La Ménade de Sco­pas

Elle vient de la terre, des pro­fon­deurs sacrées de la terre de Grèce et des arcanes du IVè siècle avant Jésus-Christ. Nées des orgies de Dio­ny­sos, les Ménades sont des femmes pos­sé­dées per­son­ni­fiant les esprits sau­vages de la nature. Vêtues de peaux de bêtes, d’un bruyant thyrse et d’un tam­bou­rin, elles paradent aux côté des satyres dans les thiases dio­ny­siaques. Tou­jours ivres, en proie au délire de la transe, elles sont tatouées sur le visage et lorsque le délire le plus extrême les sai­sit, elles deviennent folles, s’at­taquent aux voya­geurs qui s’a­ven­turent sur les routes au mois d’oc­tobre et les démembrent pour les dévo­rer.
Dans la sta­tuaire grecque clas­sique, elle est tou­jours repré­sen­tée les bras écar­tés, entrai­nés par la danse, les jambes pla­cées de telle sorte qu’on la croit bon­dis­sante comme un cabris, les vête­ments agi­tés par le mou­ve­ment et les che­veux au vent. Celle du sculp­teur Sco­pas porte en elle un grâce toute par­ti­cu­lière, sau­vage, pri­mi­tive.

La poi­trine for­te­ment ten­due vers l’a­vant, sa tunique est défaite au point que des épaules jus­qu’au genou, ce n’est qu’une seule chair, subrep­ti­ce­ment inter­rom­pue par une cein­ture fine et cette chair montre une fesse mus­clée, ten­due par la posi­tion et la nais­sance de la région pubienne sous le voile léger et trans­pa­rent qui par­court l’in­té­gra­li­té de son corps. Der­rière, une cam­brure osée, sug­ges­tive, la femme a la tête reje­tée en arrière, les yeux révul­sés dans une atti­tude d’a­ban­don total. Sa che­ve­lure relâ­chée n’a plus cette forme clas­sique bien ran­gée, mais c’est la che­ve­lure d’une femme en extase. Cette sculp­ture est d’une audace folle et l’on rêve à ce que pou­vait être l’œuvre dans son inté­gra­li­té ; ses mou­ve­ments indiquent qu’elle devait être d’une jolie finesse empor­tée dans un mou­ve­ment dyna­mique. Il ne nous en reste qu’une belle par­tie qui laisse tou­te­fois son­geur…

Read more

La pre­mière femme nue

On dit de l’Aphro­dite de Cnide qu’elle est la pre­mière repré­sen­ta­tion nue d’une femme en Occi­dent. Plus qu’une sta­tue en par­ti­cu­lier, c’est un modèle de sta­tues posant dans un style à part, défi­ni par le sculp­teur Praxi­tèle dans un mou­ve­ment de moder­ni­sa­tion des canons de Poly­clète. Il existe plu­sieurs de ces Aphro­dite, la plus connue étant l’A­phro­dite Bra­schi conser­vée à la Glyp­to­thèque de Munich. Ce type de sta­tue montre un appui sur la jambe droite comme dans toute la sta­tuaire du second clas­si­cisme, une plas­tique géné­reuse et réa­liste met­tant en avant les plis sen­suels de la peau, une tor­sion de la ligne des épaules qui n’est pas paral­lèle à celle des hanches, la main gauche tenant un vête­ment et la droite cachant son sexe — la main pla­cée devant son sexe, l’a-t-on cru long­temps, désigne le sexe plu­tôt qu’elle ne le cache, car en effet, le fait de dési­gner signi­fie que c’est Aphro­dite, déesse de la beau­té, de la fémi­ni­té et de la fécon­di­té.
Selon la légende, Praxi­tèle exé­cu­ta deux mêmes copies, l’une nue, l’autre dite pudique. La pre­mière fut ven­due à la ville de Cnide (en Tur­quie), l’autre à Cos. Avec cette sta­tue, c’est à la fois l’his­toire de l’art, des mœurs et de la sen­sua­li­té qui fait un bond énorme…

Pho­to © Vir­tuelles Anti­ken Museum
de l’Ar­chäo­lo­gisches Ins­ti­tut Göt­tin­gen

Read more

“Evvi­va il col­tel­li­no !!”

