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Ubud sto­ries #6 : réveil sur l’Île des dieux

Ubud sto­ries #6 : réveil sur l’Île des dieux

Réveil sur l’île des dieux

Ubud sto­ries #6

22 février 2014

Il a plu des trombes cette nuit. Il a plu à 21h45… Je dor­mais depuis 19h30, écra­sé sur le lit, la porte-fenêtre ouverte, au vu de tout le monde ; pas grand-chose à faire… J’ai tou­jours un peu de mal à me remettre des voyages long cour­rier, ça me flingue à un point dont on n’a pas idée. Je me suis réveillé à 1h30 en ayant l’im­pres­sion que la nuit était ter­mi­née. La longue nuit équa­to­riale fait perdre ses repères, le milieu de la nuit res­semble à une aube pro­fonde ; je pro­fite de ce calme ter­rible pour rat­tra­per mon som­meil jus­qu’à 7h00.

La lumière crue du matin donne à voir un jar­din avec des murets aux formes géo­mé­triques, un petit temple boud­dhiste sur lequel une jeune fille de l’hô­tel vient dépo­ser des offrandes, de la nour­ri­ture dans de petits paniers tres­sés en lanières de feuilles encore vertes, des ficus de toutes sortes, des plantes qu’on ne voit géné­ra­le­ment que dans les serres des grands maga­sins et qui poussent ici comme de la mau­vaise herbe.

La salle de bain est l’en­droit le plus ori­gi­nal de la chambre. On s’y enferme après avoir ouvert une porte à double bat­tant qu’un petit loquet en bois vient fer­mer en l’in­sé­rant dans une coche. La douche, quant à elle, est une salle dans la salle de bain, conte­nue entre deux arches de pierre. Le sol est fait de cailloux col­lés les uns à côté des autres et le pla­fond de la salle est à moi­tié ouvert. Lors­qu’il pleut, l’eau tombe dans la salle de bain ; on pour­rait presque prendre sa douche sous l’eau des averses tropicales !

Je m’y attarde lon­gue­ment, sous une eau tiède qui détend mon dos noué. Une gre­nouille chante encore mal­gré l’heure tar­dive pour elle. Je pro­fi­te­rai de cette jour­née pour visi­ter la jolie petite ville d’Ubud.

Une sta­tue sous la douche

Une douche sous le ciel

Moment récol­té le 22 février 2014. Écrit le 20 mars 2020.
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Une semaine sur terre. Jour­nal du confi­ne­ment I

Une semaine sur terre. Jour­nal du confi­ne­ment I

Une semaine sur terre

Jour­nal du confi­ne­ment I

Pen­dant toute la durée de cette période excep­tion­nelle, une petite chro­nique de trois jours en temps de guerre, bien au chaud chez moi.

 Pho­to by Ken­ny Luo on Uns­plash

Lun­di 16 mars

Voi­là. Nous y sommes. Le Pré­sident de la Répu­blique est en train de me dire que je suis consi­gné chez moi, que je n’ai le droit de sor­tir que pour aller faire mes courses.

Tout a com­men­cé jeu­di soir lors­qu’il nous avait déjà dit qu’on n’al­lait plus trop pou­voir sor­tir, mais vu que nous n’a­vons pas été sages et qu’on s’est fait gau­lés à boire des bières au bord de la Seine sur les bords du canal Saint-Mar­tin, ben voi­là, on est punis. On doit res­ter dans notre chambre, pri­vés de sortie.

Bon, en même temps, je m’en fous, je ne sors géné­ra­le­ment que pour aller au tra­vail ou pour aller faire mes courses. Du coup, depuis ce matin, je n’ai plus le droit d’al­ler au tra­vail. Juste le droit d’al­ler faire mes courses.

J’a­voue, ce matin, je me suis levé à l’heure à laquelle je com­mence d’or­di­naire, j’ai assis­té à ma pre­mière réunion télé­pho­nique à 9h00 pour orga­ni­ser tout ce bor­del, en atten­dant les consignes du comi­té de direc­tion. Et puis j’ai bu trop de café.

J’a­vais quand-même pris le temps de prendre ma douche en qua­trième vitesse (pas encore de res­tric­tion sur l’eau) et j’ai pas­sé ma mati­née pen­du au télé­phone, alter­nant crampes et dou­leurs. Heu­reu­se­ment, j’a­vais pré­pa­ré à man­ger la veille, ce qui m’a évi­té de devoir pré­pa­rer quoi que ce soit ; j’ai même pris le temps de pas­ser l’as­pi­ra­teur sur ma pause déjeu­ner. Bref, une jour­née atypique.

