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✈ Paris / Dubaï / Bang­kok / Ko Samui / Haad Rin ⚓

✈ Paris / Dubaï / Bang­kok / Ko Samui / Haad Rin ⚓

✈ Paris / Dubai / Bang­kok / Ko Samui / Haad Rin ⚓, ça sonne presque comme une blague, l’his­toire d’un road trip dans les airs et sur la mer, plai­san­te­rie impos­sible à accom­plir dans des temps rai­son­nables. Pour­tant, mon objec­tif était de par­tir le plus loin pos­sible, plus loin que la Tur­quie et cette fois-ci ne pas faire sem­blant de poser les pieds en Asie en pre­nant sim­ple­ment un bateau pour pas­ser le Bos­phore, ce qui reste au demeu­rant une expé­rience unique. Le point de départ est tou­jours le même ; depuis chez moi. Cette fois-ci, le point d’ar­ri­vée, il faut le regar­der avec une loupe sur la page un peu jau­nie de l’at­las. Pour un peu, on y ver­rait encore, effa­cée sous le pas­sage des doigts sur le papier car­ton­né, la men­tion « Royaume de Siam »… Siam, pour moi c’é­tait la longue rue qui des­cend de la place de la Liber­té jus­qu’au pont de Recou­vrance qui enjambe le Pen­feld à Brest, dans la rade de l’Ar­se­nal. Siam était un nom qui évo­quait l’ar­ri­vée en TGV en gare de Brest, et rien d’autre, si ce n’est un film amé­ri­cain un peu nunuche de 1956 avec Yul Bryn­ner et Debo­rah Kerr…

Siam vient du sans­krit श्याम (sya­ma) qui signi­fie sombre, en réfé­rence au teint fon­cé des habi­tants des terres d’Ayut­thaya. Rien de tout ceci n’existe plus désor­mais, ni le Siam, ni le temps des grandes capi­tales dorées où les Empe­reurs tout-puis­sants régnaient sur leurs chep­tels d’é­lé­phants blancs, ni même toute les idées reçues qu’on peut se faire sur le pays ; tout y est pire et mieux à la fois.

Com­ment j’ai choi­si la Thaï­lande ? Je n’en sais fichtre rien. Simple hasard du calen­drier, d’un doigt poin­té sur un globe ter­restre ou d’un caprice après une soi­rée trop arro­sée. Pour­quoi Ko Phan­gan ? Je ne m’en sou­viens plus, et peu importe après tout… C’é­tait peut-être bien l’i­dée qu’on se fait d’une île tran­quille, loin du tumulte vul­gaire de Phu­ket et de Ko Phi Phi…

Nous sommes le 2 mars 2013, c’est l’hi­ver à Paris, il fait froid et sombre et la tem­pé­ra­ture ne dépasse pas 3°C la jour­née. Comme tous les hivers, je goûte ces jours enso­leillés comme des petites perles que j’ac­croche au col­lier des jours heu­reux et je mau­dis les téné­breux jours de pluie comme autant de cau­che­mars sans fard. L’aé­ro­port Charles de Gaulle est comme un havre dans lequel je me blot­tis, dans le ter­mi­nal 2, une cathé­drale métal­lique et froide au-des­sus de ma tête qui me rap­pelle des sou­ve­nirs enfouis, peut-être même jamais vécus, où tour­billonnent des sons impro­bables, entre les annonces d’embarquement et le ron­ron puis­sant de la pous­sée des moteurs à pleine puis­sance sur le tar­mac gelé. Ce sont encore des his­toires d’a­vions, de voyages et de tran­sits, de cor­res­pon­dances effré­nées et d’at­tentes inter­mi­nables pen­dant les­quelles le temps s’al­longe sur le divan pour lais­ser place à toutes sortes de rêve­ries mys­tiques que seules les ambiances d’aé­ro­port sont capables d’engendrer.

Il est 20h30 dans la grande salle d’embarquement par­se­mée de fau­teuils confor­tables don­nant sur les pas­se­relles. Les départs m’an­goissent ter­ri­ble­ment, mal­gré toute la confiance per­mise par l’or­ga­ni­sa­tion sans faille de toute cette méca­nique incroyable, mal­gré l’hor­lo­ge­rie bien hui­lée des ouver­tures des bureaux d’en­re­gis­tre­ment et des portes, des demandes pres­santes des agents de sécu­ri­té pour contrô­ler les cartes d’embarquement, mal­gré le fait que je me suis enre­gis­tré en ligne vingt-quatre heures avant d’ar­ri­ver pour pas­ser le moins de temps dans la queue. Je me sens tou­jours aus­si mal. Cette fois-ci, je pars à 9500 km de chez moi, presque 10 000 si je compte l’ar­ri­vée à Phan­gan, des dis­tances que je n’ar­rive même pas à conce­voir. Rien que de me repré­sen­ter l’é­loi­gne­ment, je n’ar­rive plus à me maî­tri­ser, mes jambes tremblent dans l’at­tente de l’ou­ver­ture de la porte, je fais les cent pas sous les ver­rières arro­sées par la nuit d’hi­ver, reflé­tant des lumières sans ori­gines. J’a­chète un maga­zine sur lequel je suis inca­pable de me concen­trer et j’es­saie de m’en­gouf­frer dans les rêve­ries futures de mon voyage, his­toire de dédra­ma­ti­ser. J’ai peur de me perdre, de ne pas reve­nir, de sen­tir des forces s’ap­puyer sur moi pour me détruire, de me faire hap­per par le gouffre ver­ti­gi­neux qui s’ouvre devant ; l’in­con­nu me dévaste chaque fois un peu plus et me plonge dans une tor­peur sourde.

A quelques mètres de moi s’as­soient Chia­ra Mas­troian­ni et Vincent Lin­don, qui feront le voyage eux aus­si en classe éco jus­qu’à Dubai, à quelques fau­teuils de mon hublot, ce qui, je ne sais pour­quoi, m’a­paise ter­ri­ble­ment. Un peu plus loin, un moine ortho­doxe, dra­pé de noir et por­tant une croix immense sur son plas­tron (je me demande com­ment il a réus­si à pas­ser les por­tiques) reste debout, de toute sa hau­teur de géant bar­bu aux che­veux ramas­sés sous son calot ; Dieu est avec nous, pauvres voya­geurs, son repré­sen­tant nous mène­ra au bout du monde, si Dieu le veut ! Il est temps d’embarquer, c’est le début du bal des pre­miers. Bous­cu­lades, valises qui roulent sur les pieds… j’at­tends que le gros de la foule soit pas­sé, rien ne sert de se pres­ser puisque cha­cun a sa place. Tout le monde ne le sait peut-être pas et s’i­ma­gine cer­tai­ne­ment que l’a­vion pour­rait par­tir sans eux.

Grande pre­mière, je prends un Air­bus A380, le phé­nix des airs, un avion tel­le­ment énorme qu’il faut deux pla­te­formes pour mon­ter les trol­leys conte­nant les repas. La connexion à Dubaï est une expé­rience à elle toute seule. Des kilo­mètres de cou­loirs sans fin, des esca­la­tors dans tous les sens et des ascen­seurs pou­vant embar­quer une voi­ture. Sous terre, un métro pour chan­ger de ter­mi­nal tel­le­ment le hub est immense, un duty free à perte de vue et son éter­nelle grosse cylin­drée à gagner à la lote­rie ; j’i­ma­gine qu’on vous l’emballe si vous raflez la mise… On ne se croi­rait pas dans un pays du Golfe ; tous les employés sont Indiens, Népa­lais, Pakis­ta­nais. Quelques Émi­ra­tis se recon­naissent à leur djel­la­ba blanche et à leur kef­fieh. Je bois un café au lait dans un ersatz de bou­lan­ge­rie Paul où je paie en euros, ren­du de mon­naie en dirhams émi­ra­tis, quelques pièces pour dinette ornées d’une lampe à huile his­toire d’a­li­men­ter encore un peu plus le cli­ché « mille et une nuits» ; quelques ins­tants pas­sés sous cette énorme cathé­drale de verre en forme de tube d’as­pi­rine, comme une repro­duc­tion d’un autre monde en plein désert. Dehors il fait 33°C. Pas le temps de trai­ner, il faut enquiller les cou­loirs pour s’ap­pro­cher au plus vite de la porte d’embarquement. Le pic­to­gramme d’une mos­quée semble se faire nar­guer par une hor­loge accro­chée au mur, arbo­rant fiè­re­ment une écri­ture arabe et le nom de la marque : Rolex. Qui fait le pied de nez à l’autre ?

