Feb 16, 2011 | Arts |
Ce soir, à la radio, chantait la voix d’André Gide, vieux monsieur vénérable de quatre-vingt ans s’insurgeant contre la colonisation du Congo par la France et ses compagnies de transformation du caoutchouc qui n’hésitaient pas à massacrer les populations pour préserver leurs intérêts. Il y avait dans sa voix une majesté, un je-ne-sais-quoi de profondément plaisant, ce ton qui fait qu’on pourrait l’écouter parler pendant des heures, quel que soit le sujet. Il y avait cette façon de dire les choses également dans les voix de Sacha Guitry ou de Louis Jouvet, avec emphase, ou neutralité mais la langue était belle et chantante.

Parmi ces messieurs avec des voix, des mots, une diction, il y avait également Noël Roquevert ou Raymond Bussières le gouailleur…
Aujourd’hui, qui peut se targuer d’avoir cette langue, à part quelques uns comme Alain Badiou… Je n’ai même pas d’autres exemples sous la main.
Mais en parlant de voix, avez-vous remarqué cette voix de tueuse et ce regard terriblement sensuel d’Anna Calvi, découverte au Grand Journal ? On ne sort pas indemne de cette Moulinette qui n’est pas sans rappeler Chris Isaac ou Nick Cave.
[audio:Moulinette.xol]

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Feb 8, 2011 | Arts |
J’avais déjà eu, il y a quelques temps de cela, l’occasion de m’énerver contre les artistes contemporains qui ont perdu en route toute la signification intrinsèque comme représentation de la nature, en le dévoyant et en en faisant un auto-représentation de la modernité, comme si finalement, l’art se représentait lui-même. On voit l’absurdité de la chose. Je m’étais énervé parce que j’avais eu l’occasion de voir des œuvres contemporaines qui me semblaient ne rien avoir à dire. Et ce week-end, je me suis rendu à nouveau au Centre Pompidou, voir les nouvelles œuvres de l’exposition permanente, ainsi qu’accessoirement l’exposition elles@centrepompidou.

Je vais certainement passer pour un réactionnaire alors que j’ai passé une partie de mes jeunes années à défendre l’art contemporain, ce qui même à l’orée du XXIè siècle ne va pas de soi, mais cette exposition est réellement merdique. Je n’ai jamais vu ça. Je suis désolé pour les femmes qui ont exposé ici, mais c’est tout tout simplement navrant. En plus de la tonitruante et nauséabonde ORLAN, j’ai assisté à une débauche inutile d’œuvres incompréhensibles, illisibles sans la notice, ou alors par un esprit supérieur, ce qui inviterait clairement à laisser croire que celui qui la reçoit est un imbécile. C’est cela le problème. L’œuvre est livrée ou non avec le mode d’emploi, mais quoi qu’il en soit, celui-ci est indispensable. Si la plupart des chefs d’œuvres de l’art ne sont pas forcement compréhensibles par le plus grand nombre, ils sont au moins appréhensibles aisément, c’est à dire qu’aucune barrière ne vient freiner leur lecture. Un art qui a besoin de justifier sa démarche, c’est du vent, c’est une construction intellectualiste qui se vide de son signifiant, une complexe machine qui ne produit rien. Une perte de temps manifeste.
Ce que les artistes d’aujourd’hui ont du mal à comprendre, c’est qu’un objet d’art doit pouvoir vivre à l’extérieur d’un musée. A l’intérieur, ils sont mis en scène, mais doivent avoir leur vie propre. Sortie de son musée, la victoire de Samothrace reste belle, tout comme les Noces de Cana de Veronese ou la Joconde. Pas besoin d’un musée. En revanche la plupart des choses exposées dans ce centre Pompidou ne valent rien en dehors de l’endroit où elles se trouvent. Déjà à l’intérieur, c’est loin d’être évident et c’est d’autant plus triste que cette exposition donne une bien piètre image des femmes artistes contemporaines.
Tout me porte à croire que ne sont artistes ceux qui ont su entrer dans le cercle restreint des plasticiens à haute teneur en plasticité, mais à faible valeur nutritionnelle pour l’art lui-même.
J’ai toutefois un bemol à apporter à cette critique sévère : la présence de l’artiste vidéaste suisse Pipilotti Rist qui à elle seule réussit à enchanter une exposition qui fout mal au crâne par son installation douce et parfaitement réalisée.

