Indian Goods — Première partie
Indian Goods
Indian Goods
Première partie
Chapitre 1 — Le penthouse
Octobre 1948
La brume montait du Huangpu comme une haleine de malade. Chen Weiming traversa le lobby du Cathay Hotel en rajustant le col de son manteau, les semelles de ses chaussures claquant sur le marbre dans un silence inhabituel. À cette heure — neuf heures du matin —, le hall aurait dû bruisser de l’activité des portiers, du froissement des journaux dans les fauteuils club, des éclats de voix des hommes d’affaires américains qui prenaient leur café avant de rejoindre leurs bureaux du Bund. Mais ce matin d’octobre, une torpeur étrange pesait sur les mosaïques dorées, comme si l’hôtel lui-même retenait son souffle.
Le garçon d’ascenseur — un gamin de Pudong que Chen connaissait depuis des années — lui adressa un signe de tête et fit coulisser la grille de cuivre. Onzième étage. Chen ne dit rien. Il n’avait pas besoin de préciser sa destination.
Dans la cabine qui s’élevait en grinçant, il observa son reflet dans le miroir biseauté. Cinquante ans. Les tempes grises, le visage émacié par les nuits de travail et autre chose qu’il préférait ne pas nommer. Le costume anthracite, impeccable, qu’il portait depuis vingt ans au service de Sir Victor — toujours le même tissu anglais, renouvelé tous les trois ans aux frais de la maison Sassoon. Combien de temps encore pourrait-il se permettre ce genre de vêtement ?
La grille s’ouvrit sur le couloir feutré du onzième étage. Moquette épaisse, appliques Art déco, silence de cathédrale. Chen avança jusqu’à la porte du penthouse et frappa trois coups, comme à son habitude.
— Entrez, Weiming.
La voix de Sir Victor Sassoon lui parvint assourdie, lointaine. Chen poussa la porte.
Le penthouse baignait dans une lumière grise qui filtrait à travers les grandes baies vitrées. Dehors, le Bund disparaissait dans le brouillard ; on devinait à peine la masse sombre des immeubles de l’autre rive, à Pudong. L’appartement — trois cents mètres carrés de lambris de chêne, de tapis persans et de meubles anglais — semblait plus vaste qu’à l’ordinaire, et Chen comprit pourquoi : les étagères avaient été vidées, les bibelots emballés, les tableaux décrochés. Des malles de cuir fauve s’alignaient contre le mur du fond, étiquetées en lettres noires : NASSAU — BAHAMAS.
Sir Victor se tenait près de la fenêtre, appuyé sur ses deux cannes. Il portait un costume de tweed gris et une cravate de soie bordeaux — la tenue qu’il affectionnait pour les matinées de travail. Ses cheveux blancs, soigneusement peignés en arrière, luisaient dans la lumière blafarde. Il se retourna en entendant Chen approcher, et son visage s’éclaira d’un sourire las.
— Weiming. Vous êtes ponctuel, comme toujours. Asseyez-vous.
Chen s’installa dans le fauteuil que Sassoon lui désignait, face au bureau d’acajou. Le bureau aussi avait été vidé — plus de dossiers, plus de télégrammes, plus de cet amoncellement de papiers qui avait constitué pendant vingt ans le paysage quotidien de Chen. Seuls restaient un sous-main de cuir, un encrier de bronze, et une enveloppe de papier kraft posée bien en évidence.
Sassoon s’assit lourdement, ses cannes appuyées contre l’accoudoir. Ses jambes, brisées par un accident d’avion pendant la Grande Guerre, le faisaient souffrir davantage avec l’humidité de l’automne shanghaïen. Chen l’avait observé pendant des années lutter contre cette douleur, la masquer sous des plaisanteries et des pirouettes de dandy. Aujourd’hui, il ne masquait rien.
— Je pars, Weiming. Définitivement.
