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La som­meil du roi — Cha­pitres 9 à 13

La som­meil du roi — Cha­pitres 9 à 13

Le som­meil
du roi

Le som­meil du roi

Cha­pitres 9 à 13

CHA­PITRE 9

Le sis­mo­graphe

Les nuits changèrent.

Auré­lien ne s’en aper­çut pas tout de suite — ou plu­tôt, il s’en aper­çut comme on s’a­per­çoit d’un chan­ge­ment de sai­son, par des signes indi­rects, des indices que le corps per­çoit avant que l’es­prit ne les nomme. Un malaise au réveil, comme un goût de métal dans la bouche. Une fatigue nou­velle, qui n’a­vait rien à voir avec le manque de som­meil — une fatigue d’un autre ordre, plus pro­fonde, logée quelque part entre les os. Et des rêves. Il ne se sou­ve­nait pas de ses rêves — il n’en avait pas le sou­ve­nir, juste la trace, une empreinte humide sur les draps du matin, une sueur froide qui séchait avant qu’il ait pu en iden­ti­fier la cause.

Le matin, à la table de tra­vail, le manus­crit résistait.

C’é­tait une résis­tance nou­velle. Pen­dant des semaines, le texte avait cou­lé avec la flui­di­té d’un fleuve en sai­son des pluies — les mots venaient d’eux-mêmes, les phrases s’en­chaî­naient, le roi Set­tha­thi­rath avan­çait avec la cer­ti­tude d’un per­son­nage qui connaît son che­min. Mais depuis le dîner aux chan­delles, quelque chose avait bou­gé. Les mots ne venaient plus de la même façon. Ils venaient — mais char­gés, les­tés d’un poids qui n’é­tait pas là avant. Les phrases qu’Au­ré­lien écri­vait le matin avaient une cou­leur dif­fé­rente, un grain plus rude, comme si l’encre elle-même avait chan­gé de composition.

Il tra­vaillait ce jour-là sur une scène qu’il avait lon­gue­ment pré­pa­rée : la des­truc­tion de Vien­tiane par les Bir­mans en 1575, quelques années seule­ment après sa fon­da­tion comme capi­tale. L’ar­mée du roi Bayin­naung avait enva­hi le Laos, pillé la ville, empor­té le Boud­dha d’É­me­raude et réduit le royaume de Lan Xang à un état vas­sal. C’é­tait un épi­sode his­to­rique que Auré­lien connais­sait bien — il l’a­vait étu­dié dans les chro­niques royales, dans les tra­vaux des his­to­riens fran­çais, dans les récits des voya­geurs hol­lan­dais qui étaient pas­sés par là un siècle plus tard.

Il avait pré­vu d’é­crire cette scène avec la dis­tance de l’his­to­rien — une des­truc­tion vue de haut, avec le recul de quatre siècles, une des­truc­tion qui serait tra­gique mais belle, comme sont belles les ruines quand on ne les a pas habi­tées. La chute d’un empire racon­tée avec l’é­lé­gance d’un conte. Gib­bon. Miche­let. La prose du surplomb.

Mais les mots qui venaient étaient autres.

Il écri­vit : « Les sol­dats bir­mans entrèrent dans Vien­tiane par la porte nord, à l’aube. » Jusque-là, rien d’a­nor­mal. Puis : « Les pre­miers habi­tants qu’ils trou­vèrent furent une femme et ses deux enfants, devant une mai­son en bois de teck, à l’angle de la route du mar­ché. La femme pilait du riz dans un mor­tier en pierre. Le bruit du pilon — un bruit régu­lier, creux, que les enfants avaient enten­du chaque matin de leur vie — s’ar­rê­ta quand les sol­dats apparurent. »

Il s’ar­rê­ta. Relut. La femme qui pilait du riz. Le bruit du pilon. Ce n’é­tait pas dans ses notes. Ce n’é­tait pas dans les chro­niques. C’é­tait venu de nulle part — ou plu­tôt de quelque part qu’il ne vou­lait pas iden­ti­fier. Le bruit du pilon sur la table de La Belle Époque, la veille au soir, quand Muret avait mimé le geste de la femme du chef de village.

Il ratu­ra la phrase. En écri­vit une autre, plus géné­rale, plus dis­tante. Puis revint à la pre­mière. La ratu­ra à nou­veau. Recom­men­ça. Le roi Set­tha­thi­rath contem­plait la des­truc­tion de sa ville depuis les hau­teurs où il s’é­tait replié avec les restes de son armée. Il voyait les fumées mon­ter de Vien­tiane — des colonnes de fumée noire, grasse, qui mon­taient droit dans l’air immo­bile de la sai­son sèche. Il enten­dait, por­tés par le vent, des cris qu’il ne pou­vait pas identifier.

Non. Trop pré­cis. Trop phy­sique. Auré­lien ne vou­lait pas de cette pré­ci­sion-là — cette pré­ci­sion char­nelle, orga­nique, qui était la marque du témoin et non de l’his­to­rien. Il vou­lait la dis­tance. Il vou­lait le sur­plomb. Il vou­lait la beau­té de la ruine vue de loin.

Mais les mots résistaient.

Ils avaient une vie propre désor­mais — une volon­té qui n’é­tait pas la sienne. Ils tiraient le texte vers le bas, vers le sol, vers les corps. Les corps des civils dans les rues de la Vien­tiane ancienne. L’o­deur du feu — pas l’o­deur lit­té­raire du feu, cette odeur abs­traite et poé­tique qu’on trouve dans les livres, mais l’autre odeur, celle qui prend à la gorge, celle qui colle aux vête­ments, celle qu’on n’ou­blie pas. Les cris des femmes. Les enfants qui marchent sans pleurer.

Auré­lien posa son sty­lo. Il avait écrit deux pages, ratu­rées, reprises, illi­sibles. Le roi Set­tha­thi­rath n’a­van­çait plus. Le roman était enli­sé — et pour la pre­mière fois depuis qu’il avait com­men­cé ce livre, Auré­lien ne savait pas pourquoi.

Il des­cen­dit. La pis­cine. Le tran­sat. Le gin tonic. Le rituel. Mais le rituel, ce jour-là, ne fonc­tion­nait pas comme il devait. L’eau tur­quoise avait un éclat trop vif. Le soleil pesait trop. Le goût du gin était amer, sans le velou­té habi­tuel. Quelque chose était déca­lé — un mil­li­mètre, pas plus, un déca­lage imper­cep­tible, comme un cadre accro­ché de tra­vers sur un mur. On ne le voit pas, mais on sent que quelque chose cloche.

Il ten­ta de lire Saint-Simon. La phrase du duc — d’or­di­naire si sûre, si acé­rée, si diver­tis­sante dans sa méchan­ce­té — lui parut sou­dain loin­taine, comme un bruit qu’on entend à tra­vers un mur. Les intrigues de Ver­sailles, les riva­li­tés de pré­séance, les mala­dies de la duchesse de Bour­gogne — tout cela appar­te­nait à un monde dont il n’ar­ri­vait plus à sen­tir le poids. Il refer­ma le livre. Prit le gin tonic. Le reposa.

  1. Theo­das pas­sa au bord de la pis­cine, en ins­pec­tion — sa ronde de l’a­près-midi, qui consis­tait à véri­fier que les tran­sats étaient ali­gnés, les ser­viettes pliées, les jets d’eau à la bonne pres­sion. Il s’ar­rê­ta devant Aurélien.

— Tout va bien, mon­sieur Desforêts ?

La ques­tion était de pure forme — M. Theo­das la posait à chaque client, chaque jour, avec la même sol­li­ci­tude pro­fes­sion­nelle. Mais ce jour-là, Auré­lien hési­ta avant de répondre. Il eut l’en­vie fugace — une seconde, pas plus — de dire non. De dire que quelque chose n’al­lait pas, que le monde avait bou­gé d’un mil­li­mètre, que le cock­tail n’a­vait plus le même goût. Puis l’en­vie pas­sa, comme passe un nuage.

— Très bien, mon­sieur Theo­das. Comme toujours.

  1. Theo­das hocha la tête et pour­sui­vit sa ronde. Il avait cette capa­ci­té admi­rable — la capa­ci­té du par­fait hôte­lier — de ne jamais mon­trer qu’il voyait ce qu’il voyait. Il voyait les traces de fatigue sous les yeux d’Au­ré­lien. Il voyait le manus­crit qui n’a­vait pas avan­cé depuis deux jours. Il voyait le gin tonic à peine tou­ché. Et il ne mon­trait rien. Parce que le Set­tha Palace n’é­tait pas un lieu où l’on nom­mait les choses — c’é­tait un lieu où l’on veillait à ce que les choses res­tent innom­mées, pro­té­gées par le silence et le confort, comme des objets fra­giles dans du coton.

Vien­tiane, autour de l’hô­tel, s’a­gi­tait. Des rumeurs cir­cu­laient — elles cir­cu­laient tou­jours à Vien­tiane, les rumeurs étaient le mode de com­mu­ni­ca­tion natu­rel de cette ville où per­sonne ne disait rien et où tout le monde savait tout. On par­lait d’un coup d’É­tat pos­sible — des géné­raux mécon­tents, des manœuvres de caserne, des réunions secrètes dans des mai­sons de la ban­lieue. On par­lait de ren­forts nord-viet­na­miens sur la Plaine des Jarres. On par­lait d’un inci­dent sur le Mékong — un bateau thaï­lan­dais arrai­son­né par des sol­dats lao­tiens, ou l’in­verse. Les rumeurs se croi­saient, se contre­di­saient, s’an­nu­laient, repar­taient sous une forme nouvelle.

Steve avait dis­pa­ru depuis trois jours. Sa chambre était vide — Auré­lien le savait parce que la femme de chambre n’y entrait plus, et que le silence de la chambre 3 avait une qua­li­té dif­fé­rente du silence d’une chambre occu­pée. Les Corses, en revanche, étaient d’un calme remar­quable. Fer­rac­ci et Lucia­ni buvaient leur pas­tis au bar avec une séré­ni­té de sphinx, échan­geant des plai­san­te­ries en corse et saluant Auré­lien d’un geste désin­volte quand il pas­sait. Des hommes qui savaient quelque chose — ou qui savaient com­ment ne rien savoir, ce qui était encore plus inquiétant.

Un soir, Muret ne vint pas dîner. Il était à l’am­bas­sade, rete­nu par une réunion qui se pro­lon­geait — son rap­port avait sus­ci­té des ques­tions, dit-il le len­de­main, des ques­tions qui n’é­taient pas celles qu’il atten­dait. On ne lui deman­dait pas ce qui se pas­sait dans les mon­tagnes — on lui deman­dait ce qui pou­vait se pas­ser si les infor­ma­tions fui­taient dans la presse. La dif­fé­rence était éloquente.

Auré­lien dîna seul à La Belle Époque. Sa table habi­tuelle, son plat habi­tuel, son verre de vin habi­tuel. Le rituel intact. Mais dans l’ab­sence de Muret, il y avait un vide qui n’exis­tait pas avant l’ar­ri­vée de Muret — un vide en forme d’homme, un silence en forme de conver­sa­tion, et ce vide-là était nouveau.

Il regar­da Kham.

Pour la pre­mière fois, il la regar­da vrai­ment. Pas comme on regarde un meuble ou un mur — comme on regarde un être humain, avec cette atten­tion qui cherche, qui fouille, qui veut com­prendre. Elle ser­vait une table vide — celle de Muret, la cinq, qu’elle avait dres­sée par habi­tude et qu’elle débar­ras­sait main­te­nant, avec des gestes plus lents que d’or­di­naire, comme si la tâche avait per­du son sens.

Il vit ses mains. Fines, brunes, avec des ongles courts et propres. Des mains qui por­taient des assiettes et des verres, qui essuyaient des tables, qui ver­saient du vin — des mains de ser­vice, des mains d’in­vi­sible. Mais aus­si des mains qui avaient fait autre chose avant — quoi ? Il ne le savait pas. Il vit son visage. Un visage jeune et sérieux, sans maquillage, avec des pom­mettes hautes et des yeux noirs, très noirs, qui ne regar­daient per­sonne. Un visage qui avait appris le silence comme on apprend une langue — cou­ram­ment, sans accent, par nécessité.

Il se deman­da pour la pre­mière fois d’où elle venait. Non pas d’où elle venait admi­nis­tra­ti­ve­ment — de quel quar­tier de Vien­tiane, de quel vil­lage — mais d’où elle venait vrai­ment, de quel monde inté­rieur. Chaque matin, elle arri­vait au Set­tha Palace par une porte de ser­vice qu’Au­ré­lien n’a­vait jamais vue. Chaque soir, elle repar­tait par la même porte. Entre ces deux portes, elle exis­tait — elle ser­vait, elle mar­chait, elle por­tait, elle ver­sait, elle débar­ras­sait — et puis elle dis­pa­rais­sait, comme un per­son­nage de théâtre qui regagne les cou­lisses. Où allait-elle ? Dans quel appar­te­ment, dans quelle mai­son, dans quel uni­vers ? Auré­lien ne s’é­tait jamais posé la ques­tion. Il ne se la posait peut-être pas main­te­nant — il la sen­tait, plu­tôt, comme on sent un cou­rant d’air sous une porte. La ques­tion était là, der­rière le cadre de sa per­cep­tion, et elle poussait.

Un soir, le cui­si­nier du Set­tha Palace — un homme cor­pu­lent et taci­turne qui s’ap­pe­lait Som­phone — avait fait un laap de pois­son, un plat tra­di­tion­nel lao à base de pois­son cru haché, de menthe, de coriandre et de piment. C’é­tait un plat violent — le piment brû­lait, le citron vert mor­dait, la menthe rafraî­chis­sait, et le tout for­mait une explo­sion de saveurs qui n’a­vait rien à voir avec la cui­sine fran­çaise ras­su­rante que La Belle Époque ser­vait d’ha­bi­tude. Auré­lien l’a­vait com­man­dé par curio­si­té — Muret lui avait van­té les mérites du laap — et il avait été sur­pris par la bru­ta­li­té du goût. La cui­sine lao ne cher­chait pas à plaire. Elle cher­chait à exis­ter. Il y avait dans cette fran­chise quelque chose qui res­sem­blait à Muret et qui ne res­sem­blait pas du tout au Set­tha Palace.

Il vit — ou crut voir — quelque chose dans ses yeux. Pas de la tris­tesse, pas de la colère. Quelque chose de plus dif­fi­cile à nom­mer. Une pré­sence. Une den­si­té. Comme si der­rière ces yeux, il y avait un monde entier dont il ne soup­çon­nait pas l’exis­tence — un monde de sou­ve­nirs, de peurs, de noms qu’elle ne pro­non­çait jamais, de lieux qu’elle avait quit­tés et qui n’exis­taient peut-être plus.

Elle leva les yeux. Leurs regards se croi­sèrent — un ins­tant, pas plus, un de ces ins­tants qui durent le temps d’un bat­te­ment de cils et qui pèsent plus que des heures. Puis elle détour­na la tête et dis­pa­rut vers la cuisine.

Auré­lien res­ta seul avec son vin. Le cœur bat­tant — pour­quoi ? Il ne le savait pas. Il ne lui avait pas par­lé. Il ne lui par­le­rait pas. Mais il l’a­vait vue, et cette vision avait ouvert quelque chose en lui — une fis­sure, une brèche, par laquelle entrait un air qui n’é­tait pas l’air cli­ma­ti­sé du Set­tha Palace.

Ce soir-là, dans la chambre 7, il rou­vrit le manus­crit. Le roi Set­tha­thi­rath, seul dans son palais, regar­dait par la fenêtre les mon­tagnes du nord. Les éclai­reurs avaient rap­por­té que l’ar­mée bir­mane avait fran­chi la rivière Nam Ngum. Elle serait devant Vien­tiane dans trois jours. Le roi regar­dait les mon­tagnes, et les mon­tagnes ne lui disaient rien — elles étaient là, immo­biles, indif­fé­rentes, vertes et bleues sous le ciel de mous­son, et quelque part dans leurs plis, dans leurs val­lées, dans leurs forêts impé­né­trables, une armée avançait.

Il ne bou­geait pas. Le roi ne bou­geait pas. Il regar­dait les mon­tagnes et il savait que les enva­his­seurs vien­draient, et il res­tait là, dans son palais de bois, immo­bile, parce qu’il n’y avait nulle part où aller.

Auré­lien écri­vit cette scène d’un trait, sans rature. La plume cou­rait sur le papier avec une aisance retrou­vée — mais une aisance qui n’é­tait pas la même qu’a­vant. Elle était plus sombre, plus dense, char­gée de quelque chose qui n’a­vait pas de nom. Le roi et l’é­cri­vain se confon­daient dans le même geste : un homme à sa fenêtre qui regarde le monde brû­ler et qui ne bouge pas.

Il relut. C’é­tait bon. C’é­tait peut-être ce qu’il avait écrit de mieux depuis le début du roman. Et il ne com­prit pas pour­quoi cette consta­ta­tion, au lieu de le réjouir, le rem­plis­sait d’un malaise qu’il n’a­vait jamais éprouvé.

CHA­PITRE 10

Le Purple Porpoise

— Sors de cet hôtel, dit Muret. Juste une fois. Viens voir.

Auré­lien hési­ta. Il hési­tait tou­jours quand le monde exté­rieur venait frap­per à la porte de sa bulle — un réflexe de mol­lusque, un repli de l’a­ni­mal qui pré­fère sa coquille à l’o­céan. Le Set­tha Palace était sa coquille. Il y était à l’a­bri du bruit, de la cha­leur, de la lai­deur, de tout ce qui n’é­tait pas lisse et doux et pré­vi­sible. Sor­tir le soir, c’é­tait accep­ter de ne plus contrô­ler le décor.

Mais il dit oui. Il ne sut pas pour­quoi. Peut-être parce que la voix de Muret avait une inflexion nou­velle — pas de l’in­sis­tance, plu­tôt une urgence tran­quille, celle d’un homme qui sait que le temps presse et qui ne veut pas le montrer.

Ils sor­tirent à pied, après le dîner. Vien­tiane la nuit était une autre ville — ou plu­tôt, elle ces­sait d’être une ville pour deve­nir un pay­sage. Les rues étaient vides, les réver­bères rares, et l’obs­cu­ri­té avait une den­si­té presque solide, une épais­seur de tis­su. On mar­chait dans le noir en sui­vant les trot­toirs défon­cés, gui­dé par les lumières éparses des mai­sons — une ampoule nue der­rière une mous­ti­quaire, un néon bleuâtre au-des­sus d’une porte, la lueur d’un télé­vi­seur dans un salon ouvert sur la rue. Les chiens errants croi­saient le che­min en silence, des ombres fur­tives aux yeux jaunes. Des moby­lettes pas­saient de temps en temps, phare unique, bruit de guêpe, et dis­pa­rais­saient dans la nuit comme des lucioles mécaniques.

Le Purple Por­poise était dans une ruelle der­rière le bou­le­vard Fa Ngum, près du fleuve. On le trou­vait à l’o­reille avant de le trou­ver aux yeux — la musique d’a­bord, un rock amé­ri­cain nasillard, Cree­dence Clear­wa­ter Revi­val ou les Stones, un son de juke­box cra­cho­tant qui sem­blait venir de par­tout et de nulle part. Puis une porte basse, un esca­lier qui des­cen­dait, et le bruit mon­tait d’un coup — les voix, les rires, le tin­te­ment des verres, le choc des billes de billard, et par-des­sus tout la musique, tou­jours, comme un pla­fond sonore.

Auré­lien entra comme on entre dans l’eau — le choc, le froid, puis l’im­mer­sion. Le bar était une cave longue et basse de pla­fond, enfu­mée au point que les visages au fond de la salle n’é­taient que des taches pâles dans le brouillard. Un comp­toir en zinc occu­pait tout un mur, char­gé de bou­teilles, de cen­driers, de verres vides et pleins. Des tables de bois brut, des chaises dépa­reillées, un sol en béton taché de bière. Au fond, une table de billard sous un cône de lumière.

Et les hommes. Des Amé­ri­cains, sur­tout. Des hommes jeunes — la tren­taine, cer­tains à peine plus — aux visages mar­qués par quelque chose que le soleil seul n’ex­pli­quait pas. Che­mises civiles, jeans, bottes. Des visages rasés de frais mais qui auraient eu besoin de som­meil plus que de rasoir. Des mains qui tenaient des verres de whis­ky ou de bière avec une fer­me­té de gens habi­tués à tenir autre chose — un manche à balai d’a­vion, un fusil, un levier de com­mande. Des yeux qui bou­geaient vite, qui ne se posaient jamais, qui par­cou­raient la salle en per­ma­nence comme les yeux d’un pré­da­teur ou d’une proie.

Ils buvaient comme des gens qui ont une bonne rai­son de boire.

Muret gui­da Auré­lien vers le comp­toir. Ils com­man­dèrent des bières — la Beer­lao locale, une blonde légère qui ne res­sem­blait à rien de ce qu’Au­ré­lien buvait d’ha­bi­tude. L’en­droit sen­tait la sueur, la ciga­rette et le kéro­sène — cette odeur de car­bu­rant d’a­vion qui impré­gnait les vête­ments des pilotes et qui, au Purple Por­poise, était un par­fum d’appartenance.

— Ce sont les Ravens, dit Muret à l’o­reille d’Au­ré­lien. Et les pilotes d’Air Ame­ri­ca. Et des types de l’am­bas­sade — des « atta­chés », comme ils disent.

Auré­lien regar­dait. Il regar­dait comme il avait regar­dé le Wat Si Saket — avec la fas­ci­na­tion de l’homme qui découvre un monde dont il ne soup­çon­nait pas l’exis­tence à dix minutes de chez lui. Ces hommes vivaient dans la même ville que lui, res­pi­raient le même air, enten­daient les mêmes grillons la nuit. Mais ils ne vivaient pas dans le même monde. Leur monde était là-haut, dans les mon­tagnes, dans les cock­pits, dans les zones de feu. Et ils des­cen­daient ici, au Purple Por­poise, comme on des­cend dans une cale — pour oublier, pour se soû­ler, pour sen­tir la cha­leur d’autres corps vivants.

Un pilote à côté d’eux racon­tait une his­toire. Il la racon­tait à trois ou quatre cama­rades, pen­ché au-des­sus de la table, une bière à la main, la voix pâteuse mais l’œil vif. Une his­toire de mis­sion au-des­sus de la Plaine des Jarres — un vol de recon­nais­sance, un avion à hélice, un O‑1 Bird Dog, qui devait repé­rer des posi­tions enne­mies pour gui­der les frappes aériennes. Il décri­vait le vol — le décol­lage de Long Tieng à l’aube, les mon­tagnes dans la brume, la plaine qui appa­rais­sait comme une éten­due verte trouée de cra­tères bruns. Et puis les tirs. L’an­tiaé­rienne. Les tra­ceurs qui mon­taient du sol comme des lucioles furieuses. Le bruit des impacts sur le fuse­lage — un bruit de grêle métal­lique, disait-il, un bruit qu’on n’ou­blie pas. Le moteur qui tousse. La fumée. Et la des­cente, en vrille, vers une piste de terre au milieu de nulle part, avec un copi­lote qui sai­gnait du bras et qui gueulait.

Il riait en racon­tant. Ses cama­rades riaient. C’é­tait un rire de com­bat — ner­veux, trop fort, trop rapide — un rire qui n’a­vait rien à voir avec la joie et tout à voir avec le fait d’être encore vivant. Auré­lien écou­tait depuis le comp­toir, à trois mètres de dis­tance, et les détails de l’his­toire lui arri­vaient par mor­ceaux, comme les frag­ments d’un rêve — les tra­ceurs dans le ciel, le sang sur le bras du copi­lote, la piste de terre, le bruit de grêle.

Il but sa bière trop vite. Com­man­da une autre. La fumée lui piquait les yeux. La musique était trop forte — les Doors main­te­nant, *Riders on the Storm*, le cla­vier de Man­za­rek qui pla­nait au-des­sus des voix et des rires comme un brouillard sonore. Il se sen­tait étran­ge­ment expo­sé — dépouillé du cocon du Set­tha Palace, nu dans ce bar enfu­mé, par­mi ces hommes qui avaient vu ce qu’il ne vou­lait pas voir et qui le racon­taient en riant.

Muret, à côté de lui, obser­vait. L’eth­no­logue au tra­vail. Même ici, même dans un bar de Vien­tiane à minuit, il obser­vait — les gestes, les rituels, les codes. La manière dont les pilotes se saluaient — un punch sur l’é­paule, un sur­nom gueu­lé à tra­vers la salle. La manière dont ils buvaient — vite, debout, sans s’as­seoir, comme s’ils étaient tou­jours prêts à repar­tir. La manière dont ils se tai­saient, sou­dain, au milieu d’une phrase, quand le sou­ve­nir d’un cama­rade mort pas­sait dans la conver­sa­tion comme une balle perdue.

