo­gie pour cela. Pour Suger et les néo­pla­to­ni­ciens qui l’ins­pi­raient, la lumière était la chose du monde la plus proche de Dieu, l’a­na­lo­gie sen­sible de l’in­vi­sible ; le vitrail, en la colo­rant sans l’ar­rê­ter, figu­rait exac­te­ment le mys­tère d’un divin qui se rend per­cep­tible sans ces­ser d’être inac­ces­sible. Nous avons per­du cette théo­lo­gie, ou la plu­part d’entre nous, mais l’ex­pé­rience, elle, n’a pas bou­gé d’un pouce. Le corps assis dans la nef de Metz reçoit ce que rece­vait le corps d’un dra­pier mes­sin de 1400 : une leçon muette sur la tra­ver­sée. Le verre enseigne qu’on peut être une paroi et un pas­sage. Que la fer­me­ture n’est pas le contraire de la trans­pa­rence. Qu’il existe une manière d’être fron­tière qui consiste non pas à blo­quer, mais à colo­rer ce qui passe.

Et c’est peut-être pour cela que cette cathé­drale-là se trouve dans cette ville-là. Metz a pas­sé sa vie entière sur des fron­tières : entre l’Em­pire et le Royaume, entre les langues d’oïl et les par­lers fran­ciques, entre Rome et la Réforme, annexée deux fois, ren­due deux fois, capi­tale d’une région qui a chan­gé quatre fois de dra­peau en soixante-quinze ans. Les fron­tières, d’or­di­naire, pro­duisent des murs. Celle-ci a pro­duit un hec­tare de verre — la plus grande sur­face d’Eu­rope consa­crée à l’i­dée qu’une limite peut être lumi­neuse. Je ne connais pas de plus beau démen­ti archi­tec­tu­ral à la fata­li­té des lignes de front.

X. Sor­tir

On sort par le por­tail de la Vierge, sur la place d’Armes, et l’on fait bien de se retour­ner une der­nière fois. De l’ex­té­rieur, au jour, les vitraux sont gris — c’est la grande iro­nie du médium : le vitrail ne montre rien à qui reste dehors, il exige qu’on entre, il est le seul art au monde qui ne se donne qu’aux gens de l’in­té­rieur. Les six mille cinq cents mètres car­rés qui vous ont ébloui pen­dant une heure ne sont plus, vus de la place, que des sur­faces plom­bées, ternes, presque aveugles. La lan­terne éteinte res­semble à n’im­porte quelle lampe.

Mais atten­dez le soir. Res­tez dîner dans les rues de la col­line Sainte-Croix, remon­tez vers la place après la nuit tom­bée, un soir d’of­fice ou de concert, quand l’in­té­rieur est allu­mé. Alors l’é­di­fice s’in­verse comme un gant : les ver­rières s’é­clairent une à une depuis le dedans, la rose d’Her­mann de Muns­ter se met à rou­geoyer au-des­sus de la Moselle, les bleus de Cha­gall percent la nuit du tran­sept, et la masse jaune de Jau­mont, elle-même dorée par les pro­jec­teurs, semble lévi­ter sur sa col­line. La ville entière est éclai­rée par sa cathé­drale, ce qui est, quand on y pense, la défi­ni­tion exacte d’une lan­terne — et peut-être, qui sait, la défi­ni­tion d’autre chose encore, que les Mes­sins ont eu la déli­ca­tesse de lais­ser dans le sur­nom, entre le Bon Dieu et le sourire.

Huit cents ans que ça brûle. Et les ver­riers, en bas, pré­parent la strate suivante.

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Saint-Étienne, la lan­terne de Dieu

Balade mes­sine

Balade
mes­sine

Au royaume d’Austrasie

Metz, la ville en deux pierres — quand le grès vint ger­ma­ni­ser la cité dorée

 Il y a une chose que l’on remarque à Metz avant même de sor­tir de la gare : la cou­leur change. Pas la lumière, pas le ciel — la pierre. On arrive depuis Nan­cy dans un train qui longe la Moselle et ses vil­lages aux façades cou­leur miel, on des­cend sur le quai, et brus­que­ment on se retrouve sous une voûte de grès gris pâle, presque froide, aux reflets légè­re­ment bleu­tés selon l’heure. Quelque chose s’est pas­sé là, dans ce chan­ge­ment de teinte. Ce n’est pas un caprice de géo­logue. C’est de la poli­tique minérale.

Metz, avant 1871, est une ville jaune. D’un jaune chaud, légè­re­ment ocré, qui vire au doré au soleil cou­chant et à l’o­range brû­lé par temps de pluie.
La pierre de Jau­mont, ce cal­caire ocre clair, domine dans le centre médié­val et clas­sique. Elle donne son uni­té chro­ma­tique à la cathé­drale, aux églises, aux hôtels par­ti­cu­liers.
Le nom dit tout : du fait de sa cou­leur jaune ocre, elle est encore nom­mée « Pierre de Soleil ». C’est aus­si de cette cou­leur que vient le nom Jau­mont, à l’o­ri­gine « Mont Jaune ».

Cette pierre n’est pas seule­ment belle ; elle est ancienne, d’une ancien­ne­té ver­ti­gi­neuse.
Il s’a­git d’un cal­caire à ooïdes à grain moyen, de cou­leur jaune, dont la teinte est due à la pré­sence d’oxydes de fer dans un sédi­ment dépo­sé en mer peu pro­fonde, au début du Bajo­cien supé­rieur.
En clair : ce que vous tou­chez sur la façade de la cathé­drale Saint-Étienne, c’est le fond d’une mer juras­sique vieille de quelque cent soixante-quinze mil­lions d’an­nées. Les oolithes — ces petites billes cal­caires qui lui donnent sa tex­ture — se sont for­mées en rou­lant dou­ce­ment sur le plan­cher d’un océan dis­pa­ru. Il y a quelque chose d’un peu solen­nel à bâtir des lieux de culte avec du temps fossilisé.

L’oo­lithe de Jau­mont est exploi­tée depuis l’é­poque gal­lo-romaine, comme en témoignent les nom­breux sar­co­phages et stèles décou­verts dans les chan­tiers archéo­lo­giques de Metz.