C’est lorsque je suis sor­ti que tout s’est gâté. J’ai essayé mon super­mar­ché habi­tuel et là, vision d’hor­reur ; on fai­sait ren­trer les gens au compte-goutte et les pré­ten­dants atten­daient leur tour en fai­sant le pied de grue dans une file d’at­tente allant d’une entrée à l’autre… Je me suis arrê­té sur le par­king, bouche bée ; je n’a­vais jamais vu ça.

Un deuxième super­mar­ché, j’ai pu entrer, et il y avait envi­ron quinze per­sonnes qui atten­daient à chaque caisse. Une hor­reur, des bous­cu­lades… Je connais des porcs qui ont plus de manières que la plu­part des connards que j’ai ren­con­tré ce soir. Je n’a­vais jamais vu une telle agi­ta­tion, même une veille de réveillon de Noël. Que le strict néces­saire, même pas un paquet de farine. Je me suis mis à ima­gi­ner tous ces gens en train de faire des crêpes au même moment en s’en­rou­lant dans des kilo­mètres de papier toi­lette. Ou peut-être sont-ils en train de faire leur pain… Mais ça ne tient pas, les bou­lan­ge­ries sont ouvertes…

Je rentre chez moi épui­sé, ten­du d’a­voir pas­sé autant de temps debout à attendre en caisse que tout ce petit monde se mette en ordre de marche et veuille bien me lais­ser pas­ser. Comme si quelque chose de pois­seux traî­nait dans l’air, je jette mes vête­ments au feu (dans le panier de linge sale) et saute sous la douche. Mon élixir pour ce soir, ce sera un verre de pro­sec­co avec une soupe de pois­son, croû­tons à l’ail, sauce rouille et emmen­tal râpé.

Demain sera un autre jour, le pre­mier d’une longue série de jours cal­feu­trés chez soi. Pas la peine de vous embê­ter à nous pré­sen­ter la météo, qu’il pleuve ou qu’il vente, peu me chaut…

Mais où sont-ils tous ?

Mar­di 17 mars

Je me suis auto­ri­sé une der­nière incur­sion en dehors de chez moi, his­toire d’être cer­tain de pour­voir baf­frer pen­dant quelques jours ; fro­mages, vins, légumes (pour la bonne conscience), viandes à griller, d’autres à cui­si­ner en sauces et quelques miches de pain frais. Ce n’est pas parce que je suis enfer­mé chez moi que je vais me lais­ser abattre… au contraire, c’est le bon moment pour prendre soin de son estomac.

J’ai quand-même été obli­gé de faire la queue pour entrer dans un super­mar­ché ; je suis allé loin de chez moi, dans la cam­pagne, là où les gens ne se tapent pas des­sus pour un paquet de spa­ghet­tis. Résul­tat, je n’ai presque plus d’es­sence. Bon, OK, ce n’est pas comme si j’en avais vrai­ment besoin.

Je me suis concen­tré sur quelques fichiers que j’a­vais en souf­france et qui res­taient en panne. Avec le temps à dis­po­si­tion, ça per­met de res­ter concen­tré plus faci­le­ment et de faire les choses comme il faut. Et chose impor­tante, j’ai quand-même réus­si à bien me mar­rer avec les col­lègues, par mail et par Teams. C’est impor­tant de se mar­rer. Va fal­loir main­te­nir ça. Sous peine de ne pas tenir longtemps.

Mon fils me pose la ques­tion : «Et il se passe quoi si on est sur­pris dans la rue en train de faire rien ?». Une col­lègue me dit : «Je me sens quand même séques­trée avec 2 pro­duits issus de mon uté­rus.» Avec une autre : «Je crois que la moindre infor­ma­tion, aus­si inin­té­res­sante soit-elle, va finir par nous paraître comme une révé­la­tion mys­tique.»

Je pense que les jour­nées de tra­vail vont être longues, il va fal­loir être créa­tif… Je ter­mine celle-ci avec le concert binau­ral de Molé­cule, dif­fu­sé sur FIP. La suite demain.

