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Citi­zen­four. Quelques jours avec Edward Snowden

Citi­zen­four. Quelques jours avec Edward Snowden

Citi­zen­four

Quelques jours avec Edward Snowden

La sur­veillance de masse

C’est un matin comme les autres, enso­leillé et froid, en plein cœur de l’au­tomne. Il fait 6°C dehors et les jours pro­chains pro­mettent d’être plus froids encore et plu­vieux ; ceci me crie à la figure la pro­messe de moments pas­sés dans la cha­leur de mon inté­rieur. J’é­cluse mes livres. La pile de livres à lire s’é­tire en hau­teur comme les gale­ries tou­jours plus hautes d’une ter­mi­tière, construc­tion fac­tice dont je finis par deman­der si tout cela va s’ar­rê­ter un jour. Une de mes der­nières acqui­si­tions ; Mémoires vives, par un cer­tain Edward Snow­den. Rien que le fait d’é­crire ces mots sur une page web, mal­gré sa faible dif­fu­sion, signi­fie d’en­trée de jeu que je suis impli­qué dans un sys­tème de sur­veillance dont je n’ai même pas idée. Snow­den, je ne m’y étais jamais vrai­ment inté­res­sé, je savais à peine qui c’é­tait, un Amé­ri­cain pas tout à fait tran­quille, bla­fard, un infor­ma­ti­cien à lunettes qui, parce qu’il avait une cou­ver­ture média­tique hal­lu­ci­nante, devait for­cé­ment avoir fait quelque chose de mal… Quelques lignes, la repro­duc­tion de quelques phrases tirées du jour­nal intime de Lind­say Mil­ls, sa com­pagne, éta­lées dans les pages du maga­zine Socie­ty, m’ont don­né envie de lire ce livre sur un sujet pour lequel je n’a­vais a prio­ri aucun espèce d’at­ti­rance, et sur­tout, qui n’a jamais véri­ta­ble­ment titillé ma méfiance.

Quelques jours m’ont suf­fi à lire ce livre d’une grande pure­té. Les mots de Snow­den résonnent encore alors que je viens de poser le livre, dont j’ai englou­ti le conte­nu comme un enfant bou­li­mique. Je regarde dehors, le soleil qui glisse sur les feuilles dorées de l’eu­ca­lyp­tus, et je me demande ce qui a bien pu se pas­ser pour qu’on en arrive là et pour, au final, qu’on se soit lais­sé faire. Il n’est pas ques­tion d’être para­noïaque, mais sim­ple­ment conscient que notre vie élec­tro­nique ne nous appar­tient pas. Elle ne nous a en fait jamais appartenu.

Snow­den qui a vécu les pré­mices d’In­ter­net se pose la ques­tion de savoir ce qui a fait que cet outil libre qu’é­tait le réseau mon­dial a pu tom­ber entre les mains de la NSA et des autres organes éta­tiques de sur­veillance dans le monde. Toutes les traces que nous y avons lais­sées existent pour tou­jours, impos­sibles à récu­pé­rer, impos­sibles à effa­cer. Les trois ins­truc­tions lire, écrire, exé­cu­ter, excluent de fac­to une qua­trième qu’on pense exis­ter éga­le­ment : effa­cer. En infor­ma­tique, rien n’est jamais effa­cé, et même si votre ordi­na­teur tente de vous en convaincre en vous deman­dant de confir­mer plu­sieurs fois que vous êtes en train de tirer un trait sur ce que vous venez de créer, il n’en est rien. Effa­cer ses traces est pra­ti­que­ment impos­sible, cela signi­fie peut-être que l’on est en train de dis­pa­raître soi-même.

Mais ça n’au­rait fait que rendre encore plus des­truc­teurs cer­tains pré­ceptes qui gou­vernent la vie sur Inter­net, à savoir que per­sonne n’a le droit de com­mettre une erreur et que si jamais cela arrive, il en sera tenu res­pon­sable jus­qu’à la fin de ses jours. Or, je n’a­vais pas envie de vivre dans un monde où tous devraient faire sem­blant d’être par­fait, car ce serait un endroit où ni mes amis ni moi n’au­rions notre place. Effa­cer ces com­men­taires reve­nait à effa­cer ce que j’é­tais, d’où je venais, et jus­qu’où j’é­tais allé. Renier ce que j’a­vais été autre­fois m’au­rait conduit à ôter toute valeur à ce que j’é­tais devenu.

