Pipes d’opium #1

Pipes d’opium #1

Première pipe d’opium. Ce qui est difficile dans l’apprentissage d’une langue, ce ne sont pas tant les règles de grammaire, qui pour un esprit normalement constitué, ne sont que des règles parmi tant d’autres, à apprendre, à mémoriser, à faire siennes, à retranscrire, à appliquer, comme un jeu de construction, comme sa propre langue, non ce n’est pas ça. Ce n’est pas non plus la prononciation, ceci n’est qu’une affaire de compréhension ; on écoute, on se fond dans la langue et on s’entraîne à dire. Non, c’est le vocabulaire qui constitue la plus grande difficulté, avec ses nuances de sens, et si la langue est métaphorique comme le français, nous voilà dans de beaux draps. C’est le travail de toute une vie. Et quand on y ajoute des règles spécifiques comme ces horribles articles classifiants qu’on trouve en vietnamien, voilà de quoi se préparer de belles migraines. Il existe un article pour ne désigner que les événements en cours (việc) et un autre pour les objets fins en papier (tờ), un autre encore pour les objets sucrés ou salés (bánh). Lorsque deux mots accolés prennent un autre sens, voici une difficulté de plus. Il est à vrai dire assez facile de prendre la décision de ne pas apprendre, la tentation est grande. Autant s’y appliquer. N’en faire qu’à sa tête. Pipe d’opium : ống thuốc phiện. On aurait pu donner ce titre à cette histoire.

Deuxième pipe d’opium. L’homme est facétieux. Tous en général mais celui-ci en particulier. Auguste François, né en 1857 à Lunéville, ville elle-même facétieuse, et mort en 1935 à Belligné, ville de Loire-Atlantique de 1844 habitants (si ça ce n’est pas de la facétie, je mange mon chapeau). Pour un type qui a passé le plus clair de son temps à tenter de construire une ligne de chemin-de-fer au Yunnan et qui se faisait appeler 方苏雅 (Fang Su Ya, autant dire François) et dont aujourd’hui on retrouve le nom sur les panneaux d’un parc public en plein cœur de la capitale du Yunnan, Kunming, mourir à Belligné est en soi une facétie. On avait déjà parlé du bonhomme, accessoirement Consul de France à Guangxi puis Consul Général du Yunnan, dans deux articles (Les lettres de Monsieur le Consul ont toujours le teint frais et le verbe haut #1 et #2), lesquelles démontraient à quel point l’homme pouvait déroger aux convenances à une époque qui les tenaient pour plus importantes qu’une vie humaine. Auguste François mériterait qu’on passe une vie à écrire sur son parcours, mais arrêtons-nous quelques instants sur une photographie de lui prise en 1896 à Guangxi où l’on peut le voir assis en tailleur, le bras posé sur un guéridon et sur un fond de tenture tissée. Il est habillé à la chinoise, portant fausse natte et calot, ainsi que les épaisses lunettes opaques des fumeurs d’opium (pour se laisser intoxiquer par la morphine, autant ne pas voir la lumière pour faire advenir les démons). Celui qui paraissait si soigné sur les photos officielles porte ici sa légendaire moustache à l’impériale mais également la barbe, une barbe négligée lui mangeant les joues jusqu’à la naissance du col. Tête rejetée en arrière, il n’est déjà plus là. Portrait de l’homme en fumeur d’opium.

Auguste François en fumeur d’opium, Guangxi, 1896

Troisième pipe d’opium. L’ombre et le soleil jouent à cache-cache de part et d’autre de ma maison – trop tôt le soleil a fichu le camp de la terrasse de devant où je prenais mon café en musardant – déjà il est passé derrière, baignant mon salon d’une lumière crue qui me caresse tandis que j’écris dans le calme – quelques pages lues ce matin – pas vraiment eu envie de m’y attarder – un grand verre d’eau pétillante – toujours pas rasé, le corps embaumé des effluves de la douche – engoncé dans un sweat-shirt trop grand, bien chaud, le soleil, rien d’autre. Programme établi, ma journée commence bien – un dernier café, une langueur de plus, le corps détendu – des pommes sur le plan de travail pour en faire de petits chaussons. En fin d’après-midi, je fais un saut à la bibliothèque dans laquelle je n’ai pas mis les pieds depuis près de huit ans… toujours la même odeur de vinyle, de sol plastifié, de pages jaunies et de couvertures tripotées par des centaines de mains – je retrouve des livres que j’ai lus il y a des années, et qui me replongent dans l’ambiance de cette époque, j’en découvre d’autres – avant que le soleil ne se couche, j’achète des pleurotes, des chanterelles, des poireaux et du jambon, du pain et de la saucisse de canard – il fait un temps superbe, des flammes roses dans le ciel – le vent chargé des odeurs des arbres, les bouleaux et les peupliers – le chat dépose comme une offrande le cadavre d’une souris encore chaude sur les lames de plancher…

