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Le Méri­dio­nal

Le Méri­dio­nal

Aldous Hux­ley est un auteur à la fois caus­tique, naïf et très métho­dique. Très anglais en fait. Dans son Tour du monde d’un scep­tique, en 1926, il file de Port Saïd à Bom­bay en pas­sant par la Mer Rouge. Une fois arri­vé aux Indes, il découvre non pas un monde plein de cou­leurs, de sen­teurs et de per­son­nages étranges comme on pour­rait s’y attendre, mais un monde qu’il regarde comme s’il était sous cloche, en exa­mine les contours, devise, argu­mente, pro­cède par ana­lo­gie… on com­prend mieux dès lors le titre du livre (qui n’a en fran­çais presque rien à voir avec le titre ori­gi­nal, Jes­ting pilate). Hux­ley me fait l’ef­fet de quel­qu’un qui ne s’é­meut de rien et qui prend le monde comme une attrac­tion un peu triste, un musée à ciel ouvert sans teint, un suc­cé­da­né du monde dans lequel il est né. Mais il demeure suf­fi­sam­ment drôle et per­ti­nent pour que la lec­ture en soit agréable. Le voi­ci qui d’un coup se met à dis­ser­ter sur la dif­fé­rence entre nous autres, gens du Nord, et les Méri­dio­naux. Un mor­ceau d’an­tho­lo­gie qui reste d’une luci­di­té assez rigoureuse :

Nous sommes, nous, gens du Nord, de bien meilleurs met­teurs en scène que les Méri­dio­naux. Nous nous don­nons de la peine pour nous impres­sion­ner nous-mêmes, et, en même temps, nous don­nons à la céré­mo­nie que nous avons pré­pa­rée toutes les chances de nous émou­voir. Nous la pre­nons au sérieux et nous gar­dons cet état d’es­prit jus­qu’à la fin de la céré­mo­nie. Le Méri­dio­nal refuse de se fati­guer pour des détails de mise en scène, et ne veut pas avoir à se pré­oc­cu­per de gar­der conti­nuel­le­ment la même atti­tude men­tale. C’est pour­quoi il nous semble fâcheu­se­ment sans gêne, cynique et irrévérent.
Mais gar­dons-nous de juge­ments trop hâtifs. Le Méri­dio­nal, en ces matières, a ses propres tra­di­tions, et il se trouve qu’elle dif­fèrent des nôtres. Il se pour­rait que sur ce point ses habi­tudes de pen­sée et de sen­ti­ment soient plus proches de celles des Orien­taux que des nôtres. Essayons de com­prendre avant de condamner.
Nous accu­sons le Méri­dio­nal d’in­cu­rie parce qu’il tolère la peti­tesse par­mi ses splen­deurs et s’ar­range tou­jours pour que ses céré­mo­nies aient un côté gro­tesque qui les empêche de nous émou­voir. Mais il pour­rait, lui, nous repro­cher d’être assez lour­de­ment dépour­vus d’i­ma­gi­na­tion pour ne pas savoir décou­vrir la beau­té de l’in­ten­tion à tra­vers l’in­suf­fi­sance des moyens qui l’ex­priment et appré­cier la noblesse de l’ef­fet final en dépit de la pau­vre­té des détails. En matière d’art, nous dirait-il — et le céré­mo­nies reli­gieuses qui ne sont que des bal­lets solen­nels et des cha­rades sym­bo­liques repré­sen­tant un forme d’art —, ce qui compte, c’est l’in­ten­tion, et c’est l’ef­fet d’en­semble. Ces petits sup­ports, ces petits arcs-bou­tants de marbre dont usaient les Grecs pour conso­li­der leurs sta­tues, sont ridi­cules si vous y regar­dez de près. Mais il était enten­du qu’on les igno­rait. Au point de vue sculp­tu­ral une fausse façade est gro­tesque : un Méri­dio­nal sait cela aus­si bien que Mr Rus­kin. Mais, plus sage que Rus­kin, il n’é­clate pas d’une sainte indi­gna­tion sous pré­texte qu’elle consti­tue un men­songe. il s’au­to­rise à appré­cier son aspect gran­diose d’un cer­tain point de vue. A l’é­glise, le prêtre peut bre­douiller aus­si pré­ci­pi­tam­ment que s’il devait battre un record mon­dial, les enfants de chœur peuvent se mettre les doigts dans le nez, les chan­teurs déton­ner bra­ve­ment, et le bedeau cra­cher par terre. Nous, hommes du Nord, cela nous révolte. Mais le sage et indul­gent Méri­dio­nal passe par-des­sus ces détails sans impor­tance et jouit du bel effet du bal­let ecclé­sias­tique, en dépit de ses petites imper­fec­tions. Mais alors, dira l’homme du Nord, s’il l’ap­pré­cie tant, pour­quoi ne reste-t-il pas tran­quille, sans rire ni chu­cho­ter, pour­quoi ne fait-il pas l’ef­fort de regar­der, et, s’il en res­sent quelque émo­tion, pour­quoi ne garde-t-il pas son sérieux ? A quoi l’autre répli­que­ra en se moquant du manque de sou­plesse et de la len­teur d’es­prit de l’homme du Nord, de sa gran­di­lo­quence et de son inca­pa­ci­té à éprou­ver fran­che­ment deux émo­tions simul­ta­né­ment ou tout au moins, qua­si ins­tan­ta­né­ment. « Je vois, dira-t-il, tout aus­si bien que vous les détails ridi­cules et misé­rables, et je les déplore comme vous. Mais moi, je conserve le sens des pro­por­tions et je ne per­mets pas à de simples détails de trou­bler mon appré­cia­tion de l’en­semble. Vous avez, vous, le génie du grand sérieux, mais moi, je puis à la fois sou­rire et res­ter grave au même instant […]».

