Moka au bar dans le port de Hong Kong, au printemps, en attendant que le brume du matin se dissipe (semaine #2)

Moka au bar dans le port de Hong Kong, au printemps, en attendant que le brume du matin se dissipe (semaine #2)

Des livres partout, dans des cartons qui ne sont pas encore déballés, depuis toutes ces années, des livres que tu ne liras pas parce que tu n’en as plus rien à faire. Les livres t’accompagnent mais tu deviens de plus en plus difficile, avec l’âge, avec le temps qui passe et la vie qui prend des formes auxquelles tu ne t’attendais pas, alors tu regardes tout ce matériel d’un air un peu hautain en te disant que tu vas bien finir par faire le tri et bazarder tout ce qui est superflu. Des livres que tu ne liras plus jamais et qui ne serviront pas à la postérité. Ton fils voudra peut-être piocher dedans et naviguer comme toi, en d’autres temps, tu cherchais dans la bibliothèque de tes grands-parents de quoi te nourrir, même si en fin de compte, la lecture, pour toi, ça ne signifiait pas grand-chose. Faut-il lui laisser le choix ? Lui permettre cette porte ouverte au risque de t’encombrer pour rien ? Il fera ses propres choix, lira ce qu’il veut, s’il lit, piochera dans les meilleurs que tu auras gardés comme dans un sanctuaire. Les autres, tu vas les jeter, les donner, ça n’a plus d’importance pour toi. Seuls quelques uns valent vraiment la peine que tu te préoccupes d’eux. En regardant la liste de tout ce que tu as lu ces dernières années, tu te rends compte que tu ne te souviens même pas de certains. Ils se sont comme effacés de ta mémoire, disparus, tombé dans l’abîme (ou dans l’abyme si on a vécu avant 1990), ils ne sont plus rien pour toi et ne te rappelles même plus une époque, ou des odeurs, ou des lumières. Ils sont tombés du côté de l’obscurité.

Immanquablement, tu finissais par feuilleter les albums de photos qui remontaient à la nuit des temps, à ta nuit des temps, à une histoire antédiluvienne au regard de la tienne et qui semble aujourd’hui encore plus lointaine, comme la vie d’un autre, un illustre inconnu dont tu connais parfaitement la biographie à force d’avoir épluché les documents archivés dans les bibliothèques du savoir universel. Tu deviens Shakespeare à tes propres yeux, tu ne sais même pas s’il a existé et tu finis par fantasmer sa vie parce que tu ne sais pas lire les sources tellement divergentes qu’elles finissent par embrumer ton jugement, comme ta vue d’ailleurs. Ton regard se trouble. Des larmes te montent dans les yeux et tu ne sais plus. Ton histoire se perd.

Tu retrouves parmi les pages des albums cette photo qui a été prise en Guyane en 1983, comme cette même photo dont tu ne sais pas quoi dire. C’est ton grand-père à l’âge de 57 ans, avec ses belles chemises toujours bien repassées (c’est ta grand-mère qui les lui repassaient). Il porte un paresseux, un aï, et tu es bien en peine de trouver une réponse à cette question ; que fait-il avec un paresseux dans les bras ? Tu n’en sais rien du tout et cela te plonge dans l’abîme encore une fois. Ta grand-mère n’y était pas, elle est bien en peine elle aussi de te répondre. Et ton grand-père a disparu en 2010, il n’est plus là pour te répondre, car au fond, il était bien le seul à savoir. Le drame dans cette histoire, c’est que tu avais déjà posé la question à ton grand-père, plusieurs fois peut-être, mais tu as oublié, tu en as perdu le sens. Encore une fois.
Tu le sens bien embêté de porter l’animal dont on sait que les griffes sont tranchantes comme des rasoirs. Tu le sens à la fois embêté et pas très rassuré, mais regarde comme son regard est vif ! C’est le regard que tu lui verras jusqu’à ses derniers jours, tandis qu’il luttait de toutes ses forces contre la maladie, à bout de souffle.

Pépé…

Paresseux - Guyane

Il est temps de remettre un peu d’ordre dans tes affaires, de ranger ton bureau, de trier tout ce que tu as ramené de Thaïlande, des Fisherman’s friend qu’on ne trouve que là-bas, goût cerise, citron, mandarine, mais aussi des sachets entiers d’épices pour préparer le Laab Namtok, cette salade de porc épicée aux herbes fraîches, des centaines de bâtons d’encens, de cette même sorte que les bouddhistes utilisent à outrance dans les temples pour s’attirer les bonnes grâces du sort, et un kilo de lessive dont je ne connais ni l’emballage, ni le nom, cette lessive dont le parfum embaume les arrière-cours des rues de Phangan. Le reste, ce ne sont que des photos et des vidéos, quelques notes et des cheroots pour les soirées chaudes à venir.

