Le clergé catholique au service de l’Antéchrist (« Unterscheid zwischen der waren Religion Christi und falschen Abgöttischenlehr des Antichrists in den fürnemsten Stücken ») Gravure sur bois en deux parties de Lucas Cranach l’Ancien (1472 – 1553), 1ère moitié du XVIe siècle (reproduit dans : The German Single-Leaf Woodcut : 1550 – 1600, ed. Max Geisberg, New-York, 1974, vol. 2, p. 619)
J’ai trouvé dans le livre de Fatih Cimok (Anatolie Biblique, de la Genèse aux Conciles) une légende faisant appel à la fois au Déluge, aux peuples Hourrites et à un des mythes de la Bible les plus inquiétant ; celui de l’Antéchrist.
Dans la légende du Déluge, que ce soit celui des Chrétiens ou celui dont j’ai déjà parlé lorsqu’il était question du Mont Ararat, il est question au travers de cette épiphanie d’un moment de purification du mal sur Terre par l’eau, ce que l’on peut traduire dans une certaine mesure comme une métaphore à une différente échelle du baptême. Mais après le déluge ? Non, il n’est pas question ici de l’aphorisme de Madame de Pompadour, « Après moi, le déluge… » mais bel et bien de ce qui s’est passé après que la Terre fut envahie par l’eau, que Noé se retrouva perché sur Ararat et qu’il repeupla la terre par sa progéniture (Table des Nations) en la personne de ses fils, Sem, Cham et Japhet et de leurs enfants.
Dans les croyances populaires, des monstres sont nés du déluge, comme en témoignent les Chroniques de Nuremberg écrites en 1493 par l’humaniste Hartmann Schedel. Il est d’autre part question dans l’Ancien Testament, d’un passage peu connu (l’Ancien Testament est de toute façon trop peu connu, les Chrétiens préférant s’extasier sur la vie parfaite et tragique du Christ) du Livre des Nombres. Dans ce livre, il est question d’une race de géants appelés les Nephilim (הנּפלים: géant) :
27 Voici ce qu’ils [les chefs des douze tribus envoyés par Moïse en mission de repérage] racontèrent à Moïse : « Nous sommes allés dans le pays où tu nous as envoyés. À la vérité, c’est un pays où coulent le lait et le miel, et en voici les fruits. 28 Mais le peuple qui habite ce pays est puissant, les villes sont fortifiées, très grandes ; nous y avons vu des enfants d’Anak. 29 Les Amalécites habitent la contrée du midi ; les Héthiens, les Jébuséens et les Amoréens habitent la montagne ; et les Cananéens habitent près de la mer et le long du Jourdain. » 30 Caleb fit taire le peuple, qui murmurait contre Moïse. Il dit : « Montons, emparons-nous du pays, nous y serons vainqueurs ! » 31 Mais les hommes qui y étaient allés avec lui dirent : « Nous ne pouvons pas monter contre ce peuple, car il est plus fort que nous. » 32 Et ils décrièrent devant les enfants d’Israël le pays qu’ils avaient exploré. Ils dirent : « Le pays que nous avons parcouru, pour l’explorer, est un pays qui dévore ses habitants ; tous ceux que nous y avons vus sont des hommes d’une haute taille ; 33 et nous y avons vu les nephilim, enfants d’Anak, de la race des nephilim : nous étions à nos yeux et aux leurs comme des sauterelles.
