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Lecce — Col­lec­tion de timbres #2

Lecce — Col­lec­tion de timbres #2

Lecce

Col­lec­tion de timbres #2

Ce n’est pas parce qu’on est confi­nés qu’on n’a pas le droit de voya­ger. Une fois par jour, je vais essayer de vous faire décou­vrir le monde, les lieux que j’ai­me­rais connaître un jour et que d’autres ont eu la chance de par­cou­rir. Aujourd’­hui, nous par­tons à Lecce, dans le sud de l’I­ta­lie.
Pho­to © Andrea Dona­to Alemanno

Lecce, capi­tale de la pro­vince du même nom, dans la région des Pouilles. Grosse ville de 95 000 habi­tants, c’est une ancienne puis­sance pros­père du Royaume de Naples, mais si je vous emmène aujourd’­hui en Ita­lie (ne vous y habi­tuez pas), ce n’est pour par­ler d’his­toire éco­no­mique, ni de cli­mat (le sud de l’I­ta­lie est une four­naise sans nom où il ne pleut que quelques jours pas an) mais plu­tôt pour vous faire décou­vrir cette ville qui a l’o­ri­gi­na­li­té d’être une ville d’art baroque. Et moi, le baroque, ça me rend tout chose.

Com­men­çons par le com­men­ce­ment. Sur une des places de la ville ont été décou­verts au début du XXè siècle les ves­tiges d’un superbe amphi­théâtre romain datant de l’é­poque où la ville s’ap­pe­lait Lupiae, entre le Ier et IIè siècle. Le pro­jet de construc­tion d’une banque a été arrê­té net, comme quoi les belles his­toires existent vrai­ment. On peut voir aujourd’­hui les gra­dins de l’am­phi­théâtre enva­hir la tota­li­té de la place. En se pro­me­nant un peu, on peut éga­le­ment tom­ber sur un petit théâtre qui occupe lui aus­si toute une place…

La ville s’est déve­lop­pée aux XVIè et XVIIè siècles, suite à la vic­toire de la bataille navale de Lepante sur l’Em­pire Otto­man qui assu­re­ra la pros­pé­ri­té éco­no­mique de la région. Par­mi les plus belles réa­li­sa­tions de cette ville on trouve la place du Duo­mo et la façade du Palais des Céles­tins, mais sur­tout la basi­lique San­ta Croce, véri­table abou­tis­se­ment de ce qu’on appelle aujourd’­hui le baroc­co lec­cese, et dont la façade est pro­pice à don­ner le tour­nis à un moine bénédictin.

La ville est un ensemble four­millant de façades baroques, une ville entière de façades toutes plus belles les unes que les autres, à tel point qu’on l’ap­pelle la « Flo­rence baroque ». Pour vous emme­ner avec ceux qui l’ont vrai­ment visi­tée, voi­ci Mi-fugue, mi-rai­son, un bien joli blog et bien écrit (et drôle en plus).

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Shaxi — 沙溪 — Col­lec­tion de timbres #1

Shaxi — 沙溪 — Col­lec­tion de timbres #1

Shaxi — 沙溪

Col­lec­tion de timbres #1

Ce n’est pas parce qu’on est confi­nés qu’on n’a pas le droit de voya­ger. Une fois par jour, je vais essayer de vous faire décou­vrir le monde, les lieux que j’ai­me­rais connaître un jour et que d’autres ont eu la chance de par­cou­rir. Aujourd’­hui, nous par­tons à Shaxi, en Chine.
Pho­to © Sina.com

Shaxi, ou Shāxīz­hèn (bourg de Shaxi) est un tout petit vil­lage situé dans la pré­fec­ture de Dali, dans la grande pro­vince du Yun­nan. Son nom en chi­nois uti­lise le sino­gramme du sable — 沙 — et celui du ruis­seau — 溪 -, le suf­fixe — 镇 — signi­fiant bourg.

Pour y arri­ver, il faut comp­ter une cen­taine de kilo­mètres à par­tir de Dali — 大理市 — ou de Lijiang — 丽江市. Autant dire qu’il est dif­fi­cile de tom­ber des­sus par hasard à moins de se perdre sur une route de cam­pagne qui ne mène qu’à d’autres vil­lages en ser­pen­tant dans une cam­pagne val­lon­née. Habi­tée par les eth­nies Bai — 白族, sino­gramme du blanc - et Yi — 彝族, sino­gramme du vase -, cette région est proche des contre­forts du Myan­mar et consti­tuait un des arrêts de la route du com­merce du thé entre le Yun­nan, le Myan­mar et le Tibet. 

Visi­ble­ment, le vil­lage n’a pas com­plè­te­ment per­du son âme et ne res­semble pas à une vitrine sans vie, avec ses petites ruelles pavées et de superbes mai­sons avec cour inté­rieur où le bois côtoie avec charme la pierre noire des mai­sons. La place du théâtre est un joyau d’ar­chi­tec­ture tra­di­tion­nelle avec ses tuiles rondes et ses toits relevés.

Mais ceux qui en parlent le mieux sont ceux qui y sont allés, et pour cela, je laisse la place à trois blogs qui en parlent magni­fi­que­ment et dont les pho­tos valent tous les mots : Planet3W, World Wild Brice, et mon pré­fé­ré, Sous le ciel vaga­bond.