Tokyo. Pho­to © B. Luca­va

Tokyo et les métadonnées

Snow­den est tour à tour un bon petit sol­dat, sous-trai­tant, membre externe d’un organe d’é­tat, employé d’une boîte d’in­for­ma­tique ayant pignon sur rue et dont vous pos­sé­dez peut-être un exem­plaire (Dell), com­mer­cial, admi­nis­tra­teur réseau. En réa­li­té, il est membre du contre-espion­nage, à la solde de l’État amé­ri­cain et vic­time à son insu d’une gigan­tesque machi­na­tion dont il est lui-même l’ar­chi­tecte. Il passe par toutes les strates qui lui per­mettent de com­prendre que la mis­sion qu’on lui a confiée n’est ni plus ni moins que par­ti­ci­per à la fabri­ca­tion d’un gigan­tesque sys­tème de sur­veillance glo­bale qui col­lecte toutes les traces élec­tro­niques à tra­vers Inter­net et dont n’im­porte qui pour­rait se ser­vir pour rendre n’im­porte qui d’autre cou­pable de n’im­porte quoi. Mais on n’est plus en train de par­ler du sys­tème ECHE­LON, on est bien au-delà. Pour bien com­prendre de ce dont il est ques­tion, il faut com­prendre que ce n’est pas tant le conte­nu des don­nées élec­tro­niques qui inté­ressent ceux qui ont déci­dé de mettre en place cette sur­veillance, mais les don­nées qui en per­mettent le trans­port ; les méta­don­nées… Snow­den se trouve alors à Tokyo et nous explique avec une clar­té biblique à quel point nous sommes vulnérables.

Je veux par­ler des infor­ma­tions qui ne sont pas dites ni écrites mais qui per­mettent néan­moins de révé­ler un contexte plus large et des modèles de com­por­te­ments. […] Ima­gi­nons que vous télé­pho­niez à quel­qu’un depuis votre por­table. Les méta­don­nées peuvent alors inclure la date et l’heure de votre conver­sa­tion, la durée de l’ap­pel, le numé­ro de l’é­met­teur, celui du récep­teur, et l’en­droit où l’un et l’autre se trouvent. Les méta­don­nées d’un e‑mail peuvent indi­quer le genre d’or­di­na­teur uti­li­sé, le nom de son pro­prié­taire, le lieu depuis lequel il a été envoyé, qui l’a reçu, quand il a été expé­dié et quand il a été reçu, qui l’a éven­tuel­le­ment lu en dehors de son auteur et de son des­ti­na­taire, etc. Les méta­don­nées peuvent per­mettre à celui qui vous sur­veille de connaître l’en­droit où vous avez pas­sé la nuit et à quelle heure vous vous êtes réveillé ce matin-là. Elles per­mettent de retra­cer ce que fut votre par­cours dans la jour­née, com­bien de temps vous avez pas­sé dans chaque endroit visi­té et avec qui vous avez été en contact. […] Vous ne contrô­lez pas, ou à peine, les méta­don­nées que vous géné­rez auto­ma­ti­que­ment. C’est une machine qui les fabrique sans vous deman­der votre par­ti­ci­pa­tion ni votre auto­ri­sa­tion, et c’est aus­si une machine qui les recueille, les archive et les ana­lyse. A la dif­fé­rence des êtres humains avec qui vous com­mu­ni­quez de votre plein gré, vos appa­reils ne cherchent pas à dis­si­mu­ler les infor­ma­tions pri­vées et n’u­ti­lisent pas de mots de passe par mesure de dis­cré­tion. Ils se contentent d’en­voyer un ping à l’an­tenne-relais la plus proche à l’aide de signaux qui ne mentent jamais.

