Les bains Du Paradis
Une histoire de Thessalonique
Il y a une inscription en arabe au-dessus d’une porte basse, sur l’Egnatia. La rue est bruyante, les scooters slaloment entre les touristes, une odeur de koulouri grillé flotte depuis l’étal d’en face. On passe devant sans regarder. C’est précisément là qu’il faut s’arrêter.
Ce que l’on frôle ainsi, sans le savoir, c’est le plus vieux hammam ottoman de Grèce.
Murad II et le premier savon
Fondé en 1444 par le sultan Murad II peu après la conquête ottomane, le Bey Hamam — qu’on appela longtemps les « Bains du Paradis » — était bien plus qu’un lieu d’hygiène.
C’était un sanctuaire social où les rituels de la vapeur et de la conversation comblaient la distance entre l’ère byzantine et l’ère ottomane.La ville venait de tomber en 1430. La mosquée, le hammam, le bazar : telle était la trinité urbaine que les Ottomans implantaient dans toute cité conquise, avec la même régularité qu’un jardinier plante des bulbes à l’automne.
Construit sur les ruines d’une église byzantine antérieure, le bâtiment illustre les principes architecturaux ottomans de la première période, avec un design à la fois fonctionnel et orné.
La structure présente des dômes multiples percés d’ouvertures laissant passer la lumière, des sections séparées non communicantes pour les hommes et les femmes, et des salles successives selon la température de l’eau — froide, tiède, chaude —, avec bancs de marbre, bassins, arcades et décorations murales.
On imagine ce que devait être la salle des hommes un matin de janvier, vers 1600. Une grande salle octogonale froide, une galerie reposant sur des colonnes, des arcades encadrant les fenêtres, et une coupole peinte.
Puis la salle tiède, elle aussi octogonale, équipée d’une coupole à oculi et d’une riche série de représentations peintes de végétaux. La vapeur montait lentement à travers les trous des voûtes. Les langues se mêlaient — le turc, le grec, le judéo-espagnol — comme les corps dans la chaleur moite. Car la ville de Thessalonique était précisément cela : un monde multiconfessionnel et polyglotte où l’on parlait le turc, le grec, le bulgare, le judéo-espagnol ou l’italien.
Une géographie de la propreté
La ville en comptait cinq, construits entre le XVe et le XVIe siècle. Le Bey Hamam, le Yeni Hamam, le Paşa Hamam et le Yahudi Hamam (ou Pazar Hamam) — auxquels on ajoute le hammam des Louloudadika, celui des marchands de fleurs. Chacun avait sa géographie, son quartier, ses habitués.
Le Yahudi Hamam, situé à l’intersection des rues Vasileos Irakleiou et Frangini, date du XVIe siècle. Son nom signifie « Bain des Juifs », car le quartier était principalement peuplé de Juifs séfarades.
À l’origine, on l’appelait Pazar Hamam — le bain du marché — en raison de son emplacement stratégique au cœur de la place commerçante. On se lave avant de vendre, on se lave après avoir marchandé. La propreté et le commerce, dans l’empire, allaient de pair.
Le Yeni Hamam — le « hammam neuf » —, lui, fut apparemment construit dans le dernier quart du XVIe siècle par Khusref Kenkhuda, un propriétaire thessalonicien qui officiait probablement comme administrateur pour le vizir Sokolu Mehmet Pacha. La puissance d’un homme se mesurait aussi au nombre de fondations pieuses qu’il laissait derrière lui.
Le Paşa Hamam fut édifié par Chezeri Pacha dans les années 1520, sur le site d’un ancien bain byzantin. Les Ottomans n’inventaient pas : ils héritaient, recouvraient, substituaient. Comme si la ville avait toujours su qu’elle aurait besoin de se laver.
1912
Après les guerres balkaniques de 1912–1913 et l’échange de populations gréco-turc de 1923, qui entraîna le départ de la plupart des musulmans de la ville, le Bey Hamam devint l’un des rares vestiges matériels de la présence islamique dans une cité qui avait été ottomane pendant près de cinq siècles.
C’est là que les choses se compliquent. Le Yeni Hamam cessa de fonctionner comme bain public dès l’annexion de Thessalonique par la Grèce en 1912, contrairement aux autres hammams de la ville qui restèrent ouverts.
En 1919, il devint propriété de l’État grec, puis fut racheté en 1937 par un particulier qui l’utilisa comme entrepôt. Pendant de nombreuses années, un cinéma d’hiver y fonctionna, jusqu’au milieu des années 1980, tandis qu’un cinéma d’été opérait dans son jardin.
