Sorting by

×
Cuir et tabac, cou­leur vent du désert

Cuir et tabac, cou­leur vent du désert

Lorsque j’é­tais enfant, j’at­ten­dais avec impa­tience le retour de mon grand-père en comp­tant les jours et les nuits qui me sépa­raient de son retour. Même si je ne m’en ren­dais pas vrai­ment compte, j’a­vais un grand-père excep­tion­nel. J’au­rais pu dire à l’é­cole, et m’en van­ter, que mon grand-père n’al­lait pas tar­der à reve­nir du bout du monde, mais pour moi, c’é­tait quelque chose de somme toute assez nor­mal parce que c’é­tait comme ça qu’il vivait et qu’il tra­vaillait. Alors je pas­sais mon temps avec ma grand-mère que j’a­vais pour moi tout seul et le temps dérou­lait dou­ce­ment sa bobine de laine jus­qu’à son retour. Le temps était alors à la fois long et court. Aujourd’­hui encore, j’ai l’im­pres­sion que tout ceci remonte à une époque liée à une autre vie alors que tout me dit que c’é­tait hier. Les deux à la fois. Les retours avaient ce goût et cette odeur des jours que l’on ne connaît plus, ce qui nous fait dire que c’est du pas­sé et que rien ne pour­ra faire en sorte que cela se pro­duise à nouveau.

J’ai en sou­ve­nir des odeurs, des mil­liers d’o­deurs, venues de l’autre bout du monde et du fond des tiroirs.
L’o­deur de la valise de mon grand-père, une odeur d’hu­mi­di­té, les vête­ments pliés, lavés, qui ont eu du mal à sécher dans l’air tro­pi­cal des îles… Une valise bleue que j’ai un jour pris avec moi pour par­tir en Ven­dée. Pas de rou­lettes, juste une poi­gnée avec un res­sort, des fer­me­tures méca­niques qui cla­quaient quand on appuyait des­sus pour les ouvrir, en même temps de pré­fé­rence. Une Del­sey mal­me­née par les tapis des aéro­ports, abî­mée et lourde. Une valise d’un autre âge.
Un petit réveil de voyage, pliable, lui aus­si d’un autre âge, d’une autre époque, mais qui sym­bo­lise à lui tout seul des années de trans­hu­mances et de réveils tro­pi­caux dans des hôtels moites, dans l’es­poir de se réveiller à l’heure pour prendre l’a­vion… Un bon vieux réveil méca­nique qu’on remonte à la force des doigts, comme pour impri­mer sur ce petit objet toute la force à laquelle on croit, celle des minutes pré­cieuses et qu’on ne doit pas lais­ser filer.

Une odeur de cuir. Une sacoche à main comme en por­taient tous les hommes encore dans les années 80, pati­née, lus­trée par les cals d’une main qui la tient ferme. L’o­deur de cuir d’un por­te­feuille où sont ran­gés conscien­cieu­se­ment des papiers. Un per­mis de conduire en un seul volet avec une pho­to datant des années 40, usé aux coins mais tou­jours en vie. Une carte d’i­den­ti­té à deux volets avec un timbre fis­cal col­lé sur le des­sus, tam­pon­né. Une odeur de cuir…
L’o­deur de tabac de dizaines de boîtes de ciga­rillos qu’il fumait en cra­po­tant dans son garage parce qu’il n’a­vait pas le droit de fumer dans la mai­son. Ma grand-mère en avait marre de laver les rideaux jau­nis par la nico­tine. Alors il a fini par arrê­ter, parce qu’il en avait marre de fumer reclus au milieu de ses outils, de ses boîtes de cigares métal­liques dans les­quelles il ran­geait ses clous et ses vis, de ses ins­tru­ments de mesure élec­triques cachées dans leur étuis en cuir, tou­jours le cuir, et la sacoche de bour­re­lier avec ses ins­tru­ments bar­bares, elle aus­si en cuir.
L’o­deur virile de tout ce qui lui appar­te­nait, une odeur d’homme, mus­quée, qui s’es­tompe avec le temps mais qui reste très pré­sente en moi. L’o­deur de fruits qu’il rame­nait des Antilles, des lit­chis, des fleurs tro­pi­cales, des jour­naux pliés et des livres qu’il ache­tait dans les halls des aéro­ports. L’o­deur des avions longs cour­riers qui l’ont mené en Gua­de­loupe, en Mar­ti­nique, en Guyane, à la Réunion, ses ter­rains de jeux de pré­di­lec­tion, là où il tra­vaillait à l’ex­pan­sion des réseaux élec­triques. Une vie d’homme bien rem­plie, pleine d’o­deurs, pleine de lui, et qu’il me transmettait.
Ces odeurs, aujourd’­hui, je les sens encore, entre les pages d’un livre, quand je res­sors des affaires qui lui ont appar­te­nu et dont je ne me sers jamais parce que je n’en ai aucune uti­li­té, mais qui sont des mor­ceaux de ma vie d’a­vant, d’a­vec lui, et que je palpe avec ten­dresse : son cri­té­rium avec lequel il fai­sait ses mots croi­sés, son volt­mètre, sa cal­cu­la­trice, des feuilles qua­drillées volantes sur les­quels il avait décrit et des­si­né le cir­cuit élec­trique de sa mai­son, une règle de cal­cul, une petite boîte rec­tan­gu­laire conte­nant un jeu de 421, 3 dés et des jetons, le seul jeu avec lequel il aimait vrai­ment jouer avec moi, une bous­sole dans une toute petite sacoche de cuir.
Le cuir, tou­jours le cuir, l’o­deur du cuir et du tabac, pous­sée par la cou­leur du vent du désert, un vent de noma­disme ancré en moi, une odeur à la fois sèche et humide, ter­rienne, abso­lue et tendre, qui de temps, encore aujourd’­hui, creuse des sillons de larmes sur mes joues lorsque je pense à lui, huit ans après sa disparition.

