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Un espion de trop — Cha­pitres 6 à 10

Un espion de trop — Cha­pitres 6 à 10

Un espion de trop

Un espion de trop

Cha­pitres 6 à 10

CHA­PITRE VI

Dimanche 17 novembre 1957 

Neville n’était pas entré dans une église depuis l’enterrement de sa mère, en 1949. Huit ans. Il avait oublié l’odeur — cette odeur d’encens, de cire fon­due et de pierre froide qui était la même par­tout, de Shrews­bu­ry à La Havane, comme si toutes les églises du monde par­ta­geaient le même par­fum ancestral.

La cathé­drale de La Havane était baroque, mas­sive, écra­sante. Des colonnes de pierre s’élevaient vers une voûte peinte de fresques déla­vées par les siècles, des sta­tues de saints incon­nus le regar­daient depuis leurs niches avec des expres­sions de reproche muet, et la lumière du matin fil­trait à tra­vers des vitraux pous­sié­reux, pro­je­tant sur le sol des taches de cou­leur qui res­sem­blaient à des ecchymoses.

Il s’assit au der­nier rang, près de la porte, là où il pour­rait obser­ver sans être obser­vé. L’église était à moi­tié pleine — des vieilles femmes en noir, sur­tout, mais aus­si quelques familles, des hommes seuls qui priaient la tête dans les mains, des tou­ristes qui pre­naient des pho­to­gra­phies mal­gré les regards répro­ba­teurs du sacris­tain. La messe n’avait pas encore commencé.

Neville ne savait pas exac­te­ment ce qu’il fai­sait là. Il s’était réveillé ce matin avec l’idée d’aller à la messe — une impul­sion, rien de plus, qu’il n’avait pas cher­ché à ana­ly­ser. Peut-être était-ce le sou­ve­nir de ce que Greene lui avait dit sur le père Men­do­za, le jésuite qui avait confes­sé Esté­vez deux jours avant sa mort. Peut-être était-ce sim­ple­ment le besoin de faire quelque chose, n’importe quoi, qui res­sem­blât à une action.

Ou peut-être était-ce autre chose — quelque chose de plus pro­fond, de plus trouble, qu’il pré­fé­rait ne pas exa­mi­ner de trop près. Un besoin de récon­fort, peut-être. Un désir de croire, ne serait-ce qu’un ins­tant, que le monde avait un sens, que les morts n’étaient pas morts pour rien, que quelqu’un, quelque part, tenait les comptes.

L’orgue com­men­ça à jouer. Les fidèles se levèrent. Neville se leva avec eux.

*

La messe dura une heure, peut-être davan­tage. Neville sui­vit les gestes des autres — debout, assis, à genoux, debout — sans com­prendre les paroles du prêtre, qui offi­ciait en latin avec un accent espa­gnol à cou­per au cou­teau. Il ne com­mu­nia pas — il n’était pas catho­lique, et de toute façon il avait per­du la foi depuis si long­temps qu’il ne se sou­ve­nait plus de ce que c’était que de croire.

Le prêtre qui offi­ciait était jeune, la tren­taine peut-être, avec un visage lisse et une voix mono­corde qui trans­for­mait les mys­tères de la foi en for­ma­li­tés admi­nis­tra­tives. Ce n’était pas lui que Neville cher­chait. Le père Men­do­za, d’après ce que Greene lui avait dit, était un homme âgé, un jésuite espa­gnol exi­lé depuis la guerre civile. Un homme qui confes­sait les riches et dînait à leur table, qui connais­sait les secrets de la bonne socié­té havanaise.

Un homme qui avait confes­sé Esté­vez deux jours avant sa mort.

Après la messe, Neville res­ta assis tan­dis que les fidèles se dis­per­saient. Il regar­dait les prêtres qui ran­geaient les objets du culte, les enfants de chœur qui souf­flaient les cierges, le sacris­tain qui balayait les miettes d’hostie tom­bées sur le sol. Il cher­chait un visage — un visage de vieillard, un visage d’exilé, un visage qui por­tât les traces de qua­rante ans de secrets enten­dus et jamais répétés.

« Vous atten­dez quelqu’un ? »

Neville sur­sau­ta. Un homme se tenait à côté de lui, dans l’allée — grand, voû­té, la soixan­taine avan­cée, vêtu de la sou­tane noire des jésuites. Son visage était long, éma­cié, avec des yeux d’un gris très pâle qui sem­blaient avoir per­du leur cou­leur à force de regar­der l’invisible. Il sou­riait, mais c’était un sou­rire pru­dent, le sou­rire d’un homme habi­tué à peser ses mots.

« Père Men­do­za ? » hasar­da Neville.

Le sou­rire s’élargit légèrement.

« Lui-même. Et vous êtes… ? »

« Plun­kett. Neville Plun­kett. Je suis… » Il hési­ta. Que dire ? La véri­té ? Un men­songe ? « Je suis un résident du Nacio­nal. Je vous ai vu là-bas, une fois. Sur la terrasse. »

Ce n’était pas tout à fait vrai — il n’avait jamais remar­qué le père Men­do­za au Nacio­nal — mais c’était plau­sible, et le prêtre sem­bla l’accepter.

« Le Nacio­nal, oui. J’y vais par­fois. Pour visi­ter des parois­siens. » Il fit un geste vers le banc. « Puis-je m’asseoir ? »

Sans attendre la réponse, il s’assit à côté de Neville, croi­sant les mains sur ses genoux. De près, son visage parais­sait encore plus fati­gué — des cernes pro­fonds sous les yeux, des rides qui creu­saient ses joues comme des cica­trices, une pâleur qui n’était pas seule­ment celle de l’âge.

« Vous n’êtes pas catho­lique, dit-il. Ce n’était pas une question.

« Non. Angli­can. Enfin… bap­ti­sé angli­can. Je ne pra­tique plus depuis longtemps. »

« Per­sonne ne pra­tique plus depuis long­temps, mon­sieur Plun­kett. C’est le mal du siècle. Les gens ont per­du la foi — en Dieu, en l’Église, en tout ce qui dépasse leur petite exis­tence. Ils croient que la science expli­que­ra tout, que le pro­grès résou­dra tout, que l’homme peut se pas­ser de trans­cen­dance. » Il secoua la tête avec une tris­tesse qui sem­blait sin­cère. « Ils se trompent, bien sûr. Mais ils ne le décou­vri­ront que trop tard. »

Neville ne savait pas quoi répondre. Il n’était pas venu pour par­ler théologie.

« Je vou­lais vous poser une ques­tion, dit-il. À pro­pos de Rei­nal­do Estévez. »

Le visage du prêtre ne chan­gea pas, mais quelque chose pas­sa dans ses yeux — une ombre, un voile — qui dis­pa­rut aussitôt.

« Don Rei­nal­do. Oui. Une grande perte pour la com­mu­nau­té. Je l’ai connu pen­dant de nom­breuses années. Un homme géné­reux, un bon chré­tien. » Les mots son­naient comme une for­mule apprise par cœur, vidée de toute sub­stance. « Pour­quoi me posez-vous des ques­tions sur lui ? »

« Je l’ai vu, dit Neville. Le soir avant sa mort. Au Nacio­nal. Il par­lait avec quelqu’un, sur la terrasse. »

Le père Men­do­za res­ta silen­cieux un long moment. Ses mains, tou­jours croi­sées sur ses genoux, ne bou­gèrent pas, mais Neville remar­qua que ses join­tures avaient blan­chi légè­re­ment — comme celles d’Elena, la veille, quand il avait men­tion­né l’enveloppe.

« Et alors ? finit par dire le prêtre. Don Rei­nal­do par­lait avec beau­coup de gens. C’était un homme d’affaires. Les hommes d’affaires parlent. »

« L’homme lui a don­né une enveloppe. »

Le silence, cette fois, dura encore plus long­temps. Le père Men­do­za regar­dait droit devant lui, vers l’autel désert, vers le cru­ci­fix qui pen­dait au-des­sus du taber­nacle. Son pro­fil, dans la lumière pous­sié­reuse de l’église, res­sem­blait à celui d’un gisant — immo­bile, miné­ral, déjà mort.

« Mon­sieur Plun­kett, dit-il enfin, d’une voix très basse, je vais vous dire quelque chose que je ne devrais pas vous dire. Quelque chose qui viole peut-être mes vœux, ou du moins leur esprit. Mais je crois que vous avez besoin de l’entendre. »

Il se tour­na vers Neville, et ses yeux gris, pour la pre­mière fois, sem­blèrent vivants — vivants et effrayés.

« J’ai confes­sé Don Rei­nal­do deux jours avant sa mort. Je ne peux pas vous dire ce qu’il m’a confié — le secret de la confes­sion est abso­lu, vous com­pre­nez, abso­lu — mais je peux vous dire ceci : c’était un homme tour­men­té. Un homme qui por­tait un far­deau. Un homme qui avait peur. »

« Peur de quoi ? »

Le prêtre secoua la tête.

« Je ne peux pas vous le dire. Je ne peux pas. Mais ce que je peux vous dire… » Il hési­ta, comme s’il pesait chaque mot avant de le pro­non­cer. « Ce que je peux vous dire, c’est que Don Rei­nal­do savait qu’il allait mou­rir. Il ne me l’a pas dit expli­ci­te­ment — il n’a pas dit je vais mou­rir — mais je l’ai com­pris. À la façon dont il par­lait. À la façon dont il se confes­sait. C’était une confes­sion… finale. Une confes­sion d’homme qui sait que c’est la dernière. »

Neville sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine, mal­gré la cha­leur de l’église.

« Vous pen­sez qu’il a été assassiné ? »

Le père Men­do­za se leva brus­que­ment, comme si la ques­tion l’avait brûlé.

« Je ne pense rien, mon­sieur Plun­kett. Je suis prêtre, pas poli­cier. Et je vous conseille de ne rien pen­ser non plus. » Il bais­sa la voix jusqu’au mur­mure. « Il y a des forces, dans cette ville, que vous ne com­pre­nez pas. Des forces qui dépassent les hommes comme vous et moi. Si Don Rei­nal­do est mort, c’est que quelqu’un a vou­lu qu’il meure. Et si quelqu’un a vou­lu qu’il meure, ce quelqu’un ne vou­dra pas qu’on pose des ques­tions sur sa mort. »

« Qui ? Qui a vou­lu qu’il meure ? »

Le prêtre recu­la d’un pas, comme pour mettre de la dis­tance entre eux.

« Je ne sais pas. Et même si je le savais, je ne pour­rais pas vous le dire. Le secret de la confession… »

« Mais vous venez de me dire… »

« Je ne vous ai rien dit. » Sa voix était deve­nue dure, presque hos­tile. « Nous avons par­lé de la foi, de la perte de la foi, de choses géné­rales. C’est tout. Si quelqu’un vous demande, c’est tout ce qui s’est passé. »

Il fit un signe de croix rapide, mar­mon­na quelque chose en latin que Neville ne com­prit pas, et s’éloigna vers la sacris­tie d’un pas pres­sé, sa sou­tane noire flot­tant der­rière lui comme une aile de corbeau.

Neville res­ta seul dans l’église vide.

*

Il sor­tit de la cathé­drale dans la lumière aveu­glante de midi. La place était ani­mée — ven­deurs de jour­naux, cireurs de chaus­sures, men­diants qui ten­daient la main vers les tou­ristes, pigeons qui pico­raient les miettes sur les pavés. La vie ordi­naire, indif­fé­rente aux mys­tères et aux morts.

Neville s’assit sur un banc, à l’ombre d’un aman­dier, et essaya de mettre de l’ordre dans ses pensées.

Le père Men­do­za lui avait dit quelque chose — et en même temps, il ne lui avait rien dit. Esté­vez savait qu’il allait mou­rir. Esté­vez avait peur. Esté­vez s’était confes­sé comme un homme qui sait que c’est la der­nière fois. Mais de quoi avait-il peur ? Qui vou­lait sa mort ? Le prêtre ne l’avait pas dit — ne pou­vait pas le dire, ou ne vou­lait pas.

Le secret de la confes­sion est absolu.

Neville n’était pas catho­lique, mais il com­pre­nait ce que cela signi­fiait. Le père Men­do­za savait quelque chose — peut-être tout — mais il empor­te­rait ce savoir dans sa tombe. C’était le prix de sa foi, le far­deau de son sacer­doce. Un far­deau que Neville, à sa façon, pou­vait com­prendre : lui aus­si por­tait des secrets qu’il ne pou­vait pas révé­ler, des infor­ma­tions qu’il ne pou­vait pas par­ta­ger, des silences qui le ron­geaient de l’intérieur.

Mais il y avait autre chose dans les paroles du prêtre. Quelque chose qui res­sem­blait à un avertissement.

Il y a des forces, dans cette ville, que vous ne com­pre­nez pas.

Quelles forces ? La mafia amé­ri­caine ? Le régime de Batis­ta ? Les rebelles de Cas­tro ? Tous ceux-là à la fois, peut-être, entre­mê­lés dans un réseau de com­pli­ci­tés et de tra­hi­sons que Neville, avec ses jumelles défec­tueuses et ses rap­ports que per­sonne ne lisait, n’avait aucune chance de démêler.

Il se leva, mar­cha jusqu’au bord de la place, héla un taxi.

« Hotel Nacio­nal », dit-il au chauffeur.

Et tan­dis que la voi­ture s’enfonçait dans les rues de La Havane, il pen­sa à ce que le père Men­do­za avait dit — et à ce qu’il n’avait pas dit. Il pen­sa à Esté­vez, à l’enveloppe, à l’homme en gris. Il pen­sa à Ele­na et à ses yeux noirs qui cher­chaient la véri­té. Il pen­sa à Greene et à son roman d’espionnage, à ce ven­deur d’aspirateurs qui inven­tait des agents et des com­plots pour payer l’école de sa fille.

Et il se deman­da, pour la pre­mière fois, si lui aus­si n’était pas en train d’inventer quelque chose — un mys­tère là où il n’y avait qu’une coïn­ci­dence, une conspi­ra­tion là où il n’y avait qu’une crise car­diaque, un sens là où il n’y avait que le chaos ordi­naire de la vie et de la mort.

Mais non. Il avait vu l’enveloppe. Il avait vu le geste fur­tif, la dis­pa­ri­tion dans les jar­dins, le regard vide d’Estévez devant l’ascenseur. Et main­te­nant, il avait vu la peur dans les yeux d’un prêtre — la peur d’un homme qui sait des choses qu’il ne peut pas dire.

Ce n’était pas une inven­tion. C’était réel.

La ques­tion était de savoir ce qu’il allait faire de cette réalité.

*

Le soir, au bar du Nacio­nal, Greene l’attendait.

Il était assis à une table près de la fenêtre, un verre de whis­ky devant lui, un car­net ouvert sur lequel il grif­fon­nait quelque chose. Quand il vit Neville entrer, il leva la main et lui fit signe de le rejoindre.

« Vous avez l’air d’un homme qui a vu un fan­tôme, dit-il en guise de salu­ta­tion. Asseyez-vous. Buvez quelque chose. Racontez-moi. »

Neville s’assit, com­man­da un dai­qui­ri à Don Bebo qui pas­sait, et res­ta un moment silen­cieux. Il ne savait pas par où commencer.

« Je suis allé à la messe ce matin, dit-il finalement.

« La messe ? » Greene haus­sa un sour­cil. « Je ne vous aurais pas pris pour un homme pieux. »

« Je ne le suis pas. J’y suis allé pour… pour voir quelqu’un. Le père Mendoza. »

L’expression de Greene chan­gea imper­cep­ti­ble­ment — un léger plis­se­ment des yeux, un fré­mis­se­ment au coin des lèvres.

« Men­do­za. Le jésuite. Celui qui confes­sait Estévez. »

« Vous le connaissiez ? »

« De répu­ta­tion. » Greene but une gor­gée de whis­ky, repo­sa son verre. « C’est un homme inté­res­sant. Un sur­vi­vant de la guerre civile espa­gnole, du côté des natio­na­listes — ce qui, pour un prêtre, était le seul côté pos­sible à l’époque. Il a vu des choses, pen­dant cette guerre. Des choses qu’on ne devrait pas voir. Ça laisse des traces. »

« Il m’a par­lé d’Estévez. »

« Vrai­ment ? » Greene se pen­cha en avant, inté­res­sé. « Et qu’est-ce qu’il vous a dit ? »

Neville hési­ta. Ce que le père Men­do­za lui avait confié — cette confes­sion d’une confes­sion, ce secret au bord du secret — lui sem­blait main­te­nant trop fra­gile pour être par­ta­gé. Comme si les mots, une fois pro­non­cés, ris­quaient de se dis­soudre dans l’air.

« Il m’a dit qu’Estévez avait peur, dit-il fina­le­ment. Qu’il savait qu’il allait mourir. »

Greene hocha la tête lentement.

« Ce n’est pas sur­pre­nant. Un homme dans sa posi­tion — riche, puis­sant, mêlé à toutes sortes d’affaires — finit tou­jours par avoir des enne­mis. Et à Cuba, en ce moment, avoir des enne­mis peut être fatal. »

« Mais qui ? Qui étaient ses ennemis ? »

Greene sou­rit — ce sou­rire fati­gué, iro­nique, qui sem­blait être sa marque de fabrique.

« Mon­sieur Plun­kett, si je connais­sais la réponse à cette ques­tion, je ne serais pas ici en train de boire du mau­vais whis­ky avec vous. Je serais en train d’écrire mon roman. » Il fit tour­ner son verre entre ses doigts, regar­dant le liquide ambré comme s’il y cher­chait une réponse. « Mais je peux vous dire ceci : dans un pays comme Cuba, les enne­mis ne manquent pas. Il y a le régime, qui n’aime pas ceux qui financent l’opposition. Il y a l’opposition, qui n’aime pas ceux qui financent le régime. Il y a les Amé­ri­cains, qui n’aiment pas ceux qui menacent leurs inté­rêts. Il y a la mafia, qui n’aime pas ceux qui ne res­pectent pas les accords. Et il y a tous les autres — les jaloux, les ambi­tieux, les tra­his, les cupides — qui n’attendent qu’une occa­sion de régler leurs comptes. »

« Esté­vez était mêlé à tout ça ? »

« Esté­vez était un indus­triel cubain. Par défi­ni­tion, il était mêlé à tout ça. On ne devient pas riche à Cuba sans se salir les mains. La seule ques­tion est de savoir avec quoi on se les salit — et qui on écla­bous­sé au passage. »

Neville res­ta silen­cieux un moment, digé­rant ces paroles. Puis il dit :

« Le père Men­do­za m’a aver­ti. Il m’a dit qu’il y avait des forces, dans cette ville, que je ne com­pre­nais pas. Il m’a dit de ne pas poser de questions. »

Greene écla­ta de rire — un rire bref, sans joie.

« Et vous allez suivre son conseil ? »

Neville regar­da son dai­qui­ri, qui venait d’arriver. Il pen­sa à Mar­ta et à ses aver­tis­se­ments, à Ele­na et à sa carte de visite, au père Men­do­za et à sa peur. Il pen­sa à toutes les rai­sons qu’il avait de lais­ser tom­ber, de retour­ner à sa vie d’avant, à ses rap­ports vides et à ses soi­rées soli­taires au bar.

Puis il pen­sa à ce qu’il avait res­sen­ti, ces der­niers jours — cette vibra­tion, cette exci­ta­tion, ce sen­ti­ment d’être vivant pour la pre­mière fois depuis des années.

« Non, dit-il. Je ne vais pas suivre son conseil. »

Greene le regar­da un long moment, avec une expres­sion que Neville ne par­vint pas tout à fait à déchif­frer — du res­pect, peut-être, ou de l’inquiétude, ou quelque chose entre les deux.

« Bien, dit-il fina­le­ment. C’est bien. » Il leva son verre. « À la curio­si­té, alors. Et aux fous qui refusent de suivre les bons conseils. »

Neville leva son daiquiri.

« À la curio­si­té », répéta-t-il.

Ils trin­quèrent dans la lumière dorée du cré­pus­cule, tan­dis que dehors, sur le Malecón, les vagues conti­nuaient de se bri­ser contre les rochers, indif­fé­rentes aux secrets des hommes. 

CHA­PITRE VII

Lun­di 18 novembre 1957

 

Elle tra­ver­sa le hall du Nacio­nal comme un incen­die tra­verse une forêt sèche — lais­sant der­rière elle des regards cal­ci­nés et des conver­sa­tions inter­rom­pues. Une robe rouge, écar­late, fen­due jusqu’à mi-cuisse. Des talons qui cla­quaient sur le marbre avec l’assurance d’une femme qui sait exac­te­ment l’effet qu’elle pro­duit. Des che­veux noirs, lus­trés, qui cas­ca­daient sur ses épaules nues. Et un visage — un visage de métisse, pom­mettes hautes, lèvres pleines, yeux en amande — qui n’appartenait à aucune caté­go­rie que Neville connût.

Il la regar­da pas­ser depuis sa place au bar, son dai­qui­ri oublié devant lui. Tout le monde la regar­dait. Les hommes d’affaires amé­ri­cains inter­rom­paient leurs négo­cia­tions, les épouses jalouses pin­çaient les lèvres, les ser­veurs eux-mêmes sem­blaient ralen­tir leur course pour la suivre des yeux. Elle tra­ver­sa le hall sans regar­der per­sonne, mon­ta les quelques marches qui menaient au casi­no, et dis­pa­rut der­rière les portes vitrées.

« Consue­la Már­quez », dit une voix à côté de Neville.

Don Bebo essuyait un verre avec cette len­teur médi­ta­tive qui lui était cou­tu­mière. Son visage, comme tou­jours, ne tra­his­sait rien — ni admi­ra­tion, ni désap­pro­ba­tion, ni quoi que ce fût d’autre.

« Vous la connais­sez ? » deman­da Neville.

« Tout le monde la connaît. Elle tra­vaille pour le casi­no. Rela­tions publiques. » Il y avait une légère inflexion dans sa voix quand il pro­non­ça ces mots — pas tout à fait de l’ironie, mais quelque chose qui y res­sem­blait. « Elle est ici presque tous les soirs. »

« Rela­tions publiques », répé­ta Neville.

Don Bebo haus­sa les épaules — ce haus­se­ment d’épaules cubain qui pou­vait signi­fier n’importe quoi.

« C’est ce qu’on dit. »

Il s’éloigna pour ser­vir un autre client, lais­sant Neville seul avec son dai­qui­ri et ses pensées.

*

Neville n’était pas le genre d’homme à abor­der les femmes. Il ne l’avait jamais été — même jeune, même avant que les années et l’échec ne lui aient appris la pru­dence, il avait tou­jours man­qué de ce cou­rage par­ti­cu­lier qui per­met aux hommes de fran­chir le gouffre entre le désir et l’action. Les femmes qu’il avait connues — pas nom­breuses, il fal­lait bien l’admettre — étaient venues à lui par hasard, par mal­en­ten­du, par cette sorte de gra­vi­té triste qui attire par­fois cer­taines âmes vers d’autres âmes éga­le­ment perdues.

Mar­ta, par exemple. Leur ren­contre, deux ans plus tôt, avait été le fruit d’un concours de cir­cons­tances qu’il n’avait jamais vrai­ment com­pris. Une soi­rée au Capri, trop de dai­qui­ris, une conver­sa­tion com­men­cée par erreur — il l’avait prise pour quelqu’un d’autre, elle avait joué le jeu — et puis, sans qu’il sache com­ment, ils s’étaient retrou­vés dans son appar­te­ment de Cen­tro Haba­na, et l’arrangement avait com­men­cé. Ce n’était pas de l’amour. Ce n’était même pas vrai­ment du désir. C’était autre chose — une com­mo­di­té, une habi­tude, un remède contre la soli­tude qui ne gué­ris­sait rien mais qui sou­la­geait un peu.

Consue­la Már­quez était d’une autre caté­go­rie. Une caté­go­rie à laquelle Neville n’avait pas accès — n’avait jamais eu accès, n’aurait jamais accès. Les femmes comme elle n’existaient pas pour les hommes comme lui. Elles exis­taient pour les riches, les puis­sants, les beaux — pour ceux qui savaient ce qu’ils vou­laient et com­ment l’obtenir.

Et pour­tant.

Il pen­sa à ce que Greene lui avait dit : L’art de l’enquête, c’est l’art de la conver­sa­tion. Il pen­sa à Ele­na et à ses ques­tions sur l’enveloppe. Il pen­sa au père Men­do­za et à sa peur. Quelqu’un, dans cette ville, savait ce qui était arri­vé à Esté­vez. Quelqu’un avait des réponses. Et si Consue­la Már­quez tra­vaillait au Nacio­nal depuis des années, si elle connais­sait les clients, si elle était dans les rela­tions publiques…

Il ter­mi­na son dai­qui­ri d’un trait, posa le verre sur le comp­toir, et se leva.

*

Le casi­no du Nacio­nal occu­pait une aile entière du rez-de-chaus­sée — un vaste espace aux pla­fonds hauts, bai­gné d’une lumière tami­sée qui effa­çait les heures et les rides. Des tables de rou­lette, de bla­ck­jack, de craps s’alignaient sur le tapis vert, entou­rées de joueurs en smo­king et de femmes en robes de soi­rée. Des crou­piers impas­sibles dis­tri­buaient les cartes et ramas­saient les jetons avec des gestes d’automates. Et par­tout, cette odeur par­ti­cu­lière des casi­nos — mélange de tabac, de par­fum, d’alcool et de désespoir.

Neville n’était pas joueur. Il n’avait jamais com­pris l’attrait du risque, cette ivresse que cer­tains trou­vaient à mettre leur argent — et par­fois leur vie — entre les mains du hasard. Pour lui, le hasard n’était pas un ami. C’était un enne­mi silen­cieux, indif­fé­rent, qui dis­tri­buait les bonnes et les mau­vaises cartes sans se sou­cier de jus­tice ni de mérite.

Il tra­ver­sa la salle, cher­chant la robe rouge du regard. Il la trou­va près des tables de rou­lette, debout der­rière un homme cor­pu­lent qui empi­lait des jetons sur le noir avec une concen­tra­tion de chi­rur­gien. Elle lui par­lait à l’oreille, une main posée sur son épaule, et l’homme riait — ce rire gras des hommes riches qui croient que tout leur est dû, y com­pris l’attention des belles femmes.

Neville s’arrêta à quelques pas, hési­tant. Qu’allait-il dire ? Com­ment allait-il l’aborder ? Il n’avait pas de plan, pas de stra­té­gie, rien que cette impul­sion absurde qui l’avait pous­sé à quit­ter le bar et à entrer dans le casino.

Elle leva les yeux et le vit.

Leurs regards se croi­sèrent — une seconde, peut-être deux. Elle le détailla de la tête aux pieds, sans hâte, avec cette assu­rance des femmes qui savent jau­ger un homme d’un coup d’œil. Et puis elle dit quelque chose à l’homme cor­pu­lent — un mot, deux peut-être — et elle s’approcha de Neville.

« Vous êtes perdu ? »

Sa voix était plus grave qu’il ne l’avait ima­gi­née, avec un accent cubain pro­non­cé qui rou­lait sur les consonnes comme une vague sur les rochers.

« Non, dit Neville. Enfin… peut-être. Je ne suis pas un habi­tué des casinos. »

« Ça se voit. » Elle sou­rit — un sou­rire qui n’avait rien de cruel, contrai­re­ment à ce qu’il avait craint. « Les habi­tués ne res­tent pas plan­tés au milieu de la salle avec cet air de lapin pris dans les phares. Ils jouent, ils boivent, ils font sem­blant de s’amuser. Vous, vous avez l’air de cher­cher quelque chose. Ou quelqu’un. »

Neville sen­tit le rouge lui mon­ter aux joues. Il était trans­pa­rent — il l’avait tou­jours été.

« Je m’appelle Plun­kett, dit-il. Neville Plun­kett. Je suis un résident de l’hôtel. »

« Je sais qui vous êtes. » Elle pen­cha la tête de côté, l’observant avec une curio­si­té amu­sée. « Le Bri­tan­nique triste. Celui qui boit ses dai­qui­ris tout seul au bar, tous les soirs, à la même place. Tout le monde parle de vous. »

« Vrai­ment ? »

« Non. » Elle rit — un rire franc, sans malice. « Per­sonne ne parle de vous. C’est pour ça que je vous ai remar­qué. Dans un endroit comme le Nacio­nal, les gens qui passent inaper­çus sont les plus inté­res­sants. Les autres — les bruyants, les riches, les impor­tants — on les oublie dès qu’ils sortent. Mais les silen­cieux… les silen­cieux, on s’en souvient. »

Neville ne savait pas quoi répondre. Per­sonne ne lui avait jamais dit qu’il était inté­res­sant. Per­sonne ne lui avait jamais dit qu’on se sou­ve­nait de lui.

« Je peux vous offrir un verre ? » deman­da-t-il, et il fut lui-même sur­pris de l’audace de sa question.

Elle le regar­da un long moment, ses yeux sombres cher­chant quelque chose dans les siens. Puis elle hocha la tête.

« D’accord. Mais pas ici. Au bar. Le casi­no me fatigue, ce soir. »

*

Ils s’installèrent à une table dans un coin du bar, loin des autres clients. Consue­la com­man­da un moji­to, Neville son éter­nel dai­qui­ri. Don Bebo les ser­vit sans un mot, mais Neville crut voir une lueur d’étonnement — ou d’avertissement — dans ses yeux.

« Alors, dit Consue­la en allu­mant une ciga­rette, qu’est-ce que vous vou­lez vraiment ? »

« Par­don ? »

« Vous ne m’avez pas sui­vie jusqu’au casi­no pour me par­ler de la pluie et du beau temps. Et vous n’êtes pas le genre d’homme qui aborde les femmes pour le plai­sir. » Elle souf­fla un nuage de fumée vers le pla­fond. « Donc, je répète : qu’est-ce que vous voulez ? »

Neville hési­ta. Il pou­vait men­tir — inven­ter une his­toire, un pré­texte. Mais quelque chose lui disait que Consue­la Már­quez n’était pas le genre de femme qu’on pou­vait trom­per avec des men­songes. Elle avait pas­sé sa vie à écou­ter des hommes men­tir. Elle connais­sait toutes les varia­tions, toutes les nuances, toutes les failles.

« Je vou­lais vous poser des ques­tions sur Rei­nal­do Esté­vez », dit-il.

Le visage de Consue­la ne chan­gea pas, mais quelque chose pas­sa dans ses yeux — une ombre, un voile, comme chez le père Men­do­za quand il avait pro­non­cé le même nom.

« Esté­vez, répé­ta-t-elle. L’industriel. Celui qui est mort la semaine dernière. »

« Vous le connaissiez ? »

Elle tira une longue bouf­fée de sa ciga­rette, prit son temps avant de répondre.

« Je connais beau­coup de gens, mon­sieur Plun­kett. C’est mon tra­vail. Rela­tions publiques, comme on dit. » Le même mot que Don Bebo, avec la même inflexion iro­nique. « Don Rei­nal­do venait sou­vent au casi­no. Il jouait gros. Il per­dait, par­fois. Il gagnait, par­fois. Comme tout le monde. »

« Vous lui parliez ? »

« Je parle à tout le monde. C’est pour ça qu’on me paie. »

« Et de quoi parliez-vous ? »

Consue­la écra­sa sa ciga­rette dans le cen­drier, avec un geste qui tra­his­sait une sou­daine irritation.

« Écou­tez, mon­sieur Plun­kett. Je ne sais pas qui vous êtes vrai­ment — repré­sen­tant en machines tex­tiles, agent secret bri­tan­nique, jour­na­liste dégui­sé, ou sim­ple­ment un type curieux qui s’ennuie — et fran­che­ment, je m’en fiche. Mais je vais vous dire quelque chose que vous devriez savoir : les ques­tions que vous posez sont dan­ge­reuses. Don Rei­nal­do est mort. Offi­ciel­le­ment, c’est une crise car­diaque. Offi­ciel­le­ment, il n’y a rien à cher­cher, rien à trou­ver, rien à dire. Et les gens qui cherchent des choses là où il n’y a offi­ciel­le­ment rien à cher­cher… ces gens-là ont ten­dance à avoir des problèmes. »

« Quel genre de problèmes ? »

Elle le regar­da lon­gue­ment, et pour la pre­mière fois, Neville vit quelque chose qui res­sem­blait à de la peur dans ses yeux — une peur qu’elle dis­si­mu­lait sous des couches d’ironie et de déta­che­ment, mais qui était là, bien réelle.

« Le genre de pro­blèmes dont on ne se remet pas », dit-elle à voix basse.

Le silence qui sui­vit fut long, char­gé de tout ce qu’elle ne disait pas.

« Vous avez peur », dit Neville.

Ce n’était pas une question.

Consue­la allu­ma une autre ciga­rette. Ses mains, remar­qua-t-il, trem­blaient légèrement.

« J’ai sur­vé­cu vingt-six ans dans cette ville, mon­sieur Plun­kett. J’ai sur­vé­cu à la pau­vre­té, aux hommes, aux pro­messes non tenues, aux rêves bri­sés. J’ai sur­vé­cu parce que j’ai appris une chose : on ne pose pas de ques­tions. On regarde, on écoute, on sou­rit, on fait son tra­vail, et on oublie. C’est la règle. La seule règle qui compte. »

« Mais vous n’avez pas oublié Estévez. »

Elle fer­ma les yeux un ins­tant, comme si elle cher­chait la force de continuer.

« Non, dit-elle fina­le­ment. Je n’ai pas oublié. »

*

Ce qu’elle lui racon­ta ensuite, elle le racon­ta à voix basse, presque en chu­cho­tant, les yeux fixés sur son moji­to qu’elle ne buvait pas.

Elle avait connu Esté­vez depuis trois ans. Pas seule­ment comme cliente du casi­no — autre­ment. Inti­me­ment. Il venait la voir, par­fois, dans l’appartement qu’elle louait à Mira­mar, un appar­te­ment qu’il payait en par­tie, comme il payait beau­coup de choses dans sa vie. Ce n’était pas de l’amour — Consue­la ne pro­non­ça jamais ce mot — mais c’était quelque chose. Une habi­tude, peut-être. Un arran­ge­ment. Le même genre d’arrangement que Neville avait avec Mar­ta, com­prit-il, sauf que les mon­tants en jeu étaient différents.

« Il était géné­reux, dit-elle. Pas seule­ment avec l’argent. Avec son temps, aus­si. Il m’écoutait. Il me par­lait. La plu­part des hommes… » Elle haus­sa les épaules. « La plu­part des hommes ne veulent pas par­ler. Ils veulent autre chose, et une fois qu’ils l’ont obte­nu, ils partent. Don Rei­nal­do était dif­fé­rent. Il res­tait. Il posait des ques­tions. Il s’intéressait à ma vie — à ma vraie vie, pas seule­ment à… » Elle fit un geste vague qui englo­bait sa robe, son corps, tout ce qu’elle repré­sen­tait aux yeux du monde.

« Et ces der­nières semaines ? Avant sa mort ? »

Consue­la hésita.

