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Cinq por­traits russes

Ivan Groz­ny

Ivan IV le ter­rible, venu jus­qu’à moi  par l’in­ter­mé­diaire de Ser­gueï Eisen­stein dans sa superbe fresque en deux par­ties, admi­ra­ble­ment ser­vie par le géant Niko­laï Tcher­kas­sov dont on a dit qu’il avait été impo­sé à Eisen­stein pour sur­veiller sa défé­rence au Par­ti de Sta­line, dont il était ami per­son­nel. Ivan IV est un des grands per­son­nages de l’his­toire de la Rus­sie, car pre­mier tsar de la Grande Rus­sie, contem­po­rain de Cathe­rine de Médi­cis et de ses enfants, il est celui qui, dans une période trouble de défiance du pou­voir, de haine et de com­plots, arri­ve­ra à fédé­rer une Rus­sie alors sous l’emprise des grands sei­gneurs, les Boyards. On dit qu’il était exces­si­ve­ment cruel et qu’il tua par inad­ver­tance son propre fils Ivan Iva­no­vitch d’un coup de sceptre (peint par Ilya Repine)… Éton­nam­ment, sa repré­sen­ta­tion la plus célèbre est celle qu’en fit Vik­tor Vas­net­sov et on jure­rait qu’En­sen­stein s’en est ser­vi pour gri­mer Tcherkassov…

Vik­tor Vasnetsov

Peintre de la fin du XIXè siècle, il se spé­cia­li­sa dans les repré­sen­ta­tions de scènes de la lit­té­ra­ture, de la mytho­lo­gie et de l’his­toire de la Rus­sie. Ain­si, il pei­gnit une très supre­nant Ali Baba sur son tapis volant ou Le Che­va­lier à la croi­sée des chemins.


Ilya Repine

Peintre du début du XXè siècle, il fut un des plus grands cri­tiques de la socié­té russe et pas­sa son temps à faire le por­trait de ses contem­po­rains comme Mous­sorg­sky ou Tol­stoï, des por­traits lumi­neux et repo­sants des grands visages de la Russie.

Veli­mir Khlebnikov

Poète futu­riste du début du XXè siècle aux faux airs de Bret Eas­ton Ellis, Veli­mir Khleb­ni­kov a pas­sé les der­nières années de sa vie en hôpi­tal psy­chia­trique pour échap­per à sa mobi­li­sa­tion dans l’Ar­mée Rouge. Il en res­sor­ti­ra bri­sé et mour­ra vaga­bond dans la cam­pagne russe. L’in­ven­tion de Khleb­ni­kov fut le zaoum, une pra­tique qui consiste à orga­ni­ser les vers d’un poème en fonc­tion de leur sono­ri­té et non de leur sens, proche de l’in­ven­tion du sur­réa­lisme. Son recueil le plus carac­té­ris­tique, Zan­gue­zi, n’ar­ri­va en France qu’en 1996. La construc­tion de sa poé­sie est née de recherches avan­cées en mathématiques.

Alexandre Nevs­ki

Éga­le­ment connu sous le nom d’A­lexandre de la Neva, c’est un des plus grands héros natio­naux de la Rus­sie. On le recon­nait éga­le­ment comme l’un des saints les plus impor­tants de l’é­glise ortho­doxe russe. Le roi Alexandre acquit ses lettres de noblesse après avoir ter­ras­sé les Sué­dois lors de la bataille de la Neva, puis en repous­sant les che­va­liers Teu­to­niques à la bataille du lac Peï­pous, écar­tant ain­si le “dan­ger” de la conver­sion de la Rus­sie à la reli­gion catho­lique… C’est éga­le­ment Tcher­kas­sov qui inter­pré­ta son rôle dans le film d’Eisenstein…

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À l’ère des ampoules qui ne meurent jamais

Il fut un temps où lorsque l’on fabri­quait des outils, on inves­tis­sait sur leur durée de vie, sur leur soli­di­té et leur résis­tance au temps et à l’u­sure. Ce temps était le temps de la pièce unique, de l’ob­jet utile en tant que fabri­ca­tion unique — en son genre et en son état — et de la chose en tant qu’ob­jet d’art ou d’ar­ti­sa­nat. Des pre­miers outils issus de la pierre aux plus récents — tant qu’ils ne furent pas fabri­qués à la chaine — on retrouve avec une cer­taine émo­tion la trace de la main de l’Homme dans la forme par­fois hési­tante, pas encore conçue avec les prin­cipes de l’er­go­no­mie ou l’as­sis­tance d’une ordi­na­teur qui cal­cule auto­ma­ti­que­ment le meilleur coef­fi­cient de péné­tra­tion dans l’air ou la plus grande résis­tance à la vis­co­si­té ciné­ma­tique expri­mée en cen­tis­tokes (cSt) ou en secondes Say­bolt Universal…

