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Les lettres de Mon­sieur le Consul ont tou­jours le teint frais et le verbe haut #2

Les lettres de Mon­sieur le Consul ont tou­jours le teint frais et le verbe haut #2

Je ne m’en lasse pas. Mon­sieur le Consul Auguste Fran­çois a tou­jours un bon mot à l’at­ten­tion de ses amis. Le 13 avril 1900, il est ques­tion de cigare, un cigare qu’on traite d’une drôle de manière, un cigare qui lui sert d’embarcation.

Lettre d’Au­guste Fran­çois à Jean-Bap­tiste Beau, Wou-Tchéou-Fou, 2 jan­vier 1899

Mon cher ami,
Je suis bien convain­cu que vous n’a­vez pas man­qué de vous deman­der aujourd’­hui : « Que fait cet ani­mal de Fran­çois en ce saint jour du Ven­dre­di anni­ver­saire de la mort du Sei­gneur ? » Alors je réponds à votre ques­tion, et voici.
Ima­gi­nez un cigare, un peu long et plu­tôt blond : évi­dez-le par la pen­sée, de façon à ne lui conser­ver que ses feuilles d’en­ve­loppe ; celles-ci, au lieu de tabac de la Havane, pro­viennent de lato­niers (Pal­ma lato­nia, en latin). Met­tez ce cigare à l’eau, ce qui est une sin­gu­lière manière de trai­ter un cigare, mais c’est ain­si, vous n’y pou­vez rien, ni moi non plus. Hé bien c’est là-dedans que je vis. On ne s’y tient pas debout, la sta­tion assise et tolé­rable, si on n’en abuse pas ; la posi­tion nor­male y est l’ho­ri­zon­tale. Avec le soleil qui tape là-des­sus, on y jouit, à l’in­té­rieur, d’une tem­pé­ra­ture qui n’est pas de beau­coup infé­rieure à celle d’un bon cigare allu­mé et grâce à la cui­sine qui se pra­tique à l’un des bouts, on y est aus­si com­plè­te­ment enfu­mé qu’on peut le désirer. […]

Per­son­nel­le­ment, j’au­rais bien aimé connaître cet homme…

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Les lettres de Mon­sieur le Consul ont tou­jours le teint frais et le verbe haut #1

Les lettres de Mon­sieur le Consul ont tou­jours le teint frais et le verbe haut #1

Voi­ci un per­son­nage hors du com­mun. Auguste Fran­çois, né à Luné­ville en 1857, est deve­nu consul un peu par hasard après avoir été résident de France au Ton­kin. Son expé­rience la plus signi­fi­ca­tive, il l’a vécue en Chine sous la dynas­tie Qing, dans les xian de Guangxi et du Yun­nan. Il en rap­por­te­ra un maté­riel volu­mi­neux, entre pho­to­gra­phies et écrits, il tour­ne­ra même quelques petits films qu’on consi­dère comme étant les pre­miers témoi­gnages fil­més en Chine.
Il existe une asso­cia­tion (AAF) chez qui on peut trou­ver quelques ren­sei­gne­ments mais la qua­si-tota­li­té de ses pho­tos et de ses car­nets sont aujourd’­hui conser­vés au Musée Gui­met ou au Musée du Quai Bran­ly, donc inac­ces­sibles au profane.

Auguste François

Auguste Fran­çois en 1900 au Tonkin

Ce qui m’a tout de suite inter­pel­lé chez cet homme, c’est ces yeux clairs, per­çants, ce regard, à la fois froid et espiègle, un tan­ti­net fron­deur, et une désin­vol­ture raf­fi­née, fusil à peine rete­nu dans un main, l’autre dans la poche. Et il sou­rit alors qu’il vient de sau­ver ses cama­rades du mas­sacre. A cette appa­rence, on ne peut se dire que l’homme est un drôle, qu’il va nous entraî­ner sur les pentes sca­breuses du calem­bour et du bon mot. Les lettres qu’il écrit à son ami Jean-Bap­tiste Beau en sont un bel exemple.