La Pierre de Jau­mont carac­té­rise la ville de Metz : outre la cathé­drale, elle est visible dans les for­ti­fi­ca­tions de la ville, la Porte des Alle­mands, le Théâtre, le Palais du Gou­ver­neur, dans de nom­breuses habi­ta­tions et dans des bâti­ments contem­po­rains comme les archives dépar­te­men­tales.
Autre­ment dit, pen­dant deux mil­lé­naires, Metz s’est construite avec la même roche, extraite des mêmes col­lines à une dizaine de kilo­mètres au nord. Une cohé­rence urbaine raris­sime, et par­fai­te­ment invo­lon­taire — le genre de conti­nui­té qui naît non d’un plan mais d’une géographie.

1871 : l’en­trée du grès

Le 16 août 1870, la bataille de Gra­ve­lotte. Le 27 octobre, la capi­tu­la­tion. Metz entre dans l’Em­pire alle­mand pour qua­rante-sept ans. Les consé­quences sont innom­brables, mais l’une d’elles est par­fai­te­ment tan­gible, ins­crite dans la matière même des façades :
l’u­sage du grès fut intro­duit par les Alle­mands au début du XXe siècle. Le nou­vel occu­pant sou­hai­tait ain­si ger­ma­ni­ser Metz et se démar­quer des construc­tions anté­rieures à 1871.

La stra­té­gie est simple et bru­tale : puis­qu’on ne peut pas raser la vieille ville fran­çaise — ce serait contre-pro­duc­tif —, on construit à côté.
Les auto­ri­tés impé­riales décident d’en faire une vitrine de la puis­sance alle­mande, et lancent un plan d’ex­ten­sion urbaine sans équi­valent dans la région. Le choix est radi­cal : on ne rase pas le centre médié­val fran­çais, on construit un quar­tier entiè­re­ment neuf au sud, sur des ter­rains libé­rés par le déclas­se­ment des for­ti­fi­ca­tions.
Le plan urba­nis­tique de la Neue Stadt est éta­bli en 1902 par Conrad Wahn, archi­tecte de la ville. Et pour ce nou­veau quar­tier, on apporte de nou­velles pierres — des pierres qui ne res­semblent à rien de ce que Metz a jamais connu.

Quatre types de maté­riaux ont été employés dans l’é­di­fi­ca­tion des bâti­ments : le cal­caire gris, le cal­caire blanc, le grès rose des Vosges et la pierre de Jau­mont dorée.
Mais c’est le grès qui donne le ton, qui impose la dif­fé­rence, qui marque la rup­ture.
Le décor archi­tec­tu­ral est dis­tinc­tif éga­le­ment par ses dif­fé­rentes teintes, domi­nées tout de même par le gris et le rose des bâti­ments en grès, et le jaune de ceux construits tra­di­tion­nel­le­ment en pierre de Jau­mont.
La coha­bi­ta­tion des deux maté­riaux dans un même tis­su urbain crée un effet de bito­na­li­té qu’on ne voit pas deux fois dans une vie de voyageur.

Nider­vil­ler, vil­lage car­rier de l’Empire

Pour construire en grès à Metz, il faut aller cher­cher la pierre loin. Elle vient des Vosges — d’un vil­lage de la Moselle qui s’ap­pelle Nider­vil­ler, niché dans les col­lines entre Sar­re­bourg et Saverne.
Les pre­mières traces de son exploi­ta­tion remontent à 1735, date qui cor­res­pond à celle de la faïen­ce­rie. Au XIXe siècle sur­tout, la car­rière de grès des Vosges a connu une acti­vi­té intense.
Et puis les Alle­mands arrivent, et Nider­vil­ler devient four­nis­seur offi­ciel de l’Empire.

La car­rière a four­ni en par­ti­cu­lier la pierre de construc­tion pour la gare et la poste de Metz, vers 1900. De 1900 à 1940, le célèbre entre­pre­neur Eugène Levêque y employait une cen­taine d’ou­vriers. Les blocs de grès étaient trans­por­tés par des wagon­nets jus­qu’au canal, où les atten­daient des péniches.
On ima­gine la scène : des convois flu­viaux remon­tant vers Metz par le canal Marne-Rhin, char­gés de blocs gris pâle des­ti­nés à signi­fier, une fois taillés et assem­blés, que la ville appar­te­nait désor­mais à un autre monde.

Le grès de Nider­vil­ler est une roche par­ti­cu­lière, dite « à Volt­zia » — ce grès doit son nom à des restes d’un arbre, ancêtre de nos coni­fères actuels. De gra­nu­la­tion très fine, ce grès peut avoir des cou­leurs très variées allant du gris au rose, en pas­sant par le vert.
C’est cette varia­bi­li­té de teinte qui explique les dif­fé­rences per­cep­tibles entre la gare — construite dans un grès gris pâle assez froid — et la poste cen­trale, en face, dont les façades tirent davan­tage vers le rose.

La gare : le grès comme manifeste

La gare de Metz est le monu­ment-grès par excel­lence, celui autour duquel tout s’or­ga­nise.
La construc­tion a com­men­cé en 1905, durant une période his­to­rique mar­quée par le règne de l’Em­pire alle­mand sur la Lor­raine. Le Kai­ser Guillaume II a vou­lu faire de Metz un modèle de l’ur­ba­nisme impé­rial alle­mand.
L’ar­chi­tecte ber­li­nois Jür­gen Krö­ger rem­porte le concours avec un pro­jet inti­tu­lé Licht und Luft — Lumière et Air — dont l’i­ro­nie invo­lon­taire ne manque pas de charme quand on contemple aujourd’­hui la masse consi­dé­rable du bâtiment.

Construite en grès de Nider­vil­ler de cou­leur gris pâle, elle se dis­tingue des bâti­ments du centre ancien faits de cal­caire ocre jaune.
La façade s’é­tend sur plus de trois cents mètres. La tour de l’hor­loge monte à qua­rante mètres.
La gare et son châ­teau d’eau prennent assise sur 3 034 pieux de fon­da­tion de dix à dix-sept mètres de pro­fon­deur, réa­li­sés en béton armé sui­vant le pro­cé­dé que venait de mettre au point l’in­gé­nieur fran­çais Fran­çois Hen­ne­bique.
Le sol de Metz est mou, gor­gé d’eau — il faut enfon­cer des mil­liers de pieux pour que l’empire tienne debout.

