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Baal et les dieux cana­néens avant que la Bible ne les efface

Baal et les dieux cana­néens avant que la Bible ne les efface

Baal et les dieux cananéens 

Avant que la Bible ne les efface

Baal et les dieux cana­néens avant que la Bible ne les efface

 

I. Une char­rue dans la col­line au fenouil

Tout com­mence, comme sou­vent dans l’ar­chéo­lo­gie du Levant, par un acci­dent agri­cole. Au prin­temps 1928, un pay­san alaouite nom­mé Mah­moud Mel­la az-Zir laboure son champ près de la baie de Minet el-Bei­da, la « rade blanche », à une dou­zaine de kilo­mètres au nord de Lat­ta­quié, sur la côte syrienne. Le soc de sa char­rue heurte une dalle. Des­sous, une tombe voû­tée, des pote­ries, quelques objets qu’il revend sans se poser trop de ques­tions. L’af­faire aurait pu s’ar­rê­ter là — com­bien de tombes ain­si ouvertes, pillées, refer­mées, oubliées, tout au long de cette côte où les civi­li­sa­tions se sont dépo­sées les unes sur les autres comme des strates de sédi­ment ? Mais nous sommes sous man­dat fran­çais, le Ser­vice des anti­qui­tés veille, et l’in­for­ma­tion remonte jus­qu’à René Dus­saud, conser­va­teur au Louvre, qui flaire immé­dia­te­ment la nécro­pole d’une ville impor­tante. Il envoie sur place, au prin­temps 1929, un jeune archéo­logue alsa­cien, Claude Schaef­fer, qui déplace vite ses son­dages de la nécro­pole côtière vers le tell voi­sin, une col­line arti­fi­cielle d’une ving­taine de mètres de haut cou­verte de fenouil sau­vage — d’où son nom arabe, Ras Sham­ra, le « cap du fenouil ».

Ce que Schaef­fer exhume sous le fenouil, c’est Ouga­rit. Une capi­tale de l’âge du bronze, pros­père du milieu du deuxième mil­lé­naire jus­qu’à sa des­truc­tion bru­tale vers 1185 avant notre ère, au moment où tout l’ordre ancien de la Médi­ter­ra­née orien­tale s’ef­fondre sous les coups des Peuples de la mer. Un port cos­mo­po­lite où l’on par­lait et écri­vait en huit langues et cinq sys­tèmes d’é­cri­ture, où tran­si­taient le cuivre de Chypre, l’huile, le vin, la pourpre, le bois de cèdre, où les mar­chands hit­tites croi­saient les émis­saires égyp­tiens. Et sur­tout, dès les pre­mières semaines de fouille, entre le temple de Baal et la mai­son du grand prêtre : des tablettes d’ar­gile cou­vertes de signes cunéi­formes que per­sonne n’a­vait jamais vus.

Car ce cunéi­forme-là n’é­tait pas le syl­la­baire méso­po­ta­mien aux six cents signes que les assy­rio­logues déchif­fraient depuis le XIXe siècle. Trente signes seule­ment. Un alpha­bet, donc — le plus ancien alpha­bet com­plet jamais retrou­vé, noté en clous d’ar­gile. Le déchif­fre­ment fut une course de vitesse à trois, menée en quelques mois de 1930, exploit qui méri­te­rait à lui seul un article : Charles Virol­leaud à Paris, qui publie les copies avec une hon­nê­te­té scien­ti­fique qui lui coû­te­ra la gloire du pre­mier pas déci­sif ; Hans Bauer à Halle, cryp­to­graphe de la Grande Guerre recon­ver­ti dans les langues sémi­tiques, qui iden­ti­fie les pre­mières lettres par pure ana­lyse com­bi­na­toire ; Édouard Dhorme à Jéru­sa­lem, domi­ni­cain assy­rio­logue, qui cor­rige et com­plète. À la fin de l’an­née, on lit l’ou­ga­ri­tique. Et ce qu’on lit dépasse tout ce qu’on espérait.

Car ces tablettes ne contiennent pas seule­ment des lettres com­mer­ciales, des trai­tés, des listes de rations — bien qu’il y en ait des mil­liers, et qu’elles soient pas­sion­nantes. Elles contiennent une lit­té­ra­ture. Des poèmes mytho­lo­giques de plu­sieurs cen­taines de vers, copiés vers le XIIIe siècle avant notre ère par un scribe qui signe son tra­vail, Ili­mil­ku, sous l’au­to­ri­té du grand prêtre Atta­nu-Pur­lian­ni et du roi Niq­mad­du. Des récits met­tant en scène des dieux dont on ne connais­sait jusque-là que les noms — et encore, des noms pas­sés au filtre défor­mant de la polé­mique biblique. El. Athi­rat. Anat. Mot. Yam. Et au centre de tout, celui que la Bible hébraïque men­tionne près de quatre-vingt-dix fois, tou­jours pour le mau­dire : Baal.

Voi­là le ren­ver­se­ment dont je vou­drais par­ler ici. Pen­dant deux mille cinq cents ans, nous n’a­vons connu les dieux de Canaan que par leurs vain­queurs. Le Baal des Rois et des pro­phètes est une idole gro­tesque, une abo­mi­na­tion devant laquelle se pros­ternent les rois impies, un démon dont le nom même fini­ra par dési­gner le prince des mouches. Puis une char­rue heurte une dalle près de Lat­ta­quié, et les vain­cus retrouvent la parole. Pour la pre­mière fois depuis l’âge du fer, Baal parle en son propre nom, dans sa propre langue, dans ses propres poèmes. Et ce qu’il dit ne res­semble en rien à ce qu’on disait de lui.

II. La biblio­thèque sous les décombres

Il faut ima­gi­ner la scène de la trou­vaille, telle que Schaef­fer la raconte dans ses rap­ports à l’A­ca­dé­mie des ins­crip­tions. Nous sommes en mai 1929, sur l’a­cro­pole du tell, entre les deux grands temples qui domi­naient la ville — celui de Baal, celui de Dagan. Dans les décombres d’une vaste demeure que l’on iden­ti­fie­ra comme la mai­son du grand prêtre, les ouvriers dégagent des tablettes d’ar­gile, cer­taines intactes, la plu­part bri­sées, cuites une seconde fois par l’in­cen­die qui a détruit la ville — le feu qui a tué Ouga­rit a para­doxa­le­ment sau­vé sa biblio­thèque, dur­cis­sant l’ar­gile pour trois mille ans. À côté des tablettes, des outils de bronze, dont une her­mi­nette por­tant une ins­crip­tion : « grand prêtre ». La biblio­thèque d’un cler­gé, donc, avec ses textes rituels, ses listes de sacri­fices, ses abé­cé­daires d’ap­pren­tis­sage — on a retrou­vé l’al­pha­bet ouga­ri­tique réci­té dans l’ordre, a b g ḫ d, ancêtre direct de notre a‑b-c‑d — et ses grands textes lit­té­raires reco­piés pour être transmis.

Trois ensembles dominent cette lit­té­ra­ture. Le cycle de Baal, six tablettes, envi­ron mille huit cents vers conser­vés sur ce qui devait en comp­ter le double : c’est le grand œuvre, l’é­po­pée divine dont je vais par­ler lon­gue­ment. La légende de Keret, roi sans des­cen­dance à qui El appa­raît en songe. La légende d’A­q­hat, fils du juste Danel, tué pour avoir refu­sé son arc à la déesse Anat — un des textes les plus noirs et les plus beaux de la lit­té­ra­ture ancienne. Autour de ces piliers, des dizaines de textes plus courts : un poème sur la nais­sance des dieux gra­cieux, un hymne au dieu lunaire, des incan­ta­tions contre les ser­pents, des rituels où l’on voit le roi d’Ou­ga­rit sacri­fier, se puri­fier, mon­ter au temple.

Ce qui frappe d’a­bord le lec­teur des tra­duc­tions — je recom­mande celle d’An­dré Caquot et Mau­rice Szny­cer pour le fran­çais, monu­men­tale, ou celle plus récente de Mark S. Smith en anglais pour le cycle de Baal — c’est la paren­té avec la poé­sie biblique. Même paral­lé­lisme des vers, où le second membre reprend et varie le pre­mier. Mêmes for­mules, par­fois au mot près. Quand le psal­miste chante la voix de Yah­vé qui brise les cèdres du Liban, il uti­lise une phra­séo­lo­gie que les poètes d’Ou­ga­rit appli­quaient à Baal trois ou quatre siècles plus tôt. Ce n’est pas un hasard, ni un emprunt ponc­tuel : c’est une langue poé­tique com­mune, un fonds par­ta­gé de méta­phores, de rythmes, d’é­pi­thètes divines, dans lequel Israël a pui­sé comme Ouga­rit avant lui. L’hé­breu biblique et l’ou­ga­ri­tique sont des langues sœurs, si proches que les ouga­ri­to­logues de la pre­mière géné­ra­tion furent presque tous des biblistes, et que la décou­verte de Ras Sham­ra a trans­for­mé l’exé­gèse biblique plus pro­fon­dé­ment peut-être que celle des manus­crits de la mer Morte.

Une pré­cau­tion s’im­pose, que les spé­cia­listes répètent et qu’on oublie tou­jours : Ouga­rit n’est pas Canaan au sens strict. La ville se trou­vait au nord de ce que les textes anciens appellent Canaan, et ses habi­tants ne se dési­gnaient pas comme Cana­néens. Mais la reli­gion qu’on lit dans ses tablettes — les dieux, les mythes, les rites — appar­tient à l’é­vi­dence au même monde cultu­rel que celui des cités de la côte phé­ni­cienne et de l’ar­rière-pays pales­ti­nien, ce monde ouest-sémi­tique dont la reli­gion d’Is­raël est issue. Faute de biblio­thèque retrou­vée à Tyr, à Sidon ou à Hazor, Ouga­rit reste notre meilleure fenêtre, la seule grande ouverte, sur l’u­ni­vers reli­gieux que la Bible com­bat­tra. Avec cette réserve en tête, entrons dans le panthéon.

III. El, le patriarche aux che­veux gris

Au som­met du pan­théon d’Ou­ga­rit ne trône pas Baal, mais El. Son nom même est un mot com­mun : el, en ouga­ri­tique comme en hébreu, signi­fie sim­ple­ment « dieu ». Le dieu par excel­lence, donc, le dieu géné­rique deve­nu nom propre — comme si l’an­cien­ne­té de son culte remon­tait si loin qu’on n’a­vait jamais eu besoin de le nom­mer autre­ment. Les textes le décrivent avec une remar­quable constance : El est vieux. Il porte une barbe grise dont les poèmes font l’é­loge, on l’ap­pelle « le père des années », « le roi père des ans », « le tau­reau El », « le créa­teur des créa­tures », « le père de l’hu­ma­ni­té ». Il réside loin, « à la source des deux fleuves, au confluent des deux abîmes », dans une mon­tagne cos­mique où il tient audience sous une tente — détail qui devrait rete­nir l’o­reille de qui­conque a lu l’Exode et sa tente de la Ren­contre. C’est un dieu de sagesse plus que de puis­sance, un patriarche qui pré­side, arbitre, auto­rise, bénit. Dans le cycle de Baal, il n’a­git presque jamais direc­te­ment : les autres dieux viennent le voir, se pros­ternent, plaident, et El tranche — par­fois avec une fai­blesse débon­naire qui a fait dire à cer­tains com­men­ta­teurs qu’il était un dieu en retraite, un deus otio­sus. Lec­ture exces­sive : dans les rituels d’Ou­ga­rit, El reçoit des sacri­fices de pre­mier rang, et dans les légendes de Keret et d’A­q­hat, c’est lui, et lui seul, qui donne les fils et gué­rit les malades. Le vieux roi règne encore.

À ses côtés, son épouse : Athi­rat, « la Dame qui foule la mer », mère des dieux — les textes lui donnent soixante-dix fils, « les soixante-dix fils d’A­thi­rat », chiffre qui fera for­tune. C’est elle qu’on retrou­ve­ra dans la Bible sous la forme Ashe­rah, et j’y revien­drai lon­gue­ment, car son des­tin est le plus étrange de tous. Autour du couple, la famille divine s’or­ga­nise en assem­blée, le « conseil des dieux », qui se réunit sur la mon­tagne du Nord pour ban­que­ter et déli­bé­rer. Toute la struc­ture est celle d’une cour royale, d’une mai­son­née patriar­cale élar­gie : le monde divin de Canaan est une famille, avec ses géné­ra­tions, ses que­relles d’hé­ri­tage, ses fils ambi­tieux et ses filles violentes.

Et c’est ici que le lec­teur de la Bible com­mence à éprou­ver un ver­tige. Car El n’est pas, dans la Bible hébraïque, un dieu étran­ger. Il n’est jamais dénon­cé, jamais com­bat­tu, jamais moqué comme le sera Baal. El est le Dieu d’Is­raël. Le nom appa­raît des cen­taines de fois, seul ou com­po­sé : El Elyon, le Dieu très-haut que sert Mel­chi­sé­dek à Jéru­sa­lem ; El Shad­daï, sous le nom duquel, dit expres­sé­ment le livre de l’Exode, Dieu se révé­la aux patriarches avant de dire son nom de Yah­vé ; El Olam, le Dieu d’é­ter­ni­té de Ber­sa­bée ; El Béthel, le Dieu de la mai­son de El où Jacob dres­sa sa pierre. Israël lui-même — le nom du peuple, le nom du patriarche — est un nom théo­phore construit sur El, pas sur Yah­vé. Les patriarches de la Genèse plantent des arbres sacrés, dressent des stèles, sacri­fient sur les hauts lieux, ren­contrent leur Dieu à Sichem, à Béthel, à Mam­bré : toutes pra­tiques que les pro­phètes condam­ne­ront plus tard avec fureur, et qui sont exac­te­ment celles de la reli­gion cana­néenne ordinaire.

L’ex­pli­ca­tion qui s’est impo­sée dans la recherche depuis Frank Moore Cross et son Canaa­nite Myth and Hebrew Epic de 1973, affi­née depuis par Mark Smith, tient en une phrase qui a mis du temps à être pro­non­çable : Yah­vé et El ont fusion­né. Le Dieu d’Is­raël est l’hé­ri­tier de deux figures dis­tinctes — un dieu El, patriarche cana­néen ado­ré dans les sanc­tuaires du pays depuis des siècles, et un dieu Yah­vé, venu pro­ba­ble­ment du sud, des steppes de Séïr, d’É­dom, de Témân, du pays de Madiân, comme le chantent les plus vieux poèmes bibliques, le can­tique de Débo­ra en tête. Le nou­veau venu méri­dio­nal a absor­bé le vieux dieu du pays, héri­té de son trône, de sa barbe, de sa sagesse, de son conseil divin, de ses épi­thètes, de sa tente. La fusion fut si com­plète, si pré­coce, si réus­sie, que les rédac­teurs bibliques purent affir­mer sans état d’âme que El et Yah­vé n’a­vaient jamais fait qu’un. Un ver­set extra­or­di­naire du Deu­té­ro­nome, cha­pitre 32, garde pour­tant la trace de l’an­cien par­tage, dans la ver­sion des manus­crits de Qum­rân et de la Sep­tante que les mas­so­rètes cor­ri­ge­ront plus tard : quand Elyon répar­tit les nations entre les fils de El, chaque peuple reçut son dieu, et Israël échut en par­tage à Yah­vé. Un dieu par­mi les fils du Très-Haut, rece­vant sa part d’hé­ri­tage dans l’as­sem­blée divine : voi­là, fos­si­li­sé dans le texte même de la Bible, le sou­ve­nir du panthéon.

IV. Baal, le che­vau­cheur des nuées

Mais le héros des tablettes n’est pas le vieux roi. C’est le jeune dieu, le prince, celui dont le temple domi­nait le tell de Ras Sham­ra et dont le nom, comme celui d’El, est d’a­bord un mot com­mun : ba’al, en ouga­ri­tique comme en hébreu, signi­fie « sei­gneur », « maître », « pro­prié­taire » — et aus­si « mari », ce qui aura son impor­tance dans la polé­mique pro­phé­tique. Le Baal d’Ou­ga­rit a un nom propre, Hadad ou Had­du, le dieu de l’o­rage que toute la Syrie et la Méso­po­ta­mie occi­den­tale véné­raient sous des formes voi­sines — l’A­dad des Assy­riens, le Teshub des Hour­rites lui sont appa­ren­tés. Mais dans les textes, on l’ap­pelle presque tou­jours par son titre : Baal, le Sei­gneur, ou par ses épi­thètes, qui com­posent son por­trait mieux qu’au­cune sta­tue. Il est Baal Sapon, le Baal de la mon­tagne du Nord — le dje­bel Aqra, ce pic de mille sept cents mètres qui ferme l’ho­ri­zon d’Ou­ga­rit et accroche les nuages, la mon­tagne où les orages naissent, visible depuis les rem­parts de la ville, Olympe local que les Grecs appel­le­ront mont Kasios et où Zeus com­bat­tra Typhon, héri­tage direct. Il est « le Puis­sant », « le Prince, sei­gneur de la terre », « le Très-Haut ». Et sur­tout, dans une for­mule qui revient comme un refrain, il est rkb ‘rpt : le Che­vau­cheur des nuées.

Rete­nez celle-là. Le psaume 68 appelle Yah­vé « celui qui che­vauche les nuées » — la for­mule ouga­ri­tique presque à l’i­den­tique. Le psaume 104 le décrit fai­sant des nuages son char et mar­chant sur les ailes du vent. Le psaume 29, dont les spé­cia­listes s’ac­cordent à dire qu’il est l’un des plus archaïques du psau­tier et pro­ba­ble­ment l’a­dap­ta­tion d’un hymne cana­néen, fait reten­tir sept fois la « voix de Yah­vé » — c’est-à-dire le ton­nerre — qui fra­casse les cèdres du Liban et fait bon­dir les mon­tagnes. Ce psaume fonc­tionne par­fai­te­ment si l’on rem­place Yah­vé par Baal ; cer­tains cher­cheurs pensent que c’est exac­te­ment ce que fit, en sens inverse, son adap­ta­teur israé­lite. Le Dieu d’Is­raël n’a pas seule­ment héri­té d’El le patriarche : il a aus­si cap­té les attri­buts de Baal l’o­ra­geux, sa voix de ton­nerre, son char de nuages, ses éclairs, sa pluie fécon­dante. Il fal­lait bien cela pour le remplacer.

Car Baal, dans l’é­co­no­mie reli­gieuse de Canaan, occupe le poste le plus sen­sible qui soit : il fait pleu­voir. Il faut mesu­rer ce que cela signi­fie dans un pays sans grand fleuve. L’É­gypte a le Nil, la Méso­po­ta­mie a le Tigre et l’Eu­phrate ; leurs dieux de l’o­rage sont impor­tants mais pas vitaux. Le Levant, lui, ne vit que du ciel. Pas de crue, pas d’ir­ri­ga­tion qui sauve : si les pluies d’au­tomne ne viennent pas, si les pluies de prin­temps s’ar­rêtent trop tôt, c’est la famine, sim­ple­ment, la mort du blé et des trou­peaux et des enfants. Le Deu­té­ro­nome lui-même le dit avec une net­te­té remar­quable : le pays où vous entrez n’est pas comme l’É­gypte où l’on irrigue au pied, c’est un pays qui boit l’eau du ciel. Toute la vie reli­gieuse de Canaan est sus­pen­due à cette angoisse annuelle — six mois de séche­resse totale, d’a­vril à octobre, où pas une goutte ne tombe, où la végé­ta­tion meurt, où l’on guette les pre­miers nuages venus de la mer. Le dieu qui com­mande à ces nuages com­mande à la vie. Voi­là pour­quoi le jeune dieu de l’o­rage, fils cadet dans la généa­lo­gie divine — les textes le disent tan­tôt fils de Dagan, le vieux dieu du grain de la moyenne val­lée de l’Eu­phrate, tan­tôt fils d’El —, a conquis le devant de la scène. Le cycle de Baal est le récit de cette conquête.

V. Le com­bat contre la Mer

Le cycle de Baal s’ouvre sur une crise de suc­ces­sion. Yam — son nom signi­fie « Mer », c’est le même mot en hébreu — réclame la royau­té sur les dieux, et El la lui accorde, avec cette com­plai­sance du vieux sou­ve­rain pour le fils tur­bu­lent qu’on retrouve dans tant de dynas­ties. Yam envoie ses mes­sa­gers à l’as­sem­blée divine exi­ger qu’on lui livre Baal. Les dieux, ter­ro­ri­sés, baissent la tête sur leurs genoux ; Baal seul reste debout et invec­tive les mes­sa­gers. La guerre est inévi­table. Elle se joue en duel, et Baal la gagne grâce aux armes que lui forge Kothar-wa-Kha­sis — « Habile-et-Sage », l’ar­ti­san divin, le Héphaïs­tos cana­néen, dont les textes disent joli­ment qu’il réside à Mem­phis et en Crète, double adresse qui des­sine à elle seule les routes com­mer­ciales de la Médi­ter­ra­née du bronze. Kothar forge deux mas­sues aux noms par­lants, « Chas­seur » et « Expul­seur », et la seconde frappe Yam entre les yeux. La Mer s’ef­fondre, Baal l’a­chève et la disperse.

Ce com­bat du dieu de l’o­rage contre la mer est peut-être le mythe le plus ancien et le plus répan­du du Proche-Orient — les assy­rio­logues l’ap­pellent le Chaos­kampf, le com­bat contre le chaos. À Baby­lone, c’est Mar­duk contre Tia­mat, l’o­céan pri­mor­dial, dans l’E­nou­ma Elish. Chez les Hit­tites, Teshub contre le ser­pent Illuyan­ka. En Grèce, plus tard, Zeus contre Typhon — pré­ci­sé­ment sur le mont Kasios, la mon­tagne de Baal, l’emprunt est de main à main. Et dans la Bible ? Offi­ciel­le­ment, rien : la Genèse ouvre sur une créa­tion sans com­bat, où la mer n’est qu’une créa­ture docile que Dieu borne d’une parole. Mais la poé­sie biblique, plus vieille que la prose ou moins sur­veillée qu’elle, garde par­tout la mémoire de la bataille. Le psaume 74 : c’est toi qui fen­dis la Mer par ta force, qui bri­sas les têtes des dra­gons sur les eaux, qui fra­cas­sas les têtes de Lévia­than. Ésaïe 27 : en ce jour, Yah­vé châ­tie­ra de son épée dure Lévia­than le ser­pent fuyard, Lévia­than le ser­pent tor­tueux, et il tue­ra le dra­gon de la mer. Job, pas­sim. Or les tablettes d’Ou­ga­rit men­tionnent, par­mi les monstres vain­cus par Baal et Anat, un cer­tain Litan ou Lotan, « le ser­pent fuyard, le ser­pent tor­tueux, le puis­sant aux sept têtes » — les mêmes épi­thètes, dans le même ordre, mot pour mot, sept siècles avant Ésaïe. Lévia­than est un dieu, ou plu­tôt un monstre, cana­néen natu­ra­li­sé. La Bible n’a pas inven­té son bes­tiaire marin : elle l’a héri­té, en trans­fé­rant à Yah­vé les vic­toires de Baal.

Vain­queur de la Mer, Baal est roi. Mais un roi sans palais n’est pas un roi — le thème est émi­nem­ment poli­tique, et l’on songe à toutes les dynas­ties du Proche-Orient qui ont scel­lé leur légi­ti­mi­té dans la pierre d’un sanc­tuaire. Toute la sec­tion cen­trale du cycle est occu­pée par cette affaire immo­bi­lière cos­mique : Baal se plaint de n’a­voir pas de mai­son comme les autres dieux, Anat menace, Athi­rat inter­cède — on la voit se mettre en route sur son âne pour aller plai­der chez El, scène d’une drô­le­rie domes­tique qui rap­pelle que ces poèmes étaient aus­si faits pour plaire —, El finit par consen­tir, et Kothar-wa-Kha­sis bâtit sur les hau­teurs du Sapon un palais de cèdre, d’or, d’argent et de lapis-lazu­li. Un détail mer­veilleux : Kothar veut per­cer une fenêtre dans le palais, Baal refuse obs­ti­né­ment, puis cède — et c’est par cette fenêtre, ouver­ture dans les nuées, que sa voix de ton­nerre reten­tit sur le monde. Les fils de la pluie passent par la fenêtre de Baal. Quand le palais est ache­vé, Baal donne un ban­quet, par­court ses villes — les textes disent qu’il en pos­sède soixante-dix-sept, quatre-vingt-huit —, et fait entendre sa voix sainte qui fait trem­bler la terre. Le monde est en ordre : le dieu de l’o­rage règne, la pluie viendra.

VI. Mot, ou la bouche de la mort

Elle vien­drait, du moins, si le cycle s’ar­rê­tait là. Mais le poème d’I­li­mil­ku réserve à son héros un adver­saire autre­ment redou­table que la Mer. Enivré de sa vic­toire, Baal envoie ses mes­sa­gers por­ter un défi à Mot — « Mort », là encore le mot com­mun, mot en ouga­ri­tique, mavet en hébreu, la Mort en per­sonne, fils d’El, qui règne sur le monde d’en bas, la ville nom­mée Boue, le trou, l’or­dure. La réponse de Mot est un des som­mets de la poé­sie ancienne. Il décrit son appé­tit : mon gosier est le gosier du lion dans le désert, ma gorge la gorge du requin dans la mer ; je dévore à deux mains, mes sept parts sont dans mon plat, on me sert à boire à pleine jarre. Et il invite Baal à des­cendre dans sa gueule — car Mot a une lèvre contre la terre, une lèvre contre le ciel, et sa langue touche les étoiles. Devant cette bouche cos­mique, l’in­vin­cible Baal, le vain­queur de Yam, s’ef­fondre : « Ton ser­vi­teur je suis, et pour tou­jours. » Il des­cend aux enfers, après s’être accou­plé — le texte est ici abî­mé mais sug­ges­tif — avec une génisse, pour lais­ser peut-être une des­cen­dance. Et il meurt.

La nou­velle par­vient à El par des mes­sa­gers qui ont trou­vé le corps « tom­bé à terre ». Alors le vieux dieu des­cend de son trône, s’as­sied sur l’es­ca­beau, puis à terre ; il répand sur sa tête la pous­sière du deuil, se couvre d’un sac, se lacère les joues et le men­ton avec une pierre, se laboure le torse, et crie : « Baal est mort ! Que va deve­nir le peuple ? » Anat fait de même, par­cou­rant les mon­tagnes en se tailla­dant. Ces rites de lacé­ra­tion funèbre, le Lévi­tique et le Deu­té­ro­nome les inter­di­ront expres­sé­ment aux Israé­lites — vous ne vous ferez pas d’in­ci­sions pour un mort — et l’on com­prend sou­dain, en lisant Ouga­rit, ce que ces inter­dits visaient : non pas une bar­ba­rie abs­traite, mais le deuil de Baal, célé­bré rituel­le­ment chaque année quand la végé­ta­tion mou­rait. Sur le mont Car­mel, face à Élie, les pro­phètes de Baal se taillader­ont à coups d’é­pée et de lance selon leur cou­tume : le nar­ra­teur biblique savait exac­te­ment ce qu’il décrivait.

Car la mort de Baal n’est pas une fin, c’est une sai­son. Sans lui, la séche­resse règne — les sillons des champs sont brû­lés, dit le poème. C’est Anat qui ren­verse la situa­tion, et il faut s’ar­rê­ter sur elle, la déesse la plus décon­cer­tante du pan­théon. Sœur et alliée de Baal, « la Vierge Anat » — épi­thète rituelle qui ne dit rien de sa chas­te­té —, elle est la vio­lence à l’é­tat pur. Une scène fameuse la montre mas­sa­crant les hommes dans la val­lée, s’at­ta­chant des têtes cou­pées dans le dos et des mains tran­chées à la cein­ture, patau­geant dans le sang jus­qu’aux genoux, et riant, le foie gon­flé de joie, avant de se laver les mains dans la rosée du ciel. Devant le cadavre de son frère, cette éner­gie se retourne contre la Mort elle-même. Anat sai­sit Mot, et le texte énu­mère, avec la pré­ci­sion d’un manuel agri­cole : de l’é­pée elle le fend, du crible elle le vanne, au feu elle le brûle, à la meule elle le moud, dans les champs elle le sème, et les oiseaux mangent ses restes. La Mort trai­tée comme le grain — moisson­née, van­née, mou­lue, semée. Dif­fi­cile de dire plus clai­re­ment que ce mythe pense le cycle agraire, la mort néces­saire du grain enfoui pour que lève la mois­son ; on note­ra que l’i­mage tra­ver­se­ra les siècles jus­qu’aux para­boles évan­gé­liques du grain qui doit mourir.

Ensuite, El rêve : il voit les cieux pleu­voir de l’huile et les tor­rents rou­ler du miel, et il rit — Baal est vivant. Le Che­vau­cheur des nuées remonte, reprend son trône, et sept ans plus tard, car la Mort non plus ne meurt jamais tout à fait, Mot revient récla­mer son dû. Le com­bat final les oppose comme deux tau­reaux : ils s’en­cornent, se mordent, se pié­tinent, tombent ensemble, jus­qu’à ce que Sha­pash, la déesse-soleil qui voit tout, aver­tisse Mot que se dres­ser contre Baal, c’est perdre l’ap­pui d’El. Mot cède, la royau­té de Baal est confir­mée, le poème s’a­chève sur un hymne au soleil. Rien n’est abo­li, tout est ordon­né : la Mer bor­née, la Mort conte­nue, la pluie garan­tie — jus­qu’à la pro­chaine séche­resse, le pro­chain automne, la pro­chaine réci­ta­tion du poème.

VII. La reli­gion des autres, au quotidien

Les mythes sont la vitrine ; la bou­tique, elle, se tient dans les cen­taines de textes rituels, admi­nis­tra­tifs et pri­vés qui forment l’es­sen­tiel des archives. C’est là qu’on voit fonc­tion­ner une reli­gion cana­néenne réelle, et elle res­semble fort peu à l’or­gie per­pé­tuelle que la polé­mique biblique et, à sa suite, deux mil­lé­naires d’i­ma­ge­rie ont ins­tal­lée dans nos têtes. Les listes sacri­fi­cielles d’Ou­ga­rit ont la séche­resse d’une comp­ta­bi­li­té : tel jour du mois, un bœuf pour El, un mou­ton pour Baal du Sapon, un mou­ton pour Athi­rat, une colombe pour Anat ; le roi se lave, sacri­fie au cou­cher du soleil, se « désa­cra­lise ». Un pan­théon offi­ciel d’en­vi­ron trente-quatre divi­ni­tés reçoit sa pen­sion régu­lière — outre les grands déjà nom­més, on y trouve Dagan le dieu du grain, dont le temple à Ouga­rit éga­lait celui de Baal et que la Bible connaît comme le dieu des Phi­lis­tins ; Reshep, dieu de la peste et des flèches, que l’É­gypte adop­ta ; Sha­pash la soleil et Yarikh la lune ; Astar­té — Ath­tart en ouga­ri­tique —, encore dis­crète ici, pro­mise à une immense car­rière phé­ni­cienne sous le nom d’As­tar­té puis grecque sous celui d’A­phro­dite ; et Ath­tar, l’é­toile du matin, le dieu qui ten­ta de s’as­seoir sur le trône de Baal pen­dant sa mort et dont les pieds n’at­tei­gnaient pas le mar­che­pied — Ésaïe se sou­vien­dra de l’astre du matin tom­bé du ciel pour avoir vou­lu s’as­seoir trop haut, et la Vul­gate le nom­me­ra Lucifer.

