Mar 7, 2014 | Sur les portulans |
Il existe un endroit en Inde, dans la ville de Vrindavan, dans la région de l’Uttar Pradesh, dont nous parle l’auteur de L’âge de Kali, William Dalrymple, qui est un des hauts lieux saints de l’Inde, petit paradis pour le dévot, enfer pour d’autres. A la découverte de ce lieu hors du commun.

La foi permet souvent de voir beaucoup de choses qui demeurent cachées au non-croyant. Aux yeux de la plupart des visiteurs profanes, Vindavan semble n’être rien de plus qu’une ville marchande du nord de l’Inde, en piteux état, aux rues poussiéreuses encombrées de vaches, de mendiants, de bicyclettes et de rickshaws. Mais pour le pèlerin pieux, c’est la résidence de Krishna, et donc — en ce sens du moins — un paradis terrestre qu’embaume le parfum des tamariniers et des arjuns.
Les hindous dévots croient que Krishna est encore présent dans cette ville aux palais en ruine et aux ashrams fourmillant de pèlerins, aux égouts du ciel ouvert et aux étals exposant des lithographies de l’Enfant Dieu, aux couleurs vives. Un vieux sadhu, rencontré au bord de la rivière, m’a dit qu’en prêtant l’oreille avec attention, on peut encore capter les accents lointains de la flûte de Krishna. Le matin, ajouta-t-il, on peut parfois entrevoir le dieu se baignant en bas des ghats ; le soir, on le voit souvent se promener avec Radha sur les berges de la Yamuna.
Chaque année, des centaines de milliers de dévots hindous viennent à Vrindavan et suivent, pieds nus, le parikrama qui, passant devant la plupart des temples et des lieux saints, mène à la Yamuna. La plupart se rendent ensuite à un autre lieu de pèlerinage voisin : Govardhan, une montagne que, selon la légende, Krishna utilisait comme ombrelle en la soulevant avec son petit doigt. Ce n’est qu’une petite colline, mais cela ne trouble pas les pèlerins ; ils savent que plus le mal prolifère dans le monde, plus la montagne diminue.
Certains de ceux qui viennent à Vrindavan n’en repartent plus. Car beaucoup d’hindous croient qu’il n’y a pas, dans toute l’Inde, de lieu plus saint et que c’est là qu’il convient donc de passer ses derniers jours.
William Dalrymple, L’âge de Kali
A la rencontre du sous-continent indien
Libretto, 1998

Pourtant, dans l’Inde d’aujourd’hui, cette ville porte une histoire triste et est devenue le théâtre d’un véritable drame humain qui touche directement la population féminine d’un pays qui, s’étant débarrassé de quelques unes de ses lois les plus iniques (les castes), a plongé toute une population dans une situation horrible. En effet, les veuves, autrefois, avait comme obligation à la mort de leur époux de pratiquer la coutume séculaire de la sati, qui consistait à ce que la femme soit immolée par le feu en même temps que son époux sur le bûcher lors de la mort de celui-ci. Dans la tradition hindoue, la femme perd son statut à la mort de son mari. Ce pratique de la sati (littéralement femme bien, ce qui implique que si elle n’est plus sati, c’est une mauvaise femme…) désormais interdite a créé les conditions d’une situation impossible pour ces veuves puisqu’elles sont désormais rejetées par leurs enfants, envoyées à la rue comme des mendiantes, quelle que soit leur condition et c’est dans cette ville qu’elle se retrouvent, vêtues de blanc sale, le crâne rasé. Pour les plus jeunes d’entre elles, et peut-être aussi les plus belles, elles sont mises à la disposition des gangsters ou même de certains sadhus indélicats qui alimentent ces trafics dans les ashrams de Vindavran. Une fois abîmées, elles sont alors revendues dans les bordels de Dehli. Une situation atroce pour ces milliers de femmes à qui on confisque tout une fois leur mari décédé, et qui vient presque à se poser la question de savoir si la sati n’était pas une tradition qui avait au moins le mérite de ne pas permettre une telle humiliation.
La petite ville provinciale de Vindavran devient alors le révélateur d’une dégradation sociale pas forcément visible, mais qui se concentre ici et devrait faire réagir les forces publiques, désormais tenues par des escrocs et des bandits.
Lire cet article sur le site de l’Express, ainsi que sur le site Mes carnets d’Asie.