Aldous Hux­ley, Tour du monde d’un scep­tique (1926)
Tra­duit de l’an­glais par Fer­nande Dau­riac (1932)
Petite biblio­thèque Payot, 2005

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Une pho­to mys­tère venue de Guyane

Une pho­to mys­tère venue de Guyane

Une pho­to mys­tère, une pho­to mys­té­rieuse. Au beau milieu des albums pho­tos de mon grand-père, des cli­chés qu’il a pris en Guyane lors de l’u­nique dépla­ce­ment qu’il a effec­tué sur ce petit bout de terre fran­çaise à l’autre bout du monde, se trouve cette pho­to. Au beau milieu des pho­tos de pay­sages, des abords de la base de lan­ce­ment de Kou­rou, des pho­tos de fleurs exo­tiques aux allures de vulves impro­ba­ble­ment ouvertes, se trouve ce cli­ché repré­sen­tant un homme et une femme à la peau noire, au devant d’une scène qui repré­sente cer­tai­ne­ment un vil­lage fores­tier au beau milieu de la forêt guya­naise. Peu d’in­dices, somme toute. Le voyage de mon grand-père remonte à 1983, j’a­vais neuf ans. Il en rap­por­té plein de sou­ve­nirs, des bou­teilles de rhum guya­nais, des fleurs en plumes d’i­bis pour ma grand-mère, cer­tai­ne­ment aus­si des fruits qu’il rame­nait par kilos entiers, des choses aux formes impos­sibles à décrire et qui fai­sait mon bon­heur de petit gar­çon. Pre­mier contact par pro­cu­ra­tion avec un monde que ne soup­çon­nais même pas.

Il me semble que je suis tom­bé plu­sieurs fois sur cette pho­to en feuille­tant les dizaines d’al­bums pho­tos qu’il y a chez mes grands-parents, et même si j’ai déjà dû poser la ques­tion à mon grand père, je n’ai pas le sou­ve­nir du pour­quoi de cette pho­to. Je sais qu’il a pas­sé quelques jours dans la forêt guya­naise, qu’il a dor­mi à la belle étoile et il m’a racon­té plu­sieurs fois com­bien il avait mal dor­mi sous ces gigan­tesques mous­ti­quaires, dans une atmo­sphère satu­rée d’hu­mi­di­té et pois­seuse, avec tous ces bruits inquié­tants, les tou­cans avec leur cris de bête qu’on égorge et sur­tout les singes qui se bat­taient dans les hautes branches d’arbres mas­to­dontes… sans par­ler des nuées d’in­sectes géants cris­sant pen­dant qu’il essayait de trou­ver le sommeil.