Deux idées reçues méritent d’être exé­cu­tées au pas­sage, car elles encombrent encore tout ce qu’on lit sur « les cultes cana­néens ». La pre­mière est la fameuse « pros­ti­tu­tion sacrée », ces armées de hié­ro­dules qui auraient peu­plé les temples de Canaan et contre les­quelles les pro­phètes auraient ton­né. Les études des der­nières décen­nies ont eu rai­son de ce fan­tasme : rien, ni dans les textes d’Ou­ga­rit, ni dans l’é­pi­gra­phie phé­ni­cienne, n’at­teste un com­merce char­nel ins­ti­tu­tion­na­li­sé dans les sanc­tuaires. Le dos­sier repose sur des accu­sa­tions bibliques — dont le voca­bu­laire, la qede­sha, la « consa­crée », est ambi­gu — et sur Héro­dote racon­tant Baby­lone par ouï-dire. Quand les pro­phètes accusent Israël de « se pros­ti­tuer » aux Baals, la méta­phore est conju­gale : Israël est l’é­pouse, Yah­vé le mari — le baal, pré­ci­sé­ment, et Osée joue­ra de ce mot —, et tout culte étran­ger est un adul­tère. Prendre cette rhé­to­rique pour de l’eth­no­gra­phie, c’est confondre l’in­vec­tive et le reportage.

La seconde, plus grave, concerne les sacri­fices d’en­fants, ce Moloch dévo­ra­teur qui hante l’i­ma­gi­naire occi­den­tal de Flau­bert à nos jours. Ici, le dos­sier est plus dou­lou­reux et plus com­plexe. Le rite dénon­cé par la Bible — « faire pas­ser ses fils par le feu pour le molek » — trouve un écho trou­blant dans les tophets de Car­thage et d’autres colo­nies phé­ni­ciennes d’Oc­ci­dent, ces enclos à ciel ouvert où des mil­liers d’urnes contiennent les os brû­lés de très jeunes enfants, sous des stèles dédiées à Baal Ham­mon. Le débat fait rage depuis un siècle entre ceux qui y voient des cime­tières d’en­fants morts natu­rel­le­ment et ceux qui concluent au sacri­fice, et la balance des études récentes penche, il faut le dire hon­nê­te­ment, vers la réa­li­té au moins occa­sion­nelle du rite en contexte punique. Mais rien de tel n’ap­pa­raît à Ouga­rit : pas un texte rituel, pas une trace archéo­lo­gique. Et le plus trou­blant est ailleurs : les pro­phètes eux-mêmes laissent entendre que ceux qui sacri­fiaient ain­si leurs pre­miers-nés en Juda croyaient les offrir à Yah­vé. Ézé­chiel va jus­qu’à cette phrase ver­ti­gi­neuse : je leur ai don­né des lois qui n’é­taient pas bonnes, des cou­tumes dont ils ne pou­vaient pas vivre. Le sacri­fice d’I­saac, arrê­té au der­nier geste, et le rachat rituel des pre­miers-nés pres­crit par l’Exode se com­prennent sur ce fond. Autre­ment dit, la fron­tière ne pas­sait pas entre une reli­gion cana­néenne bar­bare et une reli­gion israé­lite pure : elle pas­sait à l’in­té­rieur d’un même monde reli­gieux, que la réforme pro­phé­tique et deu­té­ro­no­miste a fini par cou­per en deux, reje­tant dans le camp de « Canaan » ce qu’elle arra­chait de son propre passé.

C’est peut-être la leçon la plus sûre de tout le dos­sier : les Cana­néens n’existent pas, en tant qu’autre abso­lu. L’ar­chéo­lo­gie de la Pales­tine ancienne, depuis les années 1980 — les pros­pec­tions d’Is­raël Fin­kel­stein dans les col­lines de Cis­jor­da­nie en par­ti­cu­lier —, a mon­tré que les pre­miers vil­lages israé­lites de l’âge du fer, ces hameaux de mai­sons à piliers qui appa­raissent vers 1200 sur les hau­teurs, sont maté­riel­le­ment indis­cer­nables des vil­lages cana­néens : mêmes pote­ries, mêmes outils, même archi­tec­ture, à un détail près, l’ab­sence d’os de porc. Pas de trace d’in­va­sion mas­sive, pas de rup­ture de peu­ple­ment : Israël a émer­gé de Canaan, popu­la­tion des marges, mon­ta­gnards, pas­teurs séden­ta­ri­sés, peut-être ren­for­cés d’un petit groupe venu du sud avec son dieu Yah­vé. La Bible elle-même, dans ses aveux invo­lon­taires, dit la même chose : Ézé­chiel encore, apos­tro­phant Jéru­sa­lem — ton père était amo­rite et ta mère hit­tite ; par tes ori­gines et ta nais­sance, tu es du pays de Canaan.

VIII. La guerre des prophètes

Si Israël est sor­ti de Canaan, alors la haine biblique de Baal n’est pas une guerre étran­gère : c’est une guerre civile. Et comme toutes les guerres civiles, elle fut longue, incer­taine, et son récit fut écrit par les vain­queurs long­temps après les batailles.

La scène pri­mi­tive, celle que tout lec­teur de la Bible garde en mémoire, se joue sur le mont Car­mel, ce pro­mon­toire qui tombe dans la mer au sud de l’ac­tuelle Haï­fa — un haut lieu de Baal depuis tou­jours, sans doute, puisque des siècles plus tard les auteurs clas­siques y connaissent encore un « Zeus Car­mel ». Pre­mier livre des Rois, cha­pitre 18 : trois ans de séche­resse, et le pro­phète Élie pro­pose au roi Achab un duel litur­gique entre lui, seul, et quatre cent cin­quante pro­phètes de Baal. Deux tau­reaux, deux bûchers, pas de feu : le dieu qui répon­dra par le feu, c’est lui le dieu. Les pro­phètes de Baal dansent en boi­tillant autour de leur autel du matin à midi, s’en­taillent à l’é­pée et à la lance jus­qu’au sang, et rien. Élie les raille — criez plus fort ! c’est un dieu : il médite, ou il est à l’é­cart, ou en voyage ; peut-être qu’il dort et il se réveille­ra. Puis il fait trem­per trois fois son propre bûcher, invoque Yah­vé, le feu tombe, le peuple se pros­terne, les quatre cent cin­quante sont égor­gés au tor­rent de Qishôn, et la pluie revient.

Relu depuis Ouga­rit, ce récit gagne une pro­fon­deur féroce. Tout y est ciblé. La séche­resse elle-même : c’est le ter­rain de Baal, la crise qu’il est cen­sé résoudre, et le nar­ra­teur la lui confisque — c’est Yah­vé qui ferme et ouvre le ciel. Les lacé­ra­tions : le deuil rituel de Baal mort, que nous connais­sons désor­mais par le poème d’I­li­mil­ku. Et jus­qu’aux sar­casmes d’É­lie : un dieu qui dort et qu’il faut réveiller, un dieu en voyage, un dieu absent — c’est le Baal du cycle, le dieu qui meurt et des­cend chez Mot pen­dant que la terre brûle. La raille­rie n’est pas gra­tuite : elle sup­pose, chez l’au­teur et son public, une connais­sance intime de la théo­lo­gie adverse. On ne cari­ca­ture si pré­ci­sé­ment que ce qu’on connaît de l’intérieur.

L’ar­rière-plan his­to­rique de ce cycle d’É­lie, c’est la crise du IXe siècle. Le royaume du Nord, Israël, est alors une puis­sance régio­nale gou­ver­née par la dynas­tie d’Om­ri, et Achab a épou­sé Jéza­bel, fille du roi de Tyr Itho­baal — dont le nom signi­fie « Baal est avec lui » ; le beau-père d’A­chab était prêtre d’As­tar­té avant de prendre le trône, nous dit Ménandre d’É­phèse via Fla­vius Josèphe. Le mariage est une alliance com­mer­ciale et diplo­ma­tique clas­sique, et avec la prin­cesse vient son dieu : Achab bâtit à Sama­rie un temple au Baal tyrien — pro­ba­ble­ment Baal Sha­mem, le « Sei­gneur des cieux » phé­ni­cien, ou Mel­qart, le dieu poliade de Tyr, les spé­cia­listes en débattent. Pour les rédac­teurs des livres des Rois, écri­vant deux siècles plus tard dans une pers­pec­tive yah­viste exclu­sive, c’est le crime abso­lu, et Jéza­bel devient le visage même de l’i­do­lâ­trie, jus­qu’à sa mort — défe­nes­trée, pié­ti­née, man­gée par les chiens sous les murs de Jiz­réel lors du putsch de Jéhu, qui exter­mine dans la fou­lée les fidèles de Baal ras­sem­blés par ruse dans leur temple. La Bible raconte cette purge avec une satis­fac­tion qu’on a le droit de trou­ver glaçante.

Mais le plus révé­la­teur n’est pas dans ces grandes scènes : il est dans l’o­no­mas­tique, cette archive invo­lon­taire. Le propre fils de Saül, pre­mier roi d’Is­raël, s’ap­pelle Esh­baal, « homme de Baal » ; son petit-fils, Merib­baal. Un fils de David porte le nom de Bee­lya­da, « Baal a connu ». Les scribes des livres de Samuel, plus tar­difs et plus scru­pu­leux, ont maquillé ces noms embar­ras­sants en rem­pla­çant l’élé­ment Baal par boshet, « la honte » — Esh­baal devient Ish­bo­shet, « homme de honte » —, mais les Chro­niques, moins vigi­lantes, ont lais­sé pas­ser les formes ori­gi­nales, et la com­pa­rai­son des deux livres per­met de prendre la cen­sure sur le fait, en fla­grant délit de retouche. De même, les ostra­ca de Sama­rie — des reçus de livrai­son de vin et d’huile du VIIIe siècle retrou­vés dans le palais — alignent des noms de per­sonnes com­po­sés tan­tôt avec Yah­vé, tan­tôt avec Baal, dans des pro­por­tions com­pa­rables. Au temps d’O­sée, dans les cam­pagnes du royaume du Nord, on pou­vait donc s’ap­pe­ler « Baal est mon père » et livrer son huile au palais sans que per­sonne y trouve à redire. L’ex­clu­si­visme yah­viste n’é­tait pas l’é­tat natu­rel d’Is­raël : c’é­tait le pro­gramme d’une mino­ri­té mili­tante, le par­ti de « Yah­vé seul », comme l’a appe­lé l’his­to­rien Mor­ton Smith, qui mit des siècles à conqué­rir la défi­ni­tion même de la reli­gion nationale.

Osée, jus­te­ment, au VIIIe siècle, invente l’arme qui gagne­ra la guerre : la méta­phore conju­gale. Israël est l’é­pouse infi­dèle qui court après ses amants — les Baals — parce qu’elle croit tenir d’eux le blé, le vin, l’huile, la laine et le lin ; et elle ne sait pas, dit Yah­vé, que c’est moi qui lui don­nais tout cela. On ne sau­rait mieux avouer le fond du litige : la pluie et la fer­ti­li­té, le por­te­feuille minis­té­riel de Baal. Et Osée pousse le jeu de mots jus­qu’au ver­tige : au jour de la récon­ci­lia­tion, tu m’ap­pel­le­ras « mon mari » — ishi — et tu ne m’ap­pel­le­ras plus « mon baal » — ba’a­li, qui veut dire exac­te­ment la même chose. Toute l’o­pé­ra­tion est là, dans ce glis­se­ment d’un syno­nyme à l’autre : faire qu’un mot ordi­naire de la langue, « sei­gneur-mari », devienne impro­non­çable parce qu’il est aus­si le nom du rival. Puis vien­dront la réforme de Josias à la fin du VIIe siècle — des­truc­tion des hauts lieux, des autels, des objets de Baal et d’A­she­rah jusque dans le Temple de Jéru­sa­lem, cen­tra­li­sa­tion du culte —, l’é­cole deu­té­ro­no­miste qui réécri­ra toute l’his­toire natio­nale comme une longue rechute dans le baa­lisme ponc­tuée de châ­ti­ments, et enfin l’exil à Baby­lone, qui don­ne­ra rétros­pec­ti­ve­ment rai­son aux pro­phètes : nous avons été dépor­tés parce que nos pères ont ser­vi les Baals. La défaite poli­tique d’Is­raël fut la vic­toire théo­lo­gique de Yah­vé seul. C’est dans les ruines de Jéru­sa­lem et sur les canaux de Baby­lone que le mono­théisme strict est né, avec le second Ésaïe : avant moi aucun dieu ne fut for­mé, et après moi il n’y en aura pas. Phrase inouïe, qui ne se contente plus d’in­ter­dire les autres dieux : elle les déclare inexis­tants. À par­tir de là, Baal ne sera même plus un rival. Il sera un néant, du bois et de la pierre, une fic­tion — jus­qu’à ce qu’une char­rue syrienne le réveille.

IX. Ashe­rah, l’é­pouse effacée

Il y a pour­tant, dans cette his­toire d’ef­fa­ce­ment, un cas plus trou­blant que celui de Baal : celui de la déesse. Car Baal, au moins, la Bible le com­bat de face, en enne­mi décla­ré, et cette hos­ti­li­té même lui a conser­vé une exis­tence. Ashe­rah, elle, a subi un trai­te­ment plus radi­cal : on l’a d’a­bord épou­sée, puis répu­diée, puis trans­for­mée en objet.

Repre­nons depuis Ouga­rit. Athi­rat, épouse d’El, mère des soixante-dix dieux, la Dame qui foule la mer. Si Yah­vé a héri­té du trône d’El, de sa barbe, de son conseil et de sa tente — qu’est deve­nue la femme d’El ? La ques­tion a long­temps sem­blé sacri­lège, ou sim­ple­ment absurde. Puis l’ar­chéo­lo­gie s’en est mêlée, à sa manière têtue. En 1975–76, une fouille israé­lienne diri­gée par Ze’ev Meshel dégage, sur une col­line per­due du Sinaï nord-orien­tal, au bord de l’an­cienne piste de Gaza vers la mer Rouge, un petit site du VIIIe siècle avant notre ère : Kun­tillet Ajrud, sans doute une sta­tion-cara­van­sé­rail à colo­ra­tion reli­gieuse — et je note au pas­sage, pour mes lec­teurs fidèles, qu’il fau­dra bien qu’un jour je consacre à ce cara­van­sé­rail-là une entrée de plus dans ma col­lec­tion. Sur les jarres de sto­ckage et les enduits muraux, des ins­crip­tions en hébreu. Plu­sieurs sont des béné­dic­tions, et elles disent, en toutes lettres : « Je te bénis par Yah­vé de Sama­rie et par son Ashe­rah. » Une autre : « par Yah­vé de Témân et par son Ashe­rah. » Quelques années plus tard, une ins­crip­tion funé­raire de Khir­bet el-Qom, près d’Hé­bron, en Juda même, livre la même for­mule : béni soit Ouriya­hou par Yah­vé, et par son Ashe­rah il l’a sauvé.

Yah­vé et son Ashe­rah. Il faut mesu­rer l’onde de choc. Débat phi­lo­lo­gique immé­diat, tou­jours ouvert : le pos­ses­sif inter­dit-il d’y voir un nom propre de déesse ? S’a­git-il de « son ashé­ra », l’ob­jet cultuel, le poteau sacré qui se dres­sait près des autels et que la Bible ordonne inlas­sa­ble­ment de brû­ler ? Mais même dans cette lec­ture mini­male, l’ob­jet repré­sente ou média­tise une pré­sence divine asso­ciée à Yah­vé — et l’i­co­no­gra­phie du pays, ces cen­taines de figu­rines fémi­nines aux seins sou­te­nus des mains, retrou­vées par mil­liers dans les mai­sons de Juda aux VIIIe-VIIe siècles, jus­qu’à Jéru­sa­lem, dit assez que la pié­té domes­tique fai­sait place à une figure fémi­nine du divin. La lec­ture la plus éco­no­mique de l’en­semble du dos­sier, défen­due entre autres par William Dever et dis­cu­tée pied à pied depuis qua­rante ans, est aus­si la plus simple : pour beau­coup d’Is­raé­lites et de Judéens de l’é­poque royale, Yah­vé avait une parèdre, héri­tée de l’é­pouse d’El, et elle s’ap­pe­lait Ashe­rah. La Bible elle-même en garde la trace comp­table : au temple de Jéru­sa­lem, nous disent les Rois, se dres­sait une sta­tue d’A­she­rah, des femmes tis­saient des vête­ments pour elle, et il fal­lut la réforme de Josias pour la sor­tir, la brû­ler au Cédron et en dis­per­ser la cendre. On ne brûle pas si solen­nel­le­ment ce qui n’existe pas.

Le sort ulté­rieur de la déesse est une leçon de phi­lo­lo­gie amère. Les rédac­teurs bibliques ont si bien réduit Ashe­rah à son poteau que les tra­duc­teurs grecs de la Sep­tante, quelques siècles plus tard, ne savaient mani­fes­te­ment plus de quoi il s’a­gis­sait : ils ont ren­du le mot par alsos, « bos­quet », et la Vul­gate a sui­vi avec lucus. Pen­dant deux mille ans, les lec­teurs de la Bible ont donc cru que les rois impies plan­taient des bos­quets et que les rois pieux les cou­paient — jar­di­nage mys­té­rieux dont per­sonne ne com­pre­nait l’en­jeu. La mère des dieux était deve­nue une haie. Il a fal­lu Ouga­rit pour lui rendre son nom, son rang et son his­toire ; et il est dif­fi­cile de ne pas voir, dans cette longue amné­sie, autre chose qu’un acci­dent de tra­duc­tion. Le mono­théisme qui a triom­phé est un mono­théisme au mas­cu­lin, et l’ef­fa­ce­ment de la déesse en fut une des condi­tions. Que la mys­tique juive ulté­rieure ait réin­tro­duit, sous le nom de She­khi­na, une pré­sence fémi­nine de Dieu, et que la pié­té médi­ter­ra­néenne ait repor­té sur d’autres figures mater­nelles une part de cette fer­veur, ce sont des suites de l’his­toire que cha­cun médi­te­ra comme il l’en­tend ; je me contente de poser les dates.

X. Du Prince Baal au prince des mouches

Reste à racon­ter la seconde mort de Baal : non plus l’ef­fa­ce­ment, mais la défi­gu­ra­tion. Elle com­mence par un jeu de mots. Deuxième livre des Rois, cha­pitre 1 : le roi Ocho­zias, bles­sé, envoie consul­ter « Baal Zebub, dieu d’É­q­ron », cité phi­lis­tine. Baal zebub : « Baal des mouches ». Aucun dieu du Proche-Orient ne s’est jamais appe­lé ain­si ; en revanche, les textes d’Ou­ga­rit connaissent l’é­pi­thète zbl b’l — « le Prince Baal », zabul, l’Al­tesse. La qua­si-cer­ti­tude des phi­lo­logues est qu’on tient ici une cari­ca­ture déli­bé­rée : les scribes judéens ont tor­du « Baal le Prince » en « Baal des mouches », d’une lettre, comme on crève un por­trait. La défor­ma­tion a fait une car­rière que ses auteurs n’au­raient pas osé rêver : pas­sée dans le grec des évan­giles sous la forme Beel­ze­boul, chef des démons par qui les adver­saires de Jésus expliquent ses exor­cismes, puis dans le latin et dans toutes les langues d’Eu­rope, elle donne Bel­zé­buth, prince des démons, pilier de la démo­no­lo­gie médié­vale, per­son­nage du Para­dis per­du de Mil­ton et loca­taire per­pé­tuel de la culture popu­laire. Le dieu de l’o­rage d’Ou­ga­rit, le Che­vau­cheur des nuées, celui dont la voix fai­sait trem­bler les mon­tagnes de joie, sur­vit dans nos langues sous les espèces d’un sei­gneur des mouches. Gol­ding, sans le vou­loir peut-être, a bou­clé la boucle en don­nant ce titre à son roman sur la sau­va­ge­rie recommencée.

Le même méca­nisme — gar­der le nom, inver­ser le signe — a trai­té le sacri­fice cana­néen : le terme molek, qui dési­gnait pro­ba­ble­ment un type d’of­frande (le molk des stèles puniques) ou une divi­ni­té liée au monde des morts, est deve­nu Moloch, voca­li­sé par déri­sion sur le gaba­rit de boshet, la honte, et pro­mu ogre uni­ver­sel. Et il a trai­té les dieux en bloc : les she­dim aux­quels, disent le Deu­té­ro­nome et le psaume 106, on sacri­fiait des fils et des filles — le mot est appa­ren­té à un terme assy­rien dési­gnant des esprits pro­tec­teurs — devien­dront les démons du judaïsme tar­dif ; la Sep­tante tra­dui­ra « idoles des nations » par dai­mo­nia, et saint Paul écri­ra aux Corin­thiens que ce que les païens sacri­fient, ils le sacri­fient aux démons. La messe est dite, si j’ose l’ex­pres­sion : les dieux des autres ne sont plus de faux dieux, ils sont de vrais diables. Toute la démo­no­lo­gie occi­den­tale est, pour une part qu’on mesure mal, un pan­théon cana­néen retour­né comme un gant — jus­qu’à Astar­té deve­nue Asta­roth, démon mâle à qui les gri­moires de la Renais­sance donnent qua­rante légions, et jus­qu’au Lévia­than de nos abysses poli­tiques via Hobbes. Les dieux vain­cus ne dis­pa­raissent pas : ils changent d’emploi dans la distribution.

XI. La survivance

Car ils n’ont pas dis­pa­ru, et c’est peut-être la par­tie de l’his­toire que je pré­fère — celle qui se lit sur les cartes et se visite à pied. Baal a sur­vé­cu d’a­bord chez les siens, les Phé­ni­ciens, qui ont por­té ses ava­tars sur toutes les rives : Mel­qart, le Baal de Tyr, que les Grecs iden­ti­fièrent à Héra­clès et dont le temple de Gadès — Cadix — pas­sait pour l’un des plus véné­rables de la Médi­ter­ra­née occi­den­tale ; Baal Ham­mon à Car­thage, avec sa parèdre Tanit, face de Baal ; Baal Sha­mem, le Sei­gneur des cieux, hono­ré de Byblos à Pal­myre, où il devint ce Baal­sha­min dont le petit temple, l’un des mieux conser­vés du Proche-Orient romain, fut dyna­mi­té par l’É­tat isla­mique en août 2015 — le der­nier épi­sode en date, et l’on aime­rait pou­voir écrire le der­nier tout court, de la longue guerre contre les dieux de Canaan. À Pal­myre encore, Bêl — forme locale conta­mi­née par le Bel baby­lo­nien — avait son grand sanc­tuaire, détruit le même mois. À Hélio­po­lis du Liban, le Baal local, assi­mi­lé à Jupi­ter, reçut sous les Sévères le plus grand temple du monde romain, et la ville garde son nom à double fond : Baal­bek. Qui­conque a levé les yeux sur les six colonnes sur­vi­vantes du grand temple sait qu’elles écrasent tout ce que Rome a bâti chez elle ; c’est le tom­beau le plus déme­su­ré jamais éle­vé à un dieu de l’o­rage levan­tin, et il porte encore son nom.

Baal a sur­vé­cu aus­si en sous-main, dans les textes mêmes de ses vain­queurs, et pas seule­ment dans les psaumes de l’o­rage. Quand Daniel, au IIe siècle avant notre ère, voit dans sa vision noc­turne un Ancien des jours au vête­ment blanc comme neige et aux che­veux comme laine pure, sié­geant sur un trône de flammes par­mi les myriades de l’as­sem­blée céleste, puis quel­qu’un « comme un fils d’homme » venant avec les nuées du ciel rece­voir de lui la royau­té éter­nelle — tout ouga­ri­to­logue recon­naît la scène : le vieux dieu che­nu qui pré­side, le jeune dieu che­vau­cheur de nuées qui reçoit la royau­té. El et Baal, reve­nus par la fenêtre de l’a­po­ca­lyp­tique sept siècles après leur expul­sion offi­cielle, et pro­mis, via ce « fils d’homme » que les évan­giles appli­que­ront à Jésus venant sur les nuées, à une pos­té­ri­té chré­tienne immense. La struc­ture la plus pro­fonde de l’i­ma­gi­naire reli­gieux occi­den­tal — le Père ancien, le Fils intro­ni­sé dans les nuées, le dra­gon marin vain­cu à la fin des temps dans l’A­po­ca­lypse — recon­duit, à qui veut bien le voir, la dra­ma­tur­gie du cycle de Baal. On a effa­cé les noms ; on a gar­dé la pièce.

Et il a sur­vé­cu dans la terre et dans les langues. Le mot baal désigne tou­jours, en hébreu moderne, le mari et le pro­prié­taire, et l’a­gri­cul­ture plu­viale, sans irri­ga­tion, s’y dit encore ba’al — les agro­nomes israé­liens parlent de cultures ba’al sans pen­ser à mal : la pluie est res­tée sa pro­prié­té. La topo­ny­mie du Levant est constel­lée de ses lieux — Baal­bek donc, mais la Bible elle-même en énu­mère, Baal-Peor, Baal-Hat­sor, Baal-Gad au pied de l’Her­mon. Le dje­bel Aqra, son Olympe, res­ta mon­tagne sainte pour les Hit­tites, les Grecs, les chré­tiens — saint Bar­laam y eut son monas­tère, chris­tia­ni­sant le som­met — avant de deve­nir aujourd’­hui un poste-fron­tière mili­ta­ri­sé entre Tur­quie et Syrie, inter­dit d’ac­cès : le Sapon attend tou­jours ses archéo­logues. Quant au grand rival, il n’a pas gagné sur toute la ligne qu’on croit : les pay­sans du Liban et de Syrie, chré­tiens et musul­mans confon­dus, ont invo­qué jus­qu’au XXe siècle, pour la pluie, des saints cava­liers et des Khi­dr ver­doyants qui occupent très exac­te­ment l’an­cien poste ; l’eth­no­gra­phie du Proche-Orient regorge de ces recon­duc­tions. La fonc­tion est indes­truc­tible parce que la séche­resse revient chaque année ; seuls les titu­laires changent.

XII. Retour au cap du fenouil

J’ai­me­rais finir où tout a com­men­cé, sur le tell de Ras Sham­ra, que l’on peut encore visi­ter quand les cir­cons­tances le per­mettent — la mis­sion archéo­lo­gique fran­co-syrienne, inter­rom­pue par la guerre en 2011, n’a repris que par inter­mit­tence, et le site, m’a-t-on dit, s’en­sau­vage dou­ce­ment, le fenouil rega­gnant du ter­rain sur les tran­chées de Schaef­fer. Il reste peu de choses à hau­teur d’œil : des sou­bas­se­ments, le puits d’en­trée des tombes voû­tées, l’a­morce des deux temples sur l’a­cro­pole. Celui de Baal était visible de loin en mer ; on y a retrou­vé des ancres de pierre votives, offertes par des marins sau­vés du nau­frage, car le maître de l’o­rage était aus­si, logi­que­ment, le patron de ceux qui tra­versent son domaine. Une des plus belles pièces du site, aujourd’­hui au Louvre, est la stèle dite du « Baal au foudre » : le dieu y marche vers la droite, coif­fé de la tiare à cornes, bran­dis­sant la mas­sue, et tenant de la main gauche une lance dont la hampe se ter­mine en rameau végé­tal — l’é­clair qui devient plante, la foudre qui devient blé, tout le théo­lo­gème résu­mé en un motif de sculp­teur. Sous ses pieds, deux lignes ondu­lées : les mon­tagnes, ou les eaux. Devant lui, minus­cule, un per­son­nage debout sur un socle : le roi d’Ou­ga­rit, sans doute, sous la pro­tec­tion de son grand dieu.

Trois mille deux cents ans après l’in­cen­die, le bilan de cette affaire tient en peu de mots, mais il me semble qu’il vaut d’être pesé. Une civi­li­sa­tion a per­du la guerre de la mémoire — pas une guerre mili­taire : Israël n’a jamais détruit Ouga­rit, qui est tom­bée avant lui, ni conquis la Phé­ni­cie ; une guerre d’é­cri­ture. Ses dieux ont été héri­tés, pillés, retour­nés, cari­ca­tu­rés, puis niés. Ses poèmes ont brû­lé avec ses archives, et pen­dant deux mil­lé­naires et demi, la seule voix qui par­lât d’elle fut celle de son adver­saire théo­lo­gique, relayée par deux reli­gions mon­diales. Aucune calom­nie de l’his­toire n’a eu pareille caisse de réso­nance. Et puis les textes sont reve­nus, par le plus impro­bable des canaux — une char­rue, un conser­va­teur atten­tif, trois phi­lo­logues de génie —, et il a fal­lu réap­prendre à lire la Bible elle-même à la lumière de ce qu’elle avait vou­lu faire oublier. C’est aujourd’­hui un acquis tran­quille de la recherche, ensei­gné dans les meilleures facul­tés de théo­lo­gie : le mono­théisme n’est pas tom­bé du ciel, il s’est arra­ché à un poly­théisme dont il a tout gar­dé, la langue, la poé­tique, la litur­gie, les méta­phores, et jus­qu’au trône et aux nuées de son Dieu. Les vain­cus sont dans les fondations.

Je repense sou­vent, à ce pro­pos, à une phrase des tablettes, dans le mes­sage que Baal envoie à Anat pour l’in­vi­ter dans son palais neuf. Il lui pro­met de lui révé­ler un secret : la parole de l’arbre et le mur­mure de la pierre, l’en­tre­tien des cieux avec la terre, des abîmes avec les étoiles — la foudre que les cieux ignorent, la parole que les hommes ne connaissent pas et que les mul­ti­tudes de la terre ne com­prennent pas. Viens, dit-il, et je la cher­che­rai, moi, au cœur de ma mon­tagne. Le poète d’Ou­ga­rit ne se dou­tait pas qu’il décri­vait par avance le sort de son propre texte : une parole que les mul­ti­tudes de la terre ne com­pren­draient plus, enfouie au cœur d’une col­line, atten­dant. Elle a atten­du trente-deux siècles. Depuis 1929, elle parle de nou­veau, à qui prend la peine de l’é­cou­ter — et j’es­père avoir don­né envie, au moins, d’al­ler y tendre l’oreille.

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Via Egna­tia : de l’A­dria­tique au Bos­phore, la longue route des empires

Via Egna­tia : de l’A­dria­tique au Bos­phore, la longue route des empires

Via Egna­tia

De l’A­dria­tique au
Bos­phore, la longue
route des empires

Via Egna­tia : de l’A­dria­tique au Bos­phore, la longue route des empires

 

I. Durrës, kilo­mètre zéro

Il faut com­men­cer par la mer, puisque la route com­mence par elle. À Durrës, sur la côte alba­naise, l’A­dria­tique vient mou­rir contre une digue de béton où des pêcheurs à la ligne attendent sans convic­tion, entre deux immeubles inache­vés dont les fers à béton rouillent au som­met comme des antennes inutiles. La ville sent la fri­ture, le gasoil et le café ser­ré. Rien, à pre­mière vue, ne signale que l’on se trouve ici au com­men­ce­ment d’une des plus grandes idées que l’An­ti­qui­té ait cou­chées sur le sol : une route de plus de mille kilo­mètres, tirée d’une mer à l’autre, de l’A­dria­tique à la Pro­pon­tide, et qui pen­dant près de deux mille ans a por­té des légions, des apôtres, des empe­reurs, des croi­sés, des cara­vanes et des armées entières de gens ordi­naires dont per­sonne n’a rete­nu le nom.