Photo d’en-tête © Somebody
Read more
Mar 3, 2014 | Carnets de route (Osmanlı lale), Routes croisées |
Dernier jour en Indonésie. Comme souvent, je suis content que ça s’arrête ; il y a un temps pour tout. Le voyage doit se terminer pour pouvoir faire à nouveau des projets et repartir, sans quoi ce ne serait plus du voyage mais de l’expatriation.
Je fais ma valise avant d’aller déjeuner et je profite un peu de la piscine avant de partir de l’hôtel. Je sais que je n’aurais pas forcément le temps plus tard, alors c’est maintenant que je barbote.

Dodo, chauffeur de taxi — Jalan Menukan — Yogyakarta — Indonésie — mars 2014
Je prends un taxi avec un type très sympa qui s’appelle Dodo et qui parle très bien anglais. Il a envie de m’apprendre quelques mots en bahasa, alors je me plie à l’exercice avec lui. Nous nous marrons bien tous les deux. Je lui demande si je peux le prendre en photo et comme j’ai pris ma petite imprimante Polaroid, je lui propose un deal. Je prends la photo avec mon téléphone et je la garde, je lui donne l’impression. Il est très heureux de cet échange et il me dit qu’il ne faut pas que j’hésite à lui faire de la publicité une fois arrivé en France.
Je lui demande de me déposer à Beringharjo que j’ai envie de voir. Le marché est une grande galerie sur plusieurs étages, dont le premier est uniquement envahi de vendeurs de vêtements, de coupons et de tissus au mètre. Je trouve un stand tenu par quatre dames, dont une est âgée. Les trois autres sont voilées, mais pas elle. Elle a un beau regard tendre et se cache pour ne pas que je la voie. Je négocie quelques bouts de tissus sur l’étal et je leur propose ensuite un cadeau (hadiah). La plus proche de moi est étonnée mais elle joue le jeu, alors je sors mon téléphone, la prends en photo et je sens qu’elle a l’impression que je me suis foutu d’elle, mais aussitôt, je sors mon imprimante et j’imprime la photo ; les femmes ont compris, alors elles commencent à rire et je mets littéralement le feu à l’allée où les commerçantes m’entourent pour regarder ce que je fais. Lorsque la photo apparaît, c’est l’explosion de joie ! La petite dame en rouge à côté de moi demande à ce que je prenne ses deux sœurs, ce que je fais avec plaisir, puis la grand-mère et là l’imprimante se bloque. Je mets dix bonnes minutes à décoincer le papier et elles me disent toutes que ce n’est pas grave. Pour moi, ça l’est, ce n’est pas juste. Je ne peux pas repartir comme ça sans avoir donné la photo à cette gentille dame. La dame en rouge m’évente parce qu’elle voit que je commence à transpirer et finalement la photo sort. La petite dame me remercie chaleureusement. De mon côté, je suis heureux d’avoir pu partager ce bon moment avec elles, ne pas avoir été simplement dans une relation marchande. Ironie de l’histoire, la seule photo qui me reste est à la photo de cette petite dame, les deux autres ont disparu… Ce n’est pas grave, ce n’était pas pour moi, mais bien pour elles.
J’ai regardé cette ville comme un animal effrayant et aujourd’hui je n’ai plus envie d’en partir. Tout ici me semble familier, tout me semble digne d’être regardé, apprécié, palpé… Je suis heureux d’être venu ici.
Il y a beaucoup de monde sur Malioboro et le taxi met pas mal de temps à me ramener à l’hôtel. Je regarde les passants, il y a des visages superbes dans cette ville. Je récupère ma valise à l’hôtel et le taxi n’arrive pas, je commence à stresser. Garuda Indonesia ferme les enregistrements de bagages une heure avant le départ, ce qui fait peu pour un vol intérieur, mais le chauffeur écrase le champignon, alerté par le type de la réception, alors je lui laisse un gros pourboire.
Arrivée à l’aéroport Adisucipto de Yogyakarta (JOG). Enregistrement, attente dans le hall d’embarquement, dans la moiteur d’un pays que je m’apprête à quitter, j’ai tout de même un pincement au cœur. Les quatre portes donnent directement sur le tarmac et on marche sur la piste pour aller rejoindre l’avion, un Boeing 737 aux couleurs de la compagnie locale.