Ma jour­née se ter­mine tout dou­ce­ment au jar­din, à déra­ci­ner les pâque­rettes qui ont déjà com­men­cé à colo­ni­ser tout dou­ce­ment, dans la terre meuble et la dou­ceur d’une soi­rée de fin d’hi­ver. Ce soir, c’est la Saint Patrick et per­sonne ne fête­ra la fête natio­nale irlan­daise dans les rues de Paris. Pas de voi­tures, pas d’a­vions, un calme digne de la cam­pagne, même pas de bruit de fond. On va être bien.

Mer­cre­di 18 mars

Je suis réveillé par le sif­fle­ment de la balayeuse et des souf­fleurs qui net­toient tou­jours la rue à des heures indé­centes.  J’au­rais aimé pou­voir dire qu’il y a des gens qui dorment, mais ce n’est pas vrai­ment ce qui est cen­sé arri­ver… Et puis il fait un soleil res­plen­dis­sant, un temps à ne pas avoir envie d’al­ler tra­vailler… Ce n’est pas le cas non plus… Oh et puis merde, on ne peut même plus faire de blagues !

Par curio­si­té, je regarde le prix des billets d’a­vion si tou­te­fois je vou­lais par­tir dans deux jours. Les prix sont cas­sés. Je pour­rais aller à Phnom Penh avec Thaï Air­ways pour moins de 600 euros ! Même les prix pour cet été sont sacri­fiés… c’est le moment…

Bon allez, il est 8h00, je me mets au bou­lot, pre­miers mails, dont un qui ne me fait pas plai­sir et que je traite en priorité.

Pos­sible fin du confinement…

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Les fenêtres grandes ouvertes pour aérer, je n’en­tends rien qui vient du dehors, pas de bruits de moteurs… Rien d’autre que le rou­cou­le­ment des pigeons ramiers et les mésanges qui viennent pico­rer dans la mangeoire.

La ver­tu de tout ceci, c’est que les eaux de Venise semblent retrou­ver leur trans­pa­rence qu’elles n’ont pas dû connaître depuis des décen­nie, à tel point que des bancs de poisson

A lire sur le site de Géo.fr.

Peut-être qu’un jour on pour­ra à nou­veau sor­tir de chez soi mais j’a­voue que j’aime bien cette situa­tion. Pour le moment.

J’ai pas­sé ma jour­née avec Laurent Gar­nier et c’é­tait très bien comme ça. Ce soir, je me fais un laab moo, du porc haché épi­cé à la menthe et aux oignons. Allez hop, fin de transmission.

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De bois. Éloge de l’insistance

De bois. Éloge de l’insistance

De bois

Eloge de l’insistance

Non, c’est déci­dé, je n’i­rai pas voter. Je pour­rais mais je n’i­rai pas. La rai­son est tel­le­ment simple que je ne sais même pas com­ment j’ai envi­sa­gé un seul ins­tant ne pas m’af­fran­chir de me plier au plus élé­men­taire des devoirs.

J’au­rais pu me dire qu’il était de mon devoir d’y aller, mais non. J’in­siste. Il se trouve que j’ha­bite une petite ville où les maires règnent en dynas­tie sur la ville aus­si loin que la mémoire des habi­tants puisse remon­ter. L’ac­tuel maire est aux res­pon­sa­bi­li­tés depuis 1997, depuis la mort de son pré­dé­ces­seur en fonc­tion alors qu’il en était le pre­mier adjoint. Lui-même était le pre­mier adjoint du pré­cé­dent qui avait régné pen­dant 30 années sur la bour­gade. Autant dire que si vous n’êtes pas du sérail, point d’avenir !

Et pour­quoi alors ne pas aller voter ? Ne pas voter, c’est lais­ser la pos­si­bi­li­té à quel­qu’un qu’on ne sou­haite pas voir prendre les com­mandes le faire, c’est lais­ser à d’autres, qui, en l’oc­cur­rence, ne sont pas dési­rables, prendre la res­pon­sa­bi­li­té de la poli­tique com­mu­nale. Tou­te­fois, dans ce cas pré­cis, aller voter revien­drait stric­te­ment au même. L’op­po­sant au maire actuel, un peu trop à droite à mon goût, est un ancien colis­tier dis­si­dent, tout aus­si un peu trop à droite pour moi. Bien malin celui qui peut voir la dif­fé­rence entre les deux pro­grammes, dont seule la séman­tique les distingue.