Cet homme est-il leur guide ? Est-il un chef de vil­lage qu’ils ont tra­ver­sé pen­dant leur esca­pade le long du Maro­ni ? Je n’en sais plus rien, mais connais­sant mon grand-père, c’est for­cé­ment une de ces rai­sons. Il a vou­lu fixer sur la pel­li­cule le visage d’un homme qu’il a côtoyé, for­cé­ment. Si l’on regarde atten­ti­ve­ment la pho­to, l’homme porte un de ces maillots de bain tels qu’on pou­vait en por­ter dans les années 70 ou 80. Est-ce l’é­ti­quette qui res­sort sur le côté droit ? La ficelle qui pend sur le devant ? Une che­va­lière est visible sur son annu­laire gauche. Il a le che­veu pas trop court, et porte des pattes, une mous­tache fine. Tout semble dire que l’homme est bien de son époque, mais rien n’in­dique son iden­ti­té, ni son sta­tut… Seule sa pos­ture tra­duit une cer­taine assu­rance. Ce mys­tère res­te­ra un mys­tère, rien ne pour­ra plus désor­mais lever le voile.

La pho­to est pas­sée, jau­nie, elle vire au rouge, mais j’aime bien son cadrage, l’ins­tan­ta­né de la situa­tion et sur­tout son mys­tère inson­dable. Je viens de la scan­ner pour la faire bas­cu­ler du côté de l’é­ter­ni­té. A pré­sent, je peux la remettre à sa place, dans son album, celui qui porte le numé­ro 07 et dont l’ins­crip­tion à l’in­té­rieur indique : Guyane, 1983. Je referme l’al­bum, jus­qu’à la pro­chaine photo.

Guyane

Guyane, 1983

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Trèves (Trier) sur la Moselle, la plus ancienne ville d’Allemagne

Trèves (Trier) sur la Moselle, la plus ancienne ville d’Allemagne

En sor­tant de Vian­den, je vou­lais reve­nir en Alle­magne, pro­fi­ter d’être dans les parages pour nager sur cette fron­tière incer­taine que je n’ai pas arrê­té de tra­ver­ser toute la jour­née. C’est sur la fron­tière et non pas de chaque côté qu’il se passe réel­le­ment quelque chose, que les iden­ti­tés se brouillent et se dépar­tagent pour refon­der quelque chose de nou­veau, que les cer­ti­tudes que l’on a d’être soi se dépar­tissent de leur ori­peaux. Je vou­lais res­sen­tir cette sen­sa­tion étrange encore une fois, alors j’ai pris les che­mins de tra­verse, les petites routes pas­sant dans des vil­lages insi­gni­fiants pour celui qui est en mal de sen­sa­tions mais où l’âme est cer­tai­ne­ment la plus pure de tout pré­ju­gé. J’ai l’ha­bi­tude de dire que c’est lors­qu’il ne se passe rien que les révo­lu­tions sont en marche. C’est la même chose pour les lieux ; c’est là où il ne se passe rien que j’aime musar­der, parce que je suis cer­tain d’y trou­ver quelque chose.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 001 - Route de Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 028 - Porta Nigra

En arri­vant aux portes de Trèves, je des­cends une grand côte qui me donne une vue spec­ta­cu­laire sur ce qu’est la ville ; quelques flèches annoncent de grandes églises au clo­cher poin­tu, noyées dans un urba­nisme dense et com­plexe. Je ne sais pas ce que je vais décou­vrir là, mais je fais plu­sieurs fois le tour du centre sans arri­ver à m’en rap­pro­cher. Des rues pié­tonnes en entravent l’ac­cès, appa­rem­ment dans une volon­té d’en vider la cir­cu­la­tion. Quelques places modernes où trônent un ciné­ma, un centre com­mer­cial, rien de très typique, rien de très exci­tant, à part peut-être une jeu­nesse désin­volte qui arpente les petites rues et pro­fite de la tem­pé­ra­ture encore clé­mente. Je finis par trou­ver de quoi me garer sur une grand artère où l’on trouve quelques hôtels un peu cos­sus, Chris­tophs­traße. Inévi­ta­ble­ment, je tombe sur ce superbe monu­ment qui devait autre­fois fer­mer la ville et qui remonte à l’é­poque romaine tar­dive ; la Por­ta Nigra. Son nom fait réfé­rence à la cou­leur de sa pierre, qui sans être véri­ta­ble­ment noire est recou­verte d’une patine fon­cée pré­sente depuis quelques cen­taines d’an­nées. Il paraît que le moine Siméon (un ermite ayant trou­vé refuge à Beth­léem et sur le Mont Sinaï) s’y fit enfer­mer jus­qu’à sa mort en 1035. Drôle d’i­dée que de quit­ter les cha­leurs de la Judée pour venir se faire enfer­mer dans un monu­ment romain, en pleine val­lée mosel­lane où la neige doit tom­ber drue l’hi­ver. Une église fut construite pour célé­brer le saint, puis détruite par Napo­léon pour lui rendre son aspect romain. Ce qui attire mon atten­tion immé­dia­te­ment, c’est la taille gigan­tesque des pierres qui com­posent l’é­di­fice ; on n’est pas face à de la bri­quette, ni même à de la belle pierre de taille, mais face à des blocs énormes taillés de manière grossière.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 007 - Hauptmarkt