L’al­lure exté­rieure de la gare est un mélange entre palais impé­rial et édi­fice reli­gieux. Une alliance du trône et de l’au­tel chère à Guillaume II.
Le style néo-roman rhé­nan est reven­di­qué, cal­cu­lé, comme une langue étran­gère apprise à la per­fec­tion et par­lée avec un léger accent.
La gare de Metz, tout comme les quar­tiers impé­riaux, ont souf­fert pen­dant très long­temps d’un cer­tain désa­mour de la popu­la­tion : trop mas­sif, trop fouillé, trop osten­ta­toire.
On com­prend le sen­ti­ment. Et pour­tant,
la gare a été décla­rée plus belle gare de France dans un concours de la SNCF en 2017.
La pierre grise a fini par gagner les cœurs mes­sins — il n’au­ra fal­lu qu’un siècle.

Le grès rose de la poste, ou la nuance comme argument

En face de la gare, de l’autre côté de la place du Géné­ral-de-Gaulle, se dresse la poste cen­trale. Même époque, même ambi­tion, mais une autre teinte de grès.
La Neue Ober­post­di­rek­tion est un édi­fice de style néo­ro­man, construit à Metz en 1905 par les auto­ri­tés allemandes.

L’é­di­fice est construit en grès rose des Vosges, et non dans la pierre locale de Jaumont.

Les façades sont construites en grès rose, avec des colonnes en gra­nit gris, et per­cées de fenêtres en plein cintre. Le décor, beau­coup plus sobre que celui de la gare, est basé essen­tiel­le­ment sur des reliefs dans la pierre, avec quelques motifs fan­tas­tiques ou sym­bo­liques sur les cha­pi­teaux, et un aigle impé­rial sur la façade, effa­cé en 1919.

Effa­cé en 1919 — le détail dit tout. On peut chas­ser un aigle sculp­té d’un coup de ciseau. La pierre, elle, reste.
Le grès rose est la signa­ture de l’ar­chi­tec­ture wil­hel­mienne, omni­pré­sente à Stras­bourg et dans les villes de Rhé­na­nie.
En uti­li­sant ce maté­riau à Metz, on ne construi­sait pas seule­ment des bâti­ments : on gref­fait sur un corps urbain fran­çais un frag­ment de Rhé­na­nie, on ten­tait de dépla­cer une fron­tière cultu­relle à coups de blocs extraits des Vosges.
L’ob­jec­tif recher­ché était de « ger­ma­ni­ser » la ville lor­raine. Ain­si sont appa­rus à Metz le grès rose des Vosges pour la poste cen­trale et le grès gris de Nider­vil­ler pour la gare ferroviaire.

Ce que la pierre garde, ce que la ville oublie

Aujourd’­hui, un indice simple per­met de dater un bâti­ment mes­sin sans regar­der une plaque : obser­ver la cou­leur de sa façade.
Le jaune de Jau­mont dit : avant 1871, ou après 1918. Le gris et le rose du grès disent : l’Em­pire est pas­sé par là.
Le quar­tier impé­rial, sou­vent igno­ré des cir­cuits tou­ris­tiques clas­siques, consti­tue l’un des ensembles urba­nis­tiques alle­mands les mieux pré­ser­vés d’Eu­rope, avec une cohé­rence sty­lis­tique que peu de villes fran­çaises possèdent.

Ce qui est fas­ci­nant, dans cette his­toire de pierre, c’est que la poli­tique a échoué là où la géo­lo­gie a réus­si.
L’empereur pen­sait naï­ve­ment qu’en entou­rant les Mes­sins de bâti­ments de style alle­mand, ils allaient se sen­tir alle­mands.
Ils ne se sont pas sen­tis alle­mands. Mais ils vivent depuis cent ans entre deux gammes de cou­leurs qui ne se fondent pas vrai­ment — un jaune doux, orga­nique, ancien, et un gris-rose miné­ral, impo­sé, venu d’ailleurs. La ville entière est une palimp­seste de géo­lo­gies contradictoires.

La pro­chaine fois que vous pas­se­rez par Metz, sor­tez de la gare et posez la main sur le grès de la façade. La pierre est rugueuse, légè­re­ment fraîche, avec cette gra­nu­la­tion fine qui retient la lumière autre­ment que le cal­caire. Puis tra­ver­sez la place, conti­nuez vers la vieille ville, et tou­chez le mur de la cathé­drale. Là, c’est doux, presque gras, d’un grain dif­fé­rent, plus ancien d’une façon dif­fi­cile à expli­quer. Ce sont deux temps géo­lo­giques, deux inten­tions poli­tiques, deux façons d’ha­bi­ter la terre. Entre elles, l’es­pace d’une place — et qua­rante-sept ans d’histoire.

Le châ­ti­ment de la xippe

Il y a des places qui portent leur his­toire dans les pavés sans rien mon­trer. La place Cois­lin, à Metz, res­semble aujourd’­hui à n’im­porte quelle espla­nade de centre-ville : du bitume, des voi­tures, quelques arbres qui résistent. Rien ne tra­hit ce qui se pas­sait ici.

L’une des plus vastes places de la ville médié­vale se déployait en ces lieux, men­tion­née dès 1197 sous le nom de Champ-à-Seille — ou Cham­pas­saille. Elle accueillait des mar­chés et des joutes.

En 1356, elle vit la pro­cla­ma­tion de la Bulle d’Or du Saint-Empire romain. Empe­reurs et tan­neurs, che­va­liers et mar­chands de pois­son : la même boue sous les sandales.

Mais la place avait son coin d’ombre. De l’é­poque médié­vale jus­qu’en 1633, il se trou­vait sur cette grande place un égout rem­pli d’eau et d’im­mon­dices où les per­sonnes condam­nées pour une faute qui ne méri­tait ni la mort ni la muti­la­tion des membres étaient ame­nées pour subir le châ­ti­ment de la Xippe — ou Xeuppe. Pro­non­cer chippe. Le mot, dans la bouche, a quelque chose de mou et de gluant qui convient parfaitement.

Le sup­plice consis­tait à enfer­mer le condam­né dans une cage en osier appe­lée « bas­sin », sus­pen­due par une pou­lie à une potence pla­cée juste au-des­sous de l’é­gout qui condui­sait les déchets de l’Hos­pice Saint-Nico­las dans la Seille. Il était ensuite jeté dans les immon­dices par le bour­reau, autant de fois que les magis­trats l’ordonnaient.

Le peuple raf­fo­lait de ce spec­tacle immonde.