Sur la liste du maire actuel, on sent tel­le­ment de jeu­nesse que l’on est en droit de se deman­der si la moi­tié ne pas­se­ra pas l’arme à gauche avant la fin du man­dat. Dans ces condi­tions, et pour toutes ces rai­sons, je ne vois pas l’in­té­rêt de me dépla­cer. D’au­tant que j’ai lar­ge­ment de quoi m’oc­cu­per chez moi.

Pho­to by Sarah Worth on Uns­plash

« Cer­tains veulent me voir comme quel­qu’un de cha­leu­reux, un peu lunaire, a‑t-il fait. Tout plein de la sagesse altruiste de l’er­mite. Débi­tant des for­mules dignes de for­tune cookies depuis mon repaire d’ermite. »

— Michael Fin­kel, Le der­nier ermite

Là où je suis, là où je vis, je suis entou­ré des bien­faits de la musique et de la lit­té­ra­ture. La situa­tion de ces der­niers jours qui s’ag­grave est une étrange situa­tion car elle nous plonge dans l’in­cer­ti­tude des jours à venir. Per­sonne ne sait ce qui va se pas­ser. Je ne sais pas si je vais conti­nuer à me dépla­cer pour aller tra­vailler où si je vais tra­vailler depuis chez moi. Je ne sais pas si je vais res­ter confi­né chez moi à attendre que ça se passe. Peut-être tom­be­rons-nous malades à notre tour, peut-être pas.

Tou­jours est-il que je ne suis pas très inquiet si tou­te­fois je devais res­ter chez moi. Je pour­rais m’exi­ler en Bre­tagne pour res­pi­rer le bon air de la mer. Je n’i­rai pas me battre dans les super­mar­chés, je n’a­chè­te­rai pas de paquets de pates au mar­ché noir, pas plus que je ne me rue­rai sur le sel et les œufs, ni sur les rou­leaux de papier toi­lettes. L’in­quié­tude rend les gens pire que des bêtes sauvages.

Ecou­tez Nik­las Pasch­burg jouer Duvet… Regar­dez si vous le pou­vez Para­site (기생충) de Bong Joon-ho, avec une plé­thore d’ex­cel­lents acteurs, Choi Woo-sik et la magni­fique Park So-dam… Lisez Le der­nier ermite de Michael Fin­kel, Der­niers mètres jus­qu’au cime­tière de Ant­ti Tuo­mai­nen ou Sequoias de Michel Mou­tot. Bref, quoi que vous fas­siez, ce sera tou­jours mieux que d’al­ler se battre pour un paquet de spa­ghet­tis, vous en sor­ti­rez grandis.

Quant à moi, je me pose la ques­tion de savoir si je vais croi­ser à nou­veau cette femme aux che­veux blonds et raides, aux jambes longues comme une jour­née d’é­té, que je vois tous les matins en par­tant tra­vailler, je me demande si je remon­te­rai un jour dans un avion ou si cela n’est qu’une relique du pas­sé dont il faut faire le deuil, je me demande si tout sera pareil ou si tout sera dif­fé­rent et com­ment les choses se passent dans ce petit vil­lage de pêcheurs au bord du Golfe de Thaï­lande et dans lequel je suis cer­tain qu’il y aura tou­jours du crabe au cur­ry vert. Les gens ont-ils peur là-bas aus­si ? Le flegme des Thaïs est-il enta­mé ou pro­noncent-ils tou­jours cette phrase qui veut dire que ce n’est pas si grave ? Et vous mes amis stan­bou­liotes, Sum­ru et Sıtkı, Meh­met et Emin ? Avez-vous peur de quelque chose ? Sen­tez-vous encore le vent du Bos­phore souf­fler sur votre ville ?

Un sou­rire, les che­veux ébour­ri­fés de mon fils qui se réveille, un peu de soleil et la pers­pec­tive que la jour­née soit belle… il n’y a rien de tel pour me rendre heureux.