Dans les collections permanentes, j’ai redécouvert également les œuvres constructivistes de Yakov Georgievich Chernikhov, juste quelques croquis simples et contrastés, dignes d’une grande exposition.

Heureusement que parfois, au milieu du chaos, on distingue la beauté des jolies choses, comme le chant un peu rauque d’une jolie femme, et heureusement que là-haut, on peut voir le soleil se coucher sur Paris et ses hautes églises…
[audio:themagic.xol]

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Feb 6, 2011 | Arts, Sur les portulans |
Des récents événements partis d’Égypte me remontent des envies de voyage. Les livres s’étalent sur la table, les cartes sont à nouveau dépliées, je compulse les guides dans tous les sens, de manière frénétique. Évidemment, d’ici à ce que la situation redevienne stable, il va se passer du temps, de quoi préparer un voyage certainement, mais ma soif de partir est la plus forte et devient presque irrationnelle. Elie Faure, l’historien de l’art, fait partie de ces instants, et je ressors des notes prises au hasard de ce voyage littéraire qu’il m’offrit l’année dernière, que j’avais dignement appelé Lettres d’Amarna… Tell el-Amarna, capitale mythique des époux dissidents Akhenaton et Nefertiti (dont le superbe buste de Berlin fit la renommée)…

Elie Faure revient dans sa préface sur le peu de place qu’occupe l’art égyptien dans son “histoire de l’art”, il nous explique que s’il en a finalement si peu à dire, c’est que celui-ci ne fait absolument montre d’aucune espère de fantaisie…

Je rougis presque d’avoir consacré plusieurs chapitres à l’art grec, ou italien, ou français, alors que l’Égypte tient dans un seul, et non point le plus long de tous. Mais, à la réflexion, il me semble qu’il ne pouvait en être autrement. L’art égyptien est si hautain, si hermétique, si fermé de toutes parts, si profondément solitaire, si décidé à se suffire à lui-même, n’accueillant jamais le détail pittoresque, l’anecdote, l’accident, ne soupçonnant même pas qu’il puisse émouvoir, il est aussi, avec cela, dans sa simplicité ardente, si humain, que je trouve aussi difficile d’épiloguer sur n’importe laquelle de ses réalisations que sur ses Pyramides par exemple, alors qu’il est impossible de ne pas expliquer longuement les formes figurées dont le drame et le mouvement sont le prétexte essentiel. (p77)

Malgré ses couleurs vives, ses polychromies élancées, sa rigueur religieuse l’a enserré dans griffes et l’a au bout du compte tué. Le sphinx prend sur lui la métaphore de cet oubli…
Elle s’est enfoncée sans un cri dans le sable, qui a repris tour à tour ses pieds, ses genoux, ses reins, ses flancs, mais que sa poitrine et son front dépassent. (p79)


Plus que tout autre, l’art égyptien est un art dédié à la mort et non à la vie ou à la renaissance.
L’art égyptien est religieux et funéraire. Il est parti de la folie collective la plus étrange de l’histoire. (p85)

Dans une société sans fantaisie, Faure nous explique le rôle de l’artiste, celui qui sublima l’Égypte par ses réalisations. Il n’était qu’un pion, un soldat dans une armée sans nom…
L’artiste égyptien est un ouvrier, un esclave qui travaille sous le bâton, comme les autres. Il n’est pas initié au sens mystique. Nous savons mille noms de rois, de prêtres, de chefs de guerre et de villes, nous n’en savons un de ceux qui ont exprimé la vraie pensée de l’Égypte, celle qui vit toujours dans la pierre des tombeaux. L’art était la voix anonyme, la voix muette de la foule broyée et regardant au-delà d’elle l’esprit et l’espoir tressaillir. Soulevé par un sentiment irrésistible de la vie auquel il était interdit de se déployer en surface, il le laissait, dans toute sa foi comprimée, brûler en profondeur. (p93)


Et au milieu de cette armée, celui qui transfigure la personne de Pharaon doit pousser l’abnégation jusqu’à n’être rien pour donner autant d’émotion. Aucun nom d’artiste égyptien n’est arrivé jusqu’à nous. On dit pourtant que le mot Égypte vient des deux noms de dieux Geb (la terre) et Ptah (dieu des arts), Égypte, terre des artistes sans nom…
L’art égyptien est peut-être le plus impersonnel qui soit. L’artiste s’efface. Mais il a de la vie un sens si intérieur, si directement ému, si limpide, que tout ce qu’il décrit d’elle semble être défini par elle, sortir du geste naturel et de l’attitude exacte dont on ne voit plus la laideur. (p101)