Les Romains appe­laient la ville Dyr­ra­chium. Les Grecs, avant eux, Épi­damne — un nom que les Romains trou­vaient de mau­vais augure, dam­num, la perte, et qu’ils s’empressèrent de chan­ger, car on ne fonde pas un empire en lais­sant traî­ner des mots pareils sur les cartes. Catulle, qui avait l’in­sulte élé­gante, appe­lait Dyr­ra­chium la « taverne de l’A­dria­tique » : on y buvait, on y tra­fi­quait, on y atten­dait le bateau pour Brin­di­si en mau­dis­sant le vent contraire. C’é­tait le port où l’I­ta­lie tou­chait presque les Bal­kans — une nuit de tra­ver­sée quand tout allait bien, une semaine quand la bora s’en mêlait — et c’est pré­ci­sé­ment pour cette rai­son qu’on y plan­ta la borne zéro de la Via Egnatia.

Aujourd’­hui encore, au centre de Durrës, on peut voir un tron­çon de voie romaine déga­gé au milieu des immeubles, quelques mètres de grosses dalles poly­go­nales, bom­bées, lui­santes, usées en leur centre par les roues fer­rées des cha­riots. Les habi­tants passent à côté sans les regar­der, ce qui est au fond la plus belle preuve de réus­site qu’une route puisse espé­rer : être deve­nue si évi­dente qu’on ne la voit plus. L’am­phi­théâtre romain, le plus grand des Bal­kans, est enchâs­sé dans le tis­su urbain moderne ; des mai­sons se sont construites des­sus, dedans, autour, et une cha­pelle byzan­tine s’est glis­sée dans ses gale­ries, avec des mosaïques où des saints aux grands yeux fixes attendent la fin des temps dans l’o­deur de sal­pêtre. Tout Durrës est ain­si : un mil­le­feuille où l’on ne sait jamais très bien sur quel siècle on pose le pied.

C’est ici que tout com­mence. De l’autre côté de l’A­dria­tique, à Brin­di­si, s’a­che­vait la Via Appia, la « reine des routes », qui des­cen­dait de Rome à tra­vers le Latium et l’A­pu­lie. La Via Egna­tia n’est rien d’autre que sa conti­nua­tion par-delà la mer : le même trait de plume, inter­rom­pu par l’eau, repris sur l’autre rive. Les ingé­nieurs romains ne voyaient pas l’A­dria­tique comme une fron­tière mais comme une paren­thèse. On embar­quait à Brin­di­si avec ses mules, ses bal­lots et ses lettres de recom­man­da­tion, on débar­quait à Dyr­ra­chium ou à Apol­lo­nia un peu plus au sud, et la route repre­nait comme si de rien n’é­tait, avec ses bornes mil­liaires numé­ro­tées, ses relais, ses gués amé­na­gés, jus­qu’à Byzance. Rome-Byzance : un seul axe, une seule pen­sée, la mer com­prise dedans.

II. Le pro­con­sul qui don­na son nom à mille kilomètres

La route porte le nom d’un homme dont nous ne savons presque rien, et il y a quelque chose de réjouis­sant dans cette dis­pro­por­tion. Gnaeus Egna­tius, fils de Gaius, pro­con­sul de Macé­doine vers le milieu du IIe siècle avant notre ère. C’est à peu près tout. Pas de sta­tue, pas de bio­gra­phie, pas d’a­nec­dote trans­mise par Plu­tarque. Juste un nom sur des bornes mil­liaires — dont deux, retrou­vées près de Thes­sa­lo­nique, gra­vées en latin d’un côté et en grec de l’autre, comme il convient dans un pays où l’oc­cu­pant avait la sagesse de par­ler la langue des occu­pés. Sur ces pierres, Egna­tius se pré­sente et indique la dis­tance : tant de milles jus­qu’à Dyr­ra­chium. Un homme, un titre, un chiffre. L’ad­mi­nis­tra­tion romaine dans toute sa splen­deur laconique.

La Macé­doine venait de tom­ber. En 168 avant J.-C., à Pyd­na, les légions de Paul Émile avaient dis­lo­qué la pha­lange de Per­sée, der­nier roi de la dynas­tie anti­go­nide, et avec elle trois siècles de monar­chie macé­do­nienne — celle-là même qui avait pro­duit Phi­lippe II et Alexandre. En 148, après une ultime révolte, la Macé­doine devint pro­vince romaine. Et Rome fit ce que Rome fai­sait tou­jours en pareil cas, avec la régu­la­ri­té d’un orga­nisme qui digère : elle construi­sit une route.

Il faut s’ar­rê­ter un ins­tant sur ce réflexe, car il dit tout de la civi­li­sa­tion romaine. D’autres empires, après une conquête, bâtis­saient des temples à leurs dieux ou des palais à leurs rois. Rome bâtis­sait des routes. Non par uti­li­ta­risme étroit — encore que le dépla­ce­ment rapide des légions fût évi­dem­ment l’ar­gu­ment pre­mier — mais parce que la route était, au sens propre, la forme que pre­nait la domi­na­tion romaine dans le pay­sage. Une pro­vince sans route n’é­tait pas vrai­ment une pro­vince : c’é­tait un ter­ri­toire occu­pé. Avec la route venaient les bornes, avec les bornes la mesure, avec la mesure l’im­pôt, la poste, le droit, le recen­se­ment — tout ce maillage abs­trait qui trans­forme un pays vain­cu en pays admi­nis­tré. La Via Egna­tia fut la pre­mière grande route que Rome ait construite hors d’I­ta­lie. C’est un acte de nais­sance : celui de l’empire comme espace conti­nu, comme sur­face que l’on peut par­cou­rir de bout en bout sans jamais quit­ter le pavé.

Tech­ni­que­ment, l’af­faire était consi­dé­rable. La route mesu­rait, selon Stra­bon qui la décrit avec la pré­ci­sion d’un géo­mètre, 535 milles romains jus­qu’à Cyp­se­la sur l’Hèbre — envi­ron 800 kilo­mètres — avant son pro­lon­ge­ment ulté­rieur vers Byzance, qui por­ta l’en­semble à quelque 1120 kilo­mètres. Stra­bon pré­cise qu’elle était bema­ti­sée, c’est-à-dire mesu­rée pas à pas et jalon­née de bornes, ce qui ne va pas de soi : mesu­rer mille kilo­mètres de mon­tagnes au pas d’ar­pen­teur, c’est une conquête en soi, plus silen­cieuse que l’autre mais tout aus­si défi­ni­tive. La lar­geur variait, six mètres envi­ron dans les pas­sages ordi­naires, moins dans les défi­lés ; la chaus­sée super­po­sait, selon la recette clas­sique, des couches de pierres, de gra­viers et de sable damé, cou­ron­nées dans les sec­tions nobles de grandes dalles join­toyées. Tous les milles, une borne. À inter­valles régu­liers, des muta­tiones pour chan­ger de che­vaux et des man­siones pour dor­mir — les ancêtres directs, on y revien­dra, des cara­van­sé­rails otto­mans qui repren­dront les mêmes empla­ce­ments quinze siècles plus tard, car il n’y a qu’un cer­tain nombre d’en­droits où un voya­geur fati­gué peut rai­son­na­ble­ment s’ar­rê­ter entre deux cols, et ces endroits ne changent pas.

III. La géo­gra­phie: cols, lacs et plaines

Une route n’in­vente jamais rien : elle négo­cie. Entre Dyr­ra­chium et Byzance, la géo­gra­phie bal­ka­nique impose son cahier des charges, et il est sévère. D’ouest en est, la Via Egna­tia doit d’a­bord fran­chir la bar­rière des mon­tagnes alba­naises — les monts Can­da­viens des anciens —, puis redes­cendre vers les hauts bas­sins lacustres d’Oh­rid et de Pres­pa, pas­ser l’é­chine du Baba par le col de Dia­va­to, déva­ler sur la plaine de Péla­go­nie, contour­ner le mont Ber­mion, tou­cher enfin la grande plaine allu­viale de Macé­doine cen­trale où l’at­tendent Pel­la et Thes­sa­lo­nique. Après quoi la Thrace, immense, mono­tone, ven­teuse, la porte jus­qu’à la Pro­pon­tide. C’est un iti­né­raire en esca­lier : mer, mon­tagne, lac, plaine, mer.

Le tron­çon alba­nais est le plus spec­ta­cu­laire. Deux branches par­taient de la côte — l’une de Dyr­ra­chium, l’autre d’A­pol­lo­nia, la ville où le jeune Octave, dix-huit ans, étu­diait la rhé­to­rique quand on vint lui annon­cer que César son grand-oncle venait d’être assas­si­né et qu’il héri­tait de son nom, c’est-à-dire du monde. Les deux branches se rejoi­gnaient dans la val­lée du Shkum­bin, près de l’ac­tuelle Elba­san, et la route s’en­ga­geait alors dans les gorges, accro­chée aux ver­sants, fran­chis­sant le fleuve sur des ponts dont cer­tains, refaits à l’é­poque otto­mane, enjambent encore l’eau verte — ain­si le pont de Golik, dos d’âne par­fait posé sur le vide, où passent aujourd’­hui des chèvres et quelques ran­don­neurs. Par endroits, dans la mon­tée vers le col de Qafë Thanë, on marche lit­té­ra­le­ment sur la voie antique : des dalles cal­caires bom­bées, striées d’or­nières, qui filent entre les buis­sons de gené­vriers avec une obs­ti­na­tion d’a­ni­mal têtu.

Puis c’est Ohrid, et le voya­geur romain devait y res­sen­tir ce que res­sent encore le voya­geur d’au­jourd’­hui : le sou­la­ge­ment. Après les gorges, un lac immense, bleu sombre, vieux de plu­sieurs mil­lions d’an­nées — l’un des plus anciens du monde, avec ses truites endé­miques et ses eaux si claires qu’on y voit des­cendre la lumière comme dans un puits. La ville antique s’ap­pe­lait Lych­ni­dos, « la lumi­neuse », et pour une fois la topo­ny­mie ne men­tait pas. La Via Egna­tia lon­geait la rive nord, pas­sait par la ville, puis remon­tait vers le col de Dia­va­to. Ohrid devien­dra plus tard, sous les Byzan­tins et les Bul­gares, une capi­tale spi­ri­tuelle, héris­sée d’é­glises — on dit qu’il y en eut 365, une par jour de l’an­née, ce qui est cer­tai­ne­ment faux et par­fai­te­ment néces­saire comme légende. Sainte-Sophie d’Oh­rid, Saint-Jean de Kaneo sur son pro­mon­toire au-des­sus de l’eau : tout cela pousse sur le bord de la route romaine comme des cham­pi­gnons sur une souche.

Après le col, Hera­clea Lyn­ces­tis, fon­dée par Phi­lippe II, aujourd’­hui dans les fau­bourgs de Bito­la, en Macé­doine du Nord. Le site est de ceux qu’on n’ou­blie pas : un théâtre romain ados­sé à la col­line, et sur­tout les mosaïques paléo­chré­tiennes de la grande basi­lique, un para­dis ter­restre grouillant de cerfs, de canards, d’arbres frui­tiers et de pois­sons, avec cette fraî­cheur un peu naïve des images faites par des gens qui croyaient réel­le­ment à ce qu’ils repré­sen­taient. Puis Edes­sa, ses cas­cades qui tombent en pleine ville, Pel­la — capi­tale des rois de Macé­doine, ville natale d’A­lexandre, dont les mosaïques de galets, la chasse au lion, l’en­lè­ve­ment d’Hé­lène, comptent par­mi les plus anciennes et les plus belles du monde grec —, et enfin Thes­sa­lo­nique, à mi-che­min exact de la route, sa capi­tale de fait, son centre de gravité.

On mesure mal, depuis nos cartes rou­tières, ce que repré­sen­tait un tel iti­né­raire pour un corps humain. Un bon mar­cheur cou­vrait trente à qua­rante kilo­mètres par jour ; la poste impé­riale, avec relais, pou­vait faire beau­coup mieux ; un convoi de mar­chan­dises, beau­coup moins. De Dyr­ra­chium à Byzance, il fal­lait comp­ter un mois de marche ordi­naire, davan­tage l’hi­ver, quand la neige fer­mait Qafë Thanë et que le Var­dar souf­flait sur la plaine de Thes­sa­lo­nique ce vent gla­cé qui des­cend tou­jours des Bal­kans comme une fac­ture impayée. La route n’a­bo­lis­sait pas la dis­tance : elle la ren­dait cal­cu­lable. C’est très dif­fé­rent, et c’est peut-être plus impor­tant. Savoir qu’il y a exac­te­ment 535 milles, savoir où l’on dor­mi­ra dans six jours, savoir que la borne sui­vante existe : la civi­li­sa­tion tient dans ce genre de cer­ti­tudes modestes.

IV. Cicé­ron sur la route, ou l’exil à pied

La Via Egna­tia n’é­tait pas seule­ment une artère mili­taire ; elle fut très tôt une route d’hommes seuls, et le pre­mier d’entre eux dont nous enten­dions dis­tinc­te­ment la voix est Cicé­ron. En 58 avant J.-C., pous­sé hors de Rome par les manœuvres de son enne­mi Clo­dius, l’o­ra­teur prend le che­min de l’exil. Il tra­verse l’A­dria­tique, débarque à Dyr­ra­chium, et s’en va pas­ser ses mois sombres à Thes­sa­lo­nique, héber­gé par le ques­teur Plan­cius. De cette période nous res­tent des lettres — à Atti­cus, à son frère Quin­tus, à sa femme Téren­tia — qui comptent par­mi les plus déso­lées de la lit­té­ra­ture latine. Le plus grand avo­cat de Rome, l’homme qui avait sau­vé la Répu­blique de Cati­li­na à coups de périodes ora­toires, se retrouve sur la Via Egna­tia comme n’im­porte quel pros­crit, à comp­ter les bornes mil­liaires dans le mau­vais sens.

Ses lettres de Thes­sa­lo­nique sont un long san­glot admi­ra­ble­ment écrit — car même au fond du déses­poir, Cicé­ron reste inca­pable de mal écrire, c’est sa malé­dic­tion et notre chance. Il pleure, il s’ac­cuse, il accuse les autres, il demande des nou­velles, il redoute d’en rece­voir. Il envi­sage de pous­ser plus loin vers l’est, hésite, reste. La route est là, sous ses fenêtres pour ain­si dire, et elle fonc­tionne dans les deux sens : elle peut le rame­ner. Tout l’exil de Cicé­ron tient dans cette attente d’un mes­sage qui remon­te­rait la Via Egna­tia depuis Dyr­ra­chium, por­té par un cour­rier ayant lui-même tra­ver­sé depuis Brin­di­si — et quand enfin la nou­velle du rap­pel arrive, en 57, c’est par la même route, dans l’autre sens, qu’il rentre vers l’I­ta­lie et vers son triomphe de larmes.

J’aime cette image inau­gu­rale : la pre­mière grande figure lit­té­raire de la Via Egna­tia n’est pas un conqué­rant mais un homme mal­heu­reux qui marche vers l’est à contre­cœur. Elle annonce la véri­té pro­fonde de toutes les routes : on croit les construire pour les armées, elles servent sur­tout aux des­tins par­ti­cu­liers. Sur le pavé cali­bré de l’ad­mi­nis­tra­tion, ce qui cir­cule d’a­bord, c’est du cha­grin, de l’es­poir, des lettres.

V. La route des guerres civiles : Dyr­ra­chium et Philippes

Il était écrit que la Via Egna­tia, construite pour por­ter les guerres de Rome vers l’ex­té­rieur, fini­rait par por­ter les guerres de Rome contre elle-même. Deux fois, en six ans, la Répu­blique vint mou­rir sur son pavé.

Pre­mière fois : 48 avant J.-C. Pom­pée, chas­sé d’I­ta­lie par la foudre césa­rienne, a éta­bli son camp retran­ché près de Dyr­ra­chium, ados­sé à la mer d’où sa flotte le ravi­taille. César, qui a tra­ver­sé l’A­dria­tique en plein hiver avec une audace qui confine à l’in­so­lence, l’as­siège — situa­tion absurde en appa­rence, l’as­sié­geant étant affa­mé et l’as­sié­gé regor­geant de vivres. Pen­dant des mois, les deux plus grandes armées du monde romain se font face le long de lignes de cir­con­val­la­tion inter­mi­nables, dans les col­lines qui dominent la route et le port. Les sol­dats de César, réduits à man­ger un pain de racines dont Pom­pée, à qui on en montre un mor­ceau, dit qu’il com­bat des bêtes sau­vages, tiennent pour­tant. Puis vient le jour où Pom­pée perce les lignes : Dyr­ra­chium est pour César une défaite nette, une des rares de sa car­rière, et il a ce mot que rap­porte Plu­tarque — la vic­toire aujourd’­hui appar­te­nait aux enne­mis, s’ils avaient eu quel­qu’un pour savoir vaincre. Il décroche vers l’est, par les mon­tagnes, entraî­nant Pom­pée der­rière lui vers la Thes­sa­lie ; quelques semaines plus tard, à Phar­sale, la Répu­blique perd la par­tie. Tout cela s’est joué au bord de la Via Egna­tia, sur ses pre­miers milles, entre la borne zéro et les contre­forts candaviens.

Seconde fois, et la plus lourde : 42 avant J.-C., Phi­lippes. La petite ville macé­do­nienne, fon­dée par Phi­lippe II près des mines d’or du Pan­gée, refon­dée par les Romains, est tra­ver­sée de part en part par la Via Egna­tia — la route passe lit­té­ra­le­ment au milieu du forum, on la voit encore, dal­lée, striée, entre les fon­da­tions des basi­liques. C’est là, dans la plaine maré­ca­geuse qui s’é­tend à l’ouest de la ville, que se ren­contrent les armées des assas­sins de César, Bru­tus et Cas­sius, et celles de ses ven­geurs, Antoine et le jeune Octave. Près de deux cent mille hommes au total, le plus grand affron­te­ment que le monde romain ait jamais orga­ni­sé contre lui-même, et l’en­jeu est simple : la Répu­blique ou les héri­tiers de César, le Sénat ou les dynastes.

Deux batailles à trois semaines d’in­ter­valle, en octobre 42. À la pre­mière, la confu­sion est telle que cha­cun des deux camps gagne d’un côté et perd de l’autre : Bru­tus enfonce Octave, dont le camp est pris, tan­dis qu’An­toine enfonce Cas­sius — et Cas­sius, mal ren­sei­gné, croyant tout per­du alors que la moi­tié de la par­tie est gagnée, se fait don­ner la mort par un affran­chi. Bru­tus, res­té seul, tient encore vingt jours, puis se laisse accu­ler à la seconde bataille, la perd, et se retire dans les col­lines pour se jeter sur son épée en citant, dit-on, des vers grecs sur la Ver­tu qui n’est qu’un mot. Avec lui meurt la Répu­blique romaine, très exac­te­ment au bord de la route qui avait été l’un des pre­miers gestes de son empire. La géo­gra­phie a par­fois le sens de la composition.

Le voya­geur qui s’ar­rête aujourd’­hui à Phi­lippes — le site est clas­sé au patri­moine mon­dial — marche sur ce champ de bataille sans presque le savoir, car ce qu’on visite, ce sont les ruines pos­té­rieures, chré­tiennes sur­tout. Mais il suf­fit de se pla­cer sur le dal­lage de l’E­gna­tia, au centre du forum, et de regar­der vers l’ouest, vers la plaine : c’est de là que tout est venu, les légions, la pous­sière, la fin d’un monde. Puis de se retour­ner vers l’est : c’est par là que tout est repar­ti, Antoine vers l’O­rient et Cléo­pâtre, Octave vers Rome et l’empire. Phi­lippes est un col tem­po­rel ; la route y bas­cule d’une époque dans une autre.

VI. Un homme de Tarse marche vers l’ouest

Un siècle plus tard, la cir­cu­la­tion s’in­verse. La Via Egna­tia avait por­té Rome vers l’O­rient ; elle va main­te­nant por­ter l’O­rient vers Rome, sous la forme la plus impro­bable qui soit : un arti­san juif de Tarse, fai­seur de tentes de son état, sujet romain de plein droit, qui a eu une vision sur le che­min de Damas et qui marche.

Vers l’an 49 ou 50, Paul débarque à Néa­po­lis — l’ac­tuelle Kava­la, le port de Phi­lippes — et pose le pied sur le sol euro­péen. Les Actes des Apôtres racontent la scène avec une sobrié­té de jour­nal de bord : un songe à Troas, un Macé­do­nien qui sup­plie « passe en Macé­doine et viens à notre secours », l’embarquement, Samo­thrace, Néa­po­lis, puis la mon­tée vers Phi­lippes par la Via Egna­tia — une quin­zaine de kilo­mètres de route dal­lée qui grimpe entre les col­lines, et dont un tron­çon sub­siste encore au-des­sus de Kava­la, si bien que l’on peut, en se don­nant un peu de peine, mar­cher très exac­te­ment dans les pas de l’a­pôtre, ce que des groupes de pèle­rins font d’ailleurs chaque année avec des cha­peaux de soleil et des bou­teilles d’eau minérale.

À Phi­lippes, tout ce qui va faire l’his­toire du chris­tia­nisme en Europe se joue en minia­ture. Une pre­mière conver­tie : Lydie, mar­chande de pourpre, une femme d’af­faires — le pre­mier bap­tême euro­péen est celui d’une com­mer­çante, détail que l’on médite. Un exor­cisme qui tourne mal, des pro­prié­taires mécon­tents, une émeute, la pri­son, un trem­ble­ment de terre noc­turne, un geô­lier conver­ti, et ce coup de théâtre juri­dique très pau­li­nien : au moment d’être dis­crè­te­ment relâ­ché, Paul fait savoir qu’il est citoyen romain, qu’on l’a bat­tu de verges sans juge­ment, et que ces mes­sieurs les magis­trats vont devoir venir s’ex­cu­ser en per­sonne. Ils viennent. L’É­van­gile entre en Europe flan­qué du droit romain, et les deux marchent du même pas sur le même pavé.

Puis Paul reprend la route, vers l’ouest cette fois, par l’E­gna­tia tou­jours : Amphi­po­lis, Apol­lo­nia de Myg­do­nie, Thes­sa­lo­nique — les étapes s’é­grènent dans les Actes comme sur un iti­né­raire de la poste impé­riale, une jour­née de marche entre cha­cune, et c’est bien ce qu’elles étaient. À Thes­sa­lo­nique, trois semaines de pré­di­ca­tion à la syna­gogue, une com­mu­nau­té qui naît, une émeute encore, une fuite noc­turne vers Bérée, en dehors de la grande route cette fois, car la grande route est deve­nue dan­ge­reuse pour lui. Mais le lien est noué : quelques années plus tard, de Corinthe, Paul écri­ra aux Thes­sa­lo­ni­ciens la plus ancienne des épîtres conser­vées — c’est-à-dire, très pro­ba­ble­ment, le plus ancien texte du Nou­veau Tes­ta­ment, anté­rieur aux Évan­giles. Le pre­mier docu­ment du chris­tia­nisme est une lettre adres­sée à une ville de la Via Egna­tia, et por­tée par elle.

Il y a là une leçon que Paul, stra­tège autant que mys­tique, avait par­fai­te­ment com­prise : les idées voyagent par les infra­struc­tures. Il ne prê­chait pas au hasard des cam­pagnes ; il sui­vait les grands axes, s’ins­tal­lait aux car­re­fours, visait les capi­tales de pro­vince. La Via Egna­tia lui offrait exac­te­ment ce dont une reli­gion nais­sante a besoin : un cha­pe­let de villes cos­mo­po­lites, des syna­gogues comme têtes de pont, des cour­riers régu­liers pour entre­te­nir les com­mu­nau­tés à dis­tance. Le réseau rou­tier romain fut au chris­tia­nisme ce que l’im­pri­me­rie sera à la Réforme : non pas la cause, mais l’ac­cé­lé­ra­teur, le milieu conduc­teur. Quand, trois siècles plus tard, Constan­tin fera du chris­tia­nisme la reli­gion de l’empire et de Byzance sa capi­tale, les deux déci­sions se rejoin­dront sur la même carte : la nou­velle Rome sera au bout de la route par laquelle la nou­velle foi était venue.

VII. Thes­sa­lo­nique, la ville-milieu

Toute route a un centre de gra­vi­té, qui n’est pas for­cé­ment son milieu géo­mé­trique. Celui de la Via Egna­tia s’ap­pelle Thes­sa­lo­nique, et il se trouve que les deux coïn­cident à peu près : la ville est plan­tée là où la route touche la mer pour la pre­mière fois depuis l’A­dria­tique, au fond du golfe Ther­maïque, à mi-par­cours du grand tra­jet. Fon­dée en 315 avant J.-C. par Cas­sandre, l’un des suc­ces­seurs d’A­lexandre, et nom­mée d’a­près sa femme Thes­sa­lo­ni­ké — demi-sœur du conqué­rant, dont le nom com­mé­more une vic­toire (niké) en Thes­sa­lie —, elle avait tout pour deve­nir ce qu’elle devint : un port au bout d’une plaine, une plaine au bout des Bal­kans, et la grande route qui passe au milieu.

Car elle passe au milieu, lit­té­ra­le­ment. L’ac­tuelle rue Egna­tia, artère prin­ci­pale de la Thes­sa­lo­nique moderne, embou­teillée, bor­dée de maga­sins de télé­pho­nie et de bou­gat­sas, suit très exac­te­ment le tra­cé du decu­ma­nus antique, lui-même seg­ment urbain de la Via Egna­tia. Depuis vingt-trois siècles, on cir­cule au même endroit. Les tra­vaux du métro, ache­vés il y a peu après des décen­nies homé­riques, ont trans­for­mé la ville en tran­chée archéo­lo­gique géante : sous la rue Egna­tia sont appa­rus la voie byzan­tine dal­lée de marbre, des places, des bou­tiques, des aque­ducs, des dizaines de mil­liers d’ob­jets — si bien que cer­taines sta­tions exposent désor­mais les ves­tiges der­rière des parois de verre, et que l’u­sa­ger du métro attend sa rame en regar­dant la route dont sa rame est l’arrière-petite-fille.

Sur cette colonne ver­té­brale, les siècles ont enfi­lé leurs monu­ments comme des perles dépa­reillées. L’arc de Galère, d’a­bord, qui enjam­bait la route de ses reliefs de pro­pa­gande : l’empereur y écrase les Perses en registres super­po­sés, dans un tour­billon de che­vaux et de cap­tifs, et les pié­tons d’au­jourd’­hui passent des­sous pour aller prendre un café. À côté, la Rotonde, énorme cylindre de brique que Galère s’é­tait fait bâtir comme mau­so­lée, deve­nu église, puis mos­quée — son mina­ret tient tou­jours debout, seul sur­vi­vant de la ville otto­mane —, puis église à nou­veau, puis salle d’ex­po­si­tion : quatre reli­gions ou usages suc­ces­sifs dans le même tam­bour de briques, sous la même mosaïque d’or où des archi­tec­tures célestes flottent au-des­sus des visi­teurs. Plus bas, Sainte-Sophie de Thes­sa­lo­nique, la basi­lique Saint-Démé­trios recons­truite après le grand incen­die de 1917 sur la crypte du saint patron, les rem­parts, la tour Blanche. La ville entière est un com­men­taire de la route.

Il fau­dra reve­nir sur ce que Thes­sa­lo­nique devint plus tard — la Salo­nique otto­mane et séfa­rade, la « mère en Israël », mais chaque chose en son temps ; rete­nons pour l’ins­tant que la Via Egna­tia a fait de cette ville le lieu des Bal­kans où le plus de mondes se sont super­po­sés. Une route n’est jamais une ligne : c’est une série d’é­pais­sis­se­ments. Thes­sa­lo­nique est le plus dense de tous.

VIII. La route de la Nou­velle Rome

Le 11 mai 330, Constan­tin inau­gure sa nou­velle capi­tale sur le site de l’an­tique Byzance, et la Via Egna­tia change de sens sans chan­ger de tra­cé. Elle était une route qui par­tait de Rome ; la voi­ci route qui mène à Rome — la nou­velle, la seule qui compte désor­mais. Le point zéro se déplace : à Constan­ti­nople, près de Sainte-Sophie, on érige le Milion, borne dorée monu­men­tale d’où sont désor­mais comp­tées toutes les dis­tances de l’empire. Un frag­ment en sub­siste, un pilier de pierre grise coin­cé entre une rue pas­sante et les citernes, que les tou­ristes pho­to­gra­phient sans tou­jours savoir qu’ils tiennent dans leur objec­tif le kilo­mètre zéro d’un monde. La Via Egna­tia devient la pre­mière des routes impé­riales : celle par laquelle on arrive.

Pen­dant les siècles byzan­tins, elle est tout à la fois. Route mili­taire : c’est par elle que les empe­reurs partent en cam­pagne vers l’Oc­ci­dent et, de plus en plus sou­vent, qu’ils accourent défendre les Bal­kans contre les nou­veaux venus — Goths, Avars, Slaves, Bul­gares, la liste des peuples qui débouchent sur la route est la table des matières du haut Moyen Âge. Route de céré­mo­nie : les entrées triom­phales à Constan­ti­nople se font par la porte Dorée, au débou­ché de l’E­gna­tia, sous des mosaïques et des aigles, selon un pro­to­cole que le Livre des céré­mo­nies règle au pas près. Route de pèle­ri­nage et de reliques : les corps saints remontent vers la capi­tale, les pèle­rins des­cendent vers Rome ou s’embarquent pour la Terre sainte. Route de la soie à son extré­mi­té : ce qui arrive de Chine et de Perse par l’A­sie cen­trale et Constan­ti­nople peut, par l’E­gna­tia, gagner l’A­dria­tique et l’I­ta­lie — la route romaine s’emboîte dans le grand sys­tème cara­va­nier eur­asia­tique, dont elle devient le der­nier seg­ment occidental.

Mais une route vit de la sécu­ri­té, et la sécu­ri­té byzan­tine fut inter­mit­tente. Quand les Slaves puis les Bul­gares s’ins­tallent dans l’in­té­rieur des Bal­kans, aux VIIe et VIIIe siècles, le tron­çon cen­tral de l’E­gna­tia — entre Ohrid et Thes­sa­lo­nique — devient périlleux, par­fois impra­ti­cable ; l’empire, en orga­nisme intel­li­gent, reporte alors sa cir­cu­la­tion sur la mer, et la route s’as­sou­pit par seg­ments, comme un ser­pent qui dort par tron­çons. Elle se réveille au gré des recon­quêtes. Basile II, l’empereur qui mit vingt ans à bri­ser le royaume bul­gare de Samuel — lequel Samuel avait pré­ci­sé­ment sa capi­tale à Ohrid, sur la route —, rouvre l’axe entier au début du XIe siècle ; c’est le moment où l’E­gna­tia byzan­tine brille de son der­nier grand éclat, quand un fonc­tion­naire pou­vait de nou­veau aller de Constan­ti­nople à Dyr­ra­chium en son­geant à ses dos­siers plu­tôt qu’aux embuscades.