Nombres, 13, 27–33
Albrecht Dürer — Révélation de Saint-Jean (12) Le monstre des mers et la Bête à cornes d’agneau
Les Nephilim, personnages pour le moins mystérieux ont été assimilés, dans certaines interprétations, à des anges déchus, que le passage du Déluge aurait eu pour mission d’exterminer en tant que tel. L’hébreu nephel désigne qui celui qui tombe (ליפול). Dans cette ambiance inquiétante apparait un personnage qu’on retrouve dans nombres de récits ésotériques et eschatologiques, souvent intégré aux théories complotistes ; l’Antéchrist. Ce personnage est considéré comme un double néfaste du Christ, ayant pour fonction de détourner l’œuvre christique et par son imposture d’infléchir la marche de l’histoire pour que celle-ci prenne un mauvais tournant. Je me garderai bien ici de commenter quoi que ce soit sur cette histoire que les Chrétiens connaissent à la lecture des Épîtres de Jean et qu’on retrouve aussi dans la mythologie juive sous le nom d’anti-messie et dans les hadîth musulmans sous le nom de Masih ad-Dajjâl (le faux messie). L’origine de ce type de figure peut toujours paraître un peu obscure, mais il faut regarder dans la longue histoire de la religion juive pour en retrouver des traces et c’est ici qu’intervient un autre personnage ; Armilus ou Armillus, ארמילוס (Armilos) en hébreu. L’origine de ce nom est inconnue, bien qu’on en retrouve des traces dans le Sefer Zerubbabel, dans l’Apocalypse du pseudo-Méthode ainsi que dans le Midrash Vayosha où il apparaît sous la forme d’un roi qui verra son avènement à la fin des temps. La plupart des sources qui citent Armillus prennent leurs sources dans des textes mésopotamiens ou syriaques, et pour cause, puisqu’on suppose qu’il est un double d’une autre histoire, plus ancienne encore et c’est dans cette niche qu’intervient le mythe de Teshup (Teshub) au sein du Chant d’Ullikumi, un chant provenant de la civilisation hittite (centrée sur l’Anatolie), qui s’est elle-même réapproprié une vieille légende hourrite.
Le peuple des Hourrites trouve son origine deux millénaires av. J.-C. dans le bassin mésopotamien et parlait une langue réputée être la plus ancienne langue indo-européenne connue. C’est dans ce recoin de l’histoire que prend forme la légende d’Armillus auprès d’un personnage nommé Teshup, roi des dieux du panthéon hourrite qui complote pour prendre la place de son père, le dieu Kumarbi, dont le chant éponyme a été repris en partie par Hésiode dans sa Théogonie. C’est dans cet acte de vouloir prendre la place de entre le père et le fils bilatéralement que le parallèle se fait entre les deux légendes et se forge dans le temps jusqu’à nos mythes fondateurs au travers d’un phénomène étrange ; la substantiation dans la pierre et la vénération des pierres, comme on peut le voir dans les religions anté-islamiques. Voici ce qu’en dit Fatih Cimok :
La légende eschatologique juive de Armillus, l’Antéchrist semble avoir été inspirée par l’épopée hourrite du « Chant d’Ullikummi ». Le sujet de ce mythe hourrite est la tentative du dieu de l’orage, Kumarbi, de détrôner son fils Teshup, qui l’avait lui-même évincé. Kumarbi féconda « le sommet d’une grande montagne » qui enfanta Ullikummi, un monstre aveugle et sourd fait de diorite. Teshup grimpa au sommet du mont Hazzi, à l’embouchure de l’Oronte pour observer ce monstre de pierre poussé hors de la mer, aujourd’hui le golfe d’İskenderun. A la fin de l’histoire, les dieux entrèrent en guerre contre le monstre et semblèrent l’avoir vaincu. Le thème de la naissance à partir de la roche semble avoir été rapporté par les Hourrites du Nord-Est de la Mésopotamie. Cette idée était familière aux Sémites occidentaux qui révéraient des rochers animés, pouvant êtres considéré comme les mères symboliques des êtres humains. Ainsi Jérémie (2:27) reproche à ses compatriotes de suivre des étrangers qui disent au bois : « Tu es mon père ! » et à la pierre : « Toi, tu m’as enfanté ! ». On rencontre ce concept plusieurs fois dans la Bible, par exemple dans Isaïe (51:1–2), Abraham et Sarah sont comparés à des rochers qui ont donné naissance au peuple d’Israël : « Regardez le rocher d’où l’on vous a tirés… Regardez Abraham votre père et Sarah qui vous a enfantés ». De même on retrouve cette image dans l’évangile selon Saint Matthieu (3:9) lorsque Jean le Baptiste dit « Dieu peut, des pierres [de l’hébreu abanim] que voici, faire surgir des enfants [de l’hébreu banim] à Abraham », et répétée dans l’évangile selon Saint Luc (3:8). Selon la légende de Armillus :
Il existe à Rome une pierre de marbre, et elle a la forme d’une jolie fille. Elle fut créée durant les six jours de la Création. Des gens sans valeur venus des nations viennent et l’abusent et elle devint enceinte et à la fin des neuf mois elle éclate et un enfant mâle en sort de la forme d’un homme dont la hauteur est de douze cubes et dont la largeur est de deux cubes. Ses yeux sont rouges et tors, les cheveux de sa tête sont rouges comme de l’or, et les empreintes de ses pieds sont vertes et il a deux crânes. Ils l’appellent Armillus.