A la découverte de Trier (Allemagne) - 011 - Hauptmarkt

A la découverte de Trier (Allemagne) - 014 - Hauptmarkt

La nuit a fini par tom­ber et c’est dans un semi-soir rosé que je des­cends l’ar­tère de Simeons­traße, une longue rue com­mer­çante des­cen­dant jus­qu’à la place du mar­ché, la Haupt­markt qui paraît être le vrai centre névral­gique de la ville. Avec ses belles mai­sons hautes à fron­ton baroque, res­sem­blant fort aux aus­tères mai­sons fla­mandes, c’est une place magni­fique que la lumière rend irréelle. Ici un carillon sonne l’heure, accro­ché à la façade d’un café, ici une église se cache dans un recoin, sous un por­tique où vous atten­dant trois las­cars titu­bant, prêts à vous deman­der l’au­mône, gen­til chré­tien. Une magni­fique fon­taine trône sur le côté de la place, sur­mon­tée d’un saint que je ne prends pas la peine de détailler, peut-être Saint Siméon, peut-être pas. Les saints me sortent par les yeux et ne sont que les signes d’un temps révo­lu dont je veux m’ex­traire. Je ne regarde plus que les cou­leurs de pein­tures, les dorures, les courbes des mai­sons hautes et ce pavé gros­sier qui ondule sous les pas. Je détourne le regard de ces vitrines flam­boyantes où les marques s’af­fichent comme dans tous les centres-villes désor­mais. La fla­gor­ne­rie du monde moderne.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 018 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 020 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 022 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 024 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 025 - Dom Trier

En contour­nant la place, mon regard est atti­ré par une flèche qui dépasse du pay­sage. Une petite rue part sur ma gauche et rejoint une autre place, de belles dimen­sions. Je trouve ici deux églises col­lées l’une à l’autre, deux grosses églises, impo­santes, de dimen­sions telles qu’on pour­rait les croire cathé­drales… La plus grande, avec sa façade aus­tère, son évident style roman, ses deux beaux gros clo­chers et ses étranges tou­relles d’angles est assu­ré­ment un monu­ment puis­sant et ancien. Une chose m’é­tonne tout de suite. On est mani­fes­te­ment du côté de l’en­trée de l’é­glise, du côté ouest, mais un ren­fle­ment dans la struc­ture indique qu’il y a comme un chœur de ce côté-ci, ce qui est vrai­ment inha­bi­tuel. Les arcades en façade et les arcs en pierre de dif­fé­rentes cou­leurs donnent l’im­pres­sion d’être face à un monu­ment roman du sud de la France. La com­pa­rai­son me vient immé­dia­te­ment avec l’é­glise de Saint-Nec­taire. Je n’y m’y suis pas trom­pé, c’est bien une cathé­drale, la cathé­drale Saint-Pierre de Trèves. Le nom de son patron indique une auto­ri­té supé­rieure, mais son petit nom, celui qu’on lui donne ici est tout sim­ple­ment Dom Trier. Je m’ex­ta­sie éga­le­ment sur le por­tail his­to­rié de sa voi­sine, l’église Notre-Dame-de-Trèves, qu’on appelle plu­tôt Lieb­frauen­kirche. Plus élan­cée, moins large, moins mas­sive, tout indique qu’elle est tout de même ancienne. C’est une illu­sion, elles ont été construite à la même période, à la moi­tié du XIIIè siècle. L’ef­fet est sai­sis­sant car ces deux églises dont la date de début des tra­vaux est 1235 sont en réa­li­té dans deux styles dif­fé­rents ; la pre­mière en style roman, la seconde dans un gothique pri­mi­tif. Ma frus­tra­tion est énorme car il est tard et les deux églises sont fer­mées depuis plus d’une demi-heure ; je rêve d’un monde où les églises seraient ouvertes la nuit, comme au Moyen-âge où l’on pou­vait y entrer à n’im­porte quelle heure, ouvertes aux quatre vents et dénuées de ces hor­ribles bancs en bois qui brisent la pers­pec­tive et en feraient oublier cer­tains pavages par­fois plus inté­res­sants que les pla­fonds. A part reve­nir demain, je ne vois pas com­ment faire. Reve­nir dans une autre vie ? Ce serait trop idiot. On en sait jamais si on revien­dra dans ses pas, à moins de le dési­rer très fort.