 

Pho­to d’en-tête Mat­thew Henry

Read more
Le temps très lent des toutes petites choses #6

Le temps très lent des toutes petites choses #6

L’im­pres­sion d’être enva­hi par le néant. Tout s’ar­rête, tout revient au repos. Après une semaine des plus tour­men­tées pen­dant laquelle je n’ose comp­ter le nombre de kilo­mètres par­cou­rus sur un ter­ri­toire grand comme un dépar­te­ment, les mon­tagnes d’in­quié­tudes chas­sées, les kilo­tonnes de stress éva­cué, voi­ci que tout semble s’être cal­mé. Comme les orages qui se sont dis­per­sés, comme la nuit qui ne revien­dra pas alors que le matin pointe le bout de son nez. Mais tout n’est que cycle ; ce qui semble avoir ces­sé repren­dra. Les odeurs reviennent, l’en­vie revient, le désir revient, le corps se délie de ses nodo­si­tés qui l’empêchaient de s’é­battre. Les mésanges vire­voltent à nou­veau autour de la man­geoire dans un bal­let de pépie­ments excités.

Je marche dou­ce­ment, j’é­coute la nature bruire et je regarde les plantes de mon jar­din pous­ser tran­quille­ment tan­dis que la terre pro­fite à la fois de la cha­leur de l’at­mo­sphère, satu­rée d’hu­mi­di­té comme à chaque fois avant que l’o­rage n’é­clate dans un air sous ten­sion, et des trombes d’eau qui ont gor­gé la terre argi­leuse d’une vie pro­pice à faire de ce jar­din, tant que cela dure, un micro­cosme tro­pi­cal, où le bam­bou a fini par per­cer la terre pour se répandre en cannes déme­su­rées, où la gun­ne­ra mani­ca­ta étend ses immenses feuilles rigides héris­sées de piquants sur l’herbe drue et où toute plante qui se trou­vait un peu ché­tive à la sor­tie de l’hi­ver se voit désor­mais affu­blée d’une végé­ta­tion hors-norme. Il paraît que l’é­té sera chaud, pour cou­ron­ner le tout.

Les livres qui attendent sur ma table de nuit sont à nou­veau par­cou­rus et le thé emplit mon corps d’une cha­leur qu’il est le seul à savoir pro­di­guer, élixir de vie et de ten­dresse. Il est temps à nou­veau de prendre le temps, après avoir tra­ver­sé les longues éten­dues des steppes incon­nues. Et pour ter­mi­ner, parce que la lec­ture est une fon­taine qui ne se tarit jamais et qui me per­met de construire des ponts entre le monde d’hier et celui qui est à venir, voi­ci quelques mots en forme de méta­phore, du superbe livre livre de Peter Fran­ko­pan, les routes de la soie.