Anne Com­nène, la prin­cesse his­to­rienne, nous a lais­sé dans l’A­lexiade la chro­nique du dan­ger sui­vant, venu cette fois de l’ouest : les Nor­mands. En 1081, Robert Guis­card et son fils Bohé­mond débarquent d’I­ta­lie et mettent le siège devant Dyr­ra­chium, exac­te­ment comme César mille ans plus tôt, car les points d’ap­pui stra­té­giques ont la vie encore plus dure que les empires. La bataille qui suit est un désastre pour Alexis Com­nène — la garde varan­gienne, ces Anglo-Saxons exi­lés après Has­tings qui haïs­saient les Nor­mands d’une haine per­son­nelle, s’y fait tailler en pièces —, et Dyr­ra­chium tombe. L’ob­jec­tif nor­mand ne fait mys­tère pour per­sonne : la Via Egna­tia elle-même, le grand che­min dal­lé qui mène tout droit à Constan­ti­nople. Bohé­mond s’y engage, pousse jus­qu’en Macé­doine et en Thes­sa­lie, avant que l’or et la diplo­ma­tie byzan­tines, plus effi­caces que les armées, ne dis­solvent son entre­prise. Mais l’a­ver­tis­se­ment était don­né : la route qui fait entrer les empe­reurs peut faire entrer n’im­porte qui.

En 1185, les Nor­mands de Sicile reviennent, prennent Dyr­ra­chium, remontent l’E­gna­tia et mettent à sac Thes­sa­lo­nique avec une sau­va­ge­rie qui glace encore dans le récit qu’en a lais­sé l’ar­che­vêque Eustathe, témoin ocu­laire. En 1204, la qua­trième croi­sade détourne le coup au cœur : Constan­ti­nople est prise par mer, mais c’est le long de l’E­gna­tia que se découpe l’empire dépe­cé — un royaume latin de Thes­sa­lo­nique pour Boni­face de Mont­fer­rat, un des­po­tat grec d’É­pire à l’autre bout, et la route entre les deux comme un os dis­pu­té par les chiens. Michel VIII Paléo­logue, qui reprend Constan­ti­nople en 1261, remonte lui aus­si la carte par la même artère. Jus­qu’au bout, l’his­toire byzan­tine aura été une his­toire de la route : qui tient l’E­gna­tia tient les Bal­kans, et qui tient les Bal­kans finit tôt ou tard aux portes de la Ville.

Inter­mède : la route sur le papier

Avant de pas­ser aux Otto­mans, un détour par les archives, car la Via Egna­tia n’existe pas seule­ment dans le sol : elle existe dans les docu­ments, et ceux-ci ont leur poé­sie propre. Le plus éton­nant est la Table de Peu­tin­ger, cette copie médié­vale d’une carte rou­tière romaine, longue de près de sept mètres et haute de trente cen­ti­mètres à peine — le monde entier écra­sé en ban­deau, comme vu par un myope allon­gé. Sur ce ruban, la géo­mé­trie est sacri­fiée sans remords à la seule chose qui compte pour un voya­geur : la suc­ces­sion des étapes et les dis­tances entre elles. L’E­gna­tia y court d’ouest en est avec ses sta­tions en petites vignettes — deux tours pour une ville, un bâti­ment car­ré pour un relais — et ses chiffres de milles ali­gnés comme une addi­tion d’é­pi­cier. Ce n’est pas une carte, c’est un horaire ; pas un ter­ri­toire, un dérou­lé. Nos appli­ca­tions de navi­ga­tion, qui réduisent pareille­ment le monde à une bande d’é­tapes et de durées, n’ont rigou­reu­se­ment rien inven­té : elles ont retrou­vé la Table de Peu­tin­ger, en cou­leur et avec la voix.

L’autre docu­ment est plus tou­chant encore : l’I­ti­né­raire de Bor­deaux, rédi­gé en 333 par un pèle­rin ano­nyme par­ti de Gironde pour Jéru­sa­lem, et qui note, étape après étape, relais après relais, l’in­té­gra­li­té de son tra­jet à tra­vers l’empire — dont la tra­ver­sée com­plète de la Via Egna­tia au retour. Le texte est d’une séche­resse totale : muta­tio untel, tant de milles, man­sio untel, tant de milles, civi­tas Thes­sa­lo­nique. Pas un pay­sage, pas une impres­sion, pas une plainte. Et pour­tant, à lire cette lita­nie comp­table, on entend mar­cher quel­qu’un. On sait où il a chan­gé de mon­ture, où il a dor­mi, où il a dû regar­der le lac d’Oh­rid sans juger utile de le men­tion­ner — et ce silence-là, chez le pre­mier écri­vain-voya­geur chré­tien de l’his­toire, vaut toutes les des­crip­tions : la route était encore un moyen, pas un sujet. Il fau­dra des siècles pour qu’on se mette à la regar­der. Nous autres, qui écri­vons des articles de huit mille mots sur elle, sommes le pro­duit tar­dif de ce retour­ne­ment : le pèle­rin de Bor­deaux comp­tait ses milles, nous comp­tons ses mots.

IX. Sol kol : la route devient ottomane

Les Otto­mans n’ont pas conquis les Bal­kans contre la Via Egna­tia : ils l’ont conquise avec elle, puis pour elle. Dès leur pas­sage en Europe au milieu du XIVe siècle, leurs armées empruntent le vieux tra­cé en sens inverse de Paul et dans le même sens que les empe­reurs ren­trant de cam­pagne — d’est en ouest, de la Thrace vers la Macé­doine et l’Al­ba­nie. Thes­sa­lo­nique tombe défi­ni­ti­ve­ment en 1430, vingt-trois ans avant Constan­ti­nople, ce qui dit assez que la route fut prise avant la capi­tale, comme on coupe les racines avant d’a­battre l’arbre.

Dans le sys­tème otto­man, l’E­gna­tia reçoit un nou­veau nom et une nou­velle jeu­nesse. Elle devient le sol kol, le « bras gauche » — l’une des trois grandes routes mili­taires rayon­nant de Constan­ti­nople vers l’Eu­rope, la gauche étant celle qui longe la mer Égée vers le sud-ouest, quand le bras droit monte vers la mer Noire et le bras du milieu file sur Bel­grade. La ter­mi­no­lo­gie est celle d’une armée en marche vue depuis la capi­tale, et elle est exacte : c’est par le sol kol que tran­sitent les cam­pagnes vers l’Al­ba­nie et la Grèce, les cour­riers de la Porte, les gou­ver­neurs rejoi­gnant leurs provinces.

Mais la grande affaire otto­mane, sur cette route, n’est pas mili­taire : elle est cara­va­nière, et c’est ici que le voya­geur fami­lier des routes d’A­sie cen­trale se sent sou­dain en ter­rain connu. Car l’empire couvre l’i­ti­né­raire d’un équi­pe­ment que Rome n’au­rait pas désa­voué, en plus moel­leux : ponts à dos d’âne, fon­taines, mos­quées d’é­tape, ima­rets — ces cui­sines pieuses où le voya­geur pauvre man­geait gra­tui­te­ment —, ham­mams pour se décras­ser de la route, et sur­tout hans et cara­van­sé­rails, ces for­te­resses de l’hos­pi­ta­li­té dont la for­mule, mise au point sur les routes seld­jou­kides d’A­na­to­lie et plus loin encore sur celles du Kho­ras­san, vient s’ins­tal­ler en Europe le long du vieux pavé romain. Le prin­cipe est inva­riable et par­fait : une cour car­rée, un por­tail unique assez haut pour un cha­meau char­gé, des arcades, une salle com­mune chauf­fée, de la paille en bas pour les bêtes et des plates-formes en haut pour les hommes. La man­sio romaine et le cara­van­sé­rail otto­man sont le même organe, réin­ven­té par deux empires dif­fé­rents aux mêmes empla­ce­ments, sépa­rés par mille ans et reliés par la même évi­dence : tous les trente kilo­mètres, il faut un toit.

Ces fon­da­tions n’é­taient pas des gestes iso­lés mais des sys­tèmes éco­no­miques com­plets, les vakıf : un grand per­son­nage — vizir, valide sul­tan, gou­ver­neur — finan­çait pont, cara­van­sé­rail, mos­quée et mar­ché, et affec­tait à leur entre­tien per­pé­tuel les reve­nus de bou­tiques ou de vil­lages entiers. Le voya­geur dor­mait gra­tui­te­ment trois nuits ; le com­merce payait la pié­té ; la pié­té entre­te­nait la route. Sokol­lu Meh­med Pacha, le grand vizir bos­niaque de Soli­man et de ses suc­ces­seurs, a semé le sol kol de ses fon­da­tions comme d’autres sèment des oli­viers. À Lüle­bur­gaz, en Thrace turque, son ensemble tient tou­jours debout autour de la route ; à Hav­sa, près d’E­dirne, un autre ; et les ponts otto­mans de Macé­doine et d’Al­ba­nie — celui de Golik déjà croi­sé, tant d’autres ano­nymes — cousent encore les deux rives des tor­rents que la voie romaine fran­chis­sait à gué.

Evliya Çele­bi, l’in­fa­ti­gable voya­geur otto­man du XVIIe siècle, a par­cou­ru ces che­mins et tout noté avec sa pré­ci­sion joyeuse et son goût des chiffres invé­ri­fiables : le nombre de bou­tiques de Ser­rès, les bains de Salo­nique, les vignes de Kava­la. Kava­la, jus­te­ment — l’an­tique Néa­po­lis, le port de Paul — offre le plus théâ­tral des monu­ments de cette époque : l’a­que­duc dit des Kamares, recons­truit sous Soli­man le Magni­fique, qui enjambe la ville basse de ses arches super­po­sées pour por­ter l’eau à la pres­qu’île. Sous ses voûtes passe la rue qui fut la route ; au-des­sus, sur la col­line, la mai­son natale de Meh­met Ali, le pacha­lik local deve­nu vice-roi d’É­gypte et fon­da­teur de la dynas­tie qui régna au Caire jus­qu’en 1952. D’une petite ville d’é­tape de la Via Egna­tia est sor­tie l’É­gypte moderne : les routes ont de ces géné­ro­si­tés latérales.

Il faut dire un mot, enfin, des men­zil, les relais de poste otto­mans, car ils bouclent une boucle ouverte deux mille ans plus tôt. Le sys­tème du cour­rier à relais, avec che­vaux frais et cava­liers asser­men­tés, que Rome appe­lait cur­sus publi­cus, que les Mon­gols appe­laient yam, les Otto­mans l’ap­pellent men­zil­hane et l’ins­tallent aux mêmes car­re­fours. Un ordre de la Porte pou­vait atteindre Salo­nique en quelques jours, l’Al­ba­nie en une semaine. Les empires changent de langue, de dieu et de couvre-chef ; la logis­tique, elle, ne change pas d’adresse.

X. Salo­nique, la Sépharade

Et puis il y a ce que la route a fait de plus inat­ten­du : accueillir un peuple entier venu du bout oppo­sé de la Médi­ter­ra­née. En 1492, les Rois Catho­liques expulsent les Juifs d’Es­pagne ; le sul­tan Baye­zid II leur ouvre l’empire, en s’é­ton­nant, selon le mot que la tra­di­tion lui prête, qu’on puisse dire sage un roi qui appau­vrit son royaume pour enri­chir le sien. Des dizaines de mil­liers de Séfa­rades s’embarquent, et une part consi­dé­rable d’entre eux vient s’é­ta­blir à Salo­nique — au point qu’au XVIe siècle, la ville de la Via Egna­tia devient ce cas unique en Europe : une grande cité dont la majo­ri­té de la popu­la­tion est juive, et dont la langue des quais, des mar­chés et des contrats est le judéo-espagnol.

Pen­dant quatre siècles, Salo­nique la séfa­rade vit au rythme du shab­bat : le port s’ar­rête le same­di, ce qui stu­pé­fie les voya­geurs euro­péens et donne à la ville son sur­nom de « Jéru­sa­lem des Bal­kans » — les Séfa­rades eux-mêmes disaient la madre de Israel, la mère d’Is­raël. Les congré­ga­tions portent les noms des villes per­dues, Cas­tille, Ara­gon, Lis­bonne, Majorque, Calabre, si bien que le plan des syna­gogues est une carte de l’ex­pul­sion. On y imprime des livres en hébreu et en ladi­no, on y file la laine des uni­formes janis­saires, on y chante des romances que les grand-mères avaient empor­tées de Tolède dans leurs oreilles, faute de place dans les bagages. Les por­te­faix du port, les fameux hamales, sont juifs ; les pêcheurs aus­si ; c’est sans doute le seul grand port de l’his­toire moderne où le pro­lé­ta­riat des docks par­lait la langue de Cer­van­tès avec l’ac­cent du XVe siècle.

Ce monde-là vivait de la route autant que de la mer. Salo­nique était le débou­ché mari­time du sol kol et de tout l’ar­rière-pays bal­ka­nique : les laines de Macé­doine, les tabacs de la plaine de Dra­ma et de Kava­la — ces tabacs qui firent au XIXe siècle des for­tunes consi­dé­rables —, les grains, les cuirs, tout des­cen­dait vers ses quais par les vieux iti­né­raires, et remon­tait en sens inverse en draps, en quin­caille­rie, en idées. Quand le che­min de fer arrive, dans les années 1870–1890, il ne fait que dou­bler l’E­gna­tia d’un ruban de rails : la ligne vers Skopje et Bel­grade, puis la Jonc­tion Salo­nique-Constan­ti­nople, reprennent les cou­loirs que la géo­gra­phie avait dic­tés aux ingé­nieurs d’E­gna­tius. Dans les wagons comme sur les dalles, ce sont long­temps les mêmes mar­chan­dises et les mêmes noms de famille.

On sait com­ment cela finit, et il faut le dire, parce que la route l’a vu. L’in­cen­die de 1917 dévore les quar­tiers juifs du centre ; l’hel­lé­ni­sa­tion de l’entre-deux-guerres change les noms des rues ; puis viennent l’oc­cu­pa­tion alle­mande et, au prin­temps 1943, les dépor­ta­tions : en quelques mois, la qua­si-tota­li­té des Juifs de Salo­nique — plus de qua­rante-cinq mille per­sonnes — est envoyée à Ausch­witz, d’où presque per­sonne ne revient. Les convois par­taient de la gare, c’est-à-dire du pro­lon­ge­ment fer­ro­viaire de la Via Egna­tia ; le vieux cou­loir de cir­cu­la­tion qui avait por­té Paul, les reliques, les cara­vanes et les romances en ladi­no a aus­si por­té cela. Une route n’a pas de morale ; elle a des usages, et ils incluent les pires. Le grand cime­tière juif, l’un des plus vastes du monde, fut détruit ; l’u­ni­ver­si­té occupe aujourd’­hui son empla­ce­ment, et l’on a long­temps mar­ché sur ses pierres rem­ployées dans la ville. Salo­nique est rede­ve­nue Thes­sa­lo­nique ; du monde séfa­rade res­tent un musée, quelques syna­gogues, des mémo­riaux, et dans cer­taines familles dis­per­sées de Paris, de Tel-Aviv ou d’Is­tan­bul, une langue douce et péri­mée où l’Es­pagne s’ap­pelle encore Sefa­rad et où Salo­nique reste la madre.

XI. Le der­nier tron­çon : la Thrace, Edirne, les murailles

Repre­nons la marche, car nous avons lais­sé notre voya­geur quelque part après Kava­la et il reste un bon tiers de route. Pas­sé le Nes­tos, la Thrace com­mence, et avec elle un autre régime de pay­sage : fini l’es­ca­lier de cols et de lacs, place aux hori­zon­tales. Des plaines à tabac et à tour­ne­sols, des col­lines basses, des fleuves pares­seux et débor­dants, un vent constant, et cette lumière par­ti­cu­lière des pays de pas­sage, un peu déla­vée, comme fati­guée d’a­voir vu cir­cu­ler tant de monde. La Thrace antique était répu­tée sau­vage — c’est le pays d’Or­phée et de Spar­ta­cus, deux façons oppo­sées de ne pas se sou­mettre —, et la route y avan­çait de ville-étape en ville-étape comme on saute de pierre en pierre dans un gué.

Les noms s’é­grènent : Abdère, patrie de Démo­crite, dont les Grecs firent injus­te­ment la ville des sots, alors qu’elle avait inven­té l’a­tome ; Maro­née et ses vins que chan­tait déjà Homère — c’est le vin de Maron qui endort le Cyclope ; Traia­nou­po­lis, fon­dée par Tra­jan à l’en­droit où la route fran­chit les eaux ther­males, et où sub­siste un grand han otto­man posé près des sources, la man­sio et le cara­van­sé­rail à touche-touche pour une fois, comme deux coquillages du même ani­mal ; puis Cyp­se­la sur l’Hèbre, où Stra­bon arrê­tait sa mesure. L’Hèbre — la Marit­sa des Bul­gares, le Meriç des Turcs — est aujourd’­hui fron­tière entre la Grèce et la Tur­quie, héris­sée de clô­tures et de patrouilles, et le vieux pas­sage y est deve­nu l’un des points durs des migra­tions contem­po­raines : les mar­cheurs d’au­jourd’­hui y vont d’est en ouest, de nuit, sans bornes mil­liaires, et la route qui fut celle des apôtres et des cara­vanes est aus­si celle des pas­seurs. Elle n’a jamais ces­sé de ser­vir ; elle a seule­ment ces­sé d’être avouable.

En amont du fleuve, un détour s’im­pose, que les voya­geurs otto­mans fai­saient sys­té­ma­ti­que­ment puisque la route impé­riale y pas­sait : Edirne, l’an­cienne Andri­nople, capi­tale des sul­tans avant la prise de Constan­ti­nople. Hadrien lui avait don­né son nom, les Otto­mans lui ont don­né la Seli­miye, le chef-d’œuvre de Sinan octo­gé­naire — ce dôme que l’ar­chi­tecte consi­dé­rait comme sa réponse enfin trou­vée à Sainte-Sophie, posé sur huit piliers avec une net­te­té de théo­rème, et ces quatre mina­rets si fins qu’ils semblent tra­cés à la plume. Autour, l’é­qui­pe­ment com­plet de la ville-étape à son som­met : bedes­ten, cara­van­sé­rail de Rüs­tem Pacha où l’on dort encore aujourd’­hui — l’hô­tel occupe les cel­lules des mar­chands, et le voya­geur contem­po­rain, en réglant sa note, s’ins­crit sans le savoir dans une comp­ta­bi­li­té vieille de quatre siècles et demi —, ponts inter­mi­nables sur la Tund­ja et la Marit­sa, dont les arches comptent par­mi les plus longues suites de pierre d’Europe.

Puis c’est la der­nière ligne droite, plein est, par Hav­sa, Babaes­ki, Lüle­bur­gaz, Çor­lu, Sili­vri — un cha­pe­let de bourgs-étapes thraces où les mos­quées de Sinan et les cara­van­sé­rails de Sokol­lu jalonnent la natio­nale actuelle avec une régu­la­ri­té de bornes — et la Pro­pon­tide appa­raît, la mer de Mar­ma­ra, lai­teuse sous la brume, avec ses car­gos à l’ancre par dizaines qui attendent leur tour pour le Bos­phore comme jadis les cara­vanes devant les portes. La route antique tou­chait la mer à Périnthe-Héra­clée, puis à Sélym­bria, et lon­geait le rivage jus­qu’aux murailles.

Les murailles. Elles sont tou­jours là, sur six kilo­mètres et demi, du palais des Bla­chernes à la Mar­ma­ra : la triple ligne de Théo­dose II, fos­sé, mur externe, mur interne, qua­rante-quatre siècles à elles toutes si l’on addi­tionne l’âge de leurs pierres, éven­trées par endroits, res­tau­rées par d’autres avec un enthou­siasme dis­cu­table, plan­tées de pota­gers dans leurs douves — des tomates poussent dans le fos­sé qui arrê­ta Atti­la. La Via Egna­tia s’a­che­vait ici, à la porte Dorée, l’en­trée triom­phale aux trois arches enca­drée de tours de marbre blanc, murée depuis des siècles et enclose dans la for­te­resse de Yedi­kule. Le voya­geur qui veut aujourd’­hui finir le tra­jet dans les règles doit se conten­ter de la contem­pler à tra­vers une grille, ce qui est peut-être la conclu­sion la plus juste : la route mène à une porte fer­mée, der­rière laquelle il y a une ville qui a chan­gé trois fois de nom et conti­nue tran­quille­ment d’exis­ter. Pas­sé les murailles, le tra­cé se pro­lon­geait jus­qu’au Milion par la grand-rue à por­tiques que Byzance appe­lait la Mésè et que les Otto­mans appe­lèrent Divan Yolu — la rue du tram­way rouge d’au­jourd’­hui, entre Sainte-Sophie et le Grand Bazar. Le der­nier kilo­mètre de la Via Egna­tia est pro­ba­ble­ment, au mètre car­ré, l’un des plus fou­lés de la pla­nète, et pas un pro­me­neur sur mille ne sait qu’il ter­mine une route com­men­cée sur l’Adriatique.

XII. Effa­ce­ments, dou­blures, résurrections

Que devient une route quand plus per­sonne n’en a besoin ? Elle ne meurt pas : elle se dis­sout. Aux siècles otto­mans tar­difs, l’axe com­plet perd de son impor­tance au pro­fit de la route de Bel­grade et de la navi­ga­tion ; au XIXe, le rail la double ; au XXe, les fron­tières la coupent. Car c’est là le grand para­doxe moderne : la Via Egna­tia, conçue comme trait d’u­nion, s’est retrou­vée hachée par quatre États — Alba­nie, Macé­doine du Nord, Grèce, Tur­quie — dont cer­tains, pen­dant des décen­nies, ne se par­laient pas du tout. L’Al­ba­nie d’En­ver Hox­ha, héris­sée de sept cent mille bun­kers, avait trans­for­mé son tron­çon en impasse abso­lue : la route qui com­men­çait à Durrës ne menait nulle part, par déci­sion poli­tique. Il y a quelque chose de ver­ti­gi­neux à pen­ser qu’entre 1945 et 1990, aucun voya­geur n’a pu par­cou­rir léga­le­ment d’un trait un iti­né­raire qui fut banal pen­dant deux mil­lé­naires. Nous nous croyons l’é­poque de la cir­cu­la­tion ; sur ce méri­dien-là, l’An­ti­qui­té nous bat­tait à plate couture.

Puis les choses se sont rou­vertes, et la route a resur­gi sous deux formes qui se tournent le dos. La pre­mière est un ruban d’as­phalte : l’E­gna­tia Odos, l’au­to­route grecque A2, 670 kilo­mètres d’I­gou­me­nit­sa sur la mer Ionienne jus­qu’à la fron­tière turque, ache­vée pour l’es­sen­tiel en 2009 — l’un des plus grands chan­tiers d’Eu­rope de son temps, avec ses dizaines de kilo­mètres de tun­nels per­cés sous le Pinde et ses via­ducs qui enjambent des val­lées entières, dont celui de Met­so­vo, par­mi les plus hauts du conti­nent. Le nom est un hom­mage assu­mé, et le tra­cé, dans sa moi­tié orien­tale, colle d’as­sez près à l’an­cien : mêmes plaines, mêmes seuils, mêmes villes des­ser­vies — Thes­sa­lo­nique, Kava­la, Komo­ti­ni, Alexan­drou­po­li. Les ingé­nieurs grecs ont fait ce que les ingé­nieurs font depuis Egna­tius : ils ont écou­té la géo­gra­phie, et la géo­gra­phie a redit la même chose. On roule aujourd’­hui de Thes­sa­lo­nique à la fron­tière turque en trois heures, avec cli­ma­ti­sa­tion et sta­tions-ser­vice ; la man­sio s’est réin­car­née en aire d’au­to­route, le cara­van­sé­rail en par­king pour poids lourds, et les chauf­feurs bul­gares qui dorment dans leurs cabines à Komo­ti­ni conti­nuent, sans le savoir, une très vieille sieste collective.

La seconde forme est exac­te­ment inverse : la len­teur retrou­vée. Depuis les années 2010, des asso­cia­tions — dont une fon­da­tion néer­lan­daise qui a fait œuvre de pion­nière — ont bali­sé et docu­men­té un iti­né­raire de grande ran­don­née repre­nant le tra­cé his­to­rique de Durrës à Istan­bul : plus de mille kilo­mètres à pied, en une cin­quan­taine d’é­tapes, avec topo-guides, traces GPS et chambres chez l’ha­bi­tant. Des mar­cheurs le par­courent chaque année, seuls ou par petits groupes, fran­chis­sant Qafë Thanë dans un sens, la Marit­sa dans l’autre, dor­mant à Ohrid, à Bito­la, à Ver­gi­na, à Kava­la, recou­sant à la vitesse de quatre kilo­mètres à l’heure ce que les fron­tières avaient déchi­ré. Il y a une jus­tice tran­quille à voir la plus ancienne fonc­tion de la route — por­ter des corps qui marchent — lui reve­nir en der­nier, après que toutes les autres l’ont quit­tée pour l’au­to­route, le rail ou l’a­vion. La ran­don­née n’est pas une nos­tal­gie : c’est la route ren­due à son échelle d’o­ri­gine, celle du pas, la seule à laquelle on voit réel­le­ment quelque chose.

XIII. Ce qui reste quand on arrive

Au terme de ces mille kilo­mètres et de ces vingt-deux siècles, on peut essayer un bilan, en se méfiant des bilans. La Via Egna­tia aura été suc­ces­si­ve­ment, et par­fois simul­ta­né­ment : un outil de conquête, un cor­don admi­nis­tra­tif, un théâtre de guerres civiles, le pre­mier che­min du chris­tia­nisme en Europe, l’ar­tère de deux empires chré­tiens et d’un empire musul­man, un cha­pe­let de cara­van­sé­rails, la colonne ver­té­brale d’une dia­spo­ra séfa­rade, une ligne de front, une ligne de fuite, une auto­route et un sen­tier de ran­don­née. Aucun de ces usages n’a annu­lé les autres ; ils se sont dépo­sés en couches, comme les dal­lages suc­ces­sifs que les archéo­logues du métro de Thes­sa­lo­nique ont trou­vés empi­lés sous la rue Egna­tia — romain sous byzan­tin sous otto­man sous grec, cha­cun réuti­li­sant le pré­cé­dent comme fondation.

C’est sans doute la leçon la plus solide que cette route puisse don­ner, et elle vaut au-delà d’elle : les infra­struc­tures sont plus durables que les empires qui les créent, et plus fidèles. Rome a dis­pa­ru, Byzance a dis­pa­ru, la Sublime Porte a dis­pa­ru ; le cou­loir Durrës-Ohrid-Thes­sa­lo­nique-Istan­bul, lui, fonc­tionne tou­jours, emprun­té ce matin même par des camions, des cars, des trains, des mar­cheurs et des fibres optiques — car les câbles aus­si suivent les vieilles routes, la lumière de nos mes­sages pas­sant par les mêmes cols que les cour­riers d’E­gna­tius. Les hommes croient tra­cer des routes pour ser­vir leurs pro­jets ; ce sont les routes qui, à la longue, se servent des pro­jets suc­ces­sifs des hommes pour conti­nuer à exister.

Et il reste le geste lui-même, qu’au­cune auto­route ne rem­place : poser le pied, un matin, sur quelques mètres de dalles bom­bées, quelque part au-des­sus du Shkum­bin ou de Kava­la, sen­tir sous la semelle l’or­nière creu­sée par des roues dont les cha­riots, les che­vaux, les char­re­tiers et les empires sont pous­sière depuis deux mille ans, et se dire qu’on est, très exac­te­ment, sur le che­min. Non pas un che­min : le che­min, celui qui reliait la mer d’Ho­mère à la mer de Constan­tin, et sur lequel ont mar­ché, dans la même pous­sière et sous le même soleil exa­gé­ré des Bal­kans, un ora­teur en exil, un fai­seur de tentes visi­té par un songe, des prin­cesses por­phy­ro­gé­nètes, des mule­tiers vlaques, des mar­chands en ladi­no, des cava­liers de la Porte et quelques ran­don­neurs hol­lan­dais. La route ne les dis­tingue pas. Elle n’a jamais rien deman­dé d’autre que d’être sui­vie, et c’est une exi­gence à laquelle, déci­dé­ment, on sous­crit sans se faire prier : l’A­dria­tique dans le dos, Byzance devant, et entre les deux tout le temps du monde.

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Lep­tis Magna, ville natale d’un empe­reur africain

Lep­tis Magna, ville natale d’un empe­reur africain

Lep­tis magna

Ville natale d’un empe­reur africain

Lep­tis Magna, ville natale d’un empe­reur africain

« Omnia fui, et nihil expe­dit. » — J’ai été tout, et rien ne sert. — His­toire Auguste, Vie de Sévère

Un voyage en bibliothèque

Il y a des villes où l’on ne va pas. On tourne autour pen­dant des années, on les repère sur les cartes, on apprend le nom des oueds qui les tra­versent et des caps qui les abritent, on connaît par cœur l’or­don­nance de leurs rues qu’on n’ar­pen­te­ra jamais, et elles finissent par occu­per dans la mémoire une place plus nette que bien des villes réel­le­ment visi­tées. Lep­tis Magna est de celles-là. Elle se trouve à cent vingt kilo­mètres à l’est de Tri­po­li, sur la côte de Tri­po­li­taine, à l’embouchure de l’oued Leb­da, entre la mer et la pre­mière marche du désert. C’est, dit-on, la ville romaine la mieux conser­vée de toute la Médi­ter­ra­née, et c’est aus­si l’une des moins vues. Ces deux faits n’en font qu’un. Ce qui l’a conser­vée est pré­ci­sé­ment ce qui l’a sous­traite aux regards : le sable.

On voyage donc vers Lep­tis en biblio­thèque, ce qui n’est pas la pire des routes. Sur la table s’empilent les com­pa­gnons de tra­ver­sée : les cinq volumes de Hein­rich Barth, qui pas­sa par là en 1850 avant de s’en­fon­cer dans le Saha­ra ; le mince rap­port d’Hen­ri Méhier de Mathui­sieulx, envoyé en Tri­po­li­taine au tout début du XXe siècle ; Dion Cas­sius, séna­teur grec qui vit l’empereur de ses yeux ; Héro­dien, qui écrit plus tard et brode un peu ; et l’His­toire Auguste, ce recueil de vies impé­riales rédi­gé on ne sait trop quand par on ne sait trop qui, mélange inex­tri­cable de docu­ments authen­tiques et de racon­tars, qu’on lit comme on écoute un vieux por­tier d’hô­tel : en fai­sant la part des choses, mais sans se résoudre à l’in­ter­rompre. Avec cela des plans, des pho­to­gra­phies aériennes, des rele­vés d’é­pi­gra­phistes. C’est peu et c’est immense. Le voya­geur en fau­teuil a sur l’autre cet avan­tage qu’au­cune cha­leur ne l’ac­cable et qu’au­cun gar­dien ne le presse ; il a ce désa­van­tage que rien ne le sur­pren­dra, sinon les textes eux-mêmes, qui réservent, on le ver­ra, de quoi faire.