TITAN­POINTE, le bun­ker de la NSA en plein cœur de New-York. Lire l’ar­ticle sur The Inter­cept

La TUR­BU­LENCE

Quelque chose me rend un peu ner­veux à la lec­ture de ces mots. Je n’ai pas à pro­pre­ment par­ler la sen­sa­tion d’être épié. Je ne suis pas plus inquiet que ça à l’i­dée que la web­cam de mon PC por­table puisse être contrô­lée à dis­tance par quel­qu’un qui vou­drait voir ce que je fais en écri­vant ces mots et en buvant mon café, parce qu’en réa­li­té, je ne pense pas être l’ob­jet des atten­tions par­ti­cu­lières des ser­vices de contre-espion­nage… Tou­te­fois, je me rends compte que ma vie est consi­gnée sur des ser­veurs à qui je n’ai pas don­né l’au­to­ri­sa­tion de sto­cker ces infor­ma­tions. En regar­dant “mes tra­jets” sur Google maps, je sais que tous mes tra­jets sont consi­gnés. Le GPS, même si je n’u­ti­lise pas d’i­ti­né­raire par­ti­cu­lier, est en capa­ci­té de me dire si je suis ren­tré chez moi par la rue Gabriel Péri ou la rue Pas­teur, à quelle heure je suis arri­vé sur les hau­teurs de Magnan­ville ce jour où il pleu­vait des cordes et si la pho­to de ce cham­pi­gnon dont je ne connais même pas le nom a bien été prise près de l’é­tang Godard dans la forêt de Mont­mo­ren­cy. Des don­nées ano­dines, mais qui sont archi­vées. Depuis long­temps. Tout un pan de ma vie sto­cké sur des ordi­na­teurs dont je ne connais pas l’emplacement. Tout ceci com­mence à me faire peur. Pour­tant, je n’ai pas la sen­sa­tion d’être un cri­mi­nel mais savoir que je suis sur­veillé à mon insu me laisse pen­ser que je pour­rais poten­tiel­le­ment l’être alors que je n’en ai pas spé­cia­le­ment envie…

Pour bien com­prendre les risques encou­rus, per­sonne mieux que Snow­den peut nous expli­quer ce qui se passe exac­te­ment et pour cela, il nous explique com­ment fonc­tionne TUR­BU­LENCE, une arme de confis­ca­tion massive.

Ima­gi­nez-vous assis devant un ordi­na­teur, alors que vous êtes en train de vous rendre sur un site web. Vous ouvrez votre navi­ga­teur, tapez un URL, et appuyez sur la touche “entrée”. L’URL est une requête, et cette requête est envoyée vers son ser­veur de des­ti­na­tion. Mais quelque part, au cours de son voyage, avant que la requête ne par­vienne à son ser­veur, elle devra pas­ser à tra­vers TUR­BU­LENCE, l’une des armes la plus puis­santes de la NSA.

Plus spé­ci­fi­que­ment, votre requête pas­se­ra par plu­sieurs ser­veurs noirs empi­lés les uns sur les autres, d’à peu près la taille d’une biblio­thèque à quatre rayon­nages. Ces ser­veurs sont ins­tal­lés dans des salles spé­ciales au sein de bâti­ments appar­te­nant aux plus grands opé­ra­teurs télé­coms pri­vés dans des pays alliés, ain­si que dans des ambas­sades  et des bases mili­taires américaines. […]

Si TUR­MOIL décide que votre navi­ga­tion est sus­pecte, il trans­met l’in­fo à TUR­BINE, qui redi­rige votre requête vers les ser­veurs de la NSA ; là-bas des algo­rithmes décident quel pro­gramme — quel logi­ciel mal­veillant, ou mal­ware — de l’a­gence va être uti­li­sé contre vous. […] Les pro­grammes choi­sis sont ren­voyés à TUR­BINE qui les injecte dans le tra­fic et vous les refile en même temps que le site web que vous cher­chiez à visi­ter. Et voi­là le résul­tat : vous avez eu le conte­nu que vous vou­liez, avec la sur­veillance dont vous ne vou­liez pas, le tout en moins de 686 mil­li­se­condes. Et com­plè­te­ment à votre insu.

Une fois que les pro­grammes sont sur votre ordi­na­teur, la NSA n’a plus seule­ment accès à vos méta­don­nées mais éga­le­ment à toutes vos don­nées. Désor­mais votre vie numé­rique lui appar­tient entièrement.