Tu reprends doucement tes marques, et ces jours de mars ressemblent aux jours des printemps que tu aimes tant, quand le soleil est encore bas dans le ciel à midi et que tu comptes les heures en tournant les pages d’un livre d’Olivier Germain-Thomas ou de Nicolas Bouvier.

Le soir arrive dans cette belle journée un peu mouvementée. Tu regardes quelques jours en arrière et tu pourrais te dire que les jours de la semaine dernière avaient une bien meilleure saveur que ces jours-ci, mais non, tu as le mérite de reconnaître qu’on n’a pas vraiment le droit à la mélancolie qui vient après le retour. En plus, tu as la chance d’avoir de belles journées avec toi, le renouveau du printemps, de nouvelles odeurs que tu avais presque oubliées. Arrivé au soir, tu te prépares un Bloody Mary bien épicé au tabasco et poivré, tout en commençant à lire le récit d’un fou parti en Chine en train ; tu te demandes simplement quand est-ce que toi, tu sauteras le pas pour ce genre d’aventures.

Fan Ho, celui qui, jeune garçon photographiait Hong Kong comme d’autres photographient Paris dans les grandes largeurs, a également pris de nombreux clichés de sa ville en couleur.

Fan Ho - Marché de Hong Kong

Fan Ho – Marché de Hong Kong

Istanbul te manque, mais cette privation, et tu le sais bien, est la seule chose qui peut te désaccoutumer de ce que tu y as vécu. Créer en toi le phénomène de manque est le seul moyen pour que tu puisses y retourner sereinement. La dernière fois déjà, tu ne ressentais plus le même attrait, tu n’en as parlé à personne. Le temps n’était pas idéal, il a souvent plu et tu as découvert Istanbul envahie par les hordes de touristes français, ad nauseam… Vit encore en toi le chant du muezzin, expérience ultime qui t’a définitivement soudé à la ville. Les gens que tu y as rencontré te manquent aussi… Emin, Mehmet, Sumru, Sıtkı… Combien de jours, de semaines encore, avant que tu n’y retournes…

Nous marchons en silence. Soudain, s’élève un appel venant de toutes les maisons et des rues de la vieille ville, un seul cri qui se répète comme un tir de mitraillette : Allah Akhbar ! Allah Akhbar ! Allah Akhbar !  Les lampadaires s’éteignent ; on voit à peine les visages ; l’ivresse des mots se propage comme un feu poussé par le mistral tandis que des groupes se forment et convergent vers la place. Des femmes habillées en noir comme des nonnes rejoignent le courant montant : Allah Akhbar ! Puis le chant du muezzin se mêle aux cris ; il saute par-dessus les toits et nous enveloppe. L’islam est une religion de l’ivresse. Une lourde exaltation s’empare de la foule comme si elle était saoule. Elle l’est : de mots et de passion pour Dieu. Contre cette pulsion absolue, aucun rationalisme ne peut jamais avoir de prise, aucun canon ne pourra arrêter ces flots en furie qui se réveillent à la tombée du jour. Nous ne sommes plus des individus faits d’hésitation et d’équilibre, nous sommes un mouvement unanime en marche vers les sources.

Olivier Germain-Thomas, La tentation des Indes

Turquie - jour 1 - Istanbul - 33 - Eminönü, Yeni Camii

Eminönü, Yeni Camii (Mosquée nouvelle) – 27 juillet 2012 à Istanbul

Tu te rappelles ces derniers jours du mois de juillet 2012, lorsque tu es parti un jour avant tes collègues, persuadés que la semaine se terminait plus tôt… Le soir même tu étais déjà à nouveau dans les rues d’Istanbul à écouter l’ezan retentir au-dessus des flots outremer du Bosphore. Il faisait une chaleur incroyable, sèche, et tu buvais du thé sur la place d’Eminönü en reniflant les effluves âcres des maquereaux que le serveur t’apportait entre deux tranches de pain, le fameux balık ekmek qui te laisse d’aussi bons souvenirs, mais moins encore que le Turşu suyu. Tout te revient, là, ce matin, tandis que devant ton écran d’ordinateur tu tentes de retrouver ces sensations et que tu te perds en te tartinant une tranche de pain au maïs d’une époisse coulante… Ne t’interdis rien, tu as bien raison. Il te suffit simplement de t’ajuster entre les souvenirs vivants et la sensation un peu piquante qu’il te manque quelque chose. Encore une fois, le vide créé le désir, et ce que tu essaies de maintenir vivant.