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Le plus long de tous les étés. Jour­nal du confi­ne­ment IV

Le plus long de tous les étés. Jour­nal du confi­ne­ment IV

Le plus long de tous les étés

Jour­nal du confi­ne­ment IV

Ma vie est tou­jours un savant équi­libre entre ce dont je me satis­fais dans un pur exer­cice de dénue­ment et la recherche de tout ce dont je pour­rais avoir envie et dont je cherche à satis­faire le manque.

Avec le beau temps de ces der­niers jours, j’ai pas­sé mon temps au jar­din ; j’ai ins­tal­lé sur ma petite table dans le jar­din arrière mon ordi­na­teur, mes cahiers et mes sty­los à plume. J’ai tra­vaillé conscien­cieu­se­ment, par­fois plus que néces­saire, jus­qu’à l’é­pui­se­ment, ne pre­nant pas le temps de faire de pause. Ma peau s’est vite cui­vrée comme si nous étions déjà au début de l’é­té. Sur mon temps libre, j’ai pas­sé beau­coup de temps à net­toyer les mas­sifs, à tailler les plantes qui repartent de plus belle mal­gré la terre argi­leuse qui cra­quèle au soleil vif, finis­sant mes jour­nées haras­sé, le corps four­bu et las comme après l’a­mour. Mes petits chats se pré­lassent sur l’herbe tendre, tan­tôt en plein soleil, tan­tôt à l’ombre, selon l’heure de la journée.

Il ne se passe pas grand-chose, les jour­nées et les semaines finissent par s’é­gre­ner comme un cha­pe­let dont on aurait arrê­té de comp­ter les prières. Les avions passent beau­coup moins nom­breux. J’ai tout loi­sir de regar­der leur panse ven­true déco­rées aux cali­cots des com­pa­gnies habi­tuelles. Il m’a­vait sem­blé entendre que le Qatar et les Emi­rats Arabes Unis sus­pen­daient tous leurs vols pour l’Eu­rope ; ce sont pour pour­tant bien des avions de leurs com­pa­gnies que je vois arri­ver, des Boeing 777 et des Air­bus A380, mais char­gés de quoi ? De qui ? Des hommes et des femmes qui tra­vaillent ? Hier, un avion en pro­ve­nance de Sao Pau­lo a enquillé le cou­loir aérien dans le mau­vais sens et a fait demi-tour au-des­sus de chez moi. Puis je l’ai vu dis­pa­raître de mon radar… Un avion d’I­ran Air a atter­ri à CDG, un autre vient de N’D­ja­me­na, un autre encore de Nai­ro­bi. Tous les jours, quelques Rafale sillonnent le cou­loir aérien. Et sur­tout, il y a ces avions que mon radar détecte sous le nom de French Air Force, dont cer­tains n’ap­pa­raissent pas du tout sur les plans de vol. Étrange ambiance.

Les matins sont calmes. Je n’en­tends plus le bruit inces­sant des voi­tures dans les rues avoi­si­nantes. Il ne reste que le chant des oiseaux, le pépie­ment des mésanges à tête noire et le jacas­se­ment des pies qui se font de plus en plus rares. Le soir venu, on entend à nou­veau les chouettes ulu­ler dans les grands arbres du parc du châ­teau. Et la vie passe dou­ce­ment, comme au soir d’une éter­ni­té qui s’éteint.

Je ne sors presque plus ; c’est le but du confi­ne­ment. Le soleil caresse mes pieds nus sur l’herbe pen­dant que je lis les der­nières pages du livre de Xavier Brau de Saint-Pol Lias sur Phnom Penh ; l’homme n’é­tait assu­ré­ment pas un écri­vain, un simple rap­por­teur d’une période qui a som­bré depuis bien long­temps dans l’oubli.

Alors… Je me mets à rêver au plus long de tous les étés… Celui qui advien­dra. Celui dont per­sonne n’a encore idée du temps qu’il durera.

Pho­to by Alexan­der on Uns­plash

Le soir, Phnom Pehn est très ani­mée, mais d’une ani­ma­tion joyeuse, tout à fait ras­su­rante. J’en par­cours toutes les rues à la tom­bée de la nuit, au milieu des déto­na­tions conti­nuelles et de nuages de fumée. Mais ces déto­na­tions sont celles des pétards chi­nois, tou­jours ! et cette fumée vient des mor­ceaux de papiers dorés qu’on brûle aux ancêtres, sur le seuil des mai­sons, pour leur offrir les vête­ments, les usten­siles, les meubles et même les pièces de mon­naie dont ces papiers portent l’i­mage. Tous les Chi­nois et Anna­mites que je ren­contre ont un air de fête, dans leurs beaux vête­ments de soie aux cou­leurs vives, sous l’illu­mi­na­tion des grandes lan­ternes de papiers enlu­mi­nés, qui éclairent tous les soirs le devant des mai­sons, mais que l’on a mul­ti­pliées à l’oc­ca­sion du Têt. C’est une popu­la­tion gaie, à l’air affable, de l’as­pect le plus paci­fique. Par­tout, l’au­tel des ancêtres, que l’on aper­çoit de la rue dans l’in­té­rieur des mai­sons, est paré, éclai­ré.  De somp­tueux repas com­po­sés de riz, de pou­lets, de canards, de pâtis­se­ries variées et d’une mul­ti­tude de petits bols conte­nant les mets de la cui­sine chi­noise, s’é­talent sur les devan­tures, héris­sés de petits cierges qui brûlent ou qui fument, en l’hon­neur des aïeux : les trot­toirs même sur la rue en sont bor­dés, et les pétards éclatent de toute part, sou­le­vant la pous­sière rouge qui rem­place ici la pavé.
Nous pou­vons dor­mir tranquilles.