Quatrième pipe d’opium. L’auteur porte sur le visage le nombre des années. Quelque chose d’à la fois séduisant et un tantinet agaçant, railleur, hautain. Patrick Deville raconte comme personne comment on s’y prend à deux pour s’agacer, pour toutes les mauvaises résolutions qu’on a prises dans sa vie, les mauvaises décisions, tous les instants où l’on aurait mieux fait de ne pas réfléchir plus de sept fois dans sa bouche et qu’il aurait mieux fallu passer sous silence.

Chacun en voulait à l’autre de lui fusiller ainsi sa vie, de ne pas être à la hauteur d’un amour qui nous broyait tous les deux, et je m’étais enfui.
Je l’avais abandonnée en France, en plein été, pour aller me réfugier dans un hiver austral qui semblait susceptible de me rafraîchir les idées et de mieux convenir à mon humeur maussade. La veille de mon départ, nous pris un dernier verre ensemble au casino de L’Océan, et je m’étais engagé à ne plus lui donner aucune nouvelle avant l’automne dans l’hémisphère Nord, ni lettre, ni téléphone, et alors nous verrions.
Il va sans dire que debout dans mon manteau d’hiver et les mains au fond de mes poches, au-dessus des eaux froides de l’arroyo de Miguelete, dans lesquelles je n’envisageais pas spécialement de me précipiter, je regrettais déjà cette résolution. Et que j’aurais peut-être offert une de mes mains pour pouvoir, de l’autre, caresser ses longs cheveux noirs et très lisses — presque asiatiques.

Patrick Deville. La tentation des armes à feu.
Seuil, collection Fictions & Cie. 2006

Cinquième pipe d’opium. Ils étaient friands de chinoiseries, d’exotisme et s’en déguisaient comme on accroche des boules sur un sapin de Noël. L’orientalisme dans les grandes largeurs était un luxe pour bourgeois qui s’encanaillaient dans les ruelles sombres de Chinatown, partout dans le monde, partout où les Chinois avaient émigré et s’étaient concentrés pour recréer à l’abri du monde extérieur leur communauté. Sous les lampions rouges des échoppes confidentielles, on reposait sur les nattes de jonc posées sur le sol, dans cette position caractéristique du fumeur d’opium, allongé sur le côté, bras croisés, pipe d’opium encrassée à proximité tandis que le sommeil agité et profond emportait les Américains bien-pensants dans leurs songes démoniaques et démocratiques, comme autrefois les Anglais à Hong-Kong. Au cœur des ténèbres tenues par des Chinois en habits traditionnels.

Fumerie d’opium aux Etats-Unis dans un quartier chinois

Fumerie d’opium aux Etats-Unis dans un quartier chinois

Sixième pipe d’opium. C’est une journée d’automne comme une autre, venteuse, odorante – l’automne est une statue odorante (par opposition à une statue qui pue), une journée pour écouter Agnès Obel, une journée pour éviter le discours du patinage (j’aurais dû passer par là… j’aurais dû éviter de dire cette connerie… comme si dire ces phrases patineuses pouvaient changer quelque chose à ce qui s’est passé), une journée pour se souvenir d’un moment tout particulier, avec une odeur particulière, dans un lieu particulier, loin d’ici, derrière la réception d’un hôtel de Bangkok, dans une petite salle odorante où tintent des cloches bouddhistes, une journée pour lire ou pour se souvenir des lectures passées, de tout cet embouquinage, ou pour se fondre dans les yeux d’une femme, d’une couleur noisette claire et inconnue…

Je m’étais demandé, dans le cas où on retrouverait le lendemain matin mon cadavre, percé d’une balle, dans cette chambre d’un hôtel du quartier Los Condes de Santiago du Chili, qui pourrait bien acheter les livres de ma bibliothèque, éparpillés sur les trottoirs, et pour les emporter où. Les mêler à quelle nouvelle histoire. Comme si tous ces livres alignés, parmi lesquels figure aujourd’hui Après le feu d’artifice, attendait ma mort pour choisir leur nouveau propriétaire et bouleverser sa vie.