— Ils ne savent pas, dit Muret. Ce qu’ils bom­bardent. Ils voient la jungle, les pistes, les posi­tions enne­mies sur les cartes. Ils ne voient pas les vil­lages. Ils ne voient pas les gens. De là-haut, à trois cents mètres de vitesse, un vil­lage et une posi­tion enne­mie, c’est la même chose — un point sur une carte, une coor­don­née. Ils ne sont pas méchants. Ils ne sont même pas indif­fé­rents. Ils ne savent pas.

Il y avait dans cette phrase — « ils ne savent pas » — quelque chose qui trou­bla Auré­lien plus que tout ce qu’il avait enten­du ce soir. Parce que c’é­tait exac­te­ment ce qu’il se disait à lui-même, chaque jour, au Set­tha Palace. Je ne sais pas. Les bombes, les réfu­giés, les vil­lages détruits — je ne sais pas. C’é­tait la même phrase, pro­non­cée pour des rai­sons dia­mé­tra­le­ment oppo­sées. Les pilotes ne savaient pas parce qu’ils volaient trop haut. Auré­lien ne savait pas parce qu’il vivait trop bas — trop enfon­cé dans le coton de son hôtel, dans le velours de ses phrases, dans la dou­ceur de ses cocktails.

Un homme au fond du bar jouait de la gui­tare — pas un musi­cien, un pilote qui avait appor­té sa gui­tare de chez lui, du Texas ou de l’Ar­kan­sas, et qui grat­tait des accords approxi­ma­tifs en chan­tant à mi-voix. C’é­tait une chan­son de coun­try, une chan­son de route et de soli­tude, et dans ce bar enfu­mé de Vien­tiane, à mille lieues de tout ce que cette chan­son était cen­sée évo­quer, elle avait une jus­tesse déchi­rante. Parce que la soli­tude était la même. Parce que la route ne menait nulle part. Parce que le gar­çon qui chan­tait avait vingt-trois ans et qu’il ne serait peut-être pas vivant dans un mois.

Auré­lien ne répon­dit pas. Il finis­sait sa deuxième bière. Le bar tour­nait un peu autour de lui — la fumée, la musique, les visages. Il pen­sa qu’il n’a­vait pas bu autant depuis long­temps. Le Set­tha Palace ne le por­tait pas à l’ex­cès — tout y était mesu­ré, dosé, le gin tonic de Boun­my, le verre de vin du soir. Ici, les quan­ti­tés étaient autres. Tout était autre.

Ils sor­tirent vers une heure du matin. L’air de la nuit fut une gifle de dou­ceur après l’en­fu­mage du bar — un air chaud, humide, par­fu­mé, l’air de Vien­tiane qui sen­tait le jas­min et la terre mouillée. Ils mar­chèrent vers l’hô­tel en silence, le long du bou­le­vard Fa Ngum. Le Mékong était là, à leur droite, invi­sible dans l’obs­cu­ri­té, mais pré­sent — on le sen­tait, cette masse d’eau qui cou­lait dans le noir, qui empor­tait tout avec elle, les débris, les feuilles, les pois­sons, les morts.

La ville était déserte. Un couvre-feu théo­rique exis­tait — minuit, paraît-il — mais per­sonne ne le res­pec­tait, ni les pilotes du Purple Por­poise, ni les Corses qui ren­traient de leurs dîners, ni les sol­dats lao­tiens eux-mêmes qui patrouillaient avec la non­cha­lance de gens pour qui l’au­to­ri­té est un concept flou. Deux sol­dats étaient ados­sés à un mur, endor­mis, le fusil entre les genoux. Muret et Auré­lien pas­sèrent devant eux sans les réveiller. La guerre la plus secrète du monde était gar­dée par des hommes qui dor­maient debout.

Ils pas­sèrent devant un temple — le Wat Ong Teu, recon­nais­sable à sa toi­ture dorée qui lui­sait fai­ble­ment dans la lumière d’un réver­bère soli­taire. Le por­tail était fer­mé, mais der­rière les murs, dans la cour du temple, on devi­nait une acti­vi­té — des lueurs, des mur­mures. Les bonzes ne dor­maient pas tous. Cer­tains priaient. Cer­tains médi­taient. Cer­tains, peut-être, pen­saient aux mêmes mon­tagnes que Muret, aux mêmes vil­lages, aux mêmes gens — parce que les bonzes de Vien­tiane venaient sou­vent de ces vil­lages, et qu’ils por­taient dans leur mémoire, sous leur robe safran, les noms et les visages de ceux qui n’a­vaient pas eu la chance de fuir.

Auré­lien res­pi­ra l’air de la nuit. Il sen­tait l’al­cool dans son sang — la bière du Purple Por­poise, plus lourde que le gin tonic du Set­tha Palace, plus réelle, d’une réa­li­té de hou­blon et de sueur qui col­lait au palais. Il sen­tait aus­si autre chose — une fatigue d’un type nou­veau, une fatigue qui n’é­tait pas phy­sique mais qui pesait comme un poids sur la poi­trine. La fatigue de l’homme qui a vu un monde qu’il ne vou­lait pas voir et qui ne peut pas le dé-voir.

— Ils sont tous morts, dit Muret.

Il avait dit cela d’une voix basse, presque pour lui-même, comme une pen­sée qui aurait trou­vé le che­min de l’air sans le vouloir.

— La plu­part de ces gar­çons qu’on a vus ce soir ne fini­ront pas l’an­née. Le taux de pertes des Ravens est de cin­quante pour cent. Un sur deux. Ils le savent. C’est pour ça qu’ils boivent comme ça. C’est pour ça qu’ils rient comme ça.

Silence. Le bruit de leurs pas sur le trot­toir défon­cé. Le coas­se­ment des gre­nouilles dans les mares du bord de route. Quelque part, un chien aboya — un seul aboie­ment, bref, puis le silence revint.

Au loin, au-delà du Mékong, au-delà de la Thaï­lande, au-delà de l’ho­ri­zon, un éclat de lumière. Un éclair d’o­rage, peut-être. Ou un flash de bom­bar­de­ment, quelque part dans les mon­tagnes. La dis­tance était trop grande pour distinguer.

Ils arri­vèrent au Set­tha Palace. Le hall était silen­cieux, bai­gné de cette lumière ambrée que M. Theo­das lais­sait tou­jours allu­mée la nuit — une veilleuse de palace, un reste de civi­li­sa­tion dans l’obs­cu­ri­té. Le lustre en cris­tal brillait dou­ce­ment. Le marbre du sol était frais sous les semelles. Le gecko était là, au pla­fond du bar, immo­bile, ver­ti­cal, les yeux ouverts.

Auré­lien ins­pi­ra. L’o­deur de cire et de fran­gi­pa­nier. L’o­deur du Set­tha Palace. L’o­deur de chez lui. Le monde se remet­tait en place — les boi­se­ries, les pilastres, l’es­ca­lier en bois de rose. Le cocon se refer­mait. La bulle se reconstituait.

— Mer­ci, dit-il à Muret. C’é­tait… intéressant.

Inté­res­sant. Le mot était venu natu­rel­le­ment — le mot qu’on emploie quand on ne veut pas dire ce qu’on a vrai­ment res­sen­ti. Muret hocha la tête. Il avait l’air fati­gué — les traits tirés, les épaules basses, cette fatigue de l’homme qui porte quelque chose de trop lourd et qui ne peut pas le poser.

— Bonne nuit, dit Muret.

— Bonne nuit.

Ils mon­tèrent l’es­ca­lier. Les marches cra­quaient. Le bois de rose par­lait sous leurs pieds, fami­lier, ras­su­rant. Auré­lien ouvrit la porte de la chambre 7. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Les draps étaient tirés. Le manus­crit atten­dait sur la table.

Tout était en ordre.

Tout était tou­jours en ordre.

CHA­PITRE 11

Le rap­port

Muret avait ter­mi­né son rap­port. Quatre-vingts pages, tapées à la machine sur le Reming­ton por­table qu’il avait emprun­té à l’am­bas­sade — une machine récal­ci­trante, au ruban encras­sé, qui frap­pait les « e » plus fort que les autres lettres et dont le cha­riot reve­nait avec un cla­que­ment sec de cara­bine. Quatre-vingts pages de don­nées eth­no­gra­phiques, de rele­vés lin­guis­tiques, de des­crip­tions de rituels, de sta­tis­tiques démo­gra­phiques, d’ob­ser­va­tions de ter­rain. Quatre-vingts pages qui racon­taient la fin d’un monde.

Il en par­la à Auré­lien un soir, avec une iro­nie qui n’é­tait pas de l’a­mer­tume mais quelque chose de plus fin — la luci­di­té de l’homme qui fait son tra­vail en sachant qu’il ne ser­vi­ra à rien, et qui le fait quand même, parce que ne pas le faire serait pire.

— Tu sais ce qui va arri­ver ? dit-il. Mon rap­port va prendre l’a­vion pour Paris dans une valise diplo­ma­tique. Il va arri­ver au Quai d’Or­say. Un secré­taire va le tam­pon­ner. Un chef de bureau va le lire — en dia­go­nale, entre deux dos­siers sur l’Al­gé­rie et un mémo sur le bud­get. Il va écrire en marge « Vu » ou « Pris note ». Et le rap­port ira rejoindre les autres rap­ports dans un clas­seur vert, dans une armoire métal­lique, dans un cou­loir du troi­sième étage que per­sonne ne tra­verse sauf le gar­dien de nuit.

— Pour­quoi l’é­crire, alors ?

— Parce que c’est écrit. Parce que quelque part, dans un clas­seur vert, il y aura la trace de ce qui s’est pas­sé. Les noms. Les vil­lages. Les dates. Quand tout sera fini — dans dix ans, dans vingt ans — quel­qu’un ouvri­ra le clas­seur, peut-être. Et il lira.

Il y avait dans cette foi modeste — la foi dans le clas­seur vert, dans l’ar­moire métal­lique, dans le lec­teur hypo­thé­tique de l’a­ve­nir — quelque chose qui tou­cha Auré­lien. C’é­tait, à sa manière, une foi d’é­cri­vain. Écrire pour un lec­teur qu’on ne connaît pas, qui n’existe pas encore, qui ouvri­ra le livre un jour, peut-être. La bou­teille à la mer. Le mes­sage dans l’armoire.

— J’ai écrit la véri­té, dit Muret. Que les bom­bar­de­ments amé­ri­cains détruisent les popu­la­tions civiles qu’ils pré­tendent pro­té­ger. Que les vil­lages hmong et kha­mu sont pris en étau entre le Pathet Lao et les bombes. Que la culture mil­lé­naire de ces peuples est en train de dis­pa­raître — pas en siècles, comme d’ha­bi­tude, mais en années, en mois. Que les réfu­giés qui des­cendent vers le sud perdent tout — leur terre, leur mai­son, leur langue, leurs esprits, leurs morts. Tout. J’ai écrit tout ça. Avec des chiffres, des noms, des coor­don­nées géo­gra­phiques. Très pro­fes­sion­nel. Très documenté.

Il sou­rit. Un sou­rire las.

— Et ça ne chan­ge­ra rien. Abso­lu­ment rien.

Il but une gor­gée de vin. Puis, comme s’il pour­sui­vait la même pen­sée par un autre chemin :

— Tu sais ce qu’il y a de plus étrange ? C’est que le rap­port est écrit en fran­çais. En fran­çais de France, avec la syn­taxe du Quai d’Or­say, les tour­nures du rap­port admi­nis­tra­tif — « Il convient de noter que… », « Force est de consta­ter que… ». Et ce fran­çais-là, cette langue-là, est inca­pable de dire ce que j’ai vu. Je décris la des­truc­tion d’un vil­lage avec les mots d’un fonc­tion­naire qui classe des dos­siers. Je donne des coor­don­nées géo­gra­phiques pour des lieux qui n’ont de nom que dans une langue que per­sonne ne parle à Paris. Je compte les morts avec des chiffres — un, dix, cin­quante, cent — et chaque chiffre est un men­songe, parce qu’un chiffre ne contient pas un visage.

Auré­lien recon­nut dans cette plainte quelque chose de fami­lier — la plainte de l’é­cri­vain devant l’in­suf­fi­sance du lan­gage. Mais chez Muret, l’in­suf­fi­sance n’é­tait pas un pro­blème esthé­tique. C’é­tait un pro­blème de vie et de mort.

— Peut-être que c’est la lit­té­ra­ture qui devrait racon­ter ça, dit Muret. Pas les rapports.

Il regar­da Auré­lien. Le regard dura un ins­tant — un ins­tant de trop, un ins­tant qui conte­nait une ques­tion que Muret ne posa pas et qu’Au­ré­lien ne rele­va pas.

Les deux hommes dînaient à leur table habi­tuelle, la quatre, et la salle de La Belle Époque était à moi­tié pleine ce soir-là — un groupe de diplo­mates japo­nais à la table du fond, un couple aus­tra­lien de pas­sage, les Corses à leur poste au bar. Kham ser­vait. Boun­my mixait. Le monde tournait.

La conver­sa­tion prit un tour plus per­son­nel qu’elle ne l’a­vait jamais eu. Peut-être était-ce l’ef­fet du départ immi­nent de Muret — il repar­tait dans trois jours —, cette proxi­mi­té de la fin qui libère la parole. Peut-être était-ce le vin. Peut-être était-ce sim­ple­ment que les deux hommes, après dix jours de dîners par­ta­gés, avaient atteint ce seuil au-delà duquel les masques deviennent inconfortables.

Muret par­la de ce qui le pous­sait à remon­ter dans les mon­tagnes. Ce n’é­tait pas l’hé­roïsme — il détes­tait le mot, il détes­tait le concept. Ce n’é­tait pas l’i­déa­lisme non plus — il avait per­du ses illu­sions depuis long­temps, si tant est qu’il en ait jamais eu. C’é­tait quelque chose de plus obs­cur, de plus tenace.

— Une dette, dit-il. Je ne sais pas à qui. Pas aux Hmong — ils ne me doivent rien, je ne leur dois rien, nous ne sommes pas dans un rap­port de dette. C’est plus vague que ça. C’est… tu vas rire… c’est une dette envers ce que j’ai vu. Quand tu as vu quelque chose, tu ne peux pas faire comme si tu ne l’a­vais pas vu. Tu peux essayer — et Dieu sait que beau­coup essaient — mais ça ne marche pas. La chose vue reste là, der­rière tes yeux, et elle attend. Elle attend que tu en fasses quelque chose.

Auré­lien écou­tait. Il écou­tait avec cette atten­tion qui était peut-être, pour la pre­mière fois, autre chose que de la curio­si­té lit­té­raire. Quelque chose dans les mots de Muret réson­nait — pas dans sa tête, pas dans sa mémoire de lec­teur, mais plus bas, dans un endroit qu’il ne fré­quen­tait pas, un endroit où les livres n’en­traient pas.

— Et toi ? deman­da Muret.

La ques­tion était simple. Directe. Impos­sible à esquiver.

— Moi ?

— Qu’est-ce que tu fais ici ? Vraiment.

Auré­lien regar­da son verre. Le vin était sombre, presque noir, avec des reflets gre­nat à la lueur de la bou­gie. Il le fit tour­ner len­te­ment. Les jambes du vin cou­laient sur les parois du verre avec une len­teur de sablier.

— Je suis venu pour écrire, dit-il.

— Ça, je sais. Mais pour­quoi ici ? Pour­quoi Vien­tiane ? Tu pour­rais écrire ton roman n’im­porte où — à Paris, en Pro­vence, à Flo­rence. Pour­quoi un hôtel colo­nial au bout du monde ?

Silence. Auré­lien cher­chait ses mots — lui qui ne les cher­chait jamais, lui pour qui les mots venaient tou­jours, obéis­sants, dis­ci­pli­nés, comme les sol­dats du roi Setthathirath.

— J’a­vais besoin de m’é­loi­gner, dit-il.

— De quoi ?

— De tout. De Paris. De l’ap­par­te­ment. De…

Il s’ar­rê­ta. Une femme, peut-être. Un échec, peut-être. Un livre qui n’a­vait pas mar­ché. Une vie qui s’é­tait défaite sans bruit, comme se défait une cou­ture, fil après fil, jus­qu’à ce que le vête­ment tombe. Il ne le dit pas. Il ne le dirait pas. Mais Muret, avec cette acui­té de l’eth­no­logue qui lit les silences mieux que les mots, comprit.

— Je suis venu ici pour dis­pa­raître, dit Aurélien.

Il dit cela avec un sou­rire — ce sou­rire qui était sa défense ultime, cette manière de trans­for­mer l’a­veu en plai­san­te­rie, le sérieux en légè­re­té. Mais le sou­rire ne prit pas. Il res­ta sus­pen­du sur ses lèvres, inache­vé, comme une phrase qu’on n’ose pas finir.

Et pour la pre­mière fois depuis son arri­vée au Set­tha Palace — depuis des mois, peut-être des années — il sen­tit le poids de sa propre absence. Non pas l’ab­sence qu’il avait choi­sie — cette dis­pa­ri­tion élé­gante, cette retraite d’é­cri­vain, ce retrait volon­taire du monde — mais l’autre absence, celle qui est en soi, l’ab­sence à soi-même. Il était assis dans le plus bel hôtel de Vien­tiane, dans une salle lam­bris­sée de palis­sandre, devant un verre de vin et un homme qui ris­quait sa vie pour les autres, et il ne res­sen­tait rien. Pas de l’in­dif­fé­rence — quelque chose de plus pro­fond. Un engour­dis­se­ment. Comme si les nerfs qui relient le monde à l’âme avaient été sec­tion­nés, pro­pre­ment, chi­rur­gi­ca­le­ment, et que la plaie s’é­tait refer­mée sans douleur.

Il pen­sa au roi Set­tha­thi­rath. Le roi qui mar­chait vers le sud, vers une nou­velle capi­tale, vers une vie nou­velle. Le roi qui ne se retour­nait pas. Et il com­prit — un éclair, une seconde de luci­di­té atroce qui tra­ver­sa l’en­gour­dis­se­ment comme un cou­rant élec­trique — que le roi n’é­tait pas un per­son­nage de roman. Le roi était lui. Auré­lien Des­fo­rêts était un roi en fuite qui appe­lait sa fuite un voyage, qui appe­lait son exil une retraite, qui appe­lait son aban­don un choix.

La seconde pas­sa. La luci­di­té s’é­tei­gnit. Le confort revint.

Muret ne sou­rit pas.

— Tu es au bon endroit, dit-il. Ici, tout le monde dis­pa­raît. Sauf que les autres n’ont pas choisi.

La phrase tom­ba sur la table comme un objet lourd. Pas un reproche — Muret n’a­vait pas le ton du reproche. Quelque chose de plus simple et de plus impla­cable : un constat. Un fait. La même voix qu’il employait pour décrire la des­truc­tion d’un vil­lage ou la mort d’un vieux cha­man. La voix de l’homme qui dit ce qui est, sans l’embellir ni l’adoucir.

Auré­lien accu­sa le coup. Il ne répon­dit pas. Il fit signe à Kham pour com­man­der un autre verre. Elle vint, silen­cieuse, ver­sa le vin, repar­tit. Ses pas. Le bruit du vin dans le verre. Le cré­pi­te­ment d’une bou­gie qui s’achevait.

Ils par­lèrent d’autre chose. De la mous­son — les pre­miers orages avaient écla­té la semaine pré­cé­dente, brefs et vio­lents, et l’air avait chan­gé, plus lourd, plus char­gé, comme un tis­su qu’on a trem­pé dans l’eau. Du pro­chain livre d’Au­ré­lien — celui d’a­près Le Roi qui mar­chait vers le sud, si celui-ci se ter­mi­nait un jour. De Paris en mai — les mar­ron­niers en fleur le long des quais, les bou­qui­nistes, le Luxem­bourg. Des choses douces. Des choses qui ne fai­saient pas de mal.

Le dîner s’a­che­va. Ils se ser­rèrent la main au bas de l’es­ca­lier. Muret mon­ta. Auré­lien mon­ta. Les marches craquèrent.

Dans la chambre 7, Auré­lien ouvrit le manus­crit. Le roi Set­tha­thi­rath avait quit­té Vien­tiane avec son armée pour aller com­battre les Bir­mans dans les mon­tagnes du sud. C’é­tait sa der­nière cam­pagne. La légende disait qu’il avait dis­pa­ru — englou­ti par la jungle, ava­lé par la forêt, comme si la terre elle-même l’a­vait repris. Son corps n’a­vait jamais été retrou­vé. Per­sonne ne savait où il était mort, ni com­ment, ni pour­quoi. Le roi avait sim­ple­ment ces­sé d’exis­ter — un jour il était là, avec sa cou­ronne et ses élé­phants, et le len­de­main il n’y avait plus que la jungle et le silence.

Auré­lien écri­vit la scène du départ. Le roi sur son élé­phant, tra­ver­sant les portes de Vien­tiane pour la der­nière fois. La foule qui regarde. Les bonzes qui prient. Le soleil qui se couche sur le Pha That Luang, et la feuille d’or du stu­pa qui rou­geoie comme une braise. Le roi ne se retourne pas. Il avance vers le sud, vers les mon­tagnes, vers la disparition.

C’é­tait magni­fique. La prose avait une beau­té sombre, autom­nale, la beau­té des choses qui finissent. Et c’é­tait — Auré­lien ne le savait pas, ou plu­tôt il le savait sans le savoir, comme on sait dans les rêves — c’é­tait la scène de sa propre dis­pa­ri­tion. Un homme qui s’en­fonce dans son rêve comme un roi dans la jungle. Un homme que per­sonne ne retrou­ve­rait, parce qu’il ne vou­lait pas être retrouvé.

CHA­PITRE 12

L’a­vant-der­nier soir

Muret par­tait le lendemain.

Il le dit en s’as­seyant à la table quatre, ce soir-là, avec la sim­pli­ci­té d’un homme qui annonce la météo. Demain matin. Une Land Rover vien­drait le cher­cher à sept heures. Il remon­te­rait vers le nord, par la route de Vang Vieng, puis par les pistes de mon­tagne, vers Sam Neua, vers la pro­vince de Houa­phan, vers l’é­pi­centre de ce que les Amé­ri­cains bom­bar­daient depuis trois ans et que les jour­naux de Vien­tiane n’é­vo­quaient jamais.

— La situa­tion là-haut est deve­nue cri­tique, dit-il. Les Nord-Viet­na­miens ont pris des posi­tions nou­velles sur les crêtes au-des­sus de Sam Neua. Les bom­bar­de­ments ont été mul­ti­pliés par trois en deux mois. Les vil­lages qui n’ont pas encore été éva­cués le seront bien­tôt — de gré ou de force. Je veux être là quand ça arrivera.

— Pour­quoi ?

— Pour voir. Pour noter. Pour les bandes — j’ai encore des enre­gis­tre­ments à faire, des chants que per­sonne d’autre ne connaît, des rituels que per­sonne d’autre n’a docu­men­tés. Si je ne le fais pas main­te­nant, dans six mois il sera trop tard. Il n’y aura plus de vil­lages. Il n’y aura plus de chants.

Il dit cela cal­me­ment, sans gran­di­lo­quence. La voix de l’homme qui retourne au tra­vail. Mais Auré­lien com­prit — avec une clar­té sou­daine, phy­sique, qui n’a­vait rien à voir avec l’in­tel­li­gence — qu’il était assis en face d’un homme qui retour­nait dans la zone la plus bom­bar­dée du pays le plus bom­bar­dé de l’his­toire de l’hu­ma­ni­té, et qu’il le fai­sait parce qu’il ne pou­vait pas ne pas le faire, et qu’il revien­drait peut-être et peut-être pas.

Il ne dit rien. Que dire ? Bonne chance ? Fais atten­tion ? Reviens vite ? Tous les mots étaient faux. Tous les mots étaient trop petits. Il ne dit rien, et son silence, pour une fois, n’é­tait pas un silence de fuite mais un silence d’im­puis­sance — le silence de l’homme qui n’a pas les mots, lui qui avait tou­jours les mots, lui pour qui les mots étaient le seul outil, la seule arme, le seul refuge.

Le dîner com­men­ça. Nor­ma­le­ment. Kham appor­ta les entrées. Le vin fut ver­sé. Les bou­gies brû­laient — pas de cou­pure d’élec­tri­ci­té ce soir, mais M. Theo­das avait gar­dé les bou­gies, parce que les bou­gies étaient deve­nues une habi­tude. Les habi­tudes, au Set­tha Palace, avaient la force des lois naturelles.

Ils par­lèrent. De choses et d’autres. Du rap­port — Muret avait reçu un accu­sé de récep­tion de Paris, trois lignes tapées à la machine, signées par un sous-direc­teur dont il n’a­vait jamais enten­du le nom. Du temps — la mous­son était proche, on la sen­tait dans la den­si­té de l’air, dans les éclairs de cha­leur qui zébraient le ciel chaque soir au-des­sus du Mékong. Du roman d’Au­ré­lien — le roi Set­tha­thi­rath avait dis­pa­ru dans la jungle, et Auré­lien ne savait pas encore com­ment ter­mi­ner le livre. C’é­tait un pro­blème de struc­ture, expli­qua-t-il, un pro­blème d’é­cri­vain. Com­ment finir un livre dont le héros dis­pa­raît ? Com­ment écrire la fin d’un homme qui n’a pas de fin ?