On apprit qu’une vaste armée arri­vait du plus pro­fond de l’A­sie pour assis­ter les che­va­liers occi­den­taux contre l’Égypte. Elle écra­sait toute oppo­si­tion sur sa route et venait au secours des croi­sés. L’i­den­ti­té de ces ren­forts ne fai­sait aucun doute : il s’a­gis­sait des hommes du Prêtre Jean, sou­ve­rain d’un royaume immense, d’une fabu­leuse richesse, dont les habi­tants comp­taient les Ama­zones, les brah­manes, les tri­bus per­dues d’Is­raël et tout un éven­tail de créa­tures mythiques ou semi-mythiques. De fait, le Prêtre Jean régnait sur une contrée qui n’é­tait pas que chré­tienne mais la plus proche pos­sible du Ciel ici-bas. Les lettres qui com­men­cèrent de paraître au XIIè siècle expri­maient clai­re­ment la magni­fi­cence et la gloire de son royaume. « Moi, le Prêtre Jean, je suis le sou­ve­rain des sou­ve­rains et je dépasse les rois de la terre entière par les richesses, la ver­tu et la puis­sance… Le lait et le miel coulent libre­ment dans nos domaines ; le poi­son ne peut y faire de mal et les gar­ru­lantes gre­nouilles n’y coassent pas. Il n’y a ni scor­pions, si ser­pents qui rampent dans l’herbe. » Il était riche en éme­raudes, dia­mants, amé­thystes et autres pierres pré­cieuses, ain­si qu’en poivre et élixirs détour­nant les mala­dies. Les rumeurs de son arri­vée suf­firent à inflé­chir les déci­sions prises en Égypte : que les croi­sés res­tent maîtres d’eux et leur vic­toire serait assurée.
Cela serait l’une des pre­mières leçons pour les Euro­péens dans leur expé­rience de l’A­sie. Ne sachant que croire, ils accor­daient grande foi aux rumeurs évo­quant les rela­tions ayant cir­cu­lé durant des décen­nies après la défaite du sul­tan Ahmed San­jar en Asie cen­trale, dans les années 1140. Cet évé­ne­ment avait sus­ci­té des idées fol­le­ment alam­bi­quées et opti­mistes sur ce qui pou­vait se trou­ver au-delà de l’empire seld­jou­kide. Puisque la nou­velle avait d’a­bord par­cou­ru le Cau­case qu’une armée avan­çait comme le vent, les on-dit se muèrent bien­tôt en faits : on disait que des « mages » se diri­geaient vers l’ouest, munis de croix et de tentes por­tables qu’on pou­vait éri­ger dans les églises. La libé­ra­tion de la chré­tien­té sem­blait immi­nente. Un clerc impor­tant de Damiette l’é­non­ça sans équi­voque, en prê­chant que « David, roi des deux Indes, se hâtait à l’aide des chré­tiens, escor­té de peuples très féroces qui dévo­re­raient les Sar­ra­sins sacri­lèges comme des bêtes. »
On com­prit vite l’i­na­ni­té des ces rela­tions. Le sourd gron­de­ment per­cep­tible à l’o­rient n’é­tait ni celui du Prêtre Jean, ni de son fils « le roi David », ni d’une armée chré­tienne accou­rant au ren­fort de ses frères. Il pré­cé­dait une arri­vée bien dif­fé­rente. Ce qui se diri­geait vers les croi­sés — et vers l’Eu­rope — ce n’é­tait pas la voie du Ciel, mais un sen­tier sem­blant conduire droit en Enfer. C’é­taient les Mon­gols qui la par­cou­raient au galop.

Pho­to d’en-tête © Fran­çois Philipp

Read more
Le temps très lent des toutes petites choses #5

Le temps très lent des toutes petites choses #5

Dix mille ans d’His­toire pour en arri­ver là… Le triste quo­ti­dien ne peut rien contre la force de l’His­toire, il ne sau­rait se résoudre à bais­ser les bras et à ne plus bou­ger. Il est fait de mil­liards de toutes petites choses qui sont autant de signaux tel­le­ment insi­gni­fiants qu’on n’y prête même plus atten­tion. L’i­nac­tion rend imbé­cile, sourd et aveugle. Cer­tains mots sont insuf­fi­sants à rendre les choses mobiles, des mots creux, vides de sens.
Alors… alors je conti­nue de prendre le temps, de prendre mon temps et je regarde par­tout, je prends tout. Je scrute tout ce qui se passe et je ne laisse rien passer.
Ici une chan­son de Hương Thanh, Per­fu­med flo­wer sur l’al­bum Man­gus­tao, quelque chose de très doux, chan­té en viet­na­mien du nord. Baki­da sur Dra­gon­fly, où l’en entend le son magni­fique du đàn bầu, l’ins­tru­ment à une seule corde.
Ici un docu­men­taire, Mon­sieur Kubo­ta, un faux docu­men­taire sur les méduses immor­telles et en réa­li­té le por­trait d’une homme sin­gu­lier, pas­sion­né de cni­daires et pas­sant ses soi­rées dégui­sé à chan­ter du karaoké.
Ici les motifs arabes que je col­lec­tionne comme des timbres et dont je me suis épris en les des­si­nant à mon tour, en ver­sant dans la géo­mé­trie la plus pure, science radi­ca­le­ment oppo­sée au dise­gno et à la pit­tu­ra, tels qu’en parle David Rosand dans Pain­ting in Six­teenth-Cen­tu­ry Venice: Titian, Vero­nese, and Tin­to­ret­to.
Ici une pho­to dans un livre trou­vé sur Gal­li­ca, de Lucien Four­neau, Les ruines khmères, Cam­bodge et Siam : docu­ments com­plé­men­taires d’ar­chi­tec­ture, de sculp­ture et de céra­mique. Une pho­to d’une des sta­tues du Bayon d’Ang­kor. Comme tous les livres que j’ai amas­sés, télé­char­gés depuis les rayon­nages vir­tuels des réserves de la BNF, il se per­dra dans l’ou­bli. Une fois de plus. Mais la culture est faite d’oublis.
Je fais des col­lec­tions, j’ac­cu­mule tous les petits papiers ramas­sés lors de mes voyages, j’en fais des caisses que je res­sors de temps en temps pour ten­ter de retrou­ver dans mes sou­ve­nirs tout ce qui m’a tra­ver­sé durant mes voyages. C’est ridi­cule mais c’est comme ça.