Pour remettre les choses dans l’ordre, Faure insiste également sur le fait que notre vision de cette époque s’étend de manière linéaire alors que son expansion prend ses marques sur une période immense. C’est d’ailleurs très certainement la raison pour laquelle cette civilisation n’a pas su évoluer, enfermée dans son art et sa représentation de la mort…
L’Égypte est si loin de nous qu’elle parait toute au même plan. On oublie qu’il y a quinze ou vingt siècles — l’âge du christianisme — entre le Scribe accroupi et la grande époque classique, vingt-cinq ou trente siècles, cinquante peut-être, — deux fois le temps qui nous sépare de Périclès et de Phidias — entre les Pyramides et l’école saïte, la dernière manifestation de l’idéal égyptien. (p110)
Tous les extraits sont issus de Elie Faure, Histoire de l’art, t.1
(Folio Essais, imprimé en 1988)
Les photos ont toutes été prises au département des antiquités égyptiennes du musée du Louvre, le 1er avril 2007.
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Feb 4, 2011 | Histoires de gens, Livres et carnets |
Par dessus l’épaule, assis dans un fauteuil, je sens une présence, plus que ça, une odeur qui me rappelle des souvenirs et tout à coup, le visage d’une personne apparaît dans un long cheminement de pensée. Je suis terrifié à l’idée que l’on puisse être ainsi saisi par ce que j’appelle un fantôme et qui prend cette apparence, parce que ça n’a pas d’autre nom. D’autres pourraient appeler cela un démon ou un fantasme, pour moi c’est un fantôme, ce qui ajoute une dimension mystérieuse et folklorique de château écossais…

Rick Bass, perdu dans une petite ville du Montana, tout près de la frontière avec le Canada, raconte cette histoire de fantôme pour le moins étonnante tandis qu’il passe l’hiver dans un petit chalet sans commodités :
[…] Presque toutes les nuits j’ai fait le même cauchemar ; quelqu’un gravissait l’escalier très lentement, quelqu’un qui était en colère — et moi, comme cela arrive dans ces rêves affreux, j’étais incapable de bouger, incapable d’émettre le moindre son, la moindre protestation. La personne, la force en question, était un vieillard qui venait s’asseoir au bord de mon lit. Il y a eu un nuit particulièrement mauvaise — et ça, je l’ai senti plus sûrement que j’aie jamais senti quoi que ce soit —, une nuit où la main de ce vieillard assis sur le lit m’a empoigné la cheville, et même s’il ne l’a pas tordue, il ne voulait pas non plus la lâcher. […] En plus de quoi, il y avait une autre chose, autre chose de pire encore que la puissante étreinte de cette main ; j’ai senti dans la pièce un courant glacé de pure méchanceté, à vous faire dresser les cheveux sur la tête et coaguler le sang — un courant dont l’électricité est restée suspendue dans les airs comme un écho sonore, mais qui en même temps grandissait, augmentait, comme un chien qui respire très fort, un courant qui empirait, qui devenait de plus en plus menaçant. […]