— Tu finis par le silence, dit Muret. Tu finis par ce qui vient après le départ. Le palais vide. Le trône vide. Les cour­ti­sans qui attendent un roi qui ne revien­dra pas. Le silence est la meilleure fin.

C’é­tait un bon conseil. Un conseil d’homme qui connais­sait le silence — le silence des mon­tagnes après les bom­bar­de­ments, le silence des vil­lages aban­don­nés, le silence des gens qui n’ont plus rien à dire parce qu’ils n’ont plus per­sonne à qui le dire.

Puis Muret raconta.

Il n’y eut pas de tran­si­tion. Pas de pré­am­bule. Il posa sa four­chette, prit son verre, et com­men­ça à par­ler, et ce qu’il racon­ta ce soir-là, dans la salle à moi­tié vide de La Belle Époque, entre les boi­se­ries de palis­sandre et les nappes blanches, sous la lumière des bou­gies et le ron­ron­ne­ment du ven­ti­la­teur, ce qu’il racon­ta était le récit qu’il por­tait en lui depuis des mois et qu’il n’a­vait encore don­né à personne.

Un vil­lage. Pas Ban Pha Thi — un autre. Plus petit. Plus haut. Un vil­lage hmong accro­ché à une crête à deux mille mètres d’al­ti­tude, dans la pro­vince de Xieng Khouang, à vingt kilo­mètres au nord de la Plaine des Jarres. Il ne don­na pas le nom — les noms hmong sont impro­non­çables pour un Fran­çais, dit-il, et de toute façon le vil­lage n’existe plus, alors à quoi bon le nommer ?

Il y avait vécu trois mois. Trois mois dans une mai­son en bam­bou, au milieu de qua­rante familles, cent cin­quante per­sonnes. Il avait appris les noms de cha­cun. Il connais­sait les enfants. Il connais­sait la vieille femme qui fai­sait le meilleur lao-lao de la mon­tagne — un alcool de riz dis­til­lé dans un alam­bic en cuivre qui avait appar­te­nu, disait-elle, à un sol­dat fran­çais de Diên Biên Phu. Il connais­sait le for­ge­ron, qui fabri­quait des cou­teaux avec des mor­ceaux de métal récu­pé­rés — du métal de bombe, sou­vent, parce que les bombes étaient la seule source de fer dans les mon­tagnes. Il connais­sait la femme du chef de vil­lage, celle qui chan­tait en pilant le riz.

Il mima le geste, une der­nière fois, sur la table de La Belle Époque. Le pilon qui monte et qui des­cend. Le rythme régu­lier. Le bruit sourd du riz qui se casse sous le choc. Et la voix de la femme par-des­sus — une voix claire, aiguë, qui mon­tait et des­cen­dait avec le pilon, une mélo­die qui n’a­vait pas de nom et qui disait quelque chose que Muret n’a­vait jamais pu traduire.

Un matin, les avions sont venus.

Muret n’é­tait pas là. Il était à deux heures de marche, dans un vil­lage voi­sin, où il docu­men­tait une céré­mo­nie funé­raire. Il enten­dit les explo­sions — pas un bruit unique, une série, une chaîne de déto­na­tions qui se suc­cé­daient comme les bat­te­ments d’un cœur affo­lé. Puis le silence. Puis les avions qui reve­naient, fai­saient un deuxième pas­sage. D’autres explo­sions. Et après, plus rien.

Il mar­cha. Deux heures sur le sen­tier de mon­tagne, en cou­rant là où il pou­vait, en tré­bu­chant sur les racines, le souffle court, le cœur bat­tant. Il savait déjà. On sait tou­jours, dans les mon­tagnes. La direc­tion des explo­sions. L’a­zi­mut. La durée du bom­bar­de­ment. On sait.

Quand il arri­va, il n’y avait plus de village.

Il ne décri­vit pas ce qu’il vit. Pas en détail. Il dit — et chaque mot avait le poids d’une pierre posée sur la table : les mai­sons en bam­bou avaient brû­lé. Cer­taines étaient encore fumantes. Le sol était retour­né — la terre rouge mélan­gée à des frag­ments de bois, de tis­su, de métal. Des cra­tères dans les rizières. L’a­lam­bic de la vieille femme, tor­du, mécon­nais­sable. Et par­tout, cette odeur — il n’en dit pas plus sur l’o­deur. Il n’en dit qu’un mot : « insou­te­nable ». Ce fut le seul adjec­tif de tout le récit.

Il y avait une chose, dit-il. Une chose qu’il n’a­vait pas mise dans le rap­port parce qu’elle n’a­vait pas de place dans un rap­port — pas de case, pas de caté­go­rie, pas de mot admi­nis­tra­tif pour la conte­nir. Au milieu des décombres du vil­lage, entre deux cra­tères, il avait trou­vé un khène. L’orgue à bouche en bam­bou dont il avait par­lé à Auré­lien les pre­miers soirs. Les tuyaux étaient bri­sés — trois sur six — mais l’embouchure était intacte. Quel­qu’un l’a­vait posé là, ou l’a­vait per­du en fuyant, ou l’a­vait lais­sé parce qu’on ne peut pas por­ter un ins­tru­ment de musique quand on porte ses enfants sur le dos. Un khène cas­sé dans la terre retour­née. C’é­tait une image qui ne disait rien et qui disait tout — la culture d’un peuple résu­mée dans un ins­tru­ment bri­sé, au milieu d’un vil­lage qui n’exis­tait plus.

Il l’a­vait ramas­sé. Il l’a­vait dans sa sacoche, en haut, avec les bandes du Nagra. Un ins­tru­ment cas­sé et des bandes magné­tiques. Les reliques d’un monde.

Les sur­vi­vants avaient fui vers la forêt. Il les retrou­va dans l’a­près-midi, en aval, dans une clai­rière au bord d’un ruis­seau. Ils étaient une soixan­taine — sur cent cin­quante. Les femmes pan­saient les bles­sés avec ce qu’elles avaient — des feuilles, de la terre, des mor­ceaux de tis­su déchi­rés. Les enfants étaient assis en cercle, silen­cieux. La femme du chef de vil­lage était là. Elle ne chan­tait pas. Elle était assise par terre, les mains sur les genoux, les yeux ouverts sur rien.

Muret se tut.

Le silence dura long­temps. Auré­lien ne savait pas com­bien de temps — une minute, cinq minutes, une éter­ni­té. La bou­gie sur la table cou­lait len­te­ment, la cire for­mant une flaque dorée sur la nappe blanche. Le bruit du ven­ti­la­teur. Le géné­ra­teur. La nuit dehors, épaisse, chaude, pleine de grillons et de fantômes.

Auré­lien ne dit rien pen­dant un long moment. Son visage était pâle — même à la lumière des bou­gies, on voyait la pâleur, et les ombres creu­saient ses joues, ses orbites, lui don­nant un air vieilli, un air de por­trait ancien. Il tenait son verre mais ne buvait pas. Le vin était immo­bile dans le verre, sombre, opaque.

Puis il par­la. Et ce qu’il dit — ce fut la chose qu’il fai­sait tou­jours, la chose qu’il savait faire, la seule chose qu’il savait faire dans ces moments-là.

— Ça me rap­pelle Thu­cy­dide, dit-il. Le dia­logue des Méliens. Quand les Athé­niens détruisent Mélos — toute la popu­la­tion mas­cu­line mas­sa­crée, les femmes et les enfants ven­dus comme esclaves. Thu­cy­dide rap­porte les deux dis­cours — celui des Athé­niens, qui parlent de néces­si­té et de rai­son d’É­tat, et celui des Méliens, qui parlent de jus­tice. Et à la fin, c’est la force qui gagne, pas la jus­tice. Thu­cy­dide ne com­mente pas. Il rap­porte. C’est ce qui rend le texte insup­por­table — cette absence de com­men­taire. Le fait brut.

Il dit cela d’une voix belle. Posée. Un peu trem­blante peut-être — une fêlure, à peine, dans la voix de l’homme culti­vé, dans la voix du roman­cier qui sait que les mots sont son bou­clier et qui les bran­dit une der­nière fois. Il citait de mémoire. Les mots étaient justes, les réfé­rences exactes. C’é­tait brillant. C’é­tait par­fait. C’é­tait exac­te­ment ce que fait un homme qui trans­forme le sang en encre et la dou­leur en citation.

Muret le regarda.

Ses yeux. Auré­lien sou­tint le regard — il le sou­tint parce qu’il n’a­vait pas le choix, parce que détour­ner les yeux aurait été un aveu plus expli­cite que n’im­porte quel mot. Mais ce qu’il vit dans les yeux de Muret n’é­tait pas du mépris. Ce n’é­tait pas de la colère. C’é­tait — et il fau­drait inven­ter un mot pour ça, un mot qui n’existe pas en fran­çais, un de ces mots kha­mu que Muret avait mis six mois à apprendre — c’é­tait la tris­tesse qu’on éprouve quand un ami part et qu’on sait qu’il ne revien­dra pas.

Muret ten­dit la main vers la bou­teille. Se res­ser­vit. But lentement.

— Oui, dit-il. Thu­cy­dide. C’est très juste.

Et c’é­tait fini. La porte s’é­tait fer­mée. Le pas­sage s’é­tait refer­mé. Il n’y aurait pas de deuxième chance — il n’y a jamais de deuxième chance pour ces choses-là, ces moments où quel­qu’un vous tend le réel à bout de bras et où vous choi­sis­sez de le trans­for­mer en livre.

Ils finirent la bou­teille. Ils par­lèrent d’autre chose — du Mékong, de la mous­son qui appro­chait, du pro­chain livre d’Au­ré­lien. Des choses douces. Des choses anesthésiantes.

Muret com­man­da un lao-lao — un der­nier verre, dit-il, un verre de la route, parce que demain il en boi­rait d’un autre genre, dis­til­lé dans un alam­bic de vil­lage à deux mille mètres d’al­ti­tude, avec un goût de fumée et de mon­tagne qui n’a­vait rien à voir avec le lao-lao poli­cé du Set­tha Palace. Il par­la du goût des choses là-haut — du riz gluant cuit dans des tubes de bam­bou sur un feu de bois, du gibier fumé, des herbes sau­vages dont les noms n’exis­taient dans aucun dic­tion­naire. Il par­lait de la nour­ri­ture comme un écri­vain parle des mots — avec cette atten­tion au détail qui est une forme d’amour.

— Tu sais ce qui me manque le plus, quand je suis dans les mon­tagnes ? dit-il. Ce n’est pas le vin. Ce n’est pas le fro­mage. C’est le pain. Le pain fran­çais. Un baguette crous­tillante avec du beurre. C’est idiot, non ? On est au milieu d’une guerre, on voit des choses qu’au­cun être humain ne devrait voir, et ce qu’on veut, c’est une tartine.

Auré­lien sou­rit. Il com­pre­nait. Le pain, le beurre, la tar­tine — c’é­taient les objets de la nor­ma­li­té, les ancres du monde ancien, les reliques d’une vie d’a­vant. Et ce désir du pain était peut-être la chose la plus humaine que Muret ait dite de toute la soi­rée — plus humaine que le vil­lage détruit, plus humaine que le khène cas­sé, plus humaine que le cha­man aveugle. Parce que le désir du pain disait : je suis un homme. J’ai faim. Je veux ren­trer chez moi.

Le dîner s’a­che­va comme tous les autres — cour­toi­se­ment, cha­leu­reu­se­ment, avec cette grâce des gens bien éle­vés qui savent dis­si­mu­ler les bles­sures sous les bonnes manières.

Au bas de l’es­ca­lier, Muret ser­ra la main d’Au­ré­lien. Il la tint un peu plus long­temps que d’ha­bi­tude — une seconde de plus, peut-être deux, une pres­sion légè­re­ment plus forte des doigts, qui pou­vait signi­fier beau­coup de choses ou rien du tout.

— Prends soin de toi, dit-il.

— Toi aus­si. Fais atten­tion là-haut.

Muret sou­rit. Un sou­rire sans tris­tesse — ou plu­tôt un sou­rire qui avait tra­ver­sé la tris­tesse et qui était res­sor­ti de l’autre côté, dans un endroit où les sou­rires ne sont plus tout à fait des sou­rires mais quelque chose de plus pro­fond, de plus ancien, quelque chose qui res­semble à de l’acceptation.

Ils mon­tèrent.

Auré­lien ne dor­mit pas. Il res­ta sur le bal­con, les coudes sur la balus­trade, le visage tour­né vers le nord. La nuit de Vien­tiane. Les étoiles — des mil­liers d’é­toiles, plus qu’il n’en avait jamais vues à Paris, une voûte de lumière froide qui cou­vrait la ville et les plaines et les mon­tagnes et les vil­lages et les cra­tères et les morts.

Au nord, très loin, au-delà de ce qu’on pou­vait voir ou ima­gi­ner, un gron­de­ment sourd. Conti­nu. Régu­lier. Qui n’é­tait pas l’orage.

CHA­PITRE 13

Le gecko

Le matin vint comme tous les matins — la lumière à tra­vers les per­siennes, le miel pâle sur le par­quet, le café lao devant la porte, le fan­tôme bien­veillant de la femme de chambre qui s’é­loi­gnait sans bruit dans le couloir.

Auré­lien se leva tôt. Plus tôt que d’ha­bi­tude. Il n’a­vait pas dor­mi — ou si peu que la fron­tière entre la veille et le som­meil s’é­tait dis­soute, et il ne savait plus de quel côté il se trou­vait. Il se dou­cha, s’ha­billa, descendit.

Dans le hall, Muret était déjà là.

Il por­tait sa tenue de ter­rain — la che­mise kaki, le pan­ta­lon de toile, les chaus­sures de marche. Le sac de toile mili­taire à ses pieds. La sacoche en cuir usé en ban­dou­lière — celle qui conte­nait le Nagra, les bandes magné­tiques, vingt-trois heures de chants et de rituels, la mémoire d’un peuple qui tenait dans une sacoche. Il avait le visage rasé de frais et les yeux clairs d’un homme qui a dor­mi, ou qui a su ne pas dormir.

  1. Theo­das était à la récep­tion, en cos­tume, impec­cable, à six heures trente du matin. Il y a des direc­teurs d’hô­tel qui délèguent les départs mati­naux à la récep­tion de nuit. M. Theo­das n’é­tait pas de ceux-là. Chaque arri­vée et chaque départ au Set­tha Palace méri­tait sa pré­sence — c’é­tait une ques­tion de digni­té, la sienne et celle de l’hôtel.

— Mon­sieur Muret. J’es­père que votre séjour a été agréable.

— Très agréable, mon­sieur Theo­das. Merci.

Les mots rituels. La poi­gnée de main. La fac­ture réglée. La clé de la chambre 12 ren­due — une clé en cuivre, lourde, accro­chée à un gland de pas­se­men­te­rie bleu, comme toutes les clés du Set­tha Palace.

Auré­lien et Muret sor­tirent sur la ter­rasse du Side­walk Café. Il était trop tôt pour le petit-déjeu­ner habi­tuel, mais Boun­my — qui ne dor­mait appa­rem­ment jamais — avait pré­pa­ré du café. Ils s’as­sirent à la table d’Au­ré­lien, près du muret de pierre, sous le fran­gi­pa­nier. Les fleurs blanches n’é­taient pas encore tom­bées — elles tom­baient plus tard, vers huit heures, quand le soleil les chauf­fait et des­ser­rait leur prise. Pour l’ins­tant elles tenaient, sus­pen­dues dans l’air du matin comme des notes de musique arrê­tées avant la fin de la phrase.

Le bou­le­vard était presque vide. Un cyclo-pousse pas­sait au ralen­ti, le conduc­teur endor­mi sur sa selle. Une femme balayait le trot­toir devant une mai­son fer­mée, avec un balai de bran­chages qui fai­sait un bruit doux de brosse sur la pierre. Et là-bas, au bout de la rue, la sil­houette d’un bonze en robe safran qui avan­çait pieds nus, le bol à aumônes contre la poi­trine, dans la lumière oblique du matin.

Ils burent leur café en silence. Un silence qui n’a­vait pas besoin d’être rem­pli — un silence de gens qui ont tout dit, ou presque, et qui savent que les mots du départ sont tou­jours les mau­vais mots.

Puis Auré­lien par­la. De choses sans impor­tance. Les adresses — il don­na l’a­dresse de son édi­teur à Paris, parce qu’il n’a­vait pas d’a­dresse per­son­nelle, ou plu­tôt parce que son adresse per­son­nelle était la chambre 7 du Set­tha Palace, et que cette adresse-là ne figu­rait pas dans les annuaires. Muret don­na une boîte pos­tale à Luang Pra­bang, où un ami récu­pé­rait son cour­rier quand il était dans les mon­tagnes. La pro­messe de s’é­crire — cette pro­messe que font les gens qui savent qu’ils ne s’é­cri­ront pro­ba­ble­ment pas, mais qui la font quand même, parce que ne pas la faire serait admettre quelque chose de trop triste.

— Quand tu auras fini ton roman, envoie-le-moi, dit Muret.

— Je te l’enverrai.

— Le roi dis­pa­raît dans la jungle. C’est une bonne fin.

— C’est la seule fin possible.

Un bruit de moteur. La Land Rover était arri­vée — un véhi­cule kaki, cou­vert de pous­sière, avec un chauf­feur lao­tien au volant qui fumait une ciga­rette en atten­dant. Le genre de véhi­cule qui avait tra­ver­sé toutes les guerres de l’In­do­chine et qui en por­te­rait les cica­trices jus­qu’à la casse. Les por­tières ne fer­maient plus tout à fait. Le pare-brise avait une étoile de fis­sure dans le coin gauche.

Muret se leva. Prit son sac. Ils se ser­rèrent la main. La main de Muret était chaude, ferme, cal­leuse — une main de ter­rain, une main d’homme qui avait tou­ché la terre et les gens et les bandes magné­tiques et les bles­sures. La main d’Au­ré­lien était fine, soi­gnée, une main d’é­cri­vain qui n’a­vait tou­ché que du papier.

— Prends soin de toi, dit Muret.

— Toi aussi.

Muret mon­ta dans la Land Rover. Le chauf­feur écra­sa sa ciga­rette, démar­ra. Le moteur tous­sa, trou­va son rythme, et le véhi­cule s’é­loi­gna sur le bou­le­vard Khoun­bou­lom, vers le nord, vers la route de Vang Vieng, vers les mon­tagnes. Auré­lien le regar­da dis­pa­raître. Le bruit du moteur dimi­nua, se fon­dit dans les bruits de la ville qui s’é­veillait, et s’éteignit.

Le bou­le­vard était vide à nouveau.

Auré­lien res­ta un moment debout sur la ter­rasse, la tasse de café à la main. Il sen­tait quelque chose — une sen­sa­tion qu’il n’a­vait pas éprou­vée depuis son arri­vée au Set­tha Palace, une sen­sa­tion d’a­vant le Set­tha Palace, d’a­vant Vien­tiane, une sen­sa­tion qui appar­te­nait à une vie anté­rieure. C’é­tait léger, fugace, presque imper­cep­tible — un tiraille­ment quelque part dans la poi­trine, un nœud minus­cule qui se for­mait et se défai­sait, comme un muscle qu’on aurait oublié et qui rap­pelle son exis­tence par une crampe brève.

Il regar­da la rue par laquelle la Land Rover avait dis­pa­ru. La rue était droite, bor­dée de flam­boyants, et elle menait vers le nord — vers la route de Vang Vieng, vers les mon­tagnes, vers les vil­lages, vers tout ce qu’il ne ver­rait jamais. Quelque part au bout de cette rue, au bout de toutes les rues du monde, il y avait quelque chose qu’il avait choi­si de ne pas voir — et ce choix, pour la pre­mière fois, lui appa­rut non pas comme une liber­té mais comme un mur. Un mur très doux, capi­ton­né de soie et de fran­gi­pa­nier, mais un mur quand même.

Puis la sen­sa­tion dis­pa­rut. Comme elle était venue — sans bruit, sans trace. Le café était tiède. Le fran­gi­pa­nier sen­tait bon. Le bonze revenait.

Auré­lien ren­tra. Le bonze qui reve­nait, son bol rem­pli main­te­nant — les offrandes du matin, le riz, les fruits, les petits paquets de nour­ri­ture que les fidèles déposent à l’aube. Le bonze pas­sa devant l’hô­tel sans lever les yeux. Ses pieds nus sur le bitume chaud. Sa robe safran dans la lumière du matin. L’ombre qu’il pro­je­tait — longue, éti­rée, presque aus­si longue que la rue.

Auré­lien rentra.

Il mon­ta l’es­ca­lier. Les marches cra­quèrent sous ses pieds — les mêmes marches, les mêmes cra­que­ments, la même musique de bois ancien. Il ouvrit la porte de la chambre 7. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Le manus­crit atten­dait sur la table, ouvert à la der­nière page écrite — le roi Set­tha­thi­rath qui dis­pa­rais­sait dans la jungle.

Il s’as­sit. Prit son sty­lo. Le Water­man au corps nacré, ache­té rue du Bac dans une autre vie. Il le tint un moment entre ses doigts, sans écrire, le regard posé sur la page blanche qui venait après la der­nière page écrite — cet espace vide qui était à la fois une pro­messe et un gouffre.

Puis il écrivit.

Il n’é­cri­vit pas la suite du roi Set­tha­thi­rath. Il n’é­cri­vit pas la confu­sion du royaume sans roi, ni l’empire qui se fis­sure, ni les cour­ti­sans qui attendent. Il écri­vit autre chose — une scène qu’il n’a­vait pas pré­vue, qui n’é­tait pas dans le plan, qui n’a­vait aucune rai­son d’être dans ce roman his­to­rique sur le Laos du XVIe siècle.

Il écri­vit un jar­din. Un jar­din du palais, au matin, avec des ser­vi­teurs qui dis­po­saient des fleurs dans des vases de bronze. Le bruit de l’eau dans une fon­taine. La lumière qui pas­sait à tra­vers les feuilles d’un fran­gi­pa­nier — un fran­gi­pa­nier qui n’exis­tait pro­ba­ble­ment pas au Laos au XVIe siècle, mais qu’Au­ré­lien mit là quand même, parce que le par­fum de cet arbre était le par­fum de sa vie. Un oiseau chan­tait dans le jar­din. Les ser­vi­teurs tra­vaillaient en silence. Rien ne bou­geait, sinon l’eau et la lumière.

Comme si le roi n’a­vait pas dis­pa­ru. Comme si rien ne s’é­tait pas­sé. Le jar­din conti­nuait. Les fleurs étaient dis­po­sées. L’eau cou­lait. Le monde était intact.

Il écri­vit quatre pages. Sans rature. Sans hési­ta­tion. Les plus belles pages du roman, peut-être. Les plus men­son­gères, cer­tai­ne­ment. Quatre pages d’une beau­té lisse, par­faite, her­mé­tique — la beau­té de ce qui refuse le réel, la beau­té du déni éle­vé au rang d’un art.

Le roi Set­tha­thi­rath avait dis­pa­ru. Mais dans le jar­din du palais, rien n’a­vait chan­gé. Les ser­vi­teurs dis­po­saient les fleurs. L’eau cou­lait. Les oiseaux chan­taient. Et le lec­teur — le lec­teur hypo­thé­tique du futur, celui qui ouvri­rait ce livre un jour, dans une librai­rie de Paris ou de Lyon — le lec­teur com­pren­drait peut-être ce que l’é­cri­vain ne com­pre­nait pas. Il com­pren­drait que ce jar­din pai­sible, ces fleurs, cette eau, ce silence — tout cela n’é­tait pas la paix. C’é­tait l’a­mné­sie. C’é­tait le monde qui conti­nue après la catas­trophe, non pas parce qu’il a gué­ri, mais parce qu’il a oublié. Et l’ou­bli, dans le roman comme dans la vie, a la même appa­rence exacte que la sérénité.

À midi, il descendit.

L’a­près-midi. La pis­cine. Le tran­sat — le troi­sième en par­tant de la gauche. Le gin tonic de Boun­my — deux doigts de gin, le tonic jus­qu’au bord, la ron­delle de citron vert, les trois gla­çons. Le manus­crit sur les genoux, ouvert aux pages du matin. Saint-Simon à por­tée de main, mais il ne l’ou­vrit pas. Il res­ta là, les yeux mi-clos, dans la cha­leur qui pesait sur le jar­din comme un ani­mal endormi.

Les pal­miers ne bou­geaient pas. L’eau de la pis­cine était lisse, tur­quoise, immo­bile. Les jets d’eau mur­mu­raient leur mur­mure éter­nel. Les rochers de Lak­sao, gris et mous­sus, enca­draient le bas­sin comme les parois d’un sanctuaire.