— Xavier Brau de Saint-Pol Lias, Phnom Penh
2013, Magel­lan & Cie

Mes nuits sont douces, la fenêtre ouverte, pour sen­tir l’air du dehors entrer dans la chambre comme si chaque matin était le pre­mier du monde. Blot­ti sous ma couette, j’é­coute au matin les oiseaux enchan­ter l’air silencieux.

Mes nuits sont pleines de rêves étranges, de rêves de loin­tains au soleil cares­sant ma peau, des rêves éro­tiques par­fois où le plai­sir des corps se mêlent à des his­toires impro­bables. Elles sont aus­si pleines de carac­tères chi­nois (汉字) que je viens d’ap­prendre. La seule chose un peu ori­gi­nale que j’au­rais fait pen­dant ces semaines aura été de suivre un cours à dis­tance de chi­nois dis­pen­sé par Langues O et dans lequel je me suis lan­cé à corps per­du. Le soir, je me badi­geonne d’un onguent aux plantes et au camphre dont je ne connais pas le nom ; tout y est ins­crit en thaï et en chi­nois. J’aime la sen­sa­tion de fraî­cheur qu’il me pro­cure et l’o­deur à la fois médi­ci­nale et fleu­rie que l’on peut sen­tir dans les phar­ma­cies chi­noises de l’a­ve­nue Chak­kra­phet, entre le quar­tier chi­nois et le quar­tier sikh de Bang­kok. Je ne sais même plus où je l’ai ache­té. Peut-être à Chiang Mai.

Voi­là que j’ai com­men­cé mon voyage durant le plus long de tous les étés. Les voyages pas­sés me servent de sub­strat à tout nou­veau voyage. Les sou­ve­nirs accu­mu­lés, dont je n’ai pas encore démê­lé tout l’é­che­veau me rap­pellent à quel point je suis par­ti loin de chez moi et com­bien j’y étais bien. Rien ne me man­quait, ni le confort de mon habi­tat, ni la nour­ri­ture de mon pays, et encore moins le cli­mat revêche et encore empreint des sai­sons de Paris. Je rêve à pré­sent à de nou­velles des­ti­na­tions, d’un long été où le soleil ne fini­rait jamais de briller, mis à part peut-être durant une grosse averse tro­pi­cale qui ne lais­se­rait der­rière que des flaques et l’o­deur âcre de la terre. Trois mois loin de chez moi, lorsque j’au­rais accu­mu­lé suf­fi­sam­ment pour ce qui sera cer­tai­ne­ment le voyage de ma vie. Quitte à par­tir, autant par­tir longtemps.

Le plus long de tous les étés sera asia­tique, à n’en pas dou­ter. Seule l’A­sie porte en elle tous les charmes qui consti­tuent l’es­sence de mes rêves. Ce conti­nent com­mence sur la rive orien­tale d’Is­tan­bul, au débar­ca­dère d’Üskü­dar où arrivent les vapurs pro­ve­nant d’E­minönü, qui se trouve en Europe. Il se ter­mine sous l’é­qua­teur, au large de la mer des Célèbes (Sula­we­si), en Indo­né­sie, et peut-être encore plus loin, à l’est, jus­qu’à la mer des Salo­mon et peut-être aus­si jus­qu’à l’ex­tré­mi­té nord de l’île de Sap­po­ro. Aujourd’­hui, je ne sais pas encore à quoi res­sem­ble­ra ma géo­gra­phie de l’A­sie au moment du plus long de tous les étés.

Rien ne vient bous­cu­ler ma tran­quilli­té, tout est incroya­ble­ment calme. Les sou­ve­nirs me reviennent, je tente de recol­ler les mor­ceaux, chaque ins­tant de latence m’est dou­ce­ment rem­pli de ces lieux qui ont fait ma joie. Il est peut-être temps pour moi de retrou­ver toutes ces pho­tos épar­pillées, tous ces car­nets que j’ai rem­plis de mon écri­ture en lettres capi­tales et sur les­quels j’ai fixé pour l’é­ter­ni­té des ambiances et des ren­contres sublimes. Tan­dis que je som­no­lais dans mon lit à la tom­bée de la nuit, hier soir, je ten­tais de goû­ter à nou­veau l’air d’Ayut­thaya, dans ce petit hôtel tran­quille du quar­tier musul­man, à deux pas de la Chao Phraya par­cou­rue par les bateaux qui char­rient des tonnes de sable, empes­tant l’air de leur die­sel souf­fre­teux et de leur longue lita­nie de moteur rouillé.