Patrick Deville. La tentation des armes à feu.
Seuil, collection Fictions & Cie. 2006

Septième pipe d’opium. Il y a une belle fille qui habite là-bas. Une fille que connaît Corto Maltese et qu’il n’a pas revue depuis une quinzaine d’années, dans les bas quartiers de Buenos Aires. C’est Esmeralda, la fille tatouée aux quatre couleurs du jeu de carte sur la joue droite.

Hugo Pratt – Tango – 1987

Mais la belle fille a pris quelques années et n’est plus aussi belle que dans ton souvenir. Elle a vieilli et les rides marquent son visage – et toi ? A quoi ressembles-tu ? Qu’es-tu devenu ? Tu n’as pas vieilli toi aussi ? Vieux menteur ! Lâche ! Toi aussi tu as vieilli et tu refuses de voir que les autres, tous les visages que tu as croisés ne vieillissent qu’à ton propre rythme. Les autres ne vieillissent que parce que toi aussi tu vieillis.

Huitième et dernière pipe d’opium. Interlope : Emprunté à l’anglais interloper, lui-même dérivé du verbe to interlope composé de inter- (idem en français) et de lope, qui serait une forme dialectale de to leap (« courir, sauter »). To interlope signifierait alors courir entre deux parties et recueillir l’avantage que l’une devrait prendre sur l’autre, d’où le sens de s’introduire, de trafiquer dans un domaine réservé à d’autres que l’expression a pris ensuite. (Wikipedia).

Et maintenant, tu fais quoi ? Tu reprendras bien un autre pipe d’opium ?

Mogao, et particulièrement la grotte 17

Mogao, et particulièrement la grotte 17

Mogao (莫高窟), grottes d’une hauteur inégalée, Dunhuang (敦煌市) ou Touen-Houang, et tous les noms qui y sont associés, Nikolaï Mikhaïlovitch Prjevalski, celui qui donna son nom au cheval des steppes, au rougequeue et à la ligulaire de Chine, Sir Aurel Stein, Paul Pelliot, l’abbé Wáng Yuánlù, mais aussi le lac et l’oasis du Croissant de Lune, Yueyaquan (月牙泉) voici ce qui constitue un des univers les plus fascinants dans l’histoire de la Chine, ou plutôt de cette région du monde aujourd’hui rattachée à la Chine, non seulement à cause de l’objet lui-même de la découverte, mais également de ce qu’on peut appeler un pillage en bonne et due forme, du fantasme de découverte lié à cet endroit hors du commun et de l’étrange silence qui est fait aujourd’hui sur les manuscrits qui y ont été trouvés.

Oasis du Croissant de lune – Yueyaquan. Photo © Feel planet

A deux pas du désert de Gobi, dans une oasis aux falaises élevées, la pierre est creusée de 492 chapelles bouddhistes dans lesquelles sont peintes des fresques somptueuses, où l’on trouve des statues colossales du Bouddha, mais bien au-delà de ces trésors inestimables dont l’émergence se situe entre le IVe et le XIVe siècles, que la sécheresse du désert a pu maintenir en très bon état, une des plus superbes découvertes de l’histoire de l’humanité y a été faite par un Anglais dont le nom résonne encore comme l’apogée de la traîtrise aux oreilles des Chinois, Sir Aurel Stein. Dans une des grottes, il découvre en 1907 une bibliothèque murée dont le mur de brique finit par être abattu ; la découverte y est colossale. Près de 50000 documents, objets, statues, bannières s’y trouvent déposés depuis une date antérieure au XIe siècle. Stein, n’ayant que peu de temps devant lui, arrive à marchander quelques manuscrits, dont le célèbre Soûtra du diamant. Finalement, entre ses deux expéditions, il prélève près de 20000 documents et objets. Après lui, en 1908, le Français Paul Pelliot emporte 10000 objets, dont des textes nestoriens et des traductions en chinois de textes d’inspiration chrétienne. C’est la découverte de cette grotte, communément appelée grotte 17 que nous raconte Peter Hopkirk.