Fatih Cimok, Anatolie biblique, de la Genèse aux Conciles
A Turizm Yayınları, İstanbul, 2010
Une histoire tout à fait surprenante qui fait appel aux mystères originels de la Création et aux mythes de la Destruction. L’Α et l’Ω en somme.
Je suis l’alpha et l’oméga, dit le Seigneur Dieu, celui qui est, qui était, et qui vient, le Tout Puissant.
Εγώ ειμι το Αλφα και το Ωμεγα, λέγει κύριος ο θεός, ο ων και ο ην και ο ερχόμενος, ο παντοκράτωρ.
Image d’en-tête : Rencontre de la procession des dieux menés par le Dieu de l’Orage du Hatti/Teshub (à gauche) et la procession des déesses menées par la Déesse-Soleil d’Arinna/Hebat (à droite). Dessin d’un bas-relief de la Chambre A de Yazılıkaya par Charles Texier.
Jean-Pierre Sergent et Marceline Loridan-Ivens dans le film documentaire français de Jean Rouch et Edgar Morin, “Chronique d’un été” (1961)
J’aimais bien Marceline Loridan-Ivens, jusqu’à ce que je l’entende hier soir sur France-Inter, dans l’émission d’Arthur Dreyfus, Encore heureux. L’entretien était plutôt intéressant, parce qu’il était léger, parlait de cinéma, de la vie en général, jusqu’à ce qu’on tombe dans un ramassis de clichés — pour ne pas dire de conneries — du genre qu’on entend à longueur de journée et qui ne servent qu’à alimenter une haine engendrée par la peur. La vieille dame de confession juive n’hésite pas à mettre tout le monde dans le même panier, ce qui met visiblement mal à l’aise le présentateur. Celle qui a côtoyé nombre d’intellectuels de sa génération, dont Jean Rouch et Edgar Morin avec qui elle a fait un très beau film, celle qui fut l’épouse de Joris Ivens, a tout à coup fait une chute dans l’escalier de mon estime et de celle, certainement, des auditeurs de la radio, pour ne plus devenir qu’une vieille dame un peu fantasque aux cheveux oranges.
Transcription de l’entretien (en éludant les fautes de français orales) de cette émission du 18 juin 2014, sur France Inter, disponible en réécoute sur ce lien.
AD — Vous dites, ce qui m’inquiète, c’est l’antisémitisme.
MLI — Oui bien sûr, je trouve qu’il est en train de se développer dans des proportions inimaginables, on sait bien pourquoi, on sait d’où ça vient aussi […] Je me dis “ça va recommencer”, ce que j’ai vécu quand j’avais 15 ans est en train de se remettre en place dans un futur proche ou plus ou moins lointain et ça commence toujours par les Juifs, vous savez, et ça continue par les autres. Le Juif est un bouc émissaire dont on se sert aisément depuis l’histoire de la Chrétienté et puis c’est passé ensuite chez les Musulmans et ça nous revient par les Musulmans en France et aussi par l’extrême-droite française. […] L’antisémitisme se nourrit de lui-même et tous les prétextes sont bons pour le nourrir. Voilà. […]
AD — Vous dites “pour moi le futur c’est le jihadisme”
MLI — Oui bien sûr, ce n’est pas mon futur souhaité, mais je suis obligé de constater que l’Europe se laisse envahir par cette notion, croit à une pensée de cette modération islamique qui date du Moyen-Âge…
AD — Islamiste vous voulez dire, mais euh, on parlait tout à l’heure de l’antisémitisme, mais que dire de la peur de certains Français envers les Musulmans quels qu’ils soient, comment font, comment pourraient faire les millions de Musulmans qui n’ont rien à voir avec tout ce qui se passe, eux aussi sont dans une situation difficile ?