1 - Carnet de Thaïlande - 01 - Dans l'avion

1 - Carnet de Thaïlande - 05 - Dubai

Au contrôle, c’est une femme qui s’as­sure que les sacs ne contiennent rien de dan­ge­reux. Après les rayons X, elle s’a­dresse à moi en arabe en me fai­sant signe d’un air sévère de vider mon sac… com­plè­te­ment, ce que je fais sans rechi­gner. Tout au fond se trouve mes livres, empi­lés les uns sur les autres, de telle sorte que cela devait faire une masse com­pacte au détec­teur de métaux. Elle prend mes livres dans la main et les lève d’un air triom­phant pour les mon­trer à son supé­rieur, en disant « kutub!! ». Le mot fait écho en moi et me rap­pelle les pan­neaux d’Is­tan­bul dési­gnant les biblio­thèques : kutu­pha­ne­si. Je répète après elle « kutub » sans m’en rendre compte ; elle me sou­rit et me rend mes livres, sauf un. Elle pro­nonce le mot « kitab » en le levant, et le repose sur la pile en répé­tant « kutub ». Je viens, sans le vou­loir, d’ap­prendre quelques mots d’a­rabe avec une agent de sécu­ri­té aéro­por­tuaire émi­ra­tie presque entiè­re­ment voi­lée. Surréaliste.

Le voyage se pour­suit dans un Boeing 777–300 dans lequel je regarde Argo et Sky­fall sur le petit écran indi­vi­duel. Je n’ai qua­si­ment pas dor­mi dans l’Air­bus et je n’ar­rive qu’à fer­mer les yeux sur cette por­tion du vol. Dor­mir en avion est impos­sible pour moi à cause de la posi­tion assise, du bruit, et de tout un tas de choses que je ne maî­trise pas. Pas la peur parce que les vols m’a­musent plu­tôt qu’autre chose, atten­dant le trou d’air ou le petit cahot qui fera fré­mir l’é­chine des pas­sa­gers qui, l’es­pace d’un ins­tant, blê­missent en s’ac­cro­chant aux accou­doirs. Je sens la fatigue m’en­va­hir, mes sens s’é­mous­ser et je com­mence à deve­nir nerveux.

J’ar­rive à Bang­kok de nuit, dans un tumulte urbain qui ne me change pas vrai­ment de mes habi­tudes. L’air cli­ma­ti­sé de l’aé­ro­port me réveille tan­dis que j’at­tends ma valise. Au milieu du flot d’é­tran­gers qui attendent au bureau de l’im­mi­gra­tion, deux moines boud­dhistes attendent on ne sait quoi dans le grand hall réfri­gé­ré. La pre­mière pen­sée qui me vient est qu’ils doivent se cailler sous leurs tis­sus safran enrou­lés sur leurs épaules.

Suvar­nabhu­mi (on dit Sou­wa­na­poum) est un aéro­port immense, une cage d’a­cier et de verre plan­tée au milieu des marais, pla­cée sous le regard bien­veillant du roi et de la reine et d’im­menses sta­tues colo­rées repré­sen­tant des démons cen­sés éloi­gner le mau­vais sort des lieux. Une pre­mière incur­sion des croyances boud­dhistes dans la vie quo­ti­dienne. Je ne suis ici qu’en tran­sit, de pas­sage. Je dois être demain à Haad Salad, sur la petite île de Ko Phan­gan. Avant de par­tir, j’ai com­man­dé mon billet auprès de la com­pa­gnie natio­nale des che­mins de fer pour rejoindre Surat Tha­ni, mais à mon arri­vée à l’aé­ro­port, je reçois un mail qui me dit que ma demande n’a pas pu abou­tir car les billets ne pou­vaient pas être envoyés (par cour­rier) à temps pour la date indi­quée. Me voi­ci per­du dans une capi­tale dont je connais rien, ne sachant abso­lu­ment pas com­ment rejoindre ma petite île ; je pour­rais me sen­tir angois­sé mais je prends sur moi, un peu gri­sé par cette situa­tion cocasse, tan­dis que sous mon crâne la fatigue com­mence à me ron­ger les nerfs.

1 - Carnet de Thaïlande - 17 - Bangkok Suvarnabhumi

1 - Carnet de Thaïlande - 12 - Bangkok Suvarnabhumi

1 - Carnet de Thaïlande - 13 - Bangkok Suvarnabhumi

Auprès du bureau du tou­risme, j’en­vi­sage avec la jolie Thaï gai­née d’un pan­ta­lon de cuir mar­ron tenant le stand toutes les pistes pos­sibles pour rejoindre le sud. Le train… il est pos­sible de rejoindre la gare qui se trouve à l’autre bout de la ville, mais elle me confie que les trains sont tou­jours en retard et qu’à l’heure qu’il est je risque de rater le der­nier départ de nuit pour Surat Tha­ni. Exit le train. Il reste l’a­vion ; elle me conseille de prendre un billet pour Ko Samui direc­te­ment avec la com­pa­gnie Bang­kok Air­ways, recon­nais­sable entre toutes avec ses cou­leurs bleu pas­tel ; je m’in­quiète du fait que c’est peut-être un peu com­pli­qué de trou­ver une place pour un départ demain matin, mais elle m’as­sure que je trou­ve­rai. Effec­ti­ve­ment, au comp­toir, je prends mon billet pour le len­de­main matin. Me voi­ci sau­vé, même si je trouve ça incroyable de trou­ver un billet d’a­vion pour le len­de­main. Afin de fêter ma vic­toire sur mes angoisses, je sors prendre l’air sur la voie des taxis. Prendre l’air est un grand mot ; l’air de la nuit me tombe des­sus comme une chape de plomb. Un taxi rose s’ar­rête devant moi et dégueule une vieille poule alle­mande sim­ple­ment vêtu d’une robe si courte que je peux voir la nais­sance de ses fesses énormes quand elle ramasse son sac sur le sol. Habillé d’un jean et de mon blou­son, je croule sous leur poids et file aux toi­lettes me chan­ger pour des vête­ments plus appro­priés. L’o­deur de mon corps pas lavé depuis la veille au matin me répugne, j’ai la peau grasse et suin­tante de sueur col­lée, les mains sen­tant le par­fum syn­thé­tique des toi­lettes de l’avion.

Assom­mé de fatigue, le corps endo­lo­ri… j’ar­rive à sou­rire à une petite fille qui vend du sti­cky man­go rice (riz gluant à la mangue), avise une table dans un des res­tau­rants du mall pour englou­tir un tom kha kai qui m’ar­rache des larmes de déses­poir dès la pre­mière lou­chée tel­le­ment la soupe est épi­cée… la soupe de lait de coco et de pou­let qui fait chia­ler… Je finis par trou­ver une chambre d’hô­tel pour l’é­qui­valent de 30 euros à quelques minutes de l’aé­ro­port, dans un boui­boui caché der­rière des palis­sades de bois. Une navette part de l’aé­ro­port pour m’y emme­ner et m’as­sure dans le prix de la chambre le retour à l’heure vou­lue. C’est un petit immeuble cri­blé de blocs de cli­ma­ti­sa­tion accro­chés aux bal­cons, une chambre au sol dal­lé de pierres cirées comme une pati­noire don­nant sur la cour, équi­pée d’une cui­sine dans laquelle je peux me faire chauf­fer un bol de nouilles déshy­dra­tées. La fenêtre cou­lis­sante couine quand je l’ouvre pour chas­ser l’at­mo­sphère pesante et humide, mais l’air du dehors sent le maré­cage et il n’y a pas un brin d’air ; cli­ma­ti­sa­tion sur 21°C… je prends une douche pour dénouer les muscles de mon corps four­bu et me débar­ras­ser de la crasse des fau­teuils d’a­vion. Le lit m’ac­cueille dans un grand plouf quand je me jette des­sus à poil, sexe à l’air, écra­sé par l’é­mo­tion qui m’en­va­hit… le corps ruis­se­lant de la pluie de la douche, ser­viette tom­bée par terre sur la pati­noire… je trempe les draps… les yeux me brûlent, j’ai envie de café, d’al­cool, de coups de poing dans la gueule, de m’ar­ra­cher les bras et les jambes loin du corps pour faire sor­tir la fatigue, dégai­ner une arme pour tirer dans les fenêtres… je m’en­dors cares­sé par la clim qui balaie la chambre dans son ron­ron haras­sant… les poils dan­sant dans l’air noc­turne… les démons de Suvar­nabhu­mi me sur­veillent… et les cau­che­mars se suc­cèdent un à un, m’en­traî­nant dans une nuit agi­tée, un som­meil pro­fond sans repos, à la limite de la folie…