Wáng Yuánlù, gardien des grottes de Dunhuang

Stein écrivit : « Je n’avais rien d’autre à faire qu’attendre. »
Pas pour longtemps, ainsi que la suite devait le prouver. Pus tard, au cours de cette nuit-là, Chiang entra silencieusement dans la tente de Stein et sortit avec excitation plusieurs manuscrits cachés sous son manteau. Stein vit du premier coup d’œil que ces textes roulés étaient très anciens. Les dissimulant à nouveau sous ses vêtements — car le prêtre avait insisté pour que cela se passe dans le plus absolu secret — Chiang s’esquiva et rejoignit discrètement sa petite cellule de moine située au pied d’un gigantesque Bouddha assis taillé dans la paroi de la falaise. Il passa le reste de la nuit absorbé dans ces manuscrits, s’efforçant d’identifier ces textes et de déterminer leurs dates. A l’aube, il revint sous la tente de Stein, « son visage exprimant à la fois le triomphe et la stupéfaction ». Transporté de joie, il lui déclara que ces traductions chinoises de soûtra bouddhistes portaient des colophons qui permettaient d’établir que ces textes avaient été traduits par Hsuan-tsang lui-même d’après des manuscrits originaux qu’il avait rapporté de l’Inde.
Il s’agissait d’un extraordinaire présage — « signe divin », comme le qualifiait Stein — que même cet homme inquiet qu’était Wang ne pourrait manquer de reconnaître. En effet, lorsque le petit prêtre avait prélevé de sa chambre secrète ces manuscrits-là, il ne pouvait absolument pas savoir que ces documents étaient directement liés à Hsuan-tsang. Chiang s’empressa de lui annoncer la nouvelle. Il assura à Wang qu’il ne pouvait y avoir qu’une explication : au-delà de sa tombe, Hsuan-tsang avait lui-même choisi ce moment pour révéler ces textes bouddhistes sacrés à Stein, « afin que son admirateur et disciple de l’Inde lointaine », puisse les rapporter d’où ils étaient venus. Chiang n’eut pas besoin d’insister davantage. Le dévot prêtre n’était pas près d’oublier ce présage. En quelques heures, le mur qui bloquait la niche où se trouvaient les manuscrits était abattu, et avant la tombée du jour, Stein scrutait la chambre secrète à la lumière de la rudimentaire lampe à huile de Wang. Cette scène en rappelle une autre qui s’était déroulée quinze ans auparavant, lorsque Howard Carter contempla la tombe de Toutânkhamon à la lueur vacillante d’une bougie.
En tant qu’archéologue, Stein ne pouvait qu’être bouleversé par ce qu’il voyait. « Ce que me révéla cette petite pièce avait de quoi me faire écarquiller les yeux, raconta-t-il ». Amoncelés en plusieurs couches, sans aucun ordre, apparurent à la faible lueur de la petite lampe que tenait le prêtre la masse compacte que formaient ces énormes paquets de manuscrits qui s’élevaient jusqu’à trois mètres de haut et remplissaient, ainsi que des mesures ultérieures le prouvèrent, un espace de près de cent cinquante mètres cubes. C’était selon les mots de Leonard Woolley, l’homme qui avait découvert Ur, « une première archéologique sans précédent ». Le Times Literary Supplement déclara que « seuls quelques rares archéologues ont fait une aussi extraordinaire découverte ».

Au fur et à mesure que leur travail quotidien se poursuivait, étaient extraits de la chambre secrète non seulement d’innombrables manuscrits en chinois, sanskrit, sogdien, tibétain, turc oriental, runique, ouighour, révélant aussi des langues inconnues, mais encore une riche moisson de peintures bouddhiques. A leur extrémité triangulaire et à leurs banderoles flottantes, Stein reconnut tout de suite que quelques-unes étaient des bannières de temples, et d’autres des peintures votives destinées à être accrochées au mur. Toutes étaient peintes sur une soie extrêmement fine ou sur du papier. Beaucoup étaient très froissés, leur plis semblaient « repassés » à certains endroits, parce qu’elles étaient restées pendant neuf siècles sous le tas de manuscrits. Plutôt que dans leur qualité, l’importance de ces peintures résidait dans leur ancienneté —  et donc dans leur rareté. Les peintures de la dynastie T’ang, auxquelles toutes celles-ci appartenaient, sont extrêmement rares, de même que celles provenant d’ateliers locaux comme ceux des oasis. La plupart des peintures furent détruites au milieu du IXe siècle lors d’une vague d’anticléricalisme qui eut pour conséquence la fermeture ou la destruction de quelque quarante mille temples et sanctuaires bouddhiques dans toute la Chine. Par chance, Touen-houang tomba aux mains des Tibétains en 781 apr. J.-C. et en resta en leur possession pendant les soixante-sept années suivantes. Ses temples et ses sanctuaires échappèrent ainsi à la destruction perpétrée dans toute la Chine à cette époque.
Certaines bannières trouvées parmi les manuscrits étaient si longues, lorsqu’elles furent dépliées, que des spécialistes pensèrent qu’elles avaient été spécialement conçues pour être suspendues en haut des falaises de Touen-houang. Stein ne put dérouler la plupart des peintures sur soie qu’il trouva, tant le poids écrasant des manuscrits sous lesquels elles avaient été ensevelies durant des siècles les avaient comprimées et transformées en petits paquets fragiles et durs. Plus tard, avec une dextérité de chirurgiens neurologues, des spécialistes réussirent à les déplier dans les laboratoires du British Museum, après les avoir traités chimiquement. Cette opération dura sept ans.