Je me rends compte à quel point je n’ai plus rien écrit sur mes der­niers voyages. J’ai fina­le­ment assez peu écrit sur mon der­nier voyage en Tur­quie à l’o­rée des der­niers évé­ne­ments de Gezi, mais aus­si sur mes dif­fé­rents voyages en Thaï­lande, à Ayut­thaya, à Sukho­thaï, à Pet­cha­bu­ri, à Chiang Mai, dans les petites rues de Bang­kok où l’on ne croise que des vieux qui me regar­daient pas­ser avec cir­cons­pec­tion, parce que disons-le clai­re­ment, je n’a­vais rien à foutre là…

Peut-être me suis-je beau­coup lais­sé por­té par le fait de juste sen­tir, humer l’air, sen­tir l’am­biance des quar­tiers où per­sonne ne va, cher­chant par tous les moyens les endroits qui n’ont aucun attrait tou­ris­tique, les petits mar­chés étouf­fants où les cafards courent par­tout sur le sol, où les odeurs d’é­pices côtoient celles, beau­coup moins agréables, du pois­son à la fraî­cheur dou­teuse et des étals de vis­cères de porc dont je me demande encore ce qu’on peut bien cui­si­ner avec. Et plu­tôt que de noter scru­pu­leu­se­ment tous les endroits où je suis pas­sé, où je me suis arrê­té pour rien, juste pour regar­der ce qui se pas­sait, je me suis lais­sé por­ter par l’air du temps, un temps sans montre, sans contrainte. C’est peut-être ça le voyage. Sor­tir les lieux où l’on croise que des tou­ristes, où rien n’est extra­or­di­naire, pas de temples gran­dioses, pas de vieilles pierres dont on ne peut décryp­ter le sens et l’his­toire que grâce aux notices des guides. Tra­quer le petit res­tau­rant fami­lial où les enfants dorment sur les ban­quettes lors­qu’ils ne jouent pas à la Plays­ta­tion ins­tal­lée sur la télé accro­chée au mur. On y cui­sine à la demande, les pro­duits frais sont ache­tés au mar­ché du coin, voire à l’é­pi­ce­rie d’à côté lorsque les clients ont pas­sé com­mande. Je me sou­vien­drai tou­jours ce petit vieux chez qui j’ai man­gé une çoban sala­ta sur une petite place de Kaş et qui une fois qu’il avait reçu ma com­mande m’a lais­sé seul à la table de son res­tau­rant en plein air pour aller cher­cher tomates et concombre au pri­meur de l’autre côté de la rue. 

Peut-être ai-je tout sim­ple­ment vécu mes vacances en me lais­sant désar­mer plu­tôt qu’à ten­ter d’être un tou­riste comme les autres. Prendre un taxi à la jour­née, un de ces tuk-tuk qu’on appelle sky­lab à Ayut­thaya, deman­der au chauf­feur de m’emmener au mar­ché pour ache­ter un balai, lui deman­der de s’ar­rê­ter pour ache­ter des fraises au piment sur un étal (abso­lu­ment insi­pides), de lui pro­po­ser de par­ta­ger des bro­chettes de pou­let et un bol de nouilles à la même table (incom­pré­hen­sible pour lui), d’al­ler voir ce temple en dehors de la ville (où per­sonne n’a jamais dû lui souf­fler l’i­dée qu’on pour­rait s’y inté­res­ser), de s’ar­rê­ter pour ache­ter sur le bord de la route des usten­siles de cui­sine (des cou­teaux mais aus­si des cuillers en bois, en bam­bou), lui deman­der de me rame­ner au temple (hein ?) parce qu’en face il y a un petit res­tau­rant (un boui-boui sans tou­ristes) de nouilles au pou­let et au concombre amer que je connais et je ne man­ge­rai nulle part ailleurs (hein ?), voir dans ses yeux l’é­ton­ne­ment, la sur­prise, la satis­fac­tion et l’é­ba­his­se­ment, et finir par retour­ner à l’hô­tel après avoir man­gé un Roti Sai Mai au sucre filé sur le bord de la route (un énième arrêt)… Nous nous sommes quit­tés sur le par­king de l’hô­tel et il me semble, peut-être me trom­pé-je, qu’en plus d’a­voir illu­mi­né ma jour­née, j’ai bien dû rendre la sienne un peu plus ori­gi­nale que les autres. Son regard et son sou­rire, lors­qu’il a fait demi-tour et qu’il m’a fait signe de la main, ne m’ont lais­sé que cette impres­sion. Je crois qu’il a dû me prendre pour un fou, un illu­mi­né, mais au final, ce petit homme éden­té aux vête­ments déchi­rés a dû me trou­ver bien sym­pa­thique. Un peu fou, mais sym­pa­thique. Car je suis un peu fou. Mais sym­pa­thique. Mais un peu fou.

Je suis un peu fou. Et j’é­tais un peu moins fier quand à Istan­bul, au pied du bazar égyp­tien, je me suis fait suivre par une troupe de gitans allu­més à je ne sais quelle drogue, à la peau brune et aux yeux blancs dans le soir tom­bant, et que j’ai réus­si à semer en pre­nant mes jambes à mon cou.