Arrivée à l’aéroport de Soekarno-Hatta de Jakarta (CGK) où règne une animation beaucoup plus intense que celle vécue à l’arrivée, lorsqu’il a fallu zoner devant les portes. Dehors, il fait lourd, moite. En passant près des zones fumeurs, on reconnait clairement l’odeur du kretek, ces cigarettes locales, parfumées au clou de girofle et dont le filtre est sucré, une odeur très agréable et pas du tout âcre comme celle des cigarettes traditionnelles. J’ai quatre heures d’attente, qui passent finalement assez vite.
Des voiles blancs partout, des valises identiques à l’enregistrement, c’est un monde à la fois de similitudes et de dissemblances que je quitte, un monde dans lequel j’ai mis le pied et dans lequel à présent, j’ai envie de retourner.
Le voyage se termine lorsque l’Airbus A380 d’Emirates Airlines pose les roues sur le tarmac de Roissy Charles de Gaulle et que je sors de l’aéroport en bermuda et chaussures légères pour rejoindre le taxi, tandis que dehors, il ne fait que 7°C.
Selamat tinggal Indonesia !!!
Read more
Mar 2, 2014 | Carnets de route (Osmanlı lale), Routes croisées |
Dernier jour plein ici avant le départ. Ce matin, faute de Merapi, je visiterai la ville de Yogyakarta, tentant de l’apprivoiser avant de m’enfuir comme un voleur. Toute la question est de savoir si j’arriverai à avoir une autre opinion de la ville que la première impression étrange du premier après-midi. Je demande un taxi pour me rendre au Taman Sari. Littéralement, Taman Sari signifie “beau jardin”. Lorsque j’arrive sur place, je me rends compte que je suis déjà passé devant, sans m’en rendre compte.
Je prends mon ticket à l’entrée, où il faut également s’acquitter d’un droit d’entrée pour… son appareil photo, autour duquel il faut faire passer une étiquette avec un élastique. A peine suis-je entré que je me fais prendre en embuscade par un guide que je n’ai pas le cœur de chasser. Le bâtiment ressemble à un fortin tellement son architecture est rigoriste, mais la fonction des lieux était beaucoup plus poétique. Ce lieu appartenait, et appartient toujours au Sultan de Yogyakarta (l’actuel se nomme Hamengku Buwono X), lequel, jusqu’à XVIIIème siècle s’en servait de jeux d’eau. Si les explications de mon guide sont vraies (je ne sais pas pourquoi, mais je garde un peu de réserve), les deux premiers bassins dans lesquels végète une eau saumâtre sont le bassin des enfants et le bassin des femmes. Du haut d’une tour, le sultan regardait les femmes se baigner et leur jetait des bouquets de fleurs qu’elles devaient attraper. La gagnante avait le droit de barboter avec le sultan dans un troisième bassin, caché celui-ci, puis de finir dans son lit de bambou au-dessous duquel brûlaient des herbes aromatiques. La légende est jolie, pas sûr qu’elle soit vraie.
L’endroit est toutefois plein de charmes, les grandes façades claires donnent une impression assez étrange d’irréalité, d’une sorte de lieu préservé au cœur de la ville bruyante. Les grands visages de Vishnu placés au-dessus des portes laissent penser que le sultan (musulman) a laissé survivre les anciennes croyances dans une sorte de syncrétisme tolérant.
Mais le temps a passé, le lieu est défraîchi et aurait besoin d’un seul petit coup de peinture et d’une eau changée de temps en temps pour avoir une belle prestance. Le lieu est d’autant plus étrange qu’il se trouve dans une enceinte, la fameuse enceinte dont j’ai suivi le tracé le premier jour, à l’intérieur vivent les 9000 personnes qui travaillent encore aujourd’hui pour le sultan. Une vraie petite ville, ou plutôt une cour complètement anachronique dans un pays qui s’ouvre (hum) à la démocratie (qui, en tout cas, vote). J’arrive à me débarrasser de mon guide qui a tenté de m’entraîner plusieurs fois dans des boutiques de batik (sans mauvais jeu de mots) avec un petit billet et après qu’il m’ait indiqué la mosquée souterraine (oui parce lorsque je lui ai demandé la direction de la mosquée, il m’en a indiqué une autre). Je passe par un chemin absolument improbable (je comprends pourquoi le guide touristique disait qu’il valait mieux se faire accompagner), par lequel il faut se baisser sous une tonnelle, passer dans la cour d’une maison basse, emprunter un chemin derrière une grille et tomber sur l’entrée d’un souterrain que j’emprunte. Arcs brisés caractéristiques de l’art arabe ; je suis sur le bon chemin. Le souterrain me fait ressortir de l’autre côté et me voici à nouveau perdu. Un type essaie de m’entraîner dans ce qu’il appelle le Taman Sari (j’en sors, banane !) et je lui demande poliment de m’indiquer la mosquée. Cet idiot me dit d’abord qu’il faut que je ressorte et que je prenne à gauche, avant de se raviser et de me montrer le chemin qui passe par la ruine qu’il squatte. Prends-moi pour une cruche. Je fais demi-tour et je tombe sur l’entrée d’un deuxième souterrain, mais je ne suis pas bien sûr de moi et la perspective de me retrouver clandestinement dans la cave de quelqu’un qui n’a rien demandé ne m’engage pas trop. Je finis par demander à un passant qui me confirme que c’est bien là.