« Il avait chan­gé. Il était ner­veux, dis­trait. Il sur­sau­tait quand le télé­phone son­nait. Il regar­dait par la fenêtre comme s’il s’attendait à voir quelqu’un. Une fois… » Elle s’interrompit, but une gor­gée de moji­to. « Une fois, il m’a dit quelque chose d’étrange. Il a dit : Si quelque chose m’arrive, ne pose pas de ques­tions. Oublie-moi. Fais comme si je n’avais jamais exis­té. J’ai ri. J’ai cru qu’il plai­san­tait. Et puis… »

« Et puis il est mort. »

« Et puis il est mort. »

Le silence retom­ba entre eux. Neville pen­sait à ce qu’Elena lui avait dit — qu’Estévez avait peur, qu’il ne dor­mait plus, qu’il regar­dait par-des­sus son épaule. Le même tableau, vu sous un angle différent.

« Vous savez de quoi il avait peur ? » demanda-t-il.

Consue­la secoua la tête.

« Il ne me disait pas tout. Il ne disait tout à per­sonne, je crois. Mais… » Elle hési­ta de nou­veau, pesant ses mots. « Une fois, il a men­tion­né quelque chose. Un nom. Il par­lait au télé­phone, il pen­sait que je dor­mais, et je l’ai enten­du dire ce nom. Après, il a rac­cro­ché, et il avait l’air… ter­ri­fié. Vrai­ment terrifié. »

« Quel nom ? »

Elle le regar­da droit dans les yeux.

« Pie­dra, dit-elle. Il a dit : Pie­dra sait. »

Neville sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine. Pie­dra. Le colo­nel Orlan­do Pie­dra, chef du Bureau de Répres­sion des Acti­vi­tés Com­mu­nistes. Le tor­tion­naire de Batis­ta. L’homme dont on mur­mu­rait le nom avec ter­reur dans les quar­tiers popu­laires de La Havane.

« Pie­dra, répéta-t-il.

« Vous connaissez ? »

« De réputation. »

Consue­la écra­sa sa deuxième ciga­rette, se leva.

« Je dois y retour­ner. On va se deman­der où je suis. » Elle prit son sac, hési­ta un ins­tant. « Mon­sieur Plun­kett… Neville… faites atten­tion. Ce que vous cher­chez, ce que vous vou­lez savoir… ça ne vaut pas votre vie. Rien ne vaut votre vie. »

Elle se pen­cha vers lui, et pen­dant un ins­tant, il sen­tit son par­fum — quelque chose de lourd, de capi­teux, qui lui fit tour­ner la tête.

« Oubliez Esté­vez, mur­mu­ra-t-elle. Oubliez l’enveloppe. Oubliez tout. C’est le meilleur conseil que je puisse vous donner. »

Et avant qu’il puisse répondre, elle s’éloigna vers le casi­no, sa robe rouge dis­pa­rais­sant dans la foule comme une flamme qui s’éteint.

Neville res­ta seul avec son dai­qui­ri tiède et un nom qui réson­nait dans sa tête comme un glas.

Pie­dra.

Pie­dra sait quelque chose. 

CHA­PITRE VIII

Mar­di 19 novembre 1957

 

Neville se perdit.

Ce n’était pas la pre­mière fois — il se per­dait sou­vent, dans La Havane comme ailleurs, vic­time d’un sens de l’orientation défaillant qui l’avait accom­pa­gné toute sa vie. À Cam­bridge, il s’était éga­ré dans les cou­loirs de sa propre rési­dence. À Londres, pen­dant la guerre, il avait mis trois semaines à trou­ver le che­min le plus court entre son appar­te­ment et Broad­way Buil­dings. Et ici, à La Havane, mal­gré quatre ans de pro­me­nades quo­ti­diennes, il lui arri­vait encore de tour­ner au mau­vais coin de rue et de se retrou­ver dans des quar­tiers qu’il ne recon­nais­sait pas.

Ce mar­di-là, il avait vou­lu aller au Malecón — une marche qu’il connais­sait par cœur, en théo­rie. Mais quelque chose l’avait dis­trait — une vitrine, peut-être, ou une pen­sée qui l’avait absor­bé — et il s’était retrou­vé dans une rue du Veda­do qu’il n’avait jamais vue, bor­dée de mai­sons colo­niales aux façades décré­pites et de bou­tiques dont les enseignes pen­daient de travers.

Il s’arrêta, regar­da autour de lui, cher­cha un point de repère. Rien. Des arbres, des murs, des portes fer­mées. La cha­leur de l’après-midi pesait sur ses épaules comme une cou­ver­ture mouillée. Il avait soif. Il était fati­gué. Et il ne savait abso­lu­ment pas où il était.

C’est alors qu’il remar­qua la boutique.

Elle occu­pait le rez-de-chaus­sée d’une mai­son à un étage, coin­cée entre un ate­lier de cor­don­ne­rie appa­rem­ment aban­don­né et une épi­ce­rie dont la vitrine était vide. L’enseigne, en lettres dorées sur fond noir, disait : MODAS NATA­SHA — Som­bre­ros y Acce­so­rios. Dans la vitrine, sur des pré­sen­toirs de velours fati­gué, s’alignaient des cha­peaux — des cloches des années vingt, des bibis à voi­lette, des cape­lines de paille, des toques de four­rure qui sem­blaient absur­de­ment dépla­cées sous le soleil des Caraïbes.

Neville pous­sa la porte, moins par inté­rêt pour les cha­peaux que par besoin d’échapper à la chaleur.

Une clo­chette tin­ta. L’intérieur de la bou­tique était frais, ombra­gé, encom­bré de boîtes à cha­peaux empi­lées jusqu’au pla­fond et de man­ne­quins de bois coif­fés de créa­tions extra­va­gantes. Une odeur de naph­ta­line et de fleurs séchées flot­tait dans l’air, mêlée à quelque chose d’autre — du thé, peut-être, ou du par­fum ancien.

« Un ins­tant, s’il vous plaît. »

La voix venait de l’arrière-boutique — une voix de femme, grave, avec un accent qui n’était ni espa­gnol ni amé­ri­cain. Un accent que Neville mit quelques secondes à iden­ti­fier : russe. Ou plu­tôt, ce fran­çais tein­té de russe que par­laient les émi­grés de l’ancienne aris­to­cra­tie, ceux qui avaient fui la révo­lu­tion bol­che­vique avec leurs bijoux cou­sus dans l’ourlet de leurs manteaux.

Une femme appa­rut, écar­tant un rideau de perles qui sépa­rait la bou­tique de l’arrière. Elle avait la soixan­taine, peut-être plus — il était dif­fi­cile de dire avec ces femmes qui avaient été belles et qui por­taient les traces de leur beau­té comme un vête­ment usé mais encore élé­gant. Grande, très mince, les che­veux blancs tirés en un chi­gnon ser­ré, le visage long et aris­to­cra­tique, des yeux d’un bleu pâle qui sem­blaient regar­der à tra­vers les choses plu­tôt que les choses elles-mêmes.

Elle por­tait une robe noire, simple, et un col­lier de perles qui avait dû valoir une for­tune, autre­fois, dans une autre vie.

« Bon­jour, dit-elle en espa­gnol, puis, voyant l’hésitation de Neville : Good after­noon. You are English, yes ? »

« Yes, admit Neville. Je veux dire, oui. Je suis anglais. Par­don, je ne cherche pas vrai­ment un cha­peau. Je me suis per­du. Je vou­lais juste… »

Il s’interrompit, ne sachant pas com­ment finir sa phrase. Deman­der son che­min ? Se repo­ser un ins­tant ? Fuir la cha­leur et la solitude ?

La femme l’observa un moment, la tête légè­re­ment pen­chée, comme un oiseau qui éva­lue une situa­tion nouvelle.

« Vous vou­liez juste entrer, dit-elle. C’est suf­fi­sant. On n’a pas besoin de rai­son pour entrer quelque part. On entre, et puis on voit ce qui se passe. » Elle fit un geste vers une chaise — une chaise ancienne, tapis­sée de velours vert, qui sem­blait venir d’un salon de Saint-Péters­bourg. « Asseyez-vous. Je vais faire du thé. »

Avant que Neville puisse pro­tes­ter, elle avait dis­pa­ru der­rière le rideau de perles.

*

Il s’assit, parce qu’il ne savait pas quoi faire d’autre. La bou­tique, main­te­nant qu’il la regar­dait vrai­ment, était une sorte de musée — non pas des cha­peaux, mais d’un monde dis­pa­ru. Sur les murs, entre les miroirs et les gra­vures de mode, des pho­to­gra­phies jau­nies mon­traient des femmes en robes de bal, des offi­ciers en uni­forme, des palais aux façades blanches, des traî­neaux sur des ave­nues ennei­gées. Et par­tout, des objets qui n’avaient rien à faire dans une bou­tique de cha­peaux cubaine : un samo­var de cuivre sur une éta­gère, des icônes ortho­doxes dans un coin, un châle de soie bro­dé jeté sur le dos­sier d’un fauteuil.

La femme revint avec un pla­teau — théière, tasses, sucrier, le tout en por­ce­laine fine, déco­rée de motifs bleus qui res­sem­blaient à du Delft ou peut-être à du russe.

« Je m’appelle Nata­sha Obo­lens­ky, dit-elle en ver­sant le thé. Prin­cesse Nata­sha Obo­lens­ky, si l’on veut être pré­cis, mais les titres ne signi­fient plus grand-chose, n’est-ce pas ? Pas depuis 1917. Pas depuis que le monde a déci­dé que les prin­cesses étaient obsolètes. »

Elle lui ten­dit une tasse. Le thé était fort, par­fu­mé, avec une note de ber­ga­mote qui rap­pe­lait l’Angleterre.

« Plun­kett, dit Neville en pre­nant la tasse. Neville Plun­kett. Pas de titre, j’en ai peur. Juste… Plunkett. »

« Plun­kett. » Elle goû­ta le nom comme on goûte un vin. « C’est un bon nom. Un nom hon­nête. Les noms à ral­longe, les noms avec des par­ti­cules et des titres, ils finissent tou­jours par vous écra­ser. On passe sa vie à essayer d’être à la hau­teur de son nom, et on n’y arrive jamais. Vous, au moins, vous êtes libre. »

Neville ne s’était jamais sen­ti par­ti­cu­liè­re­ment libre, mais il ne dit rien.

« Vous êtes per­du, reprit Nata­sha. Pas seule­ment dans le Veda­do — ça, c’est facile à répa­rer, je vous indi­que­rai le che­min. Mais per­du en géné­ral. Je le vois. Je le recon­nais. » Elle but une gor­gée de thé, ses yeux pâles fixés sur lui. « J’ai pas­sé ma vie entou­rée de gens per­dus. Les émi­grés, vous savez. Nous sommes tous per­dus. Nous avons per­du notre pays, notre langue, notre iden­ti­té. Nous errons de ville en ville, de pays en pays, en cher­chant quelque chose que nous ne trou­ve­rons jamais — parce que ce que nous cher­chons n’existe plus. »

« Com­ment êtes-vous arri­vée à La Havane ? » deman­da Neville.

C’était une ques­tion indis­crète, peut-être, mais Nata­sha ne sem­bla pas s’en offus­quer. Elle sou­rit — un sou­rire qui creu­sait des rides pro­fondes autour de ses yeux et de sa bouche, mais qui illu­mi­nait son visage d’une beau­té ancienne.

« Par le che­min des éco­liers, comme on dit. Saint-Péters­bourg, d’abord — j’y suis née, j’y ai gran­di, j’y ai dan­sé. J’étais dan­seuse, vous savez. Au Bal­let impé­rial. Pas une étoile — je n’avais pas assez de talent pour cela — mais une bonne dan­seuse, conscien­cieuse, dis­ci­pli­née. Et puis la révo­lu­tion est arrivée. »

Elle s’interrompit, regar­da par la fenêtre comme si elle voyait quelque chose que Neville ne pou­vait pas voir.

« Nous avons fui. Ma mère, mes sœurs et moi. Mon père était déjà mort — tué pen­dant les pre­miers jours, par une foule qui ne savait même pas qui il était. Nous avons tra­ver­sé la Fin­lande, puis la Suède, puis l’Allemagne. Paris, ensuite. J’y ai vécu quinze ans, j’y ai dan­sé dans des caba­rets, j’y ai aimé des hommes qui ne le méri­taient pas. Et puis la guerre est arri­vée — une autre guerre, tou­jours des guerres — et j’ai fui de nou­veau. L’Espagne, le Por­tu­gal, le Bré­sil, l’Argentine. Et fina­le­ment, Cuba. Pour­quoi Cuba ? Je ne sais pas. Le hasard. La fatigue. L’envie de m’arrêter quelque part, n’importe où, et de ne plus bouger. »

« Et les chapeaux ? »

Nata­sha écla­ta de rire — un rire qui res­sem­blait au tin­te­ment de la clo­chette de la porte, clair et un peu fêlé.

« Les cha­peaux ! Oui, les cha­peaux. Il fal­lait bien vivre de quelque chose, n’est-ce pas ? Je ne savais rien faire d’autre que dan­ser, et mes genoux m’ont lâchée à cin­quante ans. Alors j’ai ouvert cette bou­tique. Je ne sais pas vrai­ment faire de cha­peaux — je les achète, je les arrange, je les vends. Les femmes de la bonne socié­té viennent ici parce que c’est exo­tique, une prin­cesse russe qui vend des cha­peaux. Elles achètent un cha­peau et elles repartent avec une his­toire à racon­ter à leurs amies. C’est ain­si que ça fonctionne. »

Neville but son thé en silence. Il y avait quelque chose de récon­for­tant dans cette bou­tique, dans cette femme, dans ce flot de paroles qui ne deman­dait rien en retour — ni appro­ba­tion, ni sym­pa­thie, ni même atten­tion. Nata­sha par­lait comme on res­pire, natu­rel­le­ment, sans effort, et Neville pou­vait sim­ple­ment écou­ter, sans avoir à cher­cher quoi dire.

« Et vous ? » deman­da-t-elle sou­dain. « Qu’est-ce qui vous amène à La Havane, mon­sieur Plunkett ? »

*

Il ne savait pas pour­quoi il lui racon­ta. Peut-être était-ce le thé, ou la cha­leur, ou la fatigue. Peut-être était-ce le regard de Nata­sha — ce regard qui ne jugeait pas, qui ne deman­dait rien, qui accep­tait sim­ple­ment ce qu’on lui offrait. Peut-être était-ce sim­ple­ment le besoin de par­ler à quelqu’un qui n’avait aucun lien avec sa vie, aucun inté­rêt dans ses affaires, aucune rai­son de le trahir.

Il lui racon­ta tout. Pas les détails opé­ra­tion­nels, bien sûr — il ne men­tion­na pas le MI6, ni ses rap­ports, ni sa cou­ver­ture de repré­sen­tant en machines tex­tiles. Mais il lui racon­ta l’essentiel : qu’il était un homme seul, qu’il fai­sait un tra­vail qui ne ser­vait à rien, qu’il avait pas­sé quatre ans à regar­der La Havane sans jamais la com­prendre. Et puis il lui racon­ta Esté­vez — l’enveloppe, l’homme en gris, la mort sus­pecte, les ques­tions qu’il posait et les aver­tis­se­ments qu’il recevait.

Nata­sha l’écouta sans l’interrompre, ses mains fines ser­rées autour de sa tasse de thé, ses yeux pâles fixés sur lui avec une atten­tion qui ne fai­blis­sait pas.

Quand il eut fini, elle res­ta silen­cieuse un long moment. Puis elle dit :

« Vous savez ce que vous êtes, mon­sieur Plunkett ? »

« Non. »

« Vous êtes un témoin. Comme moi. Comme tous les émi­grés, tous les exi­lés, tous les gens qui vivent dans un monde qui n’est pas le leur. Nous regar­dons, nous obser­vons, nous notons — mais nous n’agissons pas. Nous ne pou­vons pas agir. Nous sommes des étran­gers, et les étran­gers n’ont pas le droit d’agir. Ils ont seule­ment le droit de voir. »

« Mais je veux agir, dit Neville. Pour une fois, je veux faire quelque chose. Je veux com­prendre ce qui est arri­vé à Esté­vez. Je veux savoir pour­quoi il est mort. »

Nata­sha hocha la tête lentement.

« Je com­prends. C’est un sen­ti­ment que je connais bien. Le désir de sor­tir de sa pas­si­vi­té, de deve­nir un acteur plu­tôt qu’un spec­ta­teur. Mais c’est un désir dan­ge­reux, mon­sieur Plun­kett. Les témoins qui veulent deve­nir des acteurs… ils finissent sou­vent mal. »

« C’est ce que tout le monde me dit. »

« Parce que c’est vrai. » Elle se pen­cha vers lui, et sa voix se fit plus basse. « Vous m’avez par­lé d’Estévez. Je vais vous dire quelque chose en retour. Sa femme — pas sa femme, par­don, sa veuve — venait ici ache­ter des cha­peaux. Une fois par mois, par­fois plus. Elle aimait les bibis à voi­lette, les choses élé­gantes et un peu tristes. »

« Vous la connaissiez ? »

« Pas vrai­ment. Nous par­lions, comme on parle dans une bou­tique. Du temps, des cha­peaux, de rien d’important. Mais une fois… » Elle hési­ta. « Une fois, elle m’a dit quelque chose d’étrange. Elle a dit que son mari avait chan­gé. Qu’il n’était plus le même. Qu’il avait peur de quelque chose, mais qu’il refu­sait de lui dire de quoi. Et puis elle a dit — et c’est ce qui m’a frap­pée — elle a dit : Il porte un far­deau qui n’est pas le sien. »

« Un far­deau qui n’est pas le sien ? Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Nata­sha haus­sa les épaules.

« Je ne sais pas. Elle n’a pas expli­qué, et je n’ai pas deman­dé. Ce n’était pas mes affaires. Mais main­te­nant, avec ce que vous me dites… » Elle but une gor­gée de thé, réflé­chit. « Un far­deau qui n’est pas le sien. Peut-être qu’il savait quelque chose. Peut-être qu’il avait appris quelque chose qu’il n’aurait pas dû apprendre. Et peut-être que ce savoir l’a tué. »

Neville pen­sa à l’enveloppe. À ce qu’elle pou­vait conte­nir. Des docu­ments ? Des preuves ? Des infor­ma­tions qui valaient la vie d’un homme ?

« L’odeur de la peur, dit sou­dain Natasha.

« Par­don ? »

« Vous m’avez deman­dé com­ment j’avais recon­nu qu’Estévez avait peur. Je ne l’ai pas dit, mais je vais vous le dire main­te­nant : la peur a une odeur. Pas une odeur phy­sique — une odeur méta­pho­rique, si vous vou­lez. Les gens qui ont peur se com­portent dif­fé­rem­ment. Ils regardent par-des­sus leur épaule. Ils sur­sautent aux bruits. Ils sou­rient trop, ou pas assez. Et il y a quelque chose dans leurs yeux — quelque chose de tra­qué, de cer­né. J’ai vu cette odeur sur beau­coup de gens, dans ma vie. Sur mes com­pa­triotes, quand les bol­che­viques sont arri­vés. Sur les juifs, à Ber­lin, dans les années trente. Sur tout le monde, pen­dant la guerre. » Elle le regar­da droit dans les yeux. « Et je la vois sur vous, mon­sieur Plun­kett. Pas beau­coup. Juste un peu. Mais elle est là. »

Neville ne répon­dit pas. Il ne savait pas quoi répondre.

« Soyez pru­dent, dit Nata­sha. Ce que vous cher­chez — la véri­té sur Esté­vez, la véri­té sur cette enve­loppe — c’est peut-être quelque chose que vous ne vou­lez pas trou­ver. La véri­té n’est pas tou­jours libé­ra­trice. Par­fois, elle est sim­ple­ment terrible. »

*

Il res­ta encore une heure, peut-être davan­tage. Ils par­lèrent d’autres choses — de Saint-Péters­bourg, de Cam­bridge, de musique et de livres, de ces sujets neutres qui per­mettent à deux incon­nus de deve­nir, sinon des amis, du moins des connais­sances. Nata­sha lui mon­tra des pho­to­gra­phies de sa jeu­nesse — une jeune femme en tutu sur une scène du Théâtre Mariins­ky, une famille en four­rures devant une dat­cha ennei­gée, un offi­cier mous­ta­chu qui était son père. Et Neville, pour la pre­mière fois depuis long­temps, par­la de lui — de son enfance à Shrews­bu­ry, de ses sœurs qui vieillis­saient sans lui, de cette vie qu’il avait lais­sée der­rière lui et qu’il ne retrou­ve­rait jamais.

Quand il se leva pour par­tir, Nata­sha lui prit la main.

« Reve­nez, dit-elle. Quand vous vou­lez. Je suis tou­jours là. Les après-midi sont longs, et j’aime la compagnie. »

« Je revien­drai », pro­mit Neville.

Et il sut, en le disant, que c’était vrai.

Elle lui indi­qua le che­min du Malecón — trois rues à gauche, puis tout droit jusqu’à la mer — et il sor­tit dans la lumière de l’après-midi, cli­gnant des yeux comme un homme qui émerge d’un rêve.

En mar­chant vers l’hôtel, il pen­sa à ce que Nata­sha avait dit. Un far­deau qui n’est pas le sien. Esté­vez savait quelque chose. Esté­vez por­tait un secret qui ne lui appar­te­nait pas — un secret qu’on lui avait confié, ou qu’il avait décou­vert par hasard. Et ce secret l’avait tué.

Mais quel secret ? Et confié par qui ?

L’enveloppe. Tout reve­nait à l’enveloppe. À ce qu’elle conte­nait. À l’homme en gris qui l’avait remise.

Neville accé­lé­ra le pas. Il avait besoin de réflé­chir. Il avait besoin de mettre de l’ordre dans ce qu’il savait, de tra­cer des lignes entre les points, de trou­ver un motif dans le chaos.

Et sur­tout, il avait besoin de par­ler à Ele­na. Elle était la fille d’Estévez. Si quelqu’un savait quel far­deau son père por­tait, c’était elle.

Il regar­da sa montre. Cinq heures. Assez tôt pour lui lais­ser un mes­sage à la réception.

Assez tôt pour que quelque chose commence. 

CHA­PITRE IX

Mer­cre­di 20 novembre 1957

 

L’homme s’assit à côté de Neville sans y avoir été invité.

C’était au bar du Nacio­nal, vers six heures du soir — l’heure où la lumière com­men­çait à décli­ner et où les pre­miers clients de la soi­rée pre­naient pos­ses­sion des lieux. Neville était à sa place habi­tuelle, son dai­qui­ri devant lui, son car­net ouvert sur une page blanche. Il n’avait rien écrit. Il pen­sait à Ele­na, à qui il avait lais­sé un mes­sage la veille et qui n’avait pas encore répondu.

« Plun­kett, c’est ça ? »

L’homme avait la qua­ran­taine, peut-être qua­rante-cinq ans. Bron­zé, les che­veux châ­tains cou­pés court, des yeux d’un bleu très pâle qui sem­blaient vous radio­gra­phier. Il por­tait une che­mise hawaïenne — pal­miers et per­ro­quets sur fond tur­quoise — sous un bla­zer de lin frois­sé, et il sou­riait de ce sou­rire amé­ri­cain, large et confiant, qui don­nait tou­jours à Neville l’impression d’être en pré­sence d’un ven­deur de voi­tures d’occasion.

« Par­don ? dit Neville.

« Votre nom. Plun­kett. Neville Plun­kett. Atta­ché com­mer­cial adjoint à l’ambassade bri­tan­nique. Repré­sen­tant de la Doring­ton & Sons, machines tex­tiles. » L’homme fit signe au bar­man de lui ser­vir un bour­bon. « J’ai fait mes devoirs. »

Neville sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine, mais s’efforça de gar­der une expres­sion neutre.

« Et vous êtes ? »

« Beau­mont. Charles Beau­mont. » L’homme ten­dit la main — une poi­gnée ferme, presque dou­lou­reuse. « Je tra­vaille pour une agence gou­ver­ne­men­tale amé­ri­caine. Vous voyez le genre. »

Il n’avait pas besoin de pré­ci­ser. Neville voyait très bien le genre.

« CIA », dit-il à voix basse.

Beau­mont haus­sa les épaules avec une fausse modes­tie qui ne trom­pait personne.

« On ne pro­nonce pas ce mot à voix haute, d’habitude. Mais entre pro­fes­sion­nels… » Il lais­sa la phrase en sus­pens, but une gor­gée de son bour­bon. « Vous êtes dans le métier depuis com­bien de temps, Plun­kett ? Quinze ans ? Vingt ? »

« Je ne vois pas de quoi vous par­lez. Je vends des machines textiles. »

Beau­mont écla­ta de rire — un rire franc, presque ami­cal, qui fit se retour­ner quelques clients aux tables voisines.

« Des machines tex­tiles. C’est ça. Et moi, je suis atta­ché cultu­rel. On fait tous par­tie du même cirque, Plun­kett. Autant ne pas se men­tir entre nous. »

Il sor­tit un paquet de ciga­rettes — des Lucky Strike — et en allu­ma une sans en offrir à Neville.

« Le desk de Londres m’a par­lé de vous. Ils vous appellent “le meuble”. Vous savez pour­quoi ? Parce que vous êtes là depuis si long­temps qu’on ne vous remarque plus. Vous faites par­tie des murs. » Il souf­fla un nuage de fumée vers le pla­fond. « C’est un com­pli­ment, au fait. Dans notre métier, pas­ser inaper­çu, c’est une qua­li­té. Le pro­blème, c’est quand on com­mence à se faire remarquer. »

Neville sen­tit son cœur s’accélérer.

« Qu’est-ce que vous vou­lez dire ? »

Beau­mont le regar­da lon­gue­ment, ses yeux pâles scru­tant son visage comme s’il cher­chait quelque chose — une faille, une fai­blesse, une véri­té cachée.

« Je veux dire que vous posez des ques­tions, ces der­niers temps. Des ques­tions sur un cer­tain indus­triel cubain. Un cer­tain Rei­nal­do Esté­vez. » Il fit tom­ber la cendre de sa ciga­rette dans le cen­drier. « Ça m’intéresse. Ça m’intéresse beaucoup. »

*

Le silence qui sui­vit fut long, char­gé de tout ce que Neville ne pou­vait pas dire. Com­ment Beau­mont savait-il ? Qui lui avait par­lé ? Connie ? Ele­na ? Le père Men­do­za ? Quelqu’un d’autre — quelqu’un qui l’avait obser­vé, écou­té, suivi ?

« Je ne pose pas de ques­tions, dit-il fina­le­ment. J’observe. C’est mon travail. »

« Votre tra­vail, c’est de vendre des machines tex­tiles. Du moins offi­ciel­le­ment. » Beau­mont sou­rit de nou­veau, mais cette fois le sou­rire n’avait rien d’amical. « Offi­cieu­se­ment, votre tra­vail c’est de rédi­ger des rap­ports que per­sonne ne lit sur la situa­tion poli­tique à Cuba. Des rap­ports d’une bana­li­té confon­dante, si vous me per­met­tez. J’en ai lu quelques-uns. Ils m’ont aidé à m’endormir. »

Neville ne répon­dit pas. Il y avait quelque chose de dan­ge­reux dans cet homme — quelque chose qui se cachait sous le bron­zage et la che­mise hawaïenne, sous le sou­rire et le bour­bon. Quelque chose de froid, de cal­cu­la­teur, de professionnel.

« Mais ces der­niers jours, conti­nua Beau­mont, vous avez chan­gé. Vous êtes sor­ti de votre rou­tine. Vous avez par­lé à des gens à qui vous ne par­liez jamais. La fille d’Estévez. Le père Men­do­za. Cette putain du casi­no — par­don, cette “char­gée de rela­tions publiques”. Et puis il y a cette Russe, dans le Veda­do. La prin­cesse aux cha­peaux. » Il comp­ta sur ses doigts, comme s’il réci­tait une liste de courses. « Quatre per­sonnes en quatre jours. Pour un homme qui n’a pas eu une seule conver­sa­tion en quatre ans, c’est remarquable. »

Neville sen­tit la colère mon­ter en lui — une colère qu’il connais­sait mal, qu’il avait rare­ment l’occasion d’éprouver.

« Vous me surveillez. »

« Je sur­veille tout le monde. C’est mon tra­vail. » Beau­mont écra­sa sa ciga­rette, en allu­ma une autre aus­si­tôt. « La Havane est une petite ville, Plun­kett. Une petite ville pleine de grands secrets. Et quand quelqu’un com­mence à fouiller dans ces secrets, ça se remarque. Ça se sait. Et ça attire l’attention de gens comme moi. »

« Qu’est-ce que vous voulez ? »

Beau­mont se pen­cha vers lui, bais­sant la voix.

« Je veux savoir ce que vous savez. Sur Esté­vez. Sur sa mort. Sur cette enve­loppe dont vous avez par­lé à tout le monde. »

Neville res­ta silen­cieux. Ain­si, Beau­mont savait pour l’enveloppe. Ce qui signi­fiait que quelqu’un avait par­lé — Ele­na, peut-être, ou Connie, ou quelqu’un qui les avait enten­dus parler.

« Je ne sais rien, dit-il. J’ai vu un homme remettre une enve­loppe à un autre homme. C’est tout. »

« L’homme qui a remis l’enveloppe. Vous pou­vez le décrire ? »

« Non. Taille moyenne, cor­pu­lence moyenne. Je ne l’ai vu que de loin. »

Beau­mont hocha la tête len­te­ment, comme s’il éva­luait la sin­cé­ri­té de cette réponse.

« Taille moyenne, cor­pu­lence moyenne. C’est ce que vous dites à tout le monde. » Il but une gor­gée de bour­bon. « Vous savez ce que je pense, Plun­kett ? Je pense que vous en savez plus que vous ne le dites. Peut-être pas beau­coup plus — vous n’êtes pas le genre à savoir beau­coup de choses — mais un peu plus. Et ce peu, ça m’intéresse. »

« Pour­quoi ? »

« Parce qu’Estévez était sur notre radar. Depuis quelques mois. On le sur­veillait — pas de près, juste assez pour savoir ce qu’il fai­sait, avec qui il par­lait, où allait son argent. Et puis, brus­que­ment, il est mort. Crise car­diaque, offi­ciel­le­ment. Sauf que les hommes comme Esté­vez ne meurent pas de crises car­diaques. Ils meurent parce que quelqu’un veut qu’ils meurent. »

Neville pen­sa à ce que le père Men­do­za avait dit, à ce que Connie avait dit, à ce que Nata­sha avait dit. Tout le monde arri­vait à la même conclu­sion — Esté­vez avait été assas­si­né. Mais per­sonne ne savait par qui, ni pourquoi.

« Vous savez qui l’a tué ? » demanda-t-il.

Beau­mont secoua la tête.

« Si je le savais, je ne serais pas là à boire du bour­bon avec vous. » Il fit signe au bar­man de lui res­ser­vir un verre. « Mais j’ai des hypo­thèses. Plu­sieurs hypo­thèses. Et l’une d’elles implique quelqu’un que vous connais­sez peut-être. Quelqu’un de votre côté de l’Atlantique. »

Le cœur de Neville s’arrêta un instant.

« Qu’est-ce que vous vou­lez dire ? »

Beau­mont sou­rit — ce sou­rire de requin qui ne pré­sa­geait rien de bon.

« Je veux dire que l’homme à l’enveloppe, celui que vous avez vu sur la ter­rasse… je pense que c’était un Bri­tan­nique. Un de vos col­lègues. Quelqu’un de l’ambassade. »

*

Les mots mirent quelques secondes à atteindre le cer­veau de Neville. Un Bri­tan­nique. Un col­lègue. Quelqu’un de l’ambassade.

« C’est impos­sible, dit-il.

« Pour­quoi impossible ? »

« Parce que… » Il cher­cha ses mots. « Parce que ça n’a pas de sens. Pour­quoi un offi­cier bri­tan­nique don­ne­rait-il une enve­loppe à un indus­triel cubain ? Pourquoi… »

« Pour­quoi un offi­cier bri­tan­nique vou­drait-il la mort d’un indus­triel cubain ? » Beau­mont haus­sa les épaules. « Je ne sais pas. C’est ce que j’essaie de décou­vrir. Mais je sais une chose : Esté­vez avait des contacts avec votre ambas­sade. Des contacts régu­liers. Pas offi­ciels — per­sonne ne les enre­gis­trait — mais suf­fi­sam­ment fré­quents pour que ça se remarque. »

« Quel genre de contacts ? »

« Le genre qu’on ne met pas dans les rap­ports. Le genre qui se fait dans les coins sombres des bars, dans les chambres d’hôtel, dans les voi­tures garées sur le Malecón. » Beau­mont se pen­cha encore plus près, et Neville sen­tit l’odeur du bour­bon dans son haleine. « Esté­vez était un infor­ma­teur, Plun­kett. Il tra­vaillait pour quelqu’un. Et ce quelqu’un, j’en suis presque sûr, était britannique. »

Un infor­ma­teur. Esté­vez tra­vaillait pour le MI6.

Neville sen­tit le sol se déro­ber sous ses pieds. Si c’était vrai — si Esté­vez était vrai­ment un infor­ma­teur bri­tan­nique — alors tout chan­geait. L’enveloppe n’était plus un simple échange d’affaires. C’était une trans­mis­sion de ren­sei­gne­ments. Un paie­ment, peut-être, ou des ins­truc­tions. Et l’homme en gris n’était plus un incon­nu — c’était un offi­cier trai­tant. Un collègue.

Quelqu’un que Neville croi­sait peut-être dans les cou­loirs de l’ambassade.

« Vous avez des preuves ? » demanda-t-il.

« Pas encore. C’est pour ça que je vous parle. » Beau­mont vida son verre, fit signe au bar­man de lui en ser­vir un autre — le troi­sième. « Vous êtes là depuis quatre ans, Plun­kett. Vous connais­sez l’ambassade. Vous connais­sez les gens. Si quelqu’un là-bas avait un contact régu­lier avec un indus­triel cubain, vous l’auriez peut-être remarqué. »

Neville secoua la tête.

« Je ne remarque rien. Vous l’avez dit vous-même — je suis un meuble. »

« Les meubles voient beau­coup de choses. Ils sont là, dans les coins, et per­sonne ne fait atten­tion à eux. Per­sonne ne se méfie d’eux. » Beau­mont allu­ma une nou­velle ciga­rette. « Réflé­chis­sez, Plun­kett. Quelqu’un à l’ambassade qui sor­tait sou­vent. Qui avait des ren­dez-vous non offi­ciels. Qui par­lait espa­gnol cou­ram­ment, peut-être, ou qui connais­sait bien le milieu des affaires cubain. Quelqu’un qui… »

Il s’interrompit brus­que­ment. Son regard venait de se fixer sur quelque chose der­rière l’épaule de Neville — ou plu­tôt quelqu’un.

« Tiens, tiens, mur­mu­ra-t-il. Quand on parle du loup. »

Neville se retourna.

Gra­ham Greene tra­ver­sait le hall en direc­tion du bar.

*

Greene les rejoi­gnit comme s’il avait été invi­té — ce qui n’était pas le cas. Il tira une chaise, s’assit, fit signe à Don Bebo de lui ser­vir un whisky.