La jus­tice médié­vale avait le sens de la gra­da­tion. Entre la mort et la liber­té, elle avait inven­té l’hu­mi­lia­tion orga­nique : ni sup­plice du corps, ni simple amende. Quelque chose de pire — la honte publique mêlée à l’o­deur. Cette puni­tion infa­mante ces­sa lorsque la Cour du Par­le­ment de Metz fut ins­ti­tuée, en jan­vier 1633.

Dans les années 1730, Hen­ri-Charles de Cois­lin, évêque de Metz, y construi­sit des casernes — au grand sou­la­ge­ment des Mes­sins qui n’a­vaient plus à loger chez eux les sol­dats fran­çais, mais au prix de la des­truc­tion de la plus belle place de la ville.
Aujourd’­hui les archéo­logues sondent le sol jus­qu’à plus de quatre mètres de pro­fon­deur pour le réamé­na­ger. Ils cherchent des mosaïques romaines. Ils ne trou­ve­ront pas l’odeur.

Pierre de Jau­mont et noms ger­ma­niques — Une pro­me­nade au cime­tière de l’Est, Metz

Il y a une heure que la pluie s’est arrê­tée. Le gra­vier est encore sombre, presque noir, et sous les tilleuls les flaques reflètent un ciel de juillet indé­cis. C’est par là qu’on entre : une grille de fonte, rue du Roi Albert, ouverte sur un monde qui n’a pas tout à fait fini de parler.

Le cime­tière de l’Est de Metz est de ceux qu’on visite par hasard, ou par obs­ti­na­tion. C’est le plus grand cime­tière de la ville, situé en lisière du quar­tier de Plan­tières-Queu­leu, à la limite avec celui de Bor­ny.
On vous dira que c’est à Metz ce que le Père-Lachaise est à Paris — ce qui est vrai, et aus­si une manière com­mode d’en finir avec le sujet. Restons‑y un peu plus longtemps.

Un homme d’ordre et une épidémie

L’his­toire de ce lieu com­mence, comme beau­coup d’his­toires mes­sines, par une ques­tion de salu­bri­té. En 1829, les cime­tières de la ville deve­naient exi­gus pour accueillir de nou­veaux défunts sans infli­ger au voi­si­nage des nui­sances olfac­tives ou autres : répar­tis autour des dif­fé­rentes églises, ils obli­geaient à exhu­mer les cadavres afin d’en enter­rer de nouveaux.

Marie-Lucien Silly, ins­pec­teur de la voi­rie de Metz, constate que les familles sont bou­le­ver­sées chaque fois qu’on est obli­gé d’en­le­ver les pierres tumu­laires pour réuti­li­ser les fosses. Il achète donc un ter­rain, le fait clore, fait construire une mai­son de gar­dien et pro­pose l’af­faire à la ville. La ville ter­gi­verse. Le ministre du Com­merce s’y oppose. En 1832, le cho­lé­ra fait rage à Metz — il oblige la muni­ci­pa­li­té à prendre une décision.

Le cime­tière de l’Est ouvre ses portes en 1834. La mort, tou­jours, a le der­nier mot sur l’administration.

La cou­leur d’un calcaire

Ce qu’on remarque d’a­bord, en des­cen­dant vers la par­tie ancienne, c’est la lumière.
Deux cou­leurs dominent le cime­tière : le jaune de la pierre de Jau­mont, uti­li­sée le plus sou­vent par les familles les plus notables, et le vert, omni­pré­sent, de la végé­ta­tion — par­ti­cu­liè­re­ment celui du lierre qui s’empare des tom­beaux et leur donne une touche émi­nem­ment roman­tique.
La pierre de Jau­mont donne à la ville entière cette teinte chaude, presque dorée en fin d’a­près-midi, qui fait men­tir le ciel lorrain.

Sur cette pierre, les tailleurs du XIXe siècle ont cise­lé l’É­gypte, la Grèce, Rome, le gothique flam­boyant. Peu de nécro­poles fran­çaises pos­sèdent autant de monu­ments datant de l’é­poque roman­tique et témoi­gnant d’au­tant de styles archi­tec­tu­raux différents.

On vient ici pour l’é­clec­tisme des styles de tom­beaux : le cime­tière de l’Est est le cham­pion de France en ce qui concerne le “néo” — néo-antique, néo-médié­val.
Chaque famille vou­lait sa civi­li­sa­tion. C’est tou­chant, et un peu comique.

Par­mi les monu­ments qui retiennent l’at­ten­tion : Jean-Bap­tiste Bou­chotte (1754–1840), mili­taire et homme poli­tique, ministre de la Guerre d’a­vril 1793 à avril 1794, repose sous une grande cha­pelle au fron­ton égyptien.

Il eut la saga­ci­té de nom­mer offi­ciers Klé­ber, Mas­sé­na, Moreau et Bona­parte. La chute des Héber­tistes cau­sa sa des­ti­tu­tion, son arres­ta­tion, mais il échap­pa à la guillo­tine et se reti­ra à Metz. Non loin, une œuvre du sculp­teur Deny en pierre de Jau­mont : la tombe d’un méde­cin mili­taire, libre pen­seur, Fran­çois Man­suy Ram­po­ni (1777–1858), avec ses têtes hel­lé­nis­tiques et ses flam­beaux ren­ver­sés — tout un pro­gramme phi­lo­so­phique gra­vé dans le cal­caire doré.

Les noms changent après 1870

Ce cime­tière est aus­si un livre d’his­toire poli­tique qu’on lit sans le cher­cher.
On note les noms aux sono­ri­tés fran­çaises des grandes familles mes­sines jus­qu’à l’an­nexion, rem­pla­cés ensuite par les noms à conso­nance ger­ma­nique.
Un simple dépla­ce­ment du regard, d’une allée à l’autre, et qua­rante-huit ans s’é­coulent.
L’an­nexion de Metz, ain­si que de l’Al­sace et d’une par­tie de la Lor­raine, fut offi­cia­li­sée par le trai­té de Franc­fort signé le 10 mai 1871.

Au len­de­main de la défaite de 1870, Metz per­dit presque 20 000 per­sonnes, émi­grées vers la France. Ceux qui res­tèrent conti­nuèrent à mou­rir ici, et leurs pierres portent, selon les années, tan­tôt une épi­taphe en fran­çais, tan­tôt en alle­mand, par­fois dans les deux langues — hési­ta­tion qui en dit plus long que n’im­porte quel traité.