La nuit s’éteint et les bruits de la ville reviennent à la réalité, inexorablement. La nuit s’éteint et avec elle, ses rêves qui s’effacent à la moindre paupière qui s’ouvre. Il va falloir retrouver la vie du dehors, regarder bouger les ombres qui s’agitent autour de toi, parfois sans but.

Près d’un confluent, dans un remous un peu agité, on m’indique le lieu où la première femme de Chulalongkorn, sœur des reines actuelles, a péri malheureusement. C’était la plus jolie et la plus aimée de ses jeunes sœurs, qu’il a toutes épousées, selon l’usage. Or, un jour qu’elle se rendait à Bang Pan In, traînée par un remorqueur, c’était au temps où les Siamois n’avaient pas encore l’expérience de la vapeur et du remorquage, son bateau-salon a été renversé. Elle était entourée de sa cour et de ses serviteurs, de tout un peuple qui nage comme le poisson ; mais personne n’avait le droit de toucher à la reine. Scrupuleux observateurs de la loi, ils l’ont laissée se noyer sous leurs yeux plutôt que de mettre la main sur elle. Peut-être son sauveur eût-il payé de la vie sa hardiesse ? Le roi cependant, tout en respectant la coutume et la déplorant sans doute, a dégradé le mandarin qui commandait.

Isabelle Massieu, Thaïlande
Magellan & Cie, collection Heureux qui comme… , numéro 87 , (mars 2014)

Tu te rends compte en rentrant chez toi, aux abords de la vaste plaine de Montesson, que ce qui te plaît dans ces allers et retours, c’est de passer de l’ordre au désordre. Non pas au chaos, mais au désordre. Tu retrouves les saveurs des rues échevelées dans tes souvenirs, te souviens des fils électriques emmêlés dans un inextricable foutoir, des trottoirs qui n’en sont pas et sur lesquels personne ne marche car même pour faire quelques dizaines de mètres, il y a toujours un deux-roues dans la partie, raison pour laquelle on t’interpelle sans cesse pour te proposer taxi, tuk-tuk, skylab ou même moto-drop… toi qui vas à pied, jalan-jalan comme disent les Indonésiens en bahasa… Ces mondes sont des mondes du désordre, tout tient de guingois, tout branle et chavire, et c’est ce qui te plaît, mais ce qui te plaît aussi, c’est retrouver l’austère rectitude de tes rues et de tes villes, les trottoirs propres, les avenues droites et majestueuses, en comparaison, tu trouves ta ville “flamande” tellement elle est éloignée de ce que tu as connu là-bas, et tu te rends compte à quel point cela te convient, de passer de l’un à l’autre, chacun nourrissant en creux les défauts de l’autre. C’est ce qu’on appelle l’équilibre, quelque chose de l’ordre de l’harmonie, tu l’as trouvé dans l’espace entre ces deux espaces.

Ici le sexe de cette jolie danseuse de Mathura est patiné à cause de l’hommage rendu par tant de visiteurs. Le poète grec qui disait que le marbre ne jouit pas n’était jamais allé de ce côté-ci des montagnes. Je sens la danseuse frémir au doux attouchement. Le gardien ne dit rien, il est du pays.

Olivier Germain-Thomas, La tentation des Indes

Voilà, cette fois-ci tu peux fêter la fin de tes affaires, tout est réglé, les papiers, les actes, les transactions bancaires. Tout est terminé. Tu bois un fond de Champagne qu’il restait au frigo en imaginant une nouvelle vie, faite de beaucoup moins de contraintes, une vie légère et détachée. Tu en profites pour fêter autre chose ; tu as repris des billets d’avion pour cet été. Et là, ton esprit vagabonde déjà vers de nouveaux horizons…