Un peu de nos­tal­gie, oui, mais com­ment faire autre­ment que d’être nos­tal­gique après avoir vécu, il me semble, plus d’une vie en une seule, chaque voyage comp­tant pour une vie à part entière, chaque per­sonnne ren­con­trée étant aus­si pleine de vie que des cen­taines d’êtres humains, tout est décu­plé, trans­for­mé, magni­fié. Un Chi­nois, sur les bords d’une pis­cine sans âme de l’hô­tel Trang de Bang­kok, tan­dis que son ami était qua­si­ment en train de se noyer, me deman­dait com­ment c’é­tait de vivre en France. Il venait de Shan­ghaï, tra­vaillait dans les assu­rances et se fai­sait appe­ler Mickaël… C’est le seul à avoir pris de mes nou­velles par mail tan­dis que des tarés étaient en train de ter­ras­ser de pauves inno­cents le soir du mas­sacre du Bata­clan. Etrange, non ? Un couple de Chi­nois, lui, mus­clé, façon nou­veau riche,  les che­veux noirs de jais lus­trés, elle, apprê­tée comme pour un soir de bal, robe ajus­tée et cha­peau pen­ché sur la tête, ils se sont per­dus sur la rive droite de Bang­kok, au pied du Wat Arun qui vient de fer­mer, pas cer­tain qu’il y ait encore des vedettes qui retournent vers le sud de la Chao Phraya ; il parle un anglais approxi­ma­tif et me demande à quelle heure passe la pro­chaine navette… Je n’en sais rien et je m’en fous, il y a tou­jours un moyen de retrou­ver son che­min. Pen­dant ce temps, une grosse averse nous rince, et le seul abri pos­sible est une petite gué­rite sous laquelle nous nous abri­tons. Sa femme, très cer­tai­ne­ment récem­ment mariée, ne pipe pas un mot d’an­glais et sent bon le jas­min. Pas un seul ins­tant elle n’ose por­ter le regard sur moi. Tant pis. Elle sent bon quand-même. Une peau dia­phane, des che­veux lisses, des yeux éva­nes­cents qui ne se fixent sur rien d’autre que son mari qu’elle semble aimer comme rien d’autre. Aucun inté­rêt. J’ai fini par lui indi­quer la bonne navette à prendre, en lui don­nant le nombre d’ar­rêts pour qu’il puisse se rendre là où il vou­lait aller. Je suis deve­nu son meilleur ami l’es­pace d’un ins­tant ; je le ras­su­rai et le sau­vai, lui et sa femme, de la per­di­tion assu­rée. Comme je le disais, on peut tou­jours trou­ver faci­le­ment trou­ver son che­min à Bang­kok et à défaut, un taxi sau­ra for­cé­ment vous dépan­ner, si tant est qu’il veuille bien enclen­cher le meter avant de com­men­cer la course. Il ne savait plus com­ment me remer­cier tan­dis que le Chao Phraya Express accos­tait au pon­ton. Tout ce qui m’in­té­res­sait était de sen­tir l’air satu­ré d’hu­mi­di­té ; j’au­rais bien fini par ren­trer. Ce soir là, je suis retour­né à l’hô­tel en pas­sant par Saphan Tak­sin ; j’ai bien dû attendre la navette flu­viale pen­dant vingt-cinq minutes sur le quai, à moi­tié endor­mi, avant de retrou­ver la ter­rasse du res­tau­rant de l’hô­tel où je me suis saou­lé d’œufs cen­te­naires, de gam­bas grillées, de Char­don­nay et de Maï Taï (on fait ce qu’on peut…).

Une pho­to volée. Sur la navette flu­viale. Une belle femme japo­naise au visage acé­ré, un cha­peau de paille vis­sé sur ses che­veux raides et noirs comme le char­bon, des yeux per­çants qui fuient mon regard tan­dis qu’elle s’é­loigne sur le pon­ton de Saphan Tak­sin ; je ne la rever­rai plus jamais. Son visage res­te­ra impri­mé sur la pellicule.

Les mous­tiques sont légions et me picorent à l’en­vi alors que la nuit est tom­bée depuis long­temps et que la fraî­cheur des ténèbres d’une fin de mois d’a­vril ne per­met plus de lais­ser les fenêtres ouvertes si tard. Les huiles Siang m’ap­portent récon­fort, comme aux soirs sur les bords de la rivière Yom à Sukho­thaï où même les plus redou­tables remèdes pour contrer les pîqûres ne pou­vaient rien contre ces redou­tables bêtes qui sucent le sang jus­qu’à satié­té, à tel point qu’aux der­nières heures de la jour­née, il était presque impos­sible de pro­fi­ter de la ter­rasse de la chambre pour y boire une Singha.

Nous sommes le 26 avril. Je suis sur ma ter­rasse, plein soleil du matin, un soleil encore un peu timide, le café presque tiède et il n’y a que les oiseaux qui accom­pagnent ma tran­quilli­té. Deux moi­neaux se répondent de leurs trilles à tra­vers quelques jar­dins, tan­dis que les pigeons rou­coulent pour se séduire dans le grand mar­ron­nier et les mésanges picorent les graines comme des voleuses. L’air sent bon la rosée, la terre encore fraiche et les fleurs de lilas qui n’ar­rêtent pas de fleurir.

Il est temps pour moi de reprendre l’é­cri­ture de ces beaux voyages, sans quoi le plus long de tous les étés risque d’ar­ri­ver avant même que je n’ai eu le temps de rou­vrir un carnet.

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Une semaine sur terre. Jour­nal du confi­ne­ment III

Une semaine sur terre. Jour­nal du confi­ne­ment III

Une semaine sur terre

Jour­nal du confi­ne­ment III

Pho­to by Lopez Robin on Uns­plash

Dimanche 22 mars

Nuit dif­fi­cile, des  rêves qui n’en finissent pas, des rêves qui pour­rissent mes matins et qui jouent avec mes peurs. Je suis un grand trouillard, j’ai des pho­bies, et je me demande si la plus grande n’est pas celle des pro­fon­deurs océa­niques.  Comme je le dis à ceux qui me disent que pour un fils de Bre­ton, c’est quand-même pas de bol, je réponds que dans ma famille, per­sonne n’est marin-pêcheur, ni même marin tout court, et nous nageons tous comme des enclumes.