Peter Hopkirk, Bouddhas et rôdeurs sur la route de la soie
Picquier poche

Paul Pelliot dans la grotte 17 à Mogao

Si les découvertes de Pelliot sont aujourd’hui conservées au Louvre et au Musée Guimet, celles de Stein sont disséminées entre Londres et New Delhi. Le British Museum, loin de faire honneur à un de ses plus extraordinaires découvreur n’expose, à part le soûtra du diamant, que quelques manuscrits trouvés dans la grotte 17. La quasi intégralité de ces documents est actuellement conservées dans des caisses, à l’abri de la lumière… et des regards. Etrange hommage à une des plus sensationnelles découvertes de l’archéologie de la Route de la soie.

Le sūtra du diamant de Dunhuang

Le sūtra du diamant de Dunhuang

Au cœur de la mahāprajñāpāramitā (प्रज्ञापारमिता), le corpus des œuvres littéraires du grand véhicule, mahāyāna (महायान), se trouve un des sūtras les plus connus du bouddhisme, à l’origine des grandes idées du courant chan et zen.

Après avoir entendu le Sūtra du Diamant, Huìnéng (惠能) se rend au monastère du mont de la prune jaune (黄梅山) et est assigné dans la cuisine, où il demeure six mois.

Un jour, Shénxiù (神秀), moine érudit et assistant du patriarche, écrit un poème sur un mur :

身是菩提樹, Le corps est l’arbre de l’Éveil,
心如明鏡臺。 L’esprit est comme un brillant miroir dressé.
時時勤拂拭, À chaque instant je l’époussette,
勿使惹塵埃。 Et n’y laisse aucune poussière.

Illettré, Huineng se fait lire le poème, et puis il y répond par ces vers qu’il demande à quelqu’un d’écrire à côté du précédent :

菩提本無樹, Il n’y a aucun arbre dans l’Éveil,
明鏡亦非臺。 Le miroir n’est pas dressé.
本來無一物, Puisque fondamentalement rien n’a d’existence,
何處惹塵埃。 Où de la poussière pourrait-elle se déposer ?

(source Wikipedia)

L’importance du Vajracchedikāprajñāpāramitāsūtra réside dans la symbolique du diamant, la pierre la plus dure mais aussi la plus tranchante qui soit, capable de couper toutes les autres pierres, qui, lorsqu’elle est pure peut avoir la transparence de l’eau, et fait référence à la doctrine de la vacuité qui elle, transperce toutes les autres doctrines substantielles, représente l’absence de caractère fixe et inchangeant de toute chose. Bouddha y converse avec son disciple Subhuti de la vacuité, de la préciosité du diamant qui malgré sa pureté empêche le sage d’atteindre l’éveil.

Respectueusement imprimé par Wang Jie pour être distribué gratuitement à tous, au bénéfice de ses parents, le 15e jour du 4e mois, 9e année de l’ère Xiantong. Cliquez sur l’image pour la voir en grand.

L’exégèse du sūtra demeure compliquée du fait que les traductions du sanskrit se sont diffusées dans le monde bouddhiste, jusqu’au Gandhara et au Khotan, et notamment en chinois simplifié. C’est une de ces versions que Sir Aurel Stein a découvert nichée au cœur des magnifiques grottes de Dunhuang. Si le manuscrit trouvé n’avait été qu’un simple manuscrit, il n’aurait pas été si célèbre. C’est aujourd’hui le seul manuscrit rapporté par Aurel Stein qui soit exposé au public dans les salles de la British Library, et pour cause, il est daté de 868 et se trouve être le premier document retrouvé imprimé de l’humanité, six cents ans avant les premières impressions de Gutenberg, ce qui ne renseigne absolument en rien sur les procédés utilisés à l’époque, mais peu importe, la réalité est là, il a bien été imprimé et porte aujourd’hui la cote Or. 8210/p.