Steve était de retour. Auré­lien l’a­vait vu tra­ver­ser le hall le matin — rasé, bron­zé, lunettes d’a­via­teur, comme si trois jours dans les mon­tagnes n’a­vaient été qu’une excur­sion de week-end. Il était au bar main­te­nant, une bière à la main, par­lant au télé­phone dans un anglais rapide et incom­pré­hen­sible. Fer­rac­ci et Lucia­ni étaient à leur table, pas­tis, ciga­rettes brunes, mur­mures en corse. Un couple de tou­ristes aus­tra­liens se bai­gnait dans la pis­cine en riant — des rires clairs, inno­cents, des rires de gens qui ne savent pas.

Theo­das véri­fiait les réser­va­tions pour la semaine pro­chaine. La chambre 12 était libre désor­mais. Elle serait net­toyée, les draps chan­gés, les ser­viettes rem­pla­cées. Les traces de Muret seraient effa­cées — comme sont effa­cées les traces de tous les pas­sa­gers dans tous les hôtels du monde. Il ne res­te­rait rien. Pas même une empreinte sur le verre, pas même un pli dans le drap. Le Set­tha Palace absor­be­rait l’ab­sence de Muret comme il avait absor­bé sa pré­sence — silen­cieu­se­ment, élé­gam­ment, sans un frémissement.

Kham tra­ver­sa le jar­din. Elle por­tait un pla­teau avec des verres vides. Elle s’ar­rê­ta un ins­tant — un quart de seconde, pas plus — et regar­da Auré­lien. Leurs yeux se croi­sèrent. C’é­tait la seule fois. La seule fois que Kham le regar­de­rait vrai­ment, et que lui la ver­rait vrai­ment, et que l’es­pace entre ces deux regards serait tra­ver­sé par quelque chose — un éclair, un mes­sage, un reproche muet, ou sim­ple­ment la recon­nais­sance de deux soli­tudes qui se frôlent sans se toucher.

Puis elle conti­nua son che­min. Ses pas sur les dalles du jar­din. Le pla­teau en équi­libre sur sa main levée. Sa sil­houette qui dis­pa­rais­sait vers la cui­sine. Et c’é­tait fini.

Le soleil des­cen­dait. Les ombres des pal­miers s’al­lon­geaient sur l’eau de la pis­cine, la décou­pant en bandes d’ombre et de lumière, et les rochers de Lak­sao pre­naient cette teinte dorée qu’ils avaient à la fin du jour, quand le monde entier sem­blait cou­vert d’une couche d’or — l’or du Pha That Luang, l’or des temples, l’or des boud­dhas du Wat Si Saket, tout cet or qui était la cou­leur du Laos et qui brillait sur la sur­face des choses sans jamais en atteindre le fond.

Les bonzes pas­se­raient demain à l’aube, pieds nus, silen­cieux, comme tous les matins. Ils pas­se­raient devant le Set­tha Palace avec leur bol à aumônes, et les fidèles dépo­se­raient le riz et les fruits, et les bonzes conti­nue­raient leur route, et le jour se lève­rait, et la cha­leur vien­drait, et la ville s’é­veille­rait avec sa non­cha­lance de tou­jours, et rien n’au­rait changé.

Auré­lien prit une gor­gée de gin tonic. Le goût du gin et du citron vert. La fraî­cheur des gla­çons. La per­fec­tion du dosage de Boun­my. Il tour­na une page du manus­crit — les pages du matin, le jar­din du palais, les ser­vi­teurs, les fleurs, l’eau de la fon­taine. Il relut. C’é­tait beau.

Au loin — très loin, si loin que c’é­tait peut-être un rêve, ou un sou­ve­nir, ou la simple pul­sa­tion du sang dans ses tempes — le gron­de­ment sourd des bom­bar­de­ments, quelque part au-des­sus de la Plaine des Jarres, quelque part dans les mon­tagnes où un homme avec une sacoche en cuir remon­tait vers les vil­lages qui n’exis­te­raient bien­tôt plus.

Auré­lien ne leva pas les yeux.

Le gecko, au pla­fond du bar der­rière lui, ne bou­geait pas. Il était là depuis le pre­mier jour — depuis avant le pre­mier jour, depuis tou­jours peut-être. Ver­ti­cal, immo­bile, les yeux ouverts, la peau grise et trans­pa­rente, col­lé au pla­fond par un mys­tère de ven­touses micro­sco­piques que la science expli­quait mais qui res­tait, mal­gré la science, un pro­dige. Le gecko ne dor­mait pas. Le gecko ne bou­geait pas. Le gecko voyait tout — les hommes qui venaient et qui par­taient, les verres qui se rem­plis­saient et se vidaient, les conver­sa­tions qui nais­saient et qui mou­raient — et il ne disait rien.

Les pal­miers ne bou­geaient pas.

L’eau de la pis­cine était lisse, tur­quoise, parfaite.

Et Auré­lien Des­fo­rêts, qua­rante ans, roman­cier fran­çais, assis dans un tran­sat au bord de la pis­cine du Set­tha Palace Hotel, un gin tonic à la main et un manus­crit sur les genoux, ne bou­geait pas non plus.

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CHA­PITRE 5

Le Mékong

C’é­tait un dimanche, et les dimanches à Vien­tiane avaient une consis­tance par­ti­cu­lière — plus épaisse que les autres jours, plus lente, comme si la ville, déjà non­cha­lante en semaine, déci­dait de ne plus bou­ger du tout. Les maga­sins étaient fer­més, le mar­ché du matin se résu­mait à quelques étals de fruits sous des para­sols déla­vés, et les rues avaient cette vacui­té ensom­meillée des capi­tales qui n’ont jamais tout à fait accep­té d’être des capitales.

Muret pro­po­sa une pro­me­nade. Auré­lien hési­ta — il ne sor­tait presque jamais de l’hô­tel, ou si rare­ment que chaque sor­tie avait le carac­tère d’une expé­di­tion. Le Set­tha Palace était son monde, et ce monde lui suf­fi­sait. Mais il y avait dans la pro­po­si­tion de Muret quelque chose de si natu­rel, de si dénué d’in­sis­tance, qu’un refus aurait été plus coû­teux qu’un oui.

Ils sor­tirent par la porte prin­ci­pale, sur la rue Pang­kham, et mar­chèrent vers le fleuve.

Vien­tiane se déployait autour d’eux comme un décor de théâtre qu’on n’au­rait pas tout à fait fini d’ins­tal­ler. Des mai­sons colo­niales aux volets clos, dont les façades por­taient les stig­mates de plu­sieurs décen­nies de mous­son — la pein­ture clo­quée, les balus­trades rouillées, les jar­di­nières vides où pous­sait de la mousse. Des arbres immenses — des flam­boyants en fleur, rouge sang contre le ciel blanc — qui débor­daient des jar­dins par-des­sus les murs et ombra­geaient les trot­toirs défon­cés. Des pagodes dorées qui sur­gis­saient entre les toits de tôle comme des appa­ri­tions — un éclat d’or sou­dain dans le gris et le vert, la pointe d’un stu­pa, la sil­houette d’un naga au faîte d’un toit à pente, et l’on se sou­ve­nait que cette ville de fonc­tion­naires et de mar­chands était aus­si une ville de prière.

— Tu connais le Wat Si Saket ? deman­da Muret.

Auré­lien ne le connais­sait pas. C’est-à-dire qu’il en connais­sait l’exis­tence — M. Theo­das lui en avait par­lé un jour — mais il n’y était jamais allé. Le temple était à dix minutes à pied de l’hô­tel. Il n’y était jamais allé.

Muret le gui­da. Le Wat Si Saket était le plus ancien temple de Vien­tiane — le seul que les armées sia­moises avaient épar­gné lors du sac de 1828, quand elles avaient brû­lé la ville entière et réduit ses temples en pous­sière. Pour­quoi celui-là ? Per­sonne ne savait. Peut-être parce qu’il était beau d’une beau­té qui arrête la main du des­truc­teur. Peut-être par hasard. Peut-être parce que les dieux veillaient — ou au moins un dieu, celui de ce temple-là.

Ils entrèrent dans le cloître. Et Auré­lien s’arrêta.

Des mil­liers de boud­dhas. Des mil­liers. Dans des niches creu­sées dans les murs du cloître, sur plu­sieurs ran­gées, du sol au pla­fond — des boud­dhas de bronze, de bois, de pierre, de toutes tailles, de toutes pos­tures. Boud­dha assis en médi­ta­tion, les mains sur les genoux. Boud­dha debout, la main levée pour cal­mer les eaux. Boud­dha cou­ché sur le côté, entrant dans le nir­va­na. Des grands, des petits, des minus­cules — cer­tains pas plus gros qu’un doigt. Cer­tains intacts, d’autres déca­pi­tés par le temps ou par la guerre, d’autres encore rafis­to­lés avec du ciment, de la résine, de la bonne volon­té. Des siècles de prière accu­mu­lés dans ces murs, des couches de dévo­tion super­po­sées comme les couches de laque sur le manus­crit du roi.

— Six mille huit cents, dit Muret. On les a comptés.

Auré­lien ne dit rien. Il mar­chait le long du cloître, regar­dant les boud­dhas avec un trouble qu’il ne s’ex­pli­quait pas. Ce n’é­tait pas la beau­té — cer­taines de ces sta­tues étaient gros­sières, mal­adroites, fabri­quées par des arti­sans de vil­lage qui n’a­vaient jamais vu un chef-d’œuvre. Ce n’é­tait pas non plus le nombre, bien que le nombre eût quelque chose de ver­ti­gi­neux. C’é­tait autre chose. C’é­tait la patience. Six mille huit cents boud­dhas, dépo­sés un par un, sur des siècles, par des mains qui avaient cha­cune cru que ce geste comp­tait. Cha­cune de ces sta­tues était un vœu, une prière, un acte de foi dans quelque chose de plus grand que soi. Et elles étaient toutes là, intactes ou bri­sées, dans leur niche de brique rouge, regar­dant le visi­teur avec le même sou­rire imper­tur­bable — ce sou­rire du Boud­dha qui n’est ni heu­reux ni triste mais quelque chose d’autre, quelque chose qui se situe au-delà de la dis­tinc­tion entre la joie et la douleur.

Auré­lien pen­sa — et la pen­sée le sur­prit — qu’il n’a­vait jamais cru en rien avec autant de convic­tion que ces incon­nus avaient cru en ces statues.

Ils sor­tirent du temple. La lumière du dehors était aveu­glante après la pénombre du cloître. Ils conti­nuèrent vers le fleuve.

En che­min, ils pas­sèrent devant le Patuxai — l’arc de triomphe de Vien­tiane, mas­sif, incon­gru, plan­té au bout de l’a­ve­nue Lane Xang comme un décor de théâtre aban­don­né au milieu d’un champ. Muret connais­sait l’his­toire : le monu­ment avait été construit dans les années soixante avec du ciment que les Amé­ri­cains avaient offert pour la construc­tion d’une piste d’aé­ro­port. Les Lao­tiens avaient trou­vé un meilleur usage au ciment. Auré­lien rit — c’é­tait le genre d’a­nec­dote qu’il aimait, une anec­dote qui avait la forme d’une para­bole sans en avoir la prétention.

— C’est tout le Laos, dit Muret. On vous donne du ciment pour la guerre, vous en faites un monu­ment. C’est un peuple qui détourne les choses de leur usage — les bombes deviennent des clô­tures, les obus deviennent des pots de fleurs, le ciment mili­taire devient un arc de triomphe. Il y a une forme de génie là-dedans. Ou de résis­tance. Ou les deux.

Plus loin, un mar­ché en plein air débor­dait sur le trot­toir — des étals de fruits qu’Au­ré­lien ne savait pas nom­mer et que Muret nom­mait avec la pré­ci­sion d’un bota­niste : ram­bou­tan, lon­gane, fruit du dra­gon, jaque, man­gous­tan. Des mon­tagnes de légumes verts, des pou­lets vivants dans des cages en bam­bou, des pois­sons du Mékong encore fré­tillants dans des bas­sines en zinc. L’o­deur était puis­sante — un mélange de pois­son frais, de coriandre, de piment grillé et de cette sen­teur de fer­men­ta­tion sucrée qui est l’o­deur de base de tous les mar­chés tro­pi­caux. Auré­lien, dont l’o­do­rat s’é­tait affi­né au Set­tha Palace à force de ne sen­tir que le fran­gi­pa­nier et la cire, fut assailli par cette richesse olfac­tive comme par une vague.

Une vieille femme assise par terre ven­dait des paquets de khao piak — des nouilles de riz fraîches enve­lop­pées dans des feuilles de bana­nier. Muret en ache­ta deux, en ten­dit un à Auré­lien. Ils man­gèrent debout, au bord du trot­toir, avec les doigts, les nouilles tièdes et salées, par­fu­mées à la citron­nelle. C’é­tait bon. C’é­tait simple. C’é­tait exac­te­ment le genre de chose qu’Au­ré­lien ne fai­sait jamais — man­ger debout, dans la rue, avec les doigts, sans nappe ni four­chette ni ser­veur silen­cieux. Il se sen­tit ridi­cule, puis libre, puis ridi­cule de se sen­tir libre pour si peu.

Le Mékong appa­rut au bout d’une rue bor­dée de tama­ri­niers — pas d’un coup, pas comme un spec­tacle, mais pro­gres­si­ve­ment, comme une idée qui se forme. D’a­bord le ciel qui s’ou­vrait, plus large, plus clair. Puis les berges — un talus de terre rouge plan­té d’herbe, quelques arbres, des enfants qui jouaient. Et enfin le fleuve lui-même.

Il était vaste. Auré­lien savait qu’il était vaste — il le voyait de loin depuis le bal­con de sa chambre, ou du moins il en voyait la lueur — mais le voir de près était autre chose. Une éten­due d’eau brune, opaque, qui cou­lait avec une len­teur trom­peuse vers le sud-est, vers le Cam­bodge, vers le Viet­nam, vers la mer de Chine. La sur­face était lisse, presque hui­leuse, avec de lents tour­billons qui s’ou­vraient et se refer­maient comme des yeux. Sur l’autre rive — si proche qu’on dis­tin­guait les cou­leurs des mai­sons — c’é­tait la Thaï­lande. Nong Khai. Un autre pays, un autre monde, à quatre cents mètres de distance.

— C’est une fron­tière étrange, dit Muret. Sur cette rive, la guerre. Sur l’autre, la paix. Quatre cents mètres.

Il avait dit cela sans appuyer. Auré­lien ne rele­va pas. Ils mar­chèrent le long de la berge, dans la cha­leur qui mon­tait du sol comme d’un four. Des pêcheurs lao­tiens rac­com­mo­daient des filets, accrou­pis dans l’ombre des arbres. Un bac à moteur tra­ver­sait le fleuve avec la len­teur d’un insecte sur une vitre. Des enfants se bai­gnaient dans l’eau brune en criant — des cris de joie pure, débar­ras­sés de tout ce qui n’é­tait pas le plai­sir de l’eau sur la peau.

Au bout de la pro­me­nade, un ven­deur ambu­lant pro­po­sait du café gla­cé et des bei­gnets de banane. Ils s’as­sirent sur un muret, face au fleuve, et Auré­lien regar­da le Mékong couler.

Le fleuve avait cette cou­leur que les Occi­den­taux appellent « boueuse » et que les Lao­tiens ne nomment pas, parce qu’elle est sim­ple­ment la cou­leur de l’eau, comme le ciel est la cou­leur du ciel. Un brun chaud, dense, opaque, qui por­tait en lui des tonnes de limon arra­ché aux mon­tagnes de Chine et du nord Laos, et ce limon était la richesse du pays — il nour­ris­sait les rizières, engrais­sait les berges, fai­sait pous­ser les légumes et les fruits dans les jar­dins flot­tants que les pêcheurs culti­vaient le long des rives. Le Mékong n’é­tait pas sale. Le Mékong était vivant.

Muret connais­sait le fleuve comme il connais­sait les mon­tagnes — de l’in­té­rieur. Il par­la des pêcheurs qui jetaient leurs filets à l’aube, debout dans des pirogues si étroites qu’un Occi­den­tal n’au­rait pas pu y tenir sans bas­cu­ler. Il par­la des esprits du fleuve — les nagas, ces ser­pents mythiques qui vivaient au fond des eaux et qui pro­té­geaient les vil­lages rive­rains, à condi­tion qu’on leur fasse des offrandes. Chaque année, lors de la fête des eaux, les habi­tants de Vien­tiane orga­ni­saient des courses de pirogues sur le Mékong, et les pirogues avaient la forme de nagas — des ser­pents de bois peint, rouges et or, qui fen­daient les eaux sous les accla­ma­tions de la foule.

— Le Mékong est un dieu, dit Muret. Pas un dieu abs­trait comme le Dieu des chré­tiens. Un dieu phy­sique, qu’on peut tou­cher, qu’on peut sen­tir, qui a une odeur et une cou­leur et un bruit. Un dieu qui nour­rit et qui noie. Un dieu qui donne et qui reprend.

Auré­lien regar­dait le fleuve avec une inten­si­té nou­velle. Il y avait dans ce fleuve quelque chose d’hyp­no­tique — cette masse d’eau indif­fé­rente qui pas­sait et pas­sait, qui avait pas­sé avant les hommes et pas­se­rait après eux, qui empor­tait tout avec elle sans rien gar­der. Des siècles de batailles et de prières, de royaumes et de ruines, de cor­tèges royaux et de colonnes de réfu­giés avaient lon­gé ces rives, et le fleuve n’en savait rien. Le Mékong était le plus grand écri­vain du Laos : il racon­tait tout et n’é­cri­vait rien.

Muret regar­dait vers le nord. Son visage avait chan­gé — imper­cep­ti­ble­ment, comme change un ciel quand un nuage passe. La bonne humeur du matin s’é­tait reti­rée, ou plu­tôt elle s’é­tait recou­verte de quelque chose de plus ancien, de plus pro­fond, comme un fond de rivière appa­raît quand le niveau de l’eau baisse.

Il leva la main et dési­gna un point vague au-delà de la ville, au-delà des toits, au-delà de l’ho­ri­zon plat des rizières.

— C’est par là que j’é­tais, dit-il.

Un geste vers le nord. Vers les mon­tagnes qu’on ne voyait pas. Vers un pays qui por­tait le même nom que celui-ci mais qui n’é­tait pas le même — un pays de forêts, de grottes, de pistes boueuses, de vil­lages sans nom sur les cartes, un pays qui brûlait.

Auré­lien hocha la tête. Il ne deman­da rien. Le geste de Muret était res­té sus­pen­du un ins­tant dans l’air chaud, puis il avait bais­sé la main et le silence était reve­nu. Un silence confor­table, de ceux qu’on par­tage au bord d’un fleuve, et sous lequel il y avait tout ce qui n’a­vait pas été dit.

Ils ren­trèrent à l’hô­tel en fin de mati­née, quand la cha­leur devint inte­nable. Le hall du Set­tha Palace les accueillit avec sa fraî­cheur rela­tive et son odeur de cire. M. Theo­das leur adres­sa un sou­rire depuis la récep­tion. Tout était en ordre.

L’a­près-midi, pis­cine. Auré­lien dans son tran­sat, Saint-Simon sur les genoux, gin tonic à por­tée de main. Muret dans le tran­sat d’à côté — celui qu’oc­cu­pait par­fois Steve l’A­mé­ri­cain, qui n’é­tait pas là ce jour-là — avec un cahier à cou­ver­ture car­ton­née dans lequel il écri­vait d’une écri­ture ser­rée, pen­chée, dif­fi­cile à lire. Son rap­port pour le minis­tère. Quatre-vingts pages de don­nées eth­no­gra­phiques, de rele­vés lin­guis­tiques, de des­crip­tions de rituels, de sta­tis­tiques démo­gra­phiques. Quatre-vingts pages qui diraient ce que les mon­tagnes du nord étaient en train de deve­nir. Quatre-vingts pages que deux ou trois fonc­tion­naires liraient à Paris, dans un bureau du Quai d’Or­say, entre deux dos­siers sur l’Al­gé­rie et le Congo, et qui fini­raient dans un clas­seur vert.

Le soleil des­cen­dit. Les ombres des pal­miers s’al­lon­gèrent sur l’eau de la pis­cine. Boun­my vint leur pro­po­ser un der­nier verre. Auré­lien accep­ta. Muret accepta.

Au loin, au-delà du mur de l’hô­tel, au-delà de la ville, au-delà du Mékong et des rizières, un rou­le­ment sourd — un orage qui s’an­non­çait, ou quelque chose d’autre.

Ni l’un ni l’autre ne leva la tête.

Les pal­miers ne bou­geaient pas. L’eau de la pis­cine était lisse. Le gecko était à sa place au pla­fond du bar, immo­bile, ver­ti­cal, les yeux ouverts.

CHA­PITRE 6

La pre­mière fissure

Ce fut un soir comme les autres. Ou presque.

La cha­leur n’a­vait pas bais­sé à la tom­bée de la nuit — elle s’é­tait sim­ple­ment trans­for­mée, pas­sant de l’é­clat blanc de l’a­près-midi à une moi­teur lourde, col­lante, qui char­geait l’air d’une ten­sion de fièvre. M. Theo­das avait fait ouvrir toutes les fenêtres de La Belle Époque, et les grandes ten­tures de lin beige ondu­laient len­te­ment, sou­le­vées par un souffle qui n’é­tait pas du vent — juste la res­pi­ra­tion de la ville dans la chaleur.

Ils avaient bu un peu plus que d’ha­bi­tude. Le vin d’a­bord — un bor­deaux cor­rect, un entre-deux-mers que M. Theo­das avait mira­cu­leu­se­ment fait venir par la valise diplo­ma­tique d’un ami à l’am­bas­sade —, puis le lao-lao, cet alcool de riz trans­lu­cide qui brû­lait le palais et réchauf­fait le ventre et qu’on buvait dans de petits verres qu’il fal­lait rem­plir sans cesse, selon la cou­tume, parce qu’un verre vide est une offense à l’hôte et un verre plein est une offense à la politesse.

La conver­sa­tion avait erré, comme chaque soir, de sujet en sujet. Ils avaient par­lé de Flau­bert — Muret avait une théo­rie sur *Salamm­bô*, il pen­sait que Flau­bert avait écrit ce roman pour fuir son époque, que Car­thage était son Vien­tiane à lui, son refuge dans le pas­sé. Auré­lien avait contes­té — Flau­bert ne fuyait rien, Flau­bert trans­for­mait, c’est dif­fé­rent. Ils avaient dis­cu­té de la nuance avec une viva­ci­té plai­sante et inutile, comme deux hommes qui pré­fèrent par­ler de Car­thage plu­tôt que de ce qui les entoure.

Puis le silence était venu. Un de ces silences qui tombent entre les plats, quand la conver­sa­tion s’es­souffle et que les regards cherchent un point d’an­crage — le fond du verre, la flamme de la bou­gie, les ombres sur les boi­se­ries. Et dans ce silence, Muret avait com­men­cé à parler.

Il n’a­vait pas chan­gé de ton. C’é­tait la même voix — grave, posée, un peu rauque ce soir-là à cause du lao-lao. Il par­lait de son tra­vail. De sa méthode. De la patience qu’il fal­lait pour qu’un vil­lage hmong vous accepte — des semaines, par­fois des mois, à vivre par­mi eux, à man­ger leur nour­ri­ture, à dor­mir dans leurs mai­sons, à assis­ter à leurs rituels sans poser de ques­tions, parce que les ques­tions étaient une impo­li­tesse et que le savoir venait à celui qui savait attendre.

— J’a­vais un vil­lage, dit-il. Ban Pha Thi. Pro­vince de Houa­phan. Un vil­lage kha­mu, pas hmong — les Kha­mu sont dif­fé­rents, plus anciens, les autoch­tones du Laos si tu veux, les pre­miers habi­tants avant que les Tai ne des­cendent du sud de la Chine. J’y ai vécu trois séjours, six mois en tout. Je connais­sais chaque mai­son, chaque famille. Le chef du vil­lage s’ap­pe­lait Kham­tanh. Un vieil homme extra­or­di­naire — il avait dans les soixante-dix ans, peut-être plus, per­sonne ne savait exac­te­ment, les Kha­mu ne comptent pas les années de la même façon que nous. Il connais­sait tous les chants rituels de son peuple. Je les ai enre­gis­trés — j’a­vais un magné­to­phone Nagra, un appa­reil suisse, une mer­veille, que j’ai traî­né dans la boue pen­dant trois ans. Des heures d’en­re­gis­tre­ment. La mémoire vivante d’un peuple.

Il s’ar­rê­ta. Fit tour­ner le lao-lao dans son verre.