Car cette ville ensa­blée, muette, posée au bord d’une mer sans bateaux, fut pen­dant quelques décen­nies le centre ner­veux du monde. Un enfant y est né en avril 145 de notre ère, dans une famille qui par­lait punique à la mai­son et latin dans les actes offi­ciels. Qua­rante-huit ans plus tard, cet enfant deve­nu gou­ver­neur de Pan­no­nie se fai­sait pro­cla­mer empe­reur par ses légions, mar­chait sur Rome, et fon­dait une dynas­tie. Lucius Sep­ti­mius Seve­rus, pre­mier empe­reur afri­cain de Rome. L’his­toire de Lep­tis Magna est l’his­toire de cet aller-retour : une ville de pro­vince qui envoie son fils au centre de l’empire, et le fils qui ren­voie vers sa ville natale, en remer­cie­ment, des archi­tectes, des car­gai­sons de marbre et un rêve de capi­tale. Puis le sable recouvre tout, pen­dant douze siècles, et c’est une autre his­toire encore, qui se ter­mine — pro­vi­soi­re­ment — dans un parc anglais sous la pluie.

Com­men­çons par le com­men­ce­ment, c’est-à-dire par quatre lettres.

LPQY

Sur les mon­naies et les ins­crip­tions les plus anciennes, la ville s’é­crit LPQY, en carac­tères puniques, sans voyelles, comme il se doit. Les Grecs en firent Lep­tis, les Romains Lep­cis puis Lep­tis, et on ajou­ta Magna, la Grande, pour la dis­tin­guer de sa petite homo­nyme de Byza­cène, la future Lam­ta tuni­sienne. Ce sont des marins phé­ni­ciens qui l’ont fon­dée, sans doute au VIIe siècle avant notre ère, peut-être plus tôt. Ils ne cher­chaient pas un empire, ils cher­chaient un mouillage : une échelle de plus sur la route qui menait de Tyr à Gadès, un abri natu­rel à l’embouchure d’un oued, de l’eau douce, une popu­la­tion libyque avec qui tro­quer. Le comp­toir devint bour­gade, la bour­gade devint ville, et la ville se trou­va prise, avec ses deux voi­sines Oea et Sabra­tha, dans l’or­bite de Car­thage. Trois cités : les Grecs de Cyré­naïque, en voi­sins pré­cis, appe­lèrent la région Tri­po­lis, le pays des trois villes. Le nom a tenu ; il désigne aujourd’­hui la capi­tale d’un État. Oea est deve­nue Tri­po­li, Sabra­tha dort sous ses ruines, et Lep­tis, la plus grande des trois, n’est plus habi­tée que par des mouettes.

La for­tune de Lep­tis ne doit rien au hasard et tout à l’o­li­vier. Der­rière la plaine côtière s’é­lève le dje­bel, une échine de col­lines où l’arbre pros­père, et der­rière le dje­bel com­mence la steppe, puis le désert, d’où des­cendent les cara­vanes gara­mantes char­gées d’i­voire, de bêtes sau­vages pour les amphi­théâtres, d’es­claves et de ce mys­té­rieux sil­phium dont on ne sait plus rien. Lep­tis est une porte entre deux mondes, mais c’est d’a­bord un pres­soir. Les archéo­logues ont recen­sé dans son arrière-pays des cen­taines d’ins­tal­la­tions oléi­coles, cer­taines de taille indus­trielle. Quand César, vain­queur à Thap­sus en 46 avant notre ère, veut punir la ville d’a­voir sou­te­nu le roi Juba et le par­ti pom­péien, il ne la rase pas, il ne la vend pas : il la condamne à livrer chaque année trois mil­lions de livres d’huile. Plu­tarque note le chiffre sans cil­ler. On mesure l’a­mende, et on mesure sur­tout ce qu’elle sup­pose : pour qu’un tel tri­but soit exi­gible, il faut que la pro­duc­tion le dépasse de loin. Lep­tis paie, et conti­nue de s’enrichir.

Ce qui frappe, dans les pre­miers siècles de la ville romaine, c’est la per­sis­tance tran­quille du vieux fond punique. Rome est loin, Rome est un cadre ; la ville conti­nue de vivre selon ses formes propres. Ses magis­trats suprêmes s’ap­pellent des suf­fètes, comme à Car­thage, et le res­te­ront jusque sous l’Em­pire. Ses grandes familles portent des noms doubles, punique et latin acco­lés sans com­plexe. Le plus célèbre de ces notables s’ap­pelle Anno­bal Tapa­pius Rufus, fils d’Hi­mil­kon : Han­ni­bal, en somme, pré­nom encom­brant s’il en fut, et qui ne gêne per­sonne. Vers 8 avant notre ère, Anno­bal offre à sa ville un mar­ché, le macel­lum, avec ses deux pavillons cir­cu­laires ; dix ans plus tard, un théâtre entier, creu­sé face à la mer. Sur les deux monu­ments, il fait gra­ver la dédi­cace en deux langues, latin et néo-punique, ligne contre ligne, comme pour dire que l’une ne chasse pas l’autre. Les dieux de la ville pra­tiquent le même bilin­guisme : Sha­dra­pa se laisse appe­ler Liber Pater, Milk’a­sh­tart devient Her­cule, et ces deux-là, dieux ances­traux, dii patrii, veille­ront sur Lep­tis jus­qu’au bout — on les retrou­ve­ra, sculp­tés par des ciseaux venus d’A­sie Mineure, sur les piliers de la basi­lique des Sévères.

Tra­jan fait de Lep­tis une colo­nie romaine vers 109 ; ses habi­tants deviennent citoyens. La ville a alors des thermes que Hadrien agran­di­ra bien­tôt, un forum ancien près du port, un amphi­théâtre creu­sé dans une car­rière, un cirque le long de la mer, et cette pros­pé­ri­té mas­sive, hui­leuse, un peu lourde, des villes qui pro­duisent. Elle a aus­si, depuis avril 145, un enfant de plus. Per­sonne, évi­dem­ment, n’y prête attention.

L’en­fant à l’ac­cent punique

Lucius Sep­ti­mius Seve­rus naît à Lep­tis le 11 avril 145, sous le règne d’An­to­nin le Pieux, dans une de ces familles de notables qui ont fait souche entre le pres­soir et le forum. Le père, Publius Sep­ti­mius Geta, n’a exer­cé aucune charge publique et l’his­toire ne retient de lui que son nom ; la mère, Ful­via Pia, des­cend d’I­ta­liens ins­tal­lés en Afrique. Mais la famille a déjà des antennes à Rome : deux cou­sins du côté Sep­ti­mius sont par­ve­nus au consu­lat, ce qui, pour une lignée pro­vin­ciale d’o­ri­gine punique, repré­sente une ascen­sion consi­dé­rable. La mai­son est riche, la ville est riche, l’en­fant gran­dit entre deux langues au moins — le punique des rues et des cui­sines, le latin de l’é­cole — et pro­ba­ble­ment trois, car le grec fait par­tie du bagage de tout notable qui se respecte.

L’His­toire Auguste, qui aime les enfances pré­mo­ni­toires, rap­porte que le petit Sep­ti­mius ne jouait qu’à un seul jeu avec ses cama­rades : le jeu du juge. On lui appor­tait des fais­ceaux et une hache, il s’as­seyait, et il ren­dait des sen­tences. L’a­nec­dote est trop belle pour être vraie et trop révé­la­trice pour être omise. Elle dit au moins ce que la pos­té­ri­té a vou­lu voir dans cet homme : quel­qu’un qui, dès le départ, se pla­çait au centre et tranchait.

À dix-sept ou dix-huit ans, il pro­nonce son pre­mier dis­cours public, puis part pour Rome ache­ver ses études. C’est là que com­mence la longue patience d’une car­rière séna­to­riale sous Marc Aurèle : ques­ture, pré­tures, com­man­de­ments de légion, gou­ver­ne­ments de pro­vinces. La liste de ses postes des­sine une carte de l’empire : la Sar­daigne, l’Es­pagne, la Syrie où il com­mande la IVe légion Scy­thique, la Gaule lyon­naise, la Sicile, la Pan­no­nie. Trente ans de ser­vice, d’an­ti­chambre et de gar­ni­son. Il épouse d’a­bord une com­pa­triote, Pac­cia Mar­cia­na, une fille de Lep­tis dont on ne sait presque rien, sinon qu’elle le sui­vit de poste en poste pen­dant une dizaine d’an­nées et mou­rut sans lui lais­ser d’en­fant. Deve­nu veuf, gou­ver­neur à Lyon, il fait ce que ferait tout homme de son temps nour­ri d’as­tro­lo­gie : il se ren­seigne sur les horo­scopes des jeunes filles à marier. On lui signale, à Émèse, en Syrie, la fille d’un grand-prêtre du dieu Éla­ga­bal, une cer­taine Julia Dom­na, dont le thème astral pro­met qu’elle épou­se­ra un roi. Il l’é­pouse en 187. On peut sou­rire de la méthode ; on consta­te­ra qu’elle a fonc­tion­né. L’an­née sui­vante naît à Lyon un fils, Bas­sia­nus, que l’his­toire connaî­tra sous le sobri­quet d’un man­teau gau­lois à capuche qu’il affec­tion­nait : Cara­cal­la. Un second fils suit, auquel on donne le pré­nom du grand-père de Lep­tis : Geta.

Toute sa vie, Sep­time Sévère a gar­dé l’ac­cent. L’His­toire Auguste le note avec une pré­ci­sion qui sent le témoi­gnage : jusque dans sa vieillesse, sa voix conser­va quelque chose d’a­fri­cain, Afrum quid­dam. On aime­rait savoir ce que cela fai­sait, un empe­reur romain rou­lant les mots à la punique devant le Sénat. Le même recueil rap­porte une scène plus cruelle : sa sœur, res­tée à Lep­tis, vint un jour le voir à Rome ; elle par­lait si mal latin que l’empereur en rou­gis­sait, et il la ren­voya au pays com­blée de cadeaux, avec son fils. On peut lire l’a­nec­dote comme on veut — sno­bisme de par­ve­nu, ten­dresse embar­ras­sée, pru­dence poli­tique — mais elle dit quelque chose de la dis­tance par­cou­rue. Entre la mai­son de Lep­tis et le Pala­tin, il n’y a pas seule­ment trois mille kilo­mètres de mer ; il y a une langue qu’on aban­donne sur le seuil.

En 192, Sep­time Sévère a qua­rante-sept ans. Il gou­verne la Pan­no­nie supé­rieure, sur le Danube, à Car­nun­tum, avec trois légions sous ses ordres. C’est un poste de confiance : la Pan­no­nie est la clef de l’I­ta­lie. À Rome, l’empereur Com­mode, fils dégé­né­ré du sage Marc Aurèle, se pro­duit dans l’am­phi­théâtre en Her­cule de paco­tille. Dans la nuit du 31 décembre, sa maî­tresse, son cham­bel­lan et le pré­fet du pré­toire, se sen­tant mena­cés, le font étran­gler par un ath­lète de ses bains. L’an­née qui s’ouvre por­te­ra dans les manuels un nom d’é­ti­quette funé­raire : l’an­née des cinq empereurs.

L’an­née des cinq empereurs

Tout va très vite, et il faut racon­ter vite. Au matin du 1er jan­vier 193, les conju­rés tirent de son lit le vieux Per­ti­nax, fils d’af­fran­chi, pré­fet de la Ville, sol­dat hon­nête, et le pro­clament empe­reur. Per­ti­nax veut remettre de l’ordre dans les finances et de la dis­ci­pline chez les pré­to­riens ; les pré­to­riens le tuent au bout de quatre-vingt-sept jours. Suit alors la scène la plus scan­da­leuse de toute l’his­toire romaine, celle que Dion Cas­sius, qui était en ville, raconte avec un dégoût de séna­teur : la garde met l’empire aux enchères. Du haut du rem­part de leur camp, les pré­to­riens font mon­ter les offres entre deux ache­teurs, et l’empire est adju­gé à un riche séna­teur, Didius Julia­nus, pour vingt-cinq mille ses­terces par sol­dat. Rome se réveille avec un empe­reur ache­té comme une vil­la en Campanie.

La nou­velle court les pro­vinces, et les pro­vinces ont des légions. En Syrie, Pes­cen­nius Niger se fait pro­cla­mer. En Bre­tagne, Clo­dius Albi­nus s’a­gite. Et à Car­nun­tum, le 9 avril 193 — douze jours après le meurtre de Per­ti­nax, tant les nou­velles vont vite quand elles sont énormes —, les légions du Danube lèvent sur le pavois leur gou­ver­neur afri­cain. Sep­time Sévère se déclare ven­geur de Per­ti­nax, dont il prend le nom, et marche sur Rome. Il fait, dit-on, les mille kilo­mètres en qua­rante jours, dor­mant peu, man­geant debout, mar­chant en tête. Le Sénat, qui sait comp­ter les légions, condamne Julia­nus à mort avant même l’ar­ri­vée du Pan­no­nien ; l’empereur aux enchères est exé­cu­té dans son palais après soixante-six jours de règne, en pleur­ni­chant, rap­porte Dion, et en deman­dant quel mal il avait fait.

L’en­trée de Sévère dans Rome est un chef-d’œuvre de mise en scène froide. Avant de fran­chir le pome­rium, il convoque les pré­to­riens, les cou­pables et les autres, en tenue de parade, sans armes, pour une céré­mo­nie. Une fois la garde ras­sem­blée sur l’es­pla­nade, ses légion­naires du Danube l’en­cerclent. Sévère monte au tri­bu­nal, énu­mère le meurtre de Per­ti­nax et la vente de l’empire, casse la garde tout entière, la dépouille de ses insignes et la ban­nit à cent milles de Rome. Puis il recrute une garde nou­velle, prise dans ses légions à lui — des Danu­biens, des Illy­riens, des pro­vin­ciaux. Les vieilles familles de l’Urbs découvrent avec effroi ces pré­to­riens qui parlent latin avec tous les accents de l’empire. Elles n’ont encore rien vu.

Res­tent les deux rivaux. Sévère les traite l’un après l’autre, avec une éco­no­mie de moyens remar­quable : il neu­tra­lise Albi­nus en lui offrant le titre de César, c’est-à-dire une pro­messe d’hé­ri­tage, le temps de régler le cas de Niger. La guerre d’O­rient se joue en trois batailles ; la der­nière, en 194, se livre à Issos, en Cili­cie, exac­te­ment là où Alexandre avait défait Darius cinq siècles plus tôt — l’his­toire a de ces manies de lieux. Niger, vain­cu, est rat­tra­pé et déca­pi­té près d’An­tioche. Byzance, qui tient pour lui, sou­tient un siège de plus de deux ans ; quand elle tombe, Sévère fait raser ses murailles, geste dont il mesu­re­ra mal la por­tée : la ville qu’il déman­tèle est celle qu’un autre empe­reur, cent qua­rante ans plus tard, choi­si­ra pour capitale.

Puis vient le tour d’Al­bi­nus, à qui l’on retire le titre de César dès qu’on n’en a plus besoin, et qui passe en Gaule avec les légions de Bre­tagne. Les deux armées se ren­contrent le 19 février 197 sous les murs de Lug­du­num — Lyon, la ville même où Sévère fut gou­ver­neur, où il s’est marié, où Cara­cal­la est né. C’est, disent les anciens, la plus grande bataille jamais livrée entre Romains : cent cin­quante mille hommes peut-être, en comp­tant large comme ils savaient le faire. L’is­sue est long­temps incer­taine ; l’aile gauche de Sévère plie, l’empereur désar­çon­né jette son man­teau de pourpre et com­bat un moment à pied, au milieu de la mêlée, à cin­quante-deux ans. Puis la cava­le­rie fait pen­cher la balance. Albi­nus se tue ; Dion assure que Sévère fit pas­ser son che­val sur le cadavre. Lyon est mise à sac et ne s’en remet­tra pas avant long­temps. Le fils de Lep­tis n’a plus de rivaux.

Il lui reste à se fabri­quer une famille. Car un Afri­cain à l’ac­cent punique, mon­té au trône par la force, a besoin d’an­cêtres, et Sévère s’en pro­cure par le pro­cé­dé le plus simple : il se pro­clame, par décret, fils du divin Marc Aurèle, et rebap­tise Cara­cal­la Mar­cus Aure­lius Anto­ni­nus. Du même coup, il se trouve frère de Com­mode, qu’il fait divi­ni­ser sans rire. Un séna­teur, dit-on, le féli­ci­ta d’a­voir enfin trou­vé un père. Le mot est grin­çant et l’o­pé­ra­tion, poli­ti­que­ment, par­faite : la dynas­tie sévé­rienne s’a­grafe aux Anto­nins comme une aile neuve à un vieux palais. Rome est désor­mais gou­ver­née par un Afri­cain marié à une Syrienne, et le centre de gra­vi­té de l’empire, insen­si­ble­ment, glisse vers le sud et vers l’est. Il ne reste plus qu’à le mon­trer. Pour cela, il y a la guerre — les cam­pagnes par­thiques, la prise de Cté­si­phon en 198, le titre de Par­thi­cus Maxi­mus — et il y a la pierre.

Le retour de 203

En 202, l’empereur marie Cara­cal­la, qua­torze ans, à Plau­tilla, fille de Plau­tia­nus, le tout-puis­sant pré­fet du pré­toire. Il faut s’ar­rê­ter un ins­tant sur ce Plau­tia­nus, car il com­plète le tableau : Caius Ful­vius Plau­tia­nus est lui aus­si un enfant de Lep­tis, parent de l’empereur par sa mère, com­pa­gnon de jeu­nesse peut-être. Au tour­nant du siècle, les deux hommes les plus puis­sants du monde romain ont gran­di dans la même ville de Tri­po­li­taine, à quelques rues l’un de l’autre. Dion Cas­sius, qui déteste Plau­tia­nus, le décrit gou­ver­nant l’empire de fait, amas­sant une for­tune obs­cène, fai­sant trem­bler jus­qu’aux fils de l’empereur — et c’est d’ailleurs Cara­cal­la qui obtien­dra sa perte, en 205, au terme d’une machi­na­tion de palais. Mais en 202, Plau­tia­nus est au zénith, et lorsque la cour impé­riale s’embarque pour l’A­frique, c’est un peu, aus­si, le voyage de deux Lep­ti­tains qui rentrent au pays.

Car c’est bien de cela qu’il s’a­git : un retour. L’empereur cin­quan­te­naire, entre deux guerres, entre­prend une tour­née afri­caine qui le mène chez lui. On le suit à Lam­bèse, chez la IIIe légion Auguste, dont il aug­mente la solde et les pri­vi­lèges ; on le devine sur le limes de Tri­po­li­taine, qu’il fait pous­ser plus au sud que jamais, jus­qu’aux confins du pays gara­mante, semant des for­tins dans la pré-désert pour cou­vrir les oli­ve­raies contre les nomades. Puis Lep­tis. L’His­toire Auguste expé­die la chose en une phrase — des jeux, des lar­gesses, de l’huile offerte au peuple romain à per­pé­tui­té — mais on devine der­rière la phrase l’é­vé­ne­ment inouï : le maître du monde débar­quant dans le port de sa ville natale, cin­quante-sept ans après y être né, avec sa Syrienne d’im­pé­ra­trice, ses deux fils rivaux, sa garde illy­rienne et sa mau­vaise jambe de gout­teux. Ce que Lep­tis obtient alors dépasse tout ce qu’une ville de pro­vince pou­vait rêver : le ius ita­li­cum, c’est-à-dire la fic­tion juri­dique suprême, celle qui décrète que ce sol afri­cain est du sol ita­lien, exempt d’im­pôt fon­cier. Sur le papier, Lep­tis n’est plus en Afrique.

Et puis il y a le chan­tier. Ce que Sévère offre à sa ville, c’est un centre monu­men­tal entiè­re­ment neuf, pla­qué contre l’an­cien, des­si­né d’un seul geste le long de l’oued Leb­da — un de ces pro­jets d’ur­ba­nisme impé­rial qui ne s’embarrassent de rien. Une rue à colon­nades de plus de quatre cents mètres, large comme une place, part des thermes d’Ha­drien et des­cend vers le port ; ses colonnes sont de cipo­lin vert de l’île d’Eu­bée, à cha­pi­teaux de marbre blanc. À son point de départ, un nym­phée haut comme une falaise déverse l’eau de l’a­que­duc dans une vasque de gra­nit. À mi-course s’ouvre le forum nou­veau, le forum sévé­rien : cent mètres sur soixante, un temple dynas­tique dres­sé sur podium à une extré­mi­té, et tout autour, por­tées par des arcades, ces têtes de Méduse et de Néréides sculp­tées en médaillon qui sont deve­nues l’i­mage même de Lep­tis — des dizaines de visages de pierre aux che­ve­lures de ser­pents, les yeux grands ouverts, char­gés de pétri­fier le mau­vais sort et qui semblent aujourd’­hui mon­ter la garde contre le vide. À côté du forum, la basi­lique judi­ciaire : quatre-vingt-douze mètres de long, deux absides, trois étages de colonnes, et sur les pilastres des absides, sculp­tés en méplat vir­tuose, les cycles de Liber Pater et d’Her­cule — les deux vieux dieux puniques de la ville, Sha­dra­pa et Milk’a­sh­tart, pro­mus divi­ni­tés dynas­tiques et taillés dans le marbre par des ate­liers qu’on dit venus d’A­phro­di­sias, en Carie. Cara­cal­la achè­ve­ra la basi­lique en 216 ; l’ins­crip­tion dédi­ca­toire y court sur toute la longueur.

Tout cela est pla­cage, au sens propre : sous le marbre de Pro­con­nèse, sous le cipo­lin, sous le gra­nit rose expé­dié d’As­souan par le Nil et la mer, il y a du cal­caire local et du béton. Lep­tis la punique s’ha­bille en capi­tale orien­tale, et les his­to­riens de l’ar­chi­tec­ture notent que ce style — arcades sur colonnes, décor exu­bé­rant, axes triom­phaux — regarde vers la Syrie plus que vers l’I­ta­lie. On a envie d’y voir la double signa­ture du couple impé­rial : pro­gramme afri­cain, formes levan­tines, argent de partout.

Le mor­ceau de bra­voure est le port. Sévère fait creu­ser, amé­na­ger et bor­der de quais un bas­sin d’une dizaine d’hec­tares à l’embouchure de l’oued, fer­mé par deux môles, gar­dé par un phare à étages qui devait répondre, en plus modeste, à celui d’A­lexan­drie ; sur la jetée est, un temple, des maga­sins, des esca­liers des­cen­dant au ras de l’eau, des bittes d’a­mar­rage taillées dans les blocs des quais. On peut encore tout voir, et c’est pré­ci­sé­ment là que l’his­toire tourne à l’i­ro­nie pure : le port n’a presque pas ser­vi. Mal orien­té, ou trop ambi­tieux, ou vic­time de son propre bar­rage sur l’oued, le bas­sin s’est ensa­blé avec une rapi­di­té stu­pé­fiante — quelques décen­nies —, et c’est cet ensa­ble­ment pré­coce qui a conser­vé les quais sévé­riens dans un état de fraî­cheur unique au monde. Les navires ont ces­sé de venir ; les bittes d’a­mar­rage n’ont pour ain­si dire pas eu le temps de s’u­ser. Le grand œuvre mari­time de l’empereur afri­cain est deve­nu, presque aus­si­tôt, une nature morte. Le sable, déjà, fai­sait son tra­vail à double face : il tue et il garde. Lep­tis en mour­ra tout entière, et c’est pour­quoi Lep­tis existe encore.

Les deux arcs

Res­tent les deux arcs, et entre eux la mer.

Le pre­mier se dresse à Lep­tis, au car­re­four exact du car­do et du decu­ma­nus, là où la route côtière de Car­thage vers Alexan­drie croise la rue qui monte du port vers l’in­té­rieur. C’est un arc qua­dri­frons — quatre faces, quatre baies, un pas­sage dans chaque direc­tion —, éle­vé vers 203, sans doute pour la visite impé­riale. Sa sil­houette est étrange, presque baroque avant l’heure : à chaque angle, des fron­tons bri­sés s’é­lancent en biais, motif qu’on croi­rait échap­pé d’un décor de théâtre ou d’une façade de Pétra. Sur l’at­tique cou­raient de grands reliefs : le cor­tège triom­phal, l’empereur debout dans son char face au spec­ta­teur, hié­ra­tique, flan­qué de ses deux fils ; des scènes de siège ; des sacri­fices où Julia Dom­na paraît en Junon voi­lée ; et une scène de concorde où Cara­cal­la et Geta se serrent la main droite, la dex­tra­rum iunc­tio, geste des époux et des asso­ciés loyaux. La sculp­ture y est fron­tale, symé­trique, déjà raide d’une majes­té qui annonce Byzance. On y voit une famille de pierre, unie pour l’é­ter­ni­té au-des­sus du car­re­four, à l’en­droit pré­cis où tout Lep­ti­tain devait passer.

Le second arc se dresse à Rome, à l’ex­tré­mi­té nord-ouest du Forum, au pied du Capi­tole, à l’en­droit le plus satu­ré d’his­toire de toute la ville. Le Sénat l’a dédié en 203 — la même année — pour célé­brer les vic­toires par­thiques : vingt et un mètres de marbre, trois baies, quatre grands pan­neaux racon­tant les cam­pagnes d’O­rient comme une bande des­si­née ver­ti­cale, la prise de Cté­si­phon en haut à droite. Sur l’at­tique, une dédi­cace en lettres de bronze doré nom­mait les vain­queurs : l’empereur Sévère, Par­thique Ara­bique, Par­thique Adia­bé­nique, et ses deux fils. Deux arcs jumeaux par la date, donc, aux deux bouts de la mer : celui de Rome dit la gloire mili­taire du fils de Lep­tis au cœur de la vieille capi­tale ; celui de Lep­tis dit la pré­sence de Rome au cœur de la ville punique. L’al­ler et le retour, gra­vés en miroir.

Puis vient décembre 211, et la qua­trième ligne de l’ins­crip­tion romaine change de sens. Sévère est mort depuis dix mois ; ses deux fils règnent ensemble, c’est-à-dire se haïssent offi­ciel­le­ment. Cara­cal­la convoque son frère à une entre­vue de récon­ci­lia­tion dans les appar­te­ments de leur mère ; des cen­tu­rions sur­gissent ; Geta meurt poi­gnar­dé dans les bras de Julia Dom­na, à vingt-deux ans — le sang du fils sur la robe de la mère, la scène a han­té les Anciens eux-mêmes. Suit la dam­na­tio memo­riae, l’ef­fa­ce­ment d’É­tat : le nom de Geta est mar­te­lé sur tous les monu­ments de l’empire, grat­té des papy­rus, rabo­té des reliefs ; Dion Cas­sius avance le chiffre, peut-être gon­flé, sûre­ment effrayant, de vingt mille proches et par­ti­sans exé­cu­tés. Sur l’arc du Forum, on arrache les lettres de bronze de la ligne qui nom­mait Geta et l’on en grave d’autres à la place : « aux meilleurs et très vaillants princes », for­mule creuse éti­rée pour occu­per l’es­pace. Mais le bronze se fixait par des tenons, et les trous des tenons, eux, sont res­tés. Sous une lumière rasante, les épi­gra­phistes lisent aujourd’­hui les deux textes à la fois : la louange offi­cielle en sur­face, et en creux, poin­tillé fan­tôme, le nom du frère assas­si­né. La pierre a obéi à l’ordre impé­rial et l’a tra­hi dans le même mou­ve­ment. Il n’existe peut-être pas, dans toute l’é­pi­gra­phie latine, de docu­ment plus trou­blant : un men­songe d’É­tat conser­vé avec sa cor­rec­tion appa­rente et son aveu en filigrane.

À Lep­tis aus­si, on mar­te­la le cadet sur l’arc du car­re­four — la main ten­due de la concorde s’a­dres­sant désor­mais à une sil­houette abra­sée. La famille de pierre au-des­sus du car­do avait tenu huit ans.

Ebu­ra­cum

Il faut main­te­nant suivre l’empereur jus­qu’au bout de sa route, qui est aus­si le bout du monde. En 208, Sévère a soixante-trois ans, la goutte le ronge, et il choi­sit — per­sonne ne l’y oblige — de par­tir en cam­pagne à l’autre extré­mi­té de l’empire, en Bre­tagne, contre les Calé­do­niens. Héro­dien prête aux motifs de ce départ une expli­ca­tion domes­tique : éloi­gner de Rome deux fils qui se détestent, les endur­cir à la guerre, les sou­der dans la boue. Le cal­cul est d’un père autant que d’un stra­tège. Toute la mai­son impé­riale s’embarque donc : l’A­fri­cain, la Syrienne, les deux gar­çons, la cour, les archives, et l’on ins­talle le quar­tier géné­ral à Ebu­ra­cum — York —, ville de gar­ni­son sur l’Ouse, à cinq mille kilo­mètres de l’oued Lebda.

Les cam­pagnes calé­do­niennes sont un enli­se­ment de brumes. On avance dans des tour­bières, on jette des ponts, on ne livre pas de bataille ; l’en­ne­mi se dis­sout dans les col­lines. L’empereur, que ses jambes ne portent plus, se fait trans­por­ter en litière à la tête de ses colonnes. Dion raconte qu’il tenait, mal­gré tout, à être por­té jus­qu’au bout de l’île, pour véri­fier de ses yeux l’in­cli­nai­son du soleil et la lon­gueur des jours. Le détail est peut-être inven­té ; il res­semble pour­tant à l’homme, ce pro­vin­cial métho­dique qui aura vou­lu voir l’empire par ses deux extré­mi­tés — la lumière ver­ti­cale de la Tri­po­li­taine, et ce jour rasant du Nord qui n’en finit pas de mourir.

Il s’é­teint à Ebu­ra­cum le 4 février 211, dans sa soixante-sixième année. Dion, qui tenait l’in­for­ma­tion de la cour, rap­porte ses der­niers mots à ses fils, d’une conci­sion de tes­ta­ment mili­taire : enten­dez-vous, enri­chis­sez les sol­dats, moquez-vous du reste. Pro­gramme cynique et lucide, que Cara­cal­la sui­vra aux deux tiers — il enri­chi­ra les sol­dats et se moque­ra du reste. L’His­toire Auguste, elle, lui prête un autre mot de la fin, plus large, adres­sé à per­sonne : Omnia fui, et nihil expe­dit. J’ai été tout, et rien ne sert. On choi­si­ra selon son humeur ; les deux phrases sont sans doute apo­cryphes, les deux sont par­faites. Dion ajoute une scène : peu avant de mou­rir, l’empereur se fit appor­ter l’urne qui rece­vrait ses cendres, la pal­pa, et lui dit : tu vas conte­nir un homme que le monde n’a pas conte­nu. Le corps fut brû­lé à York ; l’urne fit le voyage inverse de toute sa vie, la mer du Nord, l’o­céan, les colonnes d’Her­cule peut-être, ou les routes de Gaule, jus­qu’au mau­so­lée d’Ha­drien où elle rejoi­gnit les Anto­nins, cette famille qu’il s’é­tait don­née par décret. De Lep­tis à York, en pas­sant par Rome, Antioche, Cté­si­phon et Lyon : rare­ment une vie aura tiré un trait aus­si long sur la carte. Au point de départ du trait, la ville aux Méduses conti­nuait, pour un temps encore, de resplendir.