[…] Il adhé­rait à une école de pen­sée. Il pra­ti­quait le stoï­cisme, phi­lo­so­phie grecque issue des idées socra­tiques, fon­dée au IIIè siècle av. J.-C. Les stoïques esti­maient que la maî­trise de soi et une exis­tence en har­mo­nie avec la nature étaient consti­tu­tives d’une vie ver­tueuse, et que l’on devait subir les épreuves sans se plaindre. La pas­sion doit être sou­mise à la rai­son ; les émo­tions vous égarent. « Dans les bois, je n’a­vais per­sonne à qui me plaindre, alors je ne me plai­gnais pas. »

— Michael Fin­kel, Le der­nier ermite

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Après la tempête

Après la tempête

Après la tempête

Avant, pen­dant, après

Chaque nuit me fait peur. Je ne sais jamais ce que je vais trou­ver au petit matin, si je suis tou­jours en vie, je ne sais jamais si je vais trou­ver le monde tel qu’il était la veille, si un évé­ne­ment ne serait pas en train de chan­ger radi­ca­le­ment l’ordre du monde éta­bli. La nuit des atten­tats du Bata­clan, les choses ont dégrin­go­lé très rapi­de­ment et per­sonne ne pou­vait ima­gi­ner que le monde d’a­près serait dif­fé­rent, comme au len­de­main des atten­tats du 11 sep­tembre. Alors je me méfie. Je ne suis pas croyant, alors je ne prie aucun dieu, je m’en remets sim­ple­ment à l’har­mo­nie de l’u­ni­vers qui, par­fois, peut tanguer.

J’ai un peu peur, à vrai dire, de ce que me réserve chaque matin.

J’ai un peu peur, tous les matins, de l’é­tat dans lequel je vais être, de ce que va me réser­ver ma journée.

Il se trouve que les choses changent rapi­de­ment. Un virus est en train de se répandre dans le monde. Si son mode de trans­mis­sion est connu, il semble insai­sis­sable, résis­tant à la logique et s’in­si­nuant là où ne l’at­tend pas. La météo, quant à elle, fait n’im­porte quoi. Il a fait une mati­née radieuse sous un soleil clair. L’a­près-midi, il est tom­bé un mélange d’eau et de neige, après des tor­nades d’eau gla­ciale. Les routes ont été inon­dées, les éva­cua­tions ne pou­vant plus absor­ber. Une céré­mo­nie des Césars comme une mas­ca­rade. Une ministre de la san­té qui ment comme elle res­pire et un hôpi­tal fran­çais qui ne fonc­tionne plus, pour des ques­tions de coût. Mais que se passe-t-il en ce moment ? Sommes-nous réel­le­ment entrés dans l’âge de Kali ?

Heu­reu­se­ment, j’ai une valise pleine de remèdes à la peur, pleine de toutes ces choses qui main­tiennent en vie. Heu­reu­se­ment, j’ai tout un tas de petits gri­gris qui pré­mu­nissent celui qui en est le pro­prié­taire des affres de la peur.

Ce sont ces chaus­settes en laine Bur­ling­ton sans âge, aux élas­tiques déten­dus que j’ai mises pour ne plus avoir froid aux pieds par cette froide jour­née d’hi­ver. Ce sont les petites made­leines au citron que je déguste avec les gor­gées d’un thé à la ber­ga­mote presque tiède. Ce sont les notes prises dans mon car­net que je relis avec déta­che­ment comme si ce n’é­tait pas moi qui les avait écrites. Ce sont les mélo­dies un peu tristes et mys­tiques d’Ar­vo Pärt, mais aus­si les pho­tos que j’ai prises il y a cinq ans en Indo­né­sie, dans les rues de Yogya­kar­ta, un chauf­feur de taxi, un temple hin­dou, une mos­quée, le temps de me lais­ser impré­gner. Ce sont aus­si les livres qui s’empilent et que je n’au­rais jamais le temps de lire, que je lais­se­rai à mon fils quand l’heure sera venue. C’est aus­si l’o­deur de ce kre­tek, sucré et odo­rant, qui me manque et avec lequel je risque de rechuter…

J’aime les tem­pêtes, le vent qui fouette les joues et la pluie qui tombe drue, j’aime lorsque la nature n’y tient plus et se déchaîne… Un arbre qui tombe, l’o­deur de l’iode sur ma peau, la terre qui four­mille, le ciel qui rou­geoie, l’u­ni­vers comme un acci­dent au beau milieu de nulle part…

Pour se récon­for­ter, la voix suave de la chan­teuse islan­daise Nan­na Bryndís Hil­marsdót­tir et le pia­no d’Ó­la­fur Arnalds. Par­ticles…

Pho­to by Casey Hor­ner on Uns­plash

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Rase cam­pagne

Rase cam­pagne

rase cam­pagne

Car­net de l’instant

Cris d’ex­tase… Quelle cam­pagne ! Avec ses plaines embla­vées et ses che­mins boueux où la pierre affleure. Voi­ci la cam­pagne la moins ennuyeuse qui soit. Celle qui ne bouge pas et qui ne pro­met pas grand chose, qui ne fait pas de bruit et ne sort jamais du bois. Une cam­pagne telle qu’elle devrait tou­jours être.