Chen hocha la tête. Il savait. Tout Shanghai savait, ou devinait. Les liquidations d’actifs, les transferts vers Hong Kong et Londres, les rumeurs qui circulaient dans les couloirs de la Bourse. Mais entendre les mots, prononcés dans cette pièce où il avait passé tant d’heures, c’était autre chose.
— Nassau, dit Sassoon en désignant les malles d’un geste vague. Le climat me convient. Moins humide qu’ici. Et les Bahamas, voyez-vous, ont l’avantage d’être britanniques sans être l’Angleterre. Les impôts y sont plus… raisonnables.
Il eut un sourire — ce sourire de renard que Chen lui connaissait depuis toujours, celui qui apparaissait quand il parlait d’argent.
— Les communistes seront là dans un an, peut-être moins, continua Sassoon. Deux ans au maximum. Ce n’est plus une question de savoir si, mais quand. J’ai eu une belle vie ici, Weiming. Une très belle vie. Mais je sais reconnaître la fin d’une partie.
Chen ne répondit pas. Que pouvait-il dire ? Que lui aussi voyait venir la fin ? Que chaque matin, en lisant les journaux, il sentait le sol se dérober un peu plus sous ses pieds ? Sassoon n’avait pas besoin de ses confirmations.
— J’ai préparé quelque chose pour vous, dit Sassoon en poussant l’enveloppe vers lui. Une prime. Vingt ans de service, cela mérite reconnaissance. Et une lettre de recommandation — je l’ai rédigée moi-même. Elle vous ouvrira des portes à Hong Kong, si vous décidez de partir. Ou ailleurs.
Chen prit l’enveloppe. Elle était lourde. Il ne l’ouvrit pas.
— Je vous remercie, Sir Victor.
— Ne me remerciez pas. Vous l’avez mérité.
Un silence s’installa. Dehors, une sirène de bateau mugit sur le fleuve, assourdie par le brouillard. Chen regarda les malles, les murs nus, le bureau vide. Vingt ans de sa vie tenaient dans cette pièce — les télégrammes qu’il avait déchiffrés, les lettres qu’il avait traduites, les rendez-vous qu’il avait organisés, les secrets qu’il avait gardés. Et maintenant, tout cela s’en allait vers les Bahamas, dans des malles de cuir fauve.
Il remarqua, sur le bureau, à côté de l’encrier, une photographie dans un cadre d’argent qu’il n’avait jamais vue auparavant. Elle montrait un bâtiment de brique, long et bas, avec une cheminée fumante — un entrepôt industriel, quelque part sous un ciel tropical. Au bas de la photo, une inscription à l’encre brune : Bombay, 1887.
Sassoon surprit son regard.
— Mon grand-père, dit-il simplement. Les entrepôts de Bombay. C’est là que tout a commencé.
Chen savait. Il avait toujours su. Les registres qu’il avait consultés dans les archives de la maison Sassoon, les vieilles lettres en anglais qu’il avait classées, les euphémismes dans la correspondance — Indian goods, Patna merchandise, Bengal produce. L’opium. La fortune des Sassoon avait été bâtie sur l’opium de l’Inde, acheminé vers la Chine par dizaines de milliers de caisses, pendant des décennies. Le poison qui avait ravagé son propre peuple.
Il ne dit rien. Il n’avait jamais rien dit.
Sassoon rangea la photographie dans un tiroir de la malle la plus proche, avec des gestes lents, presque tendres.
— C’est du passé, Weiming. Tout cela, c’est du passé. L’opium, les guerres, les traités inégaux — c’est de l’histoire ancienne. Aujourd’hui, je suis dans l’immobilier, les hôtels, les courses de chevaux. L’argent s’est… blanchi, si vous voulez. Il a changé de nature.
Non, pensa Chen. L’argent ne change jamais de nature. Il porte toujours l’odeur de sa source.
Mais il garda cette pensée pour lui, comme il avait gardé tant de pensées pendant vingt ans.