Nuit sans fin, sans fond, sans fard, un réveil à Bang­kok dans une gla­cière avec le réveil qui beugle dans la petite chambre au pla­fond bas… la clim a tour­né toute la nuit. La tête dans un étau, le corps aus­si froid que celui d’un ser­pent, j’é­teins cette souf­fle­rie d’en­fer gla­cé et vais prendre une douche qui n’en finit pas de cra­cher ses volutes de fumée dans l’at­mo­sphère moite. J’ouvre la fenêtre pour prendre en pho­to la cour qui ne dit rien de bien inté­res­sant ; la cha­leur me tombe des­sus et embue l’ob­jec­tif de l’ap­pa­reil. Je suis bien à Bang­kok. Je l’ap­pelle par son petit nom. Bang­kok la folle qui s’ap­pelle en réa­li­té Krung Thep. Ce n’est pas tout, ce n’est pas son nom entier, ce n’est qu’un dimi­nu­tif, un petit nom plus facile à rete­nir que Krung Thep maha­na­khon amon rat­ta­na­ko­sin mahin­ta­ra ayu­thaya maha­di­lok phop nop­pha­rat rat­cha­tha­ni buri­rom udom­rat­cha­ni­wet maha­sa­than amon piman awa­tan sathit sak­ka­that­tiya wit­sa­nu­kam prast (กรุงเทพมหานคร อมรรัตนโกสินทร์ มหินทรายุธยา มหาดิลกภพ นพรัตน์ราชธานีบุรีรมย์ อุดมราชนิเวศน์มหาสถาน อมรพิมานอวตารสถิต สักกะทัตติยะวิษณุกรรมประสิทธิ์), ce qui signi­fie en toute sim­pli­ci­té « Ville des anges, grande ville, rési­dence du Boud­dha d’é­me­raude, ville impre­nable du dieu Indra, grande capi­tale du monde cise­lée de neuf pierres pré­cieuses, ville heu­reuse, géné­reuse dans l’é­norme Palais Royal pareil à la demeure céleste, règne du dieu réin­car­né, ville dédiée à Indra et construite par Vish­nu­karn ». Je vais me conten­ter de Bang­kok pour l’ins­tant, tant que je ne suis pas en son cœur…

1 - Carnet de Thaïlande - 14 - Bangkok Suvarnabhumi

Dans la cour de l’hô­tel se trouvent quelques tables auprès des­quelles une petite vieille épluche des légumes au-des­sus d’une grande bas­sine en me sou­riant de sa bouche aux dents noires. Un peu engour­di, la tête pleine de dou­leurs lan­ci­nantes j’a­vale un grand bol de café clair avec des vien­noi­se­ries sèches et des quar­tiers de mangue et d’a­na­nas qui se calent dans les recoins vides de mon esto­mac. Un grand cos­taud ron­douillard me regarde en se mar­rant et me salue en fran­çais. C’est un néo-calé­do­nien qui retourne chez lui, en tran­sit avant de repar­tir pour Nou­méa. La navette attend et le chauf­feur com­mence à s’im­pa­tien­ter. Il a la liste des par­tants pour la navette de 6h00, j’ai à peine le temps de remon­ter dans ma chambre et bou­cler ma valise qu’il est déjà en train de fré­mir dans son uni­forme tout froissé.

Dans son van à la clim est pous­sée à fond, des pen­de­loques brin­que­balent sur le rétro­vi­seur inté­rieur… je dois sor­tir mon blou­son pour ne pas conge­ler à nou­veau. Ça com­mence à me fati­guer de pas­ser du froid au chaud sans arrêt… je vais finir par attra­per la crève avec leurs conne­ries. Je ne com­prends pas cette fâcheuse de manie de pous­ser le froid à fond : est-ce pour appor­ter du confort aux tou­ristes de peur qu’ils ne prennent un coup de chaud ? Je vous le dis tout net les gars, je pré­fère avoir chaud tout le temps que de pas­ser mes vacances avec une angine confor­ta­ble­ment ins­tal­lée au fond de la gorge et une fièvre de tuber­cu­leux. La pay­sage qui défile est hal­lu­ci­nant. Des marais, des canaux où poussent des lai­tues d’eau et des nénu­phars sillonnent une plaine qui s’é­tend à perte de vue dans les vapeurs du matin, sous un soleil contraint à se fau­fi­ler der­rière des nuages d’o­rage… une lumière jau­nâtre tapisse l’air d’une poudre impal­pable qui tarde à se lever… une lumière de fin du monde au bout du monde…

1 - Carnet de Thaïlande - 15 - Bangkok Suvarnabhumi

Les cou­loirs de Suvar­nabhu­mi n’en finissent pas, dans les cou­rants d’air des souf­fle­ries de congé­la­teur, s’en­gouffrent sous le niveau des voies de dépôt, contournent des lieux de médi­ta­tions uni­que­ment réser­vés aux moines pour finir par débou­cher sur un duty free de paco­tille ; la connexion sur les lignes inté­rieures ne mérite appa­rem­ment guère plus. J’at­tends l’embarquement au milieu d’Al­le­mands et de Fran­çais tous par­fai­te­ment imbu­vables et dis­crets comme des renards en plein repas dans un pou­lailler. Cela dit, quand je vois le nombre de per­sonnes qui attendent, je pense que ce sera un petit avion ; j’ai visé juste, le car nous dépose devant un cou­cou que je n’au­rais jamais ima­gi­né prendre un jour. C’est un ATR-42 avec les ailes pla­cées au-des­sus de la car­lingue, qui pue le kéro­sène cra­ché par une paire d’hé­lices à six pales. Je sens ma gorge s’é­tran­gler, un voile de peur pas­ser sur mon front… C’est un petit cour­rier pour 48 pas­sa­gers, tas­sés sur des sièges durs comme du bois. Avant de mon­ter, je pro­fite quelques ins­tants de la douce cha­leur qui règne sur le tar­mac pour me gon­fler d’air pur — puri­fié au kérosène.

1 - Carnet de Thaïlande - 19 - Bangkok Suvarnabhumi

1 - Carnet de Thaïlande - 23 - Bangkok Suvarnabhumi

1 - Carnet de Thaïlande - 24 - Bangkok Suvarnabhumi

Je suis assis à côté d’un bon­homme qui ne parle qu’an­glais et qui pue la mau­vaise vod­ka. Avec un peu de chances, je vais avoir droit à la conver­sa­tion. Son visage buri­né et cui­vré me laisse pen­ser qu’il passe une bonne par­tie de l’an­née au soleil. Une fois l’a­vion en l’air, por­té par ses énormes hélices qui vrom­bissent à deux mètres de ma tête, les hôtesses ont à peine le temps de ser­vir un pla­teau de fruits et de samous­sas accom­pa­gné d’un café clai­ret et sans goût qui ne risque pas de m’é­ner­ver, et de débar­ras­ser avant que l’on ne redes­cende ; un beau chal­lenge pour un vol d’à peine une heure. Comme pré­vu, le type tape la cau­sette, ou plu­tôt parle tout seul ; je sais tout de sa vie, il est Russe, s’ap­pelle Niko­laï et a été cham­pion de ten­nis… il doit s’i­ma­gi­ner que je suis impres­sion­né alors il conti­nue… me dit qu’il rejoint sa femme qui habite à Samui avec son fils… je ne peux m’empêcher d’a­voir de la pitié pour lui car j’i­ma­gine que sa femme est Thaï et qu’il vient rejoindre le cor­tège des vieux gar­çons sur le retour mariés à de jeunes femmes Thaï qui ont la répu­ta­tion d’être de vraies pom­peuses de fric, pares­seuses et infectes… mais l’im­por­tant pour lui est l’im­pres­sion qu’il vit un rêve. Il me montre Phan­gan par le hublot… this is your island… au-des­sus de laquelle l’a­vion passe à basse alti­tude avant d’at­ter­rir comme un sac à patates sur le tar­mac de Samui.