La mosquée s’appelle Masjid Bawah Tanah en bahasa, soit littéralement mosquée souterraine. En fait de mosquée, c’est un lieu étrange qui n’a rien d’une mosquée. L’escalier descend dans un tunnel qui passe sous le niveau du sol, sous les maisons, peut-on penser vu la densité de construction dans les environs. Il débouche dans un atrium circulaire, une simple bâtisse au plan circulaire percée de fenêtres donnant sur l’extérieur pour l’aération. Au centre, un escalier à trois volées surplombe un petit bassin d’eau croupie et une quatrième volée monte vers l’étage supérieur, tout aussi circulaire que le premier, et tout aussi percé d’ouvertures. Pas de trace de mihrab ou de minbar, ou de quoi que ce soit qui rappelle qu’on est ici dans une mosquée. A mon sens, l’endroit devait servir de repaire à histoires secrètes, ou peut-être à la rigueur de cachette, mais je ne vois pas en quoi cet endroit pourrait avoir quelque chose à voir avec un lieu de culte.
Je ressors du lieu pour m’asseoir sous un arbre, lorsqu’un type m’accoste, un Indonésien, s’assoit en face de moi, se met à me parler en anglais, me demande d’où je viens et lorsqu’il est au clair sur le sujet me parle en français. Nous discutons un peu mais comme je suis désormais d’un naturel méfiant, je me demande à quel moment il va me proposer d’aller voir le musée du batik où soi-disant on ne vend rien. Mais non, il veut simplement parler, et je finis par me demander s’il n’a pas picolé un peu… En tout cas, il était plutôt sympa, et je me suis éclipsé lorsqu’il m’a proposé de venir chez lui.
Je m’arrête sous un marché couvert où on me regarde l’air de dire mais qu’est-ce qu’il fout ici celui-ci ? et où j’achète des petits paniers tressés à une vieille dame de 96 ans qui rigole de ses deux dents, presque sans marchander, juste histoire de dire, mais l’objet de la négociation devait tourner autour de 3 ou 4 centimes d’euros. Il faisait bon ici, et je me suis plu à tourner dans ce marché, respirant les odeurs du sucre de palme, des fruits sur les étalages et du poisson que personnellement, je n’aurais pas mangé.
J’achète quelques souvenirs sur jalan Malioboro et je descends vers Beringharjo mais tout est déjà fermé. J’essaie de passer par derrière ; les grilles sont fermées. Je tombe sur des gens à qui je demande à l’aide de mon traducteur :
— Tutup ? (fermé ?)
— Ya tutup (oui fermé) et il me font signe avec les doigts… huit doigts.
Je reste un peu idiot parce que je voudrais leur demander si c’est ouvert le dimanche, donc demain. Je finis par trouver la bonne formule.
— Buka minggu ? (ouvert dimanche ?)
C’est l’explosion de joie, certainement parce que j’ai réussi à me faire comprendre, ils me font signe que oui et que ça ouvre à 8h00… Je me sens fier de moi…
Je retourne à l’hôtel en attrapant le premier taxi, le conducteur est un petit monsieur tout sec, portant un bonnet de ski sur la tête, les yeux pleins de malice et qui rigole tout seul. Je manque d’éclater de rire lorsque je vois qu’il ne porte pas de chaussure. Il est vraiment très sympathique et se laisse prendre en photo.