La seconde entrée, ave­nue de Stras­bourg, ne fut per­cée qu’en 1864 ; elle était réser­vée aux Pro­tes­tants, qui jus­qu’à cette date n’a­vaient pas de cime­tière où enter­rer leurs morts à Metz.
Puis vinrent les sol­dats cana­diens de l’O­TAN dans les années 1950 : une stèle impo­sante porte ces mots : À la mémoire des membres des familles cana­diennes décé­dés et inhu­més ici et dans les lieux envi­ron­nants alors que les forces cana­diennes étaient au ser­vice de l’O­TAN. France 1953–1967. Nous nous sou­vien­drons d’eux.
Le monde entier, semble-t-il, a fini par pas­ser par Metz.

le lierre recouvre tout

Que de ruines, d’é­di­fices déla­brés, de colonnes bran­lantes, de sta­tues déca­pi­tées, de médaillons envolés…

Comme un miroir du temps et des ravages, de nom­breuses pièces ont été volées ou dégra­dées. Sou­vent, les vitraux des cha­pelles ont été bri­sés. Cer­taines sta­tues ont même été déca­pi­tées.
On met les têtes à l’a­bri dans des locaux. La mort des monu­ments est plus lente que celle des hommes, mais tout aus­si cer­taine.
La par­tie ancienne du cime­tière est ins­crite au titre des monu­ments his­to­riques par arrê­té du 29 juillet 2003 — ce qui n’empêche pas le lierre de conti­nuer son tra­vail, métho­dique, patient, indif­fé­rent aux arrê­tés préfectoraux.

On repart par la même grille. Il est tard, les allées se vident. Un homme ratisse avec l’air de quel­qu’un qui sait que c’est un tra­vail sans fin.
Les artistes sont ici mino­ri­taires face à toute une nota­bi­li­té com­po­sée de juges, d’a­vo­cats, de méde­cins, de pro­fes­seurs et de ren­tiers.
Metz : une ville qui a tou­jours su gérer ses affaires, même les plus défi­ni­tives. Et dans la pierre jaune qui s’as­som­brit avec le soir, quelque chose per­siste — non pas la gloire, mais l’obs­ti­na­tion tran­quille d’une cité qui, plu­sieurs fois annexée, plu­sieurs fois ren­due à elle-même, a conti­nué d’en­ter­rer ses morts avec soin.

Sources

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Les bains oubliés de Thessalonique

Les bains oubliés de Thessalonique

Les bains Du Paradis

Une his­toire de Thessalonique

Il y a une ins­crip­tion en arabe au-des­sus d’une porte basse, sur l’E­gna­tia. La rue est bruyante, les scoo­ters sla­loment entre les tou­ristes, une odeur de kou­lou­ri grillé flotte depuis l’é­tal d’en face. On passe devant sans regar­der. C’est pré­ci­sé­ment là qu’il faut s’arrêter.

Ce que l’on frôle ain­si, sans le savoir, c’est le plus vieux ham­mam otto­man de Grèce.

Murad II et le pre­mier savon

Fon­dé en 1444 par le sul­tan Murad II peu après la conquête otto­mane, le Bey Hamam — qu’on appe­la long­temps les « Bains du Para­dis » — était bien plus qu’un lieu d’hygiène.

C’é­tait un sanc­tuaire social où les rituels de la vapeur et de la conver­sa­tion com­blaient la dis­tance entre l’ère byzan­tine et l’ère ottomane.La ville venait de tom­ber en 1430. La mos­quée, le ham­mam, le bazar : telle était la tri­ni­té urbaine que les Otto­mans implan­taient dans toute cité conquise, avec la même régu­la­ri­té qu’un jar­di­nier plante des bulbes à l’automne.

Construit sur les ruines d’une église byzan­tine anté­rieure, le bâti­ment illustre les prin­cipes archi­tec­tu­raux otto­mans de la pre­mière période, avec un desi­gn à la fois fonc­tion­nel et orné.

La struc­ture pré­sente des dômes mul­tiples per­cés d’ou­ver­tures lais­sant pas­ser la lumière, des sec­tions sépa­rées non com­mu­ni­cantes pour les hommes et les femmes, et des salles suc­ces­sives selon la tem­pé­ra­ture de l’eau — froide, tiède, chaude —, avec bancs de marbre, bas­sins, arcades et déco­ra­tions murales.

On ima­gine ce que devait être la salle des hommes un matin de jan­vier, vers 1600. Une grande salle octo­go­nale froide, une gale­rie repo­sant sur des colonnes, des arcades enca­drant les fenêtres, et une cou­pole peinte.

Puis la salle tiède, elle aus­si octo­go­nale, équi­pée d’une cou­pole à ocu­li et d’une riche série de repré­sen­ta­tions peintes de végé­taux. La vapeur mon­tait len­te­ment à tra­vers les trous des voûtes. Les langues se mêlaient — le turc, le grec, le judéo-espa­gnol — comme les corps dans la cha­leur moite. Car la ville de Thes­sa­lo­nique était pré­ci­sé­ment cela : un monde mul­ti­con­fes­sion­nel et poly­glotte où l’on par­lait le turc, le grec, le bul­gare, le judéo-espa­gnol ou l’italien.

Une géo­gra­phie de la propreté

La ville en comp­tait cinq, construits entre le XVe et le XVIe siècle. Le Bey Hamam, le Yeni Hamam, le Paşa Hamam et le Yahu­di Hamam (ou Pazar Hamam) — aux­quels on ajoute le ham­mam des Lou­lou­da­di­ka, celui des mar­chands de fleurs. Cha­cun avait sa géo­gra­phie, son quar­tier, ses habitués.

Le Yahu­di Hamam, situé à l’in­ter­sec­tion des rues Vasi­leos Irak­leiou et Fran­gi­ni, date du XVIe siècle. Son nom signi­fie « Bain des Juifs », car le quar­tier était prin­ci­pa­le­ment peu­plé de Juifs séfarades.

À l’o­ri­gine, on l’ap­pe­lait Pazar Hamam — le bain du mar­ché — en rai­son de son empla­ce­ment stra­té­gique au cœur de la place com­mer­çante. On se lave avant de vendre, on se lave après avoir mar­chan­dé. La pro­pre­té et le com­merce, dans l’empire, allaient de pair.

