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L’homme sans clefs

L’homme sans clefs

L’homme sans clefs

Parce qu’il est en train de les perdre

Il est en train de perdre ses clefs mais il ne le sait pas. Pas encore. Et puis de toute façon ça ne veut rien dire, on ne peut pas être en train de perdre ses clefs, c’est quelque chose de sou­dain ou dont on se rend compte après coup, dans aucune langue la forme pro­gres­sive ne per­met de dire qu’on est en train de perdre ses clefs. Et pour­tant. Il est bien en train de perdre ses clefs. Tout ce qui s’est pas­sé ses der­niers jours va dans le même sens, il va perdre ses clefs et c’est en train de se pas­ser main­te­nant, tan­dis qu’il écrit les der­niers mots de son e‑mail sur son ordi­na­teur, il ne bouge pas d’un pouce, sérieux comme un pape, seuls ses doigts s’agitent sur le cla­vier qu’il manie à la per­fec­tion et avec rapi­di­té, pro­dui­sant un léger cli­que­tis que, si l’activité du bureau était encore vive, per­sonne n’entendrait, mais à ce moment pré­cis, le bruit des touches qu’il claque à toute vitesse emplit l’air à tel point qu’il s’engourdit l’esprit, tout entier ten­du vers ce qu’il écrit, sur ce bon dieu d’e‑mail qu’il aurait dû écrire il y a bien long­temps déjà mais qu’est-ce qui s’est pas­sé, il n’a pas dû avoir le temps ou alors il a com­plè­te­ment oublié ce sujet mais il s’en fout il écrit ce bor­del d’e‑mail et il part d’ici, il est le der­nier et il déteste ça il ne veut pas être dans cette caté­go­rie de per­sonnes qui res­tent tard pour mon­trer qu’elles ont énor­mé­ment de tra­vail, je suis sous l’eau je n’en peux plus, j’ai trop de tra­vail, non si je ne finis pas à temps c’est juste que je ne suis pas effi­cace et ça c’est tout sim­ple­ment insup­por­table pour lui, ce n’est pas lui, ce n’est pas lui, il n’est pas ça, non, il n’y a plus aucun bruit, même la femme de ménage a décam­pé en lui sou­hai­tant une bonne soi­rée, bonne soi­rée mon cul oui, tu sais ce que je vais faire ce soir ? non alors s’il te plaît laisse-moi tran­quille, va ran­ger tes affaires et sors d’ici moi j’ai encore du bou­lot je dois finir ce bon dieu d’e‑mail sans quoi je ne vais pas­ser une bonne soi­rée, com­pris, et puis je vais encore tom­ber dans les embou­teillages à l’heure qu’il est ça me gonfle, les der­niers mots, ça y est c’est ter­mi­né, envoyer, il ferme son ordi­na­teur por­table sans même attendre de voir si l’e‑mail est bien par­ti et le range dans sa sacoche prend sa veste repo­sant sur le dos de sa chaise et tire la porte de son bureau pour la fer­mer à clef, non pas à clef, il n’a pas ses clefs, où sont-elles, il n’a pas ses clefs, où sont-elles, pas dans cette poche, là non plus, non là j’ai déjà regar­dé, il pose la sacoche de l’ordinateur, retourne ses poches qu’il a vides de tout, rien dans les poches pas dans la veste non plus, pas là, pas là non plus, bon dieu où sont ses clefs ? Silence.

Il n’a pas ses clefs, il vient de les perdre et se ras­soit la veste pliée sur les genoux. Il ne le savait pas mais il n’a pas ses clefs sur lui. Il réflé­chit quelques ins­tants, il avait bien ses clefs ce matin en arri­vant sinon il aurait été obli­gé de deman­der à quelqu’un de lui ouvrir et il se revoit pré­ci­sé­ment en train d’ouvrir la porte de son bureau comme tous les matins, tous les matins, il se voit et se revoit fer­mer son bureau à clef et comme tous les soirs il sait pré­ci­sé­ment à quel moment il ferme sa porte, tous les soirs, abso­lu­ment tous les soirs, c’en est même hor­ri­pi­lant de revoir ces mêmes moments tout le temps comme si c’était la clef de ses journées…