Depuis que les paroles de l’a­pôtre Paul dans l’é­pitre aux Corin­thiens, dans leur inter­pré­ta­tion la plus ortho­doxe, avaient condam­né les femmes à ne pas par­ler, à ne pas s’ex­pri­mer au sein des églises, les enfants et les hautes-contres étaient les seuls à pou­voir inter­pré­ter les pièces baroques d’au­teurs aus­si célèbres que Haen­del ou Cal­da­ra, dont, pour la plu­part, la fonc­tion était de ser­vice les offices (comme les can­tates de Bach) à l’in­té­rieur des églises, la musique de chambre à pro­pre­ment par­ler n’exis­tant alors pas réel­le­ment.

Au centre, Car­lo Bro­schi, plus connu sous le nom de Fari­nel­li,
peint par Jaco­po Ami­go­ni

La période baroque, concen­trée sur le XVIIè siècle et une par­tie du XVIIIè, est une période musi­cale, qui, notam­ment en Ita­lie, est vécue comme une suc­ces­sion de sur­en­chères artis­tiques de vir­tuo­si­té ame­nant les com­po­si­teurs à déve­lop­per en volutes et phrases musi­cales dignes des rhé­to­riques les plus sub­tiles leurs pièces dont sont friands les cours royales d’Eu­rope. (more…)

Read more

Tigres, femmes, joueurs de mah-jong et fumeurs d’o­pium

Lorsque Joseph Kes­sel nous emmène à Hong-Kong, il ne nous laisse pas à la gare avec nos valises en nous don­nant ren­dez-vous dans le hall d’un quel­conque hôtel de seconde zone, ce n’est pas le genre, il nous emmène là où ceux avec qui il a voya­gé l’ont emme­né, dans les lieux éloi­gnés des tou­ristes, là où on n’o­se­rait pas mettre les pieds sans avoir contac­té au préa­lable son ambas­sade.

[audio:plums.xol]

Il nous emmène sur les hau­teurs de l’île, vers la tour qui sur­plombe la ville et attire le regard. On apprend que celui qui a fait construire ces jar­dins n’est autre que l’in­ven­teur du fameux baume du tigre, Aw Boon Haw, un Bir­man expa­trié en Chine qui avait vite com­pris que pour vendre, il fal­lait maî­tri­ser les médias et la publi­ci­té. Il ache­ta donc plu­sieurs jour­naux et déve­lop­pa un véri­table empire à la Mur­doch, lar­ge­ment sou­te­nu par le com­merce de l’o­pium dont il était un des piliers.

La visite des jar­dins qu’il fit construire démontre que l’homme n’a­vait pas for­cé­ment bon goût.