« Beau­mont, dit-il avec un hoche­ment de tête. Je ne savais pas que vous étiez à La Havane. »

« Greene. » Le sou­rire de Beau­mont s’était figé, trans­for­mé en quelque chose de plus pru­dent. « Je ne savais pas que vous connais­siez notre ami Plunkett. »

« Nous avons fait connais­sance il y a quelques jours. Au bar. Deux com­pa­triotes per­dus sous les tro­piques, vous savez ce que c’est. » Greene prit son whis­ky, but une gor­gée, gri­ma­ça. « Ce whis­ky est tou­jours aus­si mau­vais. Je ne sais pas pour­quoi je m’obstine à le commander. »

Neville regar­dait les deux hommes, essayant de com­prendre ce qui se pas­sait. Il y avait une ten­sion entre eux — quelque chose de non dit, une his­toire com­mune qu’il ne connais­sait pas.

« Vous vous connais­sez ? » demanda-t-il.

Greene et Beau­mont échan­gèrent un regard.

« On s’est croi­sés, dit Greene. Pen­dant la guerre. En Afrique, je crois. Ou peut-être au Por­tu­gal. Les sou­ve­nirs se mélangent, avec l’âge. »

« Sier­ra Leone, pré­ci­sa Beau­mont. 1942. Vous étiez en poste à Free­town. Moi, j’étais de pas­sage. On a bu quelques verres ensemble. »

« Ah oui. Sier­ra Leone. Les mous­tiques, la cha­leur, l’ennui. Je me sou­viens main­te­nant. » Greene allu­ma une ciga­rette, souf­fla la fumée vers le pla­fond. « Vous étiez déjà à l’agence, à l’époque ? Ou c’est venu après ? »

« Après, men­tit Beau­mont — et Neville sut que c’était un men­songe, même s’il ne savait pas com­ment il le savait. Je tra­vaillais pour le dépar­te­ment d’État. Un simple diplomate. »

« Bien sûr. Un simple diplo­mate. » Greene sou­rit de ce sou­rire fati­gué qui était sa marque de fabrique. « Et main­te­nant, vous êtes à La Havane. Quelle coïncidence. »

« Pas vrai­ment une coïn­ci­dence. Cuba est un pays inté­res­sant, en ce moment. Beau­coup de choses s’y passent. Beau­coup de choses qui inté­ressent mes employeurs. »

« Comme la mort de cer­tains industriels ? »

Le silence qui sui­vit fut lourd, char­gé de quelque chose que Neville ne com­pre­nait pas tout à fait. Beau­mont regar­dait Greene avec une expres­sion dif­fi­cile à déchif­frer — de la méfiance, peut-être, ou du res­pect, ou les deux à la fois.

« Vous êtes bien infor­mé, dit-il finalement.

« Je suis écri­vain. C’est mon métier d’être infor­mé. » Greene but une gor­gée de whis­ky. « Et puis, La Havane est une petite ville. Les rumeurs cir­culent vite. Sur­tout quand elles concernent des hommes riches qui meurent dans des cir­cons­tances suspectes. »

Beau­mont se leva brusquement.

« Je dois y aller. J’ai des ren­dez-vous. » Il posa un billet sur le comp­toir, plus que néces­saire pour payer ses bour­bons. « Plun­kett, réflé­chis­sez à ce que je vous ai dit. Si quelque chose vous revient — un nom, un visage, un détail — faites-le moi savoir. Je suis à l’hôtel Sevil­la. Chambre 412. »

Il fit un signe de tête à Greene — un signe qui n’avait rien d’amical — et s’éloigna vers le hall.

*

Neville et Greene res­tèrent silen­cieux un long moment après son départ. Puis Greene dit :

« Charles Beau­mont. Un homme dangereux. »

« Vous le connais­sez vraiment ? »

« Je connais sa répu­ta­tion. Et j’ai croi­sé son che­min une ou deux fois, dans une vie anté­rieure. » Greene écra­sa sa ciga­rette, en allu­ma une autre. « Il est à la CIA depuis le début — pas depuis le dépar­te­ment d’État, contrai­re­ment à ce qu’il pré­tend. C’était un pro­té­gé d’Allen Dulles. Un vrai croyant, comme on dit. Convain­cu que l’Amérique doit sau­ver le monde du com­mu­nisme, et prêt à faire n’importe quoi pour y arriver. »

« Il pense qu’Estévez a été tué par un Bri­tan­nique. Quelqu’un de l’ambassade. »

Greene hocha la tête lentement.

« C’est pos­sible. C’est même pro­bable, si Esté­vez était vrai­ment un infor­ma­teur du MI6. Les infor­ma­teurs qui deviennent gênants ont ten­dance à mou­rir. C’est une règle non écrite du métier. »

« Mais pour­quoi ? Pour­quoi Esté­vez serait-il deve­nu gênant ? »

« Je ne sais pas. Peut-être qu’il en savait trop. Peut-être qu’il mena­çait de par­ler. Peut-être qu’il avait chan­gé de camp — qu’il tra­vaillait pour quelqu’un d’autre en même temps que pour les Bri­tan­niques. » Greene but une gor­gée de whis­ky. « Ou peut-être que Beau­mont se trompe, et que l’assassin — s’il y a un assas­sin — n’a rien à voir avec l’ambassade britannique. »

Neville pen­sa à l’homme en gris. À ce visage qu’il n’avait pas vu, à cette sil­houette quel­conque qui avait dis­pa­ru dans les jar­dins. Était-ce quelqu’un qu’il connais­sait ? Quelqu’un qu’il croi­sait dans les cou­loirs de l’ambassade, à qui il disait bon­jour sans vrai­ment le voir ?

L’idée était vertigineuse.

« Qu’est-ce que je dois faire ? » demanda-t-il.

Greene le regar­da avec une expres­sion qui res­sem­blait à de la pitié — ou peut-être à de la compassion.

« Vous avez deux choix, Plun­kett. Le pre­mier, c’est de lais­ser tom­ber. De retour­ner à votre vie d’avant, à vos dai­qui­ris et à vos rap­ports vides. D’oublier Esté­vez, d’oublier l’enveloppe, d’oublier tout ce que vous avez appris. C’est le choix pru­dent. Le choix raisonnable. »

« Et le deuxième ? »

Greene sou­rit — ce sou­rire fati­gué, iro­nique, qui conte­nait toute la tris­tesse du monde.

« Le deuxième, c’est de conti­nuer. De cher­cher la véri­té, où qu’elle vous mène. De décou­vrir qui a tué Esté­vez, et pour­quoi. Mais je vous pré­viens : ce che­min-là est dan­ge­reux. Beau­mont a rai­son sur un point — les gens qui posent trop de ques­tions finissent par avoir des ennuis. Et les ennuis, à La Havane, peuvent être fatals. »

Neville regar­da son dai­qui­ri, qui avait tié­di pen­dant la conver­sa­tion. Il pen­sa à Mar­ta et à ses aver­tis­se­ments, à Connie et à sa peur, à Nata­sha et à son his­toire d’émigré. Il pen­sa à Ele­na, qui atten­dait peut-être sa visite au cin­quième étage. Et il pen­sa à lui-même — à l’homme qu’il avait été pen­dant quatre ans, et à l’homme qu’il pour­rait deve­nir s’il trou­vait le cou­rage de changer.

« Je conti­nue », dit-il.

Greene hocha la tête, comme s’il s’y était attendu.

« Alors soyez pru­dent, Plun­kett. Et méfiez-vous de Beau­mont. Il n’est pas votre ami. Il n’est l’ami de per­sonne. Il uti­lise les gens, et quand il n’en a plus besoin, il les jette. »

« Comme un espion, en somme. »

« Exac­te­ment comme un espion. » Greene leva son verre. « À la pru­dence, alors. Et à la survie. »

Neville leva le sien.

« À la sur­vie », répéta-t-il.

Mais il savait, en le disant, que la sur­vie n’était plus sa prio­ri­té. Quelque chose d’autre avait pris sa place — quelque chose qui res­sem­blait à un but, à une mis­sion, à une rai­son de vivre.

Pour la pre­mière fois de sa car­rière, Neville Plun­kett avait une enquête à mener. 

CHA­PITRE X

Jeu­di 21 novembre 1957

 

Ce soir-là, il y avait une fête au Nacional.

Pas une fête ordi­naire — une de ces soi­rées de gala que l’hôtel orga­ni­sait pour l’élite hava­naise, avec orchestre en tenue, cham­pagne fran­çais et robes de chez Dior. Le hall avait été trans­for­mé en jar­din enchan­té — guir­landes de fleurs, lan­ternes véni­tiennes, pal­miers en pot dis­po­sés comme des sen­ti­nelles — et les invi­tés arri­vaient par grappes, déver­sés par des Cadillac et des Lin­coln qui s’alignaient le long de l’allée circulaire.

Neville obser­vait depuis sa place habi­tuelle au bar, qui ce soir n’était pas vrai­ment sa place — la salle était bon­dée, et il avait dû se conten­ter d’un tabou­ret au bout du comp­toir, coin­cé entre un pilier et un Amé­ri­cain cor­pu­lent qui trans­pi­rait dans son smo­king. Il buvait son dai­qui­ri à petites gor­gées, regar­dant défi­ler les robes et les smo­kings, les bijoux et les sou­rires, tout ce luxe qui sem­blait appar­te­nir à un autre monde — un monde auquel il n’avait jamais appar­te­nu et n’appartiendrait jamais.

L’orchestre jouait dans la grande salle de bal, dont les portes ouvertes lais­saient fil­trer la musique — un mam­bo endia­blé qui fai­sait taper du pied les invi­tés les moins guin­dés. Neville recon­nut le son : c’était l’orchestre de Bebo Val­dés, le célèbre pia­niste qui jouait par­fois au Nacio­nal pour les grandes occa­sions. Il l’avait vu de loin, quel­que­fois, tra­ver­sant le hall avec ses musi­ciens, leurs ins­tru­ments dans des étuis fati­gués. Un homme grand, élé­gant, aux mains immenses qui sem­blaient faites pour le clavier.

Un homme qui, selon ce que Neville avait appris, voyait tout depuis son piano.

*

L’idée lui était venue la veille, après sa conver­sa­tion avec Beau­mont et Greene. Si l’homme en gris était vrai­ment quelqu’un de l’ambassade bri­tan­nique, quelqu’un qui venait régu­liè­re­ment au Nacio­nal, alors quelqu’un d’autre l’avait peut-être remar­qué. Pas les clients — les clients étaient trop occu­pés à être clients pour regar­der autour d’eux. Pas les ser­veurs — les ser­veurs regar­daient, mais ils ne par­laient pas. Mais les musiciens…

Les musi­ciens étaient dif­fé­rents. Ils étaient là, sur leur estrade, invi­sibles aux yeux des puis­sants qui les consi­dé­raient comme des meubles sonores. Ils jouaient, et pen­dant qu’ils jouaient, ils regar­daient. Ils voyaient les couples qui se for­maient et ceux qui se défai­saient, les enve­loppes qui pas­saient d’une main à l’autre, les conver­sa­tions mur­mu­rées dans les coins sombres. Ils voyaient tout, parce que per­sonne ne fai­sait atten­tion à eux.

Exac­te­ment comme Neville lui-même.

Il atten­dit la pause de l’orchestre — vers dix heures, quand les musi­ciens des­cen­dirent de l’estrade pour aller fumer une ciga­rette dans le jar­din. Puis il se leva, tra­ver­sa la foule des invi­tés, et sor­tit sur la terrasse.

*

Il trou­va Bebo Val­dés assis sur un banc de pierre, à l’écart des autres musi­ciens, une ciga­rette à la main. Dans la lumière des lan­ternes, son visage parais­sait fati­gué — fati­gué mais serein, avec cette séré­ni­té des hommes qui ont trou­vé leur place dans le monde et qui n’en demandent pas davantage.

« Mon­sieur Valdés ? »

Le pia­niste leva les yeux. Son regard était vif, curieux, sans méfiance.

« Oui ? »

« Je m’appelle Plun­kett. Neville Plun­kett. Je suis un résident de l’hôtel. Je vou­lais vous dire… » Il cher­cha ses mots. Qu’allait-il dire ? Qu’il admi­rait sa musique ? C’était vrai, mais ce n’était pas pour ça qu’il était là. « Je vou­lais vous par­ler d’un homme. Un homme que vous avez peut-être vu. »

Bebo Val­dés tira une bouf­fée de sa ciga­rette, souf­fla la fumée vers les étoiles.

« Je vois beau­coup d’hommes, señor Plun­kett. C’est le pro­blème avec ce métier — on voit trop de choses. On entend trop de choses. Et on apprend à oublier ce qu’on a vu et entendu. »

« Celui-là, vous ne l’avez peut-être pas oublié. Il était avec Rei­nal­do Esté­vez, le soir avant sa mort. Sur cette ter­rasse. » Neville fit un geste vers l’endroit où il avait vu l’échange, une semaine plus tôt. « Ils ont échan­gé quelque chose. Une enveloppe. »

Bebo Val­dés res­ta silen­cieux un long moment. Sa ciga­rette se consu­mait len­te­ment entre ses doigts, le bout incan­des­cent pul­sant comme un cœur minuscule.

« Vous posez des ques­tions dan­ge­reuses, señor Plunkett. »

« C’est ce que tout le monde me dit. »

« Parce que c’est vrai. » Le pia­niste écra­sa sa ciga­rette sous son talon, avec un geste qui avait quelque chose de défi­ni­tif. « Don Rei­nal­do était un homme bien. Je le connais­sais depuis des années. Il venait m’écouter jouer, par­fois, quand il avait besoin de s’évader. Il aimait le jazz — le vrai jazz, pas celui qu’on joue pour les tou­ristes. Il me deman­dait de jouer du Monk, du Par­ker, des choses que per­sonne d’autre ne demandait. »

« Vous l’avez vu, ce soir-là ? Le soir avant sa mort ? »

Bebo hocha la tête lentement.

« Je l’ai vu. Il était ner­veux — plus ner­veux que d’habitude. Il regar­dait autour de lui, comme s’il atten­dait quelqu’un. Et puis l’homme est arrivé. »

Le cœur de Neville s’accéléra.

« L’homme à l’enveloppe ? »

« Oui. Ils se sont assis à une table, dans le coin là-bas, à moi­tié cachés par les pal­miers. J’étais sur l’estrade, je jouais un bolé­ro. Per­sonne ne fai­sait atten­tion à moi. Mais moi, je fai­sais atten­tion à eux. »

« Vous avez vu son visage ? L’homme à l’enveloppe ? »

Bebo hési­ta. Quelque chose pas­sa dans ses yeux — de la peur, peut-être, ou de la pru­dence. Les deux, probablement.

« Je l’ai vu, dit-il finalement.

« Vous pou­vez le décrire ? »

Le pia­niste se leva, épous­se­ta son pan­ta­lon. Il était plus grand que Neville ne l’avait ima­gi­né — un mètre quatre-vingt-cinq, peut-être davan­tage — et ses mains, main­te­nant qu’il les voyait de près, étaient vrai­ment immenses, avec des doigts longs et fins qui sem­blaient capables de cou­vrir deux octaves d’un seul geste.

« Venez, dit-il. Pas ici. Trop de monde. »

Il s’éloigna vers le fond du jar­din, là où les lan­ternes ne par­ve­naient plus et où l’obscurité offrait une inti­mi­té rela­tive. Neville le sui­vit, le cœur battant.

*

Ils s’arrêtèrent près d’un vieux ficus dont les racines aériennes for­maient une sorte de rideau végé­tal. Au loin, la musique de l’orchestre — un autre pia­niste avait pris le relais — par­ve­nait assour­die, mêlée aux rires et aux conver­sa­tions de la fête.

« L’homme que j’ai vu, dit Bebo à voix basse, n’était pas cubain. Ça, j’en suis sûr. Il n’avait pas l’attitude d’un Cubain — trop raide, trop contrô­lé. Un Euro­péen, pro­ba­ble­ment. Ou un Amé­ri­cain, mais j’en doute. Les Amé­ri­cains sont dif­fé­rents. Ils prennent plus de place, vous com­pre­nez ? Ils parlent plus fort, ils bougent plus. Cet homme était… » Il cher­cha le mot. « Effa­cé. Comme s’il vou­lait dis­pa­raître dans le décor. »

« Un Britannique ? »

Bebo haus­sa les épaules.

« Peut-être. Je ne suis pas expert en natio­na­li­tés. Mais il avait quelque chose de bri­tan­nique, oui. Cette façon de se tenir, comme s’il avait un para­pluie invi­sible dans le dos. »

Neville faillit sou­rire mal­gré lui. C’était une des­crip­tion par­faite de la pos­ture bri­tan­nique — cette rai­deur qui n’était pas de l’arrogance, mais sim­ple­ment l’habitude de siècles de bonne éducation.

« Et son visage ? »

« Ordi­naire. C’est ce qui m’a frap­pé. Un visage sans traits par­ti­cu­liers — pas beau, pas laid, pas jeune, pas vieux. Le genre de visage qu’on oublie aus­si­tôt après l’avoir vu. » Bebo s’interrompit, réflé­chit. « Mais il y avait une chose. Une chose que je n’ai pas oubliée. »

« Quoi ? »

« Ses yeux. Quand il a don­né l’enveloppe à Don Rei­nal­do, j’ai vu ses yeux. Ils étaient… froids. Pas méchants — froids. Comme s’il n’y avait per­sonne der­rière. Comme s’il fai­sait quelque chose qu’il avait fait mille fois, et que ça ne signi­fiait plus rien pour lui. »

Neville pen­sa à ce que Beau­mont avait dit — que l’homme à l’enveloppe était peut-être un offi­cier bri­tan­nique, un col­lègue. Quelqu’un qui fai­sait ce tra­vail depuis assez long­temps pour que ça ne signi­fie plus rien. Quelqu’un dont les yeux étaient deve­nus froids à force de voir trop de choses, de faire trop de choses.

Quelqu’un comme lui-même aurait pu deve­nir, s’il avait été meilleur dans son métier.

« Vous l’avez revu depuis ? » demanda-t-il.

« Non. Pas depuis ce soir-là. Mais… » Bebo hési­ta de nou­veau. « J’ai enten­du quelque chose. Il y a deux jours. J’étais au Tro­pi­ca­na — je joue là-bas aus­si, par­fois, quand ils ont besoin d’un rem­pla­çant. Et j’ai enten­du deux hommes par­ler. Des Amé­ri­cains. Ils par­laient d’Estévez, de sa mort. Et l’un d’eux a dit quelque chose d’étrange. »

« Quoi ? »

« Il a dit : Le limey a fait du bon tra­vail. Et l’autre a ri. »

Le limey. L’argot amé­ri­cain pour dési­gner un Britannique.

Neville sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine. Les Amé­ri­cains savaient. Ils savaient qu’un Bri­tan­nique était impli­qué dans la mort d’Estévez. Beau­mont ne lui avait pas tout dit — il avait des infor­ma­tions qu’il gar­dait pour lui.

« Ces hommes, dit-il, vous les avez reconnus ? »

Bebo secoua la tête.

« Des visages ordi­naires. Des cos­tumes ordi­naires. Le genre d’hommes qu’on voit par­tout à La Havane — des hommes d’affaires, des diplo­mates, des espions. Com­ment les dis­tin­guer ? Ils se res­semblent tous. »

C’était vrai. Dans ce monde d’ombres, tout le monde se res­sem­blait. Tout le monde por­tait le même masque.

« Mer­ci, dit Neville. Pour ce que vous m’avez dit. Je sais que ce n’était pas facile. »

Bebo le regar­da lon­gue­ment, ses yeux sombres scru­tant son visage comme s’il cher­chait à y lire quelque chose.

« Vous êtes un homme étrange, señor Plun­kett. Vous posez des ques­tions aux­quelles per­sonne ne veut répondre. Vous cher­chez des véri­tés que per­sonne ne veut trou­ver. » Il sor­tit une nou­velle ciga­rette, l’alluma. « Pourquoi ? »

C’était une bonne ques­tion. La meilleure ques­tion, peut-être. Pour­quoi fai­sait-il tout cela ? Pour­quoi ris­quait-il sa sécu­ri­té, sa car­rière — sa vie, peut-être — pour décou­vrir la véri­té sur un homme qu’il n’avait jamais connu ?

« Je ne sais pas, dit-il hon­nê­te­ment. Peut-être parce que j’ai pas­sé ma vie à ne rien faire, et que j’en ai assez. Peut-être parce que j’ai vu quelque chose que je n’aurais pas dû voir, et que je ne peux pas l’oublier. Ou peut-être… » Il s’interrompit, cher­cha les mots justes. « Peut-être parce que c’est la seule chose qui me donne l’impression d’être vivant. »

Bebo hocha la tête, comme s’il comprenait.

« La musique, pour moi, c’est pareil. C’est la seule chose qui me donne l’impression d’être vivant. Le reste — l’argent, les femmes, la poli­tique, tout ça — c’est du bruit. De la dis­trac­tion. Mais la musique… » Il fit un geste vers la salle de bal, d’où par­ve­naient les notes d’un cha-cha-cha. « La musique, c’est la véri­té. La seule véri­té qui compte. »

Ils res­tèrent silen­cieux un moment, écou­tant la musique au loin. Puis Bebo dit :

« Je dois y retour­ner. La pause est finie. Mais avant de par­tir… » Il fouilla dans sa poche, en sor­tit un mor­ceau de papier plié. « Tenez. Quelqu’un m’a deman­dé de vous don­ner ça. »

Neville prit le papier, surpris.

« Qui ? »

« Une femme. Elle est venue me voir tout à l’heure, avant le début de la soi­rée. Elle a dit que vous comprendriez. »

Et avant que Neville puisse poser d’autres ques­tions, le pia­niste s’éloigna vers la salle de bal, sa sil­houette haute dis­pa­rais­sant dans la lumière dorée des lanternes.

*

Neville déplia le papier. À la lumière d’une lan­terne voi­sine, il lut les mots tra­cés d’une écri­ture fine, élégante :

Demain, 15 heures. Suite 508. Venez seul.

E.

Ele­na.

Il ran­gea le papier dans sa poche et res­ta un long moment immo­bile, regar­dant la fête sans la voir. La musique jouait, les gens dan­saient, le cham­pagne cou­lait — et quelque part dans cette ville, un homme était mort parce qu’il savait quelque chose qu’il n’aurait pas dû savoir.

Un Bri­tan­nique avait fait du bon travail.

Neville pen­sa à l’ambassade, aux cou­loirs qu’il tra­ver­sait chaque jour, aux visages qu’il croi­sait sans vrai­ment les voir. L’un de ces visages appar­te­nait à un assas­sin. L’un de ces col­lègues qu’il saluait d’un hoche­ment de tête avait remis une enve­loppe à Esté­vez, puis l’avait tué — ou fait tuer.

L’idée était ver­ti­gi­neuse. Et terrifiante.

Et pour la pre­mière fois, Neville com­prit qu’il était vrai­ment en dan­ger. Pas un dan­ger abs­trait, théo­rique — un dan­ger réel, immé­diat. Si l’assassin appre­nait qu’il posait des ques­tions, si quelqu’un lui rap­por­tait ce qu’il disait et à qui il parlait…

Mais il était trop tard pour recu­ler. Il avait com­men­cé quelque chose, et il devait aller jusqu’au bout.

Demain, quinze heures. Suite 508.

Il sau­rait peut-être enfin ce que conte­nait l’enveloppe. 

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Hotel Nacio­nal de Cuba

La Havane, novembre 1957

CHA­PITRE PREMIER

Mar­di 12 novembre 1957

Neville Plun­kett occu­pait tou­jours la même place au bar du Nacio­nal — la der­nière à gauche, celle qui don­nait sur les jar­dins et per­met­tait d’observer le va-et-vient du hall sans en avoir l’air. C’était une place de guet­teur, aurait-on pu dire, si Neville Plun­kett avait été le genre d’homme à guet­ter quoi que ce soit. Mais il ne guet­tait rien. Il regar­dait, sim­ple­ment, comme on regarde la pluie tom­ber ou les nuages pas­ser, sans attendre que la pluie cesse ni que les nuages prennent une forme particulière.

Le bar­man — un mulâtre d’une soixan­taine d’années qui s’appelait Euse­bio et que tout le monde appe­lait Don Bebo, sans rap­port aucun avec le célèbre pia­niste — posa devant lui son pre­mier dai­qui­ri de la soi­rée avec ce geste lent et céré­mo­nieux qu’il réser­vait aux habi­tués. Le verre était givré, la sur­face du cock­tail par­fai­te­ment lisse, la feuille de menthe incli­née à l’angle exact qui témoi­gnait du res­pect qu’on por­tait au client. Neville hocha la tête en guise de remer­cie­ment, ce qui était leur mode de com­mu­ni­ca­tion depuis quatre ans — un hoche­ment de tête pour la com­mande, un autre pour le ser­vice, un troi­sième pour l’addition. Ils n’avaient jamais échan­gé plus de dix mots d’affilée, et ces mots avaient tou­jours concer­né le temps qu’il fai­sait ou la qua­li­té du rhum.

Dehors, le soleil décli­nait sur le Malecón. La lumière de novembre à La Havane avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière que Neville n’avait jamais su décrire dans ses rap­ports — une dorure un peu rousse, mélan­co­lique, qui fai­sait paraître les choses plus belles qu’elles n’étaient et les gens plus tristes qu’ils ne le savaient. Les pal­miers des jar­dins pro­je­taient leurs ombres allon­gées sur les pelouses impec­cables, et l’on enten­dait au loin le res­sac de la mer contre les rochers de la Pun­ta, ce bruit sourd et régu­lier qui était comme le pouls de la ville.

Neville but une gor­gée de son dai­qui­ri. Le rhum était excellent — Bacardí, évi­dem­ment, il n’y avait que du Bacardí au Nacio­nal — et le citron vert avait exac­te­ment le degré d’acidité qu’il fal­lait pour faire oublier qu’on buvait de l’alcool à cinq heures de l’après-midi, seul, dans un pays qui n’était pas le sien. Il posa le verre, sor­tit de la poche inté­rieure de sa veste un car­net relié de cuir fati­gué, et entre­prit de ne rien y écrire.

C’était un rituel. Le car­net était cen­sé conte­nir ses obser­va­tions, ses notes de ter­rain, les infor­ma­tions gla­nées au fil des jours qui jus­ti­fiaient sa pré­sence à La Havane et son salaire de fonc­tion­naire de Sa Majes­té. En réa­li­té, il conte­nait sur­tout des listes de courses, des adresses de res­tau­rants qu’il n’avait jamais visi­tés, et un poème inache­vé sur la cou­leur de la mer des Caraïbes qu’il avait com­men­cé trois ans plus tôt et qu’il ne fini­rait jamais. Les dix-sept der­nières pages étaient vierges.

*

Le bar se rem­plis­sait len­te­ment. À cette heure-ci, les pre­miers clients arri­vaient — hommes d’affaires amé­ri­cains en cos­tume de lin, Cubains de la bonne socié­té en guaya­be­ra, quelques femmes dont il valait mieux ne pas deman­der la pro­fes­sion, tou­ristes éga­rés qui pre­naient des pho­to­gra­phies du pla­fond à cais­sons et des lustres en cris­tal de Bohême. Neville les obser­vait du coin de l’œil, clas­sant machi­na­le­ment cha­cun dans une caté­go­rie, non pas parce que c’était utile, mais parce que c’était ce qu’on lui avait appris à faire, il y a long­temps, dans une autre vie, quand il croyait encore que son métier avait un sens.

L’homme au cos­tume de seer­su­cker, par exemple, était très pro­ba­ble­ment dans l’import-export — il avait cette façon de regar­der autour de lui comme s’il éva­luait le prix de chaque objet, cette assu­rance légè­re­ment vul­gaire des gens qui font de l’argent sans vrai­ment savoir com­ment. La femme en robe verte, celle qui siro­tait un moji­to près de la fenêtre, était soit l’épouse d’un diplo­mate, soit la maî­tresse d’un indus­triel — dif­fi­cile de tran­cher sans l’entendre par­ler. Le groupe de trois Mexi­cains qui venait de s’installer dans les fau­teuils de cuir, près de la che­mi­née qu’on n’allumait jamais, était sans doute en voyage d’affaires, à en juger par les ser­viettes qu’ils avaient posées sur la table basse.

Neville but une autre gor­gée. Ces obser­va­tions ne ser­vaient à rien. Il le savait. Elles ne fini­raient dans aucun rap­port, n’alimenteraient aucun dos­sier, ne condui­raient à aucune action. C’était de l’espionnage en chambre, de l’espionnage de bar, de l’espionnage pour per­sonne — une acti­vi­té aus­si vaine que de comp­ter les feuilles des pal­miers ou de chro­no­mé­trer le pas­sage des nuages.

Et pour­tant, il conti­nuait. Par habi­tude, par ennui, par ce reste de conscience pro­fes­sion­nelle qui sur­vit même quand on a ces­sé de croire en son uti­li­té. Ou peut-être sim­ple­ment parce que obser­ver les gens était la seule chose qu’il savait faire, la seule com­pé­tence qui lui res­tait après vingt ans de car­rière dans les ser­vices de Sa Majes­té — vingt ans à regar­der sans jamais agir, à noter sans jamais com­prendre, à trans­mettre sans jamais savoir si quelqu’un, quelque part, lisait ce qu’il transmettait.

*

« Excu­sez-moi, vous êtes bien Gerald Whitmore ? »

Neville leva les yeux. Un Amé­ri­cain se tenait devant lui — la cin­quan­taine, cor­pu­lent, le visage rou­gi par le soleil ou par le bour­bon, che­mise hawaïenne sous un bla­zer bleu marine qui sem­blait avoir été taillé pour un homme plus mince. Il sou­riait de ce sou­rire amé­ri­cain, large et sans arrière-pen­sée, qui met­tait tou­jours Neville légè­re­ment mal à l’aise.

« Je crains que non, répon­dit Neville. Mon nom est Plunkett. »

L’Américain fron­ça les sour­cils, consul­ta un papier qu’il tenait à la main, regar­da de nou­veau Neville, puis le papier, puis Neville.

« Vous êtes sûr ? On m’a dit que Gerald Whit­more serait au bar du Nacio­nal à cinq heures, cos­tume gris, l’air bri­tan­nique. Vous avez l’air britannique. »

« C’est pos­sible, admit Neville. Je suis bri­tan­nique. Mais je ne suis pas Gerald Whit­more. Et mon cos­tume est beige. »

L’Américain regar­da le cos­tume. Il était effec­ti­ve­ment beige, ou du moins l’avait été avant que trois ans de cli­mat tro­pi­cal et un pres­sing approxi­ma­tif ne lui donnent cette teinte indé­fi­nis­sable qui hési­tait entre le sable mouillé et le café au lait. L’Américain sem­bla consi­dé­rer que la nuance était négligeable.

« Écou­tez, dit-il en s’asseyant sur le tabou­ret voi­sin sans y avoir été invi­té, peut-être que vous connais­sez Gerald Whit­more ? Il est dans la canne à sucre. Moi aus­si. Hen­der­son, Bob Hen­der­son, de la Hen­der­son Sugar Com­pa­ny, Tam­pa, Flo­ride. On devait dis­cu­ter d’un contrat. Trois mille tonnes de sucre brut, livrai­son jan­vier, prix à négo­cier. Vous êtes dans la canne à sucre ? »

« Non, dit Neville. Je suis dans les machines textiles. »

« Machines tex­tiles ? » Bob Hen­der­son pro­non­ça ces mots comme s’il n’avait jamais enten­du par­ler d’une telle indus­trie. « Il y a un mar­ché pour ça, ici ? »

« Très limi­té », admit Neville.

C’était la véri­té. La Doring­ton & Sons Ltd., dont il était cen­sé être le repré­sen­tant pour les Caraïbes, n’avait pas ven­du une seule machine à Cuba depuis 1954. Elle n’avait d’ailleurs pas ven­du grand-chose nulle part, étant une socié­té fic­tive créée par le MI6 pour four­nir une cou­ver­ture aux agents en poste dans la région. Neville igno­rait si la Doring­ton & Sons avait jamais exis­té autre­ment que sur le papier, et il avait ces­sé de se poser la ques­tion depuis longtemps.

Bob Hen­der­son, cepen­dant, ne sem­blait pas décou­ra­gé par l’étroitesse du mar­ché des machines tex­tiles. Il fit signe à Don Bebo de lui ser­vir un bour­bon — « avec des gla­çons, beau­coup de gla­çons, il fait une cha­leur de dam­nés dans ce pays » — et entre­prit d’expliquer à Neville les sub­ti­li­tés du com­merce du sucre. Le cours mon­dial, les quo­tas amé­ri­cains, la poli­tique de Batis­ta, la concur­rence des pro­duc­teurs phi­lip­pins, les pers­pec­tives pour la récolte de 1958 — tout y pas­sa, dans un flot inin­ter­rom­pu de paroles que Neville écou­ta avec cette expres­sion de poli­tesse atten­tive qu’il avait per­fec­tion­née au fil des années et qui ne signi­fiait abso­lu­ment rien.

Il aurait pu inter­rompre Hen­der­son. Il aurait pu lui dire qu’il n’était pas Gerald Whit­more, qu’il ne connais­sait pas Gerald Whit­more, qu’il ne savait rien du sucre et ne sou­hai­tait rien en savoir. Mais quelque chose l’en empê­chait — la poli­tesse, peut-être, ou la lâche­té, ou sim­ple­ment cette pas­si­vi­té qui était deve­nue sa seconde nature. Il était plus facile de lais­ser Hen­der­son par­ler que de l’interrompre, plus facile de hocher la tête aux moments appro­priés que d’avouer qu’il n’écoutait pas, plus facile de com­man­der un deuxième dai­qui­ri et de regar­der le soleil dis­pa­raître der­rière les pal­miers que de faire quoi que ce soit qui res­sem­blât à une décision.

Dix minutes pas­sèrent ain­si, ou peut-être quinze. Hen­der­son par­lait tou­jours. Le bar s’était rem­pli davan­tage — un groupe de musi­ciens tra­ver­sa le hall en direc­tion de la salle de bal, por­tant leurs ins­tru­ments dans des étuis fati­gués ; une femme en robe de soi­rée écla­ta d’un rire trop aigu près de l’entrée ; quelque part, un télé­phone son­na et per­sonne ne répondit.

Puis, sou­dain, Hen­der­son s’interrompit.

« Dites donc, dit-il en plis­sant les yeux, vous êtes sûr que vous n’êtes pas Gerald Whit­more ? Parce que Gerald Whit­more a une mous­tache, et vous… » Il s’interrompit, exa­mi­na le visage de Neville avec une atten­tion nou­velle. « Vous n’avez pas de moustache. »

« En effet », dit Neville.

Hen­der­son se leva brus­que­ment, comme si Neville l’avait per­son­nel­le­ment offen­sé en n’ayant pas de moustache.

« Dans ce cas, je vous prie de m’excuser. J’ai dû me trom­per de per­sonne. Ravi de vous avoir ren­con­tré, monsieur… »

« Plun­kett. »

« Plun­kett, c’est ça. Bonne soirée. »

Et il s’éloigna vers l’autre bout du bar, où un homme en cos­tume gris — véri­ta­ble­ment gris, celui-là — venait d’apparaître, arbo­rant une mous­tache par­fai­te­ment visible.