Le Yeni Hamam — le « ham­mam neuf » —, lui, fut appa­rem­ment construit dans le der­nier quart du XVIe siècle par Khus­ref Ken­khu­da, un pro­prié­taire thes­sa­lo­ni­cien qui offi­ciait pro­ba­ble­ment comme admi­nis­tra­teur pour le vizir Soko­lu Meh­met Pacha. La puis­sance d’un homme se mesu­rait aus­si au nombre de fon­da­tions pieuses qu’il lais­sait der­rière lui.

Le Paşa Hamam fut édi­fié par Che­ze­ri Pacha dans les années 1520, sur le site d’un ancien bain byzan­tin. Les Otto­mans n’in­ven­taient pas : ils héri­taient, recou­vraient, sub­sti­tuaient. Comme si la ville avait tou­jours su qu’elle aurait besoin de se laver.

1912

Après les guerres bal­ka­niques de 1912–1913 et l’é­change de popu­la­tions gré­co-turc de 1923, qui entraî­na le départ de la plu­part des musul­mans de la ville, le Bey Hamam devint l’un des rares ves­tiges maté­riels de la pré­sence isla­mique dans une cité qui avait été otto­mane pen­dant près de cinq siècles.

C’est là que les choses se com­pliquent. Le Yeni Hamam ces­sa de fonc­tion­ner comme bain public dès l’an­nexion de Thes­sa­lo­nique par la Grèce en 1912, contrai­re­ment aux autres ham­mams de la ville qui res­tèrent ouverts.

En 1919, il devint pro­prié­té de l’É­tat grec, puis fut rache­té en 1937 par un par­ti­cu­lier qui l’u­ti­li­sa comme entre­pôt. Pen­dant de nom­breuses années, un ciné­ma d’hi­ver y fonc­tion­na, jus­qu’au milieu des années 1980, tan­dis qu’un ciné­ma d’é­té opé­rait dans son jardin.

Ciné­ma, entre­pôt, salle de concert. La ville n’a pas détruit ses ham­mams : elle les a réaf­fec­tés. Thes­sa­lo­nique avance en inté­grant les témoi­gnages du pas­sé, s’en­ri­chis­sant de l’art de vivre de chaque époque ; avec les bâti­ments de l’é­poque otto­mane, cette capa­ci­té d’ap­pro­pria­tion est peut-être la plus fla­grante. Il y a dans cela une sagesse prag­ma­tique, une façon de ne pas se lais­ser para­ly­ser par l’his­toire tout en refu­sant de la raser.

Le Yahu­di Hamam ces­sa de fonc­tion­ner au début du XXe siècle, mais ses for­tunes décli­nèrent encore après l’in­cen­die catas­tro­phique de 1917. Après la Seconde Guerre mon­diale, le bâti­ment à l’a­ban­don tom­ba dans un déla­bre­ment sup­plé­men­taire. Des bou­tiques, dont des étals de fleurs, s’ins­tal­lèrent autour et même dans les ruines, mas­quant une grande par­tie de son tra­cé original.

Le Para­dis retrouvé

Le Bey Hamam, lui, tint bon. Fonc­tion­nant sans inter­rup­tion pen­dant plus de cinq siècles, le site ne tom­ba en désué­tude qu’en 1968, étouf­fé par l’ar­ri­vée de la plom­be­rie domes­tique moderne, et fut fina­le­ment condam­né suite au dévas­ta­teur séisme de 1978.

Mais voi­là qu’en 2026, quelque chose bouge. Après une res­tau­ra­tion méti­cu­leuse de 1,5 mil­lion d’eu­ros menée par l’E­pho­rate des Anti­qui­tés, le plus vieux et le plus grand ham­mam otto­man de la ville a plei­ne­ment rou­vert ses salles aux cou­poles de plomb, mar­quant une étape cen­trale d’un pro­gramme plus large de 100 mil­lions d’eu­ros visant à faire revivre le pas­sé mul­ti­cul­tu­rel de la cité.

Les sols d’o­ri­gine en marbre et les bas­sins octo­go­naux ont été polis à leur lustre du XVe siècle. Plus frap­pante encore est la révé­la­tion de l’aile des femmes — long­temps inac­ces­sible et enve­lop­pée de mys­tère — qui pré­sente désor­mais de déli­cieuses fresques flo­rales et une maçon­ne­rie en « sta­lac­tites » (muqar­nas) dis­si­mu­lée depuis des générations.

Les espaces inté­rieurs sont cou­verts de dômes de tailles diverses, per­cés d’ou­ver­tures cir­cu­laires pour l’é­clai­rage natu­rel et la ven­ti­la­tion. La déco­ra­tion du monu­ment est par­ti­cu­liè­re­ment remar­quable : des sec­tions de déco­ra­tion en relief et en stuc sur­vivent sur les murs et les bases des cou­poles, datant de la phase ini­tiale de construc­tion au XVe siècle.

On pense à ces bâti­ments de Séville ou de Cor­doue où la pierre garde la mémoire d’une pré­sence que les his­to­riens eux-mêmes peinent à nom­mer. Les dis­cus­sions sur la façon dont Thes­sa­lo­nique devrait res­tau­rer et valo­ri­ser son héri­tage otto­man étaient pra­ti­que­ment inexis­tantes jus­qu’en 2011, année où l’é­lec­tion de Yián­nis Boutá­ris à la mai­rie inau­gu­ra de nou­veaux débats sur la pro­mo­tion de la ville en tant que métro­pole his­to­ri­que­ment cos­mo­po­lite. Il aura fal­lu un siècle après 1912 pour que quel­qu’un accepte publi­que­ment de dire que ces pierres appar­te­naient, elles aus­si, à la ville.

l’air du hammam

La réou­ver­ture du Bey Hamam n’est pas un évé­ne­ment iso­lé. Elle sert d’an­crage à un ambi­tieux « iti­né­raire cultu­rel » conçu pour mettre en valeur le patri­moine divers de Thessalonique.

Plus au nord, l’A­lat­za Ima­ret et le mar­ché Bezes­te­ni ont eux aus­si béné­fi­cié d’ef­forts de conser­va­tion renou­ve­lés. Ces sites, qui s’ef­fri­taient sous le poids de la négli­gence, sont réin­ven­tés comme des espaces pour des per­for­mances acous­tiques, des expo­si­tions d’art et des visites historiques.