Cocon doux. Tu te drapes de tes désirs, le petit matin t’enveloppes aussi dans ses voiles délicats ; la fièvre s’en est allée depuis quelques temps déjà et tu sens en toi une grande santé t’envahir ; la peur de retomber te titille de temps en temps, mais tu essaies de laisser ces pensées dans des Égyptes de l’esprit… Voilà. A la fin de cette semaine, tu vas laisser un peu les choses couler. Tu voulais reprendre pied dans l’écriture, mais tu as d’autres choses à faire ; toujours autre chose à faire et le temps, cette histoire de temps. La prochaine fois tu ne t’endormiras pas et tu profiteras bien mieux. Plus que jamais tu rejettes les râleurs, les inconstants, les geignards qui te hérissent le poil ; laisse-les dans leur marasme, qu’il s’apitoient sur eux-mêmes s’ils ne savent faire autre chose. Ta route est devant toi, elle s’ouvre lorsque le ciel change de couleur au petit matin, entre la nuit et le jour, il n’y a qu’un écart de couleurs.

Une vieille femme m’accueille. Nous ne pouvons nous comprendre mais mon état se comprend aisément. Elle me donne du lait chaud et me couche sur la terre de l’unique pièce. Je m’abandonne ; je sens la fièvre monter.
Elle tire mon sac jusqu’à sa maison puis me rassure avec son sourire édenté. Elle me pose sa main noire et fripée sur le visage. Je me sens bien. Je n’ai plus peur ; elle est là avec ses seins vides qui pendent sous son sari déchiré, ses bracelets sur ses bras ridés, sa main aux veines gonflées, ses doigts calleux qui touchent mon front brûlant. Je lui dis merci et merci dans ma langue. Elle me répond dans la sienne avec des sortes de gloussements car ma manière de parler la fait rire.

Olivier Germain-Thomas, La tentation des Indes

Wat Chai Watthanaram - วัดไชยวัฒนาราม

Bouddha décapité (mars 2016) – Thaïlande – Phra Nakhon Si Ayutthaya, Wat Chai Watthanaram – วัดไชยวัฒนาราม

Voilà. La semaine ne s’éternise pas. Elle se boucle comme on attache sa ceinture sur un siège d’avion. Elle se replie doucement comme une serviette à la fin du repas. Tout se calme, tout s’apaise, retombe dans le silence. Tu laisses derrière toi cette semaine pendant laquelle tu auras repris la plume et noirci des pages sur le carnet que tu as ramené de Bangkok. Recouvert d’un tissu de style “Sukhothaï”, doré et ponctué de taches violettes, de petites fleurs blanches qu’on pourrait croire immortelles, il contient toutes tes notes de voyage, modestement rassemblées au même endroit. Tu regardes par la fenêtre et tu comprends vite que ce matin, tu ne verras pas le soleil se lever. L’horizon est bouché par les brumes d’une nuit épaisse, éparse. Il te reste les odeurs de la Chao Phraya, le souvenir des nuits chaudes au bord de la rivière où le silence est de temps en temps brisé par le ronron d’un remorqueur tuberculeux, mais vit en toi également le souvenir des autres pays, des autres rencontres. Tu refermes tout cela comme une boulette de riz dans une feuille de pandan cuite à la vapeur. Un sourire te revient en mémoire, celui d’un jeune moine vietnamien perdu dans la jungle de Bangkok, un sourire à la fois tendre et innocent, une simple ride sur le visage qui contient à elle seule toute l’énigme du monde possible.

Moka au bar dans les petites rues sombres de Hong-Kong, sous le regard tendre d’un homme triste. Une femme de Thong Sala perd son regard dans la foule (semaine #1)

Moka au bar dans les petites rues sombres de Hong-Kong, sous le regard tendre d’un homme triste. Une femme de Thong Sala perd son regard dans la foule (semaine #1)

Regarde le matin se lever… On dirait un matin d’Asie sous ses voiles de brumes, sous un ciel trempé. Tu retrouves tes marques dans ces matins savants où tu passes ton temps à dévorer les pages des écrivains voyageurs, où ton remplis ton carnet rouge de notes de lecture et de travail qui sont écrites de la même encre, avec le même visage et les mêmes mains que tes carnets de voyage, où tu prends des notes frénétiques à chaque coin de rue pour tenter de figer, dans les courbes et les rondeurs de ton écriture sauvage, les impressions brutes et sans fioritures de ces instants d’émotions inattendues, inespérées. Ce ne sont que des mots, mais tes mots à toi, plaqués là, tu auras tout le temps plus tard de faire cet exercice de mémoire, de retravailler la forme et les détails, sans mensonge, sans travestissement, avec la plus grande sincérité vis-à-vis de tes sentiments. Tu retrouves dans tes notes des noms qui semblent presque incongrus, Dalrymple, Corbin, Massignon… Tu recolleras les morceaux ensemble un peu plus tard dans la soirée, lorsque le sommeil t’emportera déjà, et tu remettras ça au lendemain, lorsqu’il sera temps de partir. Il sera déjà en fait trop tard, mais le “plus tard” n’a pas vraiment d’importance. L’instant seul compte. Tu te souviens des heures abruties au milieu de la nuit, l’estomac rongé par la faim et les intestins trop sollicités, des nuits où tu te réveilles trempé de sueur et défait par des rêves de femmes déjà emportées par la mort ou l’indélicatesse de la mémoire qui s’estompe comme sous un buvard, ou sous une couette légère…