— Le vil­lage a été éva­cué en mars der­nier. Bom­bar­de­ments. Pas un bom­bar­de­ment direct — les bombes sont tom­bées à deux kilo­mètres, sur une crête où il y avait, paraît-il, une posi­tion du Pathet Lao. Mais les bombes à frag­men­ta­tion, tu vois — les clus­ter bombs, comme disent les Amé­ri­cains — ça couvre une sur­face immense. Des petites bom­bettes qui se dis­persent en tom­bant et qui explosent à l’im­pact. Ou qui n’ex­plosent pas — et ça c’est pire, parce qu’elles res­tent là, dans la terre, dans les rizières, et elles explosent plus tard, quand un enfant les ramasse en croyant que c’est un jouet.

Il dit cela entre la salade et le plat de résis­tance. Kham venait de poser devant eux deux assiettes de pois­son du Mékong grillé aux herbes de citron­nelle. La vapeur mon­tait des assiettes avec un par­fum de fête.

— Le vil­lage a été éva­cué, reprit Muret. Les familles sont par­ties vers le sud, à pied, avec ce qu’elles pou­vaient por­ter. Kham­tanh — le vieux chef — est mort sur la route. Le cœur, pro­ba­ble­ment. Ou l’é­pui­se­ment. Ou le cha­grin — je ne sais pas si on meurt de cha­grin, les méde­cins disent que non, mais j’ai vu des gens mou­rir de cha­grin dans les mon­tagnes, et je peux te dire que les méde­cins se trompent.

Silence.

Et tan­dis que le silence durait — une seconde, cinq secondes, un temps qui n’a­vait pas de mesure — quelque chose d’é­trange se pro­dui­sit dans la salle de La Belle Époque. Les boi­se­ries de palis­sandre, les nappes blanches, le lustre en cris­tal, les bou­gies sur les tables vides — tout cela, qui consti­tuait le décor fami­lier et ras­su­rant de la vie d’Au­ré­lien, sem­bla sou­dain se contrac­ter, se res­ser­rer, comme si les murs se rap­pro­chaient. Le pla­fond des­cen­dait. L’air se raré­fiait. C’é­tait une illu­sion, bien sûr — les murs n’a­vaient pas bou­gé, c’é­tait lui, Auré­lien, qui bou­geait à l’in­té­rieur de lui-même, qui sen­tait les parois de son cocon se tendre autour de quelque chose qui ne vou­lait pas être conte­nu. Puis Muret bou­gea sa main vers son verre, et le geste rom­pit le sor­ti­lège, et les murs reprirent leur place, et le pla­fond remon­ta, et l’air rede­vint respirable.

Auré­lien tenait sa four­chette en l’air, à mi-che­min entre l’as­siette et la bouche. Le pois­son refroi­dis­sait. La vapeur avait ces­sé de monter.

— C’est ter­rible, dit-il.

Il le pen­sait. Il le pen­sait vrai­ment — ou du moins il pen­sait qu’il le pen­sait, ce qui, pour un homme comme Auré­lien, reve­nait au même. Il y avait dans sa voix une com­pas­sion sin­cère, un trouble authen­tique. Mais c’é­tait un trouble de sur­face — comme un caillou qui tombe dans l’eau et qui fait des cercles, des cercles qui s’é­lar­gissent et qui s’ef­facent, et le fond ne bouge pas.

— Et les enre­gis­tre­ments ? deman­da-t-il. Les chants de Khamtanh ?

La ques­tion était venue natu­rel­le­ment, por­tée par la curio­si­té du roman­cier, par ce réflexe de sau­ve­tage qui consis­tait à cher­cher, dans le désastre, ce qui pou­vait être sau­vé — un objet, un texte, une trace. Muret le regar­da. Il y eut dans ses yeux un mou­ve­ment rapide — quelque chose qui pas­sait et qui dis­pa­rais­sait, comme un pois­son sous la sur­face — puis il répondit :

— J’ai les bandes. Elles sont dans ma sacoche, en haut. Vingt-trois heures d’en­re­gis­tre­ment. C’est tout ce qui reste de la mémoire de Khamtanh.

— Il fau­dra que tu me les fasses écou­ter, dit Aurélien.

— Oui, dit Muret. Un jour.

Et la conver­sa­tion repar­tit. Les funé­railles kha­mu — le sujet s’im­po­sait, avec une logique cruelle. Muret expli­qua les rituels : le corps lavé par les femmes de la famille, enve­lop­pé dans un tis­su blanc, por­té jus­qu’à la forêt où l’on construi­sait un bûcher. Les chants — tou­jours les chants, qui accom­pa­gnaient le mort vers le monde des esprits. Les offrandes de riz, de lao-lao, de viande séchée, dépo­sées sur le bûcher pour nour­rir le mort pen­dant son voyage. Et après, les cendres dis­per­sées dans la rivière, parce que l’eau emporte tout et que les Kha­mu, comme les boud­dhistes, croient que rien ne dure.

Auré­lien écou­tait avec cette atten­tion qu’il accor­dait à tout ce qui était étran­ger, loin­tain, trans­for­mable en matière lit­té­raire. Il com­pa­rait men­ta­le­ment les rites kha­mu aux rites funé­raires des autres peuples qu’il avait étu­diés pour ses romans — les Étrusques, les Gau­lois, les Khmer. La mort était son sujet pré­fé­ré, à condi­tion qu’elle fût ancienne.

— C’est comme dans l’I­liade, dit-il. Le bûcher de Patrocle. Le même geste, à des mil­lé­naires de distance.

Muret ne répon­dit pas tout de suite. Il finit son verre. Ses yeux étaient fixés sur un point vague, quelque part au-delà de l’é­paule d’Au­ré­lien, au-delà des murs de La Belle Époque, au-delà de Vientiane.

— Sauf que Patrocle est mort au com­bat, dit-il fina­le­ment. Kham­tanh est mort en marchant.

La phrase res­ta entre eux comme un objet posé sur la table — trop lourd pour être dépla­cé, trop pré­sent pour être igno­ré. Auré­lien ne trou­va rien à répondre. Il fit signe à Kham pour com­man­der un der­nier verre. Elle vint, ver­sa le vin, repar­tit. Ses pas ne fai­saient aucun bruit sur le par­quet ciré.

Dehors, la nuit de Vien­tiane sui­vait son cours. Un gecko — pas celui du bar, un autre, un cou­sin peut-être, un membre de cette dynas­tie invi­sible qui régnait sur les pla­fonds de la ville — se mit à chan­ter. Le chant du gecko est un son étrange — un cla­que­ment sec, méca­nique, répé­té cinq ou six fois, qui sonne comme un rire minus­cule dans la nuit. Les Lao­tiens croient que le gecko porte chance — plus il chante, plus la chance est grande. Auré­lien avait enten­du ce chant chaque nuit depuis son arri­vée, et il avait fini par l’ai­mer, comme on aime un bruit de fond, une pré­sence fami­lière qui ne demande rien et ne pro­met rien.

Le gecko chan­ta sept fois. M. Theo­das, qui pas­sait dans le cou­loir, leva la tête et sou­rit — sept fois, c’é­tait excellent, c’é­tait le chiffre de la plé­ni­tude. M. Theo­das croyait aux geckos comme il croyait aux bonzes et au Pha That Luang — avec cette foi prag­ma­tique des gens qui ont appris à prendre leurs dieux là où ils les trouvent.

Ils par­lèrent d’autre chose. Du mar­ché du matin. D’un temple que Muret vou­lait visi­ter. De la mous­son qui se rap­pro­chait — on la sen­tait dans la lour­deur de l’air, dans les orages du soir qui étaient plus fré­quents et plus vio­lents. Des choses douces. Des choses neutres. Le dîner s’a­che­va comme les autres — cour­toi­se­ment, cha­leu­reu­se­ment, avec cette grâce que deux hommes bien éle­vés mettent à évi­ter les abîmes.

Ce soir-là, dans sa chambre, Auré­lien ne tra­vailla pas. Il res­ta un long moment sur le bal­con, les coudes appuyés sur la balus­trade en fer for­gé, à regar­der le jar­din dans l’obs­cu­ri­té. Le bruit des grillons. L’o­deur du jas­min. Le cla­po­tis imper­cep­tible de la pis­cine — les jets d’eau conti­nuaient leur mur­mure même la nuit, même quand per­sonne n’é­tait là pour les entendre.

Il pen­sa à Kham­tanh. Au vieil homme qui était mort en mar­chant. Il essaya d’i­ma­gi­ner la scène — la colonne de réfu­giés sur un sen­tier de mon­tagne, le vieil homme qui s’ar­rête, qui s’as­sied au bord du che­min, qui ferme les yeux. Il n’y arri­vait pas. Les images ne venaient pas, ou elles venaient fausses, fabri­quées, lit­té­raires. Il voyait un vieillard de roman, pas un vieillard réel. La réa­li­té glis­sait sur lui comme l’eau sur les plumes d’un canard — il pou­vait la voir, mais elle ne le tou­chait pas. Elle ne le mouillait pas.

Il ren­tra dans la chambre. Se cou­cha. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Le som­meil mit plus long­temps que d’ha­bi­tude à venir.

Dehors, dans le cou­loir, les pas de Muret rega­gnaient la chambre 12. La porte se fer­ma dou­ce­ment. Puis le silence.

CHA­PITRE 7

Air Ame­ri­ca

Ce fut le bruit qui le réveilla.

Pas le bruit habi­tuel — pas les grillons, pas le coq du quar­tier, pas le mur­mure du ven­ti­la­teur. Autre chose. Des voix dans le cou­loir, des pas lourds, une porte qui cla­quait. Auré­lien ouvrit les yeux. Il fai­sait nuit encore. La montre sur la table de nuit mar­quait deux heures du matin.

Il se leva, enfi­la un pei­gnoir, entrou­vrit la porte. Le cou­loir était éclai­ré par la veilleuse de secours — une lueur jaune, malade, qui don­nait aux murs une teinte de vieux papier. Au bout du cou­loir, devant la chambre 3, un attrou­pe­ment. M. Theo­das, en robe de chambre — la pre­mière fois qu’Au­ré­lien le voyait sans cos­tume, et c’é­tait presque cho­quant, comme si le Set­tha Palace lui-même s’é­tait dévê­tu —, un gar­çon d’é­tage qui por­tait une cuvette d’eau, et Steve.

Steve était debout, ados­sé au mur, dans un état qu’Au­ré­lien ne lui avait jamais vu. Pas ivre — ou pas seule­ment ivre. Il avait le visage cou­vert de pous­sière rouge, la laté­rite des hauts pla­teaux, et cette pous­sière striée de sueur for­mait des rigoles sur ses joues qui res­sem­blaient à des larmes ocre. Ses vête­ments — un pan­ta­lon de treillis, une che­mise de civil déchi­rée à l’é­paule — étaient cou­verts de la même pous­sière. Ses mains trem­blaient. Il par­lait très vite, en anglais, d’une voix trop haute, des phrases hachées que Auré­lien ne com­pre­nait pas tout à fait depuis le fond du cou­loir — des frag­ments, des mots iso­lés, *fucking run­way*, *couldn’t see shit*, *Bob­by’s arm*, *his fucking arm*.

Theo­das gérait la situa­tion avec cette maî­trise qui était sa plus grande ver­tu. Il par­lait à Steve d’une voix basse et ferme, en anglais, avec son accent fran­co-lao­tien qui don­nait à la langue un velou­té impro­bable. Il le gui­dait vers l’in­té­rieur de la chambre. Le gar­çon d’é­tage sui­vait avec la cuvette. La porte se fer­ma. Les voix devinrent un mur­mure der­rière le bois.

Auré­lien refer­ma sa porte. Il retour­na se cou­cher. Le som­meil ne revint pas.

Le len­de­main matin, au Side­walk Café, la rumeur avait déjà cir­cu­lé. Un inci­dent sur une piste quelque part dans le nord — Muong Soui, ou Long Tieng, ou un de ces noms qu’Au­ré­lien ne connais­sait pas et qu’on pro­non­çait à voix basse dans les bars de Vien­tiane comme des mots de passe. Un avion de la com­pa­gnie — on disait « la com­pa­gnie » sans jamais la nom­mer, tout le monde savait, per­sonne ne disait — avait eu des pro­blèmes à l’at­ter­ris­sage. Un copi­lote bles­sé. Des détails vagues, contra­dic­toires, défor­més par la chaîne de bouche-à-oreille qui reliait le ter­rain de la guerre au res­tau­rant de l’hôtel.

Steve appa­rut à dix heures, rasé, dou­ché, che­mise propre, lunettes d’a­via­teur en place. Il tra­ver­sa la ter­rasse d’un pas élas­tique, com­man­da un café noir, le but debout, échan­gea un mot avec Boun­my, et repar­tit vers le hall comme si la nuit n’a­vait pas eu lieu. L’é­las­ti­ci­té de cet homme était pro­di­gieuse — cette capa­ci­té à effa­cer les traces, à redé­mar­rer chaque matin comme une machine remise à zéro. Auré­lien le regar­da pas­ser avec un mélange d’ad­mi­ra­tion et de malaise. Il y avait quelque chose d’in­hu­main dans cette rési­lience — ou de trop humain, au contraire, de trop adap­table, de trop dis­po­sé à sur­vivre coûte que coûte.

— Il est pilote, dit Muret, qui avait tout obser­vé depuis sa table. Il vole pour Air Ame­ri­ca. Tu sais ce que c’est, Air America ?

— Vague­ment, dit Aurélien.

— C’est la CIA. Ils ont une com­pa­gnie aérienne. Des avions civils, des pilotes en civil, des opé­ra­tions qui n’existent pas. Ils trans­portent des troupes, des armes, du maté­riel dans les mon­tagnes. Ils récu­pèrent les bles­sés, les espions, les agents qu’il faut exfil­trer. Et par­fois autre chose.

— Autre chose ?

Muret ne pré­ci­sa pas. Il but son café.

Ce jour-là, l’hô­tel sem­bla plus petit à Auré­lien — ou plu­tôt, pour la pre­mière fois, il en per­çut les limites. Le Set­tha Palace, qu’il avait tou­jours vécu comme un monde auto­suf­fi­sant, un uni­vers clos et par­fait, lui appa­rut sou­dain pour ce qu’il était aus­si : un bocal. Un aqua­rium élé­gant dans lequel nageaient des pois­sons de dif­fé­rentes espèces — l’é­cri­vain fran­çais, le pilote amé­ri­cain, les Corses, les diplo­mates, le direc­teur fran­co-lao­tien — cha­cun dans sa bulle, cha­cun avec ses secrets, et l’eau de l’a­qua­rium qui était la même pour tous.

Ce matin-là, la ter­rasse du Side­walk Café était plus ani­mée que d’ha­bi­tude. Deux Amé­ri­cains en che­mise à manches courtes par­laient à voix basse au-des­sus de leurs cafés — des « conseillers », sans doute, de ceux qui peu­plaient Vien­tiane comme les ter­mites peuplent une char­pente, invi­sibles et innom­brables. Un diplo­mate fran­çais qu’Au­ré­lien croi­sait par­fois au bar — un cer­tain Lefèvre, atta­ché cultu­rel — s’ar­rê­ta à sa table en passant.

— La situa­tion se com­plique, dit-il avec cette jouis­sance du secret qui est le péché mignon des diplo­mates. Les Nord-Viet­na­miens ont pris des posi­tions nou­velles au-des­sus de la Plaine des Jarres. Il paraît que les Amé­ri­cains vont inten­si­fier les frappes. L’am­bas­sa­deur Sul­li­van est furieux.

— C’est grave ? deman­da Auré­lien, par poli­tesse plus que par inquiétude.

Lefèvre haus­sa les épaules — ce haus­se­ment d’é­paules fran­çais qui signi­fie tout et son contraire, et qui, à Vien­tiane, était deve­nu la réponse par défaut à toute ques­tion sur la situation.

— C’est tou­jours grave. Et ça ne change jamais rien.

Il s’é­loi­gna. Auré­lien but son café. Le bou­le­vard était calme. Un mar­chand de jour­naux pas­sait à vélo, le porte-bagages char­gé de quo­ti­diens qu’il ne ven­drait pas. La vie conti­nuait sa ronde de sur­face, et sous la sur­face, comme sous la sur­face du Mékong, des cou­rants invi­sibles char­riaient des choses que per­sonne ne vou­lait voir.

Les Corses, par exemple. Fer­rac­ci et Lucia­ni. Auré­lien les croi­sait au bar presque chaque soir, et il ne savait tou­jours rien d’eux — rien de pré­cis, rien de véri­fiable. Ils étaient dans « l’a­via­tion ». Ils avaient des « contrats ». Ils s’ab­sen­taient pen­dant deux ou trois jours et reve­naient sans expli­ca­tion, avec par­fois un bron­zage plus pro­non­cé ou une che­mise neuve ache­tée à Saï­gon. Ils buvaient du pas­tis, fumaient des ciga­rettes brunes, et par­laient entre eux en corse — un dia­lecte qu’Au­ré­lien ne com­pre­nait pas et qui son­nait comme de l’i­ta­lien pas­sé au papier de verre.

Muret, lui, les avait per­cés à jour. Un soir, au bar, après que les deux Corses furent mon­tés se cou­cher, il en fit le por­trait à Auré­lien avec la pré­ci­sion d’un rap­port d’es­pion­nage — ou d’une étude eth­no­gra­phique, ce qui, à Vien­tiane, reve­nait sou­vent au même.

— Ce sont des sur­vi­vants de l’é­poque colo­niale. Des Corses qui sont arri­vés en Indo­chine avec l’ar­mée fran­çaise dans les années qua­rante ou cin­quante. Après Diên Biên Phu, la plu­part sont ren­trés en France. Ceux-là sont res­tés. Ils se sont recon­ver­tis dans l’a­via­tion civile — des petites com­pa­gnies de char­ter qui trans­portent tout ce qu’on veut d’un bout à l’autre de l’In­do­chine. Du fret légal, du cour­rier, des pas­sa­gers. Et de l’opium.

— Tu en es sûr ?

— Tout le monde le sait. C’est ce qu’on appelle « Air Opium ». Ils ramassent l’o­pium brut dans les mon­tagnes — chez les Hmong, chez les Yao — et ils le trans­portent vers Saï­gon, vers Bang­kok, vers les labo­ra­toires. De là, ça part vers Mar­seille. La French Connec­tion, tu connais ? Eh bien voi­là. C’est ça. Le bout de la chaîne, c’est un type en par­des­sus dans un port de Mar­seille. L’autre bout, c’est un pay­san hmong dans une mon­tagne du Laos. Et entre les deux, il y a des gens comme Fer­rac­ci et Luciani.

Auré­lien écou­ta. C’é­tait fas­ci­nant — comme un cha­pitre de roman, comme un de ces récits d’a­ven­tures qui avaient nour­ri sa jeu­nesse, Conrad, Kipling, Mal­raux. La dif­fé­rence, c’est que ça se pas­sait main­te­nant, dans l’hô­tel où il dor­mait, au bar où il buvait. Mais cette dif­fé­rence, pré­ci­sé­ment, était celle qu’Au­ré­lien refu­sait de voir. Pour lui, l’o­pium des Corses avait la même consis­tance que l’o­pium de Confes­sions d’un man­geur d’o­pium anglais — une sub­stance lit­té­raire, une matière à rêve­rie. Il ne la reliait pas à une éco­no­mie, à une guerre, à des gens qui souffraient.

— C’est roma­nesque, dit-il.

Muret le regar­da. Ce même regard qu’il avait eu l’autre soir — un regard qui ne jugeait pas, ou pas encore, mais qui enregistrait.

— Oui, dit-il. C’est romanesque.

Ce soir-là, dans sa chambre, Auré­lien reprit le manus­crit. Le roi Set­tha­thi­rath, ins­tal­lé dans sa nou­velle capi­tale, orga­ni­sait la défense de Vien­tiane. Les espions bir­mans rôdaient aux fron­tières. Les géné­raux lao­tiens se dis­pu­taient la stra­té­gie — les uns vou­laient atta­quer, les autres défendre, d’autres encore négo­cier. Le roi écou­tait, pesait, déci­dait. Il avait cette soli­tude du pou­voir qui est aus­si une soli­tude de la conscience — le poids de savoir ce que les autres ne savent pas, le poids de déci­der pour des mil­liers de gens qui ne com­pren­dront jamais pourquoi.

Auré­lien écri­vit une scène de conseil de guerre. Les géné­raux autour d’une table de teck, dans la salle du trône. Les cartes dérou­lées — des cartes en écorce de mûrier, peintes à l’encre de Chine, sur les­quelles les mon­tagnes étaient figu­rées par des vagues et les rivières par des traits sinueux. Les voix qui s’é­lèvent. Un géné­ral âgé — le plus ancien, le plus pru­dent — plai­dait pour la retraite vers le sud. Un jeune offi­cier, ambi­tieux et témé­raire, exi­geait l’at­taque pré­ven­tive. Et entre les deux, les autres, ceux qui ne par­laient pas, ceux qui atten­daient que le roi décide pour déci­der à leur tour, comme des girouettes atten­dant le vent.

Le roi, au centre, immo­bile, regar­dait par la fenêtre les mon­tagnes du nord d’où vien­dront les envahisseurs.

Auré­lien s’ar­rê­ta. Relut. Il y avait dans cette scène quelque chose de fami­lier — trop fami­lier. Les géné­raux lao­tiens de 1570 res­sem­blaient étran­ge­ment aux géné­raux lao­tiens de 1964. Le jeune offi­cier témé­raire res­sem­blait à Kong Le, le capi­taine para­chu­tiste qui avait pris Vien­tiane d’as­saut quatre ans plus tôt. Le vieil offi­cier pru­dent res­sem­blait à Sou­van­na Phou­ma, le prince neu­tra­liste, cet homme au sou­rire fati­gué qu’on croi­sait par­fois au res­tau­rant fran­çais de la rue Sam­sen­thai. Et les espions bir­mans qui rôdaient aux fron­tières du royaume de Lan Xang — n’é­taient-ils pas, avec leurs dégui­se­ments et leurs mis­sions secrètes, les ancêtres des agents de la CIA qui peu­plaient aujourd’­hui le Purple Porpoise ?

C’é­tait la pre­mière fois que le manus­crit avait un rap­port avec le monde exté­rieur. Les mon­tagnes du roi étaient les mon­tagnes de Muret. Les espions bir­mans étaient les ombres qui cir­cu­laient dans le hall du Set­tha Palace. Le conseil de guerre du XVIe siècle res­sem­blait, sans qu’Au­ré­lien s’en ren­dît compte, aux conver­sa­tions à voix basse qu’on sur­pre­nait à l’am­bas­sade de France et dans les bars de la ville.

Mais Auré­lien ne s’en ren­dait pas compte. Le roman­cier écri­vait. Le roman avan­çait. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Les geckos dormaient.

Au-dehors, sur le bou­le­vard Khoun­bou­lom, un convoi mili­taire pas­sa dans la nuit — des camions bâchés, des phares en veilleuse, un gron­de­ment de moteur die­sel qui fit vibrer les vitres de la chambre 7. Auré­lien ne leva pas les yeux de sa page.

CHA­PITRE 8

Les mon­tagnes

Ce soir-là, il n’y avait per­sonne d’autre qu’eux.

La Belle Époque était vide — le couple de diplo­mates était par­ti la veille, l’homme d’af­faires thaï­lan­dais avait réglé sa note le matin, et les Corses dînaient en ville, chez un com­pa­triote qui tenait un res­tau­rant sur la route de l’aé­ro­port et qui ser­vait, disait-on, le meilleur steak tour­ne­dos de Vien­tiane. La salle était immense et silen­cieuse, avec ses nappes blanches dres­sées pour des convives qui ne vien­draient pas, et la lumière des bou­gies fai­sait dan­ser les ombres sur les boi­se­ries comme des fan­tômes invi­tés à un bal.

L’élec­tri­ci­té avait été cou­pée dans l’a­près-midi — une panne qui avait tou­ché tout le quar­tier, peut-être toute la ville. Le géné­ra­teur du Set­tha Palace avait pris le relais, mais M. Theo­das avait jugé plus élé­gant de dîner aux chan­delles. Il avait fait dis­po­ser des bou­gies sur chaque table — des bou­gies en cire d’a­beille, épaisses, jaunes, qui déga­geaient un par­fum sucré — et le res­tau­rant avait pris cet air de veillée, d’in­ti­mi­té for­cée, qui change la nature des conversations.

Le bruit du géné­ra­teur for­mait une basse conti­nue sous le silence — un bat­te­ment régu­lier, méca­nique, comme un cœur arti­fi­ciel qui main­tien­drait en vie un orga­nisme trop fati­gué pour battre seul.

Muret com­man­da du vin. Auré­lien com­man­da du vin. Kham appor­ta la bou­teille, ser­vit, repar­tit. Ses pas sur le par­quet. Le bruit du bou­chon. Le vin dans les verres, sombre, presque noir à la lueur des bougies.