Le plus célèbre manuscrit issu de la masse encombrant la pièce est sans aucun doute le Soûtra du Diamant. Sa renommée n’a rien à voir avec le texte lui-même, dont il existe d’innombrables exemplaires (il y en avait plus de cinq cents, complets ou non, qui faisaient partie du seul butin de Stein à Touen-Houang). Celui-ci semble être le plus ancien livre imprimé que l’on connaisse, fabriqué il y a plus de mille ans à partir de blocs d’impression en bois. Dans un ouvrage chinois contemporain ayant pour thème l’histoire de l’imprimerie et publié en 1961 par la Bibliothèque Nationale de Pékin, ce texte est ainsi décrit : « Le Soûtra du Diamant, imprimé en l’année 868 […], est le plus ancien livre imprimé qui existe au monde ; il est fait de sept bandes de papier jointes les unes aux autres, comprenant sur la première page une gravure d’un grand talent. » L’auteur ajoute : « Ce célèbre rouleau fut volé il y a plus de cinquante ans par l’Anglais Ssu T’an-yin [Stein] ; cet acte fait encore grincer les dents des Chinois, qui lui vouent une haine acharnée. » Ce livre est maintenant exposé au British Museum, à quelques pas du célèbre ouvrage occidental : la Bible de Gutenberg. Le rouleau de Touen-houang, qui mesure quatre mètres et huit centimètres de long, porte la date exacte du 11 mai 868 ainsi que le nom de l’homme qui le commanda et le diffusa. Cela fait de lui non pas le plus ancien imprimeur connu, ainsi qu’on le prétend parfois, mais le plus ancien éditeur.

Peter Hopkirk, Bouddhas et rôdeurs sur la route de la soie
Picquier poche

L’histoire détaillé du manuscrit sur le site du International Dunhuang Project.

Moka au bar aux portes du Taklamakan, dans l’oasis dévastée de Tourfan

Moka au bar aux portes du Taklamakan, dans l’oasis dévastée de Tourfan

Sale habitude chez ces cartographes que de dessiner les plans de pays qui n’existent que dans leurs rêves… On aurait pu les croire sur parole, leur attribuer le mérite de l’invention de nouvelles terres, on aurait même pu les suivre les yeux fermés en se disant que de nouveaux mondes étaient à portée de vue… mais voilà qu’ils nous servent des cartes dessinant le contour des déserts, à la lisière d’étendues de sables dont l’échelle nous laisse supposer qu’il n’y a que la mort au bout de la route. Le sable, la poussière, les vestiges des âmes perdues sur les routes commerçantes, les oasis dévastées, les maisons de torchis protégeant encore à demi-mots les derniers ustensiles de la vie quotidienne.

Tourfan fait partie de ces vestiges du passé, dont il ne reste plus rien aujourd’hui. L’âme de Tourfan, en tout cas, a disparu. Tourfan, un nom qui sonne bien peu chinois (Turpan, تۇرپان en ouïghour), et qui pourtant est une des principales préfectures de l’immense région autonome du Xinjiang, coincée entre la Mongolie et le Kazakhstan. En réalité, Tourfan n’a jamais eu un grand  intérêt en soi. En revanche, les alentours sont truffés de vestiges encore visibles aujourd’hui, comme la grotte des mille bouddhas de Bezeklik, ou les vestiges de la culture gushi à Gaochang (قاراغوجا, Qara-Hoja), à deux pas des Monts Flamboyants, ces immenses falaises de grès rouges qui réfléchissent une chaleur incroyable. Voilà. Nous sommes au cœur de la Chine que l’on nommait autrefois Turkestan Chinois, où les températures dans ces plaines et ces montagnes désertiques peuvent facilement monter à plus de 40°C.

Albert von Le Coq, archéologue un peu replet et portant fièrement son nom français qui trahit des origines huguenotes, parcourt les anciennes routes commerciales. Avec son adjoint Bartus, ils prélèveront des fresques à la scie directement dans les grottes de Bezeklik, remplissant ainsi près de 300 caisses de bois remplies de bourre de coton et de feutre d’antiquités et de fresques fragiles, qui rentreront en Allemagne et qui seront allègrement détruites pendant les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale… Tragique histoire que ce pillage systématique justifié par une soi-disant instabilité politique de la région à cette période. C’est lui qui ramènera notamment cette superbe fresque représentant Bouddha ainsi qu’un moine aux cheveux roux et aux yeux bleus, certainement un tokharien, le tout peint dans un style aux drapés qui ne sont pas sans rappeler les influences de la statuaire grecque, et les couleurs de l’art byzantin. Curieux syncrétisme témoin d’une époque où l’art voyageait plus vite que les hommes…