Fan Ho - Hong Kong Memoir

Lorsque Fan Ho, le petit adolescent chinois de Hong-Kong, prend ces photos, ce n’est qu’un gamin qui arpente les rues de sa ville et qui, à l’aide de son Rolleiflex, arrive à capturer l’essence d’une ville mythique qui n’est plus aujourd’hui que l’ombre d’elle-même. Atmosphère dramatique, poussée dans ses retranchements, on y découvre l’Asie rêvée, fantasmée, telle qu’on nous la vendait sur les belles affiches des agences de voyage, des compagnies aériennes ou dans les livres d’aventure pour jeunes enfants. Nous sommes en 1950. Les photos de l’homme aujourd’hui âgé de 83 ans ont le charme suranné d’une ville perdue et qui déjà subit les prémices de son changement et la technique naïve d’un Depardon qui se serait perdu au-delà des limites de la ferme du Garet. Quelques unes de ces photos sur le site du South China Morning Post, de Bored Panda, et de Design you trust.

La semaine a filé comme un bus qu’on a raté. Tous les matins, tu regardes ton visage bronzé par les cieux couverts de l’Asie tropicale, par les franges lumineuses qui ont enchanté des réveils parfois violents, harassé par une chaleur que tu accueillais avec bienveillance en coupant délibérément la climatisation avant de t’endormir. Les draps trempés, tu te levais tôt pour écouter le bruit des vagues depuis ton balcon où tu t’allongeais sur le hamac, vieux fantasme colonial de maison à galerie ouvragée. Tu as retrouvé ton visage serein, les traits doux qui font dire aux autres que tu ne fais pas ton âge. Tout le monde s’inquiète de savoir comment s’est passé ton voyage. Bien, bien. Tout va bien. Un petit sourire figé sur ton visage, ce n’est pas de la moquerie. Simplement, tu es heureux. Il n’y a pas de retours difficiles, il n’y a que des départs qu’on souhaite à nouveau.

Vieille femme sur Thanon Talad Kao à Thong Sala

Depuis hier, ta grand-mère a 90 ans. Elle est belle comme une vieille femme que j’ai rencontrée dans le quartier chinois de Thong Sala sur Thanon Talad Kao, le visage lisse et les yeux plissés par l’âge, belle d’avoir trop aimé les siens et de s’en être inquiété.

En revenant, j’ai écrit un livre…

En revenant, j’ai écrit un livre…

J’ai écrit un livre sans m’en rendre compte. Tout était là, sous mes yeux, compilé au fur et à mesure du temps ; c’est à peine si je m’en suis aperçu. Trois ans après être revenu de Turquie, j’ai écrit des centaines de lignes sur mes carnets et dans mes cahiers, je les ai transformées en billets pour mon blog, agrémentées des photos que j’ai pris un soin infini à trier, à retoucher, à documenter d’images pour parler d’architecture ou de religion et faire de mes écrits quelque chose de compact, donnant une image au plus près de ce que j’ai ressenti lors de mes voyages, toujours très denses en émotions et en informations de toute sorte qu’on ne peut livrer telles quelles sans les retravailler pour en ébarber les contours. Je ne me compare pas à Nicolas Bouvier, mais je comprends mieux pourquoi il a mis près de vingt ans à accoucher de L’usage du monde. Il y a une dimension de maturation qui ne peut que prendre du temps. Tous les fabricants de vins ou de fromages vous le diront.