La clef, son porte-clef, il ne l’a pas per­due. La clef est dans la ser­rure, côté exté­rieur, il ne l’a même pas vue tout à l’heure quand il a tiré la porte pour la fer­mer, mais là assis depuis son bureau il la voit, elle est là dans la ser­rure et le porte-clef pen­douille comme une chaus­sette sur un éten­doir à linge bou­geant très légè­re­ment comme si le vent le taqui­nait du bout du doigt. Il n’a pas per­du sa clef. Pas celle-ci en tout cas. Elle est bien là. Pour­tant, il ne se lève pas, il observe son porte-clef pen­douiller dans le silence assour­dis­sant du cou­loir à moi­tié éteint même les bruits de la rue ne par­viennent pas jusqu’à lui il n’y a plus rien autour de lui et ce silence ter­rible l’empêche de se lever, il s’en rend compte il déteste le silence, le silence lui pèse et sur­tout main­te­nant alors qu’il était à deux doigts de par­tir dans la pré­ci­pi­ta­tion parce qu’il devait par­tir tôt ce soir pour rejoindre ses amis qui l’attendaient en ville mais il devait vrai­ment ter­mi­ner cet e‑mail qui devait par­tir aujourd’hui parce que le reste de l’équipe devait pou­voir le lire le len­de­main matin à leur arri­vée pour ne pas blo­quer la pro­cé­dure et lui-même ne savait s’il allait pou­voir arri­ver suf­fi­sam­ment tôt le len­de­main pour l’écrire alors il a pré­fé­ré ter­mi­ner ça ce soir, c’est aus­si simple que ça, mais la pré­ci­pi­ta­tion s’est envo­lée tout à coup. Il n’est plus plus pres­sé. D’ailleurs pour­quoi le serait-il il ne doit rien à per­sonne. Le porte-clef pen­douille. Ses amis l’attendront de toute façon. Ou peut-être pas.

Bon.

De toute façon il va se pas­ser quoi hein ? Ils vont se retrou­ver dans un quar­tier chic et cool et ani­mé et tout comme d’habitude et man­ger un mor­ceau tous ensemble ils seront com­bien allez sept huit à tout cas­ser dans un des res­tau­rants qu’aura choi­si Syl­via comme d’habitude il n’y aura pas suf­fi­sam­ment de lumière pour voir ce qu’on a dans son assiette et on boi­ra des cock­tails aux noms savants et ridi­cules comme “petite dou­ceur” ou “sex on the playa” et ils péro­re­ront tous cha­cun par petits groupes jusqu’à sen­tir une légère ivresse les enla­cer et ils se quit­te­ront après s’être cha­leu­reu­se­ment embras­sés oui on se revoit bien­tôt hein on se télé­phone et on se fait ça et trois fois sur quatre ça n’aboutira pas parce que machin a un truc impré­vu oh le pauvre ça doit être dur pour lui en ce moment non ne t’en fait pas j’ai juste beau­coup de tra­vail la semaine pro­chaine ça ira beau­coup mieux tu ver­ras dans quelques temps et on puis ils se rap­pel­le­ront encore et là c’est bon tout le monde est là allez on y va. Comme à chaque fois.

Il est tou­jours assis à son bureau, les mains coin­cées entre les cuisses, le regard per­du sur le mou­ve­ment en balan­cier du porte-clefs qui tend à s’amenuiser au fil des secondes qui passent mais il bouge tou­jours comme un ver de terre qui n’aurait pas fini sa besogne. Quelque chose ne va pas, quelque chose n’est pas comme d’habitude, il sent mon­ter en lui comme un dégout de ces habi­tudes qui ne changent pas, un trop plein d’émotions impal­pables qui lui serrent la gorge comme jamais ça ne lui est arri­vé et puis il se dit qu’après tout c’est peut-être parce qu’il a trop de tra­vail, trop de tra­vail, ça veut dire quoi ? Il ne sait même pas ce que ça signi­fie, il a tou­jours tra­vaillé, beau­coup, vite, avec effi­ca­ci­té, avec viva­ci­té, trop de tra­vail non, jamais, beau­coup, oui, nor­mal, du tra­vail quoi, il n’est pas là pour se tour­ner les pouces en atten­dant que son tri­cot soit ter­mi­né, jusqu’au cou­cher du jour… C’est autre chose, bien autre chose, peut-être même n’est-ce rien, rien du tout, une per­cée de néant qui pointe le bout de son nez comme une jacinthe per­ce­rait la terre au prin­temps, une pure angoisse venue de nulle part. Mais non. Ce n’est pas ça non plus, ça n’a pas de nom on dirait, ce n’est pas connu.