Bon. Pas vrai­ment ras­su­rant tout ça. Cela me pose la ques­tion de savoir si je n’ai pas, tout au long de ma vie numé­rique, quelque peu décon­né, à cher­cher des infor­ma­tions sur tel homme poli­tique, tel dis­si­dent chi­nois, tel pré­sident de la répu­blique amé­ri­caine à la che­ve­lure orange… Et du coup, existe-t-il dans mon ordi­na­teur un logi­ciel qui pirate toutes mes méta­don­nées pour en orga­ni­ser la col­lecte dans un data­cen­ter d’A­ma­zon et per­mettre ain­si à un agent trai­tant de la NSA de savoir tout ce qui se passe dans ma mai­son… ? Je vais me refaire un café.

Dis­clo­sure

Snow­den n’est pas qu’un geek aso­cial qui aurait fait fui­ter des infor­ma­tions pour se tailler tran­quille­ment une car­rière de sta­ture inter­na­tio­nale mise en lumière par quelques jour­na­listes un peu aven­tu­reux… On ne le sait peut-être pas, mais les révé­la­tions dont il est l’au­teur ont eu pour effet de faire condam­ner la NSA qui a outre­pas­sé ses droits et d’en­ca­drer les pro­cé­dures de sur­veillance. Aujourd’­hui, Edward Snow­den vit en exil à Mos­cou, après avoir vécu quelques temps à Hong-Kong d’où il a pu faire ses révé­la­tions dans une chambre d’hô­tel aveugle, le teint bla­fard et les vête­ments frois­sés, entou­ré de quelques repor­ters qui ont déci­dé de por­ter sa parole au grand public. Il paie chè­re­ment ses révé­la­tions, les auto­ri­tés amé­ri­caines au cul et la peur au ventre. La France vient de refu­ser de lui don­ner asile, cer­tai­ne­ment par peur de frois­ser un pré­sident amé­ri­cain qui le consi­dère tou­jours comme un cri­mi­nel. Si on peut consta­ter aujourd’­hui que les lan­ceurs d’a­lerte ne béné­fi­cient d’au­cune pro­tec­tion et que leur vie dépend d’é­tats qui sou­haitent plus ou moins offrir l’a­sile, Snow­den donne l’exemple, car il n’a pas hési­té à oser sacri­fier sa vie, celle de ses parents et de sa com­pagne, pour une cause qu’il jugeait juste et dont la révé­la­tion a eu des effets. Il n’en reste pas moins que cela pointe autre chose… dont il faut tou­jours être conscient.

Si, à un moment ou à un autre au cours de votre lec­ture de ce livre, vous vous êtes arrê­té un ins­tant sur un terme en dési­rant le cla­ri­fier ou l’ap­pro­fon­dir, et vous l’a­vez tapé dans votre moteur de recherche — et si ce terme est d’une manière ou d’une autre sus­pect, comme XKEYS­CORE, par exemple — alors féli­ci­ta­tions : vous êtes dans le sys­tème, vic­time de votre propre curio­si­té.
Même si vous n’a­vez fait aucune recherche sur Inter­net, tout gou­ver­ne­ment un peu curieux pour­rait aisé­ment décou­vrir que vous avez lu ce livre. Ou du moins que vous le pos­sé­dez, que vous l’ayez télé­char­gé illé­ga­le­ment ou que vous ayez ache­té un exem­plaire papier en ligne, ou encore que vous en ayez fait l’ac­qui­si­tion dans une librai­rie en dur, en payant par carte.

Autant dire qu’en écri­vant ce billet, avec toutes les requêtes que j’ai lan­cées dans mon navi­ga­teur — même si j’ai uti­li­sé le navi­ga­teur TOR et le moteur de recherche Duck­Duck­Go — pour me ren­sei­gner sur les opé­ra­tions secrètes ren­sei­gnées dans ce livre, les sigles, les noms des per­sonnes impli­quées, jour­na­listes, avo­cats, les lieux où se trouvent les bases de la NSA et les articles de presse consa­crés à l’af­faire, je suis déjà qua­si­ment cer­tain d’être au cœur d’un cer­tain type de sur­veillance. Ain­si que vous, qui êtes en train de blê­mir en lisant ce billet… Il est déjà trop tard.