Chauffeur de Taxi — Yogyakarta — Indonésie — mars 2014
Je rentre à l’hôtel content de ma journée, pendant laquelle finalement, j’ai plutôt bien apprécié la ville et ses habitants une fois que j’ai réussi à faire fi des margoulins qui n’en voulaient qu’à mon portefeuille parce que mon seul tort est d’avoir la peau blanche. Qui pourrait leur en vouloir ? C’est un peu agaçant mais tout ceci se fait sans méchanceté et on finit par les voir arriver gros comme des baraques avec leurs sabots dondaine, ça fait partie du jeu et on arrive vite à s’en accommoder.
Les autres, ce sont eux à la découverte desquels il faut aller.
Read more
Mar 1, 2014 | Carnets de route (Osmanlı lale), Routes croisées |
Ce matin, le réveil sonne à 3h00. Le jour est important.
Certainement le plus important de ce voyage puisqu’il est consacré à la visite de ce monument auquel on pense quand il est question de l’Indonésie : Borobudur.
Le minibus se pointe 4h00 devant l’hôtel. Les yeux encore collés, je monde dans cette antiquité qui s’avérera ne plus avoir de suspensions et dont les gaz d’échappement, semblerait-il, se diffusent directement à l’intérieur, raison pour laquelle je ferai le voyage la fenêtre ouverte. Pour s’y rendre, il faut compter une heure et demie de route, une route que j’aurais eu du mal à faire seul.
Peut-être armé d’un GPS, pourquoi pas, mais conduire ici relève plus du sport que du gentil tourisme. La route est très droite, mais chaotique et mon cul et mon dos semblent s’en souvenir encore conjointement lorsque j’évoque cette partie de campagne. Malgré l’heure matinale, beaucoup de monde déjà debout, des mosquées peintes en vert, éclairées par des néons criards, trouvent déjà leur clientèle en cette première heure de prière de la journée ; nous sommes vendredi, aurait-ce été pareil un autre jour ? Les carrefours s’emplissent des marchés ambulants, de ces petites carrioles derrière les vitres desquelles on trouve du poisson séché ou des boulettes de poulet qui auront tout loisir de tourner dès le premier rayon de soleil. On tourne à gauche et après le portique sur lequel j’arrive vaguement à distinguer le nom du temple vers lequel je roule, la route se rétrécit et je finis par ne plus voir de maisons au bord de la route. Seulement des arbres et de la végétation dense, ruisselante d’humidité. Pour l’instant, on monte vers le mont Setumbu (prononcer Stoumbou). La route devient franchement merdique, avec des nids de poule qui aggravent le cas de la suspension. A ce rythme là, nous allons rentrer à vélo, ou en becak… Le brouillard se lève, pour ne rien arranger et on n’y voit souvent pas à plus de dix mètres.
Nous nous arrêtons, le chauffeur nous explique qu’il faut monter après avoir payé un droit d’entrée (il faut payer partout ici, c’est hallucinant) de 30 000 rps (15 000 rps pour les locaux). Dix minutes de montée facile et on y arrive. Sur le sommet de la colline, on a vue sur toute la vallée encore enserrée dans la brume matinale. Les plus hauts arbres, ainsi que le temple, plus hauts que la brume elle-même en dépassent et semblent flotter telles des îles de blancs d’œufs sur une mer de vapeur onctueuse. Les couleurs sont indescriptibles, d’une beauté telle que je n’en ai jamais vue, des couleurs incroyables, dont le spectre varie à chaque minute. Pendant près d’une heure, je reste là médusé, à regarder ce paysage qui se transforme sans cesse, même si c’est imperceptiblement, avec ce temple magnifique à deux kilomètres de là, qui point tendrement comme le téton d’un sein dépassant de l’eau.
Je redescends la colline et le minibus m’emmène au pied du temple, après être passé par des petits villages aux maisons carrées faites de briques crues, cuites sur place sur de grands brasiers prêts à s’enflammer, de jolies maisons traditionnelles aux portes de bois ouvragées, au toit plat qui s’élève finalement en une pointe, maisons de Java, parmi les champs et les rizières, et les routes où marchent de jeunes filles voilées, habillées de violet ou de vert, parfois de marron, tout dépend de l’école coranique où elles vont… La vie commencent tôt, il est un peu plus de six heures.