Le porte-clef pen­douille, il ne bouge qua­si­ment plus main­te­nant, à peine, imper­cep­ti­ble­ment, mais il bouge encore, alors il se lève, tout dou­ce­ment, prend la sacoche de son ordi­na­teur qui repose sur son bureau vide, se dirige vers la porte et la tire avec la clef dans la ser­rure, tourne la clef une fois deux fois et la glisse dans la poche de sa veste lui fai­sant sen­tir légè­re­ment le poids du métal sur son flanc dans la poche de sa veste dont le tis­su léger res­sent les moindres fré­mis­se­ments, le cou­loir, il longe le cou­loir, éteint la lumière d’un doigt dis­trait et se dirige vers la porte d’entrée où il éteint la lumière du hall, il pousse la porte d’entrée pour la lais­ser ouverte le temps qu’il sai­sisse le code de l’alarme 4722 qui se met en tem­po­ri­sa­tion il reste 30 secondes avant que tout se mette en marche et il referme la porte der­rière lui, des­cend les esca­liers d’un pas lourd, la lumière s’allume toute seule dans la nuit qui com­mence à tom­ber et ouvre la grille avec le bou­ton pres­soir qui la déver­rouille, la grille claque der­rière lui dans un bruit infer­nal. Tout est fer­mé. Il se demande où il a garé sa voi­ture mais là, il ne voit pas, il ne sait plus et il s’inquiète tout à coup de savoir pour­quoi il ne se sou­vient presque plus de rien, il a bien quelques idées qui lui tra­versent l’esprit, son adresse, le che­min du retour, tou­jours le même mais où il est garé, il n’en sait rien. Tiens d’ailleurs, où sont ses clefs de voi­ture ? Il n’en sait rien. Dans la poche de sa veste, il n’a que la clef du bureau et son por­te­feuille dans la poche inté­rieure, mais c’est tout, rien d’autre, mais comme il n’y avait rien sur son bureau quand il est par­ti il sait qu’elle ne sont pas dans son bureau alors une fois encore il refait toutes ses poches, veste, pan­ta­lon, avant, arrière, mais pas une seule clef, il sort à nou­veau la clef de son bureau qui lui glisse des mains sans qu’il ait vrai­ment le temps de s’en rendre compte, il la voit tom­ber avec le porte-clefs qui tour­noie dou­ce­ment dans l’air tout autour de la clef et il ne voit pas ce qui se trouve par terre juste dans le pro­lon­ge­ment de sa main et à la ver­ti­cale de son trous­seau qui est en train de tout faire pour rejoindre le sol… une grille d’évacuation des eaux usées, la clef tombe la pre­mière sur la grille en fonte pro­dui­sant un petit cli­que­tis mais le poids du porte-clef qui s’est glis­sé dans le trou de la grille emporte la clef avec lui et fait dis­pa­raître le tout dans une mare de boues sau­mâtres avec un léger ploc vis­queux comme un pied qui s’enfonce dans un sable mouvant…

Le porte-clefs est tom­bé exac­te­ment là où il n’aurait pas dû, si tant est qu’il dût tom­ber quelque part, il regarde ce bout de fer­raille sans vie gésir au milieu de détri­tus de la rue, le der­nier endroit où l’on s’attend à trou­ver un trous­seau de clef, et pour­tant, les égouts sont jon­chés de mil­liers de trous­seaux de clefs que per­sonne ne récu­pé­re­ra jamais, il le regarde et sait en même temps qu’il n’arrivera pas à le récu­pé­rer quels que soient ses efforts. Il reste là, pan­te­lant dans la lumière jau­nâtre de la rue comme s’il atten­dait encore que quelque chose sur­vienne pour reve­nir en arrière. La porte a cla­qué der­rière lui et de toute façon sans les clefs il ne pour­rait pas rou­vrir la porte d’entrée pour désac­ti­ver l’alarme, la soi­rée s’annonce mal, pas de clefs, ses poches sont vides à part deux pièces de mon­naie, un télé­phone qui ne lui sert à rien dans ce cas pré­cis, il plante les mains dans ses poches dans une der­nière ten­ta­tive pour sen­tir quelque chose qui se rap­pro­che­rait d’une paire de clefs, celles de sa voi­ture, celle de son appar­te­ment, mais rien, une fas­ci­nante absence de toute trace de sa vie quo­ti­dienne, impos­sible de ren­trer en voi­ture, impos­sible de ren­trer chez lui, il vient de le réa­li­ser et il n’a pro­pre­ment aucune idée d’où peuvent se trou­ver ces bon dieu de clefs. Son corps se détend comme si se trou­ver der­rière la grille lui offrait un répit sou­dain, il peut sen­tir les muscles de son dos deve­nir flasques, la ten­sion de ses épaules et de ses cla­vi­cules se dégon­fler comme une bau­druche ten­due, même ses mains se décrispent puisque de toute façon il n’a rien à attra­per pour détour­ner son attention.