Les ruines khmères, Cam­bodge et Siam : docu­ments com­plé­men­taires d’ar­chi­tec­ture, de sculp­ture et de céra­mique / par Lucien Fournereau

Et puis il y a la lec­ture, la lec­ture et le thé. Je bois beau­coup de thé, beau­coup trop. Et je lis peu, mais je lis en gour­met, par petites bou­chées, par touches, comme pour ne pas gâcher la beau­té d’une fleur qui ne fleu­ri­rait que quelques heures dans toute une vie. La lec­ture et les tro­piques, l’hu­mi­di­té et les fleurs, l’o­deur de la terre et de l’eau. Encore empê­tré dans le tout petit livre de J.M.G. Le Clé­zio, L’A­fri­cain, fleur de rosée au pays du sable sous les ongles.

Il prend des pho­tos. Avec son Lei­ca à souf­flet, il col­lec­tionne des cli­chés en noir et blanc qui repré­sentent mieux que des mots son éloi­gne­ment, son enthou­siasme devant la beau­té de ce nou­veau monde. La nature tro­pi­cale n’est pas une décou­verte pour lui. A Mau­rice, dans les ravins, sous le pont de Moka, la rivière Terre-Rouge n’est pas dif­fé­rente de ce qu’il trouve en haut des fleuves. Mais ce pays est immense, il n’ap­par­tient pas encore tout à fait aux hommes. Sur ses pho­tos paraissent la soli­tude, l’a­ban­don, l’im­pres­sion d’a­voir tou­ché à la rive la plus loin­taine du monde. Du débar­ca­dère du Ber­bice, il pho­to­gra­phie la nappe bistre sur laquelle glisse une pirogue, contre un vil­lage de tôle semé d’arbres malingres. Sa mai­son, une sort de cha­let de planches sur pilo­tis, au bord d’une route vide, flan­quée d’un seul pal­mier absurde. Ou bien encore la ville de Geor­ge­town, silen­cieuse et endor­mie dans la cha­leur, mai­sons blanches aux volets fer­més contre le soleil, entou­rées des mêmes pal­miers, emblèmes obsé­dants des tropiques.

J.M.G. Le Clé­zio, L’Africain
Mer­cure de France, 2004

Pho­to d’en-tête © Tord Remme

Read more
Retour en Cap­pa­doce. La route d’Özkonak

Retour en Cap­pa­doce. La route d’Özkonak

Retour en Cappadoce

La route d’özkonak

La Tur­quie est déjà loin. J’ai lais­sé der­rière moi Istan­bul, ses mos­quées et ses église, la côte sud et ses miracles, la Cap­pa­doce avec ses abri­cots juteux et la terre jaune qui s’est infil­trée sous ma peau. Depuis quelques mois déjà. Un mois pas­sé en Tur­quie, en plein mois de Rama­dan, c’est quelque chose qui laisse des traces. Mais il fal­lait que j’y retourne, m’a­ban­don­ner encore sur des pistes que je n’a­vais pas par­cou­rues, me repaître d’une terre désor­mais fami­lière et hospitalière.

Mais d’a­bord, un peu de musique pour se mettre dans l’am­biance, avec Kud­si Ergü­ner, vir­tuose du ney, cet étrange ins­tru­ment au col éva­sé qui se joue en souf­flant dedans en biseau. 

Cette fois-ci, j’at­ter­ris à Kay­se­ri, pré­fec­ture de la pro­vince du même nom et capi­tale éco­no­mique de la Cap­pa­doce, grosse ville de 1,35 mil­lions d’ha­bi­tants, sans charme mais pas sans his­toire puis­qu’on la retrouve sous l’an­tique nom chré­tien de Césa­rée, dont elle a tiré son nom turc moderne. La der­nière fois que je suis venu en Cap­pa­doce, j’é­tais arri­vé de nuit par Nevşe­hir après un tra­jet pour le moins pica­resque. Dans l’a­vion, j’ai tout de même réus­si à ren­ver­ser mon thé sur mon pan­ta­lon. Lorsque l’a­vion des­cend, il fait un soleil splen­dide sur la par­tie euro­péenne d’Is­tan­bul, sur un pay­sage de champs culti­vés et de lacs, où de temps en temps, émerge les mina­rets élan­cés des mos­quées qui, toutes, ont été construites selon la tra­di­tion ini­tiée par Mimar Sinan.