Neville regar­da Hen­der­son s’éloigner, puis regar­da son dai­qui­ri, puis regar­da de nou­veau Hen­der­son qui ser­rait main­te­nant la main de l’homme à mous­tache avec une effu­sion tout amé­ri­caine. Il aurait dû se sen­tir sou­la­gé — la conver­sa­tion avait été ennuyeuse, Hen­der­son était ennuyeux, le sucre était ennuyeux. Mais il ne res­sen­tait rien de par­ti­cu­lier, sinon cette vague mélan­co­lie qui était deve­nue son état nor­mal, cette conscience dif­fuse d’être un homme à qui per­sonne ne par­lait volon­tai­re­ment, pas même par erreur.

*

La nuit tom­bait. Les lustres du Nacio­nal s’allumèrent un à un, pro­je­tant sur les murs leurs reflets dorés, et l’orchestre com­men­ça à jouer dans la salle de bal — un bolé­ro lan­gou­reux dont les pre­mières mesures par­ve­naient jusqu’au bar, assour­dies par l’épaisseur des murs. Neville com­man­da son troi­sième dai­qui­ri, ce qui était contraire à ses habi­tudes — il s’en tenait géné­ra­le­ment à deux, par sou­ci d’économie autant que de digni­té — mais quelque chose dans l’air de cette soi­rée l’incitait à la transgression.

Peut-être était-ce la lumière, cette lumière de novembre qui don­nait aux choses une inten­si­té inha­bi­tuelle. Peut-être était-ce Hen­der­son et sa méprise absurde, qui lui avait rap­pe­lé à quel point il était trans­pa­rent, inter­chan­geable, oubliable. Peut-être était-ce sim­ple­ment la fatigue d’être soi-même, cette fatigue qu’il traî­nait depuis si long­temps qu’il ne savait plus s’il avait jamais été autre chose que fatigué.

Il but son dai­qui­ri len­te­ment, regar­dant la ter­rasse par la fenêtre. Les tables étaient presque toutes occu­pées main­te­nant — couples élé­gants, hommes d’affaires en conci­lia­bule, quelques soli­taires comme lui qui pré­fé­raient l’air du soir à la cli­ma­ti­sa­tion du bar. Les ser­veurs cir­cu­laient entre les tables avec cette grâce silen­cieuse qui était la marque des grands hôtels, appor­tant des cock­tails aux cou­leurs vives, des cen­driers propres, des amuse-bouches que per­sonne ne mangeait.

C’est alors qu’il le vit.

Pas grand-chose, en réa­li­té. Un mou­ve­ment, dans la pénombre, au fond de la ter­rasse, là où les pal­miers pro­je­taient leurs ombres les plus denses. Deux hommes assis à une table légè­re­ment en retrait, à demi dis­si­mu­lés par le feuillage. L’un était cubain — Neville en était presque sûr, quelque chose dans la façon de se tenir, dans l’élégance un peu raide du cos­tume blanc. L’autre… l’autre était plus dif­fi­cile à dis­tin­guer. Un cos­tume gris, ou peut-être beige, une sil­houette quelconque.

Ils par­laient, pen­chés l’un vers l’autre, avec cette inti­mi­té des conver­sa­tions qu’on ne veut pas être enten­du. Et puis, très vite, presque imper­cep­ti­ble­ment, l’homme au cos­tume gris glis­sa quelque chose sur la table — une enve­loppe, sem­bla-t-il à Neville, blanche, de for­mat ordi­naire — et le Cubain la prit, la fit dis­pa­raître dans la poche inté­rieure de sa veste, d’un geste si fluide qu’on aurait pu croire qu’il n’y avait jamais eu d’enveloppe.

Neville détour­na les yeux. Ce n’était rien. Une tran­sac­tion d’affaires, pro­ba­ble­ment. Un paie­ment, un pot-de-vin, un arran­ge­ment quel­conque — il s’en pas­sait des dizaines chaque soir au Nacio­nal, c’était ain­si que fonc­tion­nait La Havane, c’était ain­si que fonc­tion­nait le monde. Il n’y avait aucune rai­son de s’y inté­res­ser, aucune rai­son de noter quoi que ce soit dans le car­net qu’il n’avait pas ouvert depuis une heure, aucune rai­son de faire autre chose que de finir son dai­qui­ri et de ren­trer dans sa chambre.

Et pour­tant, quelque chose — la curio­si­té, peut-être, ou cet ins­tinct pro­fes­sion­nel qui refu­sait de mou­rir com­plè­te­ment — le pous­sa à regar­der de nouveau.

Les deux hommes se levaient. Le Cubain en cos­tume blanc — grand, la cin­quan­taine dis­tin­guée, che­veux gris impec­ca­ble­ment coif­fés — tra­ver­sait la ter­rasse en direc­tion du hall, d’une démarche assu­rée de pro­prié­taire ter­rien ou de ministre. L’autre res­tait un ins­tant immo­bile, comme s’il atten­dait que le pre­mier ait dis­pa­ru, puis se levait à son tour et par­tait dans la direc­tion oppo­sée, vers les jardins.

Neville essaya de dis­tin­guer ses traits, mais la dis­tance était trop grande, la lumière trop faible. Un homme de taille moyenne, ni jeune ni vieux, ni gros ni mince. Un homme sans qua­li­tés appa­rentes, un homme qu’on oublie­rait aus­si­tôt après l’avoir vu.

Un homme comme lui, en somme.

Neville ter­mi­na son dai­qui­ri, paya l’addition d’un hoche­ment de tête à Don Bebo, et quit­ta le bar. Dans le hall, il croi­sa le Cubain en cos­tume blanc qui atten­dait l’ascenseur, le visage impas­sible, les mains croi­sées devant lui. Leurs regards se croi­sèrent une frac­tion de seconde — le regard vide de deux incon­nus qui ne se rever­ront jamais — puis l’ascenseur arri­va, le Cubain y mon­ta, les portes se refermèrent.

Neville prit l’escalier, comme il le fai­sait tou­jours. Sa chambre était au troi­sième étage, une chambre modeste avec vue sur le par­king, qu’il payait en par­tie de sa poche parce que son allo­ca­tion ne cou­vrait que la moi­tié du tarif. Il aurait pu loger ailleurs, dans une pen­sion moins chère, plus adap­tée à ses moyens. Mais il y avait quelque chose dans la splen­deur fati­guée du Nacio­nal qui lui conve­nait, quelque chose qui res­sem­blait à sa propre vie — un éclat ancien, une res­pec­ta­bi­li­té en déclin, une beau­té qui n’existait plus que par la force de l’habitude.

Dans sa chambre, il ôta sa veste, dénoua sa cra­vate, s’assit sur le bord du lit. Par la fenêtre, il aper­ce­vait les lumières de La Havane qui s’allumaient une à une, comme des étoiles tom­bées au mau­vais endroit. La musique du bar lui par­ve­nait encore, assour­die, mêlée aux bruits de la ville — klaxons, rires, cris des mar­chands ambu­lants, ce mur­mure inces­sant qui était la voix de La Havane.

Il pen­sa à l’homme en cos­tume blanc, à l’enveloppe qui avait chan­gé de mains, à l’homme en gris qui avait dis­pa­ru dans les jar­dins. Il n’y pen­sa pas long­temps. Ce n’était rien, après tout. Une tran­sac­tion par­mi d’autres, un moment par­mi d’autres, une soi­rée par­mi d’autres.

Il ne savait pas encore que l’homme en cos­tume blanc s’appelait Rei­nal­do Esté­vez Morales, qu’il était l’un des indus­triels les plus riches de Cuba, et qu’il serait mort avant le lever du soleil.

Il ne savait pas encore que cette enve­loppe, qu’il avait vue pas­ser d’une main à l’autre dans la pénombre de la ter­rasse, conte­nait quelque chose qui valait bien plus que de l’argent — quelque chose pour quoi des hommes étaient prêts à tuer, et d’autres à mourir.

Il ne savait pas encore que sa vie, cette vie morne et sans évé­ne­ments qu’il traî­nait depuis si long­temps, était sur le point de basculer.

Pour l’instant, Neville Plun­kett ne savait rien du tout. Il se désha­billa, se cou­cha, et s’endormit du som­meil sans rêves des hommes qui n’attendent plus rien.

Dehors, la nuit de La Havane conti­nuait sans lui. 

CHA­PITRE II

Mer­cre­di 13 novembre 1957 

Le Dia­rio de la Mari­na arri­va avec le café, comme chaque matin, posé sur le pla­teau d’argent que le gar­çon d’étage dépo­sait devant la porte de Neville à sept heures pré­cises. C’était l’un des petits luxes du Nacio­nal que Neville s’accordait — le petit déjeu­ner en chambre, ser­vi avec une ponc­tua­li­té toute bri­tan­nique dans un pays où la ponc­tua­li­té n’existait pas. Le café était trop fort, les œufs trop gras, le toast accep­table. Neville avait ces­sé de s’en plaindre depuis longtemps.

Il ouvrit le jour­nal en bâillant. Les nou­velles étaient ce qu’elles étaient tou­jours — des décla­ra­tions offi­cielles sur la pros­pé­ri­té de la nation, des pho­to­gra­phies de Batis­ta inau­gu­rant une école ou ser­rant des mains, des publi­ci­tés pour des auto­mo­biles amé­ri­caines et des réfri­gé­ra­teurs Gene­ral Elec­tric. Dans les pages inté­rieures, si l’on savait lire entre les lignes, on devi­nait autre chose — des « inci­dents » dans l’Oriente, des « troubles » à l’université, des « arres­ta­tions pré­ven­tives » dont on ne pré­ci­sait jamais le nombre ni les motifs. Mais il fal­lait savoir lire entre les lignes, et Neville, ce matin-là, n’en avait pas l’énergie.

Il tour­na les pages dis­trai­te­ment, cher­chant la rubrique spor­tive — il sui­vait vague­ment le base­ball cubain, sans pas­sion, par dés­œu­vre­ment — quand son regard s’arrêta sur un entre­fi­let en bas de la page cinq.

DÉCÈS DE L’INDUSTRIEL REI­NAL­DO ESTÉ­VEZ MORALES

Le monde des affaires cubain est en deuil. Don Rei­nal­do Esté­vez Morales, 54 ans, pro­prié­taire des sucre­ries Esté­vez et membre émi­nent de la Chambre de Com­merce de La Havane, est décé­dé dans la nuit de mar­di à mer­cre­di des suites d’un infarc­tus aigu du myo­carde. Selon les pre­mières infor­ma­tions, Don Rei­nal­do aurait été vic­time d’un malaise dans sa suite de l’Hotel Nacio­nal de Cuba, où il séjour­nait depuis plu­sieurs jours. Les secours, aler­tés par le per­son­nel de l’établissement, n’ont pu que consta­ter le décès. Don Rei­nal­do laisse une fille unique, Doña Ele­na Esté­vez de Vil­la­verde, épouse du diplomate…

Neville repo­sa le journal.

Esté­vez. L’homme au cos­tume blanc. L’homme qui avait reçu l’enveloppe, hier soir, sur la ter­rasse. L’homme qu’il avait croi­sé dans le hall, devant l’ascenseur, et qui l’avait regar­dé sans le voir.

Mort.

Il reprit le jour­nal, relut l’article. Infarc­tus aigu du myo­carde. Crise car­diaque. Rien de sus­pect, rien d’inhabituel — les hommes de cin­quante-quatre ans mou­raient de crises car­diaques tous les jours, c’était dans l’ordre des choses, sur­tout les hommes riches, les hommes stres­sés, les hommes qui man­geaient trop et buvaient trop et por­taient le poids de leurs affaires sur leurs épaules.

Et pour­tant.

Neville se leva, s’approcha de la fenêtre. Le soleil se levait sur La Havane, dorant les toits et les pal­miers, chas­sant les ombres de la nuit. En bas, dans les jar­dins du Nacio­nal, un jar­di­nier ratis­sait les allées avec des gestes lents, métho­diques. Tout était nor­mal. Tout était comme d’habitude.

Et pour­tant.

L’enveloppe. Le geste fur­tif. La façon dont l’homme en gris avait atten­du qu’Estévez dis­pa­raisse avant de se lever à son tour. Ces détails, aux­quels Neville n’avait pas prê­té atten­tion la veille, lui reve­naient main­te­nant avec une net­te­té trou­blante. Coïn­ci­dence ? Pro­ba­ble­ment. Cer­tai­ne­ment. Il n’y avait aucune rai­son de pen­ser autrement.

Il retour­na s’asseoir, but son café froid, man­gea un mor­ceau de toast sans le goû­ter. Puis il sor­tit de sa valise le car­net de cuir fati­gué qu’il trim­ba­lait par­tout avec lui, l’ouvrit à une page vierge, et res­ta un long moment le sty­lo en l’air, sans écrire.

Qu’aurait-il écrit, de toute façon ? Hier soir, j’ai vu un homme remettre une enve­loppe à un autre homme. Ce matin, le second homme est mort. C’était tout. Ce n’était rien. Ce n’était pas le genre d’information qu’on trans­met­tait à Londres, pas le genre de chose qui inté­res­sait qui que ce soit.

Il refer­ma le car­net, le ran­gea dans sa poche, et se pré­pa­ra pour sa journée.

*

L’ambassade bri­tan­nique occu­pait un bâti­ment colo­nial du Veda­do, à dix minutes en taxi du Nacio­nal. Neville s’y ren­dait chaque matin vers neuf heures, tra­ver­sait le hall sous le por­trait de Sa Majes­té, saluait d’un hoche­ment de tête la récep­tion­niste qui ne lui répon­dait jamais, et mon­tait au deuxième étage où se trou­vait son bureau — si l’on pou­vait appe­ler bureau cette ancienne réserve de four­ni­tures, coin­cée entre les toi­lettes et la cage d’escalier, dont la seule fenêtre don­nait sur un mur aveugle.

Le bureau conte­nait une table métal­lique, une chaise qui grin­çait, une machine à écrire Oli­vet­ti dont le ruban n’avait pas été chan­gé depuis 1955, et un clas­seur à quatre tiroirs où Neville ran­geait ses rap­ports — ceux qu’il envoyait à Londres et ceux, plus nom­breux, qu’il n’envoyait pas. Sur le mur, quelqu’un avait accro­ché une carte de Cuba qui datait de l’époque espa­gnole et sur laquelle La Havane s’appelait encore La Haba­na. Neville n’avait jamais pris la peine de la remplacer.

Il s’assit, allu­ma la lampe de bureau — l’unique fenêtre ne lais­sait fil­trer qu’une lumière gri­sâtre qui fati­guait les yeux — et sor­tit de son tiroir le rap­port qu’il avait com­men­cé la semaine pré­cé­dente. Situa­tion poli­tique géné­rale à Cuba — Novembre 1957. Huit pages de bana­li­tés soi­gneu­se­ment rédi­gées, com­pi­lées à par­tir du Dia­rio de la Mari­na, du Hava­na Post, et des conver­sa­tions enten­dues au bar du Nacio­nal. Rien que Londres ne sût déjà, rien qui jus­ti­fiât le salaire qu’on lui ver­sait ni la chambre qu’on lui payait — à moitié.

Il relut la der­nière phrase qu’il avait tapée : Les milieux d’affaires amé­ri­cains conti­nuent d’exprimer une confiance mesu­rée dans la capa­ci­té du gou­ver­ne­ment à main­te­nir l’ordre public, mal­gré les rumeurs per­sis­tantes d’activité rebelle dans les pro­vinces orientales.

C’était une phrase qui ne vou­lait rien dire. Une phrase qu’il aurait pu écrire les yeux fer­més, qu’il avait d’ailleurs écrite des dizaines de fois sous des formes légè­re­ment dif­fé­rentes. Une phrase qui tra­ver­se­rait l’Atlantique dans la valise diplo­ma­tique, atter­ri­rait sur le bureau d’un fonc­tion­naire junior du desk des Caraïbes, serait clas­sée dans un dos­sier que per­sonne ne consul­te­rait jamais, et fini­rait par moi­sir dans les archives du Forei­gn Office jusqu’à la fin des temps.

Neville insé­ra une nou­velle feuille dans la machine, tapa la date — 13 novembre 1957 — et s’arrêta.

Il pen­sa à Esté­vez. À l’enveloppe. À l’homme en gris.

Ses doigts res­tèrent immo­biles sur les touches.

Il aurait dû écrire quelque chose. C’était son métier, après tout — obser­ver, noter, trans­mettre. Même si per­sonne ne lisait, même si rien n’en résul­tait jamais, c’était ce qu’on atten­dait de lui. J’ai été témoin d’un échange sus­pect entre l’industriel Rei­nal­do Esté­vez, décé­dé cette nuit dans des cir­cons­tances offi­ciel­le­ment natu­relles, et un indi­vi­du non iden­ti­fié… Non. C’était absurde. Qu’avait-il vu, au fond ? Deux hommes qui par­laient. Une enve­loppe qui chan­geait de mains. Rien de plus. Des mil­liers d’enveloppes chan­geaient de mains chaque jour à La Havane, et leurs des­ti­na­taires ne mou­raient pas tous dans la nuit.

Il reti­ra la feuille de la machine, la frois­sa, la jeta dans la cor­beille, en insé­ra une autre.

Situa­tion poli­tique géné­rale à Cuba — Novembre 1957 (suite)

Les obser­va­teurs notent une sta­bi­li­té appa­rente de la situa­tion éco­no­mique, mal­gré cer­taines ten­sions dans le sec­teur sucrier liées aux fluc­tua­tions des cours mondiaux…

Il tapa pen­dant une heure, deux peut-être. Les mots venaient tout seuls, ces mots creux et pru­dents qu’il avait appris à assem­bler au fil des années, ces mots qui ne disaient rien et ne ris­quaient rien. De temps en temps, il s’arrêtait pour cor­ri­ger une faute de frappe — il en fai­sait beau­coup, ses doigts n’avaient jamais été agiles — ou pour cher­cher un syno­nyme qui évi­te­rait une répé­ti­tion. Le reste du temps, il pen­sait à autre chose. À Esté­vez. À l’enveloppe. À l’homme en gris dont il n’avait pas vu le visage.

À midi, il des­cen­dit à la can­tine de l’ambassade, man­gea un sand­wich au concombre et but un thé tiède, assis seul à une table près de la fenêtre. L’attaché cultu­rel pas­sa devant lui sans le saluer. Le pre­mier secré­taire, qui connais­sait vague­ment sa fonc­tion, lui adres­sa un hoche­ment de tête poli avant de rejoindre un groupe de col­lègues à l’autre bout de la salle. Neville n’essaya pas de se joindre à eux. Il avait appris, depuis long­temps, que sa pré­sence gênait — non pas qu’on le détes­tât, ni même qu’on le mépri­sât ; sim­ple­ment, on ne savait pas quoi faire de lui, cet homme qui occu­pait un bureau sans plaque, qui ne par­ti­ci­pait à aucune réunion, qui n’apparaissait sur aucun organigramme.

Après le déjeu­ner, il remon­ta dans son bureau, relu son rap­port, cor­ri­gea trois fautes de frappe et une erreur de date, signa de son nom — N. Plun­kett — et glis­sa les pages dans une enve­loppe qu’il dépo­sa dans le casier du cour­rier diplo­ma­tique. Puis il ran­gea ses affaires, étei­gnit la lampe, et quit­ta l’ambassade.

Il était deux heures de l’après-midi. La jour­née s’étirait devant lui, vide et chaude.

*

Neville mar­chait. C’était ce qu’il fai­sait, l’après-midi, quand il n’avait rien à faire — c’est-à-dire presque tous les jours. Il mar­chait dans La Havane, sans but, sans iti­né­raire, lais­sant ses pas le gui­der au hasard des rues. Il connais­sait la ville par cœur, main­te­nant, après quatre ans — les ave­nues larges du Veda­do, les ruelles de la Vieille Havane, le Malecón avec son mur de pierre et sa mer éter­nelle, les parcs ombra­gés de Cen­tro Haba­na où les vieux jouaient aux domi­nos sous les aman­diers. Il mar­chait, et il regar­dait, et il n’en tirait rien — ni infor­ma­tion, ni plai­sir, ni sens. C’était une façon de tuer le temps, voi­là tout. Une façon d’user les heures jusqu’au soir, jusqu’au bar du Nacio­nal, jusqu’au dai­qui­ri qui effa­ce­rait la journée.

Aujourd’hui, cepen­dant, ses pas le menèrent ailleurs.

Il se retrou­va devant le cime­tière de Colón sans avoir déci­dé d’y aller. C’était un hasard — ou peut-être pas tout à fait un hasard. Le cime­tière de Colón était l’un des plus grands d’Amérique latine, une ville dans la ville, avec ses ave­nues bor­dées de mau­so­lées, ses cha­pelles de marbre, ses anges de pierre qui veillaient sur les morts. Neville y était entré une fois, deux ans plus tôt, pour visi­ter — par curio­si­té de tou­riste attar­dé — et n’y était jamais retourné.

Aujourd’hui, il entra.

Les grilles étaient ouvertes, et quelques visi­teurs cir­cu­laient entre les tombes, por­tant des fleurs ou mar­chant en silence, la tête basse. Neville les dépas­sa sans les regar­der, sui­vant l’allée prin­ci­pale qui menait vers le centre du cime­tière. Il ne savait pas ce qu’il cher­chait. Il ne savait pas pour­quoi il était là.

Au détour d’une allée, il aper­çut un attroupement.

Une tren­taine de per­sonnes, peut-être davan­tage, vêtues de noir, ras­sem­blées devant un caveau de famille impo­sant — colonnes corin­thiennes, fron­ton tri­an­gu­laire, le nom ESTÉ­VEZ gra­vé en lettres dorées au-des­sus de la porte de bronze. Un prêtre offi­ciait, sa voix cou­verte par le vent. Des femmes pleu­raient. Des hommes se tenaient raides, le visage fermé.

Neville s’arrêta à dis­tance, à demi dis­si­mu­lé der­rière un cyprès. Il n’avait rien à faire ici. Il ne connais­sait pas Esté­vez, n’avait aucun lien avec lui, aucune rai­son de lui rendre un der­nier hom­mage. Et pour­tant, il resta.

Il obser­va les visages. La veuve — ou était-ce une sœur ? — une femme d’une soixan­taine d’années, voi­lée de noir, sou­te­nue par deux hommes en cos­tume sombre. Les asso­ciés, sans doute, ou les cou­sins. Des hommes d’affaires recon­nais­sables à leur assu­rance, même dans le deuil. Des poli­tiques, peut-être — Neville crut recon­naître un sous-secré­taire qu’il avait vu en pho­to dans le jour­nal. Et là, au pre­mier rang, une jeune femme qui ne pleu­rait pas.

Trente ans, peut-être un peu plus. Belle d’une beau­té sévère, presque dure — che­veux noirs tirés en arrière, pom­mettes hautes, mâchoire volon­taire. Elle por­tait une robe de deuil qui sem­blait venir de Paris, et elle regar­dait le cer­cueil qu’on des­cen­dait dans le caveau avec une expres­sion que Neville ne par­vint pas à déchif­frer. Du cha­grin ? De la colère ? De la rési­gna­tion ? Quelque chose de tout cela, peut-être, ou quelque chose d’entièrement différent.

La fille, pen­sa Neville. Ele­na Esté­vez de Vil­la­verde. Celle que le jour­nal mentionnait.

Le prêtre ache­va sa béné­dic­tion. Les fos­soyeurs refer­mèrent les portes de bronze. Les visi­teurs com­men­cèrent à se dis­per­ser, par petits groupes, échan­geant des condo­léances à voix basse. Neville aurait dû par­tir. Il n’avait aucune rai­son de res­ter, aucune rai­son d’être là.

Mais il res­ta encore un moment, regar­dant la jeune femme en noir qui n’avait pas bou­gé, qui regar­dait le caveau fer­mé comme si elle atten­dait que quelqu’un en sorte.

Puis il fit demi-tour et quit­ta le cimetière.

*

Le soir, au bar du Nacio­nal, l’atmosphère était différente.

Ce n’était rien de tan­gible — les mêmes clients, les mêmes ser­veurs, la même musique en sour­dine — mais Neville le sen­tait, cette ten­sion imper­cep­tible qui flot­tait dans l’air comme l’odeur d’un orage loin­tain. Les conver­sa­tions étaient plus basses que d’habitude, les regards plus fur­tifs. Quand Don Bebo posa devant lui son dai­qui­ri, Neville crut voir dans ses yeux quelque chose qui res­sem­blait à de l’inquiétude.

« Du nou­veau ? » deman­da Neville.

C’était la pre­mière fois en quatre ans qu’il posait une ques­tion au bar­man qui ne concer­nât pas le temps ou le rhum. Don Bebo le regar­da un ins­tant, sur­pris, puis haus­sa les épaules de ce haus­se­ment d’épaules cubain qui pou­vait signi­fier n’importe quoi.

« Don Rei­nal­do, dit-il à voix basse. Tout le monde en parle. »

« On dit quoi ? »

Don Bebo essuya un verre qui était déjà propre, prit son temps avant de répondre.

« On dit que c’était un homme bien. On dit qu’il avait des amis et des enne­mis. On dit que les crises car­diaques arrivent par­fois au mau­vais moment. » Il posa le verre, regar­da Neville droit dans les yeux. « On dit beau­coup de choses, señor Plun­kett. Mais il vaut mieux ne pas écouter. »

Il s’éloigna pour ser­vir un autre client, lais­sant Neville seul avec son dai­qui­ri et ses pensées.

Les crises car­diaques arrivent par­fois au mau­vais moment. Qu’est-ce que cela vou­lait dire ? Rien, pro­ba­ble­ment. Une façon de par­ler, une de ces phrases qui ne signi­fiaient rien de pré­cis mais lais­saient entendre tout et n’importe quoi. Et pour­tant, Neville ne par­ve­nait pas à la chas­ser de son esprit.

Il but son dai­qui­ri len­te­ment, obser­vant les autres clients. À une table près de l’entrée, trois Amé­ri­cains dis­cu­taient avec ani­ma­tion — il enten­dit le mot « Cas­tro » plu­sieurs fois, et le mot « com­mu­niste », et le mot « busi­ness ». À une autre table, un couple cubain dînait en silence, l’homme consul­tant sa montre toutes les deux minutes comme s’il atten­dait quelqu’un. Au fond du bar, deux hommes en cos­tume sombre buvaient du whis­ky sans par­ler, leurs visages aus­si expres­sifs que des masques de carnaval.

Neville se deman­da si l’un d’entre eux par­lait d’Estévez. Si l’un d’entre eux savait quelque chose. Si l’un d’entre eux avait vu ce qu’il avait vu, hier soir, sur la terrasse.

Il com­man­da un deuxième dai­qui­ri, ce qui n’était pas contraire à ses habi­tudes — c’était le troi­sième qui l’était. Puis il sor­tit son car­net, l’ouvrit à une page vierge, et cette fois, il écrivit.

13 novembre 1957. Esté­vez mort cette nuit. Offi­ciel­le­ment infarc­tus. Hier soir, je l’ai vu rece­voir une enve­loppe d’un homme en gris. Visage non iden­ti­fié. Coïncidence ?

Il regar­da ce qu’il avait écrit. C’était peu. C’était presque rien. Mais c’était la pre­mière fois depuis des mois qu’il notait quelque chose de vrai dans ce car­net — quelque chose qui ne fût pas une liste de courses ou un poème inachevé.

Il refer­ma le car­net, le ran­gea dans sa poche.

À neuf heures, il remon­ta dans sa chambre, se désha­billa, se cou­cha. Le som­meil fut long à venir. Il pen­sait à Esté­vez, à l’enveloppe, à la jeune femme en noir qui ne pleu­rait pas devant le caveau de son père.

Il pen­sait à Don Bebo et à sa phrase sibyl­line. Les crises car­diaques arrivent par­fois au mau­vais moment.

Il pen­sait à l’homme en gris, dont il n’avait pas vu le visage, et qui avait dis­pa­ru dans les jar­dins du Nacio­nal comme une ombre par­mi les ombres.

Quelque part dans la nuit de La Havane, un chien aboya. Puis un autre. Puis le silence revint, épais et chaud, plein de secrets que Neville ne connais­sait pas.

Il finit par s’endormir, mais son som­meil fut agi­té, tra­ver­sé de rêves qu’il oublia au réveil — des rêves d’enveloppes blanches et de cos­tumes gris, de cime­tières où les morts refu­saient de res­ter morts, de regards qui le sui­vaient dans des cou­loirs sans fin.

Quand il se réveilla, le len­de­main matin, le soleil était déjà haut et le pla­teau du petit déjeu­ner atten­dait devant sa porte, froid depuis longtemps.

Il avait dor­mi jusqu’à dix heures — ce qui ne lui était pas arri­vé depuis des années.

Quelque chose avait chan­gé. Il ne savait pas encore quoi. 

CHA­PITRE III

Jeu­di 14 novembre 1957 

L’homme arri­va en fin d’après-midi, par le taxi col­lec­tif qui fai­sait la navette entre l’aéroport de Ran­cho Boye­ros et les grands hôtels du Veda­do. Neville le remar­qua depuis sa place habi­tuelle au bar — non pas qu’il fût par­ti­cu­liè­re­ment remar­quable, mais parce qu’il était anglais, et que les Anglais, au Nacio­nal, étaient suf­fi­sam­ment rares pour atti­rer l’attention.

Grand, voû­té, la cin­quan­taine fati­guée. Un visage long aux traits affais­sés, des yeux d’un bleu déla­vé qui sem­blaient avoir trop vu de choses, une bouche mince aux com­mis­sures tom­bantes. Il por­tait un cos­tume de lin frois­sé par le voyage, une cra­vate des­ser­rée, et traî­nait der­rière lui une valise de cuir usé qui avait dû connaître des jours meilleurs. Tout en lui res­pi­rait l’épuisement — non pas l’épuisement d’un voyage, mais quelque chose de plus pro­fond, de plus ancien, comme si la fatigue était deve­nue son état naturel.

Il s’arrêta à la récep­tion, échan­gea quelques mots avec l’employé, signa le registre d’un geste las. Puis il se retour­na, balaya le hall du regard, et ses yeux s’arrêtèrent un ins­tant sur Neville — une frac­tion de seconde, pas davan­tage, le temps d’enregistrer sa pré­sence et de pas­ser à autre chose.

Neville détour­na le regard, but une gor­gée de son dai­qui­ri. Un com­pa­triote. Cela ne signi­fiait rien. Des Anglais pas­saient au Nacio­nal de temps à autre — tou­ristes, hommes d’affaires, diplo­mates en visite. Celui-ci n’avait rien de par­ti­cu­lier, sinon cet air de las­si­tude qui lui don­nait l’apparence d’un homme en fuite — mais en fuite de quoi, Neville n’aurait su le dire.

Le nou­veau venu dis­pa­rut dans l’ascenseur. Neville l’oublia.

*

Le soir, cepen­dant, l’homme réapparut.

Neville était à sa place depuis une heure déjà, son pre­mier dai­qui­ri presque ter­mi­né, son car­net ouvert devant lui — il n’y avait rien écrit, mais le geste de l’ouvrir lui don­nait une conte­nance. Le bar était à moi­tié plein, l’atmosphère encore alour­die par la mort d’Estévez dont on par­lait tou­jours, à voix basse, dans les coins. Don Bebo essuyait des verres avec cette len­teur médi­ta­tive qui était sa façon de tra­ver­ser les heures creuses.

L’Anglais entra, regar­da autour de lui, et vint s’asseoir au comp­toir — pas à côté de Neville, mais à deux tabou­rets de dis­tance, ce qui était, dans le lan­gage non dit des bars, une posi­tion d’attente : ni trop proche pour impo­ser une conver­sa­tion, ni trop éloi­gnée pour l’exclure.

Il com­man­da un whis­ky. Don Bebo le ser­vit avec la même céré­mo­nie qu’il réser­vait à tout le monde — ce n’était pas un habi­tué, mais c’était un client, et les clients du Nacio­nal méri­taient tous le même res­pect. L’homme but une gor­gée, fit une gri­mace — le whis­ky cubain n’était pas le whis­ky écos­sais, c’était une réa­li­té à laquelle tous les Bri­tan­niques devaient s’habituer — puis posa son verre et res­ta un moment immo­bile, regar­dant devant lui sans rien voir.

Neville l’observait du coin de l’œil. Il y avait quelque chose de fami­lier dans ce visage, quelque chose qu’il n’arrivait pas à iden­ti­fier. L’avait-il vu quelque part ? Dans un jour­nal, peut-être, ou une pho­to­gra­phie ? Il n’en était pas sûr. Les visages, pour lui, se confon­daient sou­vent — c’était l’une de ses nom­breuses fai­blesses professionnelles.

L’homme sor­tit de sa poche un paquet de ciga­rettes — des Senior Ser­vice, la marque la plus répan­due en Angle­terre — et en allu­ma une d’un geste qui tra­his­sait l’habitude ancienne du fumeur. La fumée mon­ta vers le pla­fond, bleue et lente dans la lumière dorée du bar.

C’est alors qu’il remar­qua le journal.

Neville avait posé sur le comp­toir, à côté de son car­net, un exem­plaire du Times de Londres vieux de trois semaines — il le rece­vait par la valise diplo­ma­tique, avec un retard consi­dé­rable, mais c’était tou­jours mieux que rien. Il ne le lisait pas vrai­ment ; c’était plu­tôt un acces­soire, une façon de signa­ler son appar­te­nance, comme la cra­vate du club ou l’accent d’Oxford.

L’homme regar­da le jour­nal, puis regar­da Neville, et un sou­rire — le pre­mier que Neville lui voyait — pas­sa sur son visage fatigué.

« Le Times, dit-il. Trois semaines de retard, si je ne me trompe. »

Sa voix était grave, légè­re­ment rauque, avec cet accent des public schools qui situait immé­dia­te­ment son ori­gine sociale. Neville hocha la tête.

« Trois semaines et demie. La valise diplo­ma­tique n’est pas ce qu’elle était. »

« La valise diplo­ma­tique. » L’homme répé­ta ces mots avec une iro­nie à peine per­cep­tible. « Vous êtes à l’ambassade, alors. »

Ce n’était pas vrai­ment une ques­tion. Neville hési­ta un ins­tant — la pru­dence pro­fes­sion­nelle, même deve­nue réflexe, lui com­man­dait de ne rien révé­ler — puis se dit que cela n’avait aucune impor­tance. Tout le monde savait qui il était, de toute façon.

« Atta­ché com­mer­cial, dit-il. Machines tex­tiles. La Doring­ton & Sons. »

« Machines tex­tiles. » Le sou­rire de l’homme s’élargit légè­re­ment. « Il y a un mar­ché pour ça, à Cuba ? »

« Très limi­té », admit Neville.

C’était la deuxième fois en trois jours qu’on lui posait cette ques­tion. Il com­men­çait à se deman­der si sa cou­ver­ture était aus­si trans­pa­rente qu’il le soupçonnait.

L’homme fit signe à Don Bebo de lui res­ser­vir un whis­ky, puis, d’un geste, dési­gna le tabou­ret vide entre eux.