Une femme passe devant lui, il la trouve belle avec son visage effi­lé comme une lame de cou­teau, il l’a déjà vue plu­sieurs fois dans le quar­tier, il l’a sou­vent croi­sée en allant cher­cher de quoi déjeu­ner mais c’est la pre­mière fois qu’il la regarde aus­si long­temps et leurs regards se croisent l’espace d’un ins­tant, elle lui sou­rit ten­dre­ment comme si elle pre­nait conscience de son dépit mais ne s’arrête pas et passe son che­min à la même allure cla­quant des talons sur le bitume jon­ché de feuilles de magno­lia que le vent n’a pas réus­si à chas­ser, il reste plan­té là les mains dans les poches vides de toute clef à attendre il ne sait quoi mais il attend encore et encore de longues minutes qui passent sans que rien n’arrive et il n’arrive rien, rien ne se passe que le plus pur enchai­ne­ment des contin­gences accu­mu­lées, voi­tures qui passent, pas­sants qui passent, chiens qui passent, oiseaux qui piaillent, lumière qui éclaire les trot­toirs, trot­toirs qui brillent sous le feu des réver­bères. Il se dit qu’il va bien fal­loir agir, faire quelque chose.

Bon.

Il fait une quart de tour sur lui-même et marche en direc­tion de la gare il n’y a que ça à faire prendre un train et par­tir pour essayer de rejoindre son domi­cile, dix minutes de marche pense-t-il dix minutes à mar­cher pour rejoindre la gare qu’il ne fré­quente jamais d’ordinaire, pas besoin, la voi­ture lui évite ça, les quais cras­seux, les cris­se­ments des roues des trains sur les rails, ce n’est pas son quo­ti­dien, mais il marche d’un bon pas, un pas rapide, vers la gare où il se dirige vers le gui­chet et se plante devant la jeune femme ornée d’un ridi­cule petit béret car­min plan­té sur sa tête trop petite, elle ne lui sou­rit pas mais ça ne le dérange pas, elle tend juste le men­ton pour écou­ter sa requête…
— Bon­soir, un billet, un aller-simple s’il vous plaît. Mais elle ne répond pas et le regarde fixe­ment. S’il vous plaît Madame…
— Un billet pour ?
Il se rend compte qu’il n’a pas don­né de des­ti­na­tion mais il n’a pas envie d’une des­ti­na­tion, il a juste envie de prendre le train et se lais­ser por­ter jusqu’à une gare quel­conque avec d’autres voya­geurs, mais pour le coup ça ne va le faire avan­cer s’il ne pré­cise pas sa demande.
— Dites-moi, est-ce qu’il y a moyen de rejoindre l’aéroport par le train ?
— Oui, bien sûr, vous n’avez qu’un seul chan­ge­ment et l’express vous amène direc­te­ment à l’aéroport.
— Eh bien fai­sons ça, don­nez-moi un billet pour l’aéroport.
— Très bien ça fera 16,50 €.
Il sort sa carte ban­caire et l’insère dans le lec­teur, la jeune fille au calot sur la tête lui tend ses billets et elle lui sou­haite une bonne soi­rée, il ne la remer­cie pas et la gra­ti­fie d’un sou­rire pour sa peine, pre­nant son billet et son ticket il se dirige vers le quai et monte dans le train tan­dis qu’ils arrivent tous les deux en même temps, une drôle de coïn­ci­dence comme il en arrive rare­ment mais il prend ça comme un signe que les choses ne devaient pas arri­ver autre­ment, il s’assoit près de la fenêtre tan­dis que déjà le train repart pour égre­ner le cha­pe­let des gares sans nom et sans visage qui l’amèneront à la cor­res­pon­dance d’où il pour­ra pour­suivre son che­min jusqu’à l’aéroport, il a tou­jours aimé les aéro­ports même s’il lui arrive peu sou­vent de les fré­quen­ter, les voyages sont rares même s’il a pas­sé sa jeu­nesse à les écu­mer sur des courtes dis­tances pour faire des sauts de puces en Asie du sud-est mais ce temps lui semble loin et tan­dis que le train prend de la vitesse freine s’arrête ouvre ses portes ferme ses portes repart pour reprendre de la vitesse frei­ner s’arrêter ouvrir ses portes fer­mer ses portes il revoit comme des tableaux lumi­neux ses attentes longues et endor­mies sur les fau­teuils des aéro­ports de Chiang Mai Jakar­ta Bang­kok Phnom Penh Den­pa­sar qui se mélangent et l’odeur de kéro­sène ou des salles d’attente cli­ma­ti­sées où ne font que pas­ser des visages qu’il ne rever­ra pas des corps qui se dirigent vers les salles amé­na­gées en mos­quées où cer­tains dorment par terre entre deux avions sans leurs chaus­sures qui les attendent à l’entrée et l’odeur de pisse des toi­lettes cras­seuses et des odeurs de corps qui trans­pirent et des odeurs d’arrière-cours de res­tau­rant bon mar­ché où l’on sert des bols de riz frit avec quelques bro­chettes de pou­let à la sauce aigre-douce et le train arrive à la gare pour sa cor­res­pon­dance où il des­cend en pre­nant soin de ne pas oublier la sacoche de son ordi­na­teur dont il fait pas­ser la sangle par-des­sus son épaule. Il par­court des dizaines de mètres inter­mi­nables dans les cou­loirs qui se vident en pre­nant soin de ne pas rater la direc­tion de la ligne de l’aéroport, il est tel­le­ment dis­trait en temps nor­mal qu’il sait qu’il est capable de se perdre com­plè­te­ment dans le fais­ceau des lignes qui se croisent et se décroisent pour ter­mi­ner dans des gares aux noms far­fe­lus ou des villes dont il n’a même jamais enten­du par­ler et qui lui semblent comme des des­ti­na­tions exo­tiques acces­sibles avec un simple billet de train.