J’ai fait un rêve affreux, dans lequel je quit­tais le sol et j’a­vais une vue magni­fique, tout en hau­teur, comme si j’é­tais un drone, au-des­sus d’un détroit, une lame de roche qui s’en­fon­çait dans une eau cris­tal­line et calme, sur laquelle était sculp­tée un visage de vieil homme bar­bu — un détail. Puis je me suis rap­pro­ché au point que je me suis retrou­vé à la limite de la sur­face de l’eau, per­ché sur une branche qui flot­tait comme par magie à la ver­ti­cale. Je me suis dit que si je vou­lais par­tir de là, le plus com­mode était de remon­ter la côte par la falaise, mais mon rêve ne l’a pas enten­du de cette oreille et m’a fait com­prendre qu’il fal­lait que ce soit par le pied de la falaise. J’ai donc sau­té de ma branche pour rejoindre le point le plus proche de la muraille de pierre et là, je me suis enfon­cé dans l’eau gla­ciale, à une pro­fon­deur tout à fait dérai­son­nable. L’eau était si trans­pa­rente que je pou­vais voir le fond de la mer. Tout ce que j’a­dore… Evi­dem­ment, je me suis réveillé en sur­saut, com­plè­te­ment flippé…

Je hais ce genre de rêves, je hais la mer quand je suis des­sus ou dedans, je hais les rêves où il y a à la fois moi et la mer… et je pro­pose qu’on arrête ça tout de suite.

Deuxième jour de week-end confi­né. Rien de spécial.

Pho­to © David McAugh­try

Same­di 28 mars

La deuxième semaine de confi­ne­ment a été com­pli­quée pour moi. Je ne sais pas gérer ce genre de situa­tion. Pas le fait d’être chez soi, parce que ça je sais très bien faire et je serais même ten­té de dire que je ne sais pas faire grand-chose d’autre, mais tra­vailler chez moi a été très com­pli­qué. Je ne  sais pas pon­dé­rer mon temps entre le tra­vail et les temps de pauses, et là, ça m’a fou­tu une claque, parce que je me suis retrou­vé épui­sé en quelques jours.

J’ai dû sérieu­se­ment lever le pied. Des nau­sées, des dou­leurs un peu par­tout, la tête prise dans un étau et l’en­vie de me mettre au fond d’un trou. Pas réus­si à lire une seule ligne. Alors, quel­qu’un que je connais bien m’a dit un jour, quand on est au fond du trou, on ne peut res­sor­tir que par le haut.

Alors voi­là, c’est ce que je vais faire. Et puis je me rends compte, que ce qui compte vrai­ment à l’in­té­rieur d’un espace comme le mien, n’est pas tant le cours des évé­ne­ments, mais les sen­sa­tions et les impres­sions qui se construisent à l’intérieur.

Une mau­vaise passe. Une étrange et fou­tue putain de mau­vaise passe. Res­sor­tir par le haut. Et puis voi­là. Alors ce matin, en me levant, j’ai pris mon bou­quin, celui qui traîne depuis des jours et des jours sur ma table de nuit et que je n’ar­rive pas à lire, non pas parce qu’il ne me pas­sionne pas, mais parce que je n’y arrive pas, et je l’ai ava­lé d’un trait, un chouette livre de Ragnar Jónas­son, avec une vraie belle lumière qui en émane. Et depuis quelques jours, je sais com­ment on prononce :

Eyjaf­jal­la­jö­kull

En atten­dant qu’il se passe autre chose, en voi­ci quelques lignes.

Pen­dant ses années d’é­tudes, Ari Thór voyait sou­vent pas­ser des bus affi­chant le mes­sage « Pas en ser­vice ». Après la mort de ses parents, il s’é­tait ins­tal­lé chez sa grand-mère et le bus était deve­nu son moyen de trans­port habi­tuel. Du vivant de son père et sa mère, il n’a­vait jamais rien eu à faire par lui-même ; par la suite, il avait tout mis en oeuvre pour être autonome.
Le para­doxe du mes­sage l’in­tri­guait. Les bus n’é­taient pas en ser­vice, et pour­tant ils pas­saient à toute vitesse devant lui. Ils allaient bien quelque part ? Le même genre de sen­ti­ment l’ha­bi­tait depuis quelques mois : il était constam­ment occu­pé, mais sans véri­table but.

— Ragnar Jónas­son, Nátt
2011, Edi­tions de la Martinière

Mais où sont-ils tous ? Pho­to by Tory Dough­ty on Uns­plash
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Une semaine sur terre. Jour­nal du confi­ne­ment II

Une semaine sur terre. Jour­nal du confi­ne­ment II

Une semaine sur terre

Jour­nal du confi­ne­ment II

Pen­dant toute la durée de cette période excep­tion­nelle, une petite chro­nique de trois jours en temps de guerre, bien au chaud chez moi. Deuxième partie.