« Vous permettez ? »

Neville haus­sa les épaules — l’équivalent bri­tan­nique d’une invi­ta­tion. L’homme chan­gea de place, s’installa à côté de lui, et ten­dit la main.

« Greene, dit-il. Gra­ham Greene. »

*

Greene. Gra­ham Greene.

Neville ser­ra la main qui lui était offerte, s’efforçant de ne pas mon­trer sa sur­prise. Gra­ham Greene. L’écrivain. L’auteur de The Power and the Glo­ry, de The Heart of the Mat­ter, de The End of the Affair — des livres que Neville avait lus, cer­tains avec admi­ra­tion, d’autres avec per­plexi­té, tous avec le sen­ti­ment d’être en pré­sence d’une intel­li­gence qui le dépassait.

Et autre chose, aus­si. Quelque chose qu’on ne disait pas dans les dîners mon­dains, mais que tout le monde savait dans cer­tains cercles : Gra­ham Greene avait tra­vaillé pour le MI6 pen­dant la guerre. Sous Kim Phil­by, disait-on — le même Kim Phil­by qui avait fui à Mos­cou quatre ans plus tôt, révé­lant au monde qu’il était un agent sovié­tique depuis le début. Greene avait été son subor­don­né, son ami peut-être. Il y avait eu une enquête, des soup­çons, puis rien — Greene était res­té libre, avait conti­nué à écrire, à voya­ger, à vivre cette vie d’écrivain nomade qui le menait d’un bout à l’autre du monde.

Que fai­sait-il à La Havane ?

« Plun­kett, dit Neville. Neville Plunkett. »

« Plun­kett. » Greene sem­bla goû­ter le nom comme on goûte un vin. « Un nom du Shrop­shire, si je ne me trompe. Ou du Herefordshire. »

« Shrews­bu­ry, confir­ma Neville, sur­pris. Com­ment savez-vous… »

« Les noms m’intéressent. C’est une défor­ma­tion pro­fes­sion­nelle. » Greene but une gor­gée de whis­ky, gri­ma­ça de nou­veau. « Ce whis­ky est épou­van­table. Pour­quoi les Cubains n’ont-ils jamais appris à dis­til­ler autre chose que du rhum ? »

« Le cli­mat, peut-être. »

« Le cli­mat. Oui, sans doute. » Greene écra­sa sa ciga­rette, en allu­ma une autre aus­si­tôt. « Vous êtes ici depuis long­temps, mon­sieur Plunkett ? »

« Quatre ans. »

« Quatre ans. » Greene hocha la tête, comme si ce chiffre confir­mait quelque chose qu’il savait déjà. « C’est long, quatre ans. Suf­fi­sam­ment long pour connaître la ville, je sup­pose. Ses habi­tudes. Ses secrets. »

Il y avait quelque chose dans la façon dont il avait pro­non­cé le mot « secrets » qui mit Neville mal à l’aise. Était-ce une allu­sion ? Une pro­vo­ca­tion ? Ou sim­ple­ment la façon de par­ler d’un écri­vain, pour qui les mots avaient tou­jours plu­sieurs sens ?

« Je ne suis pas sûr que La Havane ait des secrets, dit Neville pru­dem­ment. Ou plu­tôt, elle en a tel­le­ment qu’ils cessent d’en être. »

Greene écla­ta de rire — un rire bref, sans joie, qui res­sem­blait davan­tage à une toux.

« Bien dit. Très bien dit. C’est exac­te­ment ce que je pen­sais. Une ville où tout le monde sait tout, et où per­sonne ne dit rien. » Il se pen­cha légè­re­ment vers Neville, bais­sant la voix. « Vous savez pour­quoi je suis ici, mon­sieur Plunkett ? »

Neville secoua la tête.

« Je vais écrire un roman. Un roman sur Cuba. Ou plu­tôt, un roman qui se passe à Cuba — ce n’est pas tout à fait la même chose. Une comé­die, si j’ose dire. Une comé­die d’espionnage. »

Il pro­non­ça ces der­niers mots avec une iro­nie appuyée, comme s’ils conte­naient une blague que Neville était cen­sé comprendre.

« Un roman d’espionnage ? À Cuba ? »

« Pour­quoi pas ? C’est le décor idéal, vous ne trou­vez pas ? Une dic­ta­ture de car­ton-pâte, des Amé­ri­cains qui croient tout contrô­ler, des rebelles dans les mon­tagnes, des agents secrets qui ne savent pas ce qu’ils font… » Greene sou­rit de nou­veau, ce sou­rire fati­gué qui sem­blait être son expres­sion natu­relle. « L’histoire d’un homme ordi­naire, disons, un ven­deur d’aspirateurs, qui se retrouve recru­té par les ser­vices secrets bri­tan­niques. Un homme qui n’a aucune com­pé­tence par­ti­cu­lière, aucun talent pour l’espionnage, mais qui a besoin d’argent — pour payer l’école de sa fille, met­tons. Alors il invente des agents, des réseaux, des infor­ma­tions. Il des­sine des plans d’armes secrètes à par­tir du cata­logue de ses aspi­ra­teurs. Et Londres le croit. Londres le paie. Londres le décore, peut-être. Parce que Londres, voyez-vous, ne véri­fie jamais rien. »

Neville res­ta silen­cieux un moment. L’histoire que Greene venait de lui racon­ter — cette his­toire d’espion mal­gré lui, d’incompétent récom­pen­sé, de men­songes pris pour des véri­tés — lui sem­blait étran­ge­ment fami­lière. Non pas qu’il eût jamais inven­té quoi que ce soit, lui ; ses rap­ports étaient d’une hon­nê­te­té scru­pu­leuse. Mais cette idée que per­sonne ne véri­fiait, que per­sonne ne lisait, que tout le sys­tème repo­sait sur une fic­tion col­lec­tive… c’était exac­te­ment ce qu’il res­sen­tait depuis des années, sans avoir jamais su le formuler.

« C’est… c’est une idée inté­res­sante, dit-il finalement.

« N’est-ce pas ? » Greene vida son verre, fit signe à Don Bebo de lui en ser­vir un autre. « Le pro­blème, voyez-vous, c’est que la réa­li­té dépasse tou­jours la fic­tion. Je pour­rais inven­ter le per­son­nage le plus absurde, le plus incom­pé­tent, le plus inutile — et je suis cer­tain qu’il existe quelque part, dans un bureau de l’ambassade bri­tan­nique de quelque capi­tale oubliée, un homme qui lui res­semble trait pour trait. »

Il regar­da Neville droit dans les yeux en disant cela, et Neville sen­tit le sang lui mon­ter aux joues. Était-ce une insulte ? Une obser­va­tion ? Ou sim­ple­ment une coïn­ci­dence — le hasard d’une phrase qui tou­chait trop juste ?

« Je ne suis pas sûr de vous suivre, dit-il d’une voix qu’il espé­rait neutre.

« Non ? Tant mieux. Ce n’était qu’une réflexion géné­rale. » Greene allu­ma une nou­velle ciga­rette — c’était la troi­sième depuis le début de leur conver­sa­tion — et chan­gea de sujet. « Par­lez-moi de l’hôtel. Vous y habi­tez, je suppose ? »

« Depuis quatre ans, oui. »

« Quatre ans dans le même hôtel. C’est remar­quable. La plu­part des gens finissent par cher­cher un appar­te­ment, non ? Un endroit à eux, avec une cui­sine, des livres, un sem­blant de vie normale. »

Neville haus­sa les épaules. Il n’avait jamais cher­ché d’appartement. L’idée ne lui était même pas venue. Le Nacio­nal, avec ses chambres imper­son­nelles et son ser­vice dis­cret, lui conve­nait par­fai­te­ment — ou du moins, il s’y était habi­tué au point de ne plus ima­gi­ner vivre ailleurs.

« L’hôtel me suf­fit, dit-il. Je n’ai pas besoin de grand-chose. »

« Per­sonne n’a besoin de grand-chose. C’est ce qu’on se dit, en tout cas, pour évi­ter de regar­der en face ce dont on a vrai­ment besoin. » Greene but une gor­gée de whis­ky, regar­da autour de lui — le bar, les clients, les lustres, les pal­miers de la ter­rasse qu’on aper­ce­vait par la fenêtre. « C’est un bel endroit. Déca­dent, bien sûr. Condam­né, pro­ba­ble­ment. Mais beau. »

« Condam­né ? »

Greene eut un geste vague de la main, comme pour écar­ter une mouche.

« Tout ceci ne peut pas durer, n’est-ce pas ? Batis­ta, les casi­nos, les Amé­ri­cains, cette pros­pé­ri­té de façade… Il y a quelque chose de pour­ri sous la sur­face. On le sent. On le res­pire. » Il se tour­na vers Neville. « Vous ne le sen­tez pas, mon­sieur Plun­kett ? Cette odeur de fin de règne ? »

Neville ne répon­dit pas tout de suite. Il pen­sait à Esté­vez, à l’enveloppe, à Don Bebo et sa phrase sur les crises car­diaques qui arrivent au mau­vais moment. Il pen­sait aux rumeurs sur Cas­tro et ses rebelles, aux étu­diants qu’on arrê­tait la nuit, aux corps qu’on retrou­vait par­fois au bord des routes. Il pen­sait à tout ce qu’il voyait depuis quatre ans sans vrai­ment le voir, à tout ce qu’il savait sans vrai­ment le savoir.

« Peut-être, dit-il fina­le­ment. Je ne sais pas. Je ne suis pas très doué pour sen­tir les choses. »

Greene le regar­da lon­gue­ment, avec une expres­sion que Neville ne par­vint pas à déchif­frer — de la pitié, peut-être, ou de la curio­si­té, ou sim­ple­ment l’attention d’un écri­vain qui observe un per­son­nage potentiel.

« Non, dit-il enfin. Je sup­pose que non. »

*

Ils res­tèrent au bar jusqu’à près de onze heures, par­lant de tout et de rien — de Londres, du temps, des dif­fé­rences entre le rhum cubain et le rhum jamaï­cain, des mérites com­pa­rés de Dickens et de Trol­lope. Greene par­lait beau­coup, avec cette aisance des gens habi­tués à tenir la conver­sa­tion, mais il écou­tait aus­si, posant des ques­tions qui sem­blaient ano­dines mais qui, Neville s’en ren­dait compte après coup, révé­laient plus qu’il n’aurait vou­lu dire.

À un moment, Greene men­tion­na Estévez.

« J’ai lu dans le jour­nal qu’un indus­triel était mort ici, l’autre nuit. Dans l’hôtel même. Une crise car­diaque, paraît-il. »

Neville sen­tit son cœur s’accélérer, mais s’efforça de gar­der une expres­sion neutre.

« Oui. Esté­vez. Un homme impor­tant, d’après ce que j’ai compris. »

« Vous l’avez connu ? »

« Non. Je l’ai croi­sé, peut-être. Dans le hall. On croise beau­coup de gens, dans un hôtel. »

Greene hocha la tête, l’air pensif.

« Les crises car­diaques sont des choses étranges, vous ne trou­vez pas ? Elles arrivent tou­jours au moment le plus inop­por­tun. Ou le plus oppor­tun, selon le point de vue. »

C’était presque mot pour mot ce qu’avait dit Don Bebo. Neville regar­da Greene avec une atten­tion nou­velle. Était-ce une coïn­ci­dence ? Ou l’écrivain savait-il quelque chose ?

« Que vou­lez-vous dire ? »

Greene haus­sa les épaules.

« Rien de par­ti­cu­lier. Une réflexion de roman­cier. Dans un roman, voyez-vous, les crises car­diaques n’arrivent jamais par hasard. Il y a tou­jours une cause, un cou­pable, un mys­tère à résoudre. La réa­li­té est plus ennuyeuse, bien sûr. Les gens meurent sans rai­son, ou pour des rai­sons par­fai­te­ment banales — le stress, le cho­les­té­rol, la géné­tique. Mais l’esprit humain a du mal à accep­ter le hasard. Il cherche des motifs, des inten­tions, des com­plots. C’est ce qui fait de nous des créa­tures narratives. »

Il écra­sa sa ciga­rette — la dixième ou la quin­zième de la soi­rée, Neville avait ces­sé de comp­ter — et se leva.

« Je vais me cou­cher. Le voyage m’a épui­sé, et j’ai du tra­vail demain. Des repé­rages, comme on dit dans le ciné­ma. Je veux voir la ville, m’en impré­gner. » Il ten­dit la main à Neville. « Ce fut un plai­sir, mon­sieur Plun­kett. J’espère que nous aurons l’occasion de nous revoir. »

« Moi aus­si », dit Neville, et il fut sur­pris de consta­ter qu’il le pen­sait vraiment.

Greene s’éloigna vers les ascen­seurs, sa sil­houette voû­tée dis­pa­rais­sant dans la pénombre du hall. Neville res­ta seul au bar, son dai­qui­ri tiède devant lui, son car­net tou­jours fermé.

Il pen­sait à ce que Greene avait dit — sur les espions incom­pé­tents, sur les fins de règne, sur les crises car­diaques qui n’arrivent jamais par hasard dans les romans. Il pen­sait à Esté­vez, à l’enveloppe, à l’homme en gris. Il pen­sait à cette phrase que Greene avait pro­non­cée, presque en pas­sant : Londres ne véri­fie jamais rien.

Était-ce vrai ? Était-ce pos­sible que per­sonne, à Londres, ne lût ses rap­ports, ne véri­fiât ses infor­ma­tions, ne se sou­ciât de ce qu’il fai­sait ou ne fai­sait pas ? L’idée était à la fois libé­ra­trice et ter­ri­fiante. Si per­sonne ne véri­fiait, alors rien de ce qu’il fai­sait n’avait d’importance. Mais si rien n’avait d’importance, alors pour­quoi continuait-il ?

Il com­man­da un der­nier dai­qui­ri — le troi­sième, celui qui était contraire à ses habi­tudes — et le but len­te­ment, regar­dant les lumières de La Havane par la fenêtre.

Gra­ham Greene. Un écri­vain célèbre, un ancien espion, un homme qui voyait des his­toires par­tout — même là où il n’y en avait pas. Ou peut-être sur­tout là où il y en avait, jus­te­ment. Les roman­ciers avaient cette facul­té de per­ce­voir ce que les autres ne per­ce­vaient pas, de don­ner forme à ce qui n’était que chaos et coïncidence.

Et si Greene avait rai­son ? Et si la mort d’Estévez n’était pas une coïn­ci­dence ? Et si l’enveloppe, l’homme en gris, le regard vide du Cubain devant l’ascenseur — et si tout cela avait un sens, for­mait un motif, racon­tait une histoire ?

Neville secoua la tête. Il se fai­sait des idées. Il avait trop bu. Il avait par­lé trop long­temps avec un roman­cier dont le métier était d’inventer des his­toires, et main­te­nant il en voyait partout.

Il paya l’addition, remon­ta dans sa chambre, se coucha.

Cette nuit-là, il rêva de Greene. Ils étaient assis tous les deux au bar du Nacio­nal, mais le bar était vide, les lumières éteintes, et Greene lui par­lait d’une voix qui n’était pas la sienne — une voix qu’il connais­sait, une voix qu’il avait enten­due quelque part, mais qu’il ne par­ve­nait pas à identifier.

Vous êtes le per­son­nage idéal, disait Greene dans le rêve. L’espion qui ne voit rien, qui ne sait rien, qui ne fait rien. L’homme le plus inutile du monde. Et pourtant…

Et pour­tant quoi ? Neville ne le sut jamais. Il se réveilla en sur­saut, le cœur bat­tant, et res­ta long­temps allon­gé dans le noir, écou­tant les bruits de La Havane qui mon­taient jusqu’à sa fenêtre.

L’aube com­men­çait à poindre quand il se ren­dor­mit enfin. 

CHA­PITRE IV

Ven­dre­di 15 novembre 1957

 

Neville se réveilla avec une idée.

C’était suf­fi­sam­ment rare pour méri­ter d’être noté. D’ordinaire, il se réveillait sans rien — sans pen­sée, sans pro­jet, sans désir par­ti­cu­lier, sinon celui de tra­ver­ser la jour­née jusqu’au soir et le soir jusqu’au som­meil. Mais ce matin-là, en ouvrant les yeux sur le pla­fond fami­lier de sa chambre du Nacio­nal, il sut exac­te­ment ce qu’il allait faire.

Il allait écrire un rap­port. Un vrai rap­port. Pas les com­pi­la­tions habi­tuelles de cou­pures de presse et de conver­sa­tions de bar, pas les ana­lyses pru­dentes qui ne disaient rien et n’engageaient à rien. Un rap­port sur ce qu’il avait vu — l’enveloppe, l’homme en gris, la mort d’Estévez. Un rap­port qui pose­rait des ques­tions, qui sug­gé­re­rait des pistes, qui mon­tre­rait qu’il était capable, lui aus­si, de voir ce que les autres ne voyaient pas.

Il se leva, se dou­cha, s’habilla avec un soin inha­bi­tuel — sa meilleure che­mise, sa cra­vate la moins frois­sée, le cos­tume beige qu’il réser­vait aux occa­sions impor­tantes. Puis il des­cen­dit prendre son petit déjeu­ner dans la salle à man­ger, ce qu’il ne fai­sait presque jamais, pré­fé­rant d’ordinaire la soli­tude de sa chambre.

La salle était à moi­tié vide à cette heure mati­nale. Quelques hommes d’affaires amé­ri­cains atta­quaient des assiettes d’œufs au bacon, un couple de tou­ristes alle­mands consul­tait un guide, et dans un coin, près de la fenêtre, Gra­ham Greene buvait un café en lisant le journal.

Neville hési­ta un ins­tant, puis se diri­gea vers une table éloi­gnée. Il n’avait pas envie de par­ler à Greene ce matin — pas avant d’avoir fait ce qu’il avait à faire. La conver­sa­tion de la veille l’avait trou­blé, et il crai­gnait que le regard iro­nique de l’écrivain ne dis­solve sa réso­lu­tion naissante.

Il com­man­da du café, des toasts, de la confi­ture de goyave. Il man­gea sans appé­tit, l’esprit déjà au tra­vail, for­mu­lant men­ta­le­ment les phrases qu’il allait écrire. Le 12 novembre au soir, j’ai été témoin d’un échange entre l’industriel Rei­nal­do Esté­vez Morales et un indi­vi­du non iden­ti­fié… Non, c’était trop direct. Il fal­lait être plus pru­dent, plus nuan­cé. Il m’a été don­né d’observer… Oui, c’était mieux. Plus bureau­cra­tique, plus conforme au style qu’on atten­dait de lui.

Il ter­mi­na son café, signa l’addition, et sor­tit de la salle à man­ger sans regar­der Greene.

*

À l’ambassade, il mon­ta direc­te­ment dans son bureau, fer­ma la porte — un geste inutile, per­sonne ne venait jamais le voir — et s’assit devant sa machine à écrire. Il insé­ra une feuille de papier, tapa la date et l’en-tête régle­men­taire, puis s’arrêta.

Par où commencer ?

Il regar­da la page blanche, les doigts sus­pen­dus au-des­sus des touches. Les mots qu’il avait for­mu­lés dans sa tête, au petit déjeu­ner, lui sem­blaient main­te­nant inadé­quats, insuf­fi­sants. Qu’avait-il vu, au fond ? Deux hommes qui par­laient. Une enve­loppe qui chan­geait de mains. Rien de plus. Des mil­liers de gens échan­geaient des enve­loppes chaque jour, pour des rai­sons par­fai­te­ment inno­centes — des contrats, des fac­tures, des lettres per­son­nelles. Ce n’était pas parce qu’Estévez était mort le len­de­main que l’enveloppe avait un rap­port avec sa mort.

Et pour­tant.

Il tapa les pre­miers mots : RAP­PORT CONFI­DEN­TIEL — À l’attention du Desk des Caraïbes.

Puis il s’arrêta de nou­veau. Confi­den­tiel. Le mot lui sem­bla sou­dain gro­tesque. Qu’y avait-il de confi­den­tiel dans ce qu’il avait à dire ? Et qui, à Londres, se sou­cie­rait de ses confi­dences ? Il ima­gi­na son rap­port atter­ris­sant sur le bureau d’un fonc­tion­naire junior, clas­sé sans être lu, oublié dans un tiroir jusqu’à la fin des temps. L’idée était déprimante.

Il arra­cha la feuille, la frois­sa, la jeta dans la cor­beille. En insé­ra une autre.

Le 12 novembre 1957, vers 19 heures, j’ai obser­vé depuis le bar de l’Hotel Nacio­nal de Cuba un échange entre deux indi­vi­dus situés sur la ter­rasse de l’établissement…

C’était mieux. Plus fac­tuel, plus déta­ché. Il conti­nua, décri­vant la scène aus­si pré­ci­sé­ment qu’il le pou­vait — l’homme en cos­tume blanc, l’homme en cos­tume gris, l’enveloppe blanche, le geste fur­tif. Puis la mort d’Estévez, le len­de­main matin, annon­cée dans le jour­nal. Puis les rumeurs — il n’osa pas écrire « rumeurs », il écri­vit « infor­ma­tions non confir­mées recueillies auprès de sources locales » — selon les­quelles la mort n’était peut-être pas aus­si natu­relle qu’on le prétendait.

Il relut ce qu’il avait écrit. Une page et demie. C’était court. C’était vague. Et sur­tout, c’était inutile — il le savait, il le sen­tait, chaque mot qu’il avait tapé lui criait son inutilité.

Qu’est-ce qu’il espé­rait, au fond ? Que Londres envoie une équipe d’enquêteurs ? Que le MI6 mobi­lise ses res­sources pour élu­ci­der la mort d’un indus­triel cubain ? L’idée était absurde. Esté­vez n’était pas un agent bri­tan­nique, n’avait aucun lien connu avec les inté­rêts de Sa Majes­té, n’était rien d’autre qu’un homme riche mort dans sa suite d’hôtel. Per­sonne, à Londres, ne s’en soucierait.

Et puis il y avait l’autre pro­blème. Le vrai pro­blème. Celui qu’il n’osait pas for­mu­ler, même pour lui-même.

L’homme en gris.

Neville fer­ma les yeux, essaya de se sou­ve­nir. Un homme de taille moyenne, ni jeune ni vieux, cos­tume gris ou beige, visage… visage quoi ? Il ne s’en sou­ve­nait pas. Il avait beau fouiller sa mémoire, il ne trou­vait rien — pas un trait, pas un détail, pas une carac­té­ris­tique qui per­mît d’identifier l’homme. C’était comme si son cer­veau avait refu­sé d’enregistrer l’information, comme si l’homme avait été conçu pour être oublié.

Des­crip­tion de l’individu non iden­ti­fié, tapa-t-il. Puis il s’arrêta. Qu’allait-il écrire ? Homme de taille moyenne, cor­pu­lence moyenne, âge moyen, visage moyen ? C’était la des­crip­tion de n’importe qui. C’était la des­crip­tion de personne.

Il arra­cha la feuille, la frois­sa, la jeta avec les autres.

*

À midi, la cor­beille à papier débor­dait de feuilles frois­sées, et Neville n’avait tou­jours rien pro­duit de satis­fai­sant. Il avait écrit et réécrit le même rap­port une dou­zaine de fois, chan­geant un mot ici, une for­mu­la­tion là, sans jamais par­ve­nir à quelque chose qui res­sem­blât à un docu­ment digne d’être envoyé.

Le pro­blème, il le com­pre­nait main­te­nant, n’était pas le style ni la for­mu­la­tion. Le pro­blème était plus fon­da­men­tal : il n’avait rien à dire. Ou plu­tôt, il avait quelque chose à dire — une intui­tion, un soup­çon, le sen­ti­ment dif­fus que quelque chose n’allait pas — mais rien qui pût se tra­duire en faits, en preuves, en infor­ma­tions véri­fiables. Et les intui­tions, dans le monde du ren­sei­gne­ment, ne valaient rien. Moins que rien.

Il se leva, s’étira, regar­da par la fenêtre — le mur aveugle, comme tou­jours. Puis il ramas­sa les feuilles frois­sées, les four­ra dans sa ser­viette, et quit­ta le bureau.

Il ne revien­drait pas à l’ambassade cet après-midi. Il avait besoin d’air. Il avait besoin de mar­cher. Il avait besoin de par­ler à quelqu’un qui n’était pas un fonc­tion­naire bri­tan­nique ni un écri­vain célèbre.

Il avait besoin de Marta.

*

L’appartement de Mar­ta se trou­vait dans Cen­tro Haba­na, au troi­sième étage d’un immeuble colo­nial dont la façade avait dû être belle, autre­fois, avant que la cha­leur, l’humidité et des décen­nies de négli­gence ne la réduisent à cet état de déla­bre­ment pit­to­resque qui carac­té­ri­sait la moi­tié des bâti­ments de La Havane. L’escalier était raide, mal éclai­ré, et sen­tait le chou bouilli et la les­sive. Neville le gra­vit len­te­ment, s’arrêtant au deuxième palier pour reprendre son souffle.

Il n’était pas cen­sé venir le ven­dre­di. Ses visites à Mar­ta sui­vaient un calen­drier immuable — le mar­di et le same­di, jamais d’autres jours — et cette rup­ture de rou­tine le met­tait vague­ment mal à l’aise. Mais il avait besoin de la voir. Il avait besoin d’entendre une voix qui ne fût pas la sienne, de regar­der un visage qui ne le jugeât pas.

Il frap­pa à la porte. Trois coups, puis deux, puis un — leur code, éta­bli dès le début, pour qu’elle sache que c’était lui et non un créan­cier ou un voi­sin importun.

La porte s’ouvrit. Mar­ta appa­rut, vêtue d’une robe d’intérieur fleu­rie, les che­veux défaits, une expres­sion de sur­prise sur le visage.

« Neville ? C’est vendredi. »

« Je sais. Je peux entrer ? »

Elle s’effaça pour le lais­ser pas­ser, refer­ma la porte der­rière lui. L’appartement était petit — une pièce prin­ci­pale qui ser­vait de salon et de chambre, une cui­sine minus­cule, une salle de bains sans fenêtre — mais Mar­ta l’avait ren­du accueillant, avec des rideaux colo­rés, des plantes en pot, des pho­to­gra­phies de sa famille accro­chées aux murs. Il y avait tou­jours une odeur de café et de fleurs fanées, une odeur que Neville asso­ciait désor­mais à la dou­ceur et au répit.

« Tu veux du café ? » deman­da Marta.

« S’il te plaît. »

Elle dis­pa­rut dans la cui­sine. Neville s’assit sur le cana­pé — un meuble défon­cé recou­vert d’un tis­su à fleurs qui avait connu des jours meilleurs — et regar­da autour de lui. Rien n’avait chan­gé depuis sa der­nière visite, trois jours plus tôt. Les mêmes objets aux mêmes places, la même lumière fil­trant à tra­vers les per­siennes, le même ven­ti­la­teur au pla­fond qui tour­nait pares­seu­se­ment sans par­ve­nir à rafraî­chir l’air.

Mar­ta revint avec deux tasses de café, s’assit à côté de lui. Elle avait trente-cinq ans, le visage rond, les yeux noirs, la peau mate des métisses cubaines. Elle n’était pas belle au sens conven­tion­nel du terme — ses traits étaient trop irré­gu­liers, son corps trop épais — mais il y avait en elle une cha­leur, une pré­sence, qui la ren­dait atti­rante d’une façon que Neville n’avait jamais su définir.

« Qu’est-ce qui se passe ? » deman­da-t-elle. « Tu as l’air préoccupé. »

Neville but une gor­gée de café. Il était fort, sucré, exac­te­ment comme il l’aimait — Mar­ta connais­sait ses goûts, après deux ans.

« C’est à pro­pos d’Estévez », dit-il.

Mar­ta haus­sa un sourcil.

« L’industriel ? Celui qui est mort ? »

« Tu en as enten­du parler ? »

Elle eut un petit rire — pas un rire joyeux, un rire qui disait : bien sûr que j’en ai enten­du par­ler, tout le monde en a enten­du par­ler.

« À l’hôtel, on ne parle que de ça. Les femmes de chambre, les récep­tion­nistes, les ser­veurs… Tout le monde a une théorie. »

« Quelle genre de théorie ? »

Mar­ta haus­sa les épaules.

« Les théo­ries habi­tuelles. Que ce n’était pas une crise car­diaque. Que quelqu’un l’a aidé à mou­rir. Que c’était à cause de l’argent, ou d’une femme, ou de la poli­tique. » Elle but une gor­gée de café, regar­da Neville par-des­sus le bord de sa tasse. « Pour­quoi tu me demandes ça ? »

Neville hési­ta. Il n’avait jamais par­lé à Mar­ta de son vrai tra­vail — elle le croyait repré­sen­tant en machines tex­tiles, comme tout le monde — et il n’avait pas l’intention de com­men­cer main­te­nant. Mais il pou­vait lui dire une par­tie de la véri­té, la par­tie qui ne com­pro­met­tait rien.

« Je l’ai vu, dit-il. Le soir avant sa mort. Au bar du Nacio­nal. Il par­lait avec quelqu’un. »

« Avec qui ? »

« Je ne sais pas. Un homme. Je n’ai pas vu son visage. »

Mar­ta le regar­da un long moment, ses yeux noirs scru­tant les siens comme si elle cher­chait à y lire quelque chose qu’il ne disait pas.

« Et tu penses que c’est important ? »

« Je ne sais pas. Peut-être. Pro­ba­ble­ment pas. »

Elle posa sa tasse, prit la main de Neville dans la sienne. Sa peau était chaude, légè­re­ment rugueuse — les mains d’une femme qui travaillait.

« Neville, dit-elle dou­ce­ment. Écoute-moi bien. Esté­vez était un homme riche. Un homme puis­sant. Ces gens-là ont des enne­mis. Des tas d’ennemis. Peut-être qu’il est mort d’une crise car­diaque, peut-être pas. Mais quoi qu’il se soit pas­sé, ça ne te regarde pas. »

« Je sais, mais… »

« Non. » Elle ser­ra sa main plus fort. « Tu ne sais pas. Tu es un étran­ger, Neville. Un Anglais. Tu crois connaître Cuba parce que tu y vis depuis quatre ans, mais tu ne connais rien. Tu ne sais pas com­ment les choses fonc­tionnent ici. Tu ne sais pas qui est dan­ge­reux et qui ne l’est pas. Tu ne sais pas quelles ques­tions on peut poser et les­quelles il vaut mieux éviter. »

Sa voix avait chan­gé — plus dure, plus urgente. Neville com­prit qu’elle avait peur. Pas pour elle — pour lui.

« Mar­ta… »

« Il y a des gens, dans cette ville, qui font dis­pa­raître les curieux. Tu com­prends ? Des gens pour qui une vie humaine ne vaut pas plus qu’une car­touche de ciga­rettes. Si Esté­vez a été assas­si­né — si, je dis bien si — alors ceux qui l’ont tué ne vou­dront pas qu’on pose des ques­tions. Et si tu com­mences à poser des questions… »

Elle lais­sa la phrase en sus­pens, mais le sens était clair.

Neville reti­ra sa main, doucement.

« Je ne pose pas de ques­tions, dit-il. J’observe, c’est tout. C’est ce que je fais. C’est ce que j’ai tou­jours fait. »

Mar­ta secoua la tête.

« Obser­ver, c’est déjà trop. Dans ce pays, les murs ont des yeux et des oreilles. Si quelqu’un te voit obser­ver, si quelqu’un pense que tu sais quelque chose… » Elle s’interrompit, sou­pi­ra. « Pro­mets-moi que tu vas lais­ser tom­ber. Pro­mets-moi que tu vas oublier ce que tu as vu et retour­ner à ta vie normale. »

Neville ne répon­dit pas. Il pen­sait à son rap­port, aux feuilles frois­sées dans sa ser­viette, aux mots qu’il n’avait pas réus­si à écrire. Il pen­sait à Greene et à ses ques­tions, à Don Bebo et à ses silences, à Ele­na Esté­vez et à son visage de pierre devant le caveau de son père.

« Neville. Promets-moi. »

Il la regar­da. Ses yeux étaient humides — de peur ou de colère, il n’aurait su dire.

« D’accord, dit-il fina­le­ment. Je te le promets. »

C’était un men­songe, et ils le savaient tous les deux.

*

Il res­ta chez Mar­ta jusqu’au milieu de l’après-midi. Ils firent l’amour — si l’on pou­vait appe­ler cela faire l’amour, cette étreinte méca­nique qui les lais­sait tous deux insa­tis­faits — puis res­tèrent allon­gés côte à côte, sans par­ler, écou­tant les bruits de la rue qui mon­taient par la fenêtre ouverte.

Neville pen­sait à ce qu’elle lui avait dit. Tu es un étran­ger. Tu ne sais pas com­ment les choses fonc­tionnent ici. C’était vrai, il le savait. Quatre ans à La Havane, et il était tou­jours aus­si igno­rant qu’au pre­mier jour — igno­rant des codes, des hié­rar­chies invi­sibles, des règles non écrites qui régis­saient la vie de cette ville. Il obser­vait, oui, mais il ne com­pre­nait pas ce qu’il obser­vait. C’était peut-être pour cela que ses rap­ports étaient si vides, si inutiles : non pas parce qu’il n’avait rien à dire, mais parce qu’il ne savait pas lire ce qu’il voyait.

« Tu connais des gens, dit-il sou­dain. À l’hôtel. Des gens qui savaient des choses sur Estévez. »

Mar­ta se rai­dit à côté de lui.

« Je t’ai dit de lais­ser tomber. »

« Je sais. Mais je te demande juste… est-ce que tu connais des gens ? »

Elle res­ta silen­cieuse un long moment. Puis elle dit, d’une voix lasse :

« Il y avait une fille. Une des femmes de chambre du Capri. Elle avait un frère qui tra­vaillait pour Esté­vez. Un comp­table, je crois. Ou un secré­taire. Quelque chose comme ça. »

« Elle t’a dit quelque chose ? »

« Elle a dit que son frère avait peur. Depuis quelques semaines. Il ren­trait tard, il ne par­lait plus, il avait mai­gri. Elle pen­sait qu’il avait des ennuis — des ennuis d’argent, peut-être, ou des ennuis avec une femme. Mais main­te­nant, après la mort d’Estévez… » Elle haus­sa les épaules. « Elle ne sait plus quoi penser. »

« Com­ment s’appelle-t-elle ? »

« Neville… »

« Juste son nom. C’est tout ce que je demande. »

Mar­ta soupira.

« Cari­dad. Cari­dad Fuentes. Mais je t’interdis d’aller lui par­ler. Tu m’entends ? Je te l’interdis. »

Neville ne répon­dit pas. Il gra­va le nom dans sa mémoire — Cari­dad Fuentes, femme de chambre au Capri — et se pro­mit de ne rien faire avec cette information.

C’était un autre men­songe, bien sûr. Mais il com­men­çait à s’habituer à mentir.

*

Il quit­ta l’appartement de Mar­ta vers cinq heures, des­cen­dit l’escalier sombre, émer­gea dans la lumière aveu­glante de l’après-midi. La cha­leur était acca­blante — cette cha­leur de novembre qui n’était pas la cha­leur de l’été, mais quelque chose de plus lourd, de plus humide, qui col­lait à la peau comme une deuxième chemise.