Je retourne vers la Por­ta Nigra car mon esto­mac me fait vio­lence et je me mets en quête d’un res­tau­rant. Une gar­gote un tan­ti­net bour­geoise me fait de l’œil, mais les prix pra­ti­qués me cou­pe­raient presque l’ap­pé­tit. J’ai fina­le­ment trou­vé, dans un endroit tota­le­ment impro­bable, une bras­se­rie moderne, à deux pas de la Por­ta Nigra, mais com­plè­te­ment cachée, cette enseigne qu’on peut trou­ver en entrant dans la cour du cloître qui porte le nom de Simeons­tift­platz. La bras­se­rie Brun­nen­hof pro­pose des plats copieux et fins pour une dizaine d’eu­ros, à l’a­bri du vent mau­vais qui souffle le soir, dans un lieu cap­ti­vant, un ancien cloître illu­mi­né et d’un calme ines­pé­ré au beau milieu de la ville. J’y ai man­gé une fine tranche de sau­mon cuite en papillote, avec des zestes de citron et une poê­lée de légumes, accom­pa­gnée d’une pinte de la bière locale, la Bit­bur­ger (Bitte ein bit ! dit le slo­gan). Je ne cache pas que mes trois mots d’al­le­mand ne m’ont pas beau­coup ser­vi pour tra­duire le menu et pas­ser la com­mande auprès du gar­çon. On m’a­vait pour­tant juré qu’a­vec la proxi­mi­té de la fron­tière fran­çaise et luxem­bour­geoise, les gens par­laient for­cé­ment quelques mots de fran­çais. Tu parles… Une bonne dose de bonne volon­té de sa part et une ten­ta­tive de la mienne à par­ler anglais sont venus à bout de la com­mande. Pas­sée l’é­mo­tion, je me suis vau­tré dans mon fau­teuil pour pro­fi­ter de l’air frais de cette belle soi­rée d’oc­tobre, en siro­tant ma bière gla­cée sous l’ombre impo­sante de la Por­ta Nigra, légè­re­ment ivre de fatigue, ivre de vivre cet ins­tant déli­cat et somptueux.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 034 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 035 - Dom Trier

Je ne pou­vais tout sim­ple­ment pas en res­ter là. Après être ren­tré tard sur une route que j’ai eu du mal à appri­voi­ser, je me suis levé avec une seule idée en tête… déjeu­ner au beau milieu de ces visages sans âme de l’hô­tel Double Tree, ces couples muets et bla­fards, ces retrai­tés gouailleurs, pour repar­tir vite fait vers Trier. Sous un ciel bileux qui s’est décou­vert au fur et à mesure, j’ai décou­vert l’autre ver­sant du Dom Trier ; son che­vet baroque, tout en ron­deur et que j’al­lais décou­vrir de l’in­té­rieur, le tré­sor qui s’y cache, et son impo­sante sta­ture, avec ses angles nets, et deux autres clo­chers mas­sifs et carrés.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 039 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 042 - Dom Trier

J’ai décou­vert à l’in­té­rieur un autre monde, la rudesse et la fan­tai­sie alle­mande, le contre-poids entre la Réforme et la Contre-Réforme, la séche­resse et la gau­driole. Dans ce qui me parais­sait être une chœur à l’en­trée en est peut-être un, je n’en sais rien, mais son pla­fond en demi-cou­pole est ornée d’une superbe déco­ra­tion de plâtres fine­ment exé­cu­tés, sur un fond bleu roi, don­nant au tout une étrange impres­sion de camée, appor­tant une lumière écla­tante de crème Chan­tilly tout juste battue.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 037 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 047 - Dom Trier

Au beau milieu de la nef trône dans les airs les plus belles des orgues, sus­pen­dues en l’air ; on appelle ça des orgues en nid d’hi­ron­delle. Celles-ci ont la par­ti­cu­la­ri­té d’en avoir éga­le­ment la cou­leur. D’une beau­té épous­tou­flante, d’une har­mo­nie gra­cieuse et presque hau­taine, c’est de loin le plus beau buf­fet d’orgues que j’ai jamais vu.