— Vous êtes shanghaïen, Weiming, reprit Sassoon après un silence. Votre place est ici. Moi, je n’ai jamais été qu’un invité — un invité bien traité, certes, mais un invité tout de même. Les communistes me prendront tout ce que je n’aurai pas emporté. Mais vous… vous pouvez peut-être trouver votre place dans le monde qui vient.
Chen faillit rire. Trouver sa place ? Lui, le secrétaire d’un capitaliste étranger, l’homme qui avait servi une fortune née de l’opium ? Dans le monde que Mao préparait, il serait au mieux un paria, au pire un ennemi de classe.
— Je vous souhaite un bon voyage, Sir Victor.
— Merci, Weiming.
Sassoon se leva, s’appuyant lourdement sur ses cannes. Chen se leva aussi. Ils se firent face un instant — le Britannique boiteux qui avait régné sur Shanghai pendant vingt ans, et le Chinois qui l’avait servi en silence.
— Vous avez été un excellent secrétaire, dit Sassoon. Le meilleur que j’aie jamais eu. Je ne l’oublierai pas.
Il lui tendit la main. Chen la serra. La peau de Sassoon était froide, papyracée.
— Adieu, Weiming.
— Adieu, Sir Victor.
Chen traversa le penthouse en sens inverse, l’enveloppe serrée contre sa poitrine. Il ne se retourna pas. La porte se referma derrière lui avec un déclic feutré.
Dans l’ascenseur qui redescendait, il regarda à nouveau son reflet dans le miroir. Le même visage, le même costume. Mais quelque chose avait changé. Il le sentait dans sa poitrine, comme un vide qui se creusait.
Le lobby du Cathay l’accueillit avec son murmure habituel — les portiers avaient repris leur poste, quelques clients traversaient le hall en direction du restaurant. Les mosaïques dorées brillaient sous les lustres. Tout semblait normal. Tout semblait continuer.
Chen sortit sur le Bund.
Le brouillard s’était légèrement levé, laissant apparaître la ligne grise du fleuve. Le Huangpu coulait vers la mer, charriant des jonques et des sampans, indifférent aux empires qui s’effondraient sur ses rives. Chen resta un moment immobile sur le trottoir, l’enveloppe dans la poche de son manteau.
Pour la première fois depuis 1930, il n’avait plus de maître.
Le froid humide de l’automne s’insinuait sous ses vêtements. Il releva son col et se mit à marcher vers le sud, sans savoir où il allait.
* * *
Chapitre 2 — Les suites nationales
Octobre 1948
Chen revint au Cathay trois jours plus tard. Il n’avait pas prévu d’y retourner si tôt — à quoi bon ? — mais ses pas l’y avaient conduit malgré lui, comme un cheval fourbu qui retrouve le chemin de l’écurie.
Le prétexte était une liasse de documents à remettre au nouveau directeur général, un Britannique rougeaud nommé Pemberton que Chen avait croisé une dizaine de fois sans jamais lui adresser la parole. Des papiers sans importance — des copies de contrats, des factures anciennes — que Sassoon avait oubliés dans un tiroir et que Chen avait retrouvés en rangeant son propre bureau, celui qu’il occupait au sixième étage et qu’il avait dû vider en deux jours.
Mais le vrai motif, Chen le connaissait : il ne pouvait pas s’en aller. Pas encore. Pas comme ça.
Le lobby n’avait pas changé. Les mêmes mosaïques, les mêmes lustres de cristal, le même parfum mêlé de cire et de tabac blond qui flottait dans l’air depuis l’ouverture de l’hôtel en 1929. Chen traversa le hall d’un pas qu’il voulait assuré, saluant d’un signe de tête le portier qui l’avait reconnu. Au comptoir de la réception, une jeune femme en uniforme qu’il ne connaissait pas lui demanda s’il avait rendez-vous.
— Je dois remettre des documents à Mr. Pemberton. De la part de Sir Victor Sassoon.