MLI — C’est eux qui subissent leur propre oppression, ils l’acceptent, c’est à eux de se révolter, comme d’autres sociétés se sont révoltées…
AD — Mais ils ne sont pas responsables de ce qu’ils n’ont pas fait ?
MLI — Ils ne sont pas responsables de ce qu’ils n’ont pas fait, mais ils acceptent très très bien l’oppression des femmes qui sont les leurs…
AD — Pas tous ?
MLI — Pas tous oui, mais jamais tous ! Mais justement il faut combattre…
AD — C’est dur d’échapper aux étiquettes…
MLI — Ben oui, mais il faut se battre, il ne faut pas accepter comme ça. Le vingtième siècle est une succession de combats des Hommes pour gagner en liberté et d’autres sociétés doivent faire la même chose.
A ce moment-là, Arthur Dreyfus décide de mettre un terme à l’entretien en passant à la promo et l’émission se termine sur ces bonnes paroles.
Je l’aimais bien car étant donné ce qu’elle a vécu, je la pensais suffisamment intelligente pour ne pas avoir ce genre de discours discriminant et au contraire être porteuse d’une parole éclairée. Quel justification trouver à ces mots ? J’en reste sans voix.
Déplorable…
Aussi loin que porte mon regard, je me tourne vers l’est dès que je me lève ; le ciel est d’un gris inquiétant, implacable, tournant autour d’un violet sombre mâtiné d’un bleu atmosphérique. Le soleil n’est pas encore levé.
[audio:Ay Kalelumbror.xol]
Françoise Atlan et Juan Carmona — Ay Kalelumbror
Album Sephardic songs — 1998
Une nuit qu’il rentre à pied d’une veillée chez Tanios Rached, chaussé de ses bottes de cavalier, un revolver dans la ceinture, et qu’il traverse l’allée qui mène au bas de l’escalier de la maison, Wakim le perçoit. Le parfum des fleurs. A peine une touche, une simple allusion, mais que ses narines en alerte captent avec assurance. Il s’arrête, regarde la nuit, les massifs sombres des arbres qui ne sont pour l’instant pas plus grands que lui. Il ne bouge pas, comme lorsqu’on est aux aguets pour surprendre une hyène. Et il respire profondément. Mais il ne le sent plus. Il fait un pas ou deux, prudemment, comme si l’odeur pouvait être effarouchée par le mouvement de l’homme. Puis il s’arrête, tout son corps concentré pour interpréter les sensations que ses narines lui transmettent.
L’horizon ne se dégage pas, il reste voilé, même si la lumière se fait de plus en plus présente. Il reste sombre. Le soleil ne se lèvera pas ce matin.
Mais il ne sent que l’odeur de la terre, des feuilles, des tiges, l’odeur de la nuit et de l’air un peu humide qui vient de la mer. Il reprend sa marche et n’a pas fait trois pas qu’une imperceptible brise se lève, comme si elle lui parlait, comme si elle cherchait à le retenir, à la manière d’un enfant qui se démasque lorsque vous cessez de vouloir découvrir sa cachette, et il sent à nouveau le parfum des fleurs. Il le sent, respire profondément, et même soi, à la deuxième inspiration, il n’y a plus rien, il est sûr maintenant que ça y est. Il avance à grands pas vers l’escalier de la maison, monte les marches avec allégresse, et lorsqu’il arrive en haut, devant la porte, la brise se lève une fois de plus et une fois encore il sent la parfum.