Jamais la poli­tique ne m’au­ra autant ennuyé que cette année. Jamais je n’au­rais autant res­sen­ti de dégoût pour ce qui pour­rait res­sem­bler à un art et qui n’est à mon sens que l’ex­pres­sion la plus basse de la volon­té de puis­sance. En réa­li­té, ce dont la poli­tique est l’ob­jet finit par sor­tir tota­le­ment du champ de vision de la poli­tique ; l’in­té­rêt collectif.

Pour­tant, à de nom­breux égards, j’au­rais des rai­sons de ne pas en être dégoû­té. Mais c’est comme ça. Alors pour m’ex­traire des radars de cette rase cam­pagne, je bou­quine. Comme disait Socrate, il existe tant de choses dont je ne veux pas. Il est temps pour moi de com­men­cer à éclu­ser mes piles à lire. Elles sont désor­mais au nombre de cinq, entou­rant ma table de che­vet, tels les piliers d’un sanc­tuaire qui ne contien­drait rien d’autre que l’es­prit… Les piliers eux-mêmes seraient des objets de vénération.

Je lis actuel­le­ment Le der­nier ermite de Michael Fin­kel, l’in­croyable his­toire de Chris­to­pher Tho­mas Knight, cet homme qui a vécu seul dans les forêts du Maine, à quelques mètres seule­ment de la civi­li­sa­tion, mais dans une bulle invi­sible, ne croi­sant en tout et pour tout pen­dant les vingt-sept ans de sa réclu­sion volon­taire dans la nature qu’une seule per­sonne, avec qui il a échan­gé un “bon­jour”. Per­son­nage autant fas­ci­nant qu’ab­so­lu­ment com­mun, il étonne par cette atti­tude qui consiste à ne rien vou­loir, à n’a­voir pas de but, à sou­hai­ter s’ex­traire de la vie en communauté.

Éton­nam­ment, je me retrouve un peu dans la vie de cet ermite, met­tant par­fois moi-même un point d’hon­neur à ne pas recher­cher la com­pa­gnie, ce qui me pousse à évi­ter les contacts, à m’ex­traire, même men­ta­le­ment, des espaces com­muns, à évi­ter le regard des autres pour ne pas l’at­ti­rer. Je suis du genre à me conten­ter de cui­si­ner un stru­del et des made­leines au zeste d’o­range amère en écou­tant les suites pour vio­lon­celle de Bach, sans me poser plus de questions.

Sou­vent le lun­di matin, on me demande ce que j’ai fait de mon week-end. Que ce soit clair, je ne fais pas par­tie des per­sonnes qui font quelque chose le week-end, parce que je pré­fère ne rien faire plu­tôt que de faire n’im­porte quoi, ou faire des choses qu’on me repro­che­rait par la suite, ou de faire le clown. Je n’en­vi­sage pas mes week-ends sur les mar­chés. A la rigueur sur le mar­ché, mais guère plus. Mes week-ends sont consa­crés à moi, à ce que j’en fais, aux livres que je lis, au temps que je prends, au temps très lent des très petites choses.

Pho­to by Zugr on Uns­plash

Sen­tant le som­meil le gagner, il repo­sa son livre. Il pen­sait aux nuits de Reyk­ja­vik, si étran­ge­ment lim­pides, si étran­ge­ment claires, si étran­ge­ment sombres et gla­ciales. Nuit après nuit, ils sillon­naient la ville à bord d’une voi­ture de police et voyaient ce qui était caché aux autres : ils voyaient ceux que la nuit agi­tait et atti­rait, ceux qu’elle bles­sait et ter­ri­fiait. Lui-même n’é­tait pas un oiseau noc­turne, il lui avait fal­lu du temps pour consen­tir à quit­ter le jour et à entrer dans la nuit, mais main­te­nant qu’il avait fran­chi cette fron­tière, il ne s’en trou­vait pas plus mal. C’é­tait plu­tôt la nuit que la ville lui plai­sait. Quand, dans les rues enfin désertes et silen­cieuses, on n’en­ten­dait plus que le vent et le moteur de leur voiture.

— Arnal­dur Indriða­son, Les nuits de Reykjavik

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