Il mar­cha jusqu’au Malecón, s’assit sur le mur de pierre face à la mer. Des vagues venaient se bri­ser contre les rochers, pro­je­tant des gerbes d’écume qui retom­baient en pluie fine sur les pro­me­neurs. Des enfants jouaient au bal­lon sur la chaus­sée. Un vieil homme ven­dait des caca­huètes grillées dans un cor­net de papier jour­nal. La vie conti­nuait, indif­fé­rente à ses ques­tions, à ses doutes, à ses mensonges.

Il sor­tit son car­net, l’ouvrit à une page vierge. Il avait jeté son rap­port avor­té, mais il pou­vait au moins noter ce qu’il savait — pour lui-même, pas pour Londres. Une liste de faits, de noms, de questions.

Esté­vez — mort le 13 novembre. Offi­ciel­le­ment crise cardiaque.

L’enveloppe — vue le 12 au soir, ter­rasse du Nacio­nal. Remise par homme en gris.

Homme en gris — non iden­ti­fié. Taille moyenne, cor­pu­lence moyenne. Dis­pa­ru vers les jardins.

Don Bebo — “Les crises car­diaques arrivent par­fois au mau­vais moment.”

Mar­ta — “Des gens font dis­pa­raître les curieux.”

Cari­dad Fuentes — femme de chambre au Capri. Frère tra­vaillait pour Esté­vez. Avait peur.

Il regar­da ce qu’il avait écrit. Six lignes. C’était peu. C’était presque rien. Mais c’était un début — le début de quelque chose qui res­sem­blait à une enquête.

Il refer­ma le car­net, le ran­gea dans sa poche.

Le soleil com­men­çait à des­cendre vers la mer, nim­bant le Malecón de cette lumière dorée qu’il avait appris à aimer sans jamais la com­prendre. Il se leva, épous­se­ta son pan­ta­lon, et se mit en marche vers le Nacional.

Ce soir, il boi­rait son dai­qui­ri à sa place habi­tuelle. Il obser­ve­rait les clients, écou­te­rait les conver­sa­tions, note­rait les détails. Comme d’habitude. Comme toujours.

Mais quelque chose avait chan­gé. Il ne savait pas encore quoi, ni com­ment, ni pour­quoi. Mais il le sen­tait — cette vibra­tion sourde, au fond de lui, qui res­sem­blait à de la curio­si­té, ou à de la peur, ou peut-être aux deux à la fois.

Pour la pre­mière fois depuis des années, Neville Plun­kett avait une rai­son de se lever le matin.

C’était ter­ri­fiant. Et c’était merveilleux. 

CHA­PITRE V

Same­di 16 novembre 1957 

Les jumelles étaient une erreur.

Neville s’en ren­dit compte dès qu’il les sor­tit de leur étui — un étui de cuir cra­que­lé qu’il avait ache­té la veille dans une bou­tique du Veda­do, atti­ré par l’inscription « Ópti­ca Fran­ce­sa » sur la vitrine et par le prix éton­nam­ment bas affi­ché sur l’étiquette. Le prix, il le com­pre­nait main­te­nant, était jus­ti­fié : le verre de gauche était rayé, celui de droite légè­re­ment voi­lé, et la molette de mise au point résis­tait avec l’obstination d’un méca­nisme qui n’avait pas été hui­lé depuis la guerre — la pre­mière, probablement.

Il por­ta néan­moins les jumelles à ses yeux et les poin­ta vers le Malecón, depuis la ter­rasse du Nacio­nal où il s’était ins­tal­lé avec son café du matin. La vue était floue, trem­blo­tante, et le verre rayé trans­for­mait chaque détail en une constel­la­tion de reflets para­sites. Il dis­tin­guait vague­ment les voi­tures qui pas­saient sur l’avenue, les sil­houettes des pro­me­neurs sur le mur de pierre, les vagues qui se bri­saient contre les rochers — mais tout cela dans un brouillard impres­sion­niste qui n’aurait pas dépa­reillé dans une gale­rie d’art moderne.

« Vous obser­vez les oiseaux, señor ? »

Neville bais­sa les jumelles. Un ser­veur se tenait devant lui, pla­teau à la main, l’expression par­fai­te­ment neutre — cette neu­tra­li­té pro­fes­sion­nelle des ser­veurs de grands hôtels qui ne jugent jamais rien, pas même un client bri­tan­nique en cos­tume frois­sé qui scrute l’horizon avec des jumelles de paco­tille à neuf heures du matin.

« Les oiseaux, oui, dit Neville. Les… pélicans. »

Il n’y avait pas de péli­cans en vue, mais le ser­veur ne rele­va pas. Il dépo­sa l’addition sur la table, s’inclina légè­re­ment, et s’éloigna vers un autre client. Neville ran­gea les jumelles dans leur étui avec le sen­ti­ment d’avoir fait quelque chose de pro­fon­dé­ment ridi­cule — ce qui était, à bien y réflé­chir, une des­crip­tion assez exacte de sa vie en général.

*

L’enterrement offi­ciel avait eu lieu trois jours plus tôt, au cime­tière de Colón, mais une messe de com­mé­mo­ra­tion était pré­vue ce matin à la cathé­drale de La Havane. Neville l’avait appris par le jour­nal — un entre­fi­let dans les pages mon­daines, annon­çant que la famille Esté­vez rece­vrait les condo­léances après l’office. Tout le gra­tin de La Havane serait là : indus­triels, ban­quiers, poli­tiques, diplo­mates. Une occa­sion idéale pour obser­ver, pour noter des visages, pour ten­ter d’identifier l’homme en gris.

C’était du moins ce qu’il s’était dit en ache­tant les jumelles.

La réa­li­té, comme sou­vent, était plus pro­saïque. Il ne pou­vait pas se rendre à la messe — il n’avait aucune rai­son d’y être, aucun lien avec la famille, et sa pré­sence atti­re­rait l’attention. Il ne pou­vait pas non plus se pos­ter devant la cathé­drale avec ses jumelles défec­tueuses — l’idée était absurde, gro­tesque, digne d’un per­son­nage de comé­die. Il ne lui res­tait donc qu’à attendre, ici, à la ter­rasse du Nacio­nal, en espé­rant que quelque chose se produirait.

Quelque chose. Il ne savait pas quoi. Une révé­la­tion, peut-être. Un signe. Un indice qui lui tom­be­rait du ciel comme la pomme de Newton.

Il but son café, qui avait refroidi.

*

La mati­née s’écoula avec une len­teur exas­pé­rante. Neville res­ta sur la ter­rasse, com­man­dant café sur café, feuille­tant un exem­plaire du Hava­na Post qu’il avait déjà lu deux fois. Les autres clients allaient et venaient — tou­ristes amé­ri­cains en ber­mu­das, hommes d’affaires en cos­tume, couples élé­gants qui pre­naient le soleil avant le déjeu­ner. Per­sonne ne lui prê­tait atten­tion. Per­sonne ne lui prê­tait jamais attention.

Vers onze heures, il res­sor­tit les jumelles et les poin­ta vers le Malecón, plus par dés­œu­vre­ment que par espoir de voir quoi que ce soit. Le verre rayé trans­for­mait les pas­sants en fan­tômes, les voi­tures en taches de cou­leur mou­vantes. C’était par­fai­te­ment inutile, et il le savait, mais le geste lui don­nait une conte­nance — l’illusion de faire quelque chose, d’être actif, d’avancer vers un but.

« Par­don­nez-moi, mais je crois que vous tenez vos jumelles à l’envers. »

Neville sur­sau­ta. Gra­ham Greene se tenait à côté de sa table, un verre de quelque chose d’ambré à la main — whis­ky ou bour­bon, dif­fi­cile à dire — et ce sou­rire iro­nique qui sem­blait être son expres­sion par défaut.

Neville regar­da les jumelles. Elles n’étaient pas à l’envers — les petites len­tilles étaient bien du côté de ses yeux — mais il com­prit que Greene plai­san­tait. Ou peut-être pas. Avec Greene, on ne savait jamais.

« Elles ne sont pas très bonnes, admit-il en les ran­geant dans leur étui. Je les ai ache­tées hier. »

« Pour obser­ver les oiseaux, je sup­pose ? » Greene tira une chaise et s’assit sans y avoir été invi­té. « C’est ce que vous avez dit au ser­veur, n’est-ce pas ? Les péli­cans. Il n’y a pas de péli­cans à Cuba, mon­sieur Plun­kett. Enfin, pas sur la côte nord. Des mouettes, oui. Des fré­gates, par­fois. Mais pas de pélicans. »

Neville sen­tit le rouge lui mon­ter aux joues.

« Je ne suis pas très doué en ornithologie. »

« Ni en espion­nage, appa­rem­ment. » Greene but une gor­gée de son verre, les yeux pétillants d’amusement. « Ne vous vexez pas. C’est une obser­va­tion, pas une cri­tique. L’espionnage est un art dif­fi­cile, et la plu­part des gens qui le pra­tiquent le font très mal. J’en ai connu beau­coup, dans ma vie. Des ama­teurs, sur­tout. Des idéa­listes qui croyaient ser­vir une cause. Des cyniques qui ne croyaient en rien. Et quelques pro­fes­sion­nels — très peu — qui savaient ce qu’ils fai­saient. Vous n’appartenez à aucune de ces caté­go­ries, mon­sieur Plun­kett. Vous êtes… autre chose. »

« Et qu’est-ce que je suis, selon vous ? »

Greene réflé­chit un ins­tant, comme s’il cher­chait le mot juste.

« Un témoin, dit-il fina­le­ment. Un homme qui regarde sans com­prendre, qui voit sans agir, qui accu­mule des images sans savoir quoi en faire. C’est un rôle ingrat, vous savez. Dans les romans, les témoins finissent géné­ra­le­ment mal — assas­si­nés pour ce qu’ils savent, ou ren­dus fous par ce qu’ils ont vu. Mais dans la vraie vie… » Il haus­sa les épaules. « Dans la vraie vie, les témoins sont géné­ra­le­ment igno­rés. Per­sonne ne se sou­cie de ce qu’ils ont vu, parce que per­sonne ne croit qu’ils aient vu quoi que ce soit d’important. »

Neville ne répon­dit pas. Il pen­sait à Esté­vez, à l’enveloppe, à l’homme en gris. Il pen­sait à son rap­port avor­té, à la cor­beille pleine de feuilles frois­sées, à l’impossibilité de mettre des mots sur ce qu’il savait — ou croyait savoir.

« Vous êtes venu obser­ver quelque chose, n’est-ce pas ? » deman­da Greene. « Quelque chose en rap­port avec la mort d’Estévez. »

C’était moins une ques­tion qu’une affir­ma­tion. Neville hési­ta, puis hocha la tête.

« Il y avait une messe ce matin. Une messe de com­mé­mo­ra­tion. Je pen­sais que… »

« Que vous ver­riez quelque chose d’intéressant depuis cette ter­rasse, avec vos jumelles de théâtre ? » Greene secoua la tête, mi-amu­sé, mi-com­pa­tis­sant. « Mon­sieur Plun­kett, per­met­tez-moi de vous don­ner un conseil. Si vous vou­lez obser­ver des funé­railles, allez aux funé­railles. Si vous vou­lez poser des ques­tions, posez des ques­tions. Les jumelles et les planques ne servent à rien si vous ne savez pas ce que vous cher­chez. Et vous ne savez pas ce que vous cher­chez, n’est-ce pas ? »

« Non », admit Neville. « Je ne sais pas. »

Greene vida son verre, fit signe au ser­veur d’en appor­ter un autre.

« Alors com­men­cez par là. Deman­dez-vous ce que vous cher­chez. Pas ce que vous avez vu — ça, vous le savez déjà. Mais ce que vous vou­lez savoir. Quelle ques­tion essayez-vous de résoudre ? »

Neville réflé­chit. C’était une bonne ques­tion — la bonne ques­tion, peut-être. Qu’essayait-il de résoudre ? La mort d’Estévez ? Le conte­nu de l’enveloppe ? L’identité de l’homme en gris ? Tout cela à la fois, ou quelque chose de plus pro­fond, de plus per­son­nel — le besoin de prou­ver qu’il était capable de voir ce que les autres ne voyaient pas, qu’il n’était pas aus­si inutile qu’il le paraissait ?

« Je veux savoir qui a tué Esté­vez, dit-il fina­le­ment. Si quelqu’un l’a tué. »

« Et si per­sonne ne l’a tué ? Si c’était vrai­ment une crise cardiaque ? »

« Alors je veux le savoir aussi. »

Greene hocha la tête lentement.

« C’est hon­nête. C’est un début. » Il se pen­cha vers Neville, bais­sant la voix. « Vous savez ce que font les vrais enquê­teurs, mon­sieur Plun­kett ? Les vrais, pas ceux des romans poli­ciers. Ils ne cherchent pas des indices. Ils cherchent des gens. Des gens qui savent quelque chose, des gens qui ont vu quelque chose, des gens qui ont peur de quelque chose. Et puis ils leur parlent. C’est tout. Ils leur parlent, et ils écoutent. L’art de l’enquête, c’est l’art de la conversation. »

Il se leva, prit son verre que le ser­veur venait d’apporter.

« Je vous laisse médi­ter là-des­sus. J’ai du tra­vail — des repé­rages, comme on dit. La cathé­drale, jus­te­ment. Je veux voir à quoi elle res­semble, pour mon roman. » Il fit quelques pas, puis se retour­na. « Une der­nière chose, mon­sieur Plun­kett. La fille d’Estévez — Ele­na, je crois qu’elle s’appelle. Elle loge ici, au Nacio­nal. Elle est arri­vée hier soir, après la messe. Si vous vou­lez par­ler à quelqu’un qui savait des choses sur son père… »

Il lais­sa la phrase en sus­pens, sou­rit, et s’éloigna vers le hall.

*

Ele­na Esté­vez de Villaverde.

Neville res­ta un long moment immo­bile après le départ de Greene, tour­nant et retour­nant ce nom dans sa tête. La fille d’Estévez. La femme en noir qu’il avait vue au cime­tière, celle qui ne pleu­rait pas. Elle était ici, au Nacio­nal, à quelques étages de lui peut-être.

L’idée de lui par­ler le ter­ri­fiait. Qu’allait-il lui dire ? Bon­jour, je suis un espion bri­tan­nique incom­pé­tent, j’ai vu votre père rece­voir une enve­loppe la veille de sa mort, pen­sez-vous qu’il a été assas­si­né ? C’était absurde. C’était impossible.

Et pour­tant.

Greene avait rai­son. Les jumelles ne ser­vaient à rien. L’observation à dis­tance ne ser­vait à rien. S’il vou­lait apprendre quelque chose, il devait par­ler aux gens. Écou­ter. Poser des questions.

Il ran­gea les jumelles dans leur étui, paya l’addition, et ren­tra dans l’hôtel.

Le hall était ani­mé, comme tou­jours à l’heure du déjeu­ner. Des groupes de tou­ristes atten­daient près de la récep­tion, des hommes d’affaires tra­ver­saient vers le res­tau­rant, des femmes élé­gantes bavar­daient sur les cana­pés de velours. Neville balaya la foule du regard, cher­chant sans trop y croire une sil­houette fami­lière — une robe noire, des che­veux tirés en arrière, un visage de pierre.

Il ne la vit pas.

Il mon­ta dans sa chambre, s’allongea sur le lit, regar­da le pla­fond. La cha­leur de l’après-midi pesait sur la ville, et le ven­ti­la­teur bras­sait un air tiède qui ne rafraî­chis­sait rien. Il fer­ma les yeux, essaya de dor­mir, n’y par­vint pas.

À quatre heures, il redes­cen­dit au bar.

*

Elle était là.

Assise dans un coin de la salle, près de la fenêtre qui don­nait sur les jar­dins, une tasse de thé devant elle qu’elle n’avait pas tou­chée. Elle por­tait une robe grise — le deuil s’allégeait, appa­rem­ment — et ses che­veux étaient tou­jours tirés en arrière, révé­lant un visage aux traits nets, presque durs. Elle regar­dait par la fenêtre, le regard per­du dans le vide, et il y avait quelque chose dans sa pos­ture — une ten­sion, une immo­bi­li­té — qui sug­gé­rait qu’elle ne voyait pas ce qu’elle regardait.

Neville s’arrêta à l’entrée du bar, le cœur bat­tant. Il n’avait pas pré­vu de la trou­ver là. Il n’avait rien pré­pa­ré — pas de phrase d’approche, pas de pré­texte, pas de stra­té­gie. Il était là, elle était là, et entre eux il y avait un gouffre qu’il ne savait pas com­ment franchir.

Il pen­sa à fuir. À faire demi-tour, à remon­ter dans sa chambre, à oublier tout cela. C’était la solu­tion rai­son­nable, la solu­tion pru­dente, la solu­tion Plunkett.

Au lieu de quoi il tra­ver­sa la salle et s’approcha de sa table.

« Madame de Villaverde ? »

Elle leva les yeux. Ses yeux étaient noirs, pro­fonds, et l’expression qu’ils conte­naient — sur­prise, méfiance, fatigue — lui fit com­prendre qu’il venait de com­mettre une erreur. On n’abordait pas une femme en deuil dans un bar d’hôtel. On n’abordait pas une étran­gère sans y avoir été invi­té. On n’abordait pas du tout, quand on était Neville Plunkett.

« Oui ? »

Sa voix était froide, dis­tante — la voix d’une femme habi­tuée à repous­ser les importuns.

« Je… je m’excuse de vous déran­ger. Mon nom est Plun­kett. Neville Plun­kett. Je suis… » Il hési­ta. Que pou­vait-il dire ? La véri­té ? Un men­songe ? Un demi-men­songe ? « Je suis un résident de l’hôtel. J’ai appris la mort de votre père. Je vou­lais vous pré­sen­ter mes condoléances. »

C’était faible. C’était trans­pa­rent. Per­sonne n’abordait une incon­nue dans un bar pour lui pré­sen­ter des condo­léances — pas de cette façon, pas avec cette mal­adresse. Elle allait le rem­bar­rer, et elle aurait raison.

Mais elle ne le rem­bar­ra pas. Elle le regar­da un long moment, ses yeux noirs scru­tant son visage comme si elle cher­chait à y lire quelque chose, puis elle fit un geste vers la chaise en face d’elle.

« Asseyez-vous, mon­sieur Plunkett. »

*

Il s’assit, le cœur bat­tant tou­jours, les mains moites sur ses genoux. Un ser­veur appa­rut aus­si­tôt — les ser­veurs du Nacio­nal avaient ce don d’apparaître au moment pré­cis où on avait besoin d’eux — et Neville com­man­da un dai­qui­ri, faute d’une meilleure idée.

« Vous connais­siez mon père ? » deman­da Elena.

« Non. Enfin… pas vrai­ment. Je l’ai croi­sé une fois, dans le hall. Le soir avant sa… avant qu’il… »

Il ne par­vint pas à finir sa phrase. Le mot « mort » lui res­tait en tra­vers de la gorge, comme s’il était indé­cent de le pro­non­cer devant elle.

« Le soir avant sa mort », dit-elle à sa place, d’une voix par­fai­te­ment neutre. « Vous pou­vez le dire, mon­sieur Plun­kett. Mon père est mort. C’est un fait. Les faits ne changent pas selon la façon dont on les nomme. »

Il y avait quelque chose de tran­chant dans sa voix, quelque chose qui res­sem­blait à de la colère — mais une colère froide, conte­nue, qui ne se lais­sait pas déborder.

« Vous avez rai­son, dit Neville. Je suis déso­lé. Je ne suis pas très doué pour… ce genre de situation. »

« Quel genre de situation ? »

« Les conver­sa­tions avec des incon­nus. Les condo­léances. Les… les rap­ports humains en général. »

Il ne savait pas pour­quoi il disait cela. C’était trop hon­nête, trop révé­la­teur — le genre de confes­sion qu’on ne fait pas à une étran­gère. Mais quelque chose dans le regard d’Elena l’avait pous­sé à bais­ser sa garde, comme si le men­songe n’était pas pos­sible en sa présence.

Elle esquis­sa un sou­rire — le pre­mier qu’il lui voyait. Un sou­rire mince, sans joie, mais un sou­rire quand même.

« C’est rafraî­chis­sant, dit-elle. La plu­part des gens mentent. Ils disent qu’ils sont déso­lés alors qu’ils ne le sont pas, qu’ils com­pre­naient mon père alors qu’ils ne le com­pre­naient pas, qu’ils sont là pour m’aider alors qu’ils ne pensent qu’à eux-mêmes. Vous, au moins, vous êtes hon­nête sur votre malhonnêteté. »

Neville ne sut pas quoi répondre. Le ser­veur appor­ta son dai­qui­ri, et il en but une longue gor­gée pour se don­ner le temps de réfléchir.

« Vous avez dit que vous aviez croi­sé mon père le soir avant sa mort, reprit Ele­na. Où exactement ? »

« Dans le hall. Devant les ascen­seurs. Vers… neuf heures, peut-être. Neuf heures et demie. »

« Vous lui avez parlé ? »

« Non. Nous nous sommes croi­sés, c’est tout. Nos regards se sont croi­sés une seconde, et puis il est mon­té dans l’ascenseur, et je suis mon­té par l’escalier. »

Ele­na hocha la tête lentement.

« Et c’est tout ? Vous ne l’avez pas vu avant ? Pas vu par­ler à quelqu’un, par exemple ? »

La ques­tion était posée d’un ton léger, presque indif­fé­rent — mais Neville sen­tit qu’elle n’avait rien d’indifférent. Ele­na le regar­dait avec une inten­si­té nou­velle, et il com­prit qu’elle cher­chait quelque chose. Qu’elle savait — ou soup­çon­nait — quelque chose.

Il pen­sa à l’enveloppe. À l’homme en gris. À la pro­messe qu’il avait faite à Marta.

Et puis il pen­sa à ce que Greene avait dit : L’art de l’enquête, c’est l’art de la conversation.

« En fait, dit-il len­te­ment, je l’ai vu un peu plus tôt. Sur la ter­rasse. Il par­lait avec quelqu’un. »

Le visage d’Elena ne chan­gea pas, mais quelque chose pas­sa dans ses yeux — une lueur, un éclair — qui dis­pa­rut aussitôt.

« Avec qui ? »

« Je ne sais pas. Un homme. Je n’ai pas vu son visage. »

« Et qu’est-ce qu’ils faisaient ? »

« Ils par­laient. Et puis… » Il hési­ta. « L’homme a don­né quelque chose à votre père. Une enve­loppe, je crois. Votre père l’a prise et l’a mise dans sa poche. »

Le silence qui sui­vit fut long, épais, char­gé de quelque chose que Neville ne par­ve­nait pas à iden­ti­fier. Ele­na le regar­dait fixe­ment, son visage tou­jours impas­sible, mais ses mains — ses mains s’étaient cris­pées sur le bord de la table, les join­tures blanches sous la peau.

« Une enve­loppe », répéta-t-elle.

« Oui. Blanche. De for­mat ordi­naire. Je ne sais pas ce qu’elle contenait. »

« Et l’homme ? Vous ne pou­vez vrai­ment pas le décrire ? »

Neville secoua la tête.

« Taille moyenne. Cor­pu­lence moyenne. Cos­tume gris ou beige. Je ne l’ai vu que de loin, dans la pénombre. Il avait le genre de visage qu’on oublie aus­si­tôt après l’avoir vu. »

« Un fan­tôme, en somme. »

« Oui. Un fantôme. »

Ele­na res­ta silen­cieuse un long moment, les yeux fixés sur un point au-delà de l’épaule de Neville. Puis elle dit, d’une voix très basse :

« Mon père n’est pas mort d’une crise car­diaque, mon­sieur Plunkett. »

Ce n’était pas une ques­tion. C’était une affirmation.

« Com­ment le savez-vous ? » deman­da Neville.

« Je le sais, c’est tout. Je le savais avant même de voir le corps. Mon père avait cin­quante-quatre ans. Il fai­sait du sport, ne fumait pas, buvait modé­ré­ment. Son cœur était en par­faite san­té — il avait fait un bilan com­plet il y a trois mois, à New York, chez les meilleurs car­dio­logues. Et puis il y a autre chose. »

« Quoi ? »

Elle hési­ta, comme si elle pesait le pour et le contre de ce qu’elle allait dire. Puis elle se pen­cha vers Neville, bais­sant encore la voix :

« Il avait peur. Depuis quelques semaines, il avait peur. Il ne dor­mait plus, il sur­sau­tait au moindre bruit, il regar­dait par-des­sus son épaule dans la rue. Je lui ai deman­dé ce qui se pas­sait, mais il n’a pas vou­lu me répondre. Il a juste dit : Ce n’est rien, mi hija. Des affaires. Ça va pas­ser. » Elle eut un rire amer. « Ça n’est pas passé. »

Neville pen­sa à ce que Mar­ta lui avait dit — la femme de chambre dont le frère tra­vaillait pour Esté­vez, le frère qui avait peur. La peur, encore. La peur partout.

« Vous savez de quoi il avait peur ? »

« Non. Pas exac­te­ment. Mais je sais que ça avait un rap­port avec ses affaires. Avec le sucre, peut-être, ou avec ses autres inves­tis­se­ments. Mon père avait beau­coup d’intérêts, mon­sieur Plun­kett. Et beau­coup d’ennemis. »

« Quel genre d’ennemis ? »

Ele­na le regar­da lon­gue­ment avant de répondre.

« Vous posez beau­coup de ques­tions, pour un homme qui vend des machines textiles. »

Neville sen­tit le sang lui mon­ter aux joues. Il aurait dû pré­voir cette remarque. Il aurait dû avoir une réponse prête.

« Je suis curieux, dit-il fai­ble­ment. C’est un défaut. »

« Ou une qua­li­té. Selon le point de vue. » Elle se leva, prit son sac — un sac de cuir noir, sobre, élé­gant. « Je dois vous lais­ser, mon­sieur Plun­kett. J’ai des affaires à régler. Mais je crois que nous devrions nous revoir. Demain, peut-être. Ou après-demain. »

Elle sor­tit une carte de visite d’une poche de son sac, la posa sur la table.

« Ma chambre est au cin­quième étage. Lais­sez-moi un mes­sage à la récep­tion quand vous serez disponible. »

Et sans attendre de réponse, elle s’éloigna vers le hall, sa sil­houette mince dis­pa­rais­sant dans la foule des clients.

Neville res­ta seul avec son dai­qui­ri, la carte de visite posée devant lui. Il la ramas­sa, lut le nom gra­vé en lettres noires : Ele­na Esté­vez de Vil­la­verde. Rien d’autre — pas d’adresse, pas de télé­phone. Juste un nom, comme une pro­messe ou une menace.

Il ran­gea la carte dans sa poche et ter­mi­na son daiquiri.

Quelque chose venait de com­men­cer. Il ne savait pas encore quoi, mais il le sen­tait — cette vibra­tion sourde, au fond de lui, qui res­sem­blait à de l’excitation ou à de la terreur.

Peut-être aux deux.

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Hôtel de la plage — Troi­sième partie

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Hôtel de la plage

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Troi­sième partie

VII.

La peau salée

Il y a un moment, dans chaque été, où le temps bascule.

On ne le voit pas venir. On se lève, on des­cend prendre le petit-déjeu­ner, on marche sur la grève, on déjeune, on lit, on se baigne, on dîne, et chaque jour­née res­semble à la pré­cé­dente, et cette répé­ti­tion est un bon­heur, un bon­heur si régu­lier qu’on finit par le croire éter­nel. Et puis un matin on se réveille et quelque chose a chan­gé. L’air est dif­fé­rent. La lumière est dif­fé­rente. On ne sau­rait pas dire quoi exac­te­ment, mais on sent, dans le corps, une urgence qui n’é­tait pas là la veille. Les jours ne sont plus les mêmes. Ils vont plus vite. Ils comptent.

On était en août. Ça fai­sait trois semaines que j’é­tais là. Trois semaines que je me levais tôt pour la voir pré­pa­rer les tables. Trois semaines de soirs sur le muret du cime­tière. Trois semaines de conver­sa­tions où l’on par­lait de tout sauf de ce qui comp­tait, parce qu’à quinze ans on ne sait pas nom­mer ce qui compte, on le sent dans la poi­trine comme une main qui serre, mais les mots pour le dire n’existent pas encore.

Ce matin-là, elle m’a dit :

— T’as déjà été à la grève à marée basse, tout au bout, là où l’eau commence ?

— Non. Pas jus­qu’au bout.

— Viens cet après-midi. Coef­fi­cient 115. On pour­ra aller très loin.

Je ne suis pas allé déjeu­ner avec mes parents. J’ai inven­té un men­songe — des gar­çons de l’hô­tel m’a­vaient pro­po­sé une par­tie de foot sur la grève, quelque chose de ce genre, un men­songe de quinze ans, mal­adroit et inutile puisque ma mère savait et que mon père pré­fé­rait ne pas savoir.

On s’est retrou­vés au pied de l’hô­tel, côté grève. La mer s’é­tait reti­rée si loin qu’on ne la voyait plus. La Lieue de Grève tout entière était décou­verte, et au-delà encore, des zones de sable que je n’a­vais jamais vues, des éten­dues que la mer ne libé­rait que quelques heures par an, aux plus grandes marées. Le ciel était blanc, d’un blanc lumi­neux, presque aveu­glant, et le sable reflé­tait cette blan­cheur, et on mar­chait dans un monde sans ombres, sans contours, un monde dis­sous dans la lumière.

Katell mar­chait devant. Pieds nus, comme tou­jours. Jean retrous­sé, pull marin noué autour de la taille, un vieux sac en toile sur l’é­paule. Elle mar­chait vite et je la sui­vais, et nous ne par­lions pas, et le silence entre nous avait chan­gé de nature — ce n’é­tait plus le silence confor­table des soirs sur le muret, c’é­tait un silence ten­du, char­gé, un silence qui atten­dait quelque chose.

On a mar­ché long­temps. Le vil­lage a dis­pa­ru. L’hô­tel a dis­pa­ru. Il n’y avait plus rien autour de nous que le sable et le ciel, pas une mai­son, pas un arbre, pas un repère. On aurait pu être n’im­porte où, à n’im­porte quelle époque. On aurait pu être les pre­miers humains sur une plage vierge, ou les der­niers sur une plage aban­don­née. Le vent avait ces­sé. L’air était immo­bile, chaud, épais, comme si la mer en se reti­rant avait lais­sé sa cha­leur dans le sable.

Et puis on a trou­vé l’eau.

Pas la mer — pas encore. Des flaques. D’im­menses flaques tièdes, peu pro­fondes, que le soleil avait chauf­fées toute la jour­née. L’eau y était lim­pide, trans­pa­rente, presque chaude, et le fond de sable fin était lisse comme de la soie. Katell a posé son sac. Elle a enle­vé son pull. Elle a enle­vé son jean. En des­sous elle por­tait un maillot de bain, un maillot une pièce noir, simple, usé. Elle est entrée dans la flaque et elle s’est allon­gée dans l’eau, sur le dos, les bras en croix.

— Viens, elle a dit. L’eau est à trente degrés.

Je suis entré dans l’eau. Elle avait rai­son — l’eau était tiède, presque chaude, d’une dou­ceur soyeuse qui n’a­vait rien à voir avec la mer froide de la bai­gnade du matin. Je me suis allon­gé à côté d’elle, sur le dos, dans vingt cen­ti­mètres d’eau tiède, et au-des­sus de moi il n’y avait que le ciel blanc, et autour de moi il n’y avait que le sable, et à côté de moi il y avait Katell, et sa peau mouillée brillait dans la lumière, et ses che­veux noirs flot­taient autour de sa tête comme des algues, et je n’a­vais jamais rien vu d’aus­si beau, je n’ai jamais rien vu d’aus­si beau depuis.

On est res­tés long­temps comme ça. Allon­gés côte à côte dans cette flaque au milieu de nulle part. L’eau nous por­tait à peine — on tou­chait le fond, on sen­tait le sable sous le dos, mais il y avait cette mince couche d’eau entre le sable et nous, cette pel­li­cule de tié­deur qui nous enve­lop­pait, et c’é­tait comme flot­ter dans un rêve, un rêve éveillé où les limites du corps deve­naient incer­taines, où l’on ne savait plus très bien où finis­sait la peau et où com­men­çait l’eau.

C’est elle qui a pris ma main.

Sans me regar­der. Sans rien dire. Elle a sim­ple­ment ten­du la main dans l’eau et elle a trou­vé la mienne. Ses doigts étaient tièdes et lisses et salés. Elle les a entre­la­cés aux miens, et ce geste, ce geste si simple, un geste que des mil­liards de gens ont fait avant nous et feront après nous — ce geste m’a tra­ver­sé comme une décharge, comme un cou­rant, comme la foudre.

Je ne res­pi­rais plus. Ou je res­pi­rais trop. Je ne savais plus. Je sen­tais sa main dans la mienne et je sen­tais tout son corps à tra­vers sa main, la cha­leur de sa peau, le rythme de son pouls, cette vibra­tion imper­cep­tible de l’être vivant, et la mienne qui répon­dait, qui s’ac­cor­dait, comme deux ins­tru­ments qui trouvent la même note.

On ne s’est pas embras­sés ce jour-là. On est res­tés main dans la main dans l’eau tiède, long­temps, très long­temps, jus­qu’à ce que la flaque com­mence à refroi­dir, jus­qu’à ce que le ciel passe du blanc au doré, jus­qu’à ce qu’on sente, au loin, comme un fré­mis­se­ment — la mer qui revenait.

C’est Katell qui s’est levée la première.

— Il faut ren­trer, elle a dit. La marée remonte vite ici. Plus vite que tu ne crois.

Elle avait rai­son. On est ren­trés en mar­chant vite, puis en cou­rant presque, parce que l’eau arri­vait de par­tout, pas en vagues, non, en nappes, en langues silen­cieuses qui glis­saient sur le sable avec une rapi­di­té ter­ri­fiante, et ce qui était terre ferme dix minutes avant était déjà sous l’eau, et le che­min du retour n’é­tait plus le même, et je com­pre­nais sou­dain pour­quoi la grève était dan­ge­reuse, pour­quoi les gens s’y noyaient par­fois, sur­pris par la marée mon­tante dans ce pay­sage sans repères où l’on perd la notion des distances.

On est arri­vés à l’hô­tel hors d’ha­leine, mouillés jus­qu’aux genoux, riant. Katell riait. C’est la pre­mière fois que je l’en­ten­dais rire vrai­ment — pas le demi-sou­rire, pas l’i­ro­nie douce, un vrai rire, ouvert, géné­reux, un rire qui venait de la course et du dan­ger et de la joie d’être vivants, un rire qui conte­nait tout ce que les mots ne disaient pas.

Devant l’hô­tel, elle s’est arrê­tée. Elle m’a regar­dé. Elle a lâché ma main — je ne savais même pas que je la tenais encore. Elle a dit :

— Demain soir. Après mon ser­vice. À la croix.

Et elle est entrée dans l’hôtel.

Le len­de­main soir, je suis allé à la croix. La marée était basse, pas aus­si basse que la veille, mais suf­fi­sam­ment pour qu’on puisse atteindre le rocher à pied. Katell était déjà là. Elle était assise au pied de la croix de pierre, dans la lumière du cou­chant, et quand je suis arri­vé elle s’est levée et elle m’a embrassé.

