La
destruction
de Carthage
Une histoire de bitume
Il y avait, dit-on, des immeubles à six étages. Des rues larges de cinq à six mètres, des patios ouverts sur le ciel bleu de Tunisie, des sols couverts de ce béton gris piqué d’éclats blancs que les archéologues nomment encore « pavement punique ». Une ville riche, dense, organique — trois cent mille âmes sur un promontoire coincé entre deux mers, une Méditerranée marchande et calculatrice que Rome avait décidé d’effacer.
En avril 146 avant notre ère, les légions de Scipion Émilien entrent dans Carthage.
Ce qui se passe ensuite ressemble moins à une bataille qu’à une combustion lente et méthodique. Six jours et six nuits, une guerre se livre dans les rues comme sur les toits des immeubles, les Romains s’assurant de chaque édifice au moyen de passerelles jetées d’un toit à l’autre en travers des rues. Puis, débordés par la résistance, épuisés par l’acharnement d’une population qui n’a plus rien à perdre, les Romains décident d’allumer un gigantesque incendie. Les hommes, les femmes, les enfants, les vieillards, plus ou moins gravement brûlés, tombent avec leurs maisons qui s’effondrent et sont écrasés sous les gravats.
La chute et l’incendie durent dix-sept jours.
Dix-sept jours. Pas quelques heures d’embrasement symbolique. Dix-sept jours de braise. Cela mérite qu’on s’y arrête.
Quand une ville brûle dix-sept jours, c’est qu’elle en a les moyens. Il faut de la matière. Il faut que les murs eux-mêmes soient combustibles, ou du moins, qu’ils ne résistent pas longtemps. La question du bitume arrive ici, par la petite porte de l’histoire des matériaux — ce couloir discret que les grands récits militaires ne daignent pas emprunter.
Des fragments et objets en bitumes façonnés par l’homme ont été découverts sur un grand nombre de sites archéologiques au Proche-Orient ancien. Cet ensemble de matériaux a servi d’imperméabilisant, de colle, de mortier de construction. Les Phéniciens — et les Carthaginois sont leurs enfants — venaient d’un monde où le bitume était aussi banal que l’argile. Les Assyriens employaient le bitume comme mortier pour la construction des palais et des remparts, et surtout pour assurer l’étanchéité des conduits et des citernes.
Du bitume chaud est employé pour sceller les briques de terre cuite dans le mur de Babylone, nous dit Hérodote, et il est aussi employé pour étancher les jardins suspendus de Babylone.
Le matériau voyageait avec les hommes. Les Phéniciens l’extrayaient notamment de la Mer Morte — le « lac Asphalte », un des anciens noms de la Mer Morte, qui produisait du bitume en quantité, bitume qui dérivait à la surface vers les côtes, exploité par les Nabatéens, découpé à la surface de l’eau depuis des bateaux en roseau. On s’en servait partout : pour calfater les coques de navires, pour imperméabiliser les toits-terrasses, pour jointoyer les pierres de fondation. Une civilisation fondée sur le commerce maritime ne pouvait pas ignorer cette résine noire qui protège du sel et de la pluie.
À Carthage, les maisons avaient leurs toits plats ouverts vers le ciel. Le sol des maisons était revêtu de pavement punique : un béton gris contenant des débris de poterie et des éclats de marbre blanc. Une fois le seuil franchi, on traversait un couloir ou un vestibule coudé qui menait vers un patio de forme quadrangulaire, autour duquel s’ordonnaient les chambres, la cuisine, la salle d’eau. Ces terrasses, ces citernes, ces toitures plates — toutes les surfaces en contact avec l’eau — étaient classiquement enduites. Et l’enduit, dans ce monde phénico-punique, c’était souvent le bitume.
Juste avant la destruction de 146 avant J.-C., le quartier était composé de grandes maisons formées de deux étages au moins. Des façades hautes, serrées les unes contre les autres, enduites de cette substance noire et brillante que le soleil de Tunisie ramollissait l’été. Quand le feu a touché les premières d’entre elles, il a trouvé un combustible d’exception.
On objectera, raisonnablement, que les sources antiques ne parlent pas de bitume en tant que cause de l’incendie. Le récit de la prise de Carthage avait été fait par Polybe, qui en fut le témoin ; il nous est parvenu par l’intermédiaire d’Appien.
Appien présente la troisième Guerre Punique comme une tragédie pathétique. Rome, profitant du désastre provoqué par la guerre entre Carthage et le roi des Numides, décide secrètement la destruction de la cité ennemie. Les derniers jours de Carthage sont décrits dans un tableau apocalyptique. Ni Polybe ni Appien ne s’attardent sur la chimie de la chose. Ce sont des historiens, pas des architectes, et encore moins des chimistes.
Mais les archéologues, eux, ont creusé. Les fouilles modernes ont rencontré, en plusieurs points du site de Carthage, l’épaisse couche de cendres de l’incendie.