[audio:berceuse.xol]

Outils de char­pen­tier, Ency­clo­pé­die Diderot

A l’autre bout de la chaîne, dans notre époque de vitesse et de sur­abon­dance de biens, on a décou­vert au beau milieu de méca­niques cen­sées résis­ter de plus en plus long­temps au temps et à l’u­sure deux types dif­fé­rents d’ob­jets : les indes­truc­tibles et les cassants.
Les indes­truc­tibles, ce sont par exemple ces moteurs de voi­ture construits inté­gra­le­ment en céra­mique dans les années 80 par Toyo­ta, pou­vant résis­ter à de très hautes tem­pé­ra­tures, ce qui per­met­tait de s’af­fran­chir d’un sys­tème de refroi­dis­se­ment et d’al­lon­ger la durée de vie du moteur de manière expo­nen­tielle. Ce sont toutes les appli­ca­tions nées de la moder­ni­té, de l’in­croyable avan­cée des tech­no­lo­gies et de la recherche sur laquelle se jouent des inves­tis­se­ments colos­saux. Mettre une telle voi­ture sur le mar­ché aurait assu­ré le suc­cès momen­ta­né de la firme… et sa chute vertigineuse…
Les cas­sants, ce sont de drôles d’ob­jets qu’on a com­men­cé à décou­vrir dans l’ère d’a­près-guerre à l’in­té­rieur de nos outils élec­tro­mé­na­gers par exemple, ou dans les voi­tures… Ce sont des objets, des pièces fabri­quées dans des matières peu solides, sus­cep­tibles de cas­ser avec une usure légère et per­met­tant un renou­vel­le­ment per­ma­nent du maté­riel, comme les cour­roies de dis­tri­bu­tion en caou­tchouc ou les filtres de machine à laver en matière plastique.

Il est évident qu’une voi­ture incre­vable qui pour­rait par­cou­rir un mil­lion de kilo­mètres sans avoir besoin de rem­pla­cer la moindre pièces sous condi­tion d’un mini­mum d’en­tre­tien, ou une machine à laver qui pour­rait fonc­tion­ner pen­dant toute une vie, il est évident que ces objets éter­nels seraient une catas­trophe pour l’in­dus­trie, et pour l’emploi… C’est la rai­son pour laquelle un éco­no­miste du début du ving­tième siècle, Ber­nard Lon­don, inven­ta la notion d’obso­les­cence pro­gram­mée suite aux pres­sions infer­nales des car­tels lob­byistes amé­ri­cains. L’ob­so­les­cence pro­gram­mée consiste en un effort de recherche visant à réduire l’ef­fi­cience d’un objet pour leur faire vieillir pré­ma­tu­ré­ment et ain­si per­mettre son rem­pla­ce­ment de manière pré­coce. Ceci a évi­dem­ment des consé­quences dévas­ta­trices sur la ges­tion des déchets et l’é­co­lo­gie… On ten­ta même d’ins­ti­tuer en légi­fé­rant l’o­bli­ga­tion de rem­pla­ce­ment des biens de consom­ma­tion, sans suc­cès. Le desi­gner Brooks Ste­vens se fit le chantre de cette nou­velle absur­di­té tech­no­lo­gique en étu­diant tout par­ti­cu­liè­re­ment la réduc­tion de la durée de vie de l’ob­jet créé.

Har­le­quin Rural Sta­tion Wagon, 1958, Mil­wau­kee Art Museum, Brooks Ste­vens Archive

Que pen­ser alors de cette fameuse ampoule (j’aime beau­coup le terme anglais light­bulb) de Liver­more qui a été fabri­quée avec un tel soin et avec tant de qua­li­té qu’elle brille sans dis­con­ti­nuer depuis plus d’un mil­lion d’heures, soit depuis 1901 exac­te­ment ? Est-ce de la magie ? Est-ce un phé­no­mène para­nor­mal ? Non. Ce n’est que le reli­quat d’une époque où l’on pre­nait soin de l’ob­jet fabri­qué et où le sou­ci de ren­ta­bi­li­té n’é­tait pas encore à l’ordre du jour. Une époque à peu près saine en somme…

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