1 - Carnet de Thaïlande - 28 - Ko Samui

1 - Carnet de Thaïlande - 37 - Ko Samui

1 - Carnet de Thaïlande - 29 - Ko Samui

C’est un tout petit ter­mi­nal à l’ar­chi­tec­ture exo­tique, coquet et propre, où je prends un taxi pour Big Bud­dha Pier, d’où j’es­père trou­ver un bateau pour Phan­gan. Là encore, je paie mon incu­rie de n’a­voir rien pré­vu. J’ar­rive sur un petit pon­ton dont le pro­chain départ est dans une heure après avoir trai­né mon énorme valise dans le sable et les cailloux… Ici com­mence un bal­let ridi­cule puisque je reprends un taxi pour Lom­praya Pier où je me rends compte qu’il faut réser­ver une semaine à l’a­vance pour tra­ver­ser avec le speed­boat. Je reprends le même taxi à qui je demande conseil et qui m’a­mène sur un autre pon­ton où il va se ren­sei­gner, mais tout est com­plet jus­qu’au soir. Il file comme un taré sur la route pour me rame­ner sur Big Bud­dha Pier avant que le Haa­drin Queen s’en aille. Le gosier sec, je me prends une bou­teille de thé vert Gen­maï gla­cé qui a un goût d’eau de vais­selle… Je manque de vomir mon pla­teau repas dans l’eau turquoise…

1 - Carnet de Thaïlande - 41 - Ko Samui

1 - Carnet de Thaïlande - 43 - Ko Samui

Pour évi­ter de m’en­dor­mir, je fais les cent pas sur le pon­ton qui s’en­fonce dans une mer superbe, d’un bleu déla­vé par un soleil rava­geur et duquel je peux voir le monu­ment qui donne son nom au pon­ton ; un énorme Boud­dha de paco­tille assis visible depuis des cen­taines de mètres à la ronde. Un beau tur­quoise sur un sable blanc m’en­toure sous un ciel mena­çant et mal­gré les nuages qui flottent comme des boud­dhas heu­reux, je sens la mor­sure du soleil com­men­cer à me pico­ter l’é­pi­derme. Assis à l’ar­rière du bateau, je ne pro­fite pas vrai­ment du voyage et je me laisse ber­cer par le gron­de­ment du moteur die­sel jus­qu’à m’en­dor­mir pour de bon jus­qu’à ce qu’on arrive, bous­cu­lé par les autres pas­sa­gers qui se pressent pour récu­pé­rer leurs bagages… Je fais pareil en sou­pi­rant de las­si­tude. Arri­vé au port d’Haad Rin, je sens que j’ai cuit comme un tra­vers de porc sur la grille du bar­be­cue. Le taxi m’emmène sur des routes escar­pées qu’on ne peut gra­vir qu’en pre­mière. Je ne m’é­mer­veille qu’à moi­tié, les yeux bouf­fis de som­meil, le cœur au bord des lèvres, devant les innom­brables coco­tiers pliés par le vent, les buffles d’eau pais­sant dans les prés, gros comme des hip­po­po­tames débon­naires, et les nom­breux élé­phants enchaî­nés sur le bord de la route pour le spectacle.

1 - Carnet de Thaïlande - 46 - Haad Salad

L’hô­tel est à por­tée de main, après une route qui n’en finit pas de zig­za­guer pour arri­ver dans un che­min de terre pous­sié­reux… le taxi me laisse à l’en­trée alors que j’ai encore une cen­taine de mètres à par­cou­rir ; je com­mence à en avoir marre, dans mon état je ne suis plus prêt à accep­ter quoi que ce soit, je me sens au bord de l’é­va­nouis­se­ment. Le che­min qui des­cend à la récep­tion est tel­le­ment escar­pé que je tiens ma valise à deux mains de peur qu’elle ne dévale la pente jus­qu’à la plage. La chambre est simple mais par­faite pour ce que je vais y faire… un hamac est ten­du devant la porte cou­lis­sante, entre deux cana­pés moel­leux ; j’ai une vue superbe sur la petite anse de Haad Salad dont je pro­fi­te­rai plus tard… je jette ma valise sur le béton ciré et mes vête­ments par-des­sus, la tête me tourne tel­le­ment je manque de som­meil et une fois de plus je me jette sur le lit bien ferme plus nu qu’un ver de sable, hale­tant, cher­chant le som­meil immé­dia­te­ment comme si je man­quais d’air pour respirer.

Après avoir dor­mi quelques heures, je des­cends au radar sur la plage, masque et tuba à la main, je plonge dans une eau claire et chaude pour côtoyer à quelques mètres du bord des petits pois­sons pas vrai­ment farouches, curieux comme des pies, mais aus­si des bernard‑l’hermite énormes dans leur coquille et des our­sins noirs bar­dés de pics à bro­chettes, des coquillages incon­nus et des holo­thu­ries, ces concombres de mers répu­gnants à sou­hait. Je me sèche rapi­de­ment et rejoins le res­tau­rant de l’hô­tel où je me gave de samous­sas épi­cés et de moji­tos que j’en­file les uns après les autres jus­qu’à me sen­tir ivre de fatigue, ivre d’al­cool… Il n’y a plus rien, j’y suis, la nuit arrive et le calme se fait entre deux chants d’in­sectes indé­fi­nis­sables dont le cris­se­ment est par­fois étour­dis­sant. Les bateaux avec leurs lumi­gnons verts et jaunes illu­minent l’ho­ri­zon dans le soir tendre et chaud, dans l’air léger qui a cet effet si léni­fiant qu’on n’au­rait plus envie de par­tir d’i­ci. Je ne fais qu’ar­ri­ver, ce sont mes pre­mières heures ici, des pre­mières heures que je vis à la fois comme un arrêt dans ma course, comme une béné­dic­tion à cause des odeurs de fran­gi­pa­niers et du rythme doux qui anime les gens du coin et comme une souf­france sourde à cause de la fatigue du voyage qui me ronge et dont je n’ar­rive pas à me débarrasser.

1 - Carnet de Thaïlande - 47 - Haad Salad

1 - Carnet de Thaïlande - 48 - Haad Salad

1 - Carnet de Thaïlande - 49 - Haad Salad

La nuit est douce, elle plonge ses mains dans le Golfe de Thaï­lande et son corps dans le silence tro­pi­cal, douce et âpre à la fois, elle m’en­ve­loppe de ses bras ron­de­lets pour ne plus me lâcher dans mes cau­che­mars d’a­vions et de tar­macs, de retours à la vie d’a­vant emmê­lés avec le cri des geckos et des chiens qui hurlent à la mort. Je m’en­dors recro­que­villé sur mon lit king size, sous les draps rêches fré­mis­sant sous les cou­rants d’air de la nuit, baie vitrée ouverte et rideaux tirés, je peux sen­tir en moi la Thaï­lande me remuer les entrailles, son odeur m’en­ro­ber comme une dra­gée… la nuit me fait tom­ber de mon cocotier…

J’ai voya­gé deux jours pour arri­ver jus­qu’i­ci mais j’en suis déjà à quinze dans mon corps…

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En reve­nant, j’ai écrit un livre…

En reve­nant, j’ai écrit un livre…

J’ai écrit un livre sans m’en rendre compte. Tout était là, sous mes yeux, com­pi­lé au fur et à mesure du temps ; c’est à peine si je m’en suis aper­çu. Trois ans après être reve­nu de Tur­quie, j’ai écrit des cen­taines de lignes sur mes car­nets et dans mes cahiers, je les ai trans­for­mées en billets pour mon blog, agré­men­tées des pho­tos que j’ai pris un soin infi­ni à trier, à retou­cher, à docu­men­ter d’i­mages pour par­ler d’ar­chi­tec­ture ou de reli­gion et faire de mes écrits quelque chose de com­pact, don­nant une image au plus près de ce que j’ai res­sen­ti lors de mes voyages, tou­jours très denses en émo­tions et en infor­ma­tions de toute sorte qu’on ne peut livrer telles quelles sans les retra­vailler pour en ébar­ber les contours. Je ne me com­pare pas à Nico­las Bou­vier, mais je com­prends mieux pour­quoi il a mis près de vingt ans à accou­cher de L’u­sage du monde. Il y a une dimen­sion de matu­ra­tion qui ne peut que prendre du temps. Tous les fabri­cants de vins ou de fro­mages vous le diront.

Alors me voi­ci méta­mor­pho­sé en relec­teur, pas­sant de longues heures depuis quelques jours à retra­vailler mon texte qui me semble lourd par moment. Quelques petites épi­pha­nies me font bon­dir de plai­sir, par­fois. Le reste me semble pesant, ne me pro­cure aucune joie… Peut-être l’u­sure de la relec­ture. L’é­cri­ture ne res­semble en rien à la lec­ture. Le texte défile et l’im­pres­sion d’es­so­rer mes mots me le rend âpre et sans consis­tance. Dif­fi­cile dans ces condi­tions de savoir ce qu’il en est réel­le­ment. Pour le reste, ce seront les lec­teurs qui en déci­de­ront, mais je ne vais pas pou­voir retailler à l’in­fi­ni mon texte comme un dia­mant, au risque de me retrou­ver avec un caillou aux dimen­sions déri­soires. Je ne sais plus qui disait qu’é­crire, c’est d’a­bord enle­ver des mots, cou­per des phrases entières, réduire à sa plus simple expres­sion, comme une sauce qu’on fait réduire pour n’en recueillir qu’un liquide com­pact, concen­trant dans un infime volume toutes les saveurs néces­saires et primordiales.