Ils par­lèrent d’a­bord de choses légères. Muret avait pas­sé la jour­née à l’am­bas­sade — une jour­née de for­mu­laires, de tam­pons, de signa­tures, de cette bureau­cra­tie colo­niale qui avait sur­vé­cu à la déco­lo­ni­sa­tion comme sur­vivent les ronces après l’in­cen­die. Il en fit un récit comique — les fonc­tion­naires lao­tiens qui s’en­dor­maient sur leur bureau à deux heures de l’a­près-midi, le ven­ti­la­teur en panne, le papier car­bone qui tachait tout, l’ab­sur­di­té kaf­kaïenne d’un sys­tème admi­nis­tra­tif conçu pour une autre époque et un autre pays. Auré­lien rit. C’é­tait drôle. Muret avait le don de rendre drôles les choses qui ne l’é­taient pas — une forme de cou­rage, ou de poli­tesse envers le monde.

Puis la conver­sa­tion glis­sa. Elle glis­sa comme glisse un canot sur le Mékong quand le cou­rant l’emporte — sans bruit, sans heurt, avec cette iné­luc­ta­bi­li­té douce des choses qui devaient arriver.

Muret par­lait de ses pre­mières années dans les mon­tagnes. L’ar­ri­vée à Luang Pra­bang, la remon­tée du Mékong en pirogue, les pre­miers contacts avec les vil­lages kha­mu. La dif­fi­cul­té de la langue — le kha­mu n’é­tait pas un dia­lecte du lao, c’é­tait une langue à part, une langue mon-khmer, plus ancienne que le lao, plus ancienne que le thaï, une langue qui por­tait en elle la mémoire d’un peuple qui était là avant tous les autres.

— Il m’a fal­lu six mois pour com­prendre les bases, dit-il. Six mois à écou­ter, à répé­ter, à me trom­per. Les enfants riaient de mon accent. Les vieux me cor­ri­geaient avec patience. Et petit à petit, les mots sont venus. Pas les mots du dic­tion­naire — les vrais mots, ceux qui n’existent dans aucun lexique. Le mot pour la pluie qui tombe le matin avant le lever du soleil — ce n’est pas le même que la pluie de l’a­près-midi. Le mot pour le riz qui est presque mûr mais pas encore — un riz qu’on ne peut pas man­ger mais qu’on peut regar­der. Le mot pour la tris­tesse qu’on éprouve quand un ami part et qu’on sait qu’il ne revien­dra pas — ce n’est pas de la tris­tesse, c’est autre chose, quelque chose qui n’a pas d’é­qui­valent en français.

— Com­ment on dit ? deman­da Aurélien.

Muret pro­non­ça un mot — un son doux, une syl­labe longue sui­vie d’une brève, avec un ton des­cen­dant qui fai­sait pen­ser au bruit d’une feuille qui tombe. Auré­lien le répé­ta. Le mot flot­ta un ins­tant dans l’air de La Belle Époque, incon­nu, dépla­cé, comme un oiseau tro­pi­cal dans un salon parisien.

Et puis Muret par­la de la Plaine des Jarres.

Il y était allé en jan­vier. Quatre jours de marche depuis son vil­lage, à tra­vers des mon­tagnes cou­vertes de forêt, sur des sen­tiers que les pay­sans kha­mu connais­saient depuis des géné­ra­tions et que les cartes mili­taires n’in­di­quaient pas. Il cher­chait une famille qu’il avait étu­diée trois ans plus tôt — une famille kha­mu qui avait migré vers la plaine après la des­truc­tion de leur vil­lage par un raid nord-vietnamien.

La Plaine des Jarres. Il décri­vit le pay­sage. Une vaste éten­due her­beuse, val­lon­née, à mille mètres d’al­ti­tude — quelque chose qui res­sem­blait aux hauts pla­teaux d’É­cosse, mais en plus grand, en plus vide, en plus silen­cieux. Et par­tout, dis­sé­mi­nées sur les col­lines, les jarres. Des urnes de pierre, hautes d’un mètre ou deux, par­fois trois, taillées dans le grès. Des cen­taines. Per­sonne ne savait qui les avait fabri­quées ni pour­quoi. Les archéo­logues pen­saient qu’elles étaient funé­raires — des récep­tacles pour les morts, des tom­beaux à ciel ouvert vieux de deux mille ans. Les Lao­tiens avaient une autre expli­ca­tion : c’é­taient les verres d’un géant qui avait orga­ni­sé une fête pour célé­brer une vic­toire, et les verres étaient res­tés là, sur les col­lines, parce que per­sonne n’a­vait été assez fort pour les débarrasser.

Auré­lien sou­rit. L’i­mage était belle. Les verres d’un géant. Il voyait la scène — la fête tita­nesque, le vin cou­lant dans les jarres de pierre, le géant riant aux éclats sur les col­lines, et le len­de­main matin, les verres vides sous le ciel, comme après une noce.

— Sauf que main­te­nant, dit Muret, les jarres sont au milieu des cra­tères de bombes.

Il dit cela sans chan­ger de ton. Comme on passe d’un para­graphe à un autre dans un livre — la même police, la même marge, le même inter­ligne, et pour­tant un autre monde.

— La Plaine des Jarres est bom­bar­dée tous les jours. Les Amé­ri­cains la bom­bardent parce que le Pathet Lao et les Nord-Viet­na­miens la contrôlent. Le Pathet Lao la contrôle parce que c’est un point stra­té­gique — une route vers le sud, vers Vien­tiane. Chaque camp veut la plaine. Per­sonne ne veut les gens qui vivent dessus.

Il décri­vit ce qu’il avait vu. Les cra­tères. Des trous de dix mètres de dia­mètre, rem­plis d’eau de pluie, ali­gnés sur les col­lines comme les marques d’une mala­die de peau — la variole de la terre, c’é­taient les mots qu’il employa, et Auré­lien enten­dit la méta­phore réson­ner dans la salle vide de La Belle Époque. Entre les cra­tères, les jarres. Cer­taines intactes, debout dans l’herbe, incroya­ble­ment debout par­mi les trous de bombes, comme si les anciens morts qu’elles abri­taient les pro­té­geaient encore. D’autres ren­ver­sées, bri­sées, les mor­ceaux épar­pillés dans la terre retournée.

Et les gens. Les réfu­giés. Il les avait croi­sés sur les sen­tiers — des colonnes silen­cieuses qui mar­chaient vers le sud, vers n’im­porte où, loin des bombes. Des familles entières. Des vieillards qui avan­çaient en s’ap­puyant sur des bâtons. Des femmes qui por­taient des bébés dans des paniers d’o­sier fixés sur le dos, et des bal­lots de vête­ments, et des mar­mites, et tout ce qu’il res­tait d’une mai­son qu’on a quit­tée en une heure. Des enfants qui mar­chaient sans pleu­rer — le silence des enfants qui ne pleurent plus, parce qu’ils ont com­pris que pleu­rer ne sert à rien.

Il y avait un homme, dit Muret, un pay­san hmong, qu’il avait croi­sé sur un sen­tier de crête. L’homme por­tait sur son dos un paquet enve­lop­pé dans un tis­su blanc. Muret avait d’a­bord cru que c’é­tait des vête­ments, ou des pro­vi­sions. C’é­tait sa mère. Sa mère morte pen­dant la marche, qu’il por­tait sur son dos parce qu’on n’a­ban­donne pas ses morts, parce que les morts doivent être enter­rés selon le rituel, parce que sans le rituel l’âme du mort erre à jamais sans repos. Et l’homme mar­chait, cour­bé sous le poids de sa mère, sur un sen­tier de mon­tagne bom­bar­dé, vers un lieu qu’il ne connais­sait pas, pour accom­plir un rite que per­sonne, dans le lieu où il allait, ne sau­rait peut-être accomplir.

Muret s’ar­rê­ta. Il regar­da ses mains. Ses mains d’eth­no­logue, de scien­ti­fique, de pre­neur de notes. Des mains qui avaient tenu un magné­to­phone pen­dant qu’un monde s’ef­fon­drait. Il les regar­da comme on regarde des outils dont on n’est plus sûr de l’utilité.

— Les enfants connaissent les avions, dit Muret. Ils les recon­naissent au bruit. Le T‑28 — c’est un avion d’en­traî­ne­ment conver­ti, un avion à hélice, les Lao­tiens les uti­lisent — il a un bruit de mous­tique géant. Les Sky­rai­der, c’est plus grave, plus lourd. Et les jets — les F‑105, les F‑4 — ceux-là, on ne les entend pas avant qu’il soit trop tard. Les enfants le savent. Ils savent que quand on entend le jet, c’est que les bombes sont déjà tombées.

Il par­lait d’une voix égale. Pas un trem­ble­ment. Pas une larme. La voix d’un homme qui a racon­té ces choses tant de fois — dans sa tête, dans ses car­nets, dans ses rap­ports — qu’il les a trans­for­mées en don­nées. La voix d’un scien­ti­fique qui décrit un phé­no­mène. Mais dans cette voix scien­ti­fique, sous la sur­face lisse des faits, quelque chose d’autre — une ten­sion, une vibra­tion sourde, comme la note d’un khène qu’on n’en­tend que si l’on écoute très attentivement.

Auré­lien écou­tait. Il avait ces­sé de man­ger. Son assiette était devant lui, intacte, le pois­son refroi­di, la citron­nelle figée dans la sauce. Il tenait son verre de vin mais ne buvait pas. Il écou­tait avec tout son corps — les yeux, les oreilles, la peau — comme on écoute quelque chose qu’on ne veut pas entendre et qu’on ne peut pas ne pas entendre.

Muret par­la du chaman.

Dans un vil­lage qu’il avait tra­ver­sé — un vil­lage hmong, pas kha­mu, un vil­lage sur les contre­forts de la cor­dillère qui sépare la pro­vince de Xieng Khouang de celle de Houa­phan — il avait ren­con­tré un vieux txiv neeb, un cha­man hmong, un homme que les vil­la­geois consul­taient pour les mala­dies, les mau­vais esprits, les déci­sions impor­tantes. Le cha­man avait plus de quatre-vingts ans. Il était aveugle. Il ne pou­vait pas voir les cra­tères de bombes, mais il les sen­tait — il sen­tait les trous dans la terre, disait-il, comme un corps sent ses bles­sures. Il avait dit à Muret, dans un hmong que Muret avait péni­ble­ment tra­duit dans sa tête : la terre est malade. Les bombes sont une fièvre. La terre gué­ri­ra quand la fièvre sera passée.

Muret s’ar­rê­ta. Il fit tour­ner le vin dans son verre. La flamme de la bou­gie tremblait.

— Je trou­vais ça beau, dit-il. Et je trou­vais ça insupportable.

Il y eut dans ces deux phrases — « beau » et « insup­por­table » — tout le dilemme de l’homme de ter­rain. La beau­té de la pen­sée du cha­man, cette sagesse de la terre et de la fièvre, cette manière de mettre en récit la des­truc­tion pour la rendre sup­por­table — c’é­tait la même chose que fai­sait Auré­lien avec ses romans his­to­riques. Trans­for­mer le chaos en récit. Mettre de l’ordre dans l’hor­reur. Et c’é­tait beau, oui. Et c’é­tait insup­por­table, parce que la terre n’al­lait pas gué­rir. Parce que la fièvre ne pas­se­rait pas. Parce que les bombes n’é­taient pas une mala­die mais un choix, et qu’un choix n’a pas de fin naturelle.

Muret regar­da ses mains. Ces mains qui avaient tenu le Nagra, qui avaient enre­gis­tré des heures de musique et de paroles dans des langues que presque per­sonne ne par­lait plus. Ces mains qui avaient tou­ché la terre retour­née des vil­lages bom­bar­dés. Ces mains qui, main­te­nant, dans la salle lam­bris­sée de La Belle Époque, tenaient un verre de vin et trem­blaient très légè­re­ment — si légè­re­ment que seul un obser­va­teur atten­tif l’au­rait remar­qué, et Auré­lien n’é­tait pas un obser­va­teur atten­tif des choses qui le dérangeaient.

Silence. Un long silence. La salle de La Belle Époque, immense, vide, avec ses tables dres­sées pour per­sonne et ses bou­gies qui brû­laient len­te­ment. Le bruit du géné­ra­teur. Le gron­de­ment sourd de la nuit dehors.

Auré­lien posa son verre. Il cher­chait quelque chose — un mot, une phrase, une réponse. Il cher­chait dans le seul ter­ri­toire qu’il connais­sait vrai­ment, le seul où il se sen­tait en sécu­ri­té : les livres. Et il trouva.

— C’est comme Tiré­sias, dit-il. L’a­veugle qui voit ce que les autres ne voient pas. Le cha­man aveugle dans un monde bom­bar­dé. Il y a quelque chose de grec là-dedans — l’a­veugle qui voit la véri­té que les voyants refusent de voir. Sophocle aurait aimé ça.

Il dit cela d’une voix belle, posée, la voix d’un homme culti­vé qui fait ce qu’il sait faire — relier le réel à la lit­té­ra­ture, trans­for­mer l’in­sup­por­table en réfé­rence, mettre des mots anciens sur des dou­leurs nou­velles. C’é­tait son génie. C’é­tait sa maladie.

Muret le regar­da. Long­temps. Il y eut dans ses yeux quelque chose qu’Au­ré­lien ne sut pas déchif­frer — pas de la colère, non, quelque chose de plus com­plexe, un mélange de com­pré­hen­sion et de tris­tesse, la tris­tesse qu’on éprouve devant un homme qu’on ne peut pas sau­ver parce qu’il ne veut pas être sau­vé. Puis Muret détour­na le regard. Il prit la bou­teille. Se resservit.

— Oui, dit-il. Sophocle aurait aimé ça.

Et quelque chose se fer­ma. Entre les deux hommes, à cet ins­tant pré­cis, quelque chose se fer­ma qui ne se rou­vri­rait pas — une porte, un pas­sage, une pos­si­bi­li­té. L’es­pace d’un ins­tant, Muret avait ten­du la main à tra­vers la table de La Belle Époque, à tra­vers les bou­gies et les verres de vin et les nappes blanches, il avait ten­du la main vers Auré­lien avec son his­toire de cha­man aveugle et de terre malade, et Auré­lien avait pris cette main et l’a­vait trans­for­mée en cita­tion de Sophocle.

Kham débar­ras­sa les assiettes. Ses mains. Auré­lien ne les vit pas. Muret les vit. Elles trem­blaient — un trem­ble­ment léger, à peine per­cep­tible, un fré­mis­se­ment des doigts qui pou­vait être de la fatigue ou autre chose. Muret la regar­da un ins­tant — un de ces regards rapides, dis­crets, que l’eth­no­logue posait sur tout et que les gens ne remar­quaient pas. Puis elle dis­pa­rut vers la cui­sine, et le bruit de ses pas se per­dit dans le silence.

Ils ter­mi­nèrent la bou­teille. Ils par­lèrent de la mous­son — des signes avant-cou­reurs, de la façon dont les Lao­tiens s’y pré­pa­raient, de l’o­deur de la terre mouillée après les pre­mières pluies. Des choses douces. Des choses qui ne fai­saient pas de mal. Le dîner s’a­che­va avec le des­sert — un flan au lait de coco que le cui­si­nier du Set­tha Palace pré­pa­rait les soirs de cou­pure d’élec­tri­ci­té, parce que c’é­tait le seul des­sert qui n’a­vait pas besoin du four.

Ils se levèrent. La salle était très sombre main­te­nant — les bou­gies avaient bais­sé, cer­taines s’é­taient éteintes, et les ombres avaient gagné du ter­rain sur les murs, mon­tant le long des boi­se­ries comme une marée noire.

— Bonne nuit, dit Muret.

— Bonne nuit.

Auré­lien mon­ta l’es­ca­lier. Chaque marche cra­quait sous ses pieds — le bois de rose, vieux de trente ans, qui par­lait à sa manière. Il entra dans la chambre 7. Il ne se cou­cha pas. Il s’as­sit à la table de tra­vail, devant le manus­crit ouvert. Il prit son sty­lo. Il ne savait pas ce qu’il allait écrire. Ses doigts trem­blaient — très légè­re­ment, comme les doigts de Kham, un trem­ble­ment qu’il n’au­rait pas remar­qué s’il n’a­vait pas tenu un stylo.

Il écri­vit une phrase. La ratu­ra. En écri­vit une autre. La ratu­ra aus­si. Le roi Set­tha­thi­rath regar­dait les mon­tagnes du nord depuis les rem­parts de sa nou­velle capi­tale. Il atten­dait les Bir­mans. Il atten­dait avec cette patience ter­rible des hommes qui savent que le mal­heur vien­dra et qui n’ont nulle part où fuir.

Auré­lien fer­ma le manus­crit. Il étei­gnit la lampe. Il res­ta un long moment dans le noir, les yeux ouverts, à écou­ter le bruit du géné­ra­teur qui pul­sait dans la nuit comme le cœur d’un ani­mal blessé.

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CHA­PITRE 1

L’homme dans la chambre

Il y avait d’a­bord la lumière. Elle pas­sait à tra­vers les per­siennes du pre­mier étage comme un liquide très lent, un miel pâle qui s’é­ta­lait sur le par­quet en lattes sombres, et Auré­lien Des­fo­rêts la regar­dait pro­gres­ser depuis sa table de tra­vail avec la patience d’un homme qui n’at­tend rien. La lumière de Vien­tiane à six heures du matin — avant que la cha­leur ne referme son poing sur la ville — avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière des lumières tro­pi­cales d’al­ti­tude : quelque chose de cru et de tendre à la fois, comme si l’air lui-même hési­tait entre la dou­ceur et la brûlure.

Il posa sa tasse de café sur le coin du bureau — un café lao, noir, épais, sucré, ser­vi dans un verre à la manière locale, que la femme de chambre dépo­sait chaque matin devant sa porte à cinq heures qua­rante-cinq sans jamais frap­per. Auré­lien ne l’a­vait jamais vue. Il connais­sait ses horaires, la déli­ca­tesse de ses pas dans le cou­loir, le tin­te­ment infime de la sou­coupe contre le pla­teau en osier, mais pas son visage. C’é­tait un fan­tôme bien­veillant par­mi d’autres, et le Set­tha Palace en abri­tait plusieurs.

Il dis­po­sa ses feuillets devant lui. Tou­jours le même rituel : le manus­crit à gauche, les pages vierges à droite, le sty­lo — un Water­man au corps nacré qu’il avait ache­té rue du Bac dans une autre vie — posé en tra­vers, per­pen­di­cu­laire au bord de la table. Une géo­mé­trie intime qui pré­cé­dait l’é­cri­ture comme la prière pré­cède l’of­fice. Le ven­ti­la­teur au pla­fond tour­nait avec une len­teur de pla­nète, bras­sant un air qui sen­tait le bois de rose et le jas­min — l’o­deur du Set­tha Palace, cette odeur qui avait fini par se confondre avec l’o­deur de sa propre peau.

Il relut la der­nière page écrite la veille. Le roi Set­tha­thi­rath se tenait sur les hau­teurs de Luang Pra­bang et contem­plait la ville pour la der­nière fois. En contre­bas, le Mékong brillait entre les col­lines comme un ser­pent de mer­cure. Les élé­phants de la cour étaient déjà char­gés — les coffres en teck, les soie­ries, les manus­crits sacrés sur feuilles de lata­nier, les sta­tues de bronze du palais. La déci­sion était prise : on mar­che­rait vers le sud, vers Vien­tiane, vers une nou­velle capi­tale. Le roi avait trente ans et la cer­ti­tude que les dieux mar­chaient avec lui.

Auré­lien trem­pa son sty­lo dans l’en­crier — il écri­vait à l’encre, par affec­ta­tion ou par habi­tude, ce qui reve­nait au même — et poursuivit :

« Set­tha­thi­rath ne se retour­na pas. Il y a dans l’acte de quit­ter un lieu aimé une dis­ci­pline qui res­semble à la cruau­té, et le roi la pos­sé­dait comme on pos­sède un talent de nais­sance. Les cour­ti­sans qui l’ob­ser­vaient depuis le cor­tège en contre­bas virent sa sil­houette se déta­cher contre le ciel blan­châtre de la mous­son, immo­bile un ins­tant de plus que la décence ne l’exi­geait, puis des­cendre vers eux d’un pas régu­lier, sans hâte, comme un homme qui mar­che­rait vers sa propre statue. »

Il s’ar­rê­ta. Relut. Chan­gea « blan­châtre » pour « lai­teux ». Hési­ta. Revint à « blan­châtre ». Il y avait dans ce mot quelque chose de légè­re­ment mala­dif qui conve­nait — un ciel qui couve, un ciel de fièvre. Il lais­sa la phrase telle quelle et pas­sa à la suivante.

Dehors, Vien­tiane s’é­veillait avec cette non­cha­lance qui était sa manière d’exis­ter. Le bruit d’un moteur sur le bou­le­vard Khoun­bou­lom — un camion, un véhi­cule mili­taire peut-être, les deux caté­go­ries se confon­dant sou­vent ici. Le chant d’un coq quelque part der­rière le mur d’en­ceinte de l’hô­tel, absur­de­ment pas­to­ral pour une capi­tale. Et des­sous, plus bas que tout, le mur­mure per­ma­nent de la ville : une rumeur de voix, de moby­lettes, de cas­se­roles, de radios loin­taines jouant du lam — cette musique lao traî­nante et mélan­co­lique qu’Au­ré­lien avait appris à ne plus entendre, comme on n’en­tend plus le bruit de son propre cœur.

Il ne tour­na pas la tête vers la fenêtre. Il n’y avait rien à voir qu’il n’eût déjà vu — le jar­din du Set­tha Palace avec ses pal­miers immo­biles, la pis­cine d’un tur­quoise irréel à cette heure, un employé en pan­ta­lon sombre qui ratis­sait les feuilles mortes avec des gestes de bonze balayant un temple. Et au-delà du mur, les toits de tuile et de tôle, les flam­boyants en fleur le long du bou­le­vard, l’a­ve­nue Lane Xang qui fuyait vers le Patuxai en pers­pec­tive colo­niale, et plus loin encore, invi­sible mais pré­sent comme une basse conti­nue, le Mékong.

Il tra­vailla encore une heure. La cha­leur mon­tait pro­gres­si­ve­ment dans la chambre mal­gré le ven­ti­la­teur — une cha­leur de serre, humide et patiente, qui s’in­fil­trait par les inter­stices des per­siennes et fai­sait per­ler de minus­cules gouttes de sueur sur le dos de la main qui tenait le sty­lo. Auré­lien ne s’en aper­ce­vait pas. Quand il écri­vait, son corps ces­sait d’exis­ter — il n’é­tait plus qu’un œil, une main, un flux de mots entre la pen­sée et la page. Le monde se rédui­sait au rec­tangle blanc du feuillet, à l’o­deur de l’encre, au cris­se­ment de la plume sur le grain du papier.

Le cor­tège royal avait quit­té les hau­teurs de Luang Pra­bang et des­cen­dait main­te­nant vers la val­lée du Mékong par un che­min que les chro­niques anciennes appe­laient « la route des élé­phants ». Auré­lien décri­vait la jungle — non pas la jungle réelle, qu’il n’a­vait jamais vue, mais celle de son ima­gi­na­tion, nour­rie de lec­tures et de gra­vures, une jungle majes­tueuse et ordon­née comme un jar­din anglais, peu­plée de per­ro­quets, de singes et de cerfs dont les bois se per­daient dans la cano­pée. C’é­tait une jungle de roman, et elle avait la beau­té des choses qui n’ont jamais existé.

À sept heures, il posa son sty­lo. Quatre pages. C’é­tait sa moyenne — quatre pages le matin, par­fois cinq quand le texte cou­lait, jamais moins de trois quand il résis­tait. Le roi Set­tha­thi­rath était en marche. Le cor­tège avan­çait à tra­vers la jungle entre Luang Pra­bang et Vien­tiane, une jungle qui n’exis­tait plus, sur des che­mins que per­sonne ne retrou­ve­rait, dans un temps qui n’ap­par­te­nait qu’au roman. Auré­lien refer­ma le manus­crit avec soin, ali­gna les feuillets, rebou­cha l’encrier.

Il des­cen­dit.

L’es­ca­lier du Set­tha Palace était un poème en bois de rose. Vingt-trois marches — Auré­lien les avait comp­tées un jour, par dés­œu­vre­ment — dont cha­cune avait sa voix propre, sa manière de cra­quer sous le pied, son timbre par­ti­cu­lier dans le concert mati­nal de l’hô­tel. La troi­sième grin­çait dans l’ai­gu. La sep­tième émet­tait un cra­que­ment sourd, presque un sou­pir. La qua­tor­zième ne disait rien — elle était muette, et son silence, au milieu de la conver­sa­tion des autres marches, avait quelque chose d’in­quié­tant, comme un visage sans expres­sion dans une foule de visages ani­més. Auré­lien connais­sait cet esca­lier par cœur, par la plante des pieds, par la paume de la main qui glis­sait sur la rampe cirée, et cette connais­sance intime était une forme de bon­heur — le bon­heur de l’homme qui habite le même lieu depuis assez long­temps pour en connaître les bruits comme on connaît les bruits de son propre corps.