A l’ins­tant même où j’é­cris ces mots, je reçois un mail de Google qui m’in­forme que, parce que j’ai deman­dé à ce que ce soit confi­gu­ré de telle sorte, je reçois ma time­line d’oc­tobre, c’est-à-dire le rap­port cir­cons­tan­cié de mes dépla­ce­ment le mois der­nier. Ain­si j’ai fait 746 kilo­mètres en trans­ports (beau­coup plus je pense en réa­li­té), je me suis ren­du à Vin­cennes (au zoo, avec mon fils) et à Chen­ne­vières-sur-Marne. J’ai enre­gis­tré 49 lieux dans 23 villes, etc. Le mail vient de Mou­tain View, Cali­for­nie. A moi de déci­der de quelle sur­veillance j’ai envie…

Le livre d’Ed­ward Snow­den, Mémoires vives, vient de paraître au Seuil (sep­tembre 2019), tra­duit de l’an­glais par Etienne Ménan­teau et Auré­lien Blanchard.

Le film de Lau­ra Poi­tras, Citi­zen­four, troi­sième volet de sa fresque post-11 sep­tembre (avec My coun­try, my coun­try et The oath), tour­né en 2014, est dis­po­nible dans son inté­gra­li­té sur Archive.org, en ver­sion ori­gi­nale non sous-titrée.

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Celui qui les mit tous à genoux : Võ Nguyên Giáp

Celui qui les mit tous à genoux : Võ Nguyên Giáp

Võ Nguyên Giáp

CElui qui les mit tous à genoux

Il est né en 1911 dans la cam­pagne de la pro­vince de Quảng Bình, dans ce qui était autre­fois l’An­nam, la forme viet­na­mienne du nom chi­nois Annan, qui signi­fie Sud paci­fié, dimi­nu­tif du nom offi­ciel du pro­tec­to­rat, qui est « Pro­tec­to­rat Géné­ral pour Paci­fier le Sud » (An Nam đô hộ phủ), ins­ti­tué par la dynas­tie Tang entre le VIIè et le Xè siècle et qui per­du­re­ra pen­dant la colo­ni­sa­tion fran­çaise, dési­gnant le centre de l’ac­tuel Vietnam.

Le géné­ral Võ Nguyên Giáp (pro­non­cia­tion approxi­ma­tive : Vo Nuin Zap) avait 43 ans lors­qu’il mena la bataille de Điện Biên Phủ, qu’il rem­por­ta haut la main face aux forces fran­çaises et dont la vic­toire fut l’acte fon­da­teur des accords de Genève, qui menèrent la France à quit­ter défi­ni­ti­ve­ment l’In­do­chine fran­çaise et qui plon­gea aus­si le Sud-est asia­tique dans l’hor­reur avec la Guerre du Viet­nam et par rico­chet la chute de Phnom Penh…

L’homme est répu­té dis­cret, le visage lisse et plu­tôt ouvert, même s’il est peu enclin au sou­rire. On le consi­dère comme le bras armé de Hồ Chí Minh, qui sera son men­tor et ami.

Giáp a la répu­ta­tion de n’a­voir jamais per­du une seule bataille, ce qui n’est pas com­plè­te­ment vrai, mais ce qui le carac­té­rise avant tout, c’est qu’il a mené l’Ar­mée popu­laire viet­na­mienne (Quân đội Nhân dân Việt Nam) à la vic­toire totale sur la France sans avoir jamais étu­dié dans une quel­conque aca­dé­mie mili­taire, puisque pas­sé par l’é­cole Quốc Học à Huế, où il étu­dia avant tout l’his­toire, le droit et l’économie.

Le géné­ral fut ministre des armées pen­dant la guerre du Viet­nam face aux Amé­ri­cains, puis Vice-pre­mier ministre à la fin de la guerre. Il est éga­le­ment connu pour avoir été le seul mili­taire à avoir défait l’ar­mée fran­çaise, l’ar­mée amé­ri­caine, l’ar­mée chi­noise et l’ar­mée Khmère rouge.