Lettre d’Au­guste Fran­çois à Jean-Bap­tiste Beau, Wou-Tchéou-Fou, 2 jan­vier 1899

Mon cher ami,
En consul­tant mon calen­drier ce matin, j’ai appris que nous étions au 9e jour de la 12e lune; j’ai vu ensuite que le jour était pro­pice pour se raser la tête et coudre des habits, mais déplo­rable pour se cou­per les ongles des mains et des pieds, qu’on pou­vait sans crainte construire sa mai­son et même y dis­po­ser la poutre maî­tresse de sa toi­ture, mais qu’il ne fal­lait pas ce jour-là remon­ter sa pen­dule, ni consul­ter les esprits, ni man­ger du chien. Par contre, c’est un jour fameux pour prendre un bain et pour écrire à ses amis. Ain­si ins­truit de ce que je peux entre­prendre dans cette 9e jour­née de la 12e lune, je me suis dit : « Tu vas prendre un tube sérieux et puis tu écri­ras à cet ani­mal de Beau, sans crainte de l’in­dis­po­ser ou de l’en­nuyer. » Si j’a­vais tou­jours consul­té mon calen­drier, j’au­rais choi­si les jours pro­pices et j’au­rais connu les moments oppor­tuns pour dire que Gérard est une canaille, car bien évi­dem­ment c’est indi­qué dans mon alma­nach. Or voyez comme cela se trouve, que ce 9e jour de la 12e lune coïn­ci­dait avec le 1er jan­vier et en même temps, en sui­vant ma route sur ma carte, j’ar­ri­vais au der­nier trait de car­min, c’est-à-dire le pre­mier que je tra­çais l’an der­nier en quit­tant Wou-Tchéou-Fou ; et en effet, le sif­fle­ment des vapeurs me confir­mait que j’é­tais ren­du dans ce port ouvert où je vou­drais voir éle­ver une sta­tue à Gérard. La matière pour la cou­ler ne manque pas ici et il aurait là une sta­tue odo­rante et bien appropriée.
Donc, mon cher ami, puisque nous renou­ve­lons l’an­née, « Kong-Chi, Kong-Chi ». C’est du chi­nois. N’al­lez pas vous méprendre sur le sens de ces deux vocables. Ce n’est pas une injonc­tion que je vous adresse, mais des com­pli­ments et des sou­haits que je  forme pour votre san­té. Il en est donc qui s’ap­pliquent au bon fonc­tion­ne­ment de vos intes­tins mais enfin, vous me connais­sez trop pour pen­ser que je les for­mu­le­rai d’une manière aus­si crue.

in Aven­tu­riers du monde,
édi­tions L’iconoclaste, 2013

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Car­nets de voyage de Pierre Bou­vier : de Dakar à Tokyo

Car­nets de voyage de Pierre Bou­vier : de Dakar à Tokyo

La confu­sion est facile, envi­sa­geable. Bou­vier, Bou­vier, ce nom dit quelque chose. Un fils caché ? Un pseu­do­nyme hon­teu­se­ment arra­ché pour pro­fi­ter d’une pos­té­ri­té qui se lirait jusque dans le titre de l’ou­vrage ? Non aucu­ne­ment. Pierre Bou­vier n’a rien à voir avec Nico­las, mais c’est cela qui m’a fait aller vers ce livre. Pierre Bou­vier est socio-anthro­po­logue et ses car­nets de voyages sont le pro­lon­ge­ment ou la source, ou les deux, de son œuvre, une œuvre scientifique.
A la fin des années 60, il par­court une par­tie du monde, s’at­tarde en Afrique pour des rai­sons qu’on apprend assez tard dans le livre, sillonne l’A­sie, de la Mer d’O­man à Tokyo, dans le des­sin d’une grande vir­gule qui paraît d’i­ci, presque évi­dente, mais Bou­vier n’est pas un voya­geur comme les autres. On ne voit pas ses valises, on ne l’en­tend pas prendre sa douche dans l’hô­tel miteux du bord de route, même si par­fois on sait qu’on repasse sa che­mise qu’il peut remettre après être pas­sé au Sentō. Mais le cœur du livre de Bou­vier n’est pas réel­le­ment le voyage. Ce dont il est ques­tion ici, c’est le regard, le sien et celui de l’autre, une com­mu­nion à un moment don­né qui fait par­ler, qui donne à pen­ser l’in­com­pré­hen­sion des chocs cultu­rels, le malaise de l’Eu­ro­péen dans un monde colo­nial en train de s’ef­fri­ter. On com­prend mieux pour­quoi l’A­frique, pour­quoi l’A­sie, sans vrai­ment mieux com­prendre les pays sans pourquoi.
Pen­dant et après la lec­ture, le trouble reste, ces petites didas­ca­lies insé­rées au milieu du texte sont indé­centes. Oui, indé­centes parce qu’in­times, mais tel­le­ment sucrées, poé­ti­sées qu’on ne se pré­oc­cupe plus de savoir ce qu’il est bien de dire ou non, on cesse de por­ter un juge­ment et on prend. J’en trans­pire encore.
De Dakar à Tokyo se lit tout seul, d’une seule traite (ce n’est pas ce que j’ai fait, j’ai même trai­né des pieds, mais il faut le lais­ser tom­ber, reprendre depuis le début et le ter­ras­ser d’un seul coup), ce livre brûle les doigts et la langue, donne soif, ne parle pas de voyages, mais seule­ment d’un être dans une étran­ge­té. On en res­sort un peu four­bu, comme après une longue nuit d’a­mour. Une bonne douche et après on verra…