C’é­tait mon pre­mier bai­ser. Je ne dirai rien de plus parce qu’il n’y a rien à dire. Cha­cun se sou­vient de son pre­mier bai­ser. Cha­cun sait que ce qui se passe à cet ins­tant-là ne peut pas être mis en mots, parce que les mots sont faits pour ce qui se pense et que ce qui se passe dans un pre­mier bai­ser ne se pense pas — ça se vit, dans la bouche, dans les mains, dans la peau, dans cette zone du corps qui n’a pas de nom et qui se trouve quelque part entre la gorge et le ventre.

Je dirai seule­ment ceci : ses lèvres avaient le goût du sel. Et tout ce que j’ai aimé depuis a eu, en des­sous, ce goût-là. Comme un fond, un sub­strat, une note de basse que rien n’a jamais couverte.

VIII.

La fin de l’été

Il y a un mot en bre­ton — Katell me l’a appris — qui n’a pas d’é­qui­valent en fran­çais. Hiraeth. Ce n’est pas un mot bre­ton à pro­pre­ment par­ler, c’est du gal­lois, mais elle disait que les Bre­tons le com­pre­naient mieux que per­sonne. Ça désigne la nos­tal­gie d’un lieu qu’on n’a pas encore quit­té. Le regret de quelque chose qui n’est pas encore per­du. Ce sen­ti­ment de deuil anti­ci­pé qu’on éprouve quand on sait que le bon­heur pré­sent va finir et qu’on ne peut rien faire pour l’empêcher.

C’est ce que j’ai res­sen­ti les der­niers jours.

Tout était le même — la grève, l’hô­tel, la ter­rasse, les pla­teaux de fruits de mer, Katell — mais tout était dif­fé­rent parce que tout avait une date de péremp­tion. Le départ était fixé au 28 août. Un same­di, comme l’ar­ri­vée. Symé­trie cruelle. Mon père avait mar­qué la date sur le petit calen­drier de la chambre d’un trait de sty­lo rouge, comme on marque la date d’une échéance ou d’une opé­ra­tion chirurgicale.

Katell ne par­lait pas du départ. Elle ne comp­tait pas les jours. Elle vivait dans le pré­sent avec une aisance qui me stu­pé­fiait et qui me fai­sait mal, parce que je ne savais pas si c’é­tait de la sagesse, de l’in­dif­fé­rence, ou sim­ple­ment cette habi­tude qu’ont les gens d’i­ci de voir les esti­vants arri­ver et repar­tir comme les marées, sans s’y atta­cher, sans en souffrir.

On se voyait chaque soir. On mar­chait sur la grève dans la lumière qui décli­nait. On s’as­seyait sur le muret du cime­tière. On s’embrassait au pied de la croix quand la marée le per­met­tait. Et chaque bai­ser avait le goût du sel et de la fin.

Pen­dant la jour­née, je la regar­dais tra­vailler. Elle ser­vait les tables avec la même effi­ca­ci­té, la même grâce éco­nome de gestes. Rien n’a­vait chan­gé dans son com­por­te­ment pro­fes­sion­nel — devant les clients, devant Mon­sieur Cariou, devant mes parents, elle était la même Katell qu’a­vant, la ser­veuse polie et rapide, et cette capa­ci­té à sépa­rer les deux mondes — le jour et la nuit, le tra­vail et nous — me fas­ci­nait et m’effrayait.

Le temps tour­nait. On le sen­tait. Les soirs rac­cour­cis­saient — imper­cep­ti­ble­ment d’a­bord, puis de façon visible, le cré­pus­cule arri­vait plus tôt, la lumière dorée de juillet avait fait place à une lumière plus cui­vrée, plus épaisse, qui annon­çait sep­tembre. Les nuits étaient fraîches. On voyait des pulls appa­raître aux épaules des esti­vants. Des familles par­taient, rem­pla­cées par d’autres — les aoû­tiens, disait Mon­sieur Cariou avec un mépris sans méchan­ce­té, des gens qui ne connais­saient pas encore les lieux, qui posaient des ques­tions idiotes sur les marées, qui ne savaient pas qu’il fal­lait com­man­der le pla­teau le matin pour l’a­voir à midi.

Trois jours avant le départ, il a plu. Pas la bruine habi­tuelle, une vraie pluie, dense, obs­ti­née, qui tom­bait droit du ciel sans une once de vent, comme si le ciel pleu­rait. La grève a dis­pa­ru sous un rideau gris. L’hô­tel s’est replié sur lui-même — les clients res­taient dans la salle, jouaient aux cartes, lisaient de vieux numé­ros de Paris Match trou­vés dans le hall. Mon père regar­dait la pluie par la fenêtre en fumant ciga­rette sur ciga­rette. Ma mère tri­co­tait. Le monde avait rétréci.

Katell tra­vaillait. Je l’ai à peine vue de la jour­née. Le soir, il pleu­vait encore. On s’est retrou­vés sous l’auvent de la ter­rasse fer­mée, dans l’o­deur de pluie et de sel. L’eau ruis­se­lait des gout­tières. La grève était invi­sible. On enten­dait la mer sans la voir, ce gron­de­ment sourd et conti­nu qui sem­blait venir de partout.

— Tu pars quand ? elle a demandé.

C’est la pre­mière fois qu’elle en parlait.

— Same­di.

— Same­di.

Elle a répé­té le mot. Pas comme une ques­tion. Comme un constat. Comme on dit le nom d’une mala­die qu’on a diag­nos­ti­quée et qu’on ne peut pas soigner.

Je ne savais pas quoi dire. À quinze ans, on ne sait pas dire : je revien­drai. On ne sait pas dire : on s’é­cri­ra. On ne sait pas dire : tu me man­que­ras. Toutes ces phrases existent, on les a lues dans les livres, on les a enten­dues dans les films, mais elles ne passent pas la gorge, elles res­tent coin­cées quelque part entre le cœur et les lèvres, et ce qui sort à la place est un silence, un silence lourd, mal­adroit, un silence de quinze ans qui vou­drait tout dire et ne dit rien.

Elle a allu­mé une ciga­rette. La flamme du bri­quet a éclai­ré son visage une seconde — ses yeux gris-vert, ses pom­mettes, cette petite cica­trice au-des­sus du sour­cil droit qu’elle ne m’a­vait jamais expli­quée. Puis l’obs­cu­ri­té est revenue.

— L’é­té pro­chain, j’ai dit.

Les mots étaient sor­tis tout seuls. Pitoyables. L’é­té pro­chain. Comme si un an, à quinze ans, n’é­tait pas une éter­ni­té. Comme si mille jours de lycée, de métro, de dimanches au bois de Vin­cennes, de réveils dans une chambre sans le bruit de la mer, comme si tout cela n’é­tait qu’un entracte, une paren­thèse, quelque chose qu’on pou­vait enjam­ber pour se retrou­ver exac­te­ment ici, exac­te­ment dans cette odeur de pluie et de sel, exac­te­ment à côté d’elle.

— L’é­té pro­chain, elle a répété.

Et dans sa voix il y avait quelque chose que je n’ai com­pris que beau­coup plus tard. Pas de l’in­cré­du­li­té. Pas du scep­ti­cisme. De la ten­dresse. La ten­dresse de quel­qu’un qui sait quelque chose que l’autre ne sait pas encore — que l’é­té pro­chain n’existe pas, qu’il n’y a que cet été-ci, que l’ins­tant pré­sent est la seule chose qui nous appar­tienne vrai­ment, et que le reste est de l’eau qui passe entre les doigts.

Le matin du 28 août, je me suis levé à cinq heures. La pluie avait ces­sé. Le ciel était lavé, d’un bleu pâle qui annon­çait une belle jour­née — une jour­née que je ne ver­rais pas, puisque nous serions sur la route. Mon père char­geait la voi­ture. Ma mère fer­mait les valises. L’hô­tel dor­mait encore.

Je suis des­cen­du. Katell était là. Dans la salle, seule, à pré­pa­rer les tables du petit-déjeu­ner. Elle ne m’a pas enten­du arri­ver. Ou elle a fait sem­blant. Elle dis­po­sait les bols sur les nappes à car­reaux avec des gestes pré­cis, méca­niques, comme si c’é­tait un matin ordi­naire, comme si rien ne finissait.

Je me suis arrê­té dans l’en­ca­dre­ment de la porte. Elle a levé les yeux.

On s’est regar­dés. Long­temps, cette fois. Sans le demi-sou­rire, sans l’i­ro­nie, sans la dis­tance. Juste deux regards nus, à cinq heures du matin, dans une salle de res­tau­rant vide, avec les bols blancs sur les nappes à car­reaux et l’o­deur du café qui com­men­çait à pas­ser dans la cuisine.

Elle a posé le bol qu’elle tenait. Elle s’est appro­chée. Elle m’a pris dans ses bras. Pas un bai­ser — une étreinte. Ses bras autour de moi, ser­rés, sa joue contre ma tempe, et elle a mur­mu­ré quelque chose en bre­ton que je n’ai pas com­pris, quelques mots, trois peut-être, qu’elle a dit tout bas, contre mon oreille, et que je n’ai pas com­pris mais que mon corps a compris.

Puis elle m’a lâché. Elle a repris le bol. Elle a dit :

— Ta mère va t’attendre.

Et elle est repar­tie vers les tables.

Je suis sor­ti de l’hô­tel. Mon père avait fini de char­ger la voi­ture. Ma mère était assise à l’a­vant, la carte Miche­lin sur les genoux. Je me suis ins­tal­lé à l’ar­rière, entre la gla­cière et les valises.

La voi­ture a démar­ré. La rue mon­tait. L’hô­tel rape­tis­sait dans la lunette arrière. Je me suis retour­né, j’ai regar­dé la façade crème et blanche, les fenêtres, la ter­rasse, et je n’ai pas vu Katell. Peut-être qu’elle était à l’in­té­rieur. Peut-être qu’elle ne regar­dait pas. Peut-être qu’elle ser­vait déjà les pre­miers petits-déjeu­ners, avec ses gestes rapides et pré­cis, parce que la vie ne s’ar­rête pas quand quel­qu’un s’en va, parce que les marées ne s’ar­rêtent pas, parce que les bols doivent être posés sur les nappes et le café ver­sé dans les bols.

Au virage, la baie est appa­rue une der­nière fois. Immense, brillante sous le soleil du matin. La Lieue de Grève dans toute sa splen­deur. Et puis le virage l’a empor­tée, et il n’y avait plus que la route, les arbres, les pan­neaux en bre­ton, et cette dou­leur dans la poi­trine, cette main qui ser­rait et qui ne lâchait pas, cette main qui n’a jamais vrai­ment lâché.

IX.

Les ins­tants sans substance

L’é­té pro­chain n’a pas eu lieu.

Pas comme je l’a­vais ima­gi­né, en tout cas. Il y a eu un été sui­vant, bien sûr — il y a tou­jours un été sui­vant — mais nous ne sommes pas reve­nus à Saint-Michel-en-Grève. Mon père avait déci­dé, pour des rai­sons qui m’ont sem­blé obs­cures et impar­don­nables, que nous irions cette année-là dans le Var. Un col­lègue lui avait prê­té une mai­son à Bormes-les-Mimo­sas. Ma mère avait dit : ça nous chan­ge­ra, ce sera bien. Et moi j’a­vais ser­ré les mâchoires et je n’a­vais rien dit, parce qu’à seize ans on n’a pas voix au cha­pitre dans le choix des vacances fami­liales, parce que les parents décident et les enfants subissent, et qu’ex­pli­quer pour­quoi il fal­lait abso­lu­ment retour­ner en Bre­tagne aurait exi­gé un aveu que j’é­tais inca­pable de faire.

L’é­té dans le Var a été un pur­ga­toire enso­leillé. La mer était trop bleue, le sable était trop jaune, les gens étaient trop bron­zés, tout était trop, et rien n’é­tait assez. Je pas­sais mes jour­nées à lire dans une chambre aux volets fer­més pen­dant que mes parents pre­naient l’a­pé­ri­tif sur la ter­rasse avec les voi­sins. Le soir, je mar­chais sur la plage, mais les plages du Var ne sont pas la Lieue de Grève, elles sont petites et tièdes et dociles, elles ne se retirent pas sur des kilo­mètres en lais­sant der­rière elles un pay­sage lunaire, elles n’ont pas de croix de pierre, elles n’ont pas de cime­tière marin, elles n’ont pas de Katell.

Je lui avais écrit. Une lettre, envoyée à l’Hô­tel de la Plage, parce que je n’a­vais pas son adresse à Tré­du­der. Une lettre de quinze ans, c’est-à-dire une catas­trophe — trop longue, trop empha­tique, pleine de phrases reco­piées dans des livres et de sen­ti­ments expri­més avec la mal­adresse d’un chi­rur­gien qui opé­re­rait avec des moufles. Je lui racon­tais le Var, le soleil, l’en­nui. Je ne lui disais pas qu’elle me man­quait, parce que « man­quer » était un mot trop petit pour ce que je res­sen­tais. Je ne lui disais pas que je l’ai­mais, parce que « aimer » était un mot trop grand. Je ne lui disais rien de ce qui comp­tait, et je rem­plis­sais les pages de ce qui ne comp­tait pas.

Elle n’a pas répondu.

J’ai atten­du. Tout le mois de sep­tembre, tout le mois d’oc­tobre, avec cette fièvre des gens qui guettent le fac­teur — la clé dans la boîte aux lettres, le bruit du cour­rier qui tombe, le cœur qui s’ac­cé­lère, et chaque jour la même décep­tion, les mêmes enve­loppes blanches qui ne sont pas la bonne, les fac­tures, les pros­pec­tus, les lettres pour mes parents, jamais rien pour moi.

Je me suis dit : la lettre ne lui est pas par­ve­nue. Elle avait quit­té l’hô­tel en sep­tembre, elle était ren­trée à Brest pour la fac, per­sonne ne lui avait fait suivre le cour­rier. Je me suis dit : elle n’é­crit pas. C’est quel­qu’un qui parle, qui chante, qui regarde, mais qui n’é­crit pas, parce que l’é­cri­ture est un truc de Pari­sien, un truc de gens qui vivent loin de la mer, et que les choses qu’elle avait à me dire ne pou­vaient pas se mettre sur du papier. Je me suis inven­té des rai­sons. Des excuses. Des his­toires. À seize ans, on est doué pour ça — pour construire des fic­tions qui pro­tègent de la réalité.

L’é­té d’a­près, nous sommes reve­nus en Bre­tagne. Pas à Saint-Michel. À Per­ros-Gui­rec, chez une tante de ma mère. C’é­tait à qua­rante kilo­mètres. Qua­rante kilo­mètres qui auraient pu être qua­rante mille. J’ai sup­plié qu’on fasse un détour par Saint-Michel. Ma mère a dit : pour­quoi pas, c’est joli. Mon père a dit : on ver­ra. On n’a pas vu. Les vacances sont pas­sées, et je n’ai pas revu la Lieue de Grève.

Après, la vie a fait ce que la vie fait. Le lycée, le bac, la fac, un appar­te­ment à Paris, un pre­mier tra­vail, un deuxième, des femmes, un mariage, un divorce, un autre tra­vail, un autre appar­te­ment, et chaque année qui pas­sait ajou­tait une couche sur cet été-là, comme les couches de pein­ture sur un mur — le motif ori­gi­nal dis­pa­raît, on ne le voit plus, mais il est là-des­sous, il est tou­jours là-des­sous, et par­fois, quand la pein­ture s’é­caille, quand une fis­sure s’ouvre, on l’aperçoit.

Qu’est-ce qui fait qu’on se sou­vient ? Qu’est-ce qui fait que cet été-là, par­mi tous les étés, reste intact dans la mémoire, net, pré­cis, avec ses cou­leurs et ses odeurs et ses sons, alors que des années entières se sont effa­cées, des années de vie adulte avec leurs évé­ne­ments, leurs déci­sions, leurs ren­contres, tout cela flou, mélan­gé, inter­chan­geable ? Je ne sais pas. Peut-être que la mémoire ne retient que les pre­mières fois. Peut-être que tout ce qui vient après n’est que répé­ti­tion, varia­tion, écho, et que la matrice de tout — du désir, de l’a­mour, de la perte — se forme en une seule fois, un seul été, dans un hôtel de Bre­tagne nord.

Katell. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue.

C’est la véri­té. Pas la véri­té confor­table de celui qui sait et qui choi­sit de ne pas dire, mais la véri­té nue de celui qui ne sait pas. Je ne l’ai pas cher­chée. Ou plu­tôt — j’ai failli la cher­cher, plu­sieurs fois, à dif­fé­rents moments de ma vie. Une nuit d’in­som­nie à trente ans, j’ai com­po­sé le numé­ro des ren­sei­gne­ments et j’ai deman­dé un Le Bihan à Tré­du­der, Côtes-d’Ar­mor. On m’a don­né un numé­ro. J’ai rac­cro­ché avant de le com­po­ser. Une autre fois, plus tard, avec l’a­vè­ne­ment d’In­ter­net, j’ai tapé son nom dans un moteur de recherche. Katell Le Bihan. Rien. Ou trop de résul­tats, trop de Katell, trop de Le Bihan, et l’im­pos­si­bi­li­té de savoir laquelle était elle.

Peut-être que je ne vou­lais pas savoir. Peut-être que savoir aurait détruit quelque chose — non pas le sou­ve­nir lui-même, qui est indes­truc­tible, mais l’es­pace autour du sou­ve­nir, cette zone de flou et de pos­sible qui per­met d’i­ma­gi­ner. Tant que je ne sais pas, Katell peut être n’im­porte quoi, n’im­porte où. Elle peut avoir quit­té la Bre­tagne ou y être res­tée. Elle peut être deve­nue pro­fes­seur de lettres, ostréi­cul­trice comme son père, femme de marin, chan­teuse, n’im­porte quoi. Elle peut être heu­reuse. J’ai besoin qu’elle soit heu­reuse, mais je n’ai pas besoin de le véri­fier. La pos­si­bi­li­té de son bon­heur me suffit.

Et puis il y a l’autre pos­si­bi­li­té. Celle qu’on n’ose pas for­mu­ler. Que cet été n’ait pas comp­té pour elle comme il a comp­té pour moi. Qu’il ait été un été par­mi d’autres, un esti­vant par­mi d’autres — le Pari­sien de l’é­té 82, ou 83, après celui de l’é­té 81 et avant celui de l’é­té 84. Que le bai­ser au pied de la croix ait été un geste de ten­dresse envers un ado­les­cent gauche et atten­dris­sant, pas le séisme que j’en ai fait. Que les mots en bre­ton mur­mu­rés à mon oreille le matin du départ aient signi­fié « bon voyage » et rien de plus. Que je me sois, en somme, racon­té une his­toire pen­dant trente-trois ans.

Mais non.

Non.

Il y a des choses que le corps sait et que le doute ne peut pas atteindre. La pres­sion de sa main dans l’eau tiède. La durée de son regard dans la salle vide à cinq heures du matin. Le trem­ble­ment de sa voix quand elle a chan­té la gwerz sur le muret du cime­tière. Le goût du sel sur ses lèvres. Tout cela n’é­tait pas de la gen­tillesse. Tout cela n’é­tait pas de la poli­tesse. Tout cela était réel, et je le sais, je le sais avec la cer­ti­tude de mon corps, avec la cer­ti­tude de ma peau, et aucun rai­son­ne­ment, aucune dis­tance, aucun nombre d’an­nées ne pour­ra me l’enlever.

X.

La marée

La bruine a cessé.

Je suis tou­jours sur la ter­rasse de l’hô­tel fer­mé. Je ne sais pas com­bien de temps j’ai pas­sé ici. Une heure, peut-être deux. Le ciel est pas­sé du gris au blanc, ce blanc lai­teux de novembre en Bre­tagne qui n’est ni nua­geux ni clair, qui est sim­ple­ment la cou­leur du ciel quand il a renon­cé à être autre chose.

La grève est devant moi. Tou­jours la même. Immense, grise, par­cou­rue de rigoles et de flaques. La marée est basse, comme tout à l’heure, mais je sens qu’elle va tour­ner. Il y a dans l’air cette immo­bi­li­té par­ti­cu­lière qui pré­cède le ren­ver­se­ment, ce moment sus­pen­du où la mer a fini de se reti­rer et n’a pas encore com­men­cé à reve­nir, comme une res­pi­ra­tion entre l’ex­pi­ra­tion et l’inspiration.

Je des­cends sur la grève.

Mes chaus­sures s’en­foncent dans le sable mouillé. Le froid me sai­sit les che­villes. Je marche vers le large, comme j’ai mar­ché il y a trente-trois ans, mais plus len­te­ment, avec ce pas pru­dent des gens qui ne connaissent plus le ter­rain, qui ont oublié les flaques et les rigoles et les endroits où le sable cède.

La croix est là-bas. Je la vois. Petite, tra­pue, grise. Plan­tée sur son rocher comme une sen­ti­nelle. Elle n’a pas chan­gé. Les croix de pierre ne changent pas. Le sel les ronge, le vent les polit, la mer les recouvre et les découvre deux fois par jour, mais elles ne changent pas. Elles sont là depuis des siècles et elles seront là après nous, après les hôtels fer­més et les hôtels rou­verts, après les amours de vacances et les sou­ve­nirs de vacances, après tout.

Je marche vers elle.

Le vil­lage est der­rière moi. L’hô­tel rape­tisse. Bien­tôt il ne sera plus qu’un bloc pâle sur la ligne du rivage, exac­te­ment comme dans mon sou­ve­nir, et je serai seul sur la grève avec le sable et le ciel et le vent qui se lève, ce vent de noroît qui ne tombe jamais, même en novembre, même quand tout est gris, même quand il n’y a plus personne.

J’at­teins la croix. Je pose ma main sur la pierre. Elle est froide, rugueuse, pique­tée de sel. Sous mes doigts, les mêmes aspé­ri­tés qu’il y a trente-trois ans. La même roche. Le même grain. Le temps a pas­sé sur tout — sur moi, sur l’hô­tel, sur Katell, sur le monde — mais pas sur cette pierre. Cette pierre est hors du temps. Elle a vu débar­quer Saint Efflam et sa femme Enora au cin­quième siècle. Elle a vu les drak­kars des Vikings et les cha­loupes des Anglais. Elle a vu la forêt englou­tie et la mer prendre sa place. Elle a vu un ado­les­cent et une jeune femme s’embrasser à ses pieds par un soir d’é­té, il y a très longtemps.

Je reste là un moment.

Le vent for­cit. Les pre­mières langues d’eau appa­raissent au loin, ces nappes brillantes qui glissent sur le sable avec une rapi­di­té silen­cieuse. La marée remonte. Il faut ren­trer. Katell me l’a­vait dit : la marée remonte vite ici, plus vite que tu ne crois.

Je fais demi-tour. Je marche vers le vil­lage. L’eau arrive par les côtés, par der­rière, elle entoure les rochers, elle rem­plit les creux, elle efface les traces de pas. Dans une heure, la croix aura dis­pa­ru sous la mer. Dans deux heures, la grève tout entière sera recou­verte, et la mer bat­tra le mur du cime­tière marin, et les vagues vien­dront lécher les tombes de gra­nit, et tout sera comme si rien n’a­vait jamais exis­té — ni la grève, ni les pro­me­neurs, ni les amours de quinze ans.

Mais demain matin, la mer se reti­re­ra de nou­veau. Et la croix réap­pa­raî­tra. Et la grève sera là, immense et grise et lui­sante, avec ses flaques tièdes et ses rigoles et ses crabes minus­cules. Et quel­qu’un mar­che­ra des­sus — un enfant, un ado­les­cent, un vieil homme — et sen­ti­ra sous ses pieds nus le sable ferme et mouillé, et regar­de­ra vers le large, et se deman­de­ra ce qu’il y a, là-bas, au bout, là où l’eau commence.

Je remonte vers l’hô­tel. La façade grise. Les volets arra­chés. Les lettres fan­tômes sur le mur : HÔTEL DE LA PLAGE. Le chat gris est reve­nu sur son rebord de fenêtre. Il me regarde avec ses yeux jaunes.

La marée monte der­rière moi. Je l’en­tends. Ce gron­de­ment sourd, ce souffle de bête énorme qui reprend son ter­ri­toire. Dans quelques heures, l’eau vien­dra tou­cher le pied de l’hô­tel, comme elle le fait depuis plus d’un siècle, comme elle le fai­sait quand l’hô­tel n’é­tait qu’une petite auberge, comme elle le fera quand l’hô­tel sera réno­vé et rou­vert et plein de clients nou­veaux qui ne sau­ront rien de ce qui s’est pas­sé ici.

Je monte dans la voi­ture. Je démarre. La rue remonte. Au virage, je me retourne une der­nière fois. La baie, l’hô­tel, la grève, le cime­tière marin. Tout est là. Tout sera tou­jours là.

C’est moi qui passe.

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Hôtel de la plage — Troi­sième partie

Hôtel de la plage — Deuxième partie

Hôtel de la plage

Hôtel de la plage

Deuxième par­tie

IV.

Katell

Elle s’ap­pe­lait Katell Le Bihan.

Je l’ai appris le troi­sième jour, en écou­tant Mon­sieur Cariou l’ap­pe­ler depuis la cui­sine d’une voix qui tra­ver­sait les murs : Katell ! La douze veut du beurre ! Et elle tra­ver­sait la salle avec le rame­quin, rapide, effi­cace, sans un mot de trop, en évi­tant les tables avec une grâce éco­nome de gestes, comme quel­qu’un qui connaît la géo­gra­phie de cette salle les yeux fermés.

Elle avait dix-huit ans. Elle habi­tait Tré­du­der, le vil­lage juste der­rière, à deux kilo­mètres dans les terres. Son père était ostréi­cul­teur à Loc­qué­meau. Elle tra­vaillait à l’Hô­tel de la Plage chaque été depuis ses seize ans — en salle le midi et le soir, à la récep­tion le matin. L’hi­ver, elle était ins­crite à la fac de lettres à Brest, mais elle n’en par­lait jamais, comme si cette vie-là ne comp­tait pas, comme si seule exis­tait la vie ici, la salle, la ter­rasse, les pla­teaux qu’on porte à bout de bras, la grève au bout du regard.

Tout cela, je l’ai appris par mor­ceaux, par bribes, au fil des jours. Pas en posant des ques­tions — je n’au­rais jamais osé. En écou­tant. En étant là. En m’as­seyant un peu plus long­temps que néces­saire à la table du petit-déjeu­ner, en traî­nant dans le hall quand elle tenait la récep­tion, en des­cen­dant sur la ter­rasse aux heures où je savais qu’elle des­ser­vait. J’or­ga­ni­sais ma jour­née comme un espion orga­nise ses fila­tures, avec une pré­ci­sion maniaque et un natu­rel entiè­re­ment fabriqué.

Elle le savait, bien sûr.

On ne trompe per­sonne à quinze ans. On croit être invi­sible et on est trans­pa­rent. On croit être sub­til et on est pathé­tique. On croit que per­sonne ne remarque qu’on reste vingt minutes devant un bol de cho­co­lat froid, les yeux rivés sur la porte de la cui­sine, et tout le monde le remarque — sauf, peut-être, les parents, qui voient leur fils contem­pler le pay­sage avec un air rêveur et se féli­citent que le bon air bre­ton lui fasse du bien.

Katell, elle, avait com­pris. Et ce qui me tuait — ce qui me tuait déli­cieu­se­ment — c’est qu’elle ne me décou­ra­geait pas. Elle ne m’en­cou­ra­geait pas non plus. Elle se tenait dans un entre-deux qui me ren­dait fou, cet espace étroit entre la gen­tillesse et l’in­dif­fé­rence où je ne savais jamais si elle me regar­dait parce que j’exis­tais pour elle ou sim­ple­ment parce que j’é­tais assis dans son champ de vision.

Le pre­mier vrai échange a eu lieu un matin, très tôt. J’é­tais des­cen­du avant sept heures, ce qui ne m’é­tait jamais arri­vé en vacances. J’a­vais mal dor­mi — la cha­leur, le vent, le res­sac, cette espèce de fébri­li­té qui s’é­tait ins­tal­lée dans mon corps et qui ne me quit­tait plus. La salle était déserte. Katell pré­pa­rait les tables, seule, en chan­ton­nant. Pas le sif­fle­ment du pre­mier matin — un air chan­té à mi-voix, en bre­ton, quelque chose de lent et de triste qui res­sem­blait à une ber­ceuse ou à une com­plainte de marin.

Elle m’a vu et elle a ces­sé de chan­ter. Elle a dit :

— T’es mati­nal pour un Parisien.

C’est la pre­mière phrase qu’elle m’a adres­sée. Je me la rap­pelle avec la même pré­ci­sion que si elle avait été gra­vée dans la pierre, comme les lettres sur la croix de la grève. Et ce qui m’a frap­pé, ce n’est pas les mots — c’est le tutoie­ment. Cette fami­lia­ri­té immé­diate, natu­relle, qui n’a­vait rien d’une invi­ta­tion mais qui abo­lis­sait d’un coup la dis­tance entre la ser­veuse et le client, entre la fille d’i­ci et le gar­çon de là-bas.

J’ai répon­du quelque chose d’i­diot. Je ne me sou­viens plus quoi. Quelque chose comme « j’ar­ri­vais pas à dor­mir » ou « il fait trop beau pour res­ter au lit », une de ces phrases creuses qu’on dit quand on a quinze ans et qu’on vou­drait dire tout autre chose. Elle a sou­ri — pas un grand sou­rire, un demi-sou­rire, un coin de lèvre rele­vé — et elle a posé un bol devant moi.

— Café ou chocolat ?

— Café.

Elle a haus­sé les sour­cils. Imper­cep­ti­ble­ment. Comme si le choix du café disait quelque chose sur moi que le cho­co­lat n’au­rait pas dit. Puis elle est repar­tie vers la cui­sine, et j’ai bu mon café noir en regar­dant la grève par la fenêtre, et le café était trop fort et trop amer, et c’é­tait le meilleur café de ma vie.

À par­tir de ce matin-là, je me suis levé tôt tous les jours.

Mes parents s’en éton­naient. Mon père disait : le gosse est deve­nu bre­ton. Ma mère me regar­dait avec un début de sus­pi­cion, cette intui­tion mater­nelle qui capte les fré­quences que les pères n’en­tendent pas. Mais elle ne disait rien. Elle se conten­tait de noter que je me coif­fais avant de des­cendre, que j’a­vais com­men­cé à por­ter le polo bleu marine qu’elle m’a­vait ache­té aux Gale­ries Lafayette et que j’a­vais refu­sé d’en­fi­ler pen­dant tout le mois de juin, que je ne lisais plus à table.

Katell et moi, on se par­lait un peu plus chaque jour. Pas long­temps. Pas beau­coup. Des phrases courtes, entre deux tables, entre deux com­mandes, entre deux coups de tor­chon. Elle me posait des ques­tions sur Paris — pas avec la curio­si­té avide de quel­qu’un qui rêve d’y vivre, plu­tôt avec l’in­té­rêt poli qu’on porte à un pays étran­ger qu’on n’a pas l’in­ten­tion de visi­ter. Je lui par­lais du lycée, du métro, des dimanches au bois de Vin­cennes, et tout cela me sem­blait d’une pla­ti­tude effroyable com­pa­ré à la grève, à la croix de pierre, au cime­tière marin dont elle m’a­vait dit un jour, en pas­sant, comme si c’é­tait la chose la plus nor­male du monde : à marée haute, la mer vient lécher les tombes. Mon grand-père est là-dedans. Ça ne le dérange pas, il aimait la mer.

Ce qui me fas­ci­nait chez elle, c’é­tait l’ab­sence totale de coquet­te­rie. Pas de coquet­te­rie phy­sique — elle ne se maquillait pas, ne por­tait pas de bijoux, s’ha­billait avec une sim­pli­ci­té qui aurait pu pas­ser pour de la négli­gence si son corps n’a­vait pas don­né à chaque vête­ment une jus­tesse inex­pli­cable, un pull marin sur un jean, une robe bleue les jours de cha­leur, tou­jours pieds nus dans ses san­dales en cuir. Mais sur­tout pas de coquet­te­rie dans le com­por­te­ment — pas de minau­de­ries, pas de faux rires, pas de regards par en-des­sous. Elle disait ce qu’elle pen­sait, direc­te­ment, sans cal­cul, et ce qu’elle pen­sait vous arri­vait au visage avec la fran­chise du vent de noroît.

Un après-midi, je des­si­nais sur la ter­rasse — je des­si­nais beau­coup cet été-là, l’hô­tel, la grève, les bateaux échoués à marée basse — et elle s’est arrê­tée der­rière moi en pas­sant. Elle a regar­dé mon car­net par-des­sus mon épaule. J’ai sen­ti son souffle sur ma nuque. Mon cœur a fait quelque chose de violent et de stu­pide. Elle a dit :

— Tu des­sines pas mal. Mais la grève, c’est pas ça.

— C’est quoi, alors ?

Elle a réflé­chi une seconde. Puis :

— C’est plus vide. Et plus plein en même temps. Tu comprends ?

Non. Je ne com­pre­nais pas. Mais j’ai hoché la tête, parce que j’au­rais hoché la tête si elle m’a­vait dit que la terre était plate et que les pois­sons chan­taient la nuit.

V.

Le pla­teau de fruits de mer

Le jeu­di, c’é­tait le jour du plateau.

Mon père avait décré­té, dès le pre­mier été, que le jeu­di serait le jour du grand déjeu­ner de fruits de mer sur la ter­rasse. Pour­quoi le jeu­di et pas un autre jour, per­sonne ne le savait. Peut-être parce que le jeu­di mar­quait le milieu de la semaine et qu’il fal­lait, disait-il, un point d’an­crage, un rituel, quelque chose qui donne à la semaine de vacances une archi­tec­ture. Mon père était ingé­nieur. Il conce­vait des ponts. Les archi­tec­tures, même celles du temps, le rassuraient.

Le pla­teau arri­vait à une heure. Énorme. Un éta­lage de coquillages sur un lit de glace pilée et d’algues, avec les huîtres plates de Loc­qué­meau dis­po­sées en éven­tail, les praires entrou­vertes, les bulots gris dans leur cou­pelle, les lan­gous­tines roses aux yeux noirs, les tour­teaux déme­su­rés dont il fal­lait bri­ser les pinces au casse-noix, les bigor­neaux minus­cules qu’on extra­yait de leur coquille avec une épingle à nour­rice, et au milieu de tout cela, comme un roi déchu sur son trône de glace, un homard bleu fen­du en deux, sa chair nacrée offerte au ciel de Bretagne.

Ma mère dis­po­sait les rince-doigts. Mon père débou­chait le mus­ca­det — tou­jours un Sèvre-et-Maine sur lie, tou­jours le même pro­duc­teur, dont il avait décou­vert l’é­ti­quette ici, à cet hôtel, des années plus tôt, et qu’il com­man­dait désor­mais par car­tons de six à Paris, par fidé­li­té ou par super­sti­tion. Le vin était frais, presque gla­cé, avec cette pointe d’a­mer­tume saline qui s’ac­cor­dait si par­fai­te­ment aux huîtres qu’on avait l’im­pres­sion que la mer les avait inven­tés ensemble.