De mon voyage en Thaï­lande, il me reste au final plus de pho­tos que de textes. C’est cer­tai­ne­ment la rai­son pour laquelle j’ai du mal à me lan­cer dans la rédac­tion de mes car­nets de voyage. Tant que ce ne sera pas fait, il y aura comme une impres­sion d’in­com­plé­tude et repar­tir sera dif­fi­cile. Il me reste l’hi­ver pour cela. En effet, février sera le moment pour repar­tir, je ne sais pas où encore, mais le besoin de tout lâcher se fait sentir.

Au creux de ce texte, ce sont mes deux car­nets de voyage en Tur­quie que j’ai déci­dé de com­pi­ler. Le troi­sième voyage n’y figu­re­ra pas tant il fut dif­fé­rent. A vrai dire, je ne sais pas encore com­ment l’a­bor­der, ni com­ment le bro­der. Les pièces sont encore là, sur mon bureau. Le temps a besoin de faire son œuvre encore quelques mois peut-être.

Je retourne à pré­sent sur mon bureau pour tailler dans le vif, décou­per les lamelles de viande séchée, débi­ter les cor­dons de cuir dans une peau encore fraîche. Dehors il fait soleil, un été qui s’é­tire comme un élas­tique, ten­du à bloc.

Tra­vaille ton style, mon petit…

Pho­to d’en-tête © Camil­la Hoel

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Car­net de voyage en Tur­quie : les tristes ves­tiges et la fin du voyage

Car­net de voyage en Tur­quie : les tristes ves­tiges et la fin du voyage

Épi­sode pré­cé­dent : Car­net de voyage en Tur­quie : Balades poé­tiques et visages stambouliotes

Bul­le­tin météo de la jour­née (dimanche 29 août 2012) :
10h00 : 26.1°C / humi­di­té : 43% / vent 7 km/h
14h00 : 26.5°C / humi­di­té : 35% / vent 17 km/h
22h00 : 23°C / humi­di­té : 48% / vent 17 km/h

Voi­là. C’est mon der­nier jour. Comme par un heu­reux hasard, c’est aujourd’­hui la fête de la rup­ture, que les Arabes appellent Aïd el-Fitr et que les Turcs appellent Rama­zan Bay­ramı. Dans la cour de l’hô­tel où l’on prend le petit déjeu­ner sur les cana­pés otto­mans. Je répète, avec l’im­pres­sion que les mots vont res­ter en moi, les vocables qui dési­gnent le lait chaud (sıcak süt), le café (kahve), les crois­sants (kru­va­san).

Turquie - jour 24 - Derniers instants à Istanbul - 01 - Sultanahmet

Mes mains sont sèches et je n’aime pas ce que je vois dans le miroir en pas­sant dans la salle à man­ger. J’ai un beau teint hâlé qui témoigne que j’ai pas­sé un mois sous le soleil brû­lant de la Tur­quie, mais j’ai les yeux tristes et fati­gués, je me sens aus­si vide qu’une outre d’eau dans le désert. Comme un signe disant qu’il était temps de par­tir, le ciel s’est cou­vert d’un voile gris comme au len­de­main d’un orage et quelques gouttes tombent du ciel tan­dis que je me rem­plis de café et de pâte de sésame en mau­gréant en ima­gi­nant que la tem­pé­ra­ture du ciel est qua­si­ment tom­bée de quinze degrés. Je ne sais pas exac­te­ment ce que je res­sens, par­ta­gé entre un bon­heur incom­men­su­rable d’a­voir pu faire un voyage comme celui-ci, la joie de m’être lais­sé entraî­ner dans des ornières que je ne m’i­ma­gi­nais pou­voir suivre un jour, et la tris­tesse infi­nie qui me serre l’es­to­mac à l’i­dée de devoir par­tir ce soir. Sous mon crâne, les démons qui m’ont tou­jours ani­més com­mencent à se réveiller et à me tirer avec eux dans des limbes de déso­la­tion dont je ne veux pas connaître la pro­fon­deur. Je com­mence à me sen­tir désar­mé dans cette ville dans laquelle je ne sais plus vrai­ment quoi faire, plus vrai­ment où aller. En ce jour de fin de Rama­dan, il n’y a pas grand-chose d’ou­vert. Les gens dans la rue arborent leurs plus beaux vête­ments, tout en cou­leurs pas­tels, en brillants et en tis­sus épais et chers, en couvre-chefs de prix, en voiles riche­ment parés. Je tombe même sur un couple d’In­do­né­siens, presque aus­si incon­grus ici que je peux l’être moi-même, à la dif­fé­rence près que eux, sont musul­mans… Der­rière la Mos­quée Bleue, les ven­deurs du bazar d’A­ras­ta ne sont plus vrai­ment inté­res­sés par les pas­sants, comme s’ils avaient fait leur beurre et que se décar­cas­ser pour aller arna­quer le tou­riste n’é­tait plus vrai­ment à l’ordre du jour, ni même une néces­si­té impé­rieuse. Je me dis que pour cette der­nière jour­née, je pour­rais aller voir cet étrange musée pas­sant com­plè­te­ment inaper­çu dans la rue du bazar, le musée des mosaïques, mais mal­heu­reu­se­ment, une pan­carte indique à l’en­trée du musée qui com­mence là où les marches s’en­foncent dans le sol, qu’en rai­son de la fin du rama­dan, le musée est fer­mé pour la mati­née. Le vieil homme à l’en­trée me dit de reve­nir dans une heure et que ce sera cer­tai­ne­ment ouvert. Pen­dant ce temps, j’erre un peu au pied de la Mos­quée du Sul­tan Ahmet Ier, regarde les pas­sants apprê­tés dans leurs habits de céré­mo­nie, me demande encore com­bien de temps je vais pou­voir tenir dans cette ville si je ne rentre pas sur le champ à Paris. C’est une sen­sa­tion étrange, inex­pli­cable, qui me pousse à vou­loir par­tir immé­dia­te­ment. Je ne reste fina­le­ment pas très loin du musée. Le musée ouvre ses portes. Je des­cends sous terre sans ima­gi­ner ce que je vais trou­ver là.

Turquie - jour 24 - Derniers instants à Istanbul - 17 - Musée des mosaïques du Grand Palais de Constantin - Büyük Saray Mozaikleri Müzesi

Turquie - jour 24 - Derniers instants à Istanbul - 18 - Musée des mosaïques du Grand Palais de Constantin - Büyük Saray Mozaikleri Müzesi

Turquie - jour 24 - Derniers instants à Istanbul - 19 - Musée des mosaïques du Grand Palais de Constantin - Büyük Saray Mozaikleri Müzesi

Turquie - jour 24 - Derniers instants à Istanbul - 38 - Musée des mosaïques du Grand Palais de Constantin - Büyük Saray Mozaikleri Müzesi

Turquie - jour 24 - Derniers instants à Istanbul - 41 - Musée des mosaïques du Grand Palais de Constantin - Büyük Saray Mozaikleri Müzesi

Turquie - jour 24 - Derniers instants à Istanbul - 58 - Musée des mosaïques du Grand Palais de Constantin - Büyük Saray Mozaikleri Müzesi

Turquie - jour 24 - Derniers instants à Istanbul - 57 - Musée des mosaïques du Grand Palais de Constantin - Büyük Saray Mozaikleri Müzesi

Turquie - jour 24 - Derniers instants à Istanbul - 67 - Musée des mosaïques du Grand Palais de Constantin - Büyük Saray Mozaikleri Müzesi

Turquie - jour 24 - Derniers instants à Istanbul - 39 - Musée des mosaïques du Grand Palais de Constantin - Büyük Saray Mozaikleri Müzesi