Alors me voici métamorphosé en relecteur, passant de longues heures depuis quelques jours à retravailler mon texte qui me semble lourd par moment. Quelques petites épiphanies me font bondir de plaisir, parfois. Le reste me semble pesant, ne me procure aucune joie… Peut-être l’usure de la relecture. L’écriture ne ressemble en rien à la lecture. Le texte défile et l’impression d’essorer mes mots me le rend âpre et sans consistance. Difficile dans ces conditions de savoir ce qu’il en est réellement. Pour le reste, ce seront les lecteurs qui en décideront, mais je ne vais pas pouvoir retailler à l’infini mon texte comme un diamant, au risque de me retrouver avec un caillou aux dimensions dérisoires. Je ne sais plus qui disait qu’écrire, c’est d’abord enlever des mots, couper des phrases entières, réduire à sa plus simple expression, comme une sauce qu’on fait réduire pour n’en recueillir qu’un liquide compact, concentrant dans un infime volume toutes les saveurs nécessaires et primordiales.

De mon voyage en Thaïlande, il me reste au final plus de photos que de textes. C’est certainement la raison pour laquelle j’ai du mal à me lancer dans la rédaction de mes carnets de voyage. Tant que ce ne sera pas fait, il y aura comme une impression d’incomplétude et repartir sera difficile. Il me reste l’hiver pour cela. En effet, février sera le moment pour repartir, je ne sais pas où encore, mais le besoin de tout lâcher se fait sentir.

Au creux de ce texte, ce sont mes deux carnets de voyage en Turquie que j’ai décidé de compiler. Le troisième voyage n’y figurera pas tant il fut différent. A vrai dire, je ne sais pas encore comment l’aborder, ni comment le broder. Les pièces sont encore là, sur mon bureau. Le temps a besoin de faire son œuvre encore quelques mois peut-être.

Je retourne à présent sur mon bureau pour tailler dans le vif, découper les lamelles de viande séchée, débiter les cordons de cuir dans une peau encore fraîche. Dehors il fait soleil, un été qui s’étire comme un élastique, tendu à bloc.

Travaille ton style, mon petit…

Photo d’en-tête © Camilla Hoel

Timbres-poste #1

Timbres-poste #1

Samedi 29 août

Au petit matin, au grand matin, la houle déferle entre mes deux oreilles. Une migraine tout ce qu’il y a de plus sympathique me saisit au pied du lit. Ces derniers temps, j’ai l’impression que le corps ne suit plus tout à fait, un peu comme si le poids des ans venait tout à coup faire surface dans ma vie, pourtant bien rangée et presque sans excès, quelque chose d’à la fois inopportun et d’inconnu. On se surprend alors à avoir un peu peur de ce qui va se passer ensuite, à vouloir gommer le présent histoire d’être certain de ne pas basculer vers autre chose encore.
Je cherche dans mes carnets passés, entreposés sur mes étagères nouvellement installées, l’émotion des voyages qui se conjuguent à présent à l’imparfait ; je cherche les émotions qui furent les miennes et que déjà, peut-être, j’ai oubliées. À leur contact frémissant, à leur tendre évocation, je retrouve comme des expériences délicieuses, simplement au contact des noms, au souvenir de la chaleur écrasante qui s’abat sur mon crâne ou de la sueur qui tâche mes chemises légères, les encroûtant de sel. Le soleil a apporté avec lui son lot de couleurs tendres, de violines et de mandarines. On a beau regarder les souvenirs au-dessus d’une vitre éclairée, ils ne prennent pas toujours la couleur qu’on aimerait leur voir adopter.
Les saveurs des voyages refont surface. Des envies sauvages et ambitieuses.

Marcus de la Houssaye par Marc Garanger ©

Marcus de la Houssaye par Marc Garanger ©

L’homme qui figure sur la couverture de Une saison pour la peur de James Lee Burke. Il se nomme Marcus de la Houssaye, un Cajun.

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Dj Sprinkles – Grand Central, Pt. II
Midtown 120 Blues (Mule Musiq, 2009)

Dimanche 30 août

Des odeurs de végétation m’envahissent. Il fait chaud dans la petite ville, le soleil de midi écrase tout dans un silence de fin du monde. Seules les tourterelles et les pigeons ramiers semblent se moquer de cette lourdeur inhabituelle. Malgré tout, un courant d’air frais passe doucement, presque visible, on pourrait le prendre dans la main et lui demander de s’arrêter s’il n’était pas autant le bienvenu. Une pastille d’air frais dans un univers de fournaise. Un frémissement de sueur nait à la base de mes lèvres, juste sous le nez, dès que je bouge le petit doigt. Le courant vient rafraichir et effacer les quelques perles salées, laissant sur ma peau encore hâlée et luisante un goût de sel délicat.