Je vais dres­ser une carte de mon Inde, de celle des­si­née par petites touches de rêve­rie, de lec­ture, de témoi­gnage : Loui­son, la tigresse fidèle des aven­tures du capi­taine Cor­co­ran, les temples sculp­tés dans la roche, les dieux aux mains mul­tiples, déhan­chés au centre du cercle de feu. Neh­ru, une colombe posée sur le dos de sa paume, il la flatte. Le moine que guident des enfants, cel­lule impro­duc­tive de ce conti­nent qui pense ailleurs, la cruau­té des maha­rad­jahs, les lan­ciers, l’An­gle­terre vic­to­rienne et ses pelouses, ses joueurs de polo, ses Indiens en soc­quettes, mais éga­le­ment la démo­cra­tie des illet­trés, les élec­tions, les petits par­tis agres­sifs, la majo­ri­té indo­lente, le monde des infirmes jaloux de leurs moi­gnons qui pleurent aux heures de visite et les jeunes filles en sari ciel clair, nua­geux au cré­pus­cule, les femmes encas­trées aux temples, la tolé­rance, l’in­to­lé­rance. Il y a aus­si les exi­lés qui se moquent et amassent ; les étu­diants aux visages de Latin ou d’A­rabe, la jungle où se joue le des­tin de quelque enfant-loup, où les man­goustes font sem­blant de craindre le cobra, les fronts far­dés d’une tache rouge, tous ces poètes et ces hommes émas­cu­lés contre un peu d’argent.

Pierre Bou­vier,  De Dakar à Tokyo, Car­nets de voyage
Édi­tions Gali­lée, 2014

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La mort d’un lieu­te­nant au champ d’hon­neur, par Vic­tor Boudon

La mort d’un lieu­te­nant au champ d’hon­neur, par Vic­tor Boudon

5 sep­tembre 1914, la guerre a été décla­rée deux mois aupa­ra­vant. La suite on la connaît (enfin, j’es­père) ; des mil­liers de morts, une bou­che­rie sans nom, des hommes qui se battent pour des gens qu’ils ne connaissent pas et dont ils ne connaissent pas les inten­tions. L’Eu­rope fini­ra exsangue et meur­trie. La France, elle, rava­gée, fera le ter­reau du nazisme en sai­gnant une popu­la­tion alle­mande aux abois et mou­rant de faim.
5 sep­tembre 1914, donc, la guerre vient de com­men­cer. La 19e com­pa­gnie du 276e régi­ment d’in­fan­te­rie (VIe armée Mau­nou­ry) est mobi­li­sée dès le mois d’août et les sol­dats et offi­ciers réser­vistes sont envoyés sur le front, dans la four­naise de ce qu’on appel­le­ra par la suite la Pre­mière Bataille de la Marne, une tue­rie qui dure­ra sept jours com­plets. Un des pre­miers hommes à tom­ber ce pre­mier jour de la bataille est un des offi­ciers, un lieu­te­nant, à la tête d’une colonne de quelques hommes, un homme fier qui tan­çait ses sol­dats en les priant de ne pas céder la moindre par­celle à l’en­ne­mi et l’on sait par la suite que la mémoire de cet homme fut récu­pé­ré par le gou­ver­ne­ment de Vichy pour en faire un mar­tyr natio­nal, lui qui n’é­tait qu’un pauvre bougre qui ne devait cer­tai­ne­ment pas savoir qu’on l’en­ver­rait se faire des­cendre et qui tom­be­ra d’une balle dans le front qui a cer­tai­ne­ment dû stop­per net un geste peut-être trop théâ­tra­li­sé pour être sin­cère. Il ne revien­dra pas chez lui, tué dans les pre­miers ins­tants de cette guerre ter­rible, et ne ver­ra pas son fils qui naî­tra en février 1915.
Cet homme, c’est un de ses sol­dats qui en parle avec des tré­mo­los dans la voix et une fier­té déli­cate d’homme qui a été pris dans le tour­ment et qui ne s’at­ten­dait à voir un homme bien tom­ber aus­si rapi­de­ment, avec cette emphase un peu gouailleuse qu’a­vaient les hommes de cette époque et dont la digni­té s’af­fi­chait sur le plas­tron comme une médaille d’hon­neur, mal­gré quelques dents absentes ou gâtées qu’une fine mous­tache vient à peine voi­ler. Cet homme, c’est Vic­tor Bou­don, qui racon­te­ra les der­niers ins­tants de son lieu­te­nant dans son livre, Mon Lieu­te­nant Charles Péguy.