Le nom produisit son effet habituel. La réceptionniste décrocha le téléphone, échangea quelques mots à voix basse, puis lui indiqua que Mr. Pemberton était en réunion mais qu’il pouvait laisser les documents à son secrétariat.
Chen hocha la tête et se dirigea vers l’ascenseur. Mais au lieu de monter au bureau de Pemberton, il appuya sur le bouton du quatrième étage.
Les suites nationales.
L’ascenseur s’ouvrit sur un couloir qu’il connaissait par cœur. Moquette bordeaux, appliques de bronze, portes de bois sombre espacées de dix mètres. Chaque porte portait une plaque discrète : India Suite, Japan Suite, China Suite, France Suite. Le couloir des nations — l’une des fiertés de Sir Victor, qui aimait dire que le Cathay était le seul endroit au monde où l’on pouvait dormir à Tokyo, Paris ou Pékin sans quitter Shanghai.
Chen s’arrêta devant la porte de la suite chinoise. Elle était entrouverte. Une femme de chambre en sortit, poussant un chariot de linge. Elle sursauta en le voyant.
— Monsieur ? Vous cherchez quelque chose ?
— Non. Je… je voulais simplement voir.
La femme de chambre le dévisagea avec méfiance. Elle ne le reconnaissait pas — elle était nouvelle, sans doute arrivée après le départ de Sassoon. Pour elle, Chen n’était qu’un inconnu en costume élimé qui traînait dans les couloirs.
— La suite est libre, dit-elle. Mais si vous n’êtes pas client…
— Je travaillais ici. Avant.
Le mot avant resta suspendu entre eux. La femme de chambre haussa les épaules et s’éloigna avec son chariot. Chen poussa la porte.
La suite chinoise s’ouvrit devant lui, baignée dans la lumière grise de l’après-midi. Trois pièces en enfilade — un salon, une chambre, un cabinet de toilette — meublées dans le style Ming, ou ce qu’un décorateur anglais des années vingt imaginait être le style Ming. Fauteuils de palissandre aux accoudoirs sculptés de dragons, paravents de soie peints de paysages montagneux, vases de porcelaine bleue sur des consoles laquées. Aux murs, des estampes représentant des lettrés en robes de cérémonie, des pavillons au bord de lacs brumeux. Une Chine de carte postale, figée dans un passé qui n’avait jamais existé.
Chen avança dans la pièce. Il se souvenait de la première fois qu’il avait visité ces suites, en 1930, le jour de son embauche. Sassoon l’avait fait venir au Cathay pour un entretien — Chen avait alors trente ans, un diplôme de St. John’s University en poche, et une recommandation du père Morrison, un jésuite américain qui enseignait l’anglais aux fils de bonne famille. Sassoon l’avait reçu dans son penthouse, l’avait interrogé sur ses compétences, sa connaissance des langues, sa discrétion. Puis il l’avait emmené visiter l’hôtel, comme on fait visiter un royaume à un nouveau vassal.
— Regardez, Weiming, avait dit Sassoon en ouvrant la porte de la suite indienne. Chaque client peut dormir dans son propre pays. L’Anglais en Angleterre, le Français en France, le Japonais au Japon. Et le Chinois…
Il avait ouvert la porte de la suite chinoise avec un geste théâtral.
— Le Chinois en Chine. N’est-ce pas merveilleux ?
Chen avait hoché la tête, impressionné malgré lui par le luxe des lieux. Mais une pensée l’avait traversé, qu’il n’avait pas exprimée : Et vous, Sir Victor ? Dans quel pays dormez-vous ?
La réponse, il l’avait comprise plus tard. Sassoon ne dormait dans aucun pays. Il dormait dans l’argent. L’argent n’a pas de patrie.
Chen s’assit dans l’un des fauteuils de palissandre. Le bois était froid sous ses mains. Par la fenêtre, il apercevait le Bund en contrebas, la file des automobiles, les coolies qui tiraient leurs pousse-pousse, les silhouettes pressées des hommes d’affaires. La vie continuait, indifférente.