Turquie mai 2013 - Cappadoce 08 - Vol Istanbul Kayseri

Je ne fou­le­rais pas la terre d’Is­tan­bul tout de suite. J’at­tends mon trans­fert vers Kay­se­ri Erki­let Hava­li­manı (ASR) en siro­tant une limo­na­ta, fraîche et acide et un café turc, dans le grand hall du ter­mi­nal 3 d’Atatürk. L’a­vion qui repart vers l’est s’ap­pelle Afyon­ka­ra­hi­sar, petite ville à mi-che­min entre Konya et Izmir. Dehors il fait 23°C et une fois ins­tal­lé dans l’a­vion, je note le pré­nom des hôtesses de la com­pa­gnie Tur­kish Air­lines ; elles portent des pré­noms qui laissent rêveur : Bunu, Akma­ral… Je bois mon pre­mier Ayran au-des­sus des val­lons arron­dis de l’Anatolie…

Turquie mai 2013 - Cappadoce 11 - Vol Istanbul Kayseri

L’a­vion des­cend sur une plaine arro­sée par la pluie ; la Cap­pa­doce m’ac­cueille sous une pluie fine qui n’est pas sans me rap­pe­ler la Bre­tagne, ce qui a le don de me rendre morose. A l’aé­ro­port, je rejoins le comp­toir qui va me per­mettre d’en­le­ver ma voi­ture de loca­tion. Le type m’emmène cher­cher la voi­ture, c’est une grosse Ford Mon­deo à boîte auto­ma­tique. Vu que je ne sais pas conduire ce genre de véhi­cule j’in­siste pour qu’il me cède une boîte manuelle, ce qui le sur­prend pas­sa­ble­ment, il ne doit pas être habi­tué à tom­ber sur ce genre de per­sonnes. Et tout ceci se passe dans le vent frais d’un trou per­du de Tur­quie, au pied de l’Er­ciyes (du grec argy­ros qui signi­fie argent), mon­tagne iso­lée comme un téton dans la plaine, au toit de neige culmi­nant à 3916 mètres et qui se perd dans les nuages sombres char­gés de pluie.

Turquie mai 2013 - Cappadoce 16

Une fois la voi­ture en main, je file vers Çavuşin où m’at­tend ma chambre d’hô­tel. Le pay­sage n’est pas vrai­ment gai sous ce ciel de plomb. Ce ne sont que des cam­pagnes sans charme, une longue suc­ces­sion de vil­lages inhos­pi­ta­liers, d’u­sines en bord de route, de sta­tions-ser­vice et de camions char­gés à ras-bord. Tout le charme d’une auto­route.
Le type qui me reçoit à l’hô­tel parle un fran­çais impec­cable et m’emmène dans une chambre basse de pla­fond, entiè­re­ment creu­sée dans le grès de la mon­tagne ; ce qui m’in­ter­pelle immé­dia­te­ment, c’est la pré­sence d’un poêle à pétrole et l’in­croyable humi­di­té de la pièce. Je ne me trompe pas, les draps sont trem­pés… Je prends juste le temps de dépo­ser ma valise et salue un type qui me demande si tout va bien. C’est la réplique exacte de Joseph Kes­sel, un homme à la face buri­née qui se serait per­du dans ce trou de Cappadoce.

En 5 minutes de route, je suis à Göreme où je mange des mezze, une bro­chette de pou­let et un ayran. La ville semble déser­tée alors que j’ai eu du mal à trou­ver une chambre d’hô­tel… C’est incompréhensible.

A l’heure qu’il est, tout ce qui m’im­porte, c’est d’être ici à nou­veau, c’est comme si je me retrou­vais chez moi alors qu’au fond, il me semble que je ne connais rien, que je n’ai aucune idée de ce qui m’at­tend, que je ne sais pas tous les secrets et toutes les aven­tures, je ne sais rien du tout, mais tout me semble fami­lier, comme si on m’at­ten­dait, ou comme si moi j’at­ten­dais quelque chose. Je pro­fite de mon repas, un peu exté­nué par les mil­liers de kilo­mètres de cette jour­née, l’a­vion, deux fois, plus de 80km en voi­ture, l’im­pres­sion de bouf­fer de la route en tirant sur la corde pour arri­ver là où on a envie d’être… Demain, je serai sur les routes pour com­prendre ce que je fais là.

Au petit matin, il est 4h00, je n’ar­rive plus à dor­mir, mais je me force à res­ter au lit, dans des draps trem­pés et au beau milieu du gra­vier tom­bé du pla­fond. Si je reste ici, je vais finir par tom­ber malade. Mal­gré le charme de l’hô­tel, j’ai l’im­pres­sion de me retrou­ver à la cam­pagne, dans des draps de coton gros­sier que le maigre poêle n’ar­rive pas à sécher. Je trans­pire mal­gré l’at­mo­sphère insup­por­table. La pierre est si froide par terre que j’en ai mal aux pieds et la douche gla­cée ne fait rien pour me mettre de bonne humeur. J’ai l’im­pres­sion d’a­voir dor­mi dans une grotte et sor­tir au soleil est presque une tor­ture. Étrange lieu.