Il reste quand même quelque chose d’un peu mélan­co­lique dans l’af­faire. Ces ham­mams, on peut encore les visi­ter — le Bey Hamam, le Yeni Hamam, le Paşa Hamam, le Yahu­di Hamam —, mais aucun ne fonc­tionne plus comme bain. On peut admi­rer l’ar­chi­tec­ture, pas vivre le rituel. Les dômes sont là, les ocu­li filtrent la même lumière blanche qu’en 1500. Mais la vapeur ne monte plus. Il ne reste que la pierre.

Sur l’E­gna­tia, les scoo­ters conti­nuent de sla­lo­mer. L’ins­crip­tion arabe au-des­sus de la porte basse attend, patiente. Elle a vu pas­ser cinq cent quatre-vingts ans. Elle peut bien attendre encore un pas­sant qui lève les yeux.

Sources

 

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La des­truc­tion de Carthage

La des­truc­tion de Carthage

La
des­truc­tion
de Car­thage

Une his­toire de bitume

Il y avait, dit-on, des immeubles à six étages. Des rues larges de cinq à six mètres, des patios ouverts sur le ciel bleu de Tuni­sie, des sols cou­verts de ce béton gris piqué d’é­clats blancs que les archéo­logues nomment encore « pave­ment punique ». Une ville riche, dense, orga­nique — trois cent mille âmes sur un pro­mon­toire coin­cé entre deux mers, une Médi­ter­ra­née mar­chande et cal­cu­la­trice que Rome avait déci­dé d’effacer.

En avril 146 avant notre ère, les légions de Sci­pion Émi­lien entrent dans Carthage.

Ce qui se passe ensuite res­semble moins à une bataille qu’à une com­bus­tion lente et métho­dique. Six jours et six nuits, une guerre se livre dans les rues comme sur les toits des immeubles, les Romains s’as­su­rant de chaque édi­fice au moyen de pas­se­relles jetées d’un toit à l’autre en tra­vers des rues. Puis, débor­dés par la résis­tance, épui­sés par l’a­char­ne­ment d’une popu­la­tion qui n’a plus rien à perdre, les Romains décident d’al­lu­mer un gigan­tesque incen­die. Les hommes, les femmes, les enfants, les vieillards, plus ou moins gra­ve­ment brû­lés, tombent avec leurs mai­sons qui s’ef­fondrent et sont écra­sés sous les gravats.

La chute et l’in­cen­die durent dix-sept jours.

Dix-sept jours. Pas quelques heures d’embrasement sym­bo­lique. Dix-sept jours de braise. Cela mérite qu’on s’y arrête.

Quand une ville brûle dix-sept jours, c’est qu’elle en a les moyens. Il faut de la matière. Il faut que les murs eux-mêmes soient com­bus­tibles, ou du moins, qu’ils ne résistent pas long­temps. La ques­tion du bitume arrive ici, par la petite porte de l’his­toire des maté­riaux — ce cou­loir dis­cret que les grands récits mili­taires ne daignent pas emprunter.

Des frag­ments et objets en bitumes façon­nés par l’homme ont été décou­verts sur un grand nombre de sites archéo­lo­giques au Proche-Orient ancien. Cet ensemble de maté­riaux a ser­vi d’im­per­méa­bi­li­sant, de colle, de mor­tier de construc­tion. Les Phé­ni­ciens — et les Car­tha­gi­nois sont leurs enfants — venaient d’un monde où le bitume était aus­si banal que l’ar­gile. Les Assy­riens employaient le bitume comme mor­tier pour la construc­tion des palais et des rem­parts, et sur­tout pour assu­rer l’é­tan­chéi­té des conduits et des citernes.

Du bitume chaud est employé pour scel­ler les briques de terre cuite dans le mur de Baby­lone, nous dit Héro­dote, et il est aus­si employé pour étan­cher les jar­dins sus­pen­dus de Babylone.

Le maté­riau voya­geait avec les hommes. Les Phé­ni­ciens l’ex­tra­yaient notam­ment de la Mer Morte — le « lac Asphalte », un des anciens noms de la Mer Morte, qui pro­dui­sait du bitume en quan­ti­té, bitume qui déri­vait à la sur­face vers les côtes, exploi­té par les Naba­téens, décou­pé à la sur­face de l’eau depuis des bateaux en roseau. On s’en ser­vait par­tout : pour cal­fa­ter les coques de navires, pour imper­méa­bi­li­ser les toits-ter­rasses, pour join­toyer les pierres de fon­da­tion. Une civi­li­sa­tion fon­dée sur le com­merce mari­time ne pou­vait pas igno­rer cette résine noire qui pro­tège du sel et de la pluie.

À Car­thage, les mai­sons avaient leurs toits plats ouverts vers le ciel. Le sol des mai­sons était revê­tu de pave­ment punique : un béton gris conte­nant des débris de pote­rie et des éclats de marbre blanc. Une fois le seuil fran­chi, on tra­ver­sait un cou­loir ou un ves­ti­bule cou­dé qui menait vers un patio de forme qua­dran­gu­laire, autour duquel s’or­don­naient les chambres, la cui­sine, la salle d’eau. Ces ter­rasses, ces citernes, ces toi­tures plates — toutes les sur­faces en contact avec l’eau — étaient clas­si­que­ment enduites. Et l’en­duit, dans ce monde phé­ni­co-punique, c’é­tait sou­vent le bitume.

Juste avant la des­truc­tion de 146 avant J.-C., le quar­tier était com­po­sé de grandes mai­sons for­mées de deux étages au moins. Des façades hautes, ser­rées les unes contre les autres, enduites de cette sub­stance noire et brillante que le soleil de Tuni­sie ramol­lis­sait l’é­té. Quand le feu a tou­ché les pre­mières d’entre elles, il a trou­vé un com­bus­tible d’exception.

On objec­te­ra, rai­son­na­ble­ment, que les sources antiques ne parlent pas de bitume en tant que cause de l’in­cen­die. Le récit de la prise de Car­thage avait été fait par Polybe, qui en fut le témoin ; il nous est par­ve­nu par l’in­ter­mé­diaire d’Appien.

Appien pré­sente la troi­sième Guerre Punique comme une tra­gé­die pathé­tique. Rome, pro­fi­tant du désastre pro­vo­qué par la guerre entre Car­thage et le roi des Numides, décide secrè­te­ment la des­truc­tion de la cité enne­mie. Les der­niers jours de Car­thage sont décrits dans un tableau apo­ca­lyp­tique. Ni Polybe ni Appien ne s’at­tardent sur la chi­mie de la chose. Ce sont des his­to­riens, pas des archi­tectes, et encore moins des chimistes.