Même si je sais qu’il est là, impossible de voir ses belles couleurs, des roses ottomanes aux feutres mandarine, il reste caché derrière une épaisse couche d’ouate impénétrable. Encore un lever de soleil qui ne verra pas le jour. On dirait un ciel d’orage dans les îles du Golfe de Thaïlande…
Le lendemain à l’aube, avant même l’arrivée de Gérios, il se promène entre les arbres à la recherche des premières fleurs. Mais il n’en trouve pas une seule. Pourtant, le soir, et tous les autres soirs, le parfum est là, fugace, rare, précieux, levé par la brise, le surprenant juste au moment où il renonce à le sentir. Et un soir, alors que quelques fermiers qui veillaient chez lui sont sur le perron et s’apprêtent à partir, l’odeur suave et douce s’impose à chacun indubitablement, non pas passagère, libérée soudain par un petit vent, mais bien là, présente dans l’air de la nuit comme si elle en était l’essence même. Le lendemain de ce jour, Wakim découvre les premières fleurs, cachées derrière les feuilles encore jeunes et qui dansent dans la brise matinale. Sélim et Gérios en découvrent d’autres, il y a bientôt à tous les coins des vergers, et au bout d’une semaine la plantation paraît comme enneigée à perte de vue en plein milieu du printemps.
Heureusement, il y a l’odeur des fleurs d’orangers…
Et plus que jamais je pense au Liban.
Charif Majdalani, Histoire de la Grande Maison
Seuil, 2005
Le mythe du Déluge tel qu’on le connait traditionnellement dans les écrits prend très certainement racine dans l’épopée de Gilgamesh, tandis que tardivement dans notre histoire relativement récente une brèche s’est ouverte dans le détroit du Bosphore qui fut à l’origine de la création de la Mer Noire. Si pour les Juifs et les Chrétiens il ne fait aucun doute que l’Arche de Noé s’est échouée sur les hauteurs du Mont Ararat (Ağrı Dağı), un volcan éteint en réalité formé de deux sommets (le grand Ararat — Büyük Ağrı — et le petit Ararat — Küçük Ağrı) dont la situation isolée au milieu d’une vaste plaine ne pouvait que faire de cette montagne un lieu prédestiné à de grands desseins, il n’est fait mention nulle part dans le Coran du nom de la montagne qui se limite à Al judi (جبل جودي Jebel Ǧūdī — les hauteurs) qu’on situe dans le sud de la Turquie (Jazirat ibn Oumar, l’actuelle Cizre).
Arche de Noé — Manuscrit peint — fin XVIè — Zübdetü’t Tevarih — Musée des arts turcs et islamiques d’Istanbul
La particularité de la forme de cette montagne pourrait laisser imaginer quelque chose comme une forme de bateau, en ayant beaucoup d’imagination et de soi disant fouilles archéologiques auraient mis à jour la présence d’un immense bateau enchâssé au creux de cette montagne, dont la présence se manifeste par des éléments comme des « planches », des « rivets », une « ancre »…, de la même manière, des découvertes récentes sur le Mont Ararat « auraient mis à jour » les restes de l’embarcation du patriarche. Des interprétations un peu farfelues qui ne remettent bien évidemment pas en cause cette belle histoire à peine exagérée.
Certains font appel à des fouilles et à des sources un peu plus sérieuses…
La localisation, la forme et la taille de l’Arche semblent avoir préoccupé les hommes depuis la nuit des temps. Le « bois résineux » (GN 6:14) à partir duquel est fabriqué l’Arche n’est pas mentionné ailleurs dans la Bible, et nous ne savons pas exactement à quoi il correspond. Les spécialistes l’ont souvent interprété comme étant du roseau qui, enduit de « bitume en dedans et en dehors » devenait étanche. Cette matière aurait été retrouvée sous forme fossile sur le Mont Ararat. […] Certains auteurs de l’Antiquité, tel l’historien juif du Ier siècle de notre ère Flavius Joseph, prétendent que ceux qui escaladaient la montagne en rapportaient des restes de bitume de l’Arche qu’ils utilisaient comme amulettes.
Fatih Cimok, Anatolie biblique, de la Genèse aux Conciles
A Turizm Yayınları, İstanbul, 2010
La légende du Déluge est recensée sous plus de 500 formes différentes, dont une connue sous le nom de déluge de Deucalion, popularisé par Ovide dans les Métamorphoses. Un peu moins connu, le déluge d’Apamée (Dinar) trouve une origine un peu plus locale et adaptée. Quelques uns de ces mythes donnent une version dans laquelle l’eau ne vient pas du ciel mais de la terre, par des inondations souterraines remontant à la surface. Ce phénomène géologique est endémique des régions volcaniques qui font émerger des lacs souterrains lors de séismes, nombreux dans cette région d’Anatolie. A noter que le mythe de Deucalion donna son nom à la ville anatolienne de Konya (où se trouve enterré le Mevlâna Djalâl ad-Dîn Rûmî) ; il y est question d’images de boue avec lesquelles Promethée et Athéna repeuplent la terre. Image en grec, c’est eikon (εικόν), qui donne son nom à l’icône. Ikonion n’est ni plus ni moins que l’ancien nom grec de Konya.