Après un petit déjeu­ner pris sur le pouce, je file d’i­ci, presque mal­gré moi et je me rends à Ava­nos où je vais rendre visite à Meh­met Körük­çü, le potier qui parle un peu fran­çais, dans sa grotte lui aus­si, là où il passe ses jour­nées les mains dans la terre à tour­ner. Il est rayon­nant comme la der­nière fois que je l’ai vu et semble sur­pris de me revoir. Pas­sé la sur­prise, il me prend dans ses bras et me tape dans le dos en pro­fé­rant de longues ran­gées de “Selam !” qu’il n’ar­rive plus à conte­nir. “Arka­daşım ! Arka­daşım !” (mon ami, mon ami !). Les larmes lui montent aux yeux et je suis tout autant sur­pris que lui de voir à quel point il est heu­reux de me revoir. Une vraie bonne sur­prise pour tous les deux.

 

Turquie mai 2013 - Cappadoce 22 - Avanos

Turquie mai 2013 - Cappadoce 32 - Avanos

Après m’a­voir offert une tasse de thé qu’il fait chauf­fer sur son petit réchaud élec­trique, il se remet au tra­vail et me laisse le prendre en pho­to, tou­jours sou­riant avec ses dents du bon­heur et ses yeux légè­re­ment bri­dés. Je le laisse un peu tan­dis que des tou­ristes viennent visi­ter sa bou­tique et je vais me pro­me­ner dans la ville pour revoir ces vieilles mai­sons grecques qui tombent en ruine entre les grands konak flam­bant neufs. Le soleil est reve­nu et je pro­fite de ces quelques ins­tants pour retrou­ver la dou­ceur des jours que j’ai pas­sés ici l’é­té der­nier. Une belle mos­quée aux murs épais reste impé­né­trable, impos­sible d’y entrer. Pen­dant ce temps, l’e­zan (appel à la prière) reten­tit entre les murs de la petite ville. On dit que les plus beaux chants d’ap­pel à la prière peuvent s’en­tendre en Tur­quie ; ce n’est pas qu’une légende. Je retourne voir Meh­met et nous buvons encore et encore du thé noir. Il semble pré­oc­cu­pé, se plaint du dos, lui, me dit que ce sont ses pou­mons, il tousse beaucoup…

Turquie mai 2013 - Cappadoce 33 - Avanos

Turquie mai 2013 - Cappadoce 44 - Avanos

Turquie mai 2013 - Cappadoce 45 - Avanos

Turquie mai 2013 - Cappadoce 37 - Avanos

Il me demande de l’at­tendre là, pen­dant que lui s’en­fuit sur sa moto sans casque avec ses san­dales pleines de terre aux pieds. Je l’at­tends sous un aca­cia en fleurs, à l’ombre duquel je m’en­dors presque en écou­tant les bruits de la rue, en cares­sant une énorme chat débon­naire. Meh­met revient avec un petit paquet duquel il sort un sachet d’a­lu­mi­nium, qu’il déroule, encore et encore et dont il sort de la viande séchée décou­pée en fine lamelles et à la cou­leur rouge safra­née. Il m’ex­plique que c’est une spé­cia­li­té d’i­ci, le Pastır­ma. Je ne connais­sais abso­lu­ment pas. Il m’ex­plique que c’est lui qui le fait avec de la viande de bœuf qu’il fait sécher à l’air et qu’il frotte avec un mélange d’é­pices fait d’ail, de piment, du cumin et de papri­ka. Il me parle aus­si d’une épice dont il ne connaît pas le nom fran­çais, il dit çemen, çemen… en cher­chant sur mon petit dic­tion­naire, je m’a­per­çois que c’est en réa­li­té du fenu­grec. Je ne suis pas plus avan­cé, car je ne sais pas ce que c’est non plus. La viande est déli­cieuse et nous la man­geons en riant. Il me confie le paquet en me disant que le reste est pour moi. Et il se remet au tra­vail tan­dis que je bois du thé et som­nole en le regar­dant tour­ner. Il me pré­sente ses fils ; le plus jeune, Oğuz tra­vaille avec lui et ouvrage les pote­ries avec une petite lame. Ömer, lui, n’aime pas la terre, il fait des études mais pro­fite de ses vacances pour aider son père à l’atelier.

 