Le sable

Un siècle après la mort de Sévère, la splen­deur com­mence à se fis­su­rer, et l’on entend le pre­mier cra­que­ment dans les pages d’Am­mien Mar­cel­lin. Vers 363–365, les Aus­tu­riens, nomades venus du sud, ravagent le ter­ri­toire de Lep­tis, brûlent les fermes, coupent les oli­viers. La ville appelle à l’aide le comte Roma­nus, com­man­dant mili­taire d’A­frique ; Roma­nus arrive avec son armée, réclame des vivres et quatre mille cha­meaux, ne les obtient pas, et repart sans avoir com­bat­tu. Suivent des ambas­sades à la cour, des enquêtes tru­quées, des notables exé­cu­tés pour avoir dit la véri­té : Ammien déroule l’af­faire sur des pages entières, avec une fureur froide de sol­dat hon­nête, et ce qu’il décrit n’est pas une inva­sion, c’est une gan­grène — l’empire qui cesse de pro­té­ger et se met à dévo­rer. Lep­tis sur­vit, rape­tis­sée. Les trem­ble­ments de terre du IVe siècle ont jeté bas des colon­nades entières ; l’oued, dont les bar­rages ne sont plus entre­te­nus, engraisse le port mort ; les dunes, que les oli­ve­raies tenaient en res­pect, se remettent en marche.

Au VIe siècle, Jus­ti­nien reprend l’A­frique aux Van­dales, et Pro­cope, dans le trai­té qu’il consacre aux construc­tions de l’empereur, livre le constat d’huis­sier : Lep­tis, grande et popu­leuse autre­fois, est en majeure par­tie ense­ve­lie sous les dunes, aban­don­née des hommes. Les Byzan­tins ne dégagent qu’un frag­ment de la ville, le quar­tier du port, qu’ils entourent d’un rem­part taillé dans les monu­ments — la muraille passe au milieu de la rue à colon­nades, le forum sévé­rien reste dehors, dans le sable. Une ville se recro­que­ville à l’in­té­rieur de sa propre dépouille. Quand les cava­liers arabes prennent la Tri­po­li­taine, au milieu du VIIe siècle, il n’y a déjà presque plus rien à prendre ; les inva­sions hila­liennes du XIe siècle achèvent de vider la cam­pagne. Lep­tis sort de l’his­toire par la porte de ser­vice, sans siège ni incen­die : elle s’é­teint, sim­ple­ment, et le sable monte.

Il faut ici rendre jus­tice à ce sable, car on le calom­nie. Le mal­heur des villes mortes de la Médi­ter­ra­née n’a jamais été l’ou­bli, mais le sou­ve­nir : on savait tou­jours où elles étaient, et l’on venait s’y ser­vir. Rome elle-même a pas­sé mille ans à brû­ler ses marbres pour faire de la chaux et à démon­ter son Coli­sée pour bâtir ses palais. Lep­tis a connu ce pillage de proxi­mi­té — les blocs de la ville affleurent dans les murs de Khoms, la bour­gade voi­sine — mais à dose faible, car il y avait peu de bâtis­seurs alen­tour, et sur­tout le gros du gise­ment était deve­nu inac­ces­sible : quinze mètres de dune par endroits, un scel­lé posé par le désert. Ce que le sable a pris aux regards, il l’a ren­du à la durée. Des­sous, les dal­lages sont res­tés à leur niveau, les fûts cou­chés dans l’ordre de leur chute, les ins­crip­tions à l’a­bri du gel qui n’existe pas et des hommes qui ne creusent pas. Le port s’est momi­fié avec ses anneaux d’a­mar­rage. Les Méduses ont fer­mé les yeux sous la dune. De toutes les archives de la Médi­ter­ra­née, celle-ci fut la mieux clas­sée, pré­ci­sé­ment parce que per­sonne ne pou­vait la consulter.

Per­sonne, sauf les puis­sants, qui envoient se ser­vir. À la fin du XVIIe siècle, le consul de France à Tri­po­li, Claude Lemaire, obtient du pacha le droit d’ex­traire des colonnes de la ville morte pour le compte de Louis XIV ; pen­dant des années, des équipes désen­sablent des fûts de cipo­lin et de gra­nit, les traînent jus­qu’au rivage, les embarquent pour Tou­lon. On dit que cer­tains ser­virent au maître-autel de Saint-Ger­main-des-Prés, d’autres à Ver­sailles ; la Rome afri­caine four­nis­sait ses vieux os au Grand Siècle, qui n’y voyait qu’une car­rière de belle qua­li­té. Puis, en 1816, le pacha Yusuf Kara­man­li, cher­chant à plaire à l’An­gle­terre, offre au prince régent ce qu’il reste de plus trans­por­table : un capi­taine de la Royal Navy, Smyth, vient choi­sir sur place une car­gai­son de colonnes, de cha­pi­teaux et de blocs sculp­tés, que le Wey­mouth débarque en Angle­terre en 1818. Les pierres traînent quelques années dans la cour du Bri­tish Museum, on ne sait qu’en faire, et l’on finit par trou­ver : en 1826, l’ar­chi­tecte du roi, Jef­fry Wyat­ville, les fait dres­ser au bord du lac de Vir­gi­nia Water, dans le grand parc de Wind­sor, arran­gées en ruine pit­to­resque, avec colonnes debout, colonnes cou­chées et arc sur­bais­sé, pour le plai­sir des pro­me­nades royales. Le monu­ment, qu’on bap­ti­sa temple d’Au­guste, est le comble du genre : une fausse ruine bâtie en vraies ruines, un frag­ment de Tri­po­li­taine replan­té dans les pelouses anglaises, arro­sé onze mois sur douze. Les fûts qui por­taient le ciel de Sévère y ver­dissent dou­ce­ment sous les chênes. C’est peut-être le seul mor­ceau de Lep­tis qu’un voya­geur ordi­naire ait long­temps pu tou­cher — à condi­tion de cher­cher l’A­frique dans le Berkshire.

Ceux qui firent le che­min inverse, vers la vraie Lep­tis, s’y cas­sèrent d’a­bord les yeux. Hein­rich Barth arrive de Tri­po­li en 1850, à pied et à che­val, jeune savant prus­sien d’une endu­rance effrayante, en route pour un voyage de cinq ans qui le mène­ra jus­qu’à Tom­bouc­tou. Il campe dans les ruines, mesure ce qui dépasse, recon­naît le cirque le long de la mer, note les crêtes de murs émer­geant des dunes comme des récifs à marée haute, et com­prend l’es­sen­tiel : que le visible n’est rien, que la ville entière est là, des­sous, intacte. Un demi-siècle plus tard, Hen­ri Méhier de Mathui­sieulx, char­gé de mis­sion fran­çaise en Tri­po­li­taine otto­mane, publie le récit de ses recon­nais­sances ; à Lep­tis, il ne voit guère que le haut du théâtre et quelques échines de pierre, mais il pèse le tré­sor à sa juste mesure et l’é­crit tran­quille­ment : le jour où l’on fouille­ra ici, on exhu­me­ra une Pom­péi afri­caine. Il ne croyait pas si bien dire, ni si tôt : dans les années 1920 et 1930, d’im­menses chan­tiers de déga­ge­ment — ita­liens, puisque l’his­toire avait entre-temps don­né la Libye à l’I­ta­lie — reti­rèrent la dune à la brouette et ren­dirent au soleil le forum, la basi­lique, les thermes, le port fos­sile et les Méduses aux yeux grands ouverts. Mais c’est là une autre his­toire, avec ses propres arrière-pen­sées, et elle sort de notre Antiquité.

Res­tons plu­tôt une der­nière fois au bord de l’oued Leb­da, dans la lumière d’a­vril — celle du mois où naquit l’en­fant. La mer bat les môles d’un port où plus rien n’ac­coste. Sur l’arc du car­re­four, une famille de pierre conti­nue de se ser­rer la main, moins un visage. À trois mille kilo­mètres au nord-ouest, sous le Capi­tole, des trous de tenons épellent le nom d’un prince assas­si­né. Dans un parc anglais, des colonnes exi­lées prennent la pluie. Et sur les rayon­nages du voya­geur immo­bile, l’His­toire Auguste attend, ouverte à la Vie de Sévère, sur la phrase que le vieil empe­reur n’a pro­ba­ble­ment jamais dite et qui résume pour­tant, mieux que toutes les archives, ce que Lep­tis enseigne à qui la lit : j’ai été tout, et rien ne sert. La ville, elle, fut tout — comp­toir, capi­tale rêvée, car­rière, dune — et cela a ser­vi, au moins, à ceci : douze siècles de sable ont fait d’elle la plus fidèle mémoire de marbre que la Médi­ter­ra­née nous ait gardée.

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Han­ni­bal après Zama. La deuxième vie d’un vaincu

Han­ni­bal après Zama. La deuxième vie d’un vaincu

Han­ni­bal après Zama

La deuxième vie d’un vaincu

Han­ni­bal après Zama. La deuxième vie d’un vaincu

De Car­thage à la côte de Bithy­nie, en pas­sant par Tyr, Antioche et Éphèse : l’i­ti­né­raire d’un homme que Rome n’a jamais ces­sé de craindre, même désarmé.


On raconte tou­jours la même his­toire, et elle s’ar­rête tou­jours au même endroit. Les élé­phants dans la neige, la tra­ver­sée impos­sible, Cannes où une armée entière s’en­glou­tit en un après-midi, puis Zama, en 202 avant notre ère, où Sci­pion ren­verse enfin la par­tie sur une plaine de Tuni­sie. Là, d’or­di­naire, le rideau tombe. Han­ni­bal a per­du ; Car­thage est à genoux ; Rome tient le bas­sin occi­den­tal de la Médi­ter­ra­née. La leçon est claire, elle tient en une phrase, et l’é­co­lier peut refer­mer son manuel.

C’est dom­mage, parce que le plus inté­res­sant com­mence après. L’homme de Zama a qua­rante-cinq ans quand il perd sa der­nière bataille. Il lui reste près de vingt ans à vivre, et ces vingt années valent qu’on les suive pas à pas, car elles des­sinent une carte étrange : celle d’un vain­cu qui tra­verse tout l’O­rient médi­ter­ra­néen, de port en port, de cour en cour, avec pour seul bagage une répu­ta­tion qui lui sert tour à tour de sauf-conduit et de condam­na­tion. Rome l’a bat­tu ; Rome ne le lâche­ra pas. On dirait qu’une grande puis­sance, une fois qu’elle a dési­gné son enne­mi, a besoin de lui jus­qu’au bout, comme d’un miroir.

C’est ce voyage-là que je vou­drais racon­ter. Pas la guerre — elle est finie — mais l’exil. Un dépla­ce­ment lent le long des côtes, qui res­semble à ces iti­né­raires qu’on ne choi­sit pas et qui finissent pour­tant par res­sem­bler à une vie.

Le retour, et la sur­prise carthaginoise

Repre­nons juste après la bataille. Contre toute attente, Han­ni­bal ne meurt pas à Zama, et ne se donne pas la mort non plus. Il rentre à Car­thage, et là il fait une chose que per­sonne n’at­ten­dait d’un géné­ral : il conseille la paix. Aux séna­teurs qui vou­laient conti­nuer, il explique, dit-on, qu’on ne joue pas deux fois à quitte ou double contre Rome quand on a déjà tout per­du. Un vieil offi­cier qui prend la parole pour arrê­ter la guerre — voi­là déjà un ren­ver­se­ment. Le fauve de la légende romaine se révèle homme d’É­tat lucide, capable de comp­ter les morts et les récoltes.

Ce qui suit est plus sur­pre­nant encore. Quelques années plus tard, vers 196, Han­ni­bal est élu suf­fète — la plus haute magis­tra­ture de la cité. Et il gou­verne. Il s’at­taque aux finances, remet de l’ordre dans les comptes publics que l’o­li­gar­chie mar­chande avait long­temps trai­tés comme une caisse pri­vée. Il traque les détour­ne­ments, réta­blit des reve­nus que tout le monde croyait per­dus, au point que Car­thage recom­mence à res­pi­rer et à son­ger, un jour, à payer sans se sai­gner l’é­norme indem­ni­té impo­sée par le trai­té de paix.

Il faut s’ar­rê­ter sur cette image, parce qu’elle contre­dit tout ce qu’on nous a appris. L’homme qui avait tenu la cam­pagne ita­lienne pen­dant quinze ans, qui avait dor­mi sous la pluie enrou­lé dans son man­teau au milieu de ses sen­ti­nelles, se retrouve pen­ché sur des registres, à débus­quer des comp­tables véreux. Le génie tac­tique s’est fait réfor­ma­teur, et il est bon dans ce métier-là aus­si. On com­prend d’ailleurs pour­quoi cela lui vaut des enne­mis : rien ne fâche davan­tage une aris­to­cra­tie que quel­qu’un qui vient lui reprendre l’argent qu’elle croyait sien.

Ces enne­mis-là ne vont pas se battre à visage décou­vert. Ils vont faire pire : ils vont écrire à Rome. Ils insi­nuent qu’­Han­ni­bal intrigue avec Antio­chos III, le grand roi séleu­cide qui règne sur la Syrie et une bonne part de l’O­rient, et qu’il pré­pare, dans l’ombre, une nou­velle guerre. Rome, qui n’a jamais ces­sé de le sur­veiller, saute sur le pré­texte. Une com­mis­sion est dépê­chée. Offi­ciel­le­ment, elle vient arbi­trer un dif­fé­rend entre Car­thage et Mas­si­nis­sa, le roi numide. En réa­li­té, tout le monde com­prend qu’elle vient cher­cher un homme.

Han­ni­bal, lui, com­prend le pre­mier. Il ne se rend pas au pro­cès qu’on lui pré­pare. Un soir, il quitte la ville sans bruit, gagne la côte, monte à che­val jus­qu’à une pro­prié­té de bord de mer où l’at­tend un navire. Et il part. Il a autour de cin­quante ans. Il ne rever­ra jamais Carthage.

C’est le pre­mier départ, et déjà tout l’exil est là, en germe : un homme qui s’en va de nuit parce que ses com­pa­triotes ont pré­fé­ré le livrer plu­tôt que de gar­der chez eux un ser­vi­teur trop grand pour eux.

Tyr, la ville mère

Le pre­mier cap qu’il met n’est pas au hasard. Il vogue vers Tyr, sur la côte de l’ac­tuel Liban. Tyr est la métro­pole, la ville d’où sont par­tis, des siècles plus tôt, les colons phé­ni­ciens qui fon­dèrent Car­thage. Un fugi­tif car­tha­gi­nois qui débarque à Tyr, c’est un homme qui remonte à la source, qui va se réfu­gier chez l’aïeule quand la mai­son natale l’a chassé.

On ima­gine mal aujourd’­hui ce qu’é­tait Tyr. La ville s’ac­cro­chait à un rocher que la mer bat­tait de trois côtés ; on y tei­gnait la pourpre dans des cuves qui empes­taient le coquillage pour­ri à des lieues à la ronde, et de cette puan­teur nais­sait la cou­leur la plus chère du monde antique, celle des man­teaux de rois. Han­ni­bal y est reçu comme un fils de la mai­son. On lui fait fête. Pour la pre­mière fois depuis long­temps, il n’est ni un vain­cu ni un sus­pect, mais l’illustre reje­ton d’un sang illustre.

Ce répit ne dure pas. Tyr est trop proche de tout, trop expo­sée, et sur­tout Han­ni­bal n’est pas homme à s’ins­tal­ler dans le confort d’un hom­mage. Il a une idée en tête, une seule, celle qui l’a tou­jours por­té : la guerre contre Rome n’est peut-être pas finie. Si Car­thage ne veut plus se battre, un autre le fera à sa place. Et cet autre a un nom, une armée, un tré­sor : Antio­chos, le roi séleu­cide, qui règne à Antioche sur le plus vaste royaume de l’époque.

Alors, de Tyr, Han­ni­bal remonte vers le nord, vers la cour d’An­tioche. Il change de camp comme on change de mon­ture : non par tra­hi­son, mais parce que sa guerre, à lui, n’a pas de patrie fixe. Elle est deve­nue une idée pure, presque abs­traite, qui cherche un corps pour s’incarner.

Antioche, ou le conseil qu’on n’é­coute pas

Antioche-sur-l’O­ronte était une capi­tale magni­fique et molle. Fon­dée un siècle plus tôt par un géné­ral d’A­lexandre, elle ali­gnait des ave­nues à colon­nades, des jar­dins, des sanc­tuaires, et cette manière grecque de faire de la ville un décor. Antio­chos III y régnait, auréo­lé du sur­nom de « Grand » qu’il avait gagné dans des cam­pagnes loin­taines, jus­qu’aux confins de l’Inde. Il se pre­nait volon­tiers pour un nou­vel Alexandre, ce qui est tou­jours un mau­vais signe chez un roi.

Dans cette cour, Han­ni­bal fait figure d’o­racle. On l’é­coute comme on écoute une bête curieuse : l’homme qui a fait trem­bler Rome, l’homme qui a mar­ché sur l’I­ta­lie pen­dant quinze ans. Les cour­ti­sans se le montrent du doigt. Le roi l’ad­met dans son conseil. Et Han­ni­bal, fidèle à lui-même, donne un avis d’une jus­tesse impla­cable, qui est peut-être le der­nier grand plan stra­té­gique de sa vie.

Son rai­son­ne­ment est simple et redou­table. On ne bat pas Rome en Grèce, dit-il en sub­stance ; on la bat en Ita­lie, sur son propre sol, en sou­le­vant ses alliés contre elle. Qu’An­tio­chos lui donne une flotte et une armée, et il por­te­ra de nou­veau la guerre là où Rome est vul­né­rable — chez elle. Que le roi, pen­dant ce temps, tienne la Grèce. C’é­tait exac­te­ment ce qu’il avait fait vingt ans plus tôt, et cela avait failli réussir.

On ne l’é­coute pas. C’est là toute la tra­gé­die de ces années-là : Han­ni­bal a rai­son, et per­sonne ne le suit. Les cour­ti­sans d’An­tio­chos se méfient de cet étran­ger trop brillant. Cer­tains mur­murent qu’il com­plote, qu’il a peut-être par­tie liée avec Rome — le comble, pour l’en­ne­mi le plus achar­né de Rome. Le roi, flat­té, pré­fère écou­ter ceux qui lui pro­mettent une vic­toire facile en Grèce. Il tient l’homme le plus com­pé­tent de son temps et il l’emploie à des tâches subal­ternes, comme on relègue un vieux ser­vi­teur dont le talent gêne.

Il y a là une leçon qui n’a rien per­du de son mor­dant, et qui par­le­ra à qui­conque a jamais tra­vaillé dans une grande mai­son où l’ex­pé­rience se heurte au pou­voir : rien n’est plus inutile qu’un homme dont on admire le pas­sé et dont on redoute le juge­ment. On le garde pour le pres­tige, on l’é­carte des déci­sions. Han­ni­bal, à Antioche, vit cette humi­lia­tion feu­trée. Il assiste, impuis­sant, à la pré­pa­ra­tion d’une guerre qu’il sait per­due d’a­vance parce qu’on la mène à l’envers.

Éphèse, la scène

C’est à Éphèse que se joue l’un des épi­sodes les plus étranges et les plus célèbres de sa seconde vie.

Éphèse, à cette époque, était l’une des grandes villes du monde grec d’A­sie, une place forte du royaume séleu­cide, un port grouillant au débou­ché d’une val­lée, domi­né par le temple d’Ar­té­mis — l’une des Sept Mer­veilles, un bois de colonnes assez vaste pour qu’on s’y perde. Quand on visite aujourd’­hui le site, on marche sur des dalles de marbre creu­sées par des siècles de char­rois, entre les façades recons­ti­tuées de la biblio­thèque et les gra­dins d’un théâtre où tien­draient vingt-cinq mille per­sonnes. La mer, qui bai­gnait alors les quais, s’est reti­rée à des kilo­mètres, lais­sant la ville échouée dans une plaine à mous­tiques. Mais on devine encore, sous la pierre chaude, l’a­gi­ta­tion d’un grand port de guerre : c’est là qu’An­tio­chos ras­sem­blait sa flotte.

C’est là, dit la tra­di­tion — rap­por­tée par Tite-Live et par Plu­tarque —, qu’­Han­ni­bal ren­contre Sci­pion. Le vain­queur de Zama, deve­nu ambas­sa­deur, passe par Éphèse ; les deux hommes, qui ne s’é­taient affron­tés que casque en tête sur un champ de bataille, se retrouvent face à face en temps de paix, dans une ville qui n’est ni à l’un ni à l’autre. Deux vieux adver­saires qui se toisent enfin sans armée entre eux.

Sci­pion, pour enga­ger la conver­sa­tion, pose une ques­tion de connais­seur : à ton avis, quel fut le plus grand géné­ral de tous les temps ? Han­ni­bal répond sans hési­ter : Alexandre, pour avoir vain­cu des armées innom­brables avec une poi­gnée d’hommes et pous­sé jus­qu’aux limites du monde. Et le deuxième ? Pyr­rhus, pour l’art de cam­per et de gagner les peuples à sa cause. Et le troi­sième ? Moi, répond Hannibal.

Sci­pion éclate de rire, car enfin, c’est lui qui a bat­tu cet homme-là. « Et si tu m’a­vais vain­cu, à Zama ? » Alors, répond Han­ni­bal, je me serais pla­cé avant Alexandre, avant Pyr­rhus, avant tous les autres.

On a beau­coup glo­sé cette réponse. Cer­tains y voient une flat­te­rie dégui­sée, la plus fine qui soit — car dire qu’on serait le pre­mier si l’on avait bat­tu Sci­pion, c’est faire de Sci­pion le seul homme au-des­sus du pre­mier. D’autres y lisent l’or­gueil pur d’un vain­cu qui ne s’a­voue jamais vrai­ment vain­cu. Les deux lec­tures se valent, et c’est jus­te­ment ce qui rend le mot inou­bliable : il est à la fois cour­toi­sie et défi, hom­mage et gifle. Deux grands fauves qui se recon­naissent, cha­cun sûr d’être le plus grand, et polis comme le sont par­fois les hommes qui n’ont plus rien à se prou­ver que par la parole.

Il faut mesu­rer ce que cette ren­contre a de ver­ti­gi­neux. Ces deux hommes conte­naient à eux seuls toute une guerre — la plus grande que le monde antique eût connue jusque-là, une guerre qui avait vidé l’I­ta­lie de ses jeunes gens et failli rayer Rome de la carte. Pen­dant des années, ils s’é­taient cher­chés d’un bout à l’autre de la Médi­ter­ra­née, s’é­tu­diant à dis­tance comme deux joueurs d’é­checs sépa­rés par une mer. Ils ne s’é­taient vrai­ment affron­tés qu’une fois, à Zama, et cette fois-là avait déci­dé du sort de l’Oc­ci­dent. Et voi­là qu’ils se retrouvent, dés­œu­vrés, dans une ville qui n’est ni romaine ni car­tha­gi­noise, deux vieillis­sants qui échangent des poli­tesses sur l’art de la guerre comme deux arti­sans à la retraite com­parent leurs outils. Sci­pion mour­ra bien­tôt, lui aus­si à demi dis­gra­cié, bou­dé par une Rome ingrate envers ses grands hommes. Il y avait, dans cette conver­sa­tion d’É­phèse, quelque chose de deux mondes qui s’é­teignent ensemble : le temps des géants s’a­che­vait, et le temps des com­mis­sions séna­to­riales commençait.

Ce séjour à Éphèse eut d’ailleurs un revers moins glo­rieux, et plus révé­la­teur des mœurs du temps. Rome, qui négo­ciait alors avec Antio­chos, y avait dépê­ché ses propres ambas­sa­deurs. Ceux-ci, avec un machia­vé­lisme consom­mé, prirent soin de recher­cher ouver­te­ment la com­pa­gnie d’Han­ni­bal, de s’af­fi­cher à ses côtés, de conver­ser lon­gue­ment avec lui en public. Le cal­cul était lim­pide : rien de tel, pour perdre un homme dans l’es­prit d’un roi méfiant, que de le faire pas­ser pour l’a­mi de l’en­ne­mi. Antio­chos, voyant son conseiller car­tha­gi­nois fré­quen­ter les envoyés de Rome, se mit à dou­ter de lui pour de bon. Le piège fonc­tion­na à mer­veille. On avait neu­tra­li­sé le plus dan­ge­reux stra­tège de l’é­poque non par les armes, mais par une rumeur savam­ment entre­te­nue autour d’une table. Il y a, dans cette manœuvre, toute la manière romaine : patiente, cynique, éco­nome de son sang, et redou­ta­ble­ment effi­cace. Han­ni­bal, qui avait pas­sé sa vie à tendre des embus­cades, se lais­sa prendre à celle-ci sans même la voir se refermer.

Éphèse offre encore une autre scène, plus comique, que Cicé­ron a conser­vée. Un phi­lo­sophe de la ville, un cer­tain Phor­mion, homme disert et content de lui, tient un jour devant Han­ni­bal une longue confé­rence sur l’art de com­man­der une armée, sur les devoirs du géné­ral, sur la stra­té­gie. Il pérore des heures durant. À la fin, on demande à Han­ni­bal ce qu’il en pense. Réponse : j’ai vu bien des vieillards rado­teurs, mais je n’en ai jamais vu de pire que celui-ci. Le trait est cin­glant, et il dit tout de l’homme : ce mépris de vieux pro­fes­sion­nel pour la théo­rie sans les mains, pour les beaux dis­cours de ceux qui n’ont jamais eu froid ni peur sur un champ de bataille. Il y a du sol­dat dans cette repar­tie, et une las­si­tude aus­si — celle d’un homme qu’on réduit à écou­ter par­ler de son propre métier par des gens qui ne l’ont jamais exercé.

Le deuxième naufrage

La guerre qu’­Han­ni­bal avait pré­vue mau­vaise se révèle catas­tro­phique. Antio­chos affronte Rome en Grèce, y est bous­cu­lé, se replie en Asie. On confie tout de même à Han­ni­bal un com­man­de­ment — naval, cette fois, lui qui n’é­tait pas marin. Face à la flotte de Rhodes, alliée de Rome, il est bat­tu au large de la côte de Pam­phy­lie, du côté de l’embouchure de l’Eu­ry­mé­don. Un revers de plus, dans un élé­ment qui n’é­tait pas le sien.

Puis vient Magné­sie, en 190 : l’ar­mée d’An­tio­chos, énorme, bario­lée, pleine d’é­lé­phants et de cava­liers en cottes de mailles, est écra­sée par les légions. Le rêve séleu­cide d’é­ga­ler Alexandre s’ef­fondre en une jour­née. Antio­chos doit deman­der la paix, et cette paix a un prix. Elle s’ap­pelle le trai­té d’A­pa­mée, et elle rogne le royaume, impose un tri­but colos­sal, et sur­tout — car Rome n’ou­blie jamais ce qui compte — exige la livrai­son de quelques hommes. Par­mi eux, en bonne place, Hannibal.

Encore une fois, il ne les attend pas. Encore une fois, il part de nuit. C’est deve­nu la struc­ture même de sa vie : ser­vir un prince, voir le prince perdre, et fuir avant que la clause du trai­té ne se referme sur lui comme un piège. Rome n’a plus besoin de le battre sur un champ de bataille ; il lui suf­fit désor­mais de le récla­mer, article par article, de trai­té en trai­té. L’homme est deve­nu une mon­naie d’é­change, une ligne dans un texte diplo­ma­tique. On le livre, ou l’on fait la guerre.

Com­mence alors la par­tie la plus errante du voyage, celle où la géo­gra­phie se brouille et où l’his­toire se mêle à la légende.

Si l’on trace sur une carte les étapes de ces vingt années — Car­thage, Tyr, Antioche, Éphèse, la Crète, peut-être l’Ar­mé­nie, la Bithy­nie —, on obtient une figure sin­gu­lière. C’est presque exac­te­ment l’in­verse du voyage des colons phé­ni­ciens, qui avaient jadis essai­mé d’o­rient en occi­dent, de Tyr vers Car­thage, en semant des comp­toirs le long des rivages. Han­ni­bal, lui, refait ce che­min à rebours : il remonte vers la source, d’oc­ci­dent en orient, comme un fleuve qui revien­drait à sa mon­tagne. Toute la Médi­ter­ra­née antique tient dans cette tra­jec­toire inver­sée — la mer des mar­chands et des tein­tu­riers, des dieux qui changent de nom d’un port à l’autre, des langues qui se mêlent sur les quais, des rois qui se dis­putent les lam­beaux de l’empire d’A­lexandre. Un exi­lé qui la tra­verse d’un bout à l’autre en dresse, sans le vou­loir, l’in­ven­taire. Il touche à toutes les puis­sances du moment, il les jauge une à une, et il les voit toutes, l’une après l’autre, plier devant Rome. Son iti­né­raire est une leçon de géo­po­li­tique à ciel ouvert : le rele­vé d’un monde qui bas­cule, tenu par le seul homme qui l’au­ra par­cou­ru en entier pour ten­ter, en vain, de l’empêcher de basculer.

Les ruses d’un homme traqué

On le suit d’a­bord en Crète, à Gor­tyne. Là se place l’une de ces anec­dotes qui en disent long sur l’homme, rap­por­tée par Cor­né­lius Népos. Les Cré­tois, répu­tés pour leur avi­di­té, avaient repé­ré qu’­Han­ni­bal voya­geait avec de l’or. Il sent le dan­ger : ces gens-là le détrous­se­ront, ou le ven­dront. Alors il monte une comé­die. Il rem­plit des amphores de plomb, en couvre la sur­face d’une mince couche d’or, et les dépose en grande pompe dans le temple d’Ar­té­mis, comme s’il confiait sa for­tune à la garde des dieux et de la cité. Ras­su­rés, flat­tés d’être dépo­si­taires d’un tel tré­sor, les Cré­tois le laissent tran­quille et veillent jalou­se­ment sur les fausses jarres. Pen­dant ce temps, le véri­table or dort, fon­du et cou­lé, dans des sta­tues de bronze creuses posées négli­gem­ment dans la cour de sa maison.

C’est tout Han­ni­bal : la ruse patiente, le sens du théâtre, cette façon de retour­ner contre l’ad­ver­saire son propre défaut. Il ne com­bat plus avec des élé­phants ni des légions, mais avec de la mise en scène. Le grand stra­tège s’est fait illu­sion­niste, et il gagne encore, à petite échelle, dans les marges.

De Crète, sa trace se perd un temps, puis repa­raît très loin vers l’est. Une tra­di­tion, recueillie par Stra­bon et par Plu­tarque, veut qu’il ait gagné l’Ar­mé­nie, à la cour du roi Artaxias, et qu’il ait aidé ce prince à conce­voir et à tra­cer sa nou­velle capi­tale, Artaxa­ta, sur une boucle de l’A­raxe. On tient l’a­nec­dote pour incer­taine, et elle a le charme des choses qu’on ne peut ni prou­ver ni tout à fait écar­ter. Mais qu’il y ait ou non plan­té des jalons dans la plaine armé­nienne, l’i­mage est belle et juste : le des­truc­teur de villes finis­sant urba­niste, l’homme qui avait rasé des places ita­liennes tra­çant au cor­deau les rues d’une cité neuve, au bout du monde connu. Comme si l’éner­gie qui avait ser­vi à défaire pou­vait, la guerre per­due, se retour­ner en éner­gie de bâtir.

Quoi qu’il en soit de l’Ar­mé­nie, le fil le conduit fina­le­ment là où il devait finir : sur la côte de Bithy­nie, au bord de la mer de Marmara.

La Bithy­nie, der­nier refuge

La Bithy­nie était un petit royaume ana­to­lien coin­cé entre les mon­tagnes et le détroit, un pays de col­lines boi­sées et de golfes pro­fonds, gou­ver­né par un roi du nom de Pru­sias. Pru­sias n’a­vait rien d’un Alexandre ; c’é­tait un sou­ve­rain de second rang, pru­dent, retors, occu­pé de que­relles locales, notam­ment contre son voi­sin Eumène, roi de Per­game — lequel était, comme il se doit, l’al­lié fidèle de Rome.