La crypte, comme sou­vent les cryptes, n’a pas grand inté­rêt, si ce n’est que j’y découvre des cuves en étain conte­nant cer­tai­ne­ment de l’eau bénite et dont je n’ar­rive presque pas à lire les éti­quettes. C’est trop peu évident pour moi et je ne cherche pas à com­prendre ce que cela peut vou­loir dire. Je m’en éton­ne­rai plus tard.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 057 - Dom Trier

La véri­table sur­prise de cette jour­née, c’est l’ab­side, celle que j’ai vue de l’ex­té­rieur, car elle contient quelque chose d’u­nique. On y trouve, enfer­mée, enchâs­sée dans une gangue de verre, hors de por­tée de mains, et de fidèles, la très sainte et très véri­table tunique du Christ. Enfin une des véri­tables. Car il en existe plu­sieurs. Les mau­vaises langues diront que le fait qu’il en existent plu­sieurs est le déter­mi­nant même du fait qu’elles sont toutes fausses, c’est ce qu’on appelle la délé­gi­ti­ma­tion mutuelle. Mais c’est sans comp­ter que le Christ avait peut-être un dres­sing avec plu­sieurs tuniques, qu’on a toutes retrou­vées. Plus sérieu­se­ment, les deux tuniques “sérieuses” sont ici, et à… Argen­teuil, à deux pas de mon lieu de tra­vail, dans la Basi­lique. J’y suis allé un midi, mais je ne l’ai jamais trouvée…

A la découverte de Trier (Allemagne) - 062 - Cloître du Dom Trier

A l’ex­té­rieur, un cloître magni­fique entoure un jar­di­net dans lequel sont enter­rés des pré­lats qu’on ima­gine impor­tants et d’où l’on peut voir l’im­po­sante église sous un autre angle. Dans une des ailes, une plaque en cuivre ajou­rée annonce qu’i­ci se trouve un ossuaire… De quoi faire trot­ter l’imagination.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 069 - Liebfrauenkirche

A la découverte de Trier (Allemagne) - 071 - Liebfrauenkirche

On entre ensuite dans la Lieb­frauen­kirche, étrange église construite sur un plan de croix grecque, ce qui est pas­sa­ble­ment éton­nant pour une église gothique, alors que les églises romanes étaient déjà construite sur un plan de croix latine. Ses vitraux lumi­neux et son pla­fond fleu­ri sont du plus bel effet et son plan ramas­sé lui donne une impres­sion de légè­re­té et d’é­troi­tesse que sa hau­teur élève vers… le Très-Haut ?… Je n’ai rien trou­vé d’autre à dire. Sans me sen­tir écra­sé par la puis­sance mys­tique des deux églises, je sens quand-même que le lieu dégage une cer­taine aura, peut-être un peu accen­tuée par la pré­sence de nom­breuses per­sonnes venues visi­ter ces deux églises, en pleine période automnale…

A la découverte de Trier (Allemagne) - 075 - Konstantin Basilika

A la découverte de Trier (Allemagne) - 078 - Konstantin Basilika

A la découverte de Trier (Allemagne) - 081 - Konstantin Basilika

Dans les rues, de grandes mai­sons ornées de por­tails impo­sants, sur­mon­tés d’é­cus­sons tenus par des lions debout donnent une impres­sion de richesse à la ville. Je marche jus­qu’à un autre monu­ment que je ne pour­rais mal­heu­reu­se­ment pas visi­ter, car fer­mé pour tra­vaux. C’est la Kons­tan­tin­ba­si­li­ka, une ancienne aula romaine ayant de ser­vi de salle du trône à Constan­tin, recon­ver­tie en église pro­tes­tante et dont la forme est stric­te­ment byzan­tine. On se croi­rait dans un fau­bourg d’Is­tan­bul. D’une rigueur extrême, impo­sant avec ses 67 mètres de long, ce bâti­ment nous vient tout droit de l’An­ti­qui­té et demeure le plus grand monu­ment encore intact qui nous soit par­ve­nu de cette époque. Son aspect dépouillé paraît conve­nir par­fai­te­ment à ses nou­velles fonc­tions de temple pro­tes­tant, mais la proxi­mi­té d’un palais baroque rose bon­bon col­lé sur son flanc, construit par Lothaire de Met­ter­nich au XVIè siècle, gâche un peu l’en­semble. Aus­si bien les Alle­mands sont capables du meilleur goût que par­fois leurs choix esthé­tiques sont hasar­deux. En l’oc­cur­rence, com­ment s’en sen­tir res­pon­sable lorsque ledit bâti­ment a 400 ans ?