Son pres­tige inter­na­tio­nal fit de lui un homme hau­te­ment res­pec­té jus­qu’à sa mort en 2013 à l’âge de 102 ans, bien au-delà des fron­tières de son pays puisque les géné­raux Salan (France) et West­mor­land (États-Unis) lui ren­dirent hom­mage comme étant un grand com­bat­tant. Ce qui ne doit tout de même pas faire oublier que ses vic­toires se firent au prix de la perte de cen­taines de mil­liers d’hommes.

Il était temps de mettre un visage sur un nom…

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Requiem pour Katri­na : lorsque la digue se rompt

Requiem pour Katri­na : lorsque la digue se rompt

Requiem pour Katrina

Lorsque la digue se rompt

Un conte de la volon­té de Dieu

C’est un mot qui n’a pas besoin d’être tra­duit pour être com­pris… Levee… En anglais, c’est une digue, même si dans les tra­duc­tions en fran­çais de la série des Dave Robi­cheaux écrits par James Lee Burke, le mot levee est tra­duit par levée… Ce qui convient assez bien. En tout cas, moi, j’adhère…

Tout com­mence par un échange, je te donne une chan­son d’Ar­no qui parle d’Oos­tende, et tu me donnes un titre de Terence Blan­chard, Wading through… ça tombe appa­rem­ment sous le sens, mais rien n’est autant for­tuit que cette ren­contre. Je n’é­coute pas le titre tout de suite, je me le garde sous le coude comme pour le lais­ser matu­rer un peu. L’al­bum s’é­coute tout seul, même si quelques sono­ri­tés sont par­fois un peu rudes, un peu ardues. L’al­bum A tale of God’s will, est sor­ti chez Blue Note et dès la pre­mière écoute, je me rends compte que je suis face à quelque chose d’ex­cep­tion­nel, une album d’une superbe qua­li­té, bien équi­li­bré et recher­ché. On me confie que c’est la bande ori­gi­nale d’un docu­men­taire de Spike Lee datant de 2006, sur les ravages de l’oura­gan Katri­na, When the Levees Broke: A Requiem in Four Acts. Là aus­si, je n’ai jamais enten­du par­lé de ce docu­men­taire. A ce jour, je n’ai pas encore réus­si à le vision­ner dans une ver­sion de bonne qua­li­té, pré­fé­rant m’abs­te­nir que de me col­ti­ner une vieille copie à la défi­ni­tion plus qu’ap­proxi­ma­tive. When the levees broke…

Il suf­fit d’é­cou­ter quelques minutes, ou même les 8 minutes de ce superbe mor­ceau pour ima­gi­ner ce à quoi on peut s’at­tendre. L’am­biance de l’al­bum décrit tout à la fois quelques fon­da­men­taux de la Nou­velle-Orléans mais éga­le­ment quelque chose de tra­gique inhé­rent aux événements.

Lorsque la digue se rompt

On connaît plus ou moins bien l’his­toire de cette tra­gé­die qui a dévas­té La Nou­velle-Orléans et ses envi­rons en 2005 après la rup­ture des digues et du 17th Street Canal, et ce qu’en a fait Spike Lee a fait écho en moi avec un mor­ceau de musique que je n’a­vais pas écou­té depuis des lustres, When the levee breaks, sur le qua­trième album de Led Zep­pe­lin (IV). En me ren­sei­gnant un peu, je m’a­per­çois que la chan­son de Led Zep­pe­lin est en réa­li­té une reprise très lar­ge­ment rema­niée d’une chan­son écrite 1929 par deux stars du Del­ta Blues, Kan­sas Joe McCoy et Mem­phis Min­nie, qui écri­virent cette chan­son, comme beau­coup d’autres à l’é­poque pour racon­ter la grande crue du Mis­sis­sip­pi de 1927. His­toire de se faire plai­sir, on peut écou­ter ici la ver­sion ori­gi­nale… Mais aus­si une reprise du titre de Led Zep­pe­lin par Zep­pa­rel­la… sur­pre­nant, parce que vrai­ment fidèle.