Le musée des Mosaïques est en réa­li­té un ancien péri­style mis au jour dans les fouilles qui ont été menées ici jus­qu’en 1954 et qui ont mis au jour les der­niers ves­tiges de ce qui était le Grand Palais com­men­cé par Constan­tin. La salle dans laquelle on se trouve mesure 66 x 55 m, ce qui laisse ima­gi­ner l’im­por­tance du bâti­ment d’o­ri­gine. On pense, cer­tai­ne­ment à rai­son, que le Grand Palais était une accu­mu­la­tion de salles de styles hété­ro­clites, construites à des époques dif­fé­rentes. On peut avoir une idée de ce à quoi res­sem­blait le Palais sur le site de Byzan­tium 1200. Fran­che­ment, on aurait presque pré­fé­ré ne jamais voir ça, car le peu qu’il reste du Palais est d’une incroyable tris­tesse. L’é­tat d’a­ban­don dans lequel il a dû se trou­ver témoigne à quel point les Hommes sont de bien piètres conser­va­teurs. Et moi, je n’au­rais pas dû ter­mi­ner mon voyage par ces tristes ves­tiges, me lais­sant un goût amer dans la bouche. Étran­ge­ment, je me sens mal à l’aise face à ces mosaïques qui, sous leur air buco­lique et cham­pêtre, sont en réa­li­té de réelles scènes d’hor­reur. La qua­li­té est incroyable et d’une grande fraî­cheur pour des mosaïques datant de plus de 1500 ans et les cou­leurs res­plen­dis­santes. On peut voir des élé­ments archi­tec­tu­raux et ce qui peut res­sem­bler à des scènes de chasse ou de vie cham­pêtre, une vie éloi­gnée de cette ville dans ce qu’elle a plus de plus loin­tain ; au delà du Palais, il n’y a que la mer.

Je pen­sais m’être trom­pé sur le compte de ces mosaïques, mais trois ans plus tard, tan­dis que je lisais le sublime livre de William Dal­rymple, L’ombre de Byzance, je retrou­vais mes sen­ti­ments tra­duits de la même manière par le grand écri­vain britannique.

J’ai pas­sé le plus clair de l’a­près-midi au musée des Mosaïques, à admi­rer les quelques motifs res­ca­pés. Ils datent tous de la fin du VIe siècle — juste après Jus­ti­nien — et pro­viennent du Grand Palais, qui se dres­sait jadis à flanc de col­line, der­rière la Mos­quée Bleue. Ce sont donc ces mosaïques que dut fou­ler l’empereur Héra­clius lors­qu’il apprit la chute de Jéru­sa­lem aux mains des Perses ou la red­di­tion d’Alexandrie.
Au pre­mier abord, on s’é­tonne d’y trou­ver encore une influence hel­lé­nis­tique. Le style de ces mosaïques est le plus sou­vent buco­lique et empreint d’un natu­ra­lisme cha­leu­reux qui, à pre­mière vue, s’ap­pa­rente davan­tage aux déli­cates fresques de Pom­péi qu’aux figures raides et hié­ra­tiques des icônes byzan­tines plus tar­dives ou aus­tères Pan­to­cra­tor qui dominent sou­vent la cou­pole des églises médié­vales. Mais au bout d’un moment, quand on exa­mine de plus près ces idylles pas­to­rales, on finit par s’in­quié­ter pour la san­té men­tale de leurs auteurs, voire de leurs commanditaires.
Tou­jours à pre­mière vue, on croit voir par exemple un che­val allai­ter un lion ; il s’a­git bien sûr d’un sym­bole de la paix, de la même manière qu’on trouve dans la Bible un loup dor­mant à côté d’un agneau. Sauf que si l’on y regarde vrai­ment de très près, on s’a­per­çoit que le lion est en train d’é­ven­trer le che­val tout en refer­mant ses mâchoires sur ses tes­ti­cules. Ailleurs, un autre lion se dresse sur ses pattes de der­rière pour atta­quer un élé­phant mais rate son coup et s’empale sur une défense. Ici c’est un loup qui déchire la gorge d’une biche, là, deux gla­dia­teurs en hau­bert et culottes de cuir que charge un tigre rose gra­ve­ment bles­sé au cou et sai­gnant de la gueule, et, ailleurs encore, un grif­fon ailé qui fond sur une anti­lope et lui arrache la peau du dos tan­dis qu’un autre gobe un lézard.
On se perd en conjec­tures sur ce qui a conduit le maître mosaïste à impré­gner ses œuvres d’une vio­lence aus­si psy­cho­pa­tho­lo­gique : les assas­si­nats et autres révo­lu­tions de palais étaient fré­quents, à l’é­poque ; on ne voit pas quel apai­se­ment ces scènes san­gui­no­lentes pou­vaient pro­cu­rer à l’empereur qui les fou­laient quo­ti­dien­ne­ment. D’un autre côté, elles four­nissent un anti­dote salu­taire à la lit­té­ra­ture byzan­tine, dont le cor­pus est uni­for­mé­ment pétri de pes­si­misme pieux et essen­tiel­le­ment com­po­sé d’in­ter­mi­nables hagio­gra­phies dont les ascètes héroïques résistent aux silen­cieuses invites de séduc­trices démo­niaques. Peut-être l’empereur éprou­vait-il quelque sou­la­ge­ment à retrou­ver ces scènes de car­nage quand il avait sup­por­té deux heures durant les ser­mons sur la chas­te­té débi­tés par le patriarche.

William Dal­rymple, L’ombre de Byzance
Sur les traces des Chré­tiens d’Orient
1997, Libretto

Büyük Saray Mozaikleri Müzesi

Ici s’ar­rête un peu bru­ta­le­ment mon récit de voyage, au terme de vingt-quatre jours pas­sés en Tur­quie. Ici s’ar­rête mon récit de voyage, car, trois ans après être reve­nu de Tur­quie, qua­si­ment jour pour jour, je ne me sou­viens plus de ce qu’il s’est pas­sé après avoir visi­té le Grand Palais. J’i­ma­gine que j’a­vais lais­sé ma valise à l’hô­tel après avoir quit­té la chambre et avoir pris mon petit déjeu­ner et j’ai dû dire au récep­tion­niste que je la lais­se­rai là jus­qu’à ce que mon taxi vienne me cher­cher pour l’aé­ro­port. Non seule­ment je ne m’en sou­viens plus, mais c’est ici que s’ar­rêtent mes notes de voyages, que, scru­pu­leu­se­ment, je prends presque en temps réel. Je ne sais plus. J’ai dû tout lais­ser tom­ber, je devais être épui­sé de corps et d’es­prit et j’ai cer­tai­ne­ment à un moment don­né déci­dé de me recro­que­viller sur moi-même, inca­pable d’en absor­ber plus, inca­pable de rete­nir plus que tout ce qui m’a­vait été don­né jusque là. Ce qui est cer­tain, c’est que j’ai bien pris l’a­vion, et que je suis pas­sé au-des­sus des Alpes (la preuve en pho­to), mais je ne me rap­pelle vrai­ment, sin­cè­re­ment, plus de rien…

Turquie - jour 24 - Derniers instants à Istanbul - 74 - Retour à Paris

Turquie - jour 24 - Derniers instants à Istanbul - 75 - Retour à Paris

Turquie - jour 24 - Derniers instants à Istanbul - 77 - Retour à Paris

La seule chose dont je me sou­viens, c’est que le len­de­main, j’é­tais déjà repar­ti au tra­vail, ne m’é­tant lais­sé abso­lu­ment aucune marge pour décom­pres­ser. Au contraire de nombre de per­sonnes, je ne vois pas l’in­té­rêt de ne pas pro­fi­ter jusqu’au bout. Je me fous de ren­trer plus tôt, “pour faire la les­sive”, “pour ran­ger la valise”, “pour faire un peu de ménage avant de retour­ner au tra­vail”. Non, je ne suis pas dans cette optique et je m’en fous lit­té­ra­le­ment. De la même manière, je ne conçois pas les vacances comme étant du repos. Le voyage n’est pas fait pour ça, bien au contraire. Je me repose le week-end, le soir quand je reviens du tra­vail, mais certes pas en voyage. Je suis là pour m’é­rein­ter, pour me faire détruire, pour qu’on attente à mon inté­gri­té phy­sique et men­tale, dans une pos­ture atten­tiste et presque auto-destructrice…

J’ai mis trois ans à rédi­ger ce car­net de voyage, ce sont cer­tai­ne­ment plus de 60 000 mots écrits pour en rap­por­ter la saveur et l’es­sence. Ce fut pour moi un tra­vail énorme, de retouche de pho­tos (des pous­sières se sont insé­rées dans mon appa­reil, sur le cap­teur, j’ai rame­né près de 2000 pho­tos dont pas une seule n’a­vait de tâche), de tri, de choix, de rédac­tion, de cor­rec­tion, d’in­ter­ro­ga­tions, de mises en forme… Ce furent trois ans qui m’ont per­mis de conti­nuer à vivre ce voyage en me le remé­mo­rant, minutes après minutes d’a­près mes notes scru­pu­leuses, et tout ce que j’ai écrit me per­met­tra de le faire vivre encore tant que moi, je serai en vie.