A la découverte de Trier (Allemagne) - 088 - Hauptmarkt

A la découverte de Trier (Allemagne) - 091 - Hauptmarkt

A la découverte de Trier (Allemagne) - 093 - Hauptmarkt

A la découverte de Trier (Allemagne) - 094 - Hauptmarkt

A la découverte de Trier (Allemagne) - 095 - Hauptmarkt

Je n’ai plus beau­coup de temps à pas­ser ici. Je dois ren­trer ce soir, pas trop tard de pré­fé­rence, et pour l’heure, je dois aller dépla­cer la voi­ture si je ne veux pas me prendre une amende. Sur le che­min, j’ef­fleure à nou­veau les murs du Dom, je repasse par la Haupt­markt enva­hie de monde, fié­vreuse, entre dans Fleischs­traße (rue de la viande) et m’a­ven­ture jus­qu’à une bou­lan­ge­rie où j’a­chète bret­zels encore tout chauds, mar­zi­pans­tol­len et apfel­stru­del à empor­ter, mais je mets tel­le­ment de temps à choi­sir que j’ai l’im­pres­sion que son flegme alle­mand com­mence à bouillir sous son tablier bava­rois de pacotille.

Il fait encore beau pour un mois d’oc­tobre, le temps est même excep­tion­nel­le­ment doux pour la sai­son. Dans quelques semaines à peine, la région sera recou­verte par la neige et res­sem­ble­ra peut-être un peu à l’i­mage tra­di­tion­nelle qu’on se fait de l’Al­le­magne. Je n’ai pas vrai­ment pris le temps de par­ler avec les gens mais je res­sens plus la bar­rière de la langue qu’à Istan­bul, étran­ge­ment. Ce n’est cer­tai­ne­ment qu’une impres­sion, parce que les heures sont comp­tées, parce que le temps file à une vitesse incroyable. Il est temps pour moi de repar­tir. Je quitte la Haupt­markt et m’en­gouffre dans la der­nière rue dont je retiens le nom ; Wind­straße, la rue du vent qui longe le Dom, comme si on m’in­di­quait la sor­tie, ou peut-être ce qui me pousse à ne jamais res­ter en place, comme une méta­phore du pas­sage incer­tain dans les lieux qui m’ha­bitent et dans les­quels je n’ar­rive jamais à res­ter autant que je le souhaiterais…

A la découverte de Trier (Allemagne) - 098 - Windstraße

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La terre rouge et les arbres égorgés

La terre rouge et les arbres égorgés

Paul Morand revient de Tom­bouc­tou, dans une France des colo­nies où l’ouest de l’A­frique n’est plus qu’une annexe fran­çaise, rava­gée par les mala­dies et la pire d’entre toutes : l’ex­ploi­ta­tion à tous les niveaux… Qu’il s’en désole ou pas, Morand pro­fite de ces trois mois de voyage sou­vent incon­for­table — on s’ha­bille tout de même tout de blanc pour les soi­rées chaudes chez les admi­nis­tra­teurs des régions fran­çaises —, il revient en pas­sant par la Côte-d’I­voire aux pré­misses de mars et s’é­mer­veille de la végé­ta­tion, pour­tant vic­time de ce qui res­semble à une catas­trophe éco­lo­gique. Il y a presque cent ans… Témoi­gnage d’un autre temps, tout en prose enlevée :

L’eau et le feu sont ce que j’aime le mieux au monde. Rivières noires, lourdes d’un liquide fon­cé, cou­leur de révé­la­teur pho­to­gra­phique et, en tra­vers, des cadavres d’arbres noyés. Bar­rages de jonc, filets d’herbes tres­sées pour prendre les pois­sons. Feux. Les indi­gènes ne défrichent pas à la hache comme nous, ni à la dyna­mite, comme les Cana­diens, mais sur­tout au feu. Au pied des arbres, ils allument des feux et bien­tôt la moelle brûle à l’in­té­rieur, et les fro­ma­gers, les aca­jous de vingt mètres se trans­forment en hauts four­neaux. On voit la fumée sor­tir par le faîte, comme d’une che­mi­née. Pour élar­gir la route, on en a abat­tu beau­coup. Beau­coup trop. Quelle dif­fé­rence avec les étroites per­cées de la forêt cam­bod­gienne ! Quels décombres végé­taux ! On dirait une catas­trophe de che­min de fer, des camions ren­ver­sés dans un fos­sé, des crânes de dino­saures, des ruines antiques (car beau­coup de racines étant aériennes, les troncs sont cou­pés à quatre ou cinq mètres au-des­sus du sol). Feuilles brû­lées, bana­niers cal­ci­nés et les feuilles jau­nies, retom­bées autour d’eux comme des robes à volants défraî­chis. Arbres égor­gés, abat­tus dans les bras d’autres arbres qui les retiennent, sus­pen­dus au-des­sus du vide. Par­fois avec toutes leurs racines en l’air et une tonne de terre rouge qui pend comme de la chair. On voit dans le sol les grandes cica­trices qu’ils ont lais­sés, en s’en arrachant.