La tour qui, d’a­bord, avait fixé mon atten­tion, n’a­vait en elle-même rien d’ex­tra­or­di­naire. Par contre, ce qui se trou­vait aux alen­tours sem­blait rele­ver d’un cau­che­mar bur­lesque et mons­trueux.
C’é­tait une vaste pro­prié­té, mais dis­po­sée en hau­teur, parce qu’elle s’ac­cro­chait, comme tout domaine à Hong-Kong, au flanc du roc abrupt. On y accé­dait par un pre­mier esca­lier assez raide, qui par­tait de la route pour abou­tir à la ter­rasse d’une grande et somp­tueuse mai­son d’ha­bi­ta­tion, cer­née de fleurs et munie d’une pis­cine. Après quoi, l’on débou­chait sur un terre-plein et aus­si­tôt la folie com­men­çait.
Car de là, dans un fouillis au pre­mier abord inex­tri­cable, par­taient en toutes direc­tions sen­tiers et pistes, gra­dins et degrés, arcades et gale­ries, allées et rampes qui, grim­pant, des­cen­dant, tour­nant en spi­rales, se mêlant, s’en­che­vê­trant, reve­nant au point de départ, com­po­saient un dédale informe, un laby­rinthe apla­ti contre une paroi de falaise. Et der­rière chaque pierre, sous chaque arbre, le long de chaque esca­lier, entre les colonnes, dans les pavillons et les kiosques innom­brables, au fond des arcades, au milieu des mas­sifs de fleurs, debout, assis, age­nouillés, cou­chés, tor­dus, lovés, ges­ti­cu­lant, rica­nant, gri­ma­çant, mena­çant, peints, sculp­tés, taillés dans le fer-blanc, la por­ce­laine, l’os, le bois, la cire, l’ar­gile, le plâtre, le stuc, mono­chromes, poly­chromes, iso­lés en groupes, en masses, en foules, grouillaient, four­millaient d’une exis­tence fré­né­tique et silen­cieuse, des per­son­nages humains et bes­tiaux, des divinités,d es monstres, des démons et des sym­boles.
Les dra­gons énormes dres­saient leur gueule flam­boyante au-des­sus de l’herbe qui tapis­sait une émi­nence.
Un trou­peau d’é­lé­phants, trompes, oreilles, épaules et défenses confon­dues dans un affron­te­ment immo­bile, ser­vait de sou­bas­se­ment à une grande gale­rie ouverte, divi­sée par des colonnes.
Dans les niches, logeaient des sque­lettes sur les­quels sou­riaient des visages exta­tiques, et des guer­riers bar­bus, et des sor­ciers à long bon­net en pointe, et des rois cou­verts de parures, et des hideuses femmes nues, dont le ventre était lourd de fécon­di­tés mal­saines.
Plus loin, un lapin déme­su­ré en por­ce­laine blanche sem­blait sor­tir de plantes grasses. Sous des arbres s’é­bat­taient des singes de plâtre aux museaux outran­ciers. Puis tout à coup, l’on voyait sur une pelouse un vieux mon­sieur chi­nois à jaquette verte adres­ser une sou­rire de Musée Gré­vin à une jeune fille en robe de bro­cart.
Et à mesure que l’on mon­tait, mon­tait sans fin, le long des sen­tiers qui se croi­saient, se nouaient et se dénouaient autour de l’axe du rocher, on décou­vrait sans cesse de nou­veaux asiles, des nou­veaux refuges — grottes en rocaille, socles contour­nés, kiosques d’une pré­cio­si­té hor­rible, pavillons posés de guin­gois pour un peuple de pein­tures, de sta­tues, de figu­rines incroyables par leur nombre, leur varié­té, leur vio­lence, leur lai­deur, leur obs­cé­ni­té.
Des arbustes, des buis­sons tor­tu­rés, des plantes inflé­chies contre nature, toute une végé­ta­tion naine, arti­fi­ciel­le­ment plan­tée et for­mée, mise au jour comme par sup­plice, entou­rait, enca­drait ce monde en minia­ture de monstres, de suc­cubes, d’a­ni­maux humains, d’hommes-chiens, oiseaux, ser­pents,  limaces, lézards, cet uni­vers d’êtres innom­mables.
C’é­tait un chaos, un enfer, un pan­théon, un pan­dé­mo­nium, une mytho­lo­gie de cau­che­mar. Tout y fai­sait son­ger aux fruits de la fièvre, du délire, de la démence.

Aw Boon Haw passe pour avoir été un per­son­nage odieux, un tyran. C’est en tout cas le por­trait qu’en fait Har­ry Ling, le com­pa­gnon de route de Kes­sel.

Au phy­sique : tra­pu, mas­sif, le cou bref, un masque immo­bile. Des yeux d’une acui­té presque insou­te­nable. Un man­geur ter­ri­fiant.
Au moral : un tyran capri­cieux, n’ayant que deux pas­sions : les affaires et les femmes. D’une pro­di­ga­li­té sans limites, pour l’os­ten­ta­tion, pour « la face ». D’une mons­trueuse ava­rice pour ceux qui le ser­vaient.

L’œil s’a­muse du por­trait fait de son épouse, que la pho­to vient ren­for­cer…

[La pho­to­gra­phie] repré­sen­tait, au milieu de deux com­pagnes plus jeunes et au sou­rire char­mant, une femme d’âge mûr, très petite et très râblée. Le visage était rond, apla­ti et le nez camus che­vau­ché de lunettes à mon­tures métal­lique. Mais il y avait sur tous les traits et, sin­gu­liè­re­ment, dans le vaste front bom­bé et dans une bouche ferme et pré­cise, l’ex­pres­sion d’une intel­li­gence pro­fonde et d’une éner­gie presque dure.