Non, on n’a pas eu peur, mais la peur est un sen­ti­ment que tout homme connaît, que tout sol­dat connaît, ceux qui vien­dront vous dire je n’ai pas eu peur, mais ils mentent ceux-là…

Charles Péguy ne sera jamais ins­crit au titre des morts de la bataille de la Marne car il est mort le 5 sep­tembre. Le début offi­ciel de cette bataille est le 6 septembre.

Pho­to d’en-tête © 2010 Pré­fec­ture de Paris et d’Ile-de-France

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Quinze jours dans le désert avec Alexis de Tocqueville

Quinze jours dans le désert avec Alexis de Tocqueville

Le jeune homme porte le doux nom de Alexis-Hen­ri-Charles Clé­rel, il est vicomte de Toc­que­ville. On le connait pour avoir écrit de très belles pages per­ti­nentes sur la Révo­lu­tion Fran­çaise et si on le consi­dère comme un des pères de la socio­lo­gie moderne, il a for­te­ment influen­cé les esprits libé­raux et l’ex­pan­sion colo­nia­liste. C’est à ce titre que le gou­ver­ne­ment fran­çais l’en­voie aux Etats-Unis dans ce qu’ils ont d’embryonnaires pour en étu­dier le sys­tème car­cé­ral. Il en revient fina­le­ment, en plus de son rap­port, avec un livre sur les ins­ti­tu­tions amé­ri­caines qui, encore aujourd’­hui, reste une réfé­rence en ce qui concerne les études poli­tiques amé­ri­caines et la phi­lo­so­phie politique.

Ce qui m’in­té­resse dans ces neuf mois pas­sés sur le sol amé­ri­cain, c’est cet autre petit livre qu’il en rap­porte : Quinze jours dans le désert, un livre que j’a­vais depuis long­temps sur mes éta­gères et que je me suis déci­dé à prendre à bras le corps un soir de néant. Toc­que­ville rédige ces quelques pages à par­tir des notes qu’il a prises pen­dant son voyage sur le vapeur qui le ramène en Europe. D’un écrit racon­tant ces quinze jours pas­sés dans le désert en 1831, des quelques ren­contres qu’il y fera, il rap­porte, à mon sens, un des plus beaux textes écrit sur les immen­si­tés vides et leur indi­cible gran­deur, un texte qui pal­pite, qui vibre au rythme des bat­te­ments du cœur.