Paul Morand, in Paris-Tom­bouc­tou, 1928.
Robert Laf­font, col­lec­tion Bouquins.

Pho­to d’en tête ©

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Indo­né­sie sonore #3 Bruits de la nuit et de la route

Indo­né­sie sonore #3 Bruits de la nuit et de la route

De mes esca­pades noc­turnes sur l’île de Bali, j’ai rame­né l’âme de la nuit et de la nature. Si les cam­pagnes sous nos lati­tudes sont loin d’être silen­cieuses, les nuits bali­naises sont de véri­tables concerts para­di­siaques et inquié­tants, où la voix des insectes se mélangent à celle des cra­pauds en plein ébats amou­reux, où l’eau est omni­pré­sente, ruis­se­lante, suin­tante, dégou­li­nante, rem­plis­sant des vasques servent à ali­men­ter des rizières sur­char­gées. Il suf­fit de croi­ser au détour d’un che­min le masque gri­ma­çant d’un dieu sau­vage à tête de singe ou de dra­gon, ou une fon­taine repré­sen­tant Gane­sha, le Sei­gneur des Caté­go­ries, au mieux de sa forme, puis­sant et débon­naire, assis sur une fleur de lotus ruis­se­lante, pour savoir qu’i­ci la nuit a des ver­tus hal­lu­ci­no­gènes. Un léger coup de fatigue vous tour­men­te­ra bien plus que la plus puis­sante des drogues et vous vous retrou­vez bien vite plon­gé dans le mys­ti­cisme de l’hin­douisme, en pleine forêt tropicale.

Appre­nons à écou­ter la pluie qui tombe drue, les cra­pauds qui s’a­dressent des com­pli­ments d’une rizière à l’autre, des coléo­ptères impos­sibles à iden­ti­fier stri­du­lant au point par­fois d’in­com­mo­der le pro­me­neur noc­turne tel­le­ment le son est puis­sant. Écou­tons aus­si, le temps d’une jour­née grise et chaude, les conver­sa­tions des deux chauf­feurs de taxi qui ne connaissent leur île qu’ap­proxi­ma­ti­ve­ment et qui, j’en suis per­sua­dé, se paient votre tête alors que vous vous deman­dez dans quelle embus­cade vous allez encore tom­ber, lorsque tout à coup, on fait un demi-tour spor­tif en plein milieu d’une route étroite entou­rée de ravines pleines d’eau. On s’en­tend dire dans un anglais approxi­ma­tif qu’il y a un bar­rage poli­cier sur la route et qu’on fait un long détour pour vous pro­té­ger de la police cor­rom­pue, alors qu’en réa­li­té c’est sur­tout leur peau tan­née qu’il essaie de sau­ver (pro­blème de licence ?).

Il faut savoir qu’U­bud est un vil­lage, très éten­du, que les dis­tances, si sur la carte ne paraissent pas si éloi­gnées, sont en fait très grandes. Mais pour évi­ter les routes — per­sonne ne songe vrai­ment ici à aller d’un point à un autre autre­ment que moto­ri­sé — il existe des petits che­mins qui tra­versent par­fois les jar­dins des hôtels, longent les rizières dans une nuit noire, par­fois s’ar­rêtent puis reprennent. C’est dans ces moments noc­turnes (on se couche tôt à Bali, le soleil aus­si) que je me suis per­du dans la nuit pour cap­tu­rer tous ces petits sons qui sont autant de sou­ve­nirs bien plus vivants par­fois que de simples photos.

Ganesh

Singe dans la forêt des singes

Petit singe

Palais d'Ubud

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