Han­ni­bal, désor­mais vieux, trouve là son der­nier port. Pru­sias l’ac­cueille et l’emploie contre Per­game. Et le vieux géné­ral, une der­nière fois, sort de son sac un tour dont l’au­dace fait sou­rire. Dans une bataille navale contre la flotte d’Eu­mène, Han­ni­bal fait rem­plir des jarres de terre cuite de ser­pents veni­meux, ramas­sés on ne sait où, et ordonne à ses hommes de cata­pul­ter ces pots sur les ponts enne­mis. Les marins de Per­game, d’a­bord, rient de ces pote­ries qui s’é­crasent sur leurs planches — jus­qu’à ce que les vipères se répandent entre leurs pieds nus. La panique fait le reste. On se bat mal quand on regarde le sol au lieu de l’ad­ver­saire. La flotte d’Eu­mène rompt et fuit.

C’est une vic­toire de bric et de broc, une vic­toire de vieux renard à court de moyens, et elle a quelque chose de tou­chant à force d’in­gé­nio­si­té. On sent un homme qui n’a plus les ins­tru­ments de sa jeu­nesse — plus d’ar­mée immense, plus de tré­sor, plus d’é­lé­phants — et qui com­pense par la seule res­source qui ne l’ait jamais quit­té : l’i­ma­gi­na­tion du faible qui doit vaincre le fort. Toute sa vie tient dans ce geste. Depuis la tra­ver­sée des Alpes jus­qu’aux pots de ser­pents, c’est le même homme qui cherche la solu­tion que l’en­ne­mi n’a pas prévue.

Mais un royaume comme la Bithy­nie ne pèse rien face à Rome. Pru­sias peut bien gagner une escar­mouche navale ; le jour où Rome fronce le sour­cil, il baisse la tête. Et Rome, une fois de plus, envoie quelqu’un.

Libys­sa, la der­nière clause

L’homme que Rome dépêche s’ap­pelle Fla­mi­ni­nus — le même, ou presque, qui avait naguère « libé­ré » les Grecs au nom du Sénat, un de ces diplo­mates romains qui savaient tout obte­nir sans presque tirer l’é­pée. Il vient signi­fier à Pru­sias que la Répu­blique n’aime pas savoir Han­ni­bal vivant sur des terres amies. Le mes­sage est clair : ou tu le livres, ou tu t’en expliqueras.

Pru­sias ne résiste pas une heure. Que pèse la parole don­née à un vieil exi­lé contre la colère du maître du monde ? Il accepte de livrer son hôte, ou du moins ferme les yeux pen­dant qu’on encercle la mai­son où Han­ni­bal réside, dans un vil­lage de la côte nom­mé Libys­sa, à une jour­née de mer de l’ac­tuelle Istanbul.

Han­ni­bal, dit la tra­di­tion, avait pris ses pré­cau­tions. Un homme qui a fui de nuit toute sa vie sait que le filet fini­ra par se refer­mer. Il avait fait amé­na­ger sa demeure de plu­sieurs issues, pour ne jamais être pris au piège. Ce jour-là, il envoie un ser­vi­teur voir aux portes. Le ser­vi­teur revient : toutes les sor­ties sont gar­dées. Des sol­dats par­tout. La mai­son est cer­née. Il n’y a plus d’is­sue de nuit, pour la pre­mière fois.

Alors Han­ni­bal fait ce qu’il avait déci­dé de faire depuis long­temps, sans doute, pour ce moment pré­cis. On raconte qu’il por­tait du poi­son dans le cha­ton d’une bague, gar­dé là comme on garde une der­nière liber­té. Il l’a­vale. Avant de mou­rir, il aurait pro­non­cé une phrase que Tite-Live et Plu­tarque nous ont trans­mise, et qui est le vrai tes­ta­ment de cette seconde vie : déli­vrons les Romains de la longue inquié­tude qui les tour­mente, puis­qu’ils trouvent trop long d’at­tendre la mort d’un vieillard.

Tout est dans ce mot. Le sar­casme du condam­né, d’a­bord — Rome, la superbe, la toute-puis­sante, qui mobi­lise sa diplo­ma­tie et ses flottes pour venir à bout d’un homme de soixante-quatre ans, désar­mé, exi­lé, réfu­gié au fond d’un petit royaume ana­to­lien. Et puis la luci­di­té totale sur ce qu’il a été pour eux : non pas un adver­saire qu’on bat et qu’on oublie, mais une peur qu’on porte en soi, des décen­nies durant, et dont seule sa mort peut déli­vrer. Rome avait gagné toutes les batailles et n’a­vait tou­jours pas fini d’a­voir peur. Voi­là, au fond, la plus haute vic­toire d’un vain­cu : res­ter, jus­qu’à son der­nier souffle, la mau­vaise conscience du vainqueur.

Il meurt là, à Libys­sa, vers 183 avant notre ère — la date flotte, selon les sources, entre 183 et 181. Loin de Car­thage, loin de Tyr, loin de tout, sur une rive qu’il n’a­vait pas choi­sie, dans un pays dont il ne par­lait pas la langue. Le grand enne­mi de Rome s’é­teint en terre étran­gère, tra­hi par son hôte, à la façon dont s’é­teignent tant d’exi­lés : dis­crè­te­ment, presque admi­nis­tra­ti­ve­ment, parce qu’une clause d’un trai­té l’a­vait décidé.

Ce qui reste sur la côte

Il faut, pour finir, reve­nir sur cette côte, parce que l’his­toire y a lais­sé une trace inattendue.

Libys­sa se trou­vait quelque part du côté de Gebze, sur le golfe d’Iz­mit, à l’est d’Is­tan­bul. Aujourd’­hui, l’en­droit est mécon­nais­sable. La baie où mou­rut Han­ni­bal est deve­nue l’un des plus grands com­plexes pétro­chi­miques de Tur­quie : réser­voirs sphé­riques, tor­chères, ter­mi­naux por­tuaires, forêts de tuyaux argen­tés qui exhalent le gaz et le bitume. Le site exact de la tombe, s’il a jamais exis­té, est per­du sous les cuves et les han­gars, dans un pay­sage où plus rien ne rap­pelle l’An­ti­qui­té — sinon, peut-être, cette même odeur indus­trielle et tenace qui devait déjà flot­ter sur les cuves de pourpre de Tyr, deux mille ans plus tôt. Il y a une iro­nie de la géo­gra­phie à faire mou­rir ce grand voya­geur là où l’on raf­fine désor­mais le car­bu­rant de tous les voyages.

Et pour­tant, sur une col­line domi­nant ce fatras d’u­sines, il y a un monu­ment. Un vrai. Sur les hau­teurs de Gebze, on l’ap­pelle la col­line d’Han­ni­bal. Un bloc de pierre d’une ving­taine de tonnes, ame­né de Hereke, porte le visage du géné­ral taillé par les gens du musée archéo­lo­gique d’Is­tan­bul ; tout autour, un cercle de cyprès ; sur la pierre, la vie du Car­tha­gi­nois gra­vée en cinq langues. Ce mémo­rial a une his­toire à lui, qui vaut d’être dite. C’est Mus­ta­fa Kemal Atatürk, le fon­da­teur de la Tur­quie moderne, qui en eut l’i­dée. En 1934, il deman­da qu’on retrouve le lieu où repo­sait Han­ni­bal et qu’on en fasse un parc. Le monu­ment ne fut inau­gu­ré que bien plus tard, en juillet 1981, pour le cen­tième anni­ver­saire de la nais­sance d’Atatürk.

Cette dévo­tion tar­dive d’un chef d’É­tat du XXe siècle pour un géné­ral mort deux mille ans plus tôt n’a rien de for­tuit. Atatürk voyait en Han­ni­bal ce qu’un fon­da­teur de nation bles­sée pou­vait aimer y voir : l’homme qui tient tête à l’empire, qui ne plie pas, qui pré­fère le poi­son à la red­di­tion. Le vain­cu de Zama était deve­nu, sur cette rive ana­to­lienne, un emblème de résis­tance à toutes les Romes. Il faut goû­ter cela : le fugi­tif que per­sonne ne vou­lait gar­der, celui qu’on livrait de cour en cour comme un colis encom­brant, a fini par rece­voir, sur la terre même où il est mort en exil, l’hom­mage qu’au­cune de ses patries suc­ces­sives ne lui avait ren­du de son vivant.

Voi­là peut-être la vraie deuxième vie d’un vain­cu : non pas seule­ment les vingt années d’er­rance entre Tyr, Antioche, Éphèse et la Bithy­nie, mais tout ce qui vient après la mort, quand un homme cesse d’être une menace pour deve­nir une figure. Han­ni­bal a per­du sa guerre, per­du sa ville, per­du ses princes pro­tec­teurs les uns après les autres. Il n’a pas per­du ce qui, chez cer­tains, résiste à tout : la capa­ci­té de han­ter. Rome l’a pour­sui­vi mort autant que vivant, jusque dans ses annales, jusque dans ses cau­che­mars d’é­co­liers, jusque dans cette expres­sion qui a tra­ver­sé les siècles pour dire l’en­ne­mi aux portes. Et voi­là qu’à Gebze, entre deux tor­chères, un cercle de cyprès conti­nue de veiller sur un nom que le vain­queur, lui, n’a jamais réus­si à effacer.

Le vain­cu, déci­dé­ment, a la mémoire plus longue que le vain­queur. C’est sans doute la seule revanche que l’his­toire accorde aux per­dants magni­fiques, mais elle est de taille.

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Aux car­rières de la Méditerranée

Aux car­rières de la Méditerranée

Aux car­rières de la Méditerranée

D’où viennent les pierres des monu­ments antiques

Aux car­rières de la Méditerranée

D’où viennent les pierres des monu­ments antiques


On visite les monu­ments par l’en­droit, jamais par l’en­vers. On arrive au Par­thé­non par les Pro­py­lées, on entre dans la Grande Pyra­mide par le boyau que les pillards ont creu­sé, on lève la tête vers l’en­ta­ble­ment du temple de Bac­chus à Baal­bek en se deman­dant com­ment des hommes ont pu poser là-haut des blocs de cette taille — et l’on repart sans avoir jamais pen­sé au trou d’où la pierre était sor­tie. C’est pour­tant là, dans ce néga­tif du monu­ment, dans cette bles­sure ouverte au flanc d’une col­line et sou­vent oubliée à quelques kilo­mètres seule­ment du chef-d’œuvre, que com­mence l’his­toire. La car­rière est le lieu pre­mier, celui que per­sonne ne va voir, celui qui ne figure sur aucun iti­né­raire, et c’est pré­ci­sé­ment pour cela qu’elle mérite le voyage : parce qu’elle garde, dans ses gra­dins aban­don­nés, dans ses blocs à demi déga­gés et lais­sés pour compte, une mémoire plus hon­nête que le monu­ment lui-même. Le monu­ment ment un peu — il est fini, il est propre, il a été pen­sé pour durer et pour impres­sion­ner. La car­rière, elle, ne ment pas : on y voit l’ef­fort, l’hé­si­ta­tion, l’er­reur, le bloc fen­du qu’on a aban­don­né parce qu’un défaut invi­sible l’a tra­hi au der­nier coup de coin, et l’on com­prend, à cette échelle-là, ce que repré­sen­tait vrai­ment l’i­dée de bâtir en pierre.

Il faut d’a­bord se défaire d’une illu­sion : celle qui vou­drait que la pierre soit un maté­riau neutre, dis­po­nible, inter­chan­geable, que l’on choi­sit comme on choi­sit aujourd’­hui un car­re­lage. Rien n’est plus faux. La pierre est d’a­bord une contrainte géo­lo­gique, une don­née du ter­rain, quelque chose qui est là ou qui n’est pas là, et le pre­mier geste du bâtis­seur antique n’a pas été d’i­ma­gi­ner un monu­ment puis de cher­cher la pierre : il a été de regar­der ce que la terre lui offrait sous les pieds, et de bâtir avec cela. Puis, très len­te­ment, à mesure que les empires se consti­tuaient et que les routes se fia­bi­li­saient, un second geste est appa­ru — celui d’al­ler cher­cher au loin une pierre que l’on n’a­vait pas, non parce qu’on en avait besoin, mais parce qu’elle disait quelque chose. Et entre ces deux gestes, à Rome sur­tout, un troi­sième s’est glis­sé, plus dis­cret et plus moderne : celui d’or­ga­ni­ser l’ex­trac­tion à grande échelle, d’ex­pé­dier des blocs à demi taillés vers des ports loin­tains, de faire de la pierre non plus une trou­vaille ni un tro­phée mais une mar­chan­dise. Trois régimes, donc, qui coexistent et se che­vauchent tout au long de cette his­toire, et qu’il faut gar­der à l’es­prit en des­cen­dant, région par région, vers les trous d’où tout est sorti.

Égypte : le cal­caire, le gra­nite et le désert

Il n’existe pas de pays où la pierre soit à la fois aus­si pré­sente et aus­si diverse qu’en Égypte, et cela tient à une chose simple que l’on oublie en regar­dant les cartes : le Nil est un cou­teau qui a tran­ché à tra­vers des couches géo­lo­giques dif­fé­rentes, si bien qu’en des­cen­dant le fleuve on change de roche comme on change de lati­tude. Au nord, autour de Mem­phis et de ce qui devien­dra Le Caire, la val­lée est bor­dée de pla­teaux de cal­caire tendre. Plus au sud, vers Thèbes, le cal­caire cède au grès. Plus au sud encore, à Assouan, à la pre­mière cata­racte, le grès lui-même s’in­ter­rompt et le socle gra­ni­tique du conti­nent affleure bru­ta­le­ment, bar­rant le fleuve de ses écueils. Les Égyp­tiens n’ont pas eu à inven­ter cette dis­tri­bu­tion : ils l’ont lue, et ils ont bâti en conséquence.

Tou­rah, la car­rière de la belle pierre

Sur la rive orien­tale du Nil, en face de Gizeh, à une quin­zaine de kilo­mètres en amont, s’ouvre le flanc de cal­caire de Tou­rah, que les Anciens appe­laient la car­rière de la belle pierre, ou pierre blanche. Ce n’est pas un nom qui se donne à la légère. Le cal­caire de Tou­rah est plus fin, plus dense, plus blanc que le cal­caire médiocre du pla­teau de Gizeh lui-même, où l’on extra­yait sur place, à quelques cen­taines de mètres du chan­tier, la masse des blocs gros­siers qui consti­tuent le corps des pyra­mides. Ces blocs-là, on ne les trans­por­tait pas : on les tirait du sol immé­dia­te­ment voi­sin, on remon­tait à mesure que la car­rière des­cen­dait, et l’on com­prend, en mar­chant sur le pla­teau, que la pyra­mide et le trou qui l’a nour­rie ne sont que les deux faces d’un même geste, le plein et le vide d’une seule opé­ra­tion. Mais pour le pare­ment, pour cette peau de cal­caire lisse et écla­tante qui recou­vrait autre­fois les faces des pyra­mides et que le soleil devait faire briller à des lieues à la ronde, il fal­lait mieux, et l’on allait cher­cher à Tou­rah, de l’autre côté du fleuve, la pierre digne d’ha­biller le monument.

Le trans­port de ce cal­caire de pare­ment sui­vait le rythme du Nil. On extra­yait en gale­ries — Tou­rah est une car­rière sou­ter­raine, un laby­rinthe de salles et de piliers lais­sés en réserve pour sou­te­nir le pla­fond, à la dif­fé­rence des car­rières à ciel ouvert de Gizeh — et l’on des­cen­dait les blocs jus­qu’au fleuve, où l’on atten­dait la crue. C’est un point qu’il faut avoir en tête pour com­prendre toute l’é­co­no­mie de la pierre en Égypte : le Nil ne se conten­tait pas d’être une route, il était une route qui mon­tait et des­cen­dait selon les sai­sons, si bien que la logis­tique des chan­tiers était ryth­mée par la res­pi­ra­tion annuelle du fleuve. Pen­dant la crue, l’eau venait presque au pied des car­rières et des chan­tiers, les barges char­gées de plu­sieurs tonnes flot­taient là où, quelques mois plus tôt, il n’y avait que des champs — et le cal­caire de Tou­rah tra­ver­sait alors le fleuve, en tra­vers du cou­rant, pour aller revê­tir les faces de Khéops et de Khéphren.

De ce pare­ment, il ne reste presque rien : les califes du Moyen Âge y ont vu une car­rière com­mode, toute taillée, à ciel ouvert, et ont dépouillé les pyra­mides de leur peau blanche pour bâtir Le Caire. Seul le som­met de la pyra­mide de Khé­phren en garde encore un lam­beau, hors d’at­teinte, comme un échan­tillon oublié. La car­rière de Tou­rah, elle, a conti­nué à four­nir de la belle pierre pen­dant des mil­lé­naires — les Romains y ont extrait, les chré­tiens coptes y ont ins­tal­lé des ermi­tages dans les gale­ries aban­don­nées, et le nom même de Tou­rah, dit-on, vien­drait du latin, du mot qui a don­né nos car­rières. Une car­rière peut ain­si sur­vivre aux civi­li­sa­tions qui l’ont ouverte, chan­ger de mains, de langue, de dieu, tout en conti­nuant à faire la seule chose qu’elle sache faire : don­ner de la pierre.

Assouan, le gra­nite du sud

Il faut remon­ter le fleuve, très loin, huit cents kilo­mètres vers le sud, jus­qu’à la pre­mière cata­racte, pour trou­ver l’autre grande pierre de l’É­gypte, celle qui n’a rien à voir avec le cal­caire tendre du nord : le gra­nite d’As­souan, rose ou gris, dur comme peu de roches le sont, et qui a ser­vi à tout ce qui devait défier le temps — les sar­co­phages, les chambres funé­raires, les colosses, et sur­tout les obé­lisques, ces aiguilles mono­li­thiques dont cha­cune est un défi lan­cé à la fois à la car­rière et au transport.

À Assouan, la car­rière n’est pas un trou : c’est un affleu­re­ment, un chaos de roche à nu où le gra­nite sort de terre et où les car­riers tra­vaillaient à même la masse, à ciel ouvert, sous un soleil qui, à cette lati­tude, ne par­donne rien. Et il y a là, res­té sur place, le plus extra­or­di­naire témoin de tout le tra­vail de la pierre antique : l’o­bé­lisque inache­vé, un mono­lithe de plus de mille tonnes, déga­gé sur trois de ses faces, encore atta­ché à la roche mère par sa base, et aban­don­né parce qu’une fis­sure est appa­rue en cours d’ex­trac­tion. On peut mar­cher le long de ce géant cou­ché, des­cendre dans la tran­chée que les car­riers ont creu­sée tout autour pour le déga­ger, poser la main sur les traces lais­sées par les boules de dolé­rite avec les­quelles ils mar­te­laient patiem­ment le gra­nite — car on ne taillait pas ce gra­nite au ciseau, il est trop dur, on le pilon­nait, on l’u­sait, on l’at­ta­quait par une armée d’hommes frap­pant des heures durant avec des masses de pierre plus dure encore. La fis­sure qui a condam­né cet obé­lisque a sans doute condam­né aus­si des années de tra­vail. Il gît là, inutile et magni­fique, et c’est le plus beau docu­ment qui soit sur ce que repré­sen­tait l’am­bi­tion de la pierre : non pas la maî­trise tran­quille du bâtis­seur, mais un pari tou­jours à la mer­ci d’un défaut invi­sible dans la roche.

Le trans­port des obé­lisques depuis Assouan tient de l’é­po­pée logis­tique. On les des­cen­dait au fleuve, on les char­geait sur des barges spé­cia­le­ment conçues, larges et plates, et on pro­fi­tait du cou­rant qui, ici, va du sud vers le nord — heu­reux hasard qui fait que la pesan­teur du fleuve tra­vaille dans le sens du trans­port, de la car­rière vers les grands chan­tiers de Thèbes et de Mem­phis. La reine Hat­chep­sout a fait repré­sen­ter sur les murs de son temple de Deir el-Baha­ri le trans­port de deux obé­lisques colos­saux, cou­chés bout à bout sur une barge immense remor­quée par une flot­tille de bateaux à rames : c’est l’un des rares docu­ments où une civi­li­sa­tion ait pris la peine de mon­trer non le monu­ment ache­vé mais le voyage de la pierre, l’ef­fort brut du dépla­ce­ment, comme si l’ex­ploit du trans­port valait qu’on le grave autant que la beau­té du résultat.

Gebel Sil­si­leh, la porte de grès

Entre Thèbes et Assouan, le Nil se res­serre en un défi­lé où les col­lines de grès viennent presque tou­cher l’eau des deux côtés : c’est Gebel Sil­si­leh, la mon­tagne de la chaîne, ain­si nom­mée parce qu’une légende vou­lait qu’on ten­dît là une chaîne en tra­vers du fleuve. Ce res­ser­re­ment géo­lo­gique, où le grès affleure au bord même de l’eau, en a fait la grande car­rière de grès de l’É­gypte, celle qui a four­ni la pierre des temples de Kar­nak et de Louxor, c’est-à-dire de la plus vaste concen­tra­tion archi­tec­tu­rale que l’An­ti­qui­té ait pro­duite. Le grès n’a pas le pres­tige du gra­nite ni la finesse du beau cal­caire : c’est une pierre de construc­tion, tendre à tailler, facile à extraire en gros blocs régu­liers, et l’on com­prend qu’elle ait ser­vi à éle­ver ces forêts de colonnes qui font de Kar­nak un lieu où l’on se perd. La proxi­mi­té de l’eau était ici déci­sive : à Gebel Sil­si­leh, on extra­yait lit­té­ra­le­ment au bord du fleuve, si bien que le bloc à peine déga­gé pou­vait être char­gé sans presque avoir à par­cou­rir de dis­tance sur terre — et c’est cette éco­no­mie de trans­port, cette coïn­ci­dence entre le gise­ment et la voie d’eau, qui a fait la for­tune du site sur près de deux mille ans d’exploitation.

Les car­rières de Gebel Sil­si­leh gardent, gra­vés dans leurs parois, des dizaines de stèles et d’ins­crip­tions lais­sées par les équipes de car­riers et par les fonc­tion­naires qui super­vi­saient l’ex­trac­tion. On y lit des noms, des dates, des actions de grâces, des prières au fleuve — car ouvrir la pierre était aus­si un acte qui enga­geait les dieux, et l’on ne sai­gnait pas la mon­tagne sans un mot pour se conci­lier les puis­sances. C’est une chose qu’on oublie devant nos car­rières indus­trielles : pour l’homme antique, la car­rière était un lieu char­gé, presque un sanc­tuaire à l’en­vers, un endroit où l’on pre­nait à la terre ce qu’elle ne redon­ne­rait pas, et il fal­lait accom­pa­gner ce pré­lè­ve­ment de gestes rituels.

Wadi Ham­ma­mat, la pierre du désert

Il faut main­te­nant quit­ter le fleuve, tour­ner le dos à l’eau et s’en­fon­cer vers l’est, dans le désert Orien­tal, cette zone mon­ta­gneuse et aride qui sépare la val­lée du Nil de la mer Rouge. Là, au fond d’un oued des­sé­ché qui ser­vait de route cara­va­nière entre Cop­tos et la côte, s’ouvre le Wadi Ham­ma­mat, d’où l’on extra­yait une roche sombre, verte ou grise, dure et com­pacte, que les géo­logues appellent grau­wacke ou schiste sili­ceux et que les Égyp­tiens réser­vaient à des usages pré­cieux : sta­tues, sar­co­phages, palettes rituelles, objets où la cou­leur pro­fonde et le grain fin de la pierre fai­saient mer­veille. Le Wadi Ham­ma­mat n’est pas une car­rière comme les autres : c’est un lieu de bout du monde, une entaille dans la mon­tagne au milieu du néant, où l’on n’al­lait pas par com­mo­di­té mais parce que cette pierre-là, verte et sourde, ne se trou­vait nulle part ailleurs.

Ce qui rend le Wadi Ham­ma­mat unique, c’est qu’on y a lais­sé, gra­vée dans la roche, la plus ancienne carte géo­lo­gique connue au monde. Un papy­rus, dit papy­rus des mines, des­sine le tra­cé de l’oued, les mon­tagnes, l’emplacement de la car­rière et celui des mines d’or voi­sines — car ce désert était dou­ble­ment pré­cieux, il don­nait la belle pierre sombre et il don­nait l’or. On mesure là une chose : les Égyp­tiens ne se conten­taient pas d’ex­ploi­ter ces gise­ments loin­tains, ils les car­to­gra­phiaient, ils les admi­nis­traient, ils y envoyaient des expé­di­tions orga­ni­sées comme des cam­pagnes mili­taires, avec leurs por­teurs d’eau, leurs appro­vi­sion­ne­ments, leurs chefs et leurs scribes. Aller cher­cher la pierre au fond du désert Orien­tal n’é­tait pas un tra­vail de car­rier mais une entre­prise d’É­tat, pla­ni­fiée depuis la val­lée, et dont le suc­cès repo­sait sur une logis­tique de l’eau et du ravi­taille­ment aus­si ten­due que celle d’une armée en campagne.

Mons Por­phy­rites et Mons Clau­dia­nus, l’empire dans le désert

Bien plus tard, quand l’É­gypte fut deve­nue une pro­vince romaine, ce même désert Orien­tal révé­la aux nou­veaux maîtres deux gise­ments qui allaient deve­nir par­mi les plus pres­ti­gieux de tout l’Em­pire, et dont l’ex­ploi­ta­tion reste l’un des cha­pitres les plus éton­nants de l’his­toire de la pierre. Le pre­mier est le Mons Por­phy­rites, la mon­tagne de por­phyre, où l’on extra­yait cette roche rouge pourpre mou­che­tée de blanc que les Romains ont éle­vée au rang de pierre impé­riale par excel­lence. Le por­phyre est dur, presque impos­sible à tra­vailler, d’un rouge sombre qui évoque le sang et la pourpre — la cou­leur du pou­voir — et l’on n’en trou­vait, dans tout le monde connu, qu’à cet endroit pré­cis du désert égyp­tien, une mon­tagne per­due à des jours de marche de la val­lée et de la mer. Que les empe­reurs aient jugé bon d’or­ga­ni­ser l’ex­trac­tion et le trans­port d’une pierre si dif­fi­cile, depuis un lieu si inac­ces­sible, dit tout du prix qu’ils atta­chaient à ce rouge : le por­phyre n’é­tait pas une pierre de construc­tion, c’é­tait un attri­but, une manière de maté­ria­li­ser dans la roche l’ex­clu­si­vi­té du pou­voir impé­rial. On en fit des colonnes, des vasques, des sar­co­phages d’empereurs, et sa rare­té fut si bien gar­dée qu’a­près l’An­ti­qui­té, la car­rière étant oubliée et son empla­ce­ment per­du, on ne sut plus pro­duire de por­phyre pen­dant plus de mille ans : on se conten­ta de décou­per et de rem­ployer, à l’in­fi­ni, les blocs antiques, comme si l’on pui­sait dans un stock que nul ne savait plus reconstituer.

Non loin de là s’ou­vrait le Mons Clau­dia­nus, où l’on extra­yait un gra­nite gris, mou­che­té, d’une grande dure­té, dont Rome fit un usage spec­ta­cu­laire : les colonnes mono­li­thiques du Pan­théon, ces fûts gris de qua­rante pieds de haut qui sou­tiennent le por­tique, viennent de ce désert égyp­tien, extraites là, des­cen­dues à dos d’hommes et de bêtes vers le Nil, embar­quées, trans­por­tées à tra­vers toute la Médi­ter­ra­née jus­qu’à Ostie, remon­tées jus­qu’à Rome. Le site du Mons Clau­dia­nus est aujourd’­hui l’un des mieux conser­vés qui soit, parce que le désert a tout figé : on y trouve encore le vil­lage des ouvriers, les rampes, les colonnes aban­don­nées en cours de trans­port, et sur­tout des mil­liers de tes­sons cou­verts d’ins­crip­tions — les ostra­ca — qui nous racontent la vie quo­ti­dienne de cette com­mu­nau­té per­due au bout du monde, les rations, les cor­vées, les lettres, les com­mandes. On y devine une popu­la­tion mêlée, des ouvriers qua­li­fiés, des sol­dats, des condam­nés, tout un petit monde tenu là par la seule volon­té impé­riale de tirer de cette mon­tagne un gra­nite dont Rome, à l’autre bout de la mer, n’a­vait aucun besoin vital et qu’elle vou­lait pour­tant, pour la seule rai­son qu’il était dif­fi­cile, loin­tain, et donc magnifique.

Grèce : le marbre et la lumière

Pas­ser de l’É­gypte à la Grèce, c’est chan­ger de pierre reine. L’É­gypte est le pays du cal­caire, du grès et du gra­nite ; la Grèce est le pays du marbre, et c’est là, dans les car­rières de l’At­tique et des Cyclades, que la pierre a pour la pre­mière fois été tra­vaillée non seule­ment comme maté­riau mais comme chair, comme sur­face capable de rete­nir la lumière et de rendre la peau, le pli du vête­ment, le muscle. Le marbre grec n’est pas une pierre par­mi d’autres : c’est le sup­port d’une civi­li­sa­tion qui a fait de la repré­sen­ta­tion du corps humain le centre de son art, et cela n’au­rait pas été pos­sible sans les gise­ments excep­tion­nels que le sol grec offrait.

Le Pen­té­lique, la car­rière au-des­sus d’Athènes

Le Par­thé­non est en marbre du Pen­té­lique, et le Pen­té­lique est une mon­tagne que l’on voit depuis l’A­cro­pole. C’est un fait qu’il faut lais­ser un ins­tant s’ins­tal­ler : le marbre dont sont faits les monu­ments les plus célèbres de l’Oc­ci­dent venait d’une car­rière située à une quin­zaine de kilo­mètres seule­ment du chan­tier, sur le flanc d’une mon­tagne visible depuis le site même où on l’a employé. La car­rière et le monu­ment se regar­daient. On extra­yait là-haut, sur les pentes du mont Pen­té­lique, un marbre blanc d’une qua­li­té rare, à grain fin, qui pré­sente une par­ti­cu­la­ri­té chi­mique remar­quable : il contient des traces de fer qui, sous l’ef­fet de l’oxy­da­tion, donnent au marbre expo­sé aux intem­pé­ries une patine dorée, chaude, miel­lée, si bien que les colonnes du Par­thé­non ne sont pas d’un blanc froid mais tirent, à cer­taines heures, vers l’ocre et le miel. Ce que la lumière fait au Par­thé­non, c’est la car­rière qui l’a ren­du pos­sible, par la pré­sence de ce fer dans la roche — et il y a là une leçon dis­crète sur la manière dont la géo­lo­gie d’un gise­ment se pro­longe, des mil­lé­naires plus tard, dans la cou­leur d’un monu­ment à l’heure du couchant.