Au Céramique, près des thermes d’Antonin, Gauckler retrouva en 1901 les fours de potiers encore pleins des objets dont l’artisan n’avait pu achever la cuisson : on préparait la fête de Déméter ; des milliers de boulets de catapulte ont été recueillis, mêlés à des balles de fronde. Une ville surprise en train de vivre. On pense à Pompéi, à ceci près que Pompéi fut scellée par la cendre et que Carthage fut consumée par elle-même.
Pour mesurer ce qu’était l’architecture punique avant le désastre, il faut aller ailleurs qu’à Carthage. En dehors de Carthage, les fouilles effectuées à Kerkouane à partir du milieu du XXème siècle ont permis, grâce à l’excellent état de conservation d’une quarantaine de maisons mises au jour, de connaître avec précision les différentes composantes de l’habitat punique.
La cité punique de Kerkouane, qui n’a jamais été réoccupée depuis son abandon vers le milieu du IIIème siècle avant J.-C., apporte un témoignage exceptionnel sur l’urbanisme phénico-punique. Il s’agit de l’unique cité punique actuellement reconnue en Méditerranée, avec des informations sur l’urbanisme, l’architecture domestique, les techniques et matériaux de construction. On peut y lire, dans la pierre et le mortier préservés, ce que Carthage a été avant que Scipion n’en décide autrement.
Les habitants de Kerkouane utilisaient plusieurs matériaux de construction comme la terre, l’argile, la brique crue, la brique cuite, la pierre brute, la pierre de taille, l’obsidienne, le marbre, le basalte, les métaux, le bois… Des matériaux variés, certains inflammables, d’autres non. Mais les toitures, les enduits, les joints — là où le bitume intervenait comme imperméabilisant — offraient à un incendie quelque chose d’extraordinaire : une flamme qui court sur les surfaces, qui descend des toits vers les murs, qui transforme chaque maison en torche autonome.
Scipion Émilien, contemplant Carthage en flammes au printemps 146, aurait pleuré et cité un vers d’Homère sur la chute de Troie. L’historien Polybe, présent à ses côtés, lui demanda pourquoi il pleurait. Scipion répondit : « C’est un grand moment, Polybe, mais j’ai peur ; un pressentiment me dit qu’un jour le même sort sera réservé à ma patrie. »
La scène est belle, trop belle peut-être, façonnée après coup par les rhéteurs. Mais elle dit quelque chose de vrai sur ce que les hommes éprouvent devant les grandes destructions : une stupeur qui ressemble à de la reconnaissance. Comme si voir brûler la ville de l’autre, c’était voir brûler toutes les villes.
Trente mille. Cinquante mille. Les chiffres varient selon les sources. Les soldats romains allaient de maison en maison en exécutant ou en asservissant la population, et 50 000 personnes furent réduites en esclavage. Les autres moururent dans les flammes, ou sous les décombres, ou dans les fosses où les cavaliers romains les précipitaient sans les regarder.
Ce que le bitume a fait, s’il a fait quoi que ce soit, c’est prolonger l’incendie. Lui donner cette durée de dix-sept jours qui dépasse l’entendement. Une ville de pierre et de béton ne brûle pas dix-sept jours sans combustible. Les bois de charpente, les meubles, les stocks de marchandises — tout cela s’épuise vite. Mais un enduit bitumeux qui court d’une façade à l’autre, qui couvre les terrasses alignées comme des dominos sur les pentes de Byrsa, qui imprègne les joints de chaque pierre posée depuis des générations — voilà quelque chose qui peut alimenter le feu le temps qu’il faudra pour effacer une civilisation.
Rayée de la carte, elle ne laissa que des ruines, rasée de près jusqu’aux fondations.
L’hypothèse du bitume n’est pas une certitude. C’est une lecture matérielle d’un fait historique énorme — dix-sept jours de brasier — que personne n’a jamais vraiment expliqué. Elle invite à regarder l’architecture non comme un décor mais comme une chimie en attente. Chaque maison porte en elle les conditions de sa propre destruction.
On pense à cela, parfois, en marchant aujourd’hui sur la colline de Byrsa, au-dessus de Tunis. Le sol est pierreux, le vent tiède, les pins parasols projettent leurs ombres courtes. Rien ne brûle. Rien ne ressemble à Carthage. C’est précisément pour ça qu’on ne peut pas s’empêcher d’y penser.
Sources livresques
Appien, Histoire romaine, Tome IV, Livre VIII : Le Livre africain, éd. Les Belles Lettres, coll. « Budé », Paris (trad. française disponible). Récit de première main via Polybe, source principale pour la destruction de Carthage.
Polybe, Histoires, Livre XXXVIII — témoignage direct de l’incendie, transmis via Appien.
Serge Lancel, Carthage, Fayard, Paris, 1992. Référence moderne sur la civilisation et l’archéologie punique.
Stéphane Gsell, Histoire ancienne de l’Afrique du Nord, 1918.
M’hamed Hassine Fantar, Carthage, la cité punique, CNRS Éditions / INA, Tunis.
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