Le hall du Set­tha Palace avait cette beau­té des lieux qui ont été aimés trop long­temps : quelque chose de fati­gué et de somp­tueux, comme un visage de femme qui aurait été très beau. Le sol en marbre clair, les deux grands pilastres qui sou­te­naient le pla­fond, le lustre en cris­tal dont trois ou quatre pen­de­loques man­quaient — per­sonne n’a­vait jamais son­gé à les rem­pla­cer et leur absence fai­sait par­tie du lustre, comme les rides font par­tie du visage. L’es­ca­lier en bois de rose, sombre, ciré, dont les marches cra­quaient à des endroits connus de chaque habi­tué. L’o­deur de cire et de fran­gi­pa­nier, tou­jours, et en des­sous une note plus sourde de moi­teur tro­pi­cale que rien ne pou­vait tout à fait chasser.

  1. Theo­das était à la récep­tion, comme chaque matin. Un homme mince, d’une cin­quan­taine d’an­nées, le teint mat, les che­veux gomi­nés en arrière, vêtu d’un cos­tume clair qui sem­blait n’a­voir jamais été frois­sé. Il avait cette élé­gance un peu céré­mo­nielle des Fran­co-Lao­tiens de vieille souche, et une manière de saluer qui fai­sait de chaque bon­jour un petit évé­ne­ment diplomatique.

— Mon­sieur Des­fo­rêts. Bien dormi ?

— Comme tou­jours, mon­sieur Theo­das. Comme toujours.

C’é­tait vrai. Auré­lien dor­mait bien au Set­tha Palace. Il dor­mait du som­meil pro­fond et sans rêve des gens qui ont trou­vé leur place — ou qui ont renon­cé à la cher­cher. La chambre 7, au pre­mier étage, avec son lit à bal­da­quin en palis­sandre, ses draps en coton égyp­tien que la blan­chis­se­rie de l’hô­tel repas­sait avec un soin d’or­fèvre, et ce ven­ti­la­teur dont le rythme lent avait fini par deve­nir sa ber­ceuse — cette chambre était plus sienne que n’im­porte quel appar­te­ment qu’il avait occu­pé à Paris.

Il sor­tit sur la ter­rasse du Side­walk Café — la petite ter­rasse ouverte sur le bou­le­vard qui ser­vait de salle de petit-déjeu­ner quand la sai­son le per­met­tait, c’est-à-dire presque tou­jours. Sa table l’at­ten­dait, près du muret de pierre, à l’ombre d’un fran­gi­pa­nier dont les fleurs blanches tom­baient par­fois dans le café des clients avec une indo­lence de confet­tis. Les ser­veurs le connais­saient. Il n’a­vait pas besoin de com­man­der : café, tar­tines, confi­ture de mangue, un demi-pam­ple­mousse. Le rituel.

La confi­ture de mangue du Set­tha Palace méri­tait un cha­pitre à elle seule. C’é­tait une confi­ture épaisse, d’un orange sombre presque brun, que Som­phone — le cui­si­nier — pré­pa­rait lui-même avec des mangues de la pro­vince de Savan­na­khet, les plus sucrées du pays. Il y ajou­tait un soup­çon de gin­gembre et une pointe de citron­nelle qui don­naient à l’en­semble une pro­fon­deur aro­ma­tique inat­ten­due — comme si la confi­ture conte­nait non seule­ment le fruit, mais le lieu où le fruit avait pous­sé, le sol rouge, l’air humide, le soleil de la plaine. Auré­lien tar­ti­nait son pain de cette confi­ture chaque matin avec la solen­ni­té d’un homme qui accom­plit un acte sacré, et peut-être, à sa manière, c’en était un — parce que le petit-déjeu­ner du Set­tha Palace était la pre­mière couche de pro­tec­tion que la jour­née posait entre lui et le monde, et que chaque bou­chée était un rem­part supplémentaire.

Il déplia sa ser­viette. Le bou­le­vard était déjà vivant — les cyclo-pousse qui cher­chaient le client, un mar­chand de soupe ins­tal­lé en face avec sa car­riole fumante, des éco­lières en jupe noire et che­mi­sier blanc qui mar­chaient en rang vers l’é­cole du quar­tier. Et pas­sant entre elles, silen­cieux, pieds nus sur le bitume chaud, un bonze en robe safran, le crâne rasé, le bol à aumônes ser­ré contre la poi­trine. Il avan­çait sans hâte, le regard bais­sé, et Vien­tiane s’ou­vrait devant lui comme l’eau s’ouvre devant l’é­trave — natu­rel­le­ment, sans effort, avec cette défé­rence tran­quille que les Lao­tiens ont pour les choses sacrées.

Auré­lien le regar­da pas­ser. Il y avait dans cette sil­houette mati­nale quelque chose qui le tou­chait sans qu’il sût dire quoi — la dis­ci­pline peut-être, ou la len­teur, ou cette façon d’être au monde sans rien pos­sé­der. Puis le bonze tour­na au coin de la rue et dis­pa­rut, et Auré­lien mor­dit dans sa tartine.

Une jeune femme débar­ras­sait la table voi­sine. Petite, brune, les che­veux tirés en arrière, un tablier blanc sur une robe sombre. Ses gestes étaient pré­cis et éco­nomes — elle empi­lait les assiettes d’une seule main, de l’autre essuyait la table avec un chif­fon, et le tout avait la flui­di­té d’une cho­ré­gra­phie mille fois répé­tée. Elle ne leva pas les yeux vers Auré­lien. Il ne la regar­da pas par­ti­cu­liè­re­ment. Elle n’é­tait qu’une sil­houette par­mi les sil­houettes du Set­tha Palace, un rouage dans la méca­nique silen­cieuse de l’hô­tel. Elle s’ap­pe­lait Kham — il l’ap­pren­drait plus tard, ou peut-être le savait-il déjà et l’a­vait-il oublié, ce qui reve­nait au même.

Le petit-déjeu­ner ter­mi­né, il remon­ta dans sa chambre. Sur le gué­ri­don du cou­loir, à côté de la clé en cuivre accro­chée à un gland de pas­se­men­te­rie, le jour­nal du jour atten­dait — un exem­plaire du Lao Presse, quatre pages en fran­çais, que M. Theo­das fai­sait mon­ter chaque matin par cour­toi­sie envers ses clients fran­co­phones. Auré­lien le prit, le plia sous son bras, pous­sa la porte de la chambre 7, posa le jour­nal sur le gué­ri­don de la chambre.

Il ne l’ou­vrit pas.

Il ne l’ou­vrait jamais.

CHA­PITRE 2

La rou­tine dorée

Le matin appar­te­nait au roi.

Entre six heures et sept heures, par­fois sept heures et demie quand le texte résis­tait, Auré­lien vivait dans le Laos du XVIe siècle avec une inten­si­té qu’il n’ac­cor­dait à rien d’autre. Le roi Set­tha­thi­rath mar­chait vers le sud à tra­vers des forêts de teck et de bois d’aigle, escor­té de ses élé­phants, de ses bonzes, de ses astro­logues, et Auré­lien mar­chait avec lui. Il sen­tait l’hu­mi­di­té de la mousse sous les pieds des por­teurs, le par­fum rési­neux des torches qui brû­laient la nuit pour éloi­gner les tigres, le poids du silence quand le cor­tège s’ar­rê­tait au bord d’un cours d’eau et que les élé­phants buvaient avec cette len­teur majes­tueuse qui est la manière des élé­phants de rap­pe­ler au monde qu’ils étaient là avant lui.

C’é­tait son troi­sième roman. Ou le qua­trième, si l’on comp­tait celui qu’il avait com­men­cé et aban­don­né à Paris — un livre sur les guerres de Reli­gion qu’il n’a­vait pas eu le cœur de finir, pour des rai­sons qu’il pré­fé­rait ne pas exa­mi­ner. Les deux pre­miers, publiés chez Gal­li­mard dans une col­lec­tion à tirage modeste, avaient été remar­qués par les cri­tiques qui remarquent ce genre de choses — ceux du Maga­zine lit­té­raire, ceux du Monde des livres à l’oc­ca­sion, un papier géné­reux dans La Quin­zaine. On avait par­lé de « souffle roma­nesque », de « recons­ti­tu­tion sen­suelle du pas­sé », d’un « talent rare pour l’é­vo­ca­tion ». Il avait reçu un prix — le prix des Deux Magots, si sa mémoire ne le tra­his­sait pas, ou bien le Médi­cis essai, quelque chose de flat­teur et d’in­suf­fi­sant, un prix qui vous ouvre des portes que per­sonne ne franchit.

À qua­rante ans, Auré­lien Des­fo­rêts était un écri­vain recon­nu par ceux qui n’ont aucun pou­voir et igno­ré par ceux qui en ont. C’est une posi­tion confor­table, à condi­tion de ne pas vou­loir autre chose — et Auré­lien ne vou­lait rien. Il avait de quoi vivre : les droits d’au­teur, un petit héri­tage fami­lial, le coût déri­soire de l’exis­tence à Vien­tiane où une chambre au Set­tha Palace, pen­sion com­plète, ne reve­nait guère plus cher qu’un deux-pièces dans le sixième arron­dis­se­ment. Il n’a­vait ni femme, ni enfant, ni chien, ni dette. Il avait un manus­crit en cours, un hôtel qui l’ai­mait bien, et cette chose ines­ti­mable entre toutes : du temps.

Le matin, donc, il écrivait.

L’a­près-midi, il nageait.

La pis­cine du Set­tha Palace était un petit chef-d’œuvre d’ar­ti­fice colo­nial : un rec­tangle d’eau tur­quoise cer­né de rochers — des rochers gris vei­nés de mousse, ame­nés à grands frais depuis Lak­sao, dans le centre du pays — entre les­quels pous­saient des pal­miers, des bou­gain­vil­lées mauves et des fran­gi­pa­niers. Des jets d’eau cra­chaient de minces arcs liquides au-des­sus de la sur­face. Le tout avait un air de lagon appri­voi­sé, de nature domes­ti­quée avec une pré­ci­sion de jar­di­nier japo­nais, et Auré­lien s’y sen­tait chez lui comme un pois­son dans un bocal — ce qui, à bien y réflé­chir, n’é­tait pas un com­pli­ment, mais il ne réflé­chis­sait pas.

Il nageait dix lon­gueurs. Tou­jours dix. Le corps mince, les épaules étroites d’un homme qui a lu plus qu’il n’a cou­ru, un début de relâ­che­ment au ventre qu’il com­bat­tait sans y croire. Puis il s’ins­tal­lait dans le tran­sat — le troi­sième en par­tant de la gauche, tou­jours le même — avec un livre et un verre.

Le livre, ce jour-là, était les Mémoires de Saint-Simon. Il en était au volume III, à la mort de Mon­sei­gneur, et il s’é­mer­veillait une fois encore de la féro­ci­té de cette prose — cette manière qu’a­vait le duc de dis­sé­quer les vivants et les morts avec la même gour­man­dise, de trans­for­mer la cour de Ver­sailles en un théâtre d’ombres où per­sonne n’é­chap­pait à la lumière de sa phrase. Il lisait len­te­ment, en sou­li­gnant par­fois un pas­sage au crayon, avec le plai­sir stu­dieux d’un homme pour qui la lit­té­ra­ture est à la fois un métier, un refuge et une excuse.

Le verre conte­nait un gin tonic. Le bar­man du Set­tha Palace — un Lao­tien d’une tren­taine d’an­nées, silen­cieux, sou­riant, qui s’ap­pe­lait Boun­my et qui fabri­quait les cock­tails avec la gra­vi­té d’un alchi­miste — le pré­pa­rait tou­jours de la même façon : deux doigts de gin, le tonic jus­qu’au bord, une ron­delle de citron vert, trois gla­çons. Auré­lien n’a­vait jamais deman­dé qu’on le pré­pare ain­si. Boun­my avait devi­né. C’é­tait l’une des ver­tus car­di­nales du Set­tha Palace : on y devi­nait les choses.

La cha­leur de l’a­près-midi pesait sur le jar­din comme un ani­mal endor­mi. Rien ne bou­geait. Les feuilles des pal­miers pen­daient, immo­biles, dans un air si dense qu’on aurait pu le tran­cher. Les jets d’eau conti­nuaient leur mur­mure liquide — le seul bruit, avec le bour­don­ne­ment loin­tain de la ville et le chant inter­mit­tent d’un oiseau dont Auré­lien n’a­vait jamais appris le nom.

Il y avait dans cette immo­bi­li­té quelque chose de sacré — ou de mort, ce qui, sous les tro­piques, se res­semble. Le temps s’ar­rê­tait au bord de la pis­cine du Set­tha Palace. Les aiguilles de la montre conti­nuaient leur course, certes, mais elles cou­raient à vide, sans prise sur le monde. Une heure au bord de cette pis­cine durait ce que duraient les heures dans les contes — un bat­te­ment de cils, un siècle, selon le regard qu’on por­tait sur elles. Auré­lien avait choi­si le bat­te­ment de cils. Il vivait dans un temps sans épais­seur, un temps de sur­face, un temps de cock­tail et de lumière fil­trée — et ce choix, qu’il n’a­vait jamais for­mu­lé, qu’il n’au­rait jamais for­mu­lé, était la clé de voûte de son exis­tence au Set­tha Palace.

Par­fois, un autre client appa­rais­sait au bord de la pis­cine. Un Amé­ri­cain, la plu­part du temps — ils étaient de plus en plus nom­breux à Vien­tiane, ces hommes aux che­veux courts et aux épaules larges qui se disaient « conseillers » ou « atta­chés » sans pré­ci­ser de quoi. Celui qui venait le plus sou­vent s’ap­pe­lait Steve — Steve quelque chose, un nom de famille qu’Au­ré­lien n’a­vait jamais rete­nu. Il avait une tren­taine d’an­nées, des bras cou­verts de taches de rous­seur, des lunettes d’a­via­teur qu’il ne quit­tait jamais, même au bord de la pis­cine, et une éner­gie élec­trique, ner­veuse, qui contras­tait avec la tor­peur ambiante comme un court-cir­cuit dans un rêve. Il plon­geait bruyam­ment, nageait trois lon­gueurs à toute vitesse, sor­tait, s’é­brouait, com­man­dait une bière, la buvait debout, et repar­tait. Tout cela en dix minutes. Le tran­sat de Steve n’a­vait jamais le temps de sécher.

Un après-midi, il avait adres­sé la parole à Auré­lien — un « Hey, how’s it going? » lan­cé en pas­sant, avec ce sou­rire amé­ri­cain qui est une porte ouverte sur rien. Auré­lien avait répon­du « Very well, thank you » avec une poli­tesse qui était un mur. Steve n’a­vait pas insis­té. Ils se saluaient désor­mais d’un geste — un hoche­ment de tête de part et d’autre du bas­sin, deux hommes qui vivaient dans le même hôtel et dans deux uni­vers qui ne se tou­che­raient pas.

Le soir, La Belle Époque.

Le res­tau­rant du Set­tha Palace por­tait ce nom comme on porte un bijou de famille — avec une fier­té légè­re­ment dou­lou­reuse, la conscience que la beau­té qu’il désigne est révo­lue. La salle était vaste, les pla­fonds hauts, les murs lam­bris­sés de ce bois sombre qui était la signa­ture de l’hô­tel. Des lustres en cuivre — éteints le soir, rem­pla­cés par des bou­gies — pen­daient au-des­sus des tables recou­vertes de nappes blanches. Le mobi­lier était ancien, mas­sif, fon­cé, avec cette patine que seules les années donnent et que l’argent ne peut pas acheter.

Il y avait un pia­no dans le coin de la salle — un demi-queue Pleyel, noir, dont per­sonne ne jouait jamais, sauf M. Theo­das lui-même, cer­tains soirs de semaine, quand le res­tau­rant était presque vide. Il jouait du Debus­sy — tou­jours du Debus­sy, des pré­ludes et des ara­besques — avec une appli­ca­tion d’a­ma­teur éclai­ré et une mélan­co­lie de pro­fes­sion­nel. Le pia­no était légè­re­ment désac­cor­dé — le la était trop haut d’un quart de ton, ce qui don­nait à chaque mor­ceau une cou­leur déca­lée, légè­re­ment fié­vreuse, comme un reflet dans une eau trou­blée. Auré­lien aimait ces soirs-là. Le Debus­sy désac­cor­dé du Set­tha Palace lui sem­blait plus vrai que le Debus­sy par­fait des salles de concert — parce qu’il por­tait en lui l’u­sure, le temps, la dis­tance, et que ces choses-là, au Laos, fai­saient par­tie de la musique.

Auré­lien dînait seul. Tou­jours la même table — la quatre, près de la fenêtre qui don­nait sur le jar­din. Le menu était un mélange de cui­sine fran­çaise et de plats lao­tiens, héri­tage de la double iden­ti­té de l’hô­tel. Il com­man­dait en géné­ral un plat fran­çais — le steak au poivre, la sole meu­nière quand il y en avait, le tour­ne­dos Ros­si­ni les soirs de fête — et un verre de vin rouge, un bor­deaux médiocre mais conve­nable que M. Theo­das fai­sait venir de Bang­kok par un cir­cuit d’ap­pro­vi­sion­ne­ment dont il ne révé­lait pas les détails.

Il man­geait len­te­ment, en reli­sant les pages du jour. C’é­tait le moment de la jour­née qu’il pré­fé­rait — cette heure molle entre le dîner et le som­meil où le texte écrit le matin avait eu le temps de refroi­dir, où les phrases se mon­traient telles qu’elles étaient, nues, sans l’i­vresse de la com­po­si­tion. Il cor­ri­geait un mot ici, bif­fait un adjec­tif là, avec le plai­sir méti­cu­leux d’un hor­lo­ger qui règle un méca­nisme. Le roi Set­tha­thi­rath avan­çait. Le roman avan­çait. Tout allait bien.

Autour de lui, La Belle Époque vivait sa vie du soir. Un couple de diplo­mates — fran­çais, à en juger par la coupe de cos­tume de l’homme et l’en­nui de la femme — dînait à la table six. Un homme d’af­faires thaï­lan­dais ou chi­nois man­geait seul en lisant un jour­nal. Au bar, dans la pénombre, deux hommes par­laient à voix basse en fumant — des Corses, d’a­près leur accent, ins­tal­lés à l’hô­tel depuis un temps indé­fi­ni. Ils por­taient des che­mises à manches courtes et avaient des visages tan­nés de marins ou de contre­ban­diers, ce qui, à Vien­tiane, n’é­tait pas néces­sai­re­ment une distinction.

Et il y avait Kham.

Elle ser­vait ce soir-là. Elle allait et venait entre les tables avec cette effi­ca­ci­té silen­cieuse qui était sa manière d’être au monde. Vingt-cinq ans peut-être, un visage lisse et sérieux, les che­veux noirs tirés en chi­gnon bas, un tablier blanc noué à la taille. Elle ver­sait le vin sans un mot, posait les assiettes sans bruit, dis­pa­rais­sait et réap­pa­rais­sait avec la dis­cré­tion d’une ombre qui aurait appris les bonnes manières. Quand elle pas­sait près de sa table, Auré­lien per­ce­vait un par­fum léger — pas du par­fum, quelque chose de plus simple, du savon de riz peut-être, ou l’o­deur de la cui­sine dans ses cheveux.

Il ne lui par­lait pas. Pas par mépris — par inat­ten­tion. Kham fai­sait par­tie du décor du Set­tha Palace au même titre que le lustre, les boi­se­ries et le fran­gi­pa­nier du jar­din. Elle était là comme les choses sont là — pré­sente, utile, invi­sible. Il ne savait rien d’elle. Il ne savait pas qu’elle venait de la Plaine des Jarres, que sa famille avait quit­té la pro­vince de Xieng Khouang trois ans plus tôt, que son frère aîné était quelque part dans les mon­tagnes du nord, dans un uni­forme qu’elle ne connais­sait pas, au ser­vice d’une cause qu’elle ne com­pre­nait qu’à moi­tié. Il ne savait rien de tout cela, et c’é­tait peut-être la chose la plus impor­tante qu’il y avait à savoir sur Auré­lien Des­fo­rêts : les choses qu’il ne savait pas, et le soin qu’il met­tait à ne pas les apprendre.

Le dîner ter­mi­né, il signait l’ad­di­tion — on ne payait pas en liquide au Set­tha Palace, tout se réglait en fin de mois, comme dans un club — et remon­tait dans sa chambre. La nuit de Vien­tiane entrait par la fenêtre ouverte : le chant des grillons, le coas­se­ment des gre­nouilles dans les mares du quar­tier, et par­fois, très loin, le bat­te­ment régu­lier d’un tam­bour — une fête au temple, un mariage, ou sim­ple­ment la nuit lao­tienne qui par­lait à elle-même.

Auré­lien posait son manus­crit sur la table de nuit. Étei­gnait la lampe. Le ven­ti­la­teur conti­nuait sa rota­tion dans l’obs­cu­ri­té, et son ombre pas­sait sur le pla­fond comme l’aile d’un oiseau très lent. Le som­meil venait vite, pro­fond, sans rêve. Un som­meil de coton. Un som­meil d’homme protégé.

Dehors, quelque part au-delà de la ville, au-delà du Mékong, au-delà des plaines et des rizières, dans les mon­tagnes qu’on ne voyait pas depuis le bal­con de la chambre 7, la nuit n’é­tait pas la même.

Dans les mon­tagnes, la nuit était vivante. Elle bruis­sait de pas — les pas des sol­dats du Pathet Lao qui se dépla­çaient sur les crêtes, les pas des familles hmong qui fuyaient d’un vil­lage à l’autre, les pas des rats de mon­tagne dans les sous-bois, les pas silen­cieux des tigres qui chas­saient encore dans les forêts de la cor­dillère anna­mi­tique. Dans les mon­tagnes, la nuit avait un goût — le goût de la peur, de la sueur, du riz froid qu’on mange en mar­chant, de la terre mouillée sous les pieds nus. Dans les mon­tagnes, la nuit avait un bruit — pas le bruit doux des grillons du Set­tha Palace, mais le gron­de­ment loin­tain des bombes, le cré­pi­te­ment des feux de camp éteints en hâte, le sif­fle­ment d’un avion fan­tôme qui pas­sait dans l’obs­cu­ri­té sans feux de navi­ga­tion, aus­si invi­sible et aus­si mor­tel qu’un esprit de la forêt.

Auré­lien ne savait rien de cette nuit-là. Il dor­mait dans ses draps de coton égyp­tien, sous son ven­ti­la­teur en bois de rose, dans sa chambre du Set­tha Palace, et le monde des mon­tagnes n’exis­tait pas — pas encore — pas pour lui. Il exis­tait à deux heures de route. Il exis­tait dans les rap­ports clas­si­fiés de l’am­bas­sade amé­ri­caine, dans les dépêches codées de la CIA, dans les car­nets d’un eth­no­logue fran­çais qui dor­mait, au même moment, dans une case en bam­bou, à mille mètres d’al­ti­tude, et qui se lève­rait à l’aube pour enre­gis­trer les der­niers chants d’un peuple en voie de disparition.

Mais cela, Auré­lien ne le savait pas non plus.

CHA­PITRE 3

L’ar­ri­vée

Les jours, au Set­tha Palace, ne se suc­cé­daient pas : ils se super­po­saient. Chaque matin recou­vrait le pré­cé­dent comme une couche de laque sur un meuble ancien, et le temps finis­sait par prendre cette épais­seur lisse, cette pro­fon­deur sans aspé­ri­té des choses lon­gue­ment polies. Auré­lien ne comp­tait plus les jours. Il comp­tait les pages — c’é­tait sa seule mesure du temps, la seule qui eût un sens. Le roi Set­tha­thi­rath avait fran­chi la rivière Nam Ngum, tra­ver­sé les forêts de la plaine cen­trale, et appro­chait de Vien­tiane. Le roman en était à la page quatre-vingt-sept.

Un mar­di — ou un mer­cre­di, il n’au­rait pas su dire — Auré­lien était au bar en fin d’a­près-midi, dans le fau­teuil en rotin qu’il s’é­tait appro­prié sans que per­sonne n’eût rien à y redire, un gin tonic à la main, Saint-Simon sur les genoux, quand une voi­ture s’ar­rê­ta devant l’hô­tel avec ce bruit de pneus sur le gra­vier qui, au Set­tha Palace, annon­çait un nou­vel arri­vant comme un coup de gong dans un temple.

Il leva les yeux par habi­tude plu­tôt que par curio­si­té. La porte vitrée du hall s’ou­vrit et un homme entra.