 

Jeu­di 19 mars

Hey mais en fait ça passe super vite !! Sans rire, ma mati­née d’hier a filé à une vitesse incroyable… Même pas eu le temps de sou­pi­rer d’en­nui ou de me don­ner l’illu­sion que la jour­née était trop longue… Ce n’est pas vrai­ment comme ça que j’a­vais envi­sa­gé les choses, je m’at­ten­dais au moins à pas­ser quelques heures à me mor­fondre sur mon cana­pé en atten­dant qu’on m’en­voie des mails, mais même pas !! Ah ok, super le confi­ne­ment, je n’ai jamais pas­sé autant de temps au télé­phone et en visio­con­fé­rence (ce qui implique d’être lavé et de sen­tir bon, bien évidemment)…

Plus sérieu­se­ment, je crois que cette nuit, j’ai tra­duit dans mes rêves une angoisse que j’ai déve­lop­pée hier. Sur le temps du midi, j’ai dû sor­tir pour faire une petite course, avec ma petite attes­ta­tion de dépla­ce­ment déro­ga­toire, et je n’ai pas croi­sé un chat dans ma ville ; c’est assez désta­bi­li­sant, même si la pre­mière réac­tion que l’on a, c’est l’a­mu­se­ment. Cela peut vite se retour­ner et se trans­for­mer en autre chose, d’un peu plus anxio­gène. Et je pense qu’in­cons­ciem­ment, ce qu’a essayé de me dire mon rêve, c’est que dans cette ville de huit mille habi­tants, tout le monde avait déser­té et que si mon coco tu vou­lais comp­ter sur quel­qu’un dans les envi­rons, ce n’é­tait même pas la peine ; YOU — ARE — ALONE !! Tu com­prends ça (avec l’ac­cent québécois) ??!!

Dans mon rêve, j’é­tais dans la 309 que m’a­vait don­née mon grand-père (il y a bien long­temps qu’elle est par­tie à la casse), sta­tion­né sur une vaste éten­due de sable, sans rien autour. Pas vrai­ment le désert, mais pas vrai­ment dans l’en­ceinte d’une ville non plus. Je suis sor­ti de la voi­ture avec mon appa­reil pho­to et j’en ai fait le tour avant de me faire inter­pel­ler par un qui­dam qui me fai­sait des grands signes, qui vou­laient plus ou moins dire de regar­der de l’autre côté. Hor­reur !!! La mer était en train de mon­ter à une vitesse ful­gu­rante à tel point que j’a­vais déjà les pieds dans l’eau… Je suis res­té là, plan­té comme une asperge, à me poser la ques­tion de savoir si je devais fuir avec la voi­ture dans laquelle il me parais­sait com­pli­qué de mon­ter — et quand bien même, arri­ve­rais-je à rou­ler sans m’en­sa­bler ? — ou si je devais prendre les jambes à mon cou. Ce qui est cer­tain, c’est que le qui­dam a bien vite dis­pa­ru — le lâche !! Il y a tou­jours un lâche dans un rêve… — et que je suis res­té là sans savoir quoi faire, dans une tem­po­ra­li­té qui m’a sem­blé comme une éter­ni­té. Même quand je me suis réveillé, j’é­tais encore dans cet espèce d’entre-deux non réso­lu qui met incroya­ble­ment mal à l’aise. Alors après, je peux venir fan­fa­ron­ner, mais là pour le coup, je sens que j’ai tou­ché un truc du doigt. Une petite névrose qui, je l’es­père, va fer­mer sa gueule…

Mais où sont-ils tous ? Pho­to © Vir­tual­Wolf

Je me demande si cette période ne va pas être pour moi l’oc­ca­sion de remettre en cause cer­taines choses, cer­taines choses de mon quo­ti­dien. Et si tout cela n’é­tait pas vrai­ment réel ? Et si au bout du tun­nel du confi­ne­ment il y avait… une vie sans tra­vail… Ah ? On me dit dans l’o­reillette que c’est le télé-confi­ne­ment c’est maintenant… 

Fin de jour­née. Et là, c’est le drame… Le truc qui manque… La car­touche de Soda Stream… Pas le choix, je dois aller à Cora. Petite attes­ta­tion manus­crite, clefs de bagnole, sac de course et c’est par­ti. M’est avis que cer­tains doivent se dire que ça ne doit être pas être si com­pli­qué que ça de sor­tir sans se faire repé­rer… Il y a beau­coup plus de monde qu’­hier dans les rues et sur la route. Après avoir atten­du à peine dix minutes, j’entre dans le super­mar­ché et je me rends compte que je n’au­rais pas l’oc­ca­sion de faire la queue vu le monde à l’in­té­rieur. C’est comme un ins­tant de liber­té, la pos­si­bi­li­té de croi­ser des vraies per­sonnes qui bougent dans la vraie vie, des vrais hommes et des vraies femmes, une jolie fille qui me regarde et qui file, droit devant, men­ton et poi­trine fière, elle aus­si est vraie, j’en met­trais ma main à cou­per… En réa­li­té, je m’at­tarde, je flâne, je fais des pas de deux, des pas chas­sés, des crocs-en-jambe, des demi-tours en plein milieu de l’al­lée prin­ci­pale. Un vrai débile qui a pas­sé déjà quatre jours en détention.