Samedi 12 septembre

C’est amusant pour moi de regarder les ombres s’agiter autour de moi, les esprits s’angoisser et se tendre pour la moindre petite gêne au creux de leur existence. Je m’amuse aussi de regarder ceux qui n’arrivent pas à remplir cette vie pourtant si courte de la moindre joie ; je dis que je m’en amuse, mais en réalité je le déplore et si j’étais réellement totalement dans l’empathie, cela me déprimerait plutôt qu’autre chose. Mais ce n’est pas le cas. Si je dis que je m’en amuse, c’est que cela ne me touche pas plus que ça. J’entends souvent, tel un credo de l’ère moderne, que les journées sont follement remplies d’événements et de choses complètement dingues à faire, j’entends des « je suis sous l’eau », des « je n’en peux plus, je ne m’en sors pas » et surtout des « mais bon dieu, arrête de m’enquiquiner, je n’ai pas le temps pour ça !!! ». Ces phrases traduisent en réalité la vacuité de ces existences qui sous couvert d’arguments fallacieux s’empêchent de prendre le temps. J’ai toujours le temps de faire ce que j’ai envie de faire car je m’organise pour cela. Dire qu’on n’a pas le temps est une autre manière de dire qu’on n’a pas envie, et l’argument devient la cause, dissimule la paresse, ressemble à de la poudre aux yeux… Le vide des existences remplit le temps comme la marée envahit un bras de mer éventré, bousculant tout, ne laissant aucune chance, même au sable…

Adolfo Farsari - Kiyomizu Kyoto

Adolfo Farsari – Kiyomizu Kyoto

Dimanche 13 septembre

Cette phrase, superbe, est comme trois points de suspension à la fin d’une phrase prononcée par un magicien :

J’étais fatigué de les voir me donner congé comme si je n’étais qu’un simple adverbe dans leurs existences.

James Lee Burke, Une tâche sur l’éternité

Ce matin la pluie tombe drue sur la ville, me laissant voir au travers de la fenêtre comme un spectacle de fils de fers dressés sur l’herbe tellement ça tombe fort, comme d’innombrables billes d’acier jetées des frontières du monde connu. L’odeur du petrichor m’envahit jusque sous la croûte des os et le bruit du cliquetis de l’eau qui tombe sur la terrasse finit par m’abrutir.
Je commence à m’imaginer les longues plages de diamant du Sri Lanka ou l’odeur musquée du sol de la forêt birmane. En février, j’inaugure une nouvelle série de voyages. D’ici là, je tâcherai de continuer à tisser des liens et je continuerai à croire, ou tout au moins à faire semblant de croire qu’en chaque jour se cache un trésor, qu’il suffit de regarder les yeux grands ouverts pour se persuader que ce n’est pas qu’un leurre de l’esprit.

Aujourd’hui, j’ai presque 60 000 mots à recomposer dans le bon ordre.

Photo d’en-tête © Warren Keelan

Le silence et la fureur

Le silence et la fureur

Voici déjà trois jours que je suis en congés et que je suis comme vidé de tout, au repos complet. Trois jours pendant lesquels il ne s’est pas passé grand-chose si ce n’est que j’ai passé toute une journée à embrasser la pelouse un peu sèche au bord d’un étang que quelques libellules d’un bleu de métal s’amusaient à survoler en rase-motte, où des branches de saules pleureur s’évertuaient à pourrir tranquillement, embrassés de pinceaux sombres dansant dans un courant léger, une odeur fraîche et végétale exhalant des profondeurs d’une terre vaseuse, de remugles bouillonnant au passage de poissons gros comme la moitié d’un orteil. Pas encore parti, mais plus vraiment là. Je sais que ces vacances ne seront pas faites pour le voyage, mais simplement pour des moments où l’esprit sera vidé de sa substance, des instants sans grands éclats, sans la lumière vive qu’on recherche lorsque l’inconnu fait surface et se dissout dans la chair. Autre chose m’attend. Autre chose que je me suis décidé à réaliser et qui nécessite du temps, de la disponibilité, du silence et de la fureur.