Hong-Kong tel que nous le brosse Kes­sel, est une ville sombre et bruyante, cras­seuse, boueuse et n’a rien avec l’i­dée qu’on s’en fait aujourd’­hui. En 1957, c’est encore une ville puzzle que l’ad­mi­nis­tra­tion bri­tan­nique a du mal à conte­nir. Tout y est inter­dit, la pros­ti­tu­tion, l’o­pium, et même le mah-jong dont le bruit fait par les tuiles pla­quées contre les tables enva­hit les rues, mais en réa­li­té, tout y pros­père avec la force d’un tigre, sur­tout lors­qu’on pose des billets sur les pau­pières des poli­ciers. Fait étrange, l’an­cienne cita­delle de Kow­loon City est une véri­table zone de non-droit qui n’ap­par­tient à per­sonne. Tous les truands et assas­sins s’y ras­semblent et lorsque la police y cherche quel­qu’un, elle com­mis­sionne d’autres assas­sins pour le rabattre jus­qu’aux portes de la ville. En 1987, lors­qu’elle com­mence à être détruite, sa den­si­té de popu­la­tion est de 1 923 076 habi­tants au km², ce qui en fait le quar­tier le plus den­sé­ment peu­plé du monde.

Avant d’ar­ri­ver au vil­lage iso­lé de Ren­nie Mil­ls (aujourd’­hui Tiu Keng Leng) et son cor­tège de vieux natio­na­listes nos­tal­giques de Tchang Kaï-Chek dont le nom est écrit à la chaux en immenses lettres blanches dans la col­line, où les femmes ont encore les pieds com­pres­sés dans d’im­mondes ban­de­lettes, nous arri­vons dans les ruelles boueuses d’une ville morte, han­tée par les fume­ries d’o­pium — la « boue étran­gère », tra­fic orga­ni­sé — qui dévore les corps et trans­forme les villes en refuges d’ombres.

Je mon­tai dans l’une des voi­tu­rettes. Georges — très léger — et le fumeur d’o­pium, dont le corps n’é­tait qu’un sac d’os­se­ments, se tas­sèrent dans l’autre.
Les rick­shaws, d’un bref coup de reins, déta­chèrent les roues de l’or­nière boueuse et prirent leur élan. Ils sem­blaient avan­cer sans peine d’une allure régu­lière, ryth­mée, aisée. Leurs pieds nus ne fai­saient qu’un bruit très faible.
Course irréelle, course de songe… Le clair-obs­cur des rues… Les misé­rables mai­sons blan­châtres… Des ombres humaines allant où et pour­quoi ? Des troupes d’en­fants tapis contre les murs comme de petits ani­maux tra­qués ou per­dus… Sou­dain un mar­ché en plein air, illu­mi­né de quin­quets, avec ses ven­deurs hâves, haillon­neux. Et puis de nou­veau la pénombre… des ter­rains vagues… et encore des bâtisses. Et la nuque ployée du rick­shaw… ses bras liés aux bran­cards, aus­si rigides, aus­si maigres. Et le son léger, caden­cé, des pieds nus…

De cette his­toire somme toute une peu sor­dide, on retien­dra l’am­biance pas­sa­ble­ment irréelle des mai­sons closes de luxe, où les femmes de toute la Chine viennent vendre leurs charmes, dans un pays qui n’a déjà plus d’yeux que pour ses finan­ciers…

De cette race, le filles les plus belles se trou­vaient dans la mai­son de danse où Har­ry m’a­vait ame­né. Grandes pour la plu­part et toutes admi­ra­ble­ment faites, har­mo­nieuses dans chaque atti­tude et des mou­ve­ments si souples et déliés, que les os mêmes sem­blaient par­ti­ci­per à la suave mol­lesse de leur chair, elles avaient des visages d’un mode­lé à la fois ferme et comme fon­dant, la fraî­cheur lisse des pétales — cou­leur d’ambre clair — et une che­ve­lure de nuit étin­ce­lante. Elles ne por­taient pas les jupes ouvertes à mi-cuisse et les vestes mul­ti­co­lores que l’on voyait ailleurs, mais leurs robes étaient si ajus­tées, et d’é­toffes si déli­cates, qu’elles don­naient, à cause de la lumière sous-marine, l’im­pres­sion de ruis­se­ler sur ces corps cise­lés de sirènes.

Joseph Kes­sel, Hong-Kong et Macao. 1957
Folio Gal­li­mard, col­lec­tion voyages.

Toutes les pho­tos sont extraites du maga­zine LIFE

Read more

En atten­dant l’é­té

Par­fois, au détour d’un jar­din, cachée par­mi les feuilles et les herbes, il y a une femme… ou deux. Pour l’ins­tant, il pleut.

L'été, Aristide Maillol

L’é­té et der­rière, Flore (1910). Aris­tide Maillol
Modèle : Dina Vier­ny
Paris, jar­din des Tui­le­ries, 6 juin 2010

Read more