Par­tir en Tur­quie pen­dant quatre semaines m’au­ra appris énor­mé­ment, mais je serais ten­té de dire qu’une des prin­ci­pales choses que j’en ai com­prises, c’est qu’en voyage, comme au final dans la vie de tous les jours, il faut prendre les gens pour ce qu’ils sont, non pour ce qu’ils repré­sentent, ni pour ce qu’on a envie qu’ils soient. Je sais que beau­coup de gens en France ont une très mau­vaises opi­nions, pour ne pas dire un a prio­ri raciste, concer­nant les Turcs. J’ai enten­du dire que les Turcs étaient de mau­vaises per­sonnes car ils ont par­ti­ci­pé à la guerre du mau­vais côté de la bar­rière, au côté des Alle­mands. Oui, c’est vrai. Et alors ? Est-ce que nous ne par­lons pas aux Alle­mands ? Est-ce que nous avons le même a prio­ri envers les Alle­mands ? Je ne com­prends ces faux débats. De la même manière, je me suis ren­du compte que les Turcs n’aiment pas beau­coup les Arabes, et que les Stam­bou­liotes n’aiment pas les Ana­to­liens, etc. Ça n’en finit pas. En fait, per­sonne n’aime per­sonne. Parce que ceux-là ont ce défaut, parce que ceux-ci puent… C’est infer­nal et com­plè­te­ment con. Lorsque je voyage, je pars avec des a prio­ri pour pou­voir les cas­ser un à un, je le fais exprès, pour me dis­ci­pli­ner et en reve­nir meilleur, plus tolé­rant, plus intel­li­gent j’es­père dans mes rap­ports avec l’Autre.

Je sais par­fai­te­ment à quel point Istan­bul n’est plus que l’ombre d’elle-même, à quel point la Tur­quie a souf­fert de des­truc­tions et on a tou­jours la ten­ta­tion de se dire qu’on aurait aimé connaître com­ment c’é­tait exac­te­ment avant. A l’heure où j’é­cris, des abru­tis se sont mis en tête de détruire Pal­myre à la dyna­mite, de raser une civi­li­sa­tion pour que d’i­ci quelques années, dans leurs machia­vé­liques plans, les popu­la­tions oublient leurs racines. Mais ça n’ar­ri­ve­ra pas. La mémoire humaine est d’une nature exten­sible et elle a éga­le­ment cette capa­ci­té de rési­lience qui per­met de pas­ser de la dou­leur à la recons­truc­tion de soi. Ils ont détruit Pal­myre ? Tant pis, mais ce n’est rien par rap­port à ce qu’ils font subir aux êtres humains. Et puis Pal­myre, on l’a pho­to­gra­phié, on l’a étu­dié, on sait à quoi ça res­sem­blait. Les êtres humains ne sont pas faits de cette matière-là. Mais ce n’est pas ici le bon endroit pour une tri­bune, car on parle ici de voyage. Et si demain un trem­ble­ment de terre efface Istan­bul, la perte patri­mo­niale sera immense, mais son­geons d’a­bord à ceux qui y vivent…

C’est donc ici que ça se ter­mine, mais c’est éga­le­ment ici que les choses naissent, dans les recoins d’une vie pas­sée, car c’est lors­qu’il y a un grand silence que se pré­parent tou­jours les révo­lu­tions. Pour moi, la Tur­quie en ce mois d’août 2012, en plein rama­dan, ce fut plus qu’un voyage, ce fut bien mon être dis­per­sé, déver­sé sur les mon­tagnes de Cap­pa­doce ou dans les rues d’Is­tan­bul, sur les hau­teurs de Pamuk­kale, au pied de la tombe de l’a­pôtre Phi­lippe ou dans les ruines englou­ties de Keko­va, réduit en poudre et dépo­sé sur la terre, comme on répand les cendres encore chaudes d’un défunt…

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Bend your knees

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Un monde flot­tant : l’ab­baye de Beau­port (Aba­ti Boporzh)

Un monde flot­tant : l’ab­baye de Beau­port (Aba­ti Boporzh)

Beau­port est comme un conte, un beau poème roman­tique de fin d’au­tomne, lorsque le vent souffle sa der­nière can­tate, assis au fond de l’é­glise. L’ab­baye est une fronde à la vie aus­tère, avec ses aga­panthes qui lancent leurs pom­pons bleu-vio­let dans les airs, ses camé­lias aux tons rouge sang et ses mas­sifs de buis indomptés.

On peut voir l’ab­baye depuis la route qui longe la côte entre Paim­pol et le bourg incon­nu de Ploué­zec, au lieu-dit Kéri­ty. De là où l’on est, on ne voit qu’une ancienne église de style gothique, au toit effon­dré, aux ouver­tures sans vie, sans vitraux, son âme ouverte aux quatre vents, celui de la terre, mais sur­tout celui de la mer et des maré­cages… De loin, l’é­di­fice fait pen­ser à l’ab­baye Saint-Mathieu, sise à la pointe du même nom, tout au bout de la terre. Ici, c’est un autre finis ter­rae qui nous attend, le point extrême entre le monde des vivants et le monde incon­nu qui fit tant de veuves dans la région, veuves dont on peut presque voir le rocher depuis les jar­dins de l’ab­baye, le monde de la mer.

Abbaye de Beauport (Abati Boporzh - Kerity, Paimpol) 03

Il ne reste ici qua­si­ment aucun toit, à part quelques uns, cer­tai­ne­ment refaits depuis le temps, mais les bâti­ments des moines sont presque tous à nu. On entre ici dans une grande salle qui devait être le réfec­toire, par une petite porte sous une arche en plein cintre. De l’herbe sur le sol et par les grandes fenêtres sous d’autres arcs plein cintre recou­verts de lichens et de mousses, on voit le jar­din for­mé de quatre grands car­rés. Un grand por­tail aujourd’­hui ouvert donne accès à ce jar­din qui devait autre­fois sub­ve­nir aux besoins des gens d’i­ci. Flan­qués de volutes, c’est une belle clô­ture entre le monde de l’es­prit et le monde de la terre. Tout au bout du jar­din, un autre por­tail, fer­mé celui-ci, donne sur le che­min de terre qui longe la côte et vient lécher les pieds des maré­cages et des prés salés le long du rivage. On n’est déjà plus sur terre, on est à mi-che­min entre la terre et la mer.

Abbaye de Beauport (Abati Boporzh - Kerity, Paimpol) 14

La salle capi­tu­laire est ouverte au vent, indé­cise entre le fait d’être au-dedans ou au-dehors. Ici et là on trouve des arcs en anses de panier, ce qui n’est pas si com­mun dans les envi­rons. Il ne reste plus par­fois que les mon­tants des fenêtres, taillés dans un beau gra­nit qui résiste au temps, et sur­tout au cli­mat qui a cet incroyable pou­voir d’en décou­ra­ger plus d’un. La pierre et l’eau ren­drait malade le plus aguer­ri des Bre­tons. Ajou­tez à cela la soli­tude des lieux et le froid qui règne dans ces pièces ven­teuses et votre séjour sur terre devient le plus ter­rible des châ­ti­ments. Les esprits les plus cyniques diraient qu’en rajou­tant une bonne couche de prières et de lita­nies, vous voi­là prêts à embar­quer pour les limbes plus vite que par la Natio­nale 12…

Abbaye de Beauport (Abati Boporzh - Kerity, Paimpol) 39

On a beau se pro­me­ner sous les arcs-bou­tants aux par­terres fleu­ris qui retiennent l’é­glise de tom­ber, même si elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, on y trouve peu de motifs de réjouis­se­ments. Le jar­din car­ré qui devait ser­vir de cloître, là où l’on trouve aus­si les lava­bos, est entou­ré d’ombres et la végé­ta­tion se greffe dans le moindre petit espace vide, accroche ses cram­pons à la pierre déjà atta­quée par les lichens, s’offre le luxe de s’ins­tal­ler où bon lui semble. On regret­te­rait presque le fait que l’é­glise n’ait pas été res­tau­rée avec l’a­jout d’un belle toi­ture en bois mas­sif et en ardoises lui­santes sous la pluie du large, mais l’en­droit est suf­fi­sam­ment sombre et beau comme cela pour ne pas en rajou­ter. Et puis ce n’est pas si cou­rant que de trou­ver de l’herbe grasse sur le sol d’une église.