If it keeps on rai­nin’, levee’s goin’ to break
If it keeps on rai­nin’, levee’s goin’ to break
When the levee breaks I’ll have no place to stay
Mean old levee taught me to weep and moan
Lord mean old levee taught me to weep and moan
It’s got what it takes to make a moun­tain man leave his home
Oh well, oh well, oh well
Don’t it make you feel bad
When you’re tryin’ to find your way home
You don’t know which way to go?
If you’re goin’ down South
They got no work to do
If you don’t know about Chicago
Cryin’ won’t help you prayin’ won’t do you no good
Now cryin’ won’t help you prayin’ won’t do you no good
When the levee breaks mama you got to move
All last night sat on the levee and moa­ned
All last

Lake Pont­char­train. Pho­to © Chris­tian Banck
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Moka au bar au café de la Résistance

Moka au bar au café de la Résistance

Moka au bar

au café de la Résistance

Retour à l’é­cri­ture après la résistance

Retour des beaux jours lumi­neux de l’au­tomne, des belles jour­nées encore douces au soleil bas et aux sen­teurs nou­velles qui annoncent la mort pro­chaine de l’année.

Il y a quelques semaines que je n’ai rien écrit. Non pas parce que je n’a­vais plus rien à dire, plus rien à par­ta­ger, mais parce qu’il me man­quait quelque chose. J’ai retrou­vé mes habi­tudes d’il y a long­temps, j’ai repris un car­net, que j’ai modes­te­ment appe­lé car­net n°57 (ห้าเจ็ด en numé­ra­tion thaïe). Depuis le début du mois de sep­tembre, je prends des notes, je retiens tout, j’es­saie de cap­ter des moments que je trans­cris, avec le plus de détails pos­sibles, le plus de fidé­li­té pos­sible, afin de pou­voir retrou­ver ces ambiances plus tard.

Alors je n’é­cris pas, je n’é­cris pas parce que je résiste, je me force à ne pas le faire pour ne pas tom­ber à côté. Je résiste à moi-même, je suis entré à l’in­té­rieur de moi pour ne pas par­ler, ne pas être à l’ex­té­rieur de moi-même. Je suis en retrait. Vous voyez ? Je ne parle pas, je ne dis rien, vous ne me voyez même pas tel­le­ment je suis en retrait. Au quo­ti­dien, je ne suis qu’une ombre sans consis­tance, j’a­gis dou­ce­ment, wu wei (無爲), la non-inter­ven­tion, le pou­voir dis­cret, silen­cieux… La résistance.

On résiste à quoi ? Pour­quoi résiste-t-on ? On résiste lors­qu’on est atta­qué, phy­si­que­ment, dans sa chair, dans ses valeurs, lors­qu’on est face à la vio­lence d’un être ou d’une ins­tance qui fait entrer son sys­tème de valeurs en conflit avec un autre. Parce que les choses ne sont pas com­prises, peut-être de part et d’autre, mais comme je dis tou­jours, en péda­gogue que je pense être, si les choses ne sont pas com­prises… c’est qu’elles sont mal expli­quées. Pen­ser le contraire vien­drait à dire clai­re­ment que son inter­lo­cu­teur est un imbécile.

La France, une par­tie de la France, pen­dant la guerre de 39–45, a résis­té et là où son armée n’a pas réus­si à gar­der le ter­ri­toire, au moins le peuple a‑t-il gar­dé l’hon­neur sauf, elle a résis­té comme une femme qui ne veut pas don­ner son corps, comme une femme qui ne sou­haite pas qu’on lui dicte quoi faire, qui ne veut pas qu’on lève la main sur elle… Je pense à mes deux grands-pères, l’un pri­son­nier en Alle­magne dès le début de la guerre, l’autre plus jeune, fai­sait des allers et retours à vélo pour por­ter des mes­sages à la Résis­tance. Il a tel­le­ment bien résis­té que sa famille l’a décou­vert après sa mort.

Résis­ter, c’est ne pas vou­loir être domi­né et ne pas vou­loir subir, c’est évi­ter qu’un pays sombre dans la tyran­nie ou qu’ait lieu un viol. C’est ce qui évite que la pro­po­si­tion ne devienne une impo­si­tion. Car défendre ses valeurs, c’est avant tout refu­ser les églises, les cha­pelles, les sectes, et ce n’est pas défendre un temple qui n’existe pas. Résis­ter est nor­mal lors­qu’on pro­pose le chan­ge­ment, mais si le chan­ge­ment n’est pas expli­qué, n’a pas de but, ou que les moti­va­tions sont obs­cures, alors il devient vite incom­pris, incom­pré­hen­sible, voire injustifiable.