Ven­dre­di 20 mars

Quelle drôle de mati­née… J’ai été réveillé par les chats qui ont fait les cons dans le salon à une heure pas pos­sible. En ten­tant de faire un triple sal­to arrière dans mon lit, j’ai réus­si à me coin­cer quelque chose dans le bas du dos, cer­tai­ne­ment le sacrum. Du coup, j’ai une idée un peu plus pré­cise de ce à quoi pour­rait res­sem­bler l’en­fer… Le confi­ne­ment mais avec le dos en vrac.

Lorsque j’ai réus­si à me lever, j’ai consta­té le champ de bataille : les tapis étaient rou­lés en boule au pied de l’es­ca­lier, un ver de terre a été tran­ché vif par le plus jeune de mes chats, à qui j’ai déjà expli­qué que, 1, non c’é­tait une légende, cou­per un ver de terre en deux, ça ne fait pas deux vers de terre, 2, ça ne sert à rien de chas­ser des vers de terre puisque per­sonne n’en mange, 3, c’est pareil avec les sou­ris, sur­tout quand elles n’ont plus de tête et 4, quand le temps est sec, chas­ser des feuilles mortes n’a­vait pas plus d’in­té­rêt… J’ai aus­si retrou­vé un bout de brioche éven­tré sur le sol de la cui­sine et des traces de pattes sur la vitre de la cui­sine, trem­pées dans l’eau d’ar­ro­sage des plantes qu’il venait de ren­ver­ser en vou­lant chas­ser une abeille qui n’a­vait rien à faire là. Une fois qu’il a pu consta­ter que j’a­vais tout remis en ordre, il est remon­té tran­quille­ment se cou­cher pour ne se réveiller qu’en fin de journée…

En fin de mati­née, je me suis enfin déci­dé à aller au siège récu­pé­rer des docu­ments. Ce serait dom­mage de ne pas pro­fi­ter de ces temps d’ac­ti­vi­té réduite en les lais­sant crou­pir seuls dans mon armoire.

C’est à ce moment-là que je me suis ren­du compte qu’il me fal­lait un jus­ti­fi­ca­tif de dépla­ce­ment pro­fes­sion­nel, docu­ment que je pou­vais très bien signer moi-même mais qu’il fal­lait que je puisse éga­le­ment tam­pon­ner, et pour cela, il fal­lait que je puisse aller sur mon lieu de tra­vail. Comme dirait Arno, “tu vois l’ba­zar ?”. Ouais, c’est exac­te­ment ça. Le bazar. Va faire com­prendre au flic qui m’a contrô­lé qu’en tant que direc­teur adjoint de mon asso­cia­tion, je suis tout à fait en mesure de me faire mon propre docu­ment. Et que jus­te­ment, je vais cher­cher le tam­pon. Et là… “Je com­prends mon­sieur, mais qui va tam­pon­ner votre docu­ment ?” Alors déjà, je ne vois pas en quoi ça le regarde, mais je lui répète que c’est moi. “Vous allez tam­pon­ner votre propre docu­ment ?”. Ouais, que je lui redis. Bon.
- Et vous tra­vaillez où ?
- Juste ici (je me suis fait contrô­ler sur le rond-point qui donne accès au cam­pus).
- Ici ?
- Oui.
- Bon. Il faut bien que vous ayiez votre attes­ta­tion et votre jus­ti­fi­ca­tif avec vous et que vous en fas­siez pour tous vos col­lègues.
- Euh… OK (Dans ce genre de situa­tion, il vaut mieux évi­ter d’être contra­riant).
- Allez circulez !

Je ne sais pas si je l’ai échap­pé belle, mais c’est la pre­mière chose que j’ai faite en arri­vant au bureau. C’est vache­ment bien le bureau sans per­sonne et sur­tout sans cette lumière criarde qui bou­sille les yeux…

Mais où sont-ils tous ?

Pas de musique aujourd’­hui, je suis ron­chon, dégoû­té d’a­voir le dos en com­pote, d’a­voir aus­si mal. Je me sens bon à rien. La jour­née ter­mi­née, la semaine ter­mi­née, je me demande à quoi va res­sem­bler ce pre­mier week-end confi­né. Parce que cette fois-ci, il n’y aura pas de télé­tra­vail, de visio­con­fé­rences, pas de fichiers Excel, pas de mails. Il n’y aura pas de courses, pas de sor­ties, il n’y aura rien.

Grand saut dans l’in­con­nu. Stu­peur et confinement.

Same­di 21 mars

Un café.
Une tem­pête.
Un café.

Mais où sont-ils tous ? Pho­to © KCRW

Que dire de cette pre­mière jour­née de confi­ne­ment en week-end ? Bon ben pas grand-chose. C’est un jour de week-end comme d’ha­bi­tude, pen­dant lequel j’ai fait le ménage, j’ai bou­qui­né, et c’est tout. Donc, bilan des opé­ra­tions, c’est pareil que d’ha­bi­tude. Sauf que je n’ai pas tra­vaillé, contrai­re­ment à ces cinq der­niers jours. Et si je compte bien, il reste un jour comme ça. Avant les cinq pro­chains jours de tra­vail, ou de télé-confi­ne­ment. Tout va bien. Je sais encore comp­ter, ma san­té men­tale est au beau fixe, contrai­re­ment à mon fils, qui a ran­gé sa chambre…

C’est le prin­temps depuis hier. Par contre, depuis ce matin, c’est le retour de l’hi­ver avec un sale vent froid.

Allez, tout va bien se passer.

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