Fresque de la grotte des mille bouddhas de Bezeklik représentant un moine tokharien

La ville de Tourfan se trouve à deux cent quarante kilomètres au nord du point ultra-secret, situé près de Lou-lan, où la Chine a testé ses premières armes nucléaires. Cette verte et fertile oasis consiste en une très vaste dépression naturelle d’environ sept cent soixante dix mille kilomètres carrés, que les géographes considèrent comme l’une des plus profondes à la surface du globe. Autour de la ville s’élèvent des collines portant des traces de tremblements de terre, et dépourvues de toute vie, ainsi que d’autres déserts tout aussi stériles. Au nord se dresse la cime enneigée du Bogdo-Ola (la « montagne de Dieu »), plus hautes que tous les sommets d’Europe, et qui forme l’éperon oriental du grand T’ien Shan. Le paysage grandiose et austère de cette région rappelait au voyageur britannique Sir Eric Teichman, qui traversa cette partie du Turkestan au cours de l’hiver 1935, le Grand Canyon du Colorado. Il faisait si froid que les membres de son groupe devaient chaque matin allumer des feux sous les moteurs pour les faire démarrer, « procédé très dangereux », souligna-t-il, mais considéré comme très courant dans cette partie du monde. Au contraire, en été, la chaleur était si intense que le mercure montait en flèche jusqu’à cinquante-cinq degrés, contraignant même les habitants de la région à se réfugier dans des caves spécialement creusées à cet effet. Cependant, quelques uns des villages-oasis les plus fertiles du Turkestan chinois y vivent, disséminés à travers ce paysage aride et desséché. Au moment de l’apogée de la Route de la Soie, les vins, les melons et les raisins frais de ces oasis approvisionnaient la cour impériale de C’hang-an. Le secret de cette étonnante luxuriance réside dans un ingénieux système d’irrigation originairement emprunté à la Perse, et qui, grâce à de profonds canaux souterrains, apporte l’eau des neiges, provenant des montagnes du Nord, à ces communautés, qui, sans cela, n’aurait pu survivre.

Les deux Allemands poursuivirent leur voyage vers Tourfan, située à deux cents soixante kilomètres à l’intérieur du Turkestan chinois, où ils firent très vite connaissance avec la vie répugnante des insectes. Outre les moustiques, les mouches, les simulies, les scorpions et les poux, il existait deux types d’araignées particulièrement déplaisantes. La première appartenait à une espèce capable de sauter ; son corps avait la taille d’un œuf de pigeon, ses mâchoires émettaient une sorte de crissement de dents, et elle avait la réputation d’être venimeuse. La seconde était plus petite, noire et poilue, et vivait dans les trous creusés dans le sol. Sa piqûre était particulièrement redoutée, car si elle n’était pas mortelle elle pouvait être très dangereuse. C’était cependant les cafards de Tourfan qui dégoûtaient le plus les Allemands. A. von Le Coq, écrivait « Un homme qui se réveillait le matin avec une telle créature assise sur son nez, ses grands yeux en train de le fixer et ses antennes qui tentaient d’attaquer les yeux de sa victime, tombait irrémédiablement malade. On avait l’habitude de saisir l’insecte, non sans éprouver un horrible dégoût, et de l’écraser ; il se dégageait alors une odeur extrêmement désagréable. »

Peter Hopkirk, Bouddhas et rôdeurs sur la route de la soie
Picquier poche

Paul Pelliot à Dunhuang (Touen Hang)

Carte disponible sur Gallica.

Kara-buran, ouragan noir, terreur des caravanes de Taklamakan

Kara-buran, ouragan noir, terreur des caravanes de Taklamakan

La plupart de ceux qui y ont mis les pieds n’en sont jamais ressortis pour en parler. On les avait pourtant prévenus ; Taklamakan (ەكلىماكان قۇملۇقى en ouïghour) aurait plusieurs sens : lieu de ruines, endroit abandonné, on dit même que le mot lui-même signifie « entre, mais ne sort jamais »… Ce désert dont la majeure partie se trouve aujourd’hui dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang (Chine) est un des déserts les plus redoutables du monde. Certains de ceux qui s’y sont aventurés sont à ce jour en train de voir blanchir leur os sous la caresse d’un soleil redoutable, si toutefois ils n’ont pas déjà été absorbés par les sables.