Il était mince, plus petit qu’Au­ré­lien, la cin­quan­taine usée — de ces hommes que le soleil et le vent ont tra­vaillés plus sûre­ment que les années, et dont le visage porte les sai­sons comme un pay­sage. La peau tan­née, pro­fon­dé­ment, d’un brun qui n’a­vait rien à voir avec le hâle des vacances. Une barbe de quatre ou cinq jours, grise aux joues, encore noire au men­ton. Des che­veux courts, poivre et sel, qui avaient été cou­pés sans miroir. Il por­tait une che­mise kaki déla­vée, un pan­ta­lon de toile frois­sé par des heures de route, et des chaus­sures de marche dont la pous­sière rouge — la laté­rite des mon­tagnes — racon­tait à elle seule d’où il venait.

Il posait sur le hall du Set­tha Palace un regard d’homme qui revient à la civi­li­sa­tion après une longue absence — un regard où se mêlaient le sou­la­ge­ment et une forme sub­tile de méfiance, comme si le lustre, le marbre, les pilastres beiges étaient un décor de théâtre dont il n’é­tait pas tout à fait dupe.

Il por­tait un sac de toile mili­taire sur l’é­paule et une sacoche en cuir usé en ban­dou­lière. M. Theo­das s’a­van­ça pour l’ac­cueillir avec cette grâce pro­to­co­laire qui était sa marque — la poi­gnée de main, l’in­cli­nai­son du buste, le sou­rire mesu­ré. L’homme avait réser­vé. On l’at­ten­dait. Le registre fut ouvert, une clé fut remise, un gar­çon d’é­tage prit le sac de toile. L’homme mon­ta l’es­ca­lier en bois de rose d’un pas ferme, sans se retourner.

Auré­lien reprit sa lecture.

Le soir, au res­tau­rant, la table cinq était occupée.

Auré­lien le remar­qua en entrant — la table cinq, voi­sine de la sienne, était d’or­di­naire vide en semaine. L’homme de l’a­près-midi y était ins­tal­lé. Il s’é­tait rasé, avait chan­gé de che­mise — une che­mise blanche, propre, un peu large aux épaules — mais gar­dait sur lui cette patine de ter­rain qui ne s’ef­face pas avec une douche. Ses mains, posées de part et d’autre de l’as­siette, étaient larges, abî­mées, avec des ongles courts et des cal­lo­si­tés aux paumes. Des mains qui avaient tenu autre chose qu’un stylo.

Auré­lien s’ins­tal­la à sa table, com­man­da, ouvrit son manus­crit. Le rituel habi­tuel. Mais la pré­sence de l’homme à la table voi­sine créait un léger dés­équi­libre — une conscience de l’autre qui n’exis­tait pas quand la table cinq était vide. C’é­tait une ques­tion de proxi­mi­té : dans la salle à moi­tié déserte de La Belle Époque, deux tables occu­pées côte à côte créaient une inti­mi­té invo­lon­taire, comme deux pas­sa­gers dans un com­par­ti­ment de train vide.

Ce fut l’homme qui par­la le premier.

— Par­don­nez-moi. Vous êtes français ?

La voix était grave, posée, avec un soup­çon d’ac­cent du Midi que le temps et l’é­loi­gne­ment avaient presque effa­cé. Auré­lien leva les yeux de son manus­crit. L’homme sou­riait — un sou­rire simple, sans cal­cul, le sou­rire d’un homme qui a pas­sé trop de temps loin de sa langue et pour qui entendre du fran­çais est un petit cadeau.

— Oui. Auré­lien Desforêts.

— Jean-Fran­çois Muret.

Ils se ser­rèrent la main par-des­sus l’es­pace entre les deux tables — un geste un peu gauche, qui les fit sou­rire tous les deux. Muret deman­da s’il pou­vait s’as­seoir à la table d’Au­ré­lien. On dépla­ça le cou­vert. Kham appor­ta un verre sup­plé­men­taire sans qu’on le lui demande.

La conver­sa­tion com­men­ça comme com­mencent les conver­sa­tions entre Fran­çais à l’é­tran­ger — par le ter­rain com­mun le plus vaste et le moins com­pro­met­tant : la France. D’où venez-vous ? Depuis quand êtes-vous ici ? Qu’est-ce qui vous amène ? Les ques­tions rituelles, les réponses cali­brées. Auré­lien dit qu’il était écri­vain, qu’il tra­vaillait à un roman his­to­rique sur le royaume de Lan Xang, qu’il avait choi­si Vien­tiane pour l’at­mo­sphère et le calme. Muret dit qu’il était eth­no­logue, rat­ta­ché au CNRS, spé­cia­liste des popu­la­tions mon­ta­gnardes du nord Laos — Hmong, Kha­mu, Tai Dam —, qu’il tra­vaillait sur le ter­rain depuis six ans, et qu’il était des­cen­du à Vien­tiane pour deux semaines.

— Des for­ma­li­tés admi­nis­tra­tives, dit-il avec un geste vague de la main. Un rap­port à finir pour le minis­tère. Et un peu de repos.

Il pro­non­ça ce der­nier mot — repos — avec une légère hési­ta­tion, comme s’il ne savait pas très bien ce que cela vou­lait dire, ou comme si la chose qu’il dési­gnait lui était deve­nue étrangère.

— Six ans dans les mon­tagnes, dit Auré­lien. C’est long.

— Pas quand on est occupé.

Muret com­man­da un lao-lao — l’al­cool de riz local, trans­pa­rent, brû­lant, que les Lao­tiens buvaient comme de l’eau et que la plu­part des Fran­çais trou­vaient imbu­vable. Auré­lien nota le choix : un homme qui com­man­dait du lao-lao dans un res­tau­rant fran­çais n’é­tait pas n’im­porte quel expatrié.

La conver­sa­tion trou­va son rythme. Muret était un bon cau­seur — pas brillant, pas séduc­teur, mais curieux et atten­tif, avec cette qua­li­té des gens qui ont pas­sé plus de temps à écou­ter qu’à par­ler. Il posait des ques­tions pré­cises, s’in­té­res­sait vrai­ment aux réponses, rebon­dis­sait sans for­cer. Quand Auré­lien men­tion­na le roi Set­tha­thi­rath et le trans­fert de la capi­tale, les yeux de Muret s’allumèrent.

— J’ai trou­vé des traces de la route royale, dit-il. Entre Kasi et Vang Vieng, dans la mon­tagne. Des dalles de pierre à moi­tié enfouies sous la jungle. Les Kha­mu qui vivent là-haut les connaissent — ils les appellent « les pierres du roi ». Per­sonne ne les a jamais étudiées.

Auré­lien posa sa four­chette. Les pierres du roi. Une route oubliée dans la jungle, des dalles sous la mousse, un che­min que le roi Set­tha­thi­rath avait peut-être fou­lé en 1560 avec ses élé­phants et ses cour­ti­sans. C’é­tait exac­te­ment le genre de détail qui fai­sait vibrer son ima­gi­na­tion — un frag­ment de réel qui venait nour­rir la fic­tion, un caillou qu’on ramasse au bord du che­min et qu’on met dans sa poche.

— Il fau­dra que vous m’en par­liez, dit-il.

— Avec plaisir.

Muret sou­rit. Puis, comme en pas­sant, avec la désin­vol­ture d’un homme qui nomme les choses impor­tantes du même ton que les choses insignifiantes :

— J’ai lu votre deuxième livre. Les Batailles d’Om­brie. Quel­qu’un me l’a prê­té à Luang Pra­bang, dans une gues­thouse tenue par un ancien coopé­rant qui avait une biblio­thèque extra­or­di­naire — trois cents livres dans une mai­son en bam­bou. J’ai beau­coup aimé.

Auré­lien fut tou­ché. Sin­cè­re­ment. Pas par vani­té — ou pas seule­ment — mais par cette impro­ba­bi­li­té : un eth­no­logue dans les mon­tagnes du Laos qui lit un roman fran­çais sur les condot­tie­ri du XVe siècle, à la lumière d’une lampe à pétrole, dans une mai­son en bam­bou de Luang Pra­bang. Il y avait dans cette image quelque chose de beau et d’ab­surde qui résu­mait à lui seul ce que le Laos fai­sait aux Fran­çais : il les jetait dans des situa­tions que la rai­son n’a­vait pas prévues.

— C’est un hasard heu­reux, dit Aurélien.

— Les hasards n’existent pas au Laos, répon­dit Muret. Les Lao­tiens ont un mot pour ça — khwan. Le des­tin, mais en plus léger. Comme un coup de vent.

Auré­lien nota le mot men­ta­le­ment. Khwan. Le des­tin léger. C’é­tait exac­te­ment le genre de mot qu’il aimait — un mot qui conte­nait un monde, un mot qui ne se tra­dui­sait pas, qui res­tait sus­pen­du entre les langues comme un oiseau entre deux branches. Il le met­trait dans un livre. Peut-être dans celui-ci. Le roi Set­tha­thi­rath, en mar­chant vers Vien­tiane, avait-il cru au khwan ? Avait-il sen­ti le coup de vent qui le pous­sait vers sa nou­velle capi­tale, vers sa nou­velle vie, vers sa disparition ?

Ils com­man­dèrent du des­sert — un flan au lait de coco pour Auré­lien, une assiette de fruits frais pour Muret, des fruits que le cui­si­nier avait décou­pés avec une pré­ci­sion de chi­rur­gien, en éven­tails, en fleurs, en spi­rales, selon cette tra­di­tion lao de la découpe orne­men­tale qui trans­forme une papaye en sculp­ture et une mangue en œuvre d’art.

Ils par­lèrent encore une heure. De Luang Pra­bang et de ses temples. Du Mékong et de la manière dont les pêcheurs le navi­guaient à la sai­son sèche. De la mous­son qui appro­chait — Muret la sen­tait dans l’air, dans la lour­deur du ciel, dans le com­por­te­ment des insectes. Ils par­lèrent du boud­dhisme the­ravā­da et de la façon dont il coha­bi­tait, dans les vil­lages, avec les cultes des esprits — les phi — qui étaient la reli­gion ori­gi­nelle des Lao et que six siècles de boud­dhisme n’a­vaient pas réus­si à effacer.

— Les phi sont par­tout, dit Muret. Dans les arbres, dans les rivières, dans les mai­sons. Chaque vil­lage a son esprit pro­tec­teur. Chaque mai­son a son autel. Le boud­dhisme est la reli­gion offi­cielle, celle des temples et des bonzes. Les phi sont la reli­gion du quo­ti­dien — celle de la peur, de la mala­die, de la mort. Les deux coha­bitent très bien. Les Lao­tiens ne voient pas la contra­dic­tion. C’est nous, les Occi­den­taux, avec notre manie de tout clas­ser, qui la voyons.

Auré­lien écou­tait avec le plai­sir d’un homme qui reçoit de la matière. Il ne pre­nait pas de notes — pas devant son inter­lo­cu­teur, c’eût été indé­li­cat — mais il enre­gis­trait. Le roman­cier en lui sto­ckait les images, les mots, les détails. Les dalles de pierre sous la jungle. Les phi dans les arbres. Le khwan — le des­tin léger comme un coup de vent. Tout cela irait dans le roman, tôt ou tard, trans­for­mé, digé­ré, réinventé.

De la guerre, il ne fut pas ques­tion. Pas un mot. La soi­rée était douce, la conver­sa­tion agréable, le lao-lao cou­lait dans les verres, et la nuit de Vien­tiane entrait par les fenêtres ouvertes de La Belle Époque avec son cor­tège de grillons et de fleurs. Les deux hommes se ser­rèrent la main en bas de l’es­ca­lier. Muret avait la chambre 12, au bout du cou­loir du pre­mier étage. Ils étaient presque voisins.

— Bonne nuit, dit Aurélien.

— Bonne nuit.

Et dans ce « bonne nuit » échan­gé entre deux Fran­çais dans un hôtel colo­nial au bord du Mékong, il y avait toute la dou­ceur du monde — et tout ce qu’elle recouvrait.

CHA­PITRE 4

Les pre­miers dîners

Ils prirent l’ha­bi­tude de dîner ensemble. Ce ne fut jamais dit, jamais conve­nu — sim­ple­ment, le deuxième soir, Muret s’ins­tal­la à la table quatre sans deman­der, et Auré­lien ne trou­va pas de rai­son de s’en offus­quer. Le troi­sième soir, Kham dres­sa deux cou­verts sans qu’on le lui demande. Le qua­trième soir, Boun­my savait qu’il fal­lait mon­ter une bou­teille de vin et une carafe de lao-lao en même temps. L’ha­bi­tude avait pris comme prend une greffe — natu­rel­le­ment, silen­cieu­se­ment, avec cette faci­li­té décon­cer­tante qu’ont les choses quand elles sont à leur place.

Les conver­sa­tions sui­vaient le fil de l’im­pro­vi­sa­tion. Elles n’a­vaient ni plan ni des­ti­na­tion — elles erraient, comme erre une pirogue sur le Mékong, au gré des cou­rants et des caprices, s’ar­rê­tant ici sur un banc de sable, là dans un tour­billon, repar­tant quand l’en­vie les pre­nait. Auré­lien décou­vrait que Muret était un lec­teur vorace — de ces hommes que la soli­tude a ren­dus omni­vores, qui lisent tout ce qui leur tombe sous la main avec la même avi­di­té, un trai­té d’en­to­mo­lo­gie et un roman poli­cier, du Lévi-Strauss et du Sime­non. Il avait empor­té dans les mon­tagnes des livres impro­bables — *Tristes Tro­piques*, bien sûr, mais aus­si *La Condi­tion humaine* de Mal­raux, qu’il avait relu trois fois dans la lumière d’une lampe à pétrole en écou­tant la pluie tom­ber sur le toit en feuilles de sa case, et dont il disait que c’é­tait le seul roman fran­çais qui sen­tait vrai­ment l’Asie.

— Mal­raux invente, dit Auré­lien. Il n’a jamais mis les pieds dans la révo­lu­tion chi­noise. C’est un roman­cier, pas un témoin.

— Et alors ? répon­dit Muret. Toi non plus tu n’as pas mis les pieds dans le Laos du XVIe siècle. C’est la même chose.

Ce tutoie­ment était venu le troi­sième soir, entre le fro­mage et le des­sert, sans que ni l’un ni l’autre ne l’eût remar­qué. Il avait glis­sé dans la conver­sa­tion comme un ani­mal fami­lier qui se couche à vos pieds — on ne l’a pas appe­lé, on ne le ren­voie pas. Auré­lien tutoyait peu les gens. Muret tutoyait tout le monde. L’a­jus­te­ment s’é­tait fait de lui-même.

Ils par­laient du Laos. C’é­tait le sujet inépui­sable, le fleuve qui char­riait tous les autres. Muret connais­sait le pays de l’in­té­rieur — pas le Vien­tiane des minis­tères et des ambas­sades, mais l’autre Laos, celui des mon­tagnes et des forêts, des vil­lages de mon­tagne accro­chés à des pentes ver­ti­gi­neuses, des eth­nies qui par­laient des langues que per­sonne à Vien­tiane ne com­pre­nait. Il racon­tait les Hmong avec une ten­dresse pré­cise qui n’a­vait rien de sen­ti­men­tal — la ten­dresse du scien­ti­fique pour son objet d’é­tude, quand l’ob­jet d’é­tude est un peuple vivant.

— Les Hmong n’ont pas d’é­cri­ture, disait-il. Tout passe par la parole, par le chant, par la musique. Le khène — tu connais le khène ?

Auré­lien ne connais­sait pas.

— C’est un orgue à bouche en bam­bou. Six tuyaux, par­fois plus. Le son est… com­ment dire. C’est comme une voix humaine qui aurait tra­ver­sé une forêt. Il y a des har­mo­niques dedans qui n’existent dans aucun autre ins­tru­ment. Les Hmong jouent du khène pour tout — les mariages, les funé­railles, les fêtes des esprits. Quand un homme joue du khène pour une femme, la nuit, devant sa mai­son, c’est une décla­ra­tion d’a­mour. Si elle sort, c’est qu’elle accepte.

— C’est beau, dit Aurélien.

— C’est en train de dis­pa­raître, dit Muret.

Il dit cela sans emphase, sans tris­tesse appa­rente, comme on constate un fait météo­ro­lo­gique. Mais quelque chose dans sa voix — une note un peu plus basse, une vibra­tion à peine per­cep­tible — sug­gé­rait que le fait météo­ro­lo­gique en ques­tion était un ouragan.

Auré­lien nota men­ta­le­ment le khène. Il le met­trait dans le roman — pas celui-là, un autre, plus tard. Ou peut-être dans celui-là. Le roi Set­tha­thi­rath, en mar­chant vers Vien­tiane, avait dû entendre des ins­tru­ments sem­blables dans les vil­lages tra­ver­sés. Le son du bam­bou dans la mon­tagne. Il verrait.

Un soir, la conver­sa­tion déri­va vers la ques­tion du voyage. Muret deman­da à Auré­lien s’il avait voya­gé avant Vien­tiane. La réponse fut brève — l’I­ta­lie, pour le pre­mier roman, la Tos­cane et l’Om­brie, les col­lines et les cyprès, les villes for­ti­fiées. La Grèce, une fois, pour un pro­jet aban­don­né. Et puis ici. Trois des­ti­na­tions en qua­rante ans. Muret sourit.

— Tu voyages dans les livres, dit-il.

— C’est plus confor­table, répon­dit Auré­lien. Dans les livres, il n’y a pas de moustiques.

Muret rit. Puis il par­la du voyage réel — pas le voyage de l’é­cri­vain ou du tou­riste, mais le voyage de l’eth­no­logue, celui qui ne mène nulle part parce qu’il consiste à res­ter. Il décri­vit ses pre­mières semaines dans un vil­lage kha­mu : l’in­com­pré­hen­sion totale, les gestes qui ne signi­fient pas ce qu’on croit, les regards qui pèsent et qui jaugent, et cette soli­tude par­ti­cu­lière de l’homme qui est entou­ré de gens et qui ne com­prend rien — ni leur langue, ni leurs rires, ni leur silence.

— Au début, on croit qu’on observe, dit-il. On prend des notes. On des­sine des arbres généa­lo­giques. On mesure les mai­sons. On compte les ani­maux. On se croit scien­ti­fique. Et puis un jour, on com­prend qu’on n’ob­serve rien du tout — qu’on ne voit que ce qu’on est capable de voir, c’est-à-dire presque rien. Le vrai tra­vail ne com­mence que quand on accepte de ne rien com­prendre. Quand on s’as­sied par terre, qu’on ferme son car­net, et qu’on attend.

— Qu’on attend quoi ?

— Que le monde vienne à soi. Au lieu d’al­ler vers lui avec ses ques­tions et ses caté­go­ries et ses théo­ries. C’est très dif­fi­cile pour un Fran­çais. Nous sommes for­més pour décou­per le monde en mor­ceaux et les ran­ger dans des tiroirs. Les Kha­mu ne découpent rien. Ils vivent dans le monde comme un pois­son vit dans l’eau — dedans, pas à côté.

Auré­lien écou­tait avec une fas­ci­na­tion qui n’é­tait pas feinte. Il y avait dans le dis­cours de Muret quelque chose qui le tou­chait de biais — non pas le conte­nu, mais la méthode. S’as­seoir et attendre que le monde vienne à soi. N’é­tait-ce pas, en un sens, ce qu’il fai­sait au Set­tha Palace ? Il s’é­tait assis dans un hôtel colo­nial au bord du Mékong, et il atten­dait. Mais ce qu’il atten­dait — si tant est qu’il atten­dît quelque chose — n’é­tait pas le monde. C’é­tait le contraire du monde. C’é­tait le roman.

Un soir, au bar, après le dîner, ils croi­sèrent les deux Corses.

Fer­rac­ci et Lucia­ni — Auré­lien ne se sou­ve­nait jamais lequel était lequel — étaient atta­blés devant des verres de pas­tis, fumant des ciga­rettes brunes dont l’o­deur âcre se mêlait au par­fum du fran­gi­pa­nier avec un résul­tat curieu­se­ment agréable, comme si la Médi­ter­ra­née et les Tro­piques avaient trou­vé un accord olfac­tif. Fer­rac­ci — ou Lucia­ni — était un homme tra­pu, la cin­quan­taine, le visage buri­né, les che­veux noirs pla­qués en arrière, avec des yeux très vifs, très mobiles, qui ne regar­daient jamais la même chose plus de trois secondes. L’autre était plus grand, plus maigre, plus silen­cieux, avec une mous­tache qui lui don­nait un air de bri­ga­dier de gen­dar­me­rie en vacances.

— Ah, les Fran­çais ! dit le tra­pu en les voyant. Venez boire un coup.

Ils s’ins­tal­lèrent. Le pas­tis fut com­man­dé. La conver­sa­tion res­ta en sur­face — le temps, la cha­leur, l’im­pos­si­bi­li­té de trou­ver un bon sau­cis­son à Vien­tiane, les tra­cas des visas et des per­mis de séjour. Les Corses étaient dans « l’a­via­tion », disaient-ils — des vols de char­ter, du trans­port de fret, des contrats avec le gou­ver­ne­ment lao­tien et avec « cer­taines orga­ni­sa­tions ». Le flou de ces des­crip­tions était en lui-même une infor­ma­tion, mais Auré­lien n’é­tait pas du genre à tirer les fils.

Muret, lui, obser­vait. Auré­lien le sen­tait — pas ten­du, pas méfiant, mais atten­tif, avec cet œil d’eth­no­logue qu’il posait sur tout, les Corses comme les Hmong, le bar du Set­tha Palace comme un vil­lage de mon­tagne. Il obser­vait les gestes, les silences, les regards échan­gés entre les deux hommes. Il obser­vait la manière dont Fer­rac­ci chan­geait de sujet quand la conver­sa­tion appro­chait de cer­taines zones — les routes du nord, les liai­sons aériennes avec le Tri­angle d’Or, le prix de l’o­pium à Luang Namtha.

Plus tard, dans le cou­loir du pre­mier étage, en mar­chant vers leurs chambres, Muret dit à voix basse :

— Tu sais ce qu’ils font, tes Corses ?

— Je m’en doute, dit Auré­lien. Je pré­fère ne pas savoir.

Muret ne répon­dit pas. Ils se sou­hai­tèrent bonne nuit devant la porte de la chambre 7. Auré­lien entra, allu­ma la lampe de che­vet, s’as­sit sur le lit. Par la fenêtre ouverte, le jar­din du Set­tha Palace était une masse sombre et par­fu­mée. Le bruit des grillons. Le mur­mure du géné­ra­teur de l’hô­tel. Et quelque part, très loin, si loin que c’é­tait peut-être une illu­sion, le bat­te­ment d’un héli­co­ptère dans la nuit.

*Je pré­fère ne pas savoir.*

Il avait dit cela comme on dit « je pré­fère ne pas prendre de des­sert » — avec la même légè­re­té, la même absence de consé­quence. C’é­tait la phrase d’un homme pour qui ne pas savoir était un choix esthé­tique autant que moral — une manière de pré­ser­ver la beau­té du monde en n’y lais­sant entrer que ce qui la ser­vait. Auré­lien Des­fo­rêts était un artiste du ne-pas-savoir. Il avait éle­vé l’i­gno­rance volon­taire au rang d’un art de vivre, et le Set­tha Palace était son chef-d’œuvre.

Et pour­tant. Il y avait une faille dans ce chef-d’œuvre — une faille si mince qu’Au­ré­lien lui-même ne la voyait pas, ou fei­gnait de ne pas la voir. C’é­tait la phrase de Muret, quelques soirs plus tôt, sur le khwan — le des­tin léger comme un coup de vent. Auré­lien y pen­sait sou­vent, à ce mot. Il y pen­sait en se rasant le matin, en nageant ses dix lon­gueurs, en tour­nant les pages de Saint-Simon. Le khwan. Le des­tin qui ne pèse rien et qui change tout. Il y avait un khwan dans le Set­tha Palace — un souffle, un mou­ve­ment de l’air, quelque chose d’im­per­cep­tible qui avait com­men­cé avec l’ar­ri­vée de Muret et qui conti­nuait, qui pous­sait, qui dépla­çait les choses d’un mil­li­mètre. Auré­lien ne le sen­tait pas encore. Mais les choses, elles, bougeaient.

Il ouvrit le manus­crit. Le roi Set­tha­thi­rath était arri­vé aux portes de Vien­tiane. La ville n’é­tait alors qu’un bourg for­ti­fié au bord du Mékong, avec quelques temples, un mar­ché et un palais en bois qui tom­bait en ruine. Le roi regar­da ce lieu modeste et y vit une capi­tale. Il vit les temples qu’il ferait construire, les stu­pas qu’il cou­vri­rait d’or, les rem­parts qu’il dres­se­rait contre les enva­his­seurs. Il vit le Pha That Luang, la Grande Stu­pa sacrée, qui n’exis­tait pas encore mais qui exis­tait déjà dans son esprit, par­faite, dorée, indestructible.

Auré­lien écri­vit trois pages d’un trait, sans rature. Le roi avait trou­vé sa capi­tale. La prose était belle, fluide, assu­rée. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Le gecko dor­mait au plafond.

Tout allait bien.

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