Le trans­port du marbre pen­té­lique posait un pro­blème inverse de celui des obé­lisques égyp­tiens : il fal­lait des­cendre. La car­rière est en alti­tude, le chan­tier en contre­bas, et l’on avait amé­na­gé sur le flanc de la mon­tagne une voie de glis­se­ment, une rampe le long de laquelle on fai­sait des­cendre les blocs, rete­nus par des sys­tèmes de frei­nage, dont on voit encore les traces. Il n’y avait pas de fleuve ici, pas de barge, pas de crue sal­va­trice : seule­ment la pente, la trac­tion ani­male, et l’in­gé­nio­si­té de rampes et de traî­neaux. Les gra­dins d’ex­trac­tion du Pen­té­lique sont encore visibles, taillés dans le flanc de la mon­tagne comme un esca­lier de géant, et l’on y trouve, là aus­si, des blocs aban­don­nés, des amorces de colonnes res­tées sur place, tous ces témoins du tra­vail inter­rom­pu qui font d’une car­rière un lieu plus émou­vant, à sa manière, que le monu­ment achevé.

Paros, le marbre translucide

Il faut prendre la mer, gagner les Cyclades, abor­der l’île de Paros pour trou­ver l’autre grand marbre grec, celui que les sculp­teurs pré­fé­raient à tous les autres. Le marbre de Paros, le lych­ni­tès comme on l’ap­pe­lait — le marbre de la lampe — est un marbre d’une blan­cheur et d’une trans­lu­ci­di­té excep­tion­nelles, un marbre dans lequel la lumière pénètre de quelques mil­li­mètres avant d’être ren­voyée, ce qui donne aux sta­tues qui en sont faites cette qua­li­té de peau vivante, presque dia­phane, qu’au­cun autre marbre n’at­teint. Son nom même dit son étran­ge­té : on l’ex­tra­yait en gale­ries sou­ter­raines, à la lampe, dans le noir, parce que les meilleurs bancs se trou­vaient en pro­fon­deur — et il y a quelque chose de ver­ti­gi­neux dans l’i­dée de ces car­riers des­cen­dant sous terre, à la lumière trem­blante des lampes à huile, pour arra­cher à l’obs­cu­ri­té une pierre dont la ver­tu était pré­ci­sé­ment de cap­ter et de rendre la lumière.

Le marbre de Paros fut expor­té dans toute la Médi­ter­ra­née, non comme pierre de construc­tion — trop pré­cieux pour cela — mais comme maté­riau de sculp­ture, réser­vé aux sta­tues, aux reliefs, à ce qui devait être beau de près. C’est un pre­mier exemple de cette pierre de pres­tige qui voyage pour ce qu’elle est : on ne fait pas venir du marbre de Paros parce qu’on manque de pierre, on le fait venir parce qu’au­cune autre pierre ne rend la chair comme celle-ci, et le sculp­teur d’A­thènes ou de la loin­taine Sicile qui com­mande un bloc parien paie non le poids ni le trans­port mais la qua­li­té rare d’une matière qui n’existe qu’i­ci. La car­rière de Paros, dans ses gale­ries obs­cures, pro­dui­sait ain­si une pierre dont la des­ti­na­tion était de par­tir, de se dis­per­ser sur les rivages, de deve­nir, ailleurs, des dieux et des hommes de marbre.

L’Hy­mette, Naxos et les pierres discrètes

Autour de ces deux gloires, l’At­tique et les Cyclades offraient d’autres marbres, moins célèbres, aux usages plus modestes ou plus spé­cia­li­sés. L’Hy­mette, la mon­tagne qui borde Athènes au sud-est — celle dont le miel était répu­té — don­nait un marbre gris-bleu­té, vei­né, moins noble que le pen­té­lique, employé pour des usages cou­rants, des dal­lages, des archi­tec­tures secon­daires. Naxos, la plus grande des Cyclades, pro­dui­sait un marbre à gros grain, brillant, un peu rude, dont les Grecs archaïques firent pour­tant des colosses — on y voit encore, aban­don­nés dans les car­rières, des kou­roi géants res­tés cou­chés là où un défaut ou un acci­dent avait inter­rom­pu leur taille, ces sta­tues inache­vées qui sont, comme l’o­bé­lisque d’As­souan, les docu­ments les plus par­lants sur l’am­bi­tion et le risque du tra­vail de la pierre. Ces marbres secon­daires rap­pellent une chose que les grands monu­ments font oublier : la pierre de pres­tige, celle qui voyage et qu’on célèbre, ne repré­sente qu’une infime part de tout ce qui s’ex­tra­yait : l’im­mense majo­ri­té de la pierre antique était une pierre ordi­naire, locale, employée sans façon pour les besoins cou­rants d’une cité, et dont per­sonne n’a jamais son­gé à chan­ter la provenance.

Rome et l’I­ta­lie : du tuf local au marbre du monde

Rome pré­sente le cas le plus inté­res­sant, parce qu’on y voit, sur quelques siècles, une cité pas­ser d’un régime de la pierre à un autre, du tuf local aux marbres du monde entier, et parce que cette évo­lu­tion accom­pagne exac­te­ment la trans­for­ma­tion d’une ville en capi­tale d’empire. La pierre de Rome raconte l’his­toire de Rome.

Les tufs, la pierre des origines

La Rome des ori­gines, la Rome royale et répu­bli­caine, est une ville de tuf. Les col­lines sur les­quelles elle est bâtie sont d’o­ri­gine vol­ca­nique, et le sol livrait à ciel ouvert ou en gale­ries diverses varié­tés de tuf — cette roche tendre, légère, poreuse, facile à tailler, née des cendres des anciens vol­cans du Latium — que l’on désigne sous des noms comme le tuf de l’A­niene, le pepe­ri­no des monts Albains, le grot­ta oscu­ra. Ces pierres n’ont rien de noble : elles sont grises, ternes, elles s’ef­fritent, elles vieillissent mal. Mais elles étaient là, sous les pieds, dans les col­lines mêmes de la ville et à sa proche péri­phé­rie, et c’est avec elles qu’on a bâti la Rome pri­mi­tive, les pre­miers temples, les pre­mières murailles — la muraille dite ser­vienne, dont il reste des pans, est en grot­ta oscu­ra, extrait des car­rières que Rome contrô­lait au nord. Le tuf est la pierre de néces­si­té par excel­lence : on ne l’a pas choi­si, on l’a pris parce qu’il était là, et toute l’ar­chi­tec­ture des débuts porte la marque de cette contrainte géo­lo­gique, de cette obli­ga­tion de faire avec ce que le ter­rain vol­ca­nique du Latium offrait.

Tivo­li et le travertin

À une tren­taine de kilo­mètres de Rome, près de Tivo­li, les eaux char­gées de cal­caire d’an­ciennes sources ont dépo­sé, au fil des mil­lé­naires, une roche par­ti­cu­lière : le tra­ver­tin, ce cal­caire concré­tion­né, crème et beige, cri­blé de petites cavi­tés qui lui donnent son aspect recon­nais­sable. Le tra­ver­tin de Tivo­li — le lapis tibur­ti­nus qui a don­né son nom à la pierre — est plus dur, plus durable, plus beau que les tufs de la ville, et son exploi­ta­tion à grande échelle marque un pre­mier pas hors du stric­te­ment local : on va cher­cher un peu plus loin une pierre meilleure. C’est en tra­ver­tin qu’est bâti le Coli­sée, cette mon­tagne de pierre claire dont les arcades super­po­sées ont défi­ni pour des siècles l’i­dée même de l’ar­chi­tec­ture monu­men­tale. Le tra­ver­tin reste une pierre de la région romaine — Tivo­li n’est pas au bout du monde — mais il repré­sente déjà un choix, une pré­fé­rence, l’i­dée qu’on peut aller cher­cher, à por­tée rai­son­nable, une pierre plus digne du rang qu’on veut se don­ner. Entre le tuf pris sous les pieds et le tra­ver­tin extrait à trente kilo­mètres, il y a tout l’é­cart entre subir la géo­lo­gie et com­men­cer à la choisir.

Car­rare, le marbre de l’empire

Puis vient Auguste, et avec Auguste le marbre. La for­mule est célèbre — il aurait dit avoir trou­vé Rome de briques et l’a­voir lais­sée de marbre — et elle cor­res­pond à un fait maté­riel pré­cis : c’est sous Auguste que s’ouvrent véri­ta­ble­ment à grande échelle les car­rières de marbre blanc de Luni, dans les Alpes Apuanes de Tos­cane, ce marbre que l’on appel­le­ra plus tard le marbre de Car­rare et qui devien­dra, pour l’Oc­ci­dent, le marbre par excel­lence, celui de Michel-Ange et de tant d’autres. Jusque-là, Rome impor­tait son marbre blanc de Grèce, du Pen­té­lique ou des îles, à grands frais ; l’ex­ploi­ta­tion sys­té­ma­tique de Luni lui donne enfin un marbre blanc à elle, sur son propre sol, en quan­ti­té suf­fi­sante pour habiller une capi­tale. Les Alpes Apuanes, ces mon­tagnes qui dominent la côte tyr­rhé­nienne au nord de Pise, sont lit­té­ra­le­ment blanches de marbre — vues de loin, leurs som­mets semblent ennei­gés en plein été, tant les fronts de taille et les ébou­lis de déchets mar­mo­réens couvrent leurs flancs — et l’ex­ploi­ta­tion, com­men­cée sous Auguste, ne s’est jamais inter­rom­pue depuis, si bien que ces mon­tagnes portent, gra­vée sur deux mille ans, la trace conti­nue de l’ap­pé­tit occi­den­tal pour le marbre blanc.

Le marbre de Car­rare change d’é­chelle par rap­port à tout ce qui pré­cède : il n’est plus une pierre de pres­tige rare et loin­taine comme le por­phyre, ni une pierre locale de néces­si­té comme le tuf, mais une pierre de qua­li­té pro­duite en masse, à demeure, pour les besoins d’une capi­tale en expan­sion per­ma­nente. Des­cen­du des mon­tagnes par des rampes ver­ti­gi­neuses jus­qu’au petit port de Luni, embar­qué, dis­tri­bué dans tout l’Em­pire occi­den­tal, il inau­gure une logis­tique de la pierre à l’é­chelle indus­trielle qui pré­fi­gure ce que nous ver­rons à son som­met avec le marbre du Pro­con­nèse. Rome, en ouvrant Car­rare, ne se contente plus de cher­cher la belle pierre : elle orga­nise sa production.

Les marbres colo­rés, le monde appor­té à Rome

Mais l’his­toire de la pierre à Rome ne serait pas com­plète sans les marbres colo­rés, ces pierres venues des quatre coins de l’Em­pire que Rome a fait conver­ger vers elle comme un tro­phée géo­lo­gique. Le por­phyre rouge d’É­gypte, le gra­nite gris du Mons Clau­dia­nus, le marbre jaune de Numi­die, le marbre vei­né de vio­let de Phry­gie, le vert antique de Thes­sa­lie, le marbre blanc et noir, les brèches, les albâtres — Rome a ras­sem­blé dans ses monu­ments un échan­tillon­nage de toutes les belles pierres du monde connu, et cette col­lec­tion avait un sens poli­tique très clair. Faire venir à Rome, à grands frais, une colonne de por­phyre égyp­tien ou un fût de gra­nite du désert, c’é­tait rendre visible, dans la matière même du monu­ment, l’é­ten­due de la domi­na­tion romaine : chaque marbre colo­ré était un mor­ceau de pro­vince appor­té au centre, un frag­ment d’empire pétri­fié. Le pave­ment d’une salle romaine où alternent le jaune de Numi­die, le rouge d’É­gypte, le vert de Grèce et le blanc de Car­rare est une carte de l’Em­pire, une géo­gra­phie de la conquête tra­duite en pierre polie. On ne fai­sait pas venir ces marbres parce qu’on en man­quait — Car­rare suf­fi­sait ample­ment à bâtir — mais parce qu’ils disaient, mieux que tout dis­cours, l’u­ni­ver­sa­li­té du pou­voir romain.

Ana­to­lie : le marbre standardisé

L’A­sie Mineure — l’A­na­to­lie — fut, sous l’Em­pire romain puis sous Byzance, la région des grandes car­rières impé­riales de marbre, celles où l’or­ga­ni­sa­tion de l’ex­trac­tion attei­gnit un degré de sophis­ti­ca­tion qui annonce l’in­dus­trie moderne. C’est ici, plus que par­tout ailleurs, qu’ap­pa­raît clai­re­ment ce troi­sième régime de la pierre dont il faut suivre l’é­mer­gence : ni la pierre de néces­si­té locale, ni la pierre de pres­tige unique, mais la pierre stan­dar­di­sée, pro­duite en série, expé­diée en blocs à demi finis vers des mar­chés loin­tains selon une logique de pro­duc­tion de masse.

Le Pro­con­nèse, la carrière-usine

Dans la mer de Mar­ma­ra, cette petite mer inté­rieure qui sépare la Médi­ter­ra­née de la mer Noire, une île — le Pro­con­nèse, aujourd’­hui Mar­ma­ra, qui a don­né son nom à la mer et, par elle, au mot marbre lui-même dans cer­taines langues — était presque entiè­re­ment consti­tuée d’un marbre gris-bleu vei­né, d’une qua­li­té hon­nête sans être excep­tion­nelle, mais dis­po­nible en quan­ti­tés qua­si illi­mi­tées et, sur­tout, situé au bord de l’eau. Cette conjonc­tion — un gise­ment immense et un accès mari­time direct — fit du Pro­con­nèse la plus grande car­rière de l’An­ti­qui­té tar­dive, une véri­table usine à ciel ouvert dont la pro­duc­tion ali­men­tait tout l’O­rient romain et byzantin.

Ce qui dis­tingue le Pro­con­nèse, c’est le mode de pro­duc­tion. On n’y extra­yait pas des blocs à la com­mande, taillés sur mesure pour tel ou tel monu­ment : on y pro­dui­sait en série des élé­ments archi­tec­tu­raux stan­dar­di­sés — cha­pi­teaux ébau­chés, fûts de colonnes, sar­co­phages à demi creu­sés, plaques de revê­te­ment — que l’on expor­tait à l’é­tat semi-fini, à charge pour l’a­te­lier des­ti­na­taire de les ache­ver selon ses besoins. C’est une révo­lu­tion invi­sible : la car­rière du Pro­con­nèse ne four­nit plus une pierre, elle four­nit un pro­duit, pré­for­mé, cali­bré, prêt à être fini n’im­porte où dans le monde byzan­tin. Un sar­co­phage pro­con­né­sien à demi ébau­ché pou­vait être expé­dié vers un port loin­tain et n’y rece­voir sa déco­ra­tion qu’à l’ar­ri­vée, en fonc­tion du client — exac­te­ment la logique d’une pro­duc­tion stan­dar­di­sée qui délo­ca­lise la fini­tion. On a retrou­vé, un peu par­tout dans le bas­sin orien­tal et jus­qu’au fond des mers dans les épaves de navires cou­lés avec leur car­gai­son, ces élé­ments pro­con­né­siens à demi finis, ces cha­pi­teaux ébau­chés qui n’at­tei­gnirent jamais leur des­ti­na­tion, et qui docu­mentent mieux qu’au­cun texte la nature indus­trielle de cette production.

C’est ce marbre gris-bleu du Pro­con­nèse qui revêt une grande part de Sainte-Sophie à Constan­ti­nople : les colonnes, les plaques de pla­cage aux veines assem­blées en miroir, tout ce jeu de sur­faces mar­brées qui fait la splen­deur de l’in­té­rieur de la basi­lique de Jus­ti­nien puise lar­ge­ment dans les car­rières de l’île voi­sine, à quelques heures de navi­ga­tion à peine. La proxi­mi­té entre la car­rière du Pro­con­nèse et la capi­tale byzan­tine — une petite tra­ver­sée de la mer de Mar­ma­ra — explique en par­tie l’am­pleur de l’ex­ploi­ta­tion : Constan­ti­nople avait sous la main, à por­tée de barge, une réserve de marbre qua­si inépui­sable, et elle en a usé sans comp­ter, pour ses églises, ses palais, ses colonnes hono­ri­fiques. Le Pro­con­nèse est le cas où la géo­gra­phie, l’é­chelle du gise­ment et l’or­ga­ni­sa­tion de la pro­duc­tion se conjuguent pour pro­duire quelque chose de radi­ca­le­ment nou­veau : une pierre non plus rare et char­gée de sens, mais abon­dante, cali­brée, presque ano­nyme, la pierre d’un empire qui bâtit beau­coup et vite.

Doci­mium, le marbre pourpre de Phrygie

Au cœur de l’A­na­to­lie, loin des côtes cette fois, à Doci­mium en Phry­gie, on extra­yait un marbre d’une tout autre nature : le pavo­naz­zet­to, un marbre blanc tra­ver­sé de veines vio­lettes et pourpres, d’un effet spec­ta­cu­laire, que les Romains clas­saient par­mi les marbres les plus pré­cieux. Son nom moderne — qui évoque la queue du paon — dit assez l’é­clat de ses veines colo­rées. Contrai­re­ment au Pro­con­nèse, Doci­mium n’é­tait pas au bord de l’eau : la car­rière se trouve à l’in­té­rieur des terres, sur le haut pla­teau ana­to­lien, et le trans­port de ses blocs jus­qu’à la mer, puis par mer jus­qu’à Rome, repré­sen­tait un effort et un coût consi­dé­rables — ce qui, pré­ci­sé­ment, clas­sait le pavo­naz­zet­to par­mi les pierres de pres­tige, celles dont la valeur tient en par­tie à la dif­fi­cul­té de leur ache­mi­ne­ment. On retrouve ici la logique du por­phyre égyp­tien : plus une belle pierre vient de loin et coûte cher à trans­por­ter, plus elle dit le pou­voir de celui qui peut se l’of­frir. Doci­mium était une car­rière impé­riale, exploi­tée direc­te­ment pour le compte de l’empereur, et son marbre vei­né de pourpre habillait les monu­ments les plus pres­ti­gieux de Rome, appor­tant dans la capi­tale, avec sa cou­leur presque royale, un peu de l’exo­tisme du pla­teau phrygien.

La coexis­tence, dans une même région, du Pro­con­nèse indus­triel et du Doci­mium pres­ti­gieux montre bien que ces régimes de la pierre ne se suc­cèdent pas sim­ple­ment dans le temps mais coexistent dans l’es­pace : au même moment, l’A­na­to­lie expor­tait le marbre banal et cali­bré de son île de Mar­ma­ra et le marbre rare et coû­teux de son pla­teau inté­rieur, l’un pour bâtir en masse, l’autre pour signi­fier le rang — et un même chan­tier impé­rial pou­vait employer les deux, le pro­con­né­sien pour la struc­ture, le pavo­naz­zet­to pour l’or­ne­ment précieux.

Afrique du Nord : le marbre jaune de Numidie

Sur les hauts pla­teaux de ce qui est aujourd’­hui la Tuni­sie, près de l’an­tique Simit­thus — Chem­tou —, une col­line entière était consti­tuée d’un marbre jaune d’or, vei­né de rose et de rouge, que les Romains nom­maient le marbre de Numi­die et que les mar­chands appe­laient le gial­lo anti­co, le jaune antique. C’est l’un des plus beaux marbres colo­rés de toute l’An­ti­qui­té, une pierre solaire, chaude, dont la cou­leur allait du jaune pâle au jaune pro­fond vei­né de pourpre, et qui fut si pri­sée à Rome qu’on l’employa dans les monu­ments les plus pres­ti­gieux, du pave­ment des grandes salles aux colonnes des temples.

La car­rière de Chem­tou a ceci de remar­quable qu’elle nous est par­ti­cu­liè­re­ment bien connue, parce que le site a été fouillé en détail et qu’il conserve, autour de la col­line exploi­tée, tout l’ap­pa­reil de l’ex­trac­tion romaine : les fronts de taille, les rampes, les zones de sto­ckage, et sur­tout un camp où tra­vaillait une main-d’œuvre en par­tie com­po­sée de condam­nés, car le tra­vail de la car­rière — dur, dan­ge­reux, épui­sant — était l’une des peines aux­quelles Rome condam­nait ses réprou­vés. Envoyé à la car­rière : la for­mule était une condam­na­tion, et der­rière la beau­té dorée du gial­lo anti­co qui orne les palais de Rome, il faut savoir lire le tra­vail for­cé de ceux qui l’ar­ra­chaient à la col­line numide sous le soleil d’A­frique. Cette dimen­sion-là, la car­rière la porte comme le monu­ment ne la porte jamais : le monu­ment ache­vé efface la main-d’œuvre, lisse l’ef­fort, tan­dis que la car­rière, avec ses bara­que­ments, ses ins­crip­tions, ses gra­dins taillés à la sueur des condam­nés, garde la mémoire du prix humain de la belle pierre.

Le gial­lo anti­co voya­geait de Chem­tou vers la côte, était embar­qué à Tha­bra­ca — l’ac­tuelle Tabar­ka — et tra­ver­sait la Médi­ter­ra­née jus­qu’à Rome, encore une fois selon cette logique du marbre de pres­tige qui par­court des cen­taines de milles marins pour sa seule cou­leur. Numi­die, Égypte, Phry­gie, Grèce : les belles pierres colo­rées de Rome des­sinent une géo­gra­phie pré­cise du pres­tige, une carte des lieux loin­tains d’où l’on fai­sait venir, à grands frais, de quoi éblouir dans la capi­tale — et cha­cune de ces car­rières, à Chem­tou comme au Mons Por­phy­rites, fut un lieu de labeur au bout du monde dont la pro­duc­tion entière était des­ti­née à par­tir, à quit­ter le sol qui l’a­vait pro­duite pour aller signi­fier, ailleurs, la puis­sance de ceux qui n’y avaient jamais mis les pieds.

Levant : le cal­caire et le colossal

Il faut finir à l’est, sur les rivages du Levant, où la pierre reprend un carac­tère plus local mais atteint des dimen­sions qui défient l’en­ten­de­ment. Ici, pas de marbre pré­cieux expor­té au loin : le Levant est un pays de cal­caire, une pierre hon­nête, pré­sente en abon­dance, dont on a fait un usage local — mais un usage qui, à Baal­bek, a pro­duit les plus grands blocs de pierre jamais taillés et dépla­cés par l’homme.

Baal­bek, la démesure

Dans la plaine de la Bekaa, au Liban, le sanc­tuaire romain de Baal­bek — l’an­tique Hélio­po­lis — pré­sente un fait qui a nour­ri des siècles de spé­cu­la­tions : le podium du temple de Jupi­ter com­porte, à sa base, trois blocs de cal­caire d’une taille inouïe, le Tri­li­thon, cha­cun pesant envi­ron huit cents tonnes, mis en place à plu­sieurs mètres de hau­teur. Com­ment a‑t-on pu extraire, dépla­cer, puis sur­éle­ver des blocs de ce poids ? La ques­tion a nour­ri toutes les rêve­ries, des plus sérieuses aux plus folles, et l’on com­prend le ver­tige devant ces trois pierres : rien, dans l’i­dée qu’on se fait des moyens antiques, ne semble à la mesure de tels blocs.

La réponse, comme sou­vent, est dans la car­rière. Elle est là, à quelques cen­taines de mètres du temple, en contre­bas, et l’on y trouve — res­tés sur place — d’autres blocs de cette taille, dont le fameux Hajar al-Hibla, la pierre de la femme enceinte, un mono­lithe de plus de mille tonnes encore atta­ché à la roche mère par un côté, et deux autres, décou­verts plus récem­ment, plus énormes encore. Ces géants aban­don­nés dans la car­rière de Baal­bek règlent en par­tie l’é­nigme : ils montrent que les Romains extra­yaient ces blocs sur place, tout près du chan­tier, pré­ci­sé­ment pour n’a­voir à les dépla­cer que sur une courte dis­tance et en des­cente, du niveau de la car­rière vers le podium en contre­bas. La déme­sure des blocs n’é­tait pos­sible que parce que la car­rière était juste là, à côté, en sur­plomb — c’est la proxi­mi­té qui rend le colos­sal envi­sa­geable. Éloi­gnez la car­rière de quelques kilo­mètres, et jamais on n’au­rait osé des blocs de huit cents tonnes ; c’est parce que la belle assise de cal­caire affleu­rait à deux pas du temple, un peu plus haut que lui, que les archi­tectes romains ont pu se per­mettre cette sur­en­chère, cette volon­té d’employer les plus gros blocs pos­sibles pour asseoir le temple sur un socle qui défiât les siècles. La car­rière de Baal­bek est le lieu où se lit le mieux cette véri­té toute simple : la géo­gra­phie de la pierre com­mande l’au­dace de l’ar­chi­tec­ture, et le colos­sal n’est jamais que la ren­contre d’une bonne pierre et de sa proxi­mi­té au chantier.

Jéru­sa­lem, la pierre de la ville

Il faut finir par Jéru­sa­lem, où la pierre n’a pas la déme­sure de Baal­bek mais où elle est plus qu’ailleurs iden­ti­fiée à la ville elle-même. Jéru­sa­lem est bâtie en cal­caire de Jéru­sa­lem, cette pierre blonde et dorée, extraite des col­lines de Judée sur les­quelles et autour des­quelles la ville s’est construite, et dont la cou­leur chaude, qui prend le soleil cou­chant, est deve­nue indis­so­ciable de l’i­mage de la ville sainte. Le grand œuvre de la pierre à Jéru­sa­lem, ce sont les sub­struc­tions du Second Temple, l’es­pla­nade colos­sale qu’­Hé­rode fit construire pour por­ter le sanc­tuaire, dont le Mur occi­den­tal — le Mur des Lamen­ta­tions — n’est qu’un pan de sou­tè­ne­ment. Les assises héro­diennes de ce mur sont faites de blocs de cal­caire local d’une taille consi­dé­rable, ajus­tés au mil­li­mètre sans mor­tier, avec ce bos­sage carac­té­ris­tique — le pour­tour taillé net enca­drant un centre en relief — qui signe l’ar­chi­tec­ture d’Hé­rode. La pierre venait des car­rières mêmes de la ville, à quelques cen­taines de mètres, extraite du cal­caire des col­lines de Judée, et l’on peut encore voir, sous la ville moderne, dans les car­rières sou­ter­raines qu’on appelle par­fois la caverne de Sédé­cias, l’im­mense salle d’où l’on tirait la pierre du Temple.

À Jéru­sa­lem, la pierre est locale au sens le plus fort : elle n’est pas seule­ment extraite à proxi­mi­té, elle est la ville, elle en donne la cou­leur, elle en consti­tue à la fois le sol, les fon­da­tions et les murs, si bien que la cité et sa car­rière ne font qu’un — on bâtis­sait Jéru­sa­lem avec Jéru­sa­lem, avec le cal­caire même des col­lines sur les­quelles elle s’é­le­vait. Il y a là une forme de coïn­ci­dence par­faite entre le lieu et sa matière, une iden­ti­té de la ville et de sa pierre qui contraste avec toute l’his­toire du marbre voya­geur : à l’autre extré­mi­té du spectre du por­phyre égyp­tien appor­té à Rome, Jéru­sa­lem incarne la pierre de néces­si­té por­tée à son point d’ac­com­plis­se­ment, la pierre si inti­me­ment liée à son lieu qu’elle en devient le nom, la cou­leur et l’âme.

La mémoire des carrières

Il reste, au terme de ce par­cours, à mesu­rer l’é­cart entre les trois gestes qui com­mandent toute cette his­toire. Le pre­mier, le plus ancien et le plus uni­ver­sel, c’est le geste de néces­si­té : on bâtit avec ce que le sol offre, on prend le tuf sous les col­lines de Rome, le cal­caire des pla­teaux de Judée, le grès du défi­lé de Gebel Sil­si­leh, parce que ces pierres sont là et que le poids énorme de la pierre de construc­tion rend tout trans­port loin­tain dérai­son­nable. C’est le régime domi­nant, celui qui a bâti l’im­mense majo­ri­té de tout ce qui fut jamais construit, et il obéit à une loi simple : la géo­lo­gie locale décide de l’ar­chi­tec­ture, et le bâtis­seur com­pose avec ce que la terre lui donne sous les pieds.

Le second geste, plus tar­dif et plus rare, c’est le geste de pres­tige : on va cher­cher au loin, à grands frais, une pierre dont on n’a nul besoin maté­riel, mais qui dit quelque chose — le por­phyre rouge du désert égyp­tien, le pavo­naz­zet­to vio­let de Phry­gie, le gial­lo anti­co doré de Numi­die, tous ces marbres colo­rés que Rome fai­sait conver­ger vers elle depuis les confins de l’Em­pire. Ces pierres-là ne sont pas des maté­riaux, ce sont des signes ; leur valeur tient pré­ci­sé­ment à ce qu’elles coûtent, à ce qu’elles viennent de loin, à ce que les pos­sé­der sup­pose un pou­voir capable d’or­ga­ni­ser leur extrac­tion dans des déserts inac­ces­sibles et leur trans­port sur des cen­taines de milles marins. Le marbre colo­ré d’une salle romaine est une carte de la domi­na­tion, un mor­ceau de chaque pro­vince appor­té au centre, et der­rière l’é­clat de ces pierres il y a tou­jours, tapi, le tra­vail for­cé de ceux qui les arra­chaient au sol, les condam­nés de Chem­tou, les ouvriers per­dus du Mons Claudianus.

Le troi­sième geste, enfin, le plus moderne dans son esprit, c’est le geste de pro­duc­tion : on orga­nise l’ex­trac­tion à l’é­chelle indus­trielle, on pro­duit en série des élé­ments cali­brés qu’on expé­die à demi finis vers des mar­chés loin­tains — le marbre gris du Pro­con­nèse, ses colonnes ébau­chées, ses sar­co­phages à moi­tié creu­sés, dis­tri­bués dans tout l’O­rient byzan­tin selon une logique qui n’est plus celle du tro­phée mais celle de la mar­chan­dise. Ce troi­sième régime annonce quelque chose de notre monde : la pierre y devient ano­nyme, cali­brée, déta­chée de son lieu d’o­ri­gine, pro­duit d’une chaîne dont la car­rière n’est plus que le pre­mier maillon.

Ce que ces car­rières gardent, dans leurs gra­dins aban­don­nés et leurs blocs res­tés cou­chés, c’est la trace de ces trois gestes et du tra­vail qui les a ren­dus pos­sibles — tra­vail qu’au­cun monu­ment ache­vé ne montre jamais. Le Par­thé­non ne dit rien des rampes du Pen­té­lique ni des blocs aban­don­nés sur ses gra­dins ; le Pan­théon ne dit rien du désert égyp­tien où ses colonnes furent extraites, ni des ostra­ca qui racontent la vie des ouvriers du Mons Clau­dia­nus ; le temple de Jupi­ter à Baal­bek ne dit rien du Hajar al-Hibla res­té cou­ché dans sa car­rière, ce frère man­qué du Tri­li­thon qui ne fut jamais posé. Aller à la car­rière plu­tôt qu’au monu­ment, c’est choi­sir l’en­vers de l’his­toire, le lieu de l’ef­fort et non celui du triomphe, la bles­sure ouverte au flanc de la col­line plu­tôt que la façade lisse offerte à l’ad­mi­ra­tion. Et l’on en revient avec cette convic­tion que le plus émou­vant, dans toute cette pierre, n’est pas ce qui fut ache­vé mais ce qui fut inter­rom­pu — l’o­bé­lisque fen­du d’As­souan, les kou­roi cou­chés de Naxos, les cha­pi­teaux à demi taillés dor­mant au fond de la mer de Mar­ma­ra, tous ces témoins du geste sus­pen­du qui, mieux que les monu­ments par­faits, nous rendent la pré­sence des hommes qui, un jour, sous le soleil, ont com­men­cé à sai­gner la montagne.

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