Abbaye de Beauport (Abati Boporzh - Kerity, Paimpol) 47

On se perd dans le dédale des arcs ram­pants et dans la salle aux belles ogives larges où l’on trouve une grande che­mi­née qui devait à peine trom­per son monde en don­nant l’illu­sion qu’on pou­vait chauf­fer cette immense espace incon­trô­lable. J’en fris­sonne sous ma robe de bure rien que d’y son­ger. Les murs sont atta­qués par les lichens noirs et les cham­pi­gnons, signe que rien n’y fait… Dédale de pierre aux fenêtres ouvertes sur la mer, colonnes dont le pied est man­gé par les cro­cos­mias et les pivoines, les murs sont alors envi­sa­gés par les bignones (camp­sis radi­cans) qui n’ont pas encore le loi­sir de fleu­rir en ce mois d’a­vril. Les colonnes de l’é­glise, elles, sont entre­prises par les tapis de per­venches aux fleurs déli­cates et d’un bleu pro­fond. Sous les lierres grim­pants et dans les feuillages des hor­ten­sias, on ima­gine entendre le plain chant des moines, pauvres hères condam­nés à la vie régu­lière sous la sta­tue hau­taine de Saint Benoît, les tan­çant de son regard absent et grave avant même qu’ils n’aient com­mis le moindre pêché connu… Déjà ils sont pêcheurs, avant même d’a­voir mis le nez dehors, déjà ils doivent confes­ser leur exis­tence, quoi qu’on en dise, quoi qu’on en pense. Les anciens ban­dits des grands che­mins et autres truands à la petite semaine auront plus de bou­lot que les autres, mais il faut bien de nou­velles âmes à sauver.

Abbaye de Beauport (Abati Boporzh - Kerity, Paimpol) 52

Mélange curieux de roman tar­dif, de gothique flam­boyant hési­tant et pas trop mar­qué (on est chez les frères, tout de même…), de Renais­sance bre­tonne (vrai­ment par­ti­cu­lier ici) qu’on appelle du bout des lèvres « style Beau­ma­noir », les den­telles de pierre des­si­nant les empla­ce­ments des vitraux font presque figures de fan­tai­sie déplacée.

Abbaye de Beauport (Abati Boporzh - Kerity, Paimpol) 65

On peut faire le tour de l’ab­baye dans la fraî­cheur des débuts de soi­rée au prin­temps, en pas­sant par les jar­dins, en lon­geant les hauts murs qui plongent leurs pieds dans la fange des maré­cages. Ici un arbre pousse dans l’eau sau­mâtre, pré­fi­gu­ra­tion du bayou. Là on ima­gine par­fai­te­ment les nids de mous­tiques, nappes peu pro­fondes regor­geant de larves prêtes à bon­dir hors de leur trou.

Abbaye de Beauport (Abati Boporzh - Kerity, Paimpol) 69

Beau­port s’é­teint sur la grève, Beau­port nous trans­porte dans un autre temps, figé, somp­tueux, aus­tère. Beau­port, qu’on appelle Boporzh en bre­ton, est le lieu qui rat­tache les vivants à leurs morts. Char­gé d’his­toire, le lieu se prête aux his­toires qu’on ima­gine soi-même pour s’ex­pli­quer ration­nel­le­ment ce qui ne l’est pas. Abbaye les pieds dans l’eau, fan­to­ma­tique, reli­gieuse jus­qu’au bout des ongles, elle sent la den­telle noire ami­don­née et les pho­tos jau­nies des ancêtres entrés dans les ordres, la relique sous verre, un peu moi­sie comme un sou­ve­nir de Lourdes rame­né par un grand-mère très pieuse.

Abbaye de Beauport (Abati Boporzh - Kerity, Paimpol) 74

Entrez à Beau­port, sor­tez-en aus­si, lais­sez-vous rete­nir par ses griffes acé­rées, son calme impé­né­trable, loin des atours de la ville et sur la route de Com­pos­telle, lais­sez-vous la pos­si­bi­li­té d’en réchap­per, il y fait trop humide pour vos vieilles arti­cu­la­tions. Les rhu­ma­tismes claquent, les dents aus­si. Beau­port vous charme déjà, elle vous a envoutée…

Abbaye de Beauport (Abati Boporzh - Kerity, Paimpol) 83

Abbaye de Beauport (Abati Boporzh - Kerity, Paimpol) 88

Abbaye de Beauport (Abati Boporzh - Kerity, Paimpol) 81

Voir les 88 pho­tos de Beau­port sur Fli­ckr.

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Le silence et la fureur

Le silence et la fureur

Voi­ci déjà trois jours que je suis en congés et que je suis comme vidé de tout, au repos com­plet. Trois jours pen­dant les­quels il ne s’est pas pas­sé grand-chose si ce n’est que j’ai pas­sé toute une jour­née à embras­ser la pelouse un peu sèche au bord d’un étang que quelques libel­lules d’un bleu de métal s’a­mu­saient à sur­vo­ler en rase-motte, où des branches de saules pleu­reur s’é­ver­tuaient à pour­rir tran­quille­ment, embras­sés de pin­ceaux sombres dan­sant dans un cou­rant léger, une odeur fraîche et végé­tale exha­lant des pro­fon­deurs d’une terre vaseuse, de remugles bouillon­nant au pas­sage de pois­sons gros comme la moi­tié d’un orteil. Pas encore par­ti, mais plus vrai­ment là. Je sais que ces vacances ne seront pas faites pour le voyage, mais sim­ple­ment pour des moments où l’es­prit sera vidé de sa sub­stance, des ins­tants sans grands éclats, sans la lumière vive qu’on recherche lorsque l’in­con­nu fait sur­face et se dis­sout dans la chair. Autre chose m’at­tend. Autre chose que je me suis déci­dé à réa­li­ser et qui néces­site du temps, de la dis­po­ni­bi­li­té, du silence et de la fureur.

Desert Skies Motel, Gallup, New Mexico

Desert Skies Motel, Gal­lup, New Mexi­co — Pho­to © Peter Bar­wick

J’emporte avec moi quelques livres, les James Lee Burke ache­tés récem­ment et celui que j’ai com­men­cé avant-hier, La pluie de néon, et puis cer­tai­ne­ment le très recom­man­dé livre de John Kee­gan, La guerre de Séces­sion. J’emporte aus­si les Voyages de William Bar­tram, mais sans convic­tion, je ne me sens pas l’âme natu­ra­liste en ce moment. Peut-être aus­si le livre de Red­mond O’Han­lon, Au cœur de Bor­néo, pour me rap­pe­ler qu’un jour j’é­tais en Indo­né­sie. Quelques car­nets, mon ordi­na­teur pour écrire, des sty­los qui fonc­tionnent, un petit car­net vert dans lequel j’ai ras­sem­blé quelques idées du moment, mon appa­reil pho­to LX7, mon enre­gis­treur et pas grand-chose d’autre à vrai dire. Je suis dans l’in­té­rieur en ce moment, ren­tré comme un chaus­sette à l’en­vers, lavée en boule et déjà séchée. J’emporte avec moi mes rêves futurs et je délaisse les rêves pas­sés, sans rien renier, sans rien rejeter.

A Day in the Life of a Sign 3-5 - Omaha's Satellite Motel - Photo © Brian Butko

A Day in the Life of a Sign 3–5 — Oma­ha’s Satel­lite Motel — Pho­to © Brian But­ko

Le plus drôle, c’est que je ne sais même pas où je vais. Je vais sim­ple­ment là où le vent souffle, là où j’au­rais du temps, là où j’au­rais de l’es­pace et de la volon­té. Je pars sur les routes de France, et peut-être de Navarre, on connaît trop peu la Navarre même si on la cite sou­vent. En réa­li­té qui se pré­oc­cupe de la Navarre ? Cet été, je désarme, je n’at­tends rien, je ne veux rien, je me laisse por­ter. Je man­ge­rai de grosses pêches blanches sucrées et recou­vertes de duvet pelu­cheux, je boi­rai des vins blancs fins, secs et ner­veux comme un cueilleur de vignes, des tomates par­se­mées de par­me­san râpé, un filet d’huile d’o­live jeté par-des­sus… Ce sera l’é­té, linéaire, sans rugo­si­té, sans éclat et sans flamme. Juste un été sans pas­sion, irrai­son­né, plat comme l’é­tang de Thau un jour de grand calme.

Pho­to d’en-tête © Ross Griff

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