Je n’ai jamais vu son visage et je ne crois pas que je le verrai jamais. Je pense que nous avons fait notre paix. Je pense aussi que le fantôme, la force, l’énergie, les anciens restes d’émotion que le vieux Fix éprouvait pour notre vallée — tout cela est apaisé. […] Il y a eu des soirs, cependant, où je suis allé me promener dans les bois qui s’élèvent derrière la maison, sur un vieux sentier de bûcherons couvert d’un dais de grands cèdres et de mélèzes à aiguilles dentelées — où j’ai poussé plus haut, au delà de l’étang, trop loin à l’intérieur des bois — et où j’ai senti quelque chose, quelqu’un derrière moi. Je me retournais pour scruter la piste que je venais de suivre — le vieux sentier des bûcherons veiné de bleu par des traînées de clair de lune brillant entre les ombres dures et noires — et il était évident qu’il n’y avait personne. Et pourtant, j’entendais quelqu’un, je le sentais, je le devinais, debout en plein milieu de la route, qui m’observait, les yeux braqués droit sur moi, comme un animal — les mains sur les hanches peut-être, et une étrange impression de malveillance dans l’air. […]
Nous sommes ici, nous sommes vivants. Fix ne l’est plus. Évidemment qu’il est en colère.
Rick Bass, Winter (Notes from Montana) 1991
Hier encore, on me demande ce que j’aime et ce que je n’aime pas. J’aime, comme Dominique Pinon, ouvrir un livre plusieurs mois après les vacances et retrouver du sable entre les pages…
Je garde en moi le désir de me perdre dans le désert, dans une tempête de sable avec à la main le texte original de The sheltering sky dont les pages seraient pleines de grains d’un sable fin. Dans l’autre main, une boussole qui n’aura servi à rien puisque déjà je serais perdu.
Au beau milieu de rien, une maison simple sans toit, un puits de lumière venant du zénith, et au centre de la cour, un homme et une théière, un vase et quelques pots, et la simplicité d’un sol de terre battue.

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Jan 30, 2011 | Arts, Livres et carnets |
Au lever il fait froid, il fait presque soleil, vaguement. Je me suis levé sur les coups de sept heures, la gorge sèche, pour boire un coup, calmer le feu qui s’anime à l’intérieur. J’ai rêvé d’aquarelles et d’un voyage dans le désert ; une femme touareg au loin engoncée dans ses draperies bleues me fixait depuis le toit poussiéreux d’une maison en adobe, son regard vert intense ne cillant qu’à peine. J’ai rêvé de mouettes volant au-dessus de la terre verte (Kalaallit Nunaat).
En octobre, les couleurs de la nature sont plus vives, plus nettes et plus nombreuses que pendant les autres mois de l’année. La glace, dans la mer, prend des couleurs avec le soleil bas et rayonne fortement de bleu, de rouge et de violet, et les sommets des montagnes, qui, chaque matin, sont saupoudrés de neige, brillent d’un bleu de glace toute la journée, pour virer au rose, et finalement au rouge sang le soir. Pendant une courte période, on peut à nouveau diviser les vingt-quatre heures en jour et en nuit, et personne ne comprend où est partie la longue journée claire de l’été, ni comment on va pouvoir survivre à la nuit éternelle de l’hiver.
Le pire en octobre, c’est le silence. L’agitation de l’été disparaît, la mer gèle de plus en plus, couvrant ainsi les dernières flaques, les rivières coulent de plus en plus faiblement pour enfin se figer, la neige nouvelle feutre l’agréable crissement des cailloux sous les bottes, et les oiseaux sont partis pour des régions plus accueillantes. On découvre une fois qu’ils sont disparu à quel point ils chantaient bien et fort. Au cours de ce mois étrange, on n’entend plus que le cri des corbeaux, quelques appels de goélands du haut ciel bleu et, loin sur la mer, le souffle d’ailes de quelques mouettes attardées.
Le rat, in Un safari arctique
Jørn Riel, Ed 10/18

J’ai découvert Anders Zorn un peu par hasard, en feuilletant une revue, je ne me rappelle plus quand ni où, mais j’ai le souvenir persistant de ces femmes nues au bord de l’eau, peintes dans des carnations troublantes, des peaux veloutées et des regards lascifs ou provocateurs. On sent dans l’œuvre de Zorn une certaine violence dans les couleurs, un trouble romantique et l’angoisse du sujet. Je reproduis ici un mini ZornMuseet autour de ces femmes prises sur le vif, sensuelles et callipyges, peintes sans pudeur ou offertes, souvent en présence de l’élément liquide, pour une raison qui m’échappe. La dernière œuvre est une gravure mettant en scène l’auteur et un de ses modèles dans une mise en scène tout à fait étonnante de modernisme…
Si Zorn reste marginal parmi les plus grands peintres, sa notoriété s’est envolée de manière spectaculaire le 3 juin 2010, lorsqu’une de ses plus lumineuses toiles, Sommarnöje (Plaisirs d’été, peinte en 1886) a été vendue 26 millions de couronnes suédoises (soit près de 3 millions d’euros). Ce tableau est majestueux ; il suffit de se rapprocher et de regarder le traitement de la matière de l’eau et de la robe de la femme. Un chef d’œuvre de lumière nordique.
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