Turquie mai 2013 - Cappadoce 49

Turquie mai 2013 - Cappadoce 51

Il est temps pour moi de le lais­ser tra­vailler et de par­tir battre la cam­pagne. J’ai repé­ré un petit monas­tère aban­don­né sur la route d’Öz­ko­nak, por­tant le nom de Beh­la Kilise. Le temps tourne au vinaigre ; au loin je peux voir la cam­pagne chan­ger de cou­leur, et des colonnes d’eau se déver­ser par endroits. Le ciel devient noir et ne laisse que peu d’es­poir de se lever. La route est défon­cée et je com­mence à sol­li­ci­ter les sus­pen­sions de la Ford qui ne bronche pas, elle monte sévè­re­ment après une por­tion de route où l’on trouve des usines de fabri­ca­tion de briques rouges, façon­nées avec la terre des envi­rons, que le fleuve Kızılır­mak (fleuve rouge en turc) conti­nue de char­rier dans la val­lée. La vue est superbe sur la val­lée où l’o­rage com­mence à zébrer l’ho­ri­zon. Je finis par trou­ver le monas­tère en contre­bas de la route. C’est un monas­tère aux grandes arches de pierre. La hau­teur sous pla­fond est impres­sion­nante pour un bâti­ment de cette époque (entre le Vè et le XIIè siècle) et les murs sont encore recou­verts de suie. Sur le côté, une voûte s’est écrou­lée et laisse voir un grand espace décou­vert. Un type m’ac­coste et me parle dans un fran­çais bal­bu­tiant, mêlé de turc ; il me dit s’ap­pe­ler Ser­kan et je ne sais pas pour­quoi, mais ça sent le mar­gou­lin. Bref, il me fait la visite du bâti­ment et me dit que le monas­tère a ser­vi d’a­sile psy­chia­trique pen­dant de longues années. Sa pré­sence me dérange, j’au­rais pré­fé­ré visi­ter seul, d’au­tant que les indi­ca­tions qu’il me donne ne sont d’au­cune uti­li­té. Il m’offre une tasse de thé et je tente de m’en débar­ras­ser en lui filant un billet de 20TL, ce qui est déjà beau­coup, mais l’ef­fron­té me réclame plus. Je l’en­voie bala­der en lui ren­dant son verre de thé.

Turquie mai 2013 - Cappadoce 53 - Özkonak

De l’autre côté, le pay­sage est ver­doyant et s’é­tend au pied de ce qui res­semble au lit d’une petite rivière. Je crois bien qu’à part le Kızılır­mak et le lac arti­fi­ciel de Bay­ram­hacı, je n’ai jamais vu de cours d’eau dans cette région. Même un peu val­lon­né, le pay­sage offre un bel hori­zon et je peux consta­ter que le temps ne s’ar­range pas vraiment.

Turquie mai 2013 - Cappadoce 59 - Özkonak

Turquie mai 2013 - Cappadoce 60 - Özkonak

Turquie mai 2013 - Cappadoce 63 - Bağlı dere

Turquie mai 2013 - Cappadoce 65 - Bağlı dere

Turquie mai 2013 - Cappadoce 68 - Bağlı dere

Je reprends la route en pre­nant le che­min de Paşa­bağ que j’ai visi­té l’é­té der­nier et je me rends compte que la val­lée de Zelve, que je connais pas encore n’est pas si éloi­gnée que ça. Mais il est tard à pré­sent et ce sera pour un autre jour. En rebrous­sant che­min, je trouve éga­le­ment le che­min de la bağlı dere, la val­lée blanche, dont m’a­vait par­lé Abdul­lah au Karlık Evi, et que j’ai bien réus­si à voir depuis mon vol en mont­gol­fière. Je retiens l’en­droit pour y reve­nir et je file sur Göreme pour me boire une bière en ter­rasse. L’o­rage est pas­sé au large. Je dîne au res­tau­rant Özlem où j’é­tais déjà venu man­ger un tes­ti kebab brû­lant dans son vase en terre. La ser­veuse s’ap­pelle Bişra, elle est jeune, radieuse, mais s’ap­proche de moi alors que j’es­saie de bara­goui­ner en turc et me demande avec son petit air effron­té si elle peut être prise en pho­to avec moi, ce que j’ac­cepte volon­tiers. Je peux sen­tir le par­fum de ses che­veux qu’elle a coif­fés dans une queue de che­val sur le côté. Je lui com­mande un bar­dak şarap, un verre de vin rouge à la cerise, avant de reprendre ma route alors que la nuit est en train de tomber.

Turquie mai 2013 - Cappadoce 69 - Bağlı dere

Lorsque je m’ar­rête devant le Karlık Evi, j’ai dans l’i­dée de me prendre une chambre qui me per­met­trait de fuir l’hô­tel de Çavuşin et sa grotte humide. Bukem et Fatoş se sou­viennent de moi, elles ont l’air heu­reuses de voir que j’ai retrou­vé le che­min de leur hôtel et me retrou­ver ici me rem­plit de sou­ve­nirs. Pas de chambre pour ce soir, l’hô­tel est plein d’In­diens dont elles se plaignent car ils sont bruyants et pas­sa­ble­ment mépri­sants, mais pour demain soir, aucun pro­blème. Je vais même pou­voir dor­mir à nou­veau dans la grande chambre orange dans laquelle j’a­vais déjà dor­mi cet été, celle qui a deux bal­cons don­nant sur la val­lée. Elles m’offrent un verre de thé et nous par­lons en anglais pour évo­quer Abdul­lah qui n’est pas là en ce moment, ces ins­tants pré­cieux où il m’of­frait des abri­cots secs avant de par­tir en ran­don­née et des tranches de pas­tèque lorsque je reve­nais tard le soir.