Trona Pinnacles, Mojave Desert, California

Tro­na Pin­nacles, Mojave Desert, Cali­for­nia © Steve Berar­di

Le désert était là tel qu’il s’of­frit sans doute il y a six mille ans aux regards de nos pre­miers pères ; une soli­tude fleu­rie, déli­cieuse, embau­mée ; magni­fique demeure, palais vivant, bâti pour l’homme, mais où le maître n’a­vait pas encore péné­tré. Le canot glis­sait sans efforts et sans bruit ; il régnait autour de nous une séré­ni­té, une quié­tude uni­ver­selles. Nous-mêmes, nous ne tar­dâmes pas à nous sen­tir comme amol­lis à la vue d’un pareil spec­tacle. Nos paroles com­men­cèrent à deve­nir de plus en plus rares, bien­tôt nous n’ex­pri­mâmes nos pen­sées qu’à voix basse. Nous nous tûmes enfin, et rele­vant simul­ta­né­ment les avi­rons, nous tom­bâmes l’un et l’autre dans une tran­quille rêve­rie pleine d’i­nex­pri­mables charmes.
D’où vient que les langues humaines qui trouvent des mots pour toutes les dou­leurs, ren­contrent un invin­cible obs­tacle à faire com­prendre les plus douces et les plus natu­relles émo­tions du cœur ? Qui pein­dra jamais avec fidé­li­té ces moments si rares dans la vie où le bien-être phy­sique vous pré­pare à la tran­quilli­té morale et où il s’é­ta­blit devant vos yeux comme un équi­libre par­fait dans l’u­ni­vers ; alors que l’âme, à moi­tié endor­mie, se balance entre le pré­sent et l’a­ve­nir, entre le réel et le pos­sible, quand, entou­ré d’une belle nature, res­pi­rant un air tran­quille et tiède, en paix avec lui-même au milieu d’une paix uni­ver­selle, l’homme prête l’o­reille aux bat­te­ments égaux de ses artères dont chaque pul­sa­tion marque le pas­sage du temps qui pour lui semble s’é­cou­ler goutte à goutte dans l’é­ter­ni­té. Beau­coup d’hommes peut-être ont vu s’ac­cu­mu­ler les années d’une longue exis­tence sans éprou­ver une seule fois rien de sem­blable à ce que nous devons de décrire. Ceux-là ne sau­raient nous com­prendre. Mais il en est de plu­sieurs, nous en sommes assu­ré, qui trou­ve­ront dans leur mémoire et au fond de leur cœur de quoi colo­rer nos images et sen­ti­ront se réveiller en nous lisant le sou­ve­nir de quelques heures fugi­tives que le temps ni les soins posi­tifs de la vie n’ont pu effacer.
Nous fûmes tirés de notre rêve­rie par un coup de fusil qui reten­tit tout à coup dans les bois. Le bruit sem­bla d’a­bord rou­ler avec fra­cas sur les deux rives du fleuve ; puis il s’é­loi­gna en gron­dant jus­qu’à ce qu’il fut entiè­re­ment per­du dans la pro­fon­deur des forêts envi­ron­nantes. On eût dit un long et for­mi­dable cri de guerre que pous­sait la civi­li­sa­tion dans sa marche.
Un soir en Sicile, il nous arri­va de nous perdre dans un vaste marais qui occupe main­te­nant la place où jadis était bâtie la ville d’Hy­mère ; l’im­pres­sion que fit naître en nous la vue de cette fameuse cité deve­nue un désert sau­vage fut grande et pro­fonde. Jamais nous n’a­vions ren­con­tré sur nos pas un plus magni­fique témoi­gnage de l’ins­ta­bi­li­té des choses humaines et des misères de notre nature. Ici c’é­tait bien encore une soli­tude, mais l’i­ma­gi­na­tion, au lieu d’al­ler en arrière et de cher­cher à remon­ter vers le pas­sé, s’é­lan­çait au contraire en avant et se per­dait dans un immense ave­nir. Nous nous deman­dions par quelle sin­gu­lière per­mis­sion de la des­ti­née, nous qui avions pu voir les ruines d’empires qui n’existent plus et mar­cher dans des déserts de fabrique humaine, nous, enfants d’un vieux peuple, nous étions conduits à assis­ter à l’une des scènes du monde pri­mi­tif et à voir le ber­ceau encore vide d’une grande nation. Ce ne sont point là les pré­vi­sions plus ou moins hasar­dées de la sagesse. Ce sont des fait aus­si cer­tains que s’il étaient accom­plis. Dans peu d’an­nées ces forêts impé­né­trables seront tom­bées. Le bruit de la civi­li­sa­tion et de l’in­dus­trie rom­pra le silence de la Sagi­naw. Son écho se tai­ra… Des quais empri­son­ne­ront ses rives, ses eaux qui coulent aujourd’­hui igno­rées et tran­quilles au milieu d’un désert sans nom seront refou­lées dans leur cours par la proue des vais­seaux. Cin­quante lieues séparent encore cette soli­tude des grands éta­blis­se­ments euro­péens et nous sommes peut-être les der­niers voya­geurs aux­quels il ait été don­né de la contem­pler dans sa pri­mi­tive splen­deur, tant est grande l’im­pul­sion qui entraîne la race blanche vers la conquête entière d’un nou­veau monde.
C’est cette idée de des­truc­tion, cette arrière-pen­sée d’un chan­ge­ment pro­chain et inévi­table qui donne sui­vant nous aux soli­tudes de l’A­mé­rique un carac­tère si ori­gi­nal et une si tou­chante beau­té. On les voit avec un plai­sir mélan­co­lique, on se hâte en quelque sorte de les admi­rer. L’i­dée de cette gran­deur natu­relle et sau­vage qui va finir se mêle aux superbes images que la marche triom­phante de la civi­li­sa­tion fait naître. On se sent fier d’être homme et l’on éprouve en même temps je sais quel amer regret du pou­voir que Dieu nous a accor­dé sur la nature. L’âme est agi­tée par des idées, des sen­ti­ments contraires, mais toutes les impres­sions qu’elle reçoit sont grandes et laissent un trace profonde.

Alexis de Toc­que­ville, Quinze jours dans le désert
Folio Gallimard

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