Il pensa aux archives qu’il avait consultées, au fil des années, dans le sous-sol du Sassoon House. Des milliers de lettres, de registres, de télégrammes, remontant jusqu’aux années 1850. L’histoire de la maison Sassoon s’y déployait en chiffres et en euphémismes — les tonnes d’opium expédiées de Bombay à Canton, les bénéfices astronomiques, les pots-de-vin versés aux fonctionnaires chinois, les guerres que l’Empire britannique avait menées pour forcer la Chine à s’ouvrir au commerce du poison.
Indian goods. C’était l’expression consacrée. Chen l’avait vue mille fois dans la correspondance. Nous avons expédié trois cents caisses d’Indian goods par le vapeur Doris. Le marché des Indian goods reste favorable malgré les troubles à Canton. Un langage codé, presque innocent, pour désigner la drogue qui avait détruit des millions de vies chinoises.
Et lui, Chen Weiming, diplômé de St. John’s, fils d’un instituteur de Suzhou, petit-fils d’un lettré qui avait passé les examens impériaux — lui avait servi cette maison pendant vingt ans. Il avait classé ces archives, traduit ces lettres, facilité ces affaires. Il avait fermé les yeux.
Pourquoi ?
La réponse était simple, et Chen la connaissait : parce qu’on l’avait bien payé. Parce que le travail était confortable. Parce que Sir Victor était courtois, cultivé, généreux avec ses employés. Parce qu’il était plus facile de ne pas penser.
Et aussi — Chen se l’avouait rarement — parce qu’il avait lui-même goûté au poison. Parce qu’il savait, dans sa chair, ce que l’opium apportait : cet oubli soyeux, cette paix qui dissolvait les questions. Comment condamner un commerce dont il était lui-même, à sa manière, un client ?
Un bruit de pas dans le couloir le tira de ses pensées. Chen se leva brusquement. Un homme en costume sombre apparut dans l’encadrement de la porte — la quarantaine, visage rougeaud, moustache taillée avec soin. Pemberton.
— Vous êtes le secrétaire de Sir Victor, n’est-ce pas ? Chen ?
— Oui, monsieur.
— On m’a dit que vous aviez des documents pour moi.
Chen sortit la liasse de papiers de sa poche intérieure et la tendit à Pemberton, qui la feuilleta distraitement.
— Très bien. Je ferai suivre. Autre chose ?
— Non, monsieur.
Pemberton le regarda avec une curiosité teintée d’impatience.
— Vous n’avez plus rien à faire ici, vous savez. Sir Victor est parti. L’hôtel fonctionne très bien sans… sans votre assistance.
Le ton était poli, mais le message était clair. Chen inclina la tête.
— Je comprends, monsieur. Je m’en vais.
Il traversa la suite chinoise une dernière fois, évitant le regard de Pemberton. Dans le couloir, il croisa la femme de chambre qui revenait avec son chariot. Elle ne lui accorda pas un regard.
L’ascenseur le ramena au rez-de-chaussée. Chen traversa le lobby sans s’arrêter, franchit les portes de bronze, déboucha sur le Bund. Le froid de l’après-midi le saisit. Il enfonça les mains dans ses poches et se mit à marcher.
Il n’avait plus sa place ici. Il n’avait plus sa place nulle part.
* * *
Chapitre 3 — Le bar du Horse and Hound
Novembre 1948
Trois semaines passèrent. Chen prit l’habitude de revenir au Cathay tous les deux ou trois jours, non plus en employé ni en visiteur, mais en client — ou plutôt en simulacre de client, car il commandait rarement plus d’un verre qu’il faisait durer des heures.