J’arrive au temple et je passe les détails agaçants (les vendeurs à la sauvette… par exemple). Tout ceci est majestueux. Je me rends compte que le monument est construit de telle sorte que d’en bas on n’en voit pas le sommet, comme si de manière symbolique, on ne pouvait apercevoir la sphère céleste en restant les pieds sur terre et que pour arriver au nirvāṇa, il faut d’abord passer par toutes les étapes par lesquelles est passé le Bouddha. Afin de respecter la tradition, j’effectue la montée graduellement, en respectant la circumambulation (pradikshana) qui consiste à tourner autour du temple dans le sens des aiguilles d’une montre afin d’avoir le monument toujours à ma droite. Dans chacun des corridors sculptés, l’histoire se déroule sur deux niveaux par face, soit quatre niveaux de lectures sur les quatre premières plateformes carrées. On compte en tout 2670 bas-reliefs sculptés dont plus de la moitié sont narratifs, soit près de 5km de frises déroulées !! Difficile de se rendre compte. Les étages supérieurs où se trouvent les stûpas sont impressionnants et on se rend compte à quel point la symbolique est importante ici. Sur les étages inférieurs, on ne voit pas l’horizon. Plus on monte, mieux on le voit. Rien n’est laissé au hasard ici, tout est également relié au chiffre 9, nombre de sphères qu’il existe dans le ciel bouddhiste.
La lumière de cette matinée est superbe, même si la brume m’empêche de voir le Merapi, le volcan voisin qui s’est déchaîné en novembre dernier. Je reste le plus de temps possible ici et quasiment à chaque étage, je rencontre des écoliers qui apprennent l’anglais qui m’interrogent avec les mêmes questions. Ils sont tous adorables et sont contents de rencontrer des étrangers. Le fait que je vienne de Paris les subjuguent, même s’ils n’ont jamais entendu parler du mot France, qui ne leur dit rien. Certains pensent que c’est Italie, ou en Grande-Bretagne… Un groupe de jeunes filles me chantera une chanson javanaise, rien que pour moi, un moment que j’immortalise par une petite vidéo.
Retour en minibus à l’hôtel, je dors un peu dans les cahots, derrière la vitre sur lequel tape un soleil très chaud. Je me réveille en sueur avec les bourdonnements d’une mouche grosse comme un moineau qui tape contre la vitre.
Je passerai le reste de ma journée à lézarder autour de la piscine, après être aller me ravitailler au Super Indo, le supermarché à deux pas l’hôtel où j’ai acheté un régime de petites bananes parfumées (pisang) et du mie goreng déshydraté (grands moments de solitudes que ces instants de repas en Indonésie après être passé par la Thaïlande).
Je vais en ville annuler la virée au Merapi, trop audacieuse pour moi en fin de compte, une migraine et une trop grande fatigue me criant de ne pas y aller. Je prends deux nurofen et je m’endors tout habillé sur le lit à 18h00 pour me réveiller un tour de cadran plus tard.
Read more
Feb 28, 2014 | Carnets de route (Osmanlı lale), Routes croisées |
Les choses sérieuses commencent à Java. Ce matin, après un bon petit déjeuner, je commande un taxi pour un lieu qui se trouve à une vingtaine de kilomètres de Jogja. En réalité, le lieu a été totalement absorbé par la ville, de la même manière qu’on peut dire que les pyramides de Gizah font désormais partie du Caire. Le lieu que je vais visiter a quelque chose de particulier en cette île à majorité musulmane, puisque que c’est le plus grand monument hindouiste du pays.