Lorsque Phnom Penh est tom­bée en 1975 sous l’in­fluence des Khmers Rouges, peut-on vrai­ment dire que le quart de la popu­la­tion cam­bod­gienne qui a été mas­sa­cré n’a pas com­pris le pro­jet de Pol Pot, un pro­jet qui était de toute façon une pure folie ?

Alors oui, je suis un résis­tant, parce que je ne plie pas l’é­chine, parce que j’aime bien qu’on m’ex­plique, qu’on m’é­coute lorsque j’es­time avoir un avis ; je ne défends aucune cha­pelle, je suis un pro­gres­siste qui res­pecte les règles, et je ne sers aucune autre cause que la mienne.

Et puis j’é­coute beau­coup la radio. Jean-Claude Amei­sen m’emmène sou­vent avec lui ; je télé­charge des pod­casts à l’en­vi, je m’en fais des caisses entières que j’é­coute sur la route entre les neuf points car­di­naux entre les­quels je passe mon temps ; j’é­coute la radio jus­qu’à me satu­rer d’in­for­ma­tions que je n’ar­rive plus à syn­thé­ti­ser… Il est ques­tion d’un lapin sur la lune, un lapin de jade, un singe pèle­rin, de la voie du Tao… de tout un tas de choses qu’il ne faut pas lais­ser pas­ser, sous peine de devoir tout recommencer…

Den­dro­bate à tapi­rer (Den­dro­bates tinc­to­rius). Pho­to © MNHN

J’ai fait la décou­verte d’une petite gre­nouille, une gre­nouille bleue, qui par­fois peut être jaune éga­le­ment, dont le nom ver­na­cu­laire est Den­dro­bate à tapi­rer et le nom scien­ti­fique Den­dro­bates tinc­to­rius. Quoi qu’en dise le cor­rec­teur ortho­gra­phique de Fire­fox, le mot tapi­rer existe bel et bien. C’est ici qu’on sent la résis­tance de la langue ; quelque chose nous dit que ce mot n’existe pas, et pour­tant, il vient d’une langue du groupe caribe (tapi­ré), le kali’­na, par­lé au Véné­zue­la et dans les Guyanes ; le verbe tapi­rer signi­fie : Modi­fier les cou­leurs des plumes d’un oiseau, notam­ment en jaune ou en rouge. L’oi­seau est plu­mé puis enduit d’un onguent à base de graines de rocou et de peau de batra­cien, ensuite les plumes repoussent d’une autre cou­leur. C’est en tout cas ce qu’en dit Wik­tion­naire avec en exemple ces mots de cher bon vieux Charles-Marie de La Condamine :

Les Indiens des bords de l’Oyapoc ont l’adresse de pro­cu­rer arti­fi­ciel­le­ment aux per­ro­quets des cou­leurs natu­relles, dif­fé­rentes de celles qu’ils ont reçues de la nature, en leur tirant les plumes et en les frot­tant avec du sang de cer­taines gre­nouilles ; c’est là ce qu’on appelle à Cayenne « tapi­rer un per­ro­quet ».— (Charles-Marie de La Conda­mine, Voyage sur l’A­ma­zone, La Décou­verte, page 115, ISBN 2707143537)

L’au­tomne est là, la forêt de Mont­mo­ren­cy est juste à côté de chez moi, der­rière Saint-Leu-la-forêt, les cham­pi­gnons poussent sous les fron­dai­sons des arbres qui com­mencent à se dénu­der. Je fais la connais­sance de dizaines d’es­pèces de cham­pi­gnons que je n’ai jamais ren­con­trés ; cer­tains sont vio­lets, d’autres portent une sorte de peau cra­que­lée comme une céra­mique trop cuite… Je n’en deman­dais pas tant. Il ne me reste plus qu’à ouvrir mon car­net… reprendre mes lec­tures, Alexandre Yer­sin, Patrick Deville, Edward Snow­den le résistant…

Cham­pi­gnon dans la forêt doma­niale de Montmorency
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