Le bar du Horse and Hound occupait l’aile ouest du rez-de-chaussée, une longue salle lambrissée d’acajou où des gravures de chasse anglaise alternaient avec des miroirs biseautés. Le comptoir de cuivre luisait sous les appliques ; des fauteuils de cuir patiné s’alignaient le long des fenêtres qui donnaient sur Nanjing Road. C’était le lieu de rendez-vous des taipans, des courtiers, des journalistes étrangers — tout ce que Shanghai comptait de puissants et d’informés venait là échanger des rumeurs, conclure des affaires, noyer des angoisses dans le whisky écossais.
Chen s’installait toujours à la même place, un tabouret au bout du comptoir, près de la fenêtre. De là, il pouvait observer sans être vu — les allées et venues dans le lobby, les visages des clients, les conversations à demi-voix. Le barman, un Portugais de Macao nommé Fernandez qui travaillait au Cathay depuis l’ouverture, le reconnaissait et le servait sans poser de questions. Un whisky-soda, toujours le même. Chen le buvait lentement, très lentement, faisant durer chaque gorgée comme on fait durer un souvenir.
Ce soir de novembre, le bar était plus vide qu’à l’ordinaire. La moitié des tabourets étaient inoccupés ; les conversations se faisaient rares. Chen remarqua que plusieurs habitués avaient disparu — Morrison, le courtier en coton, qu’il voyait chaque semaine depuis des années ; les deux Allemands de la maison Siemens, toujours installés près de la cheminée ; le journaliste du North China Daily News qui venait prendre des nouvelles de Sassoon. Partis. Tous partis. Le Cathay se vidait comme un navire qui prend l’eau.
Il en était à son deuxième whisky — une folie, au prix où il les payait — quand une voix de femme s’éleva à sa gauche.
— Vous permettez ?
Chen se retourna. Une femme d’une cinquantaine d’années se tenait près de lui, un verre de gin à la main. Elle portait une robe de soie grise, un collier de perles, et ses cheveux blonds grisonnants étaient relevés en un chignon lâche. Son visage, autrefois beau, s’était affaissé sous le poids des années et de l’alcool ; mais ses yeux bleus gardaient une vivacité ironique.
Chen la reconnut aussitôt. Margaret Hartley. La veuve du courtier Hartley, mort dans un camp japonais en 1943. Il l’avait croisée des dizaines de fois du temps de Sassoon — aux réceptions du penthouse, aux courses de l’hippodrome, aux dîners de charité. Elle l’avait toujours traité avec cette politesse distante que les Britanniques réservaient aux domestiques de bonne tenue.
— Je vous en prie, dit Chen en désignant le tabouret voisin.
Margaret Hartley s’assit avec un soupir. Elle fit signe à Fernandez de lui resservir un gin.
— Vous êtes le secrétaire de Sir Victor, n’est-ce pas ? Chen quelque chose ?
— Chen Weiming.
— Weiming. Oui. Je me souviens de vous. Vous étiez toujours là, dans l’ombre de Sir Victor, avec votre carnet et votre air sérieux.
Elle but une gorgée de gin, grimaça légèrement.
— Il est parti, n’est-ce pas ? Nassau, m’a-t-on dit. Le soleil, les palmiers, les impôts allégés. Très malin de sa part.
— Oui, madame.
— Et vous, pourquoi êtes-vous resté ?
La question était directe, presque brutale. Chen hésita.
— Je suis shanghaïen.
— Et alors ? Shanghai ne sera plus Shanghai dans six mois. Les communistes arrivent. Tout le monde le sait. Ceux qui peuvent partir partent. Ceux qui ne peuvent pas…
Elle laissa sa phrase en suspens et vida son verre.
— Moi, je ne peux pas, reprit-elle. Plus d’argent. Mon mari a tout perdu pendant la guerre — les Japonais ont saisi nos biens, nos comptes. Quand il est mort à Lunghua, il ne restait rien. Je vis ici depuis trois ans, dans une suite que je n’ai plus les moyens de payer. L’hôtel me tolère par charité — ou par oubli. Je ne sais pas combien de temps ça durera.