Cinéma, entrepôt, salle de concert. La ville n’a pas détruit ses hammams : elle les a réaffectés. Thessalonique avance en intégrant les témoignages du passé, s’enrichissant de l’art de vivre de chaque époque ; avec les bâtiments de l’époque ottomane, cette capacité d’appropriation est peut-être la plus flagrante. Il y a dans cela une sagesse pragmatique, une façon de ne pas se laisser paralyser par l’histoire tout en refusant de la raser.
Le Yahudi Hamam cessa de fonctionner au début du XXe siècle, mais ses fortunes déclinèrent encore après l’incendie catastrophique de 1917. Après la Seconde Guerre mondiale, le bâtiment à l’abandon tomba dans un délabrement supplémentaire. Des boutiques, dont des étals de fleurs, s’installèrent autour et même dans les ruines, masquant une grande partie de son tracé original.
Le Paradis retrouvé
Le Bey Hamam, lui, tint bon. Fonctionnant sans interruption pendant plus de cinq siècles, le site ne tomba en désuétude qu’en 1968, étouffé par l’arrivée de la plomberie domestique moderne, et fut finalement condamné suite au dévastateur séisme de 1978.
Mais voilà qu’en 2026, quelque chose bouge. Après une restauration méticuleuse de 1,5 million d’euros menée par l’Ephorate des Antiquités, le plus vieux et le plus grand hammam ottoman de la ville a pleinement rouvert ses salles aux coupoles de plomb, marquant une étape centrale d’un programme plus large de 100 millions d’euros visant à faire revivre le passé multiculturel de la cité.
Les sols d’origine en marbre et les bassins octogonaux ont été polis à leur lustre du XVe siècle. Plus frappante encore est la révélation de l’aile des femmes — longtemps inaccessible et enveloppée de mystère — qui présente désormais de délicieuses fresques florales et une maçonnerie en « stalactites » (muqarnas) dissimulée depuis des générations.
Les espaces intérieurs sont couverts de dômes de tailles diverses, percés d’ouvertures circulaires pour l’éclairage naturel et la ventilation. La décoration du monument est particulièrement remarquable : des sections de décoration en relief et en stuc survivent sur les murs et les bases des coupoles, datant de la phase initiale de construction au XVe siècle.
On pense à ces bâtiments de Séville ou de Cordoue où la pierre garde la mémoire d’une présence que les historiens eux-mêmes peinent à nommer. Les discussions sur la façon dont Thessalonique devrait restaurer et valoriser son héritage ottoman étaient pratiquement inexistantes jusqu’en 2011, année où l’élection de Yiánnis Boutáris à la mairie inaugura de nouveaux débats sur la promotion de la ville en tant que métropole historiquement cosmopolite. Il aura fallu un siècle après 1912 pour que quelqu’un accepte publiquement de dire que ces pierres appartenaient, elles aussi, à la ville.
l’air du hammam
La réouverture du Bey Hamam n’est pas un événement isolé. Elle sert d’ancrage à un ambitieux « itinéraire culturel » conçu pour mettre en valeur le patrimoine divers de Thessalonique.
Plus au nord, l’Alatza Imaret et le marché Bezesteni ont eux aussi bénéficié d’efforts de conservation renouvelés. Ces sites, qui s’effritaient sous le poids de la négligence, sont réinventés comme des espaces pour des performances acoustiques, des expositions d’art et des visites historiques.
Il reste quand même quelque chose d’un peu mélancolique dans l’affaire. Ces hammams, on peut encore les visiter — le Bey Hamam, le Yeni Hamam, le Paşa Hamam, le Yahudi Hamam —, mais aucun ne fonctionne plus comme bain. On peut admirer l’architecture, pas vivre le rituel. Les dômes sont là, les oculi filtrent la même lumière blanche qu’en 1500. Mais la vapeur ne monte plus. Il ne reste que la pierre.
Sur l’Egnatia, les scooters continuent de slalomer. L’inscription arabe au-dessus de la porte basse attend, patiente. Elle a vu passer cinq cent quatre-vingts ans. Elle peut bien attendre encore un passant qui lève les yeux.
Sources
- Greek Reporter, Thessaloniki’s Ottoman Heritage Reborn: Iconic Bey Hamam Reopens, 11 mars 2026. https://greekreporter.com/2026/03/11/thessaloniki-ottoman-heritage-reborn-iconic-bey-hamam-reopens/
- Days of Art in Greece, Thessaloniki: The iconic Bey Hamam monument has been restored, juin 2026. https://daysofart.gr/en/news/from-ministry/thessaloniki-the-iconic-bey-hamam-monument-has-been-restored/
- Athens Times, Bey Hamam Baths Reopen in Thessaloniki, juin 2026. https://athens-times.com/historic-bey-hamam-baths-reopen-in-thessaloniki-stunning-images/
- IRCICA — Islamic Architectural Heritage, Bey Hamam (Public Bath). https://www.islamicarchitectural
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