A l’origine, j’ai demandé un taxi pour me rendre à l’Office du Tourisme, qui est à peu près le seul point de repère pour un type perdu comme moi dans une ville pareille. Le taxi qui est venu me chercher à l’hôtel m’y emmène en mettant le meter. Pendant qu’il roule, je calcule le prix auquel la course jusqu’à Prambanan pourrait me revenir, alors je lui demande si c’est possible. Il me dit que oui, mais par contre que la course se fait sans le meter et qu’il me prendra 200 000 rps, l’équivalent de 12 euros, ce qui énorme pour ici. Il me dit un mot que je ne comprends pas… “di tungu, di tungu”. Je finis par regarder sur mon traducteur qui me dit “en attente”, alors je le remercie mais je lui dit non, et là il me fait une autre offre puisqu’il me propose de m’attendre pour 250 000 rps. Alors je fais le calcul et je me dis que si je dois repayer 200 000 pour le retour, autant que j’accepte son offre. C’est parti, tope là, même si c’est trop cher pour la course. Au moins ça lui paiera sa journée complète s’il veut se reposer un peu…
J’avais été prévenu : le site de Prambanan n’est ouvert qu’en partie puisqu’à cause de l’éruption du Kelud, il est recouvert de cendres, m’a-t-on dit. Une fois sur place, je ne vois pas la moindre cendre, sur les feuilles, sur l’herbe, etc. Mais le temple principal est fermé. Je peux tourner autour, m’extasier sur les centaines de temples construit autour, tous terrassés par le tremblement de terre de 2006, il n’en reste plus que 2 debout, ou alors c’est qu’ils ont été rebâtis, en sachant que tous ces temples ont été construits sans ciment, qu’ils ne tiennent, ou ne tenaient que grâce à la gravité. Les anciens n’avaient pas imaginé que lorsque la terre tremble, la gravité ne suffit plus. Peu importe, le temple est magnifique. Chacun des candi a une fonction. Le plus grand et le plus beau est dédié à Çiva, les deux autres de part et d’autre à Brahma et Vishnu. Les trois plus petits sont consacrés à leur véhicules (vâhana). Nandi le taureau pour Çiva, Hamsa le cygne pour Brahma et Garuda, mi-homme mi aigle pour Vishnu.
Ils sont construits de cette pierre noire qu’on trouve partout ici, et dont à Bali on construit la moindre maison, le moindre temple, cette pierre volcanique tendre et pourtant solide, sur laquelle les mousses s’installent si facilement et donnent un aspect antique très rapidement. Je n’arrive pas à savoir pourquoi on ne peut finalement pas entrer dans les candi et je trouve ça très frustrant d’être venu jusqu’ici pour ne voir finalement qu’une partie du temple. Je ne m’avoue pas vaincu pour autant.
Au bout du parc se trouve un autre temple, le candi Sewu. Celui-ci a une autre particularité ; c’est le second plus grand temple bouddhiste de l’Indonésie, après Borobudur, mais si l’on considère, comme ce qui semble être le cas que Borobudur n’est pas vraiment un temple, il serait alors le plus grand. Ici, tout est ouvert, même si c’est en rénovation. Beaucoup de temples écroulés sur les flancs, mais le temple principal a été remis debout par une équipe d’archéologues hollandais. L’entrée dans le temple est impressionnante. On arrive dans le temple principal par une grande porte qui donne sur une salle sombre et haute de plafond dans laquelle trône un grand autel vide. Je me demande bien ce qui pouvait se trouver là auparavant. Une statue colossale du Bouddha ?
Il fait très chaud aujourd’hui et le courant d’air frais que je trouve à la croisée des coursives fait un bien fou… Tous ces temples sont superbes et sont les vestiges d’un passé grandiose. Alors pourquoi cribler le paysage de ces horribles poubelles bleues que personne n’utilise de toute façon ?
Retour en ville, sur Malioboro. De gentils étudiants veulent parler anglais avec moi et puis être pris en photo avec moi. Celui qui me parle a un anglais très hésitant, mais j’essaie de le mettre à l’aise. Nous rigolons bien, et après ils veulent me faire visiter la ville. Je décline gentiment. Je visite le marché du batik (Beringharjo), celui qu’un gentil monsieur m’avait conseillé près du Taman Sari, et dès l’entrée, on me dissuade d’entrer en me disant qu’il n’y a rien après, juste finalement des commerçants plus honnêtes que les autres qui vendent leur produits au prix juste. C’est infernal cette manie de vouloir vendre plus cher au touriste… Tout le monde me regarde, me scrute, certains sourient, d’autres me disent “hello mister”, à quoi je réponds “selamat sore”, alors on rit beaucoup parce que je dis deux mots de bahasa, certains me touchent, peut-être pour éprouver ma réalité physique. Un touriste, ici, quelle idée saugrenue !!
Retour à l’hôtel à l’heure du thé, avec un beignet de banane au fromage rapé, sous une lumière jaune de fin de journée.
Je mange au resto de l’hôtel, un gudeg manggar (jeunes fleurs de coco, poulet cuit dans le lait de coco et légumes cuits à la vapeur) accompagné d’un gin fizz (qu’ici on prononce guine fisse). Ici on boit de l’alcool et on vend aussi des préservatifs aux caisses des supermarchés, tenues par des jeunes filles voilées.
Read more