« Il faudra revenir ! » Je ne sais pas combien de fois j’ai entendu cette phrase dans ma vie, combien de fois m’a-t-on dit de revenir par là, de repasser par ici, de revenir voir telle personne et dans l’attente, on ne sait pas ce qui se passe. Parfois, je retourne voir des gens qui m’ont fait faire cette promesse, une promesse de poivrot qu’on a déjà oublié le lendemain, parce que la seule chose qui nous a fait nous sentir bien à ce moment-là, c’était la légère ivresse due à quelques verres en trop ; le souvenir s’est estompé avec les vapeurs de l’alcool. Le lendemain est consacré à effacer les traces de cette gueule de bois. C’est alors la surprise la plus totale et sur le visage de l’autre on voit à quelle point la surprise de respecter cette parole en l’air est inattendue ; parfois, on en arriverait presque à provoquer du plaisir. Il se passe quelque chose dans cet interstice, une brèche à peine visible à l’œil nu.
Entre Nevşehir et Tatlarin — Cappadoce — Turquie — août 2012
Et puis parfois, ce n’est pas tout à fait ça ; on visite les gens en souvenir, des souvenirs persistants qui prennent la forme de rêves, ou de songes profonds, lorsqu’on se trouve à la limite de l’endormissement et que pour chasser la trop grande prégnance de la réalité, l’esprit vagabonde et choisit dans une grand bibliothèque un livre qu’on a déjà lu et qui nous a fait frémir, dans l’espoir à peine voilé de ressentir à nouveau ce qu’il s’est passé ce jour-là. C’est rarement aussi bien, notez, mais c’est précisément cette expérience qui nous donne la possibilité de vouloir la revisiter dans le but de la reproduire ; les redites ont parfois un goût amer et la seconde chance devient suffisamment embarrassante pour effacer complètement la bonne première impression. L’erreur est fatale. Tout retombe doucement.
Il faudra alors recommencer.
Souviens-toi, l’ami Loti, de ces phrases que tu n’as pas encore écrites, […] des phrases de vieillard au soir de sa vie, incrédule comme un enfant déçu, qui avait crû aux promesses des brochures, et rêvait de toutes les mers et de tous les océans : « Alors, vraiment, ce n’était que ça, le monde ? Ce n’était que ça, la vie ? »
Patrick Deville, Kampuchea
Seuil, 2011
Et voici le moment de la digression : dans un moment de solitude, j’écoute l’émission Couleurs du monde sur France Musique et je me perds aisément dans les maqâm de l’Orchestre Arabo-andalou de Fès, avec les chants séfarades de Françoise Atlan. Il y a quelque chose de magique dans cette musique qui dessine des cercles dans l’espace, avec ses accélérations, ses arrêts, ses saccades, ses envolées lyriques et ses mots qui s’élèvent jusqu’à ce que dans une dernière respiration, la musique dise quelque chose qui n’est plus terrestre…
[audio:Cantiga de Amor.xol]
Francoise Atlan & L’Ensemble Constantinople — Cantiga de Amor Album : Des Moments Precieux des Suds (2012)
Le premier instrument pour voyager n’est pas le récit de voyage ; c’est la musique. Avec elle on pourra toujours trouver de bonnes excuses pour rester au fond de son canapé en bonne compagnie, échapper quelques instants à la vitesse du monde en lui imposant le rythme, quel qu’il soit.
Alors peu importe ce qui se passe, s’endormir avec cette musique qui nous écarte du monde fait l’effet d’une petite dose d’un de ces drogues qui rendent l’âme opaque et brumeuse.
Avant de repartir, il faudra écouter cette musique…