Dans mes draps humides, je me prends à rêver de venir habi­ter ici, auprès de ces gens si cha­leu­reux, dans ces mon­tagnes creu­sées par la pluie et j’i­ma­gine que cette Tur­quie-là, tout au long de l’hi­ver, est recou­verte par les neiges. Les chré­tiens qui sont venus sur ces terres pour fuir les per­sé­cu­tions n’ont pas choi­si les lieux les plus hos­pi­ta­liers en ce qui concerne le cli­mat. Et dire que cette Tur­quie-là, si l’on remonte six cents ans en arrière, était encore la Grèce…

Voyage effec­tué en 2013. Voir les 68 pho­tos sur Fli­ckr.

Read more
Le temps très lent des toutes petites choses #4

Le temps très lent des toutes petites choses #4

De l’A­frique, je n’ai rien, ni sou­ve­nir, ni envie. De nos ves­tiges colo­niaux, puisque plus rien ne nous appar­tient, puisque l’in­sup­por­table poli­tique nous a dépar­ti de nos pos­ses­sions, on se donne par­fois l’im­pres­sion que ce sont des pays à qui nous appar­te­nons, comme pour effa­cer une mau­vaise conscience dont seraient res­pon­sables nos aïeux… Mais il n’y a rien à faire, ça sent le casque colo­nial à des kilo­mètres à la ronde, la che­mise en crêpe de coton et les lunettes de soleil. Com­bien de fois j’en­tends mon pays de cœur, ou alors l’Afrique, mon conti­nent, ou encore je me sens plus Afri­caine que Fran­çaise… On n’est pas de là, c’est tout…  Êtres trans­plan­tés, arra­chés comme des pieds de man­dra­gore pour être replan­tés dans un ailleurs qui n’est qu’un dépay­se­ment, un tout petit dépay­se­ment. Per­sonne n’est jamais de l’en­droit qu’il choi­sit. Nous sommes de par­tout et aucune terre ne nous appar­tient, pas plus que nous n’ap­par­te­nons à une terre. L’his­toire des fins de règne est là pour nous rap­pe­ler l’im­per­ma­nence des âges d’or.

De l’A­frique, je n’ai que l’i­mage de quelque chose d’é­cra­sant et de ver­ti­gi­neux. De la pous­sière, beau­coup de pous­sière, qui entre par­tout, dans le nez, la gorge, qui s’in­si­nue. Des sou­ve­nirs col­lants, des­sé­chés comme des momies de cro­co­diles, rien de bien agréable en somme. Des mouches, haras­santes, des mous­tiques, et sur­tout l’é­cra­sante cha­leur des après-midis que le soir n’ar­rive pas à calmer.

Alors les jours d’O­go­ja étaient deve­nus mon tré­sor, le pas­sé lumi­neux que je ne pou­vais pas perdre. Je me sou­ve­nais de l’é­clat de la terre rouge, le soleil qui fis­su­rait les routes, la course pieds nus à tra­vers la savane jus­qu’aux for­te­resses des ter­mi­tières, la mon­tée de l’o­rage le soir, les nuits bruyantes, criantes, notre chatte qui fai­sait l’a­mour avec les tigrillos sur le toit de tôle, la tor­peur qui sui­vait la fièvre, à l’aube, dans le froid qui entrait sous le rideau de la mous­ti­quaire. Toute cette cha­leur, cette brû­lure, ce frisson.

J.M.G. Le Clé­zio, L’A­fri­cain
Mer­cure de France, 2004

Tu te sou­viens de ces jours de plomb ? Ces jours où la tête te tour­nait parce qu’il n’y avait plus rien d’autre à faire que de ne rien faire ? Ces jours d’é­cra­santes tor­peurs qui t’embarquaient jus­qu’au fond de ce que tu étais capable de sup­por­ter ? Même ta peau deve­nait étran­gère et insup­por­table… Et puis ces mouches, tou­jours ces mouches qui ne fai­saient qu’a­jou­ter à ton désar­roi et que tu aurais tout fait pour voir dis­pa­raître d’un cla­que­ment de doigt… Tu te sou­viens de ces fris­sons du matin alors que l’o­rage est pas­sé et que… fina­le­ment… tu te ver­rais bien encore quelques jours souf­frir de la cha­leur plu­tôt que ça… C’est sans fin. Banou Ifren, Ifri­qiya, إفريقيا, quel que soit ton nom, tu es le nom sans fin, sans aboutissement.

Mais au beau milieu de ce grand néant, il y a une note d’es­poir que tu gardes tout près de toi, quelque chose qui te dit que tout n’est pas per­du. Ce sont des miettes, des frag­men­ta­tions de ter­ri­toires, des espa­ce­ments, tout ce qui est dans l’é­cart. Alors oui, c’est moins facile. L’A­frique, c’est comme tous ces pays ou ces conti­nents qui se laissent appré­hen­der comme un poi­gnée de sable ; ça file entre les doigts, mais il en reste tou­jours quelque chose.

Pho­to d’en-tête © Frank Knaack

Read more