Mais les archéo­logues, eux, ont creu­sé. Les fouilles modernes ont ren­con­tré, en plu­sieurs points du site de Car­thage, l’é­paisse couche de cendres de l’incendie.

Au Céra­mique, près des thermes d’An­to­nin, Gau­ck­ler retrou­va en 1901 les fours de potiers encore pleins des objets dont l’ar­ti­san n’a­vait pu ache­ver la cuis­son : on pré­pa­rait la fête de Démé­ter ; des mil­liers de bou­lets de cata­pulte ont été recueillis, mêlés à des balles de fronde. Une ville sur­prise en train de vivre. On pense à Pom­péi, à ceci près que Pom­péi fut scel­lée par la cendre et que Car­thage fut consu­mée par elle-même.

Pour mesu­rer ce qu’é­tait l’ar­chi­tec­ture punique avant le désastre, il faut aller ailleurs qu’à Car­thage. En dehors de Car­thage, les fouilles effec­tuées à Ker­kouane à par­tir du milieu du XXème siècle ont per­mis, grâce à l’ex­cellent état de conser­va­tion d’une qua­ran­taine de mai­sons mises au jour, de connaître avec pré­ci­sion les dif­fé­rentes com­po­santes de l’ha­bi­tat punique.

La cité punique de Ker­kouane, qui n’a jamais été réoc­cu­pée depuis son aban­don vers le milieu du IIIème siècle avant J.-C., apporte un témoi­gnage excep­tion­nel sur l’ur­ba­nisme phé­ni­co-punique. Il s’a­git de l’u­nique cité punique actuel­le­ment recon­nue en Médi­ter­ra­née, avec des infor­ma­tions sur l’ur­ba­nisme, l’ar­chi­tec­ture domes­tique, les tech­niques et maté­riaux de construc­tion. On peut y lire, dans la pierre et le mor­tier pré­ser­vés, ce que Car­thage a été avant que Sci­pion n’en décide autrement.

Les habi­tants de Ker­kouane uti­li­saient plu­sieurs maté­riaux de construc­tion comme la terre, l’ar­gile, la brique crue, la brique cuite, la pierre brute, la pierre de taille, l’ob­si­dienne, le marbre, le basalte, les métaux, le bois… Des maté­riaux variés, cer­tains inflam­mables, d’autres non. Mais les toi­tures, les enduits, les joints — là où le bitume inter­ve­nait comme imper­méa­bi­li­sant — offraient à un incen­die quelque chose d’ex­tra­or­di­naire : une flamme qui court sur les sur­faces, qui des­cend des toits vers les murs, qui trans­forme chaque mai­son en torche autonome.

Sci­pion Émi­lien, contem­plant Car­thage en flammes au prin­temps 146, aurait pleu­ré et cité un vers d’Ho­mère sur la chute de Troie. L’his­to­rien Polybe, pré­sent à ses côtés, lui deman­da pour­quoi il pleu­rait. Sci­pion répon­dit : « C’est un grand moment, Polybe, mais j’ai peur ; un pres­sen­ti­ment me dit qu’un jour le même sort sera réser­vé à ma patrie. »

La scène est belle, trop belle peut-être, façon­née après coup par les rhé­teurs. Mais elle dit quelque chose de vrai sur ce que les hommes éprouvent devant les grandes des­truc­tions : une stu­peur qui res­semble à de la recon­nais­sance. Comme si voir brû­ler la ville de l’autre, c’é­tait voir brû­ler toutes les villes.

Trente mille. Cin­quante mille. Les chiffres varient selon les sources. Les sol­dats romains allaient de mai­son en mai­son en exé­cu­tant ou en asser­vis­sant la popu­la­tion, et 50 000 per­sonnes furent réduites en escla­vage. Les autres mou­rurent dans les flammes, ou sous les décombres, ou dans les fosses où les cava­liers romains les pré­ci­pi­taient sans les regarder.

Ce que le bitume a fait, s’il a fait quoi que ce soit, c’est pro­lon­ger l’in­cen­die. Lui don­ner cette durée de dix-sept jours qui dépasse l’en­ten­de­ment. Une ville de pierre et de béton ne brûle pas dix-sept jours sans com­bus­tible. Les bois de char­pente, les meubles, les stocks de mar­chan­dises — tout cela s’é­puise vite. Mais un enduit bitu­meux qui court d’une façade à l’autre, qui couvre les ter­rasses ali­gnées comme des domi­nos sur les pentes de Byr­sa, qui imprègne les joints de chaque pierre posée depuis des géné­ra­tions — voi­là quelque chose qui peut ali­men­ter le feu le temps qu’il fau­dra pour effa­cer une civilisation.

Rayée de la carte, elle ne lais­sa que des ruines, rasée de près jus­qu’aux fondations.

L’hy­po­thèse du bitume n’est pas une cer­ti­tude. C’est une lec­ture maté­rielle d’un fait his­to­rique énorme — dix-sept jours de bra­sier — que per­sonne n’a jamais vrai­ment expli­qué. Elle invite à regar­der l’ar­chi­tec­ture non comme un décor mais comme une chi­mie en attente. Chaque mai­son porte en elle les condi­tions de sa propre destruction.

On pense à cela, par­fois, en mar­chant aujourd’­hui sur la col­line de Byr­sa, au-des­sus de Tunis. Le sol est pier­reux, le vent tiède, les pins para­sols pro­jettent leurs ombres courtes. Rien ne brûle. Rien ne res­semble à Car­thage. C’est pré­ci­sé­ment pour ça qu’on ne peut pas s’empêcher d’y penser.

Sources livresques

Appien, His­toire romaine, Tome IV, Livre VIII : Le Livre afri­cain, éd. Les Belles Lettres, coll. « Budé », Paris (trad. fran­çaise dis­po­nible). Récit de pre­mière main via Polybe, source prin­ci­pale pour la des­truc­tion de Carthage.

Polybe, His­toires, Livre XXX­VIII — témoi­gnage direct de l’in­cen­die, trans­mis via Appien.

Serge Lan­cel, Car­thage, Fayard, Paris, 1992. Réfé­rence moderne sur la civi­li­sa­tion et l’ar­chéo­lo­gie punique.

Sté­phane Gsell, His­toire ancienne de l’A­frique du Nord, 1918.

M’ha­med Has­sine Fan­tar, Car­thage, la cité punique, CNRS Édi­tions / INA, Tunis.

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