Dans ce désert de mort souffle des vents catabatiques, c’est-à-dire gravitationnels, produits par la descente brusque d’une masse d’air froid le long d’une pente ; en l’occurrence, le désert est bordé au nord par la chaîne du Tian Shan, à l’ouest par le Pamir et au sud par la cordillère du Kun Lun, des chaînes de montagnes dont l’altitude culmine pour chacune à plus de 7500 mètres. On pourrait se dire que la seule porte à peu près praticable reste l’est, mais on n’y trouve que le désert de Lop et le Gobi… Autant dire que les environs ne sont pas les régions les plus hospitalières du monde…

Chez les Ouïghours qui sont les résidents historiques de cette région, rôde une légende selon laquelle les lieux seraient infestés d’esprits malins, mais selon les témoignages littéraires qu’on retrouve, il faudrait plutôt aller chercher du côté du Kara-Buran, cet ouragan noir maléfique que certains ont si bien décrits.

Sven Hedin, l’explorateur suédois, écrit ces quelques lignes lors de sa première expédition dans le désert (textes rassemblés dans l’ouvrage Dans les sables du Taklamakan aux éditions Nicolas Chaudun, 2011) :

Brusquement le soleil se voila et disparut dans une obscurité profonde.
… Une sensation de cataclysme imminent nous enveloppe. Au loin on entend un crépitement ; de minute en minute il se rapproche… Un coup de vent, puis une rafale terrible. Les arbres tordus par l’ouragan se brisent avec des craquements épouvantables. Pendant quelques instants c’est un fracas terrible. En même temps, des tourbillons de poussière nous aveuglent nous étouffent. Fouetté par le souffle irrésistible de la tourmente, le sable fuit sous nos pas ; on a comme une impression d’engloutissement.
La tempête ne dure que quelques heures ; le lendemain le ciel était cependant encore tellement chargé de poussière, que tout vue était masquée dans un faible rayon.

J’ai également retrouvé la trace de cette orgueilleuse bourrasque dans le magnifique livre de Peter Hopkirk, Foreign devils on the silk road (le titre français étant plus connoté autour de la question des vols d’antiquité, l’auteur ne l’a jamais validé). On reconnaît dans le mot kara-buran, la racine turque kara qui signifie “noir”. Le mot Buran (Бура́н), lui, désigne en russe la tempête de neige.

Dans son livre intitulé Trésors ensevelis du Turkestan chinois (Buried Treasures of Chinese Turkestan), Albert von Le Coq décrit le kara-buran, l’ouragan noir, terreur des caravanes : « Tout à coup, le ciel noircit… Peu après, la tempête éclate avec une effroyable violence et s’abat sur la caravane. D’énormes masses de sable mêlées de cailloux sont happées avec une force extraordinaire, tourbillonnent et se ruent sur l’homme et l’animal, l’obscurité s’accroît, et d’étranges bruits d’objets qui s’entrechoquent se confondent avec le mugissement et le hurlement de la tempête… Tout cela ressemble à une vision d’enfer… Tout voyageur pris dans une telle tempête doit, malgré la chaleur, s’envelopper entièrement de feutre pour éviter d’être blessé par les pierres qui s’abattent avec une force folle tout autour de lui. Les hommes et les cheveux doivent se coucher par terre et subir la violence de l’ouragan qui fait rage pendant plusieurs heures d’affilée. »

Peter Hopkirk, Bouddhas et rôdeurs sur la route de la soie, 1980

L’interprétation que le voyageur Xuanzang (玄奘) en fait dans ses récits de voyage est beaucoup moins factuelle et s’en tient à l’existence, avérée ou non et relayée par les voyageurs ouïghours, d’esprits maléfiques.

Hsuan-tsang, le grand voyageur chinois qui, au VIIè siècle, traversa le Taklamakan pour se rendre en Inde, décrit ces démons : « Lorsque ces vents se lèvent, hommes et bêtes perdent l’esprit et restent plantés là, totalement impuissants. On entend alors par moments des notes tristes et plaintives, des cris pitoyables, de telle sorte qu’entre les visions et les bruits du désert les hommes se sentent perdus et ne savent plus où aller. D’où le fait que tant de gens périssent au cours du voyage. Mais tout cela est l’œuvre des démons et des mauvais esprits. »

Peter Hopkirk, Bouddhas et rôdeurs sur la route de la soie, 1980

Photo d’en-tête © Mike Locke