Desert Skies Motel, Gallup, New Mexico

Desert Skies Motel, Gallup, New Mexico – Photo © Peter Barwick

J’emporte avec moi quelques livres, les James Lee Burke achetés récemment et celui que j’ai commencé avant-hier, La pluie de néon, et puis certainement le très recommandé livre de John Keegan, La guerre de Sécession. J’emporte aussi les Voyages de William Bartram, mais sans conviction, je ne me sens pas l’âme naturaliste en ce moment. Peut-être aussi le livre de Redmond O’Hanlon, Au cœur de Bornéo, pour me rappeler qu’un jour j’étais en Indonésie. Quelques carnets, mon ordinateur pour écrire, des stylos qui fonctionnent, un petit carnet vert dans lequel j’ai rassemblé quelques idées du moment, mon appareil photo LX7, mon enregistreur et pas grand-chose d’autre à vrai dire. Je suis dans l’intérieur en ce moment, rentré comme un chaussette à l’envers, lavée en boule et déjà séchée. J’emporte avec moi mes rêves futurs et je délaisse les rêves passés, sans rien renier, sans rien rejeter.

A Day in the Life of a Sign 3-5 - Omaha's Satellite Motel - Photo © Brian Butko

A Day in the Life of a Sign 3-5 – Omaha’s Satellite Motel – Photo © Brian Butko

Le plus drôle, c’est que je ne sais même pas où je vais. Je vais simplement là où le vent souffle, là où j’aurais du temps, là où j’aurais de l’espace et de la volonté. Je pars sur les routes de France, et peut-être de Navarre, on connaît trop peu la Navarre même si on la cite souvent. En réalité qui se préoccupe de la Navarre ? Cet été, je désarme, je n’attends rien, je ne veux rien, je me laisse porter. Je mangerai de grosses pêches blanches sucrées et recouvertes de duvet pelucheux, je boirai des vins blancs fins, secs et nerveux comme un cueilleur de vignes, des tomates parsemées de parmesan râpé, un filet d’huile d’olive jeté par-dessus… Ce sera l’été, linéaire, sans rugosité, sans éclat et sans flamme. Juste un été sans passion, irraisonné, plat comme l’étang de Thau un jour de grand calme.

Photo d’en-tête © Ross Griff

Un moine, une fleur de lotus à la main

L’année se termine, s’essouffle dans un râle caverneux, comme si elle avait fumé beaucoup trop longtemps tout au long de sa vie. Les matins sont douloureux et se suivent sans vraiment se ressembler, deviennent des petits supplices raffinés à chaque fois que le réveil sonne. Dehors, un soleil de guimauve teinte le ciel de couleurs extravagantes, comme un étal de marché à l’ouverture, un ciel qui se renouvelle sans cesse.
Il me revient en mémoire des odeurs surtout, plus que des images, et pas forcément de bonnes odeurs, mais des odeurs du réel, du quotidien de l’autre bout du monde. L’odeur des petites rues où personne ne passe, l’odeur des routes passantes, battues par la pluie qui tombe comme des coups de fouet sur l’asphalte brûlant, l’odeur des eaux stagnantes au beau milieu de la ville, d’un khlong bouché par une écluse jamais ouverte, où pourrissent en plein air des monceaux de végétaux impossibles à identifier, l’odeur des marchés aux plantes près d’un quai de la Chao Phraya et des milliers de poissons qui croupissent en plein soleil dans des bacs à peine remplis d’eau, l’odeur exhalant de la rivière où se battent des poissons-chats gros comme des silures, dans un fatras de queues et de têtes impossible à imaginer tant qu’on ne l’a pas vu, moment de folie animale où les poissons se montent les uns sur les autres ; spectacle irréel. C’est étrange comment les hommes créent eux-mêmes des odeurs qui n’existent pas forcément dans la nature.
Au milieu de tout ça reste l’odeur inégalable du linge qui sèche derrière un mur en pisé, les fleurs de frangipanier, grandes ouvertes comme des gueules d’animaux assoiffés, dont les pétales blancs se parent d’une jaune qui fait penser à des taches de beurre, la terre ruisselante d’eau au pied des manguiers, l’odeur du petit matin qui se révèle tendrement après une nuit écrasante.
Il reste en moi plus d’odeurs que d’images, et chaque odeur suscite en moi une sensation, un goût en particulier dans la bouche, les souvenirs se transforment en quelque chose de presque palpable. Comme si j’étais assis par terre, le regard vers la terre, tenant entre mes mains une fleur délicate de lotus.

Moine en prière à la pagode bouddhique de Hong Phuc (dite de Hòa giải) 19 rue Hang Than (rue du Charbon) Hanoi, 1936. Photo Ecole française d’Extrême-Orient. Photographe inconnu.