On man­geait len­te­ment. C’est ce qui me frappe main­te­nant, avec le recul — la len­teur. On ne se pres­sait pas. On ne regar­dait pas l’heure. On n’a­vait nulle part où aller. Les huîtres atten­daient sur leur lit de glace, le mus­ca­det atten­dait dans son seau, la grève atten­dait en contre­bas, immo­bile et lui­sante, et le temps lui-même sem­blait attendre, sus­pen­du au-des­sus de la ter­rasse comme un oiseau qui fait du sur­place dans le vent.

Mon père par­lait. De tout et de rien. Des nou­velles du monde — Mit­ter­rand, les natio­na­li­sa­tions, le franc qui bais­sait, des choses qui me sem­blaient aus­si loin­taines et abs­traites que les guerres puniques. De l’hô­tel — tiens, ils ont refait le papier peint du cou­loir du pre­mier. De la mer — la marée sera basse à seize heures, on pour­rait aller jus­qu’aux parcs à huîtres. Ma mère écou­tait, acquies­çait, rajou­tait du citron sur ses huîtres, essuyait ses doigts, buvait une gor­gée de mus­ca­det en fer­mant les yeux. Ils avaient l’air heu­reux. Ce bon­heur simple, incon­tes­table, des gens qui sont exac­te­ment là où ils veulent être.

Et moi, je regar­dais Katell.

Elle ser­vait les tables autour de nous. Le jeu­di, la ter­rasse était pleine — toutes les familles de l’hô­tel pas­saient com­mande du pla­teau, et d’autres venaient de l’ex­té­rieur, des familles de Lan­nion, de Ples­tin, des gens du coin qui avaient leurs habi­tudes. Katell allait et venait entre les tables avec des pla­teaux qui pesaient une tonne, les bras ten­dus au-des­sus de sa tête, les poi­gnets solides, les pas sûrs. Elle ne vacillait jamais. Elle ne ren­ver­sait rien. Elle dépo­sait les pla­teaux sur les tables avec un geste fluide, presque céré­mo­nieux, comme si elle offi­ciait à un rite dont elle était la prê­tresse et les huîtres l’offrande.

Par­fois elle pas­sait près de notre table et son regard croi­sait le mien. Une frac­tion de seconde. Rien que les autres auraient pu voir. Et dans cette frac­tion de seconde, il y avait quelque chose — pas une pro­messe, pas une invite, quelque chose de plus ténu, de plus incer­tain, comme le cou­rant d’air tiède qui passe entre deux portes et qu’on ne sait pas d’où il vient.

— Tu ne manges pas, disait ma mère.

Je man­geais. Je man­geais les huîtres une par une, en les déta­chant de la coquille du bout de la petite four­chette, en les por­tant à mes lèvres, en les lais­sant glis­ser — cette chair froide et salée et iodée, cet océan concen­tré, cette chose vivante qui trois heures plus tôt était encore au fond de la mer à Loc­qué­meau et qui main­te­nant entrait dans mon corps et se mêlait à moi. Je man­geais et je regar­dais Katell, et les huîtres avaient le goût de Katell, et la mer avait le goût de Katell, et le mus­ca­det avait le goût de Katell, et tout — la ter­rasse, le ciel, le vent, le rire de mon père, le par­fum de ma mère, la nappe blanche macu­lée de jus de citron — tout avait le goût de cet été qui s’ou­vrait devant moi comme la grève s’ouvre à marée basse, immense, impré­vi­sible, et pleine de choses cachées sous la surface.

Le déjeu­ner durait jus­qu’à trois heures. Par­fois quatre. Les assiettes vidées s’empilaient, les bou­teilles se cou­chaient dans le seau à glace, la conver­sa­tion de mes parents deve­nait plus douce, plus lente, enve­lop­pée dans la cha­leur du vin et du soleil. D’autres familles par­taient. Des chaises raclaient les dalles. Un enfant pleu­rait quelque part. La ter­rasse se vidait peu à peu, et il ne res­tait plus que nous, les der­niers, mon père avec son café et son cal­va, ma mère avec ses lunettes de soleil remon­tées dans les che­veux, et moi avec mon secret.

Katell débar­ras­sait. Elle empi­lait les coquilles dans de grands bacs en plas­tique, essuyait les tables, ramas­sait les ser­viettes. Quand elle est arri­vée à notre table, mon père lui a dit :

— C’é­tait par­fait, made­moi­selle. Comme toujours.

Elle a sou­ri. Ce demi-sou­rire que je connais­sais déjà, ce coin de lèvre rele­vé qui pou­vait signi­fier l’a­mu­se­ment ou la poli­tesse ou autre chose.

— Ce sont les huîtres qui sont par­faites. Moi je les porte, c’est tout.

Mon père a ri. Il aimait les gens qui ne se pre­naient pas au sérieux. Ma mère a sou­ri aus­si, mais en me regar­dant, moi, pas elle, et dans ce regard il y avait l’ombre d’une com­pré­hen­sion que je ne vou­lais pas qu’elle ait.

Le soleil tour­nait. L’ombre de l’hô­tel gagnait la ter­rasse. La grève scin­tillait en contre­bas, par­cou­rue de sil­houettes minus­cules — des familles qui mar­chaient vers la mer loin­taine, des enfants qui cou­raient avec des seaux, des chiens qui aboyaient après les vagues. Et moi je res­tais assis, immo­bile, repus et affa­mé, ras­sa­sié de fruits de mer et affa­mé de tout le reste.

VI.

Les soirs

C’est le soir que la grève devient autre chose.

Le jour, elle est un ter­rain de jeu, une carte pos­tale, un pay­sage qu’on pho­to­gra­phie. Le soir, elle devient un ter­ri­toire. Quelque chose de vaste et d’in­quiet qui n’ap­par­tient plus aux tou­ristes, qui n’ap­par­tient plus à per­sonne, qui se reprend. Les familles rentrent, les enfants dis­pa­raissent, les der­niers mar­cheurs remontent vers le vil­lage, et il ne reste plus que le sable, le ciel, et cette lumière de Bre­tagne nord qui met des heures à mou­rir — une lumière d’a­bord dorée, puis rose, puis mauve, puis d’un bleu si pro­fond qu’il en devient noir, et il est dix heures du soir et il fait encore clair, et c’est comme si le jour refu­sait de par­tir, comme s’il s’ac­cro­chait à la baie avec l’obs­ti­na­tion de quel­qu’un qui sait qu’il ne revien­dra pas.

Mes parents dînaient tôt. Sept heures et demie, huit heures au plus tard. Après le dîner, ils mon­taient dans la chambre. Mon père lisait. Ma mère écri­vait des cartes pos­tales — elle en envoyait des dizaines, à la famille, aux amis, aux voi­sins, des cartes repré­sen­tant la Lieue de Grève sous tous les angles, avec au dos son écri­ture ronde et appli­quée : Vacances mer­veilleuses, temps superbe, Auré­lien se porte comme un charme. Je n’ai jamais su si elle croyait à ce qu’elle écri­vait ou si c’é­tait une forme de poli­tesse, un men­songe bien­veillant adres­sé à ceux qui n’é­taient pas là.

Moi, je sortais.

Je disais : je vais mar­cher un peu. Ou : je vais voir le cou­cher de soleil. Des pré­textes si trans­pa­rents que même mon père, qui ne voyait rien, devait se dou­ter de quelque chose. Mais on était en vacances, et en vacances on ne pose pas de ques­tions, on laisse filer, on des­serre les liens, on fait sem­blant de croire que tout est inno­cent parce que l’al­ter­na­tive — se méfier, sur­veiller, s’in­quié­ter — est incom­pa­tible avec le bruit de la mer et le goût du muscadet.

Le pre­mier soir, je l’ai trou­vée par hasard. Ou par ce que nous appe­lons hasard quand nous ne vou­lons pas admettre que nos pas nous portent exac­te­ment là où nous vou­lons aller. Elle était assise sur le muret du cime­tière marin, les jambes dans le vide, face à la grève. Le cime­tière de Saint-Michel est juste à côté de l’hô­tel, à cent mètres à peine, sépa­ré de la mer par un simple mur de pierre que les vagues fran­chissent aux grandes marées. C’est un tout petit cime­tière, des croix de gra­nit, des noms bre­tons, des dates qui racontent des vies de pêcheurs et de pay­sans, et cette proxi­mi­té de la mer donne aux morts une com­pa­gnie que les morts d’ailleurs n’ont pas.

Katell fumait. Une Gau­loise blonde, tenue entre le pouce et l’in­dex, à la manière des gar­çons. Elle avait enle­vé son tablier, défait ses che­veux, et dans la lumière du soir elle ne res­sem­blait plus à la ser­veuse effi­cace et rapide de la jour­née. Elle res­sem­blait à quel­qu’un d’autre. À elle-même, peut-être. À ce qu’elle était quand per­sonne ne la regardait.

— Assieds-toi, elle a dit.

Pas un « tiens, qu’est-ce que tu fais là » ni un « tu ne devrais pas être cou­ché ». Assieds-toi. Comme si elle m’at­ten­dait. Comme si c’é­tait entendu.

Je me suis assis. Le muret était tiède de toute la cha­leur du jour. La grève s’é­ten­dait devant nous, immense et rose dans la lumière du cou­chant. Au loin, vers Loc­qui­rec, les der­niers bateaux de pêche ren­traient au port, et on voyait leurs feux cli­gno­ter comme des lucioles posées sur l’eau.

On n’a pas par­lé tout de suite. On est res­tés comme ça, côte à côte, dans le silence. Pas un silence gêné — un silence plein, un silence habi­té par le bruit de la mer, le cri des goé­lands qui tour­naient au-des­sus du cime­tière, le tin­te­ment loin­tain d’une cloche. Un silence dans lequel j’ai com­pris, pour la pre­mière fois de ma vie, que deux per­sonnes pou­vaient être ensemble sans rien dire et que ce rien dire était une forme de conver­sa­tion, peut-être la plus vraie.

Puis elle a par­lé. De la grève. De la légende de Saint Efflam, qui avait débar­qué d’Ir­lande exac­te­ment ici, sur ce sable, avec sa femme Enora, au cin­quième siècle. Elle racon­tait ça comme on raconte une his­toire de voi­sins, avec un mélange de fami­lia­ri­té et de res­pect, comme si les saints et les légendes fai­saient par­tie du pay­sage au même titre que les rochers et les marées. Et je l’é­cou­tais, et sa voix avait la même qua­li­té que la lumière du soir — douce, un peu rauque, lente à s’éteindre.

— Mon grand-père racon­tait, elle a dit, qu’a­vant, il y avait une forêt ici. Toute la grève était une forêt. Et puis la mer est mon­tée et elle a tout pris. Par­fois, quand la marée est très très basse, on voit des souches. Des souches d’arbres noires qui sortent du sable. Mon grand-père disait que c’é­taient les arbres de la forêt de Saint Efflam, et que la nuit on les enten­dait gémir.

— Tu les as entendus ?

Elle a tiré sur sa ciga­rette. Le bout rou­geoyait dans la pénombre.

— Peut-être. Ou peut-être que c’é­tait le vent. Ici c’est pareil.

Ce soir-là, je suis ren­tré tard. Mes parents dor­maient. Je me suis glis­sé dans ma chambre, je me suis mis au lit sans me désha­biller, et j’ai écou­té la mer. La mer qui avait englou­ti une forêt. La mer qui léchait les tombes du cime­tière. La mer qui recou­vrait la croix deux fois par jour. La mer qui pre­nait tout et qui ren­dait tout, inlas­sa­ble­ment, depuis des mil­lé­naires. Et j’ai pen­sé à Katell assise sur le muret, ses che­veux noirs dans le vent du soir, sa ciga­rette, sa voix, et j’ai sen­ti quelque chose se mettre en mou­ve­ment en moi — quelque chose de lent et d’ir­ré­sis­tible, comme la marée.

Les soirs sui­vants, je l’ai retrou­vée. Pas tou­jours au même endroit — par­fois sur le muret du cime­tière, par­fois sur la ter­rasse fer­mée de l’hô­tel, par­fois plus loin, sur le che­min qui monte vers la voie romaine. Elle finis­sait son ser­vice à neuf heures, neuf heures et demie, et après elle était libre, et cette liber­té du soir était notre ter­ri­toire, notre heure, le moment où le monde diurne des parents, des clients, des pla­teaux de fruits de mer et des conven­tions lais­sait place à autre chose.

Elle me par­lait de Tré­du­der, de son père qui par­tait en mer à quatre heures du matin, de sa mère qui tenait le jar­din, de son frère par­ti faire son ser­vice mili­taire à Brest. Elle me par­lait des fest-noz d’hi­ver, de la musique qu’on jouait dans les granges, du kan ha dis­kan — ce chant à répondre qui fai­sait dan­ser les gens pen­dant des heures, des voix qui s’en­tre­la­çaient dans la nuit comme des fils sur un métier à tis­ser. Elle me par­lait en mêlant le fran­çais et le bre­ton, glis­sant un mot ici, une expres­sion là — ar mor, la mer ; an noz, la nuit ; karan­tez, un mot qu’elle ne m’a pas tra­duit tout de suite et que j’ai cher­ché plus tard dans un petit dic­tion­naire bre­ton-fran­çais ache­té à la librai­rie de Lannion.

Karan­tez. L’amour.

Un soir, elle a chan­té. La même com­plainte que j’a­vais enten­due le pre­mier matin dans la cui­sine de l’hô­tel, mais cette fois en entier, assise sur le muret face à la mer noire, les yeux fer­més. Une mélo­die simple, répé­ti­tive, qui mon­tait et redes­cen­dait comme la houle, et dont je ne com­pre­nais pas un mot mais dont je com­pre­nais tout — la tris­tesse, la beau­té, le sel, l’ab­sence, ce mélange de joie et de deuil qui est la cou­leur exacte de la Bretagne.

Quand elle a fini de chan­ter, le silence est reve­nu. Les étoiles étaient appa­rues. La grève avait dis­pa­ru sous la marée haute, et la mer venait battre le mur du cime­tière avec un bruit sourd et régu­lier, comme un cœur.

— C’est quoi, cette chan­son ? j’ai demandé.

— Gwerz Pen­marc’h. C’est l’his­toire d’une fille qui attend un marin qui ne revient pas.

— Ça finit comment ?

Elle a sou­ri dans l’obscurité.

— Ça ne finit pas.

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Hôtel de la plage — Troi­sième partie

Hôtel de la plage — Pre­mière partie

Hôtel de la plage

Hôtel de la plage

Pre­mière partie

I.

L’hô­tel fermé

Je ne sais pas pour­quoi je suis revenu.

On dit ça, on dit je ne sais pas, mais c’est faux, évi­dem­ment. On sait tou­jours. On sait depuis long­temps, depuis des années peut-être, on sait qu’un jour on repren­dra cette route, qu’on lon­ge­ra la côte après Lan­nion, qu’on tra­ver­se­ra Tré­drez sans s’ar­rê­ter et qu’au détour du virage, quand la baie s’ouvre d’un coup comme une main, on sen­ti­ra quelque chose se défaire dans la poi­trine. On le sait. On attend sim­ple­ment le jour où l’on n’au­ra plus la force de résister.

C’est novembre. Je ne suis jamais venu en novembre. Dans ma mémoire, Saint-Michel-en-Grève n’existe qu’en juillet, bai­gné d’une lumière si longue qu’on finis­sait par croire que le soir ne tom­be­rait pas, que le jour avait déci­dé de res­ter, qu’il s’é­tait atta­ché à cette baie comme nous nous y étions atta­chés, et qu’il refu­sait de partir.

La route des­cend. Elle des­cend tou­jours, c’est ce qui m’a­vait frap­pé la pre­mière fois, enfant — cette rue en pente douce qui vous aspire vers la mer, ce vil­lage-rue où les mai­sons de gra­nit s’a­lignent de part et d’autre comme les spec­ta­teurs d’un cor­tège, et tout en bas, bar­rant l’ho­ri­zon, l’hô­tel. L’Hô­tel de la Plage. Énorme, incon­gru, plan­té là comme un paque­bot échoué en tra­vers de la vue, empê­chant le regard d’al­ler jus­qu’à l’eau. Mon père pes­tait chaque année. Il disait : quel est l’im­bé­cile qui a construit un hôtel exac­te­ment à l’en­droit où il ne fal­lait pas. Et chaque année ma mère répon­dait : c’est notre imbé­cile, Jacques, puisque c’est là qu’on dort.

Les volets sont fermés.

Non. Pas fer­més — murés. On a cloué des planches sur cer­taines fenêtres, et d’autres ont sim­ple­ment cédé, un bat­tant pen­dant de tra­vers, l’autre dis­pa­ru. La façade, que je me rap­pe­lais crème et blanche, a pris la cou­leur de la cendre mouillée. Le sel a man­gé l’en­duit par plaques, lais­sant voir la pierre en des­sous, comme la peau d’un ani­mal malade qui perd ses poils par touffes. L’en­seigne a été décro­chée mais son fan­tôme per­siste sur le mur — les lettres en néga­tif, plus claires que le reste, HÔTEL DE LA PLAGE, et on les lit encore, on les lit peut-être même mieux main­te­nant qu’elles ne sont plus là.

Je reste dans la voi­ture. Le moteur est cou­pé. Il pleut, pas vrai­ment, cette bruine bre­tonne qui n’est ni pluie ni brouillard mais quelque chose entre les deux, une humi­di­té qui vient de par­tout à la fois, de la mer, du ciel, de la terre, qui vous enve­loppe et vous pénètre sans que vous puis­siez dire à quel moment vous avez com­men­cé à être mouillé.

Il y a un chat sur le rebord d’une fenêtre du rez-de-chaus­sée. Un chat gris, exac­te­ment de la cou­leur de la façade, comme s’il en fai­sait par­tie, comme si l’hô­tel avait sécré­té cette petite forme vivante pour prou­ver qu’il n’é­tait pas tout à fait mort. Le chat me regarde. Je le regarde. Nous res­tons ain­si un moment, par­fai­te­ment immo­biles l’un et l’autre, et je me demande s’il voit ce que je vois — un homme de cin­quante ans dans une voi­ture de loca­tion, arrê­té devant un bâti­ment fer­mé dans un vil­lage en novembre, un homme qui n’a rien à faire ici et qui pour­tant ne peut pas repartir.

Je sors.

L’air me frappe. Non pas le froid — il ne fait pas vrai­ment froid, il fait ce temps bre­ton d’au­tomne qui n’est ni chaud ni froid, qui est sim­ple­ment humide et salé et gris — mais l’o­deur. L’o­deur de la grève. Cette odeur d’iode, de varech, de sable mouillé, de quelque chose de vivant et de décom­po­sé à la fois, cette odeur qui est celle de la mer quand elle se retire et qu’elle laisse der­rière elle tout ce qu’elle a por­té, toutes les choses mortes et vivantes qu’elle char­rie et qu’elle aban­donne deux fois par jour sur cette éten­due immense de sable gris.

Et c’est l’o­deur qui ouvre la brèche.

Pas la vue de l’hô­tel, pas les volets arra­chés, pas les lettres fan­tômes sur le mur. L’o­deur. Parce que l’o­deur ne vieillit pas. L’o­deur ne change pas. L’o­deur de la Lieue de Grève est exac­te­ment la même qu’il y a trente-trois ans, pas une molé­cule de dif­fé­rence, et mon corps le sait avant moi, mes pou­mons le savent, ma peau le sait, et quelque chose en moi qui était tenu, conte­nu, ver­rouillé depuis si long­temps que j’a­vais oublié que c’é­tait ver­rouillé — quelque chose cède.

Je contourne l’hôtel.

La ter­rasse. Ou ce qu’il en reste. Les tables ont dis­pa­ru, bien sûr. Le sol est cra­que­lé, des herbes folles poussent entre les dalles. Mais l’es­pace est le même, cette avan­cée qui don­nait direc­te­ment sur la grève, sans bar­rière, sans tran­si­tion — on pas­sait de la nappe blanche aux coques de moules au sable, du verre de mus­ca­det à l’in­fi­ni de la baie, et c’é­tait cette absence de fron­tière qui ren­dait les déjeu­ners si étranges, si beaux, cette impres­sion de man­ger au bord du monde.

La mer est basse. Très basse. La grève se découvre sur des kilo­mètres, ce pay­sage lunaire que je n’ai vu nulle part ailleurs, cette éten­due de sable lui­sant, presque argen­té sous le ciel gris, striée de flaques et de rigoles, par­se­mée de rochers noirs. Au loin, si loin qu’elle semble appar­te­nir à un autre pays, la ligne de l’eau. Et quelque part là-bas, invi­sible pour l’ins­tant, la croix de pierre plan­tée sur son rocher, celle que la mer recouvre aux grandes marées, celle que Katell m’a­vait montrée.

Katell.

Voi­là. C’est dit. Je peux pro­non­cer le pré­nom main­te­nant. Il m’a fal­lu sor­tir de la voi­ture, contour­ner l’hô­tel, retrou­ver la ter­rasse, regar­der la grève, sen­tir le sel et l’iode, et main­te­nant je peux le dire. Katell. Deux syl­labes brèves, sèches, comme deux cailloux jetés sur le sable mouillé. Katell qui tra­vaillait ici l’é­té. Katell qui ser­vait les pla­teaux de fruits de mer sur cette ter­rasse. Katell qui avait dix-huit ans quand j’en avais quinze et qui me regar­dait avec quelque chose entre l’a­mu­se­ment et la ten­dresse, comme on regarde un ani­mal qui ne sait pas encore ce qu’il est.

Le chat gris a sau­té du rebord. Il s’est appro­ché, il frôle mes che­villes, il fait le dos rond, puis il s’é­loigne vers la grève et dis­pa­raît entre les rochers comme s’il avait un rendez-vous.

Je reste sur la ter­rasse. La bruine s’é­pais­sit. Je n’ai pas froid. Je n’ai pas faim. Je n’ai besoin de rien. C’est une sen­sa­tion que je n’ai pas éprou­vée depuis très long­temps — n’a­voir besoin de rien, être exac­te­ment là où il faut être, même si c’est devant un hôtel mort, même si c’est en novembre, même si tout ce que je suis venu cher­cher a dis­pa­ru depuis trente-trois ans.

Je m’as­sois sur le muret de la terrasse.

Et je me souviens.

II.

Les pre­miers jours

On arri­vait tou­jours un samedi.

Mon père condui­sait la R18 blanche, les deux mains sur le volant, le coude gauche par la fenêtre ouverte, une Gitane maïs coin­cée entre l’in­dex et le majeur. Ma mère était à l’a­vant avec la carte Miche­lin dépliée sur les genoux, bien qu’elle connût la route par cœur, bien que nous fis­sions ce tra­jet chaque été depuis que j’a­vais six ans, bien que rien n’eût jamais chan­gé dans l’i­ti­né­raire — mais elle aimait suivre notre pro­gres­sion sur le papier, poser son ongle ver­ni sur les noms de villes comme on pose un doigt sur les touches d’un pia­no, Chartres, Le Mans, Laval, Rennes, Saint-Brieuc, et chaque nom coché était une vic­toire, un pas de plus vers la mer.

Moi j’é­tais à l’ar­rière, coin­cé entre la gla­cière et les valises qui n’a­vaient pas tenu dans le coffre. On par­tait à cinq heures du matin de Vin­cennes pour évi­ter les bou­chons du départ en vacances. Paris était vide et gris, les rues lavées de la nuit, et je m’en­dor­mais avant la porte de Saint-Cloud, ber­cé par le ron­ron­ne­ment du moteur et le mur­mure de la radio — mon père écou­tait France Inter, les nou­velles du matin, une voix grave qui par­lait du monde et de ses guerres pen­dant que nous filions vers la plage.

Je me réveillais en Bre­tagne. C’é­tait tou­jours ain­si — je m’en­dor­mais dans la ban­lieue et je me réveillais dans un autre pays. Les arbres avaient chan­gé, les mai­sons avaient chan­gé, la lumière avait chan­gé. Tout était plus bas, plus vert, plus mouillé. Les toits d’ar­doise brillaient sous un ciel où les nuages défi­laient à une vitesse stu­pé­fiante, pous­sés par un vent qu’on ne sen­tait pas encore dans la voi­ture mais dont on devi­nait la force. Et puis il y avait les pan­neaux — les noms en bre­ton sous les noms en fran­çais, Plou­lec’h, Tré­drez, Loc­qué­meau, ces assem­blages de consonnes et d’a­pos­trophes qui me fai­saient l’ef­fet de for­mules magiques, de mots de passe pour entrer dans un ter­ri­toire secret.

Après Lan­nion, mon père disait : on y est presque. Il le disait chaque année au même endroit, avec la même satis­fac­tion dans la voix, comme si la phrase elle-même fai­sait par­tie du voyage. Ma mère repliait la carte. Et moi je me redres­sais sur la ban­quette, je col­lais mon front à la vitre, et j’attendais.

Le virage.

Ce virage au som­met de la côte, à l’en­trée de Saint-Michel, quand la route tourne et que sou­dain — la baie. Tout entière, d’un coup, cette immen­si­té de bleu et de gris et de vert, la Lieue de Grève déployée jus­qu’à l’ho­ri­zon, et cette impres­sion chaque fois renou­ve­lée que le monde s’ou­vrait, que les murs de Paris, les cou­loirs du lycée, les dimanches chez ma grand-mère rue de Cha­ren­ton, tout cela se dis­sol­vait d’un coup dans cette éten­due de ciel et d’eau et de sable, et que la vie, la vraie vie, recommençait.

La rue des­cen­dait. Les mai­sons hautes défi­laient. Mon père se garait devant l’hô­tel, tou­jours à la même place, un peu sur la gauche, le nez de la voi­ture poin­té vers la grève. On déchar­geait. L’air sen­tait l’iode et le goé­mon. Le patron, Mon­sieur Cariou — un homme large, mous­tache épaisse, gilet sans manches sur une che­mise dont les manches étaient tou­jours retrous­sées — nous accueillait sur le per­ron avec une poi­gnée de main pour mon père et un regard de sym­pa­thie bour­rue pour ma mère.

La chambre. Tou­jours la même, au deuxième étage, avec vue sur la grève. Deux pièces — mes parents d’un côté, moi de l’autre, sépa­ré par une porte qu’on lais­sait entrou­verte les pre­mières années et que j’a­vais com­men­cé à fer­mer. Le papier peint à rayures pas­sées, le couvre-lit en che­nille, le lava­bo de faïence blanche avec son broc ébré­ché. La fenêtre qui fer­mait mal et qu’on n’es­sayait plus de fer­mer parce que le bruit de la mer la nuit était la seule musique dont on avait besoin.

Cet été-là — c’é­tait l’é­té de mes quinze ans — quelque chose avait chan­gé. Pas le lieu. Le lieu était exac­te­ment le même, chaque meuble à sa place, chaque tache au pla­fond fidèle au poste, le même grin­ce­ment de la troi­sième marche de l’es­ca­lier, le même cli­que­tis de la tar­gette de la salle de bains. Non. C’est moi qui avais chan­gé. Je le sen­tais sans pou­voir le nom­mer. Comme si ma peau était deve­nue trop fine, comme si mes yeux voyaient trop, comme si chaque sen­sa­tion — la lumière du matin sur les draps, l’o­deur du café qui mon­tait de la salle à man­ger, le son d’une voix fémi­nine quelque part dans le cou­loir — me tra­ver­sait de part en part au lieu de glis­ser sur moi comme avant.

J’a­vais gran­di de huit cen­ti­mètres depuis l’é­té pré­cé­dent. Ma mère me regar­dait avec une per­plexi­té amu­sée, comme si j’é­tais un meuble qu’on aurait dépla­cé pen­dant la nuit. Mon père ne disait rien. Il lisait Le Monde sur la ter­rasse en buvant son café, et de temps en temps il levait les yeux vers la grève avec l’ex­pres­sion d’un homme qui a retrou­vé un objet pré­cieux qu’il crai­gnait d’a­voir perdu.

Le pre­mier matin, je suis des­cen­du tôt. La salle à man­ger était presque vide. Les nappes à car­reaux rouges et blancs, les bols de faïence, les tranches de pain grillé dans le petit panier en osier, le beurre salé dans son rame­quin — tout cela com­po­sait une nature morte fami­lière, ras­su­rante, inchan­gée. Une femme que je ne connais­sais pas essuyait les tables du fond. Le patron tra­ver­sait la salle avec un cageot de bou­teilles. Et quelque part, der­rière le comp­toir ou dans l’ar­rière-cui­sine, quel­qu’un sifflait.

Pas une mélo­die que j’au­rais pu recon­naître. Quelque chose d’aé­rien, de dis­trait, de presque invo­lon­taire — comme on siffle quand on ne sait pas qu’on siffle, quand les mains sont occu­pées et que l’es­prit vaga­bonde. Ce sif­fle­ment est la pre­mière chose que je me rap­pelle de cet été-là. Pas la mer, pas la grève, pas la lumière. Un sif­fle­ment dans une cui­sine, un matin de juillet, der­rière un comp­toir en bois sombre.

Je ne savais pas encore que c’é­tait elle.

III.

La grève

Il faut dire ce qu’est la Lieue de Grève.

Je ne parle pas des chiffres — quatre kilo­mètres de long, deux de large quand la mer se retire com­plè­te­ment, le plus grand estran de Bre­tagne nord, et d’autres choses qu’on peut lire dans les guides et qui ne disent rien. Je parle de ce que c’est quand on y marche.

Quand on y marche, on marche sur la lune.

Le sable est gris, pas doré. Pas le gris triste du béton ou du ciel de novembre, mais un gris vivant, un gris d’huître, un gris de nacre, qui change de nuance à chaque pas selon qu’il est sec ou mouillé, selon que le soleil le frappe ou qu’un nuage passe. Par endroits il est ferme sous le pied, presque dur, strié de vague­lettes figées ; par d’autres il cède, spon­gieux, et l’eau affleure sous la plante du pied comme si la mer se rap­pe­lait à vous, comme si elle vous disait : je suis là-des­sous, je suis par­tout, je reviendrai.

On marche, et on marche, et on marche, et la plage ne finit pas. Les repères dis­pa­raissent. Le vil­lage der­rière vous rape­tisse jus­qu’à n’être plus qu’une ligne de toits, l’hô­tel n’est plus qu’un bloc pâle, l’é­glise un trait de crayon sur­mon­té d’un point. La mer devant vous recule à mesure que vous avan­cez, comme si elle se déro­bait, et cette impos­si­bi­li­té de l’at­teindre, cette fuite per­pé­tuelle de l’eau devant vos pas, a quelque chose de trou­blant — un rêve qu’on fait par­fois, où l’on court vers quelque chose qui s’é­loigne à la même vitesse que vous.

Des flaques par­tout. Des rigoles. Des ruis­seaux minus­cules qui courent sur le sable en des­si­nant des arbo­res­cences, comme les ner­vures d’une feuille immense. Des rochers noirs sur­gissent ici et là, cou­verts de moules et de patelles, et autour d’eux des mares où des crabes minus­cules détalent laté­ra­le­ment avec l’air offen­sé de gens qu’on aurait sur­pris dans leur bain.

Et puis, loin, très loin — la croix.

On m’en avait par­lé mais je ne l’a­vais jamais vue. Ou plu­tôt je ne l’a­vais jamais cher­chée. Cet été-là, je l’ai cher­chée. Je ne sais pas pour­quoi. Peut-être parce que j’a­vais quinze ans et que les sym­boles, à quinze ans, vous attirent sans que vous sachiez ce qu’ils signi­fient. Une croix de pierre plan­tée au milieu de la grève, sur un rocher que la mer recouvre aux grandes marées — il y avait là quelque chose qui par­lait de résis­tance, de per­sis­tance, de quelque chose qui refuse de disparaître.

Je l’ai trou­vée par un après-midi de grande marée basse, coef­fi­cient 110. Il avait fal­lu mar­cher long­temps. Le vil­lage n’é­tait plus qu’un sou­ve­nir dans mon dos. Autour de moi, rien que le sable, le ciel, les flaques, et le vent — ce vent de noroît qui ne tombe jamais, même en plein été, même quand le soleil brûle, ce vent salé qui vous fouette la peau et vous donne l’im­pres­sion d’être net­toyé de l’intérieur.

La croix était petite. Plus petite que je ne l’a­vais ima­gi­née. Tra­pue, grise, ron­gée par le sel, plan­tée dans un rocher cou­vert de balanes. Pas d’ins­crip­tion lisible, pas de date. Juste cette forme de croix, obs­ti­née, dres­sée contre le vent et la mer depuis des siècles. On disait que c’é­tait l’en­droit exact où Saint Efflam avait débar­qué d’Ir­lande, là où se trou­vait autre­fois une forêt que la mer avait englou­tie. Je tou­chai la pierre. Elle était froide et rugueuse, pique­tée de sel cris­tal­li­sé, et sous mes doigts je sen­tais toute l’é­pais­seur du temps — un temps géo­lo­gique, un temps de légende, infi­ni­ment plus vaste que mon petit été de quinze ans.

C’est en reve­nant que je l’ai vue.

Elle mar­chait dans l’autre sens, vers la croix, pieds nus, un jean retrous­sé aux mol­lets, un pull marin trop grand sur les épaules. Elle mar­chait vite, les bras le long du corps, avec cette fou­lée longue et souple des gens qui ont l’ha­bi­tude de mar­cher sur le sable. Ses che­veux étaient noirs, très noirs, noués en un chi­gnon lâche d’où des mèches s’é­chap­paient dans le vent. Elle ne m’a pas vu tout de suite, ou elle a fait sem­blant de ne pas me voir. Elle regar­dait au loin, vers le large, et son visage avait cette expres­sion que je ne savais pas encore lire — un mélange de concen­tra­tion et d’ab­sence, comme si elle pen­sait à quelque chose d’im­por­tant et de vague en même temps.

Quand elle est pas­sée à ma hau­teur, elle a tour­né la tête. Nos regards se sont croi­sés. Pas long­temps — une seconde, deux peut-être. Elle avait les yeux très clairs, d’un vert qui tirait sur le gris, des yeux de la cou­leur exacte de la grève un jour de beau temps. Elle n’a pas sou­ri. Elle n’a rien dit. Elle a conti­nué à marcher.

Mais cette seconde.

Je me suis retour­né. Elle s’é­loi­gnait vers la croix, sa sil­houette se décou­pait sur le ciel pâle, et j’ai su — avec cette cer­ti­tude absurde et totale qu’on n’a qu’à quinze ans — que cet été ne serait pas comme les autres.

En ren­trant à l’hô­tel, je l’ai recon­nue. Elle était der­rière le comp­toir, en tablier blanc, et elle dis­tri­buait les clés des chambres à un couple âgé avec des gestes pré­cis et rapides. Elle m’a vu entrer. Elle n’a rien dit. Mais dans ses yeux gris-vert, il y avait quelque chose — pas un sou­rire, non, quelque chose de plus sub­til, une lueur, une recon­nais­sance, comme si la grève nous avait déjà pré­sen­tés l’un à l’autre et que les for­ma­li­tés étaient faites.

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