Chen ne répondit pas. Il connaissait ces histoires — les fortunes englouties par la guerre, les veuves et les orphelins abandonnés dans les décombres de l’empire colonial. Le Shanghai d’avant 1941 avait été un paradis pour les Occidentaux ; le Shanghai d’après n’était plus qu’un purgatoire.
— Vous fumez ? demanda Margaret Hartley en sortant un étui à cigarettes de son sac.
— Non. Merci.
Elle alluma une cigarette, aspira longuement.
— Vous savez ce qui est étrange ? J’ai passé trente ans à Shanghai. Trente ans. Je suis arrivée en 1918, jeune mariée, pleine d’espoir. J’ai vu la ville grandir, s’enrichir, devenir la métropole la plus excitante du monde. Et maintenant, je regarde tout s’effondrer, et je me dis que je n’ai jamais compris cet endroit. Pas vraiment. C’était un décor, un théâtre. Et nous, les étrangers, nous jouions notre rôle sans voir ce qui se passait en coulisses.
Elle se tourna vers Chen, le regarda avec une intensité nouvelle.
— Vous, vous avez vu les coulisses, n’est-ce pas ? Vous savez comment ça fonctionne vraiment. L’argent, le pouvoir, les combines. Tout ce que Sir Victor ne montrait jamais.
Chen soutint son regard.
— Je ne sais pas grand-chose, madame.
— Allons. Ne soyez pas modeste. Vingt ans au service de Sassoon — vous devez en savoir plus sur cette ville que n’importe qui.
Chen pensa aux archives, aux lettres, aux chiffres. Aux Indian goods. À tout ce qu’il savait et qu’il n’avait jamais dit.
— Peut-être, dit-il. Mais savoir n’est pas comprendre.
Margaret Hartley eut un rire bref, sans joie.
— Philosophe, en plus. Sir Victor avait du goût.
Elle écrasa sa cigarette dans le cendrier et fit signe à Fernandez de lui servir un autre gin. Le barman hésita — Chen vit passer dans ses yeux une expression de pitié mêlée d’embarras — puis obtempéra.
— Nous sommes des fantômes, Chen, dit Margaret Hartley en levant son verre. Vous et moi. Nous ne le savons pas encore, mais nous sommes déjà morts. Le monde qui nous a faits n’existe plus. Celui qui vient n’aura pas de place pour nous.
Elle but d’un trait, reposa le verre vide.
— À la vôtre.
Chen leva son propre verre, qu’il n’avait pas terminé.
— À la vôtre, madame.
Ils restèrent un moment côte à côte, silencieux, regardant par la fenêtre les lumières de Nanjing Road qui s’allumaient dans le crépuscule. Les néons des magasins clignotaient rouge et vert ; des automobiles passaient en klaxonnant ; des vendeurs ambulants criaient leurs marchandises. La ville vivait encore, frénétique, insouciante. Mais pour combien de temps ?
Chen termina son whisky et se leva.
— Je dois partir, madame. Bonne soirée.
Margaret Hartley lui adressa un signe de tête distrait. Elle avait déjà commandé un autre gin.
Chen traversa le lobby, salua le portier, sortit sur le Bund. La nuit était tombée. Le fleuve scintillait sous les lumières des bateaux. Il faisait froid — un froid humide qui s’insinuait sous les vêtements, pénétrait jusqu’aux os.
Il se mit à marcher vers le sud, vers son appartement de la Concession française. À mi-chemin, il s’arrêta. Ses pas l’avaient conduit, sans qu’il y pense, devant l’entrée d’une ruelle qu’il connaissait bien. Une ruelle qui menait, après quelques détours, à une maison de thé du quartier de Hongkou. La maison de Madame Qian.
Il hésita. La nuit était froide. Son appartement était vide. Et dans la ruelle, il y avait la chaleur, les coussins, la lampe à opium, l’oubli.
Pas ce soir, se dit-il. Pas encore.
Il reprit sa marche vers le sud. Mais il savait qu’il reviendrait. Il revenait toujours.
* * *