Le wagon dans lequel il monte est presque vide, deux hommes dis­cutent un peu fort à quelques mètres de lui et il s’assoit encore près de la vitre mais il n’y a rien à voir car le train roule sous terre alors il se concentre sur le pan­neau lumi­neux qui annonce les gares qui se suc­cèdent encore et encore jusqu’au ter­mi­nus, cette fois-ci il n’aura pas à se sou­cier de ne pas rater sa gare puisqu’il se rend au ter­mi­nus, un bout de ligne qui se perd dans une cam­pagne han­tée par une immense ville entiè­re­ment habi­tée par des avions qui passent leur temps à décol­ler et atter­rir jusqu’à ce que le toc­sin annon­çant la fin des vols pour la nuit les clouent au sol pour quelques heures, une ville sans âme, une ville pour les vols, les gares passent, les portes ne s’ouvrent même plus per­sonne ne monte per­sonne ne des­cend mais le train s’arrête et repart et s’arrête et repart et s’arrête jusqu’à sa des­ti­na­tion finale en exha­lant un souffle pous­sif de machines vrom­bis­santes qui s’arrêtent d’un seul coup, les lumières s’éteignent pour par­tie et les portes du train res­tent ouvertes, béantes sur un quai vide reten­tis­sant de ses pas tan­dis qu’il se dirige vers l’entrée de l’aéroport, presque vide lui aus­si, la plu­part des quais d’enregistrement sont vides, fer­més, à part quelques uns où res­tent des employés habillés aux cou­leurs des com­pa­gnies aériennes qui s’emploient à sai­sir des choses incom­pré­hen­sibles sur leur cla­vier d’ordinateur dans un silence de mort. Il ne marche plus. Il ne reste qu’un seul gui­chet ouvert devant lequel une cen­taine de per­sonnes attendent pour enre­gis­trer leurs bagages, en fait il en reste d’autres mais celui-ci est celui où il y a le plus de monde alors il s’engage dans la queue der­rière un couple avec un enfant, avec deux valises à rou­lettes, ils parlent de la mère de l’homme qui était effon­drée hier soir après leur repas parce que le ros­bif était trop cuit et les patates fran­che­ment elles n’étaient pas ter­ribles même avec la sauce de la viande, c’était vrai­ment un repas raté mais ce n’est pas grave l’important c’est qu’on ait pu diner ensemble avec notre départ, non ? de toute façon tu connais ma mère ça ne va jamais il y a tou­jours quelque chose sur lequel elle puisse se plaindre, c’est comme l’autre fois je ne t’ai pas racon­té, et pen­dant ce temps il avance tout dou­ce­ment dans la queue en remon­tant de temps en temps la lanière de sa sacoche, il sort son por­te­feuille duquel il sort son pas­se­port qui ne lui sert pas si sou­vent que ça et d’ailleurs il l’ouvre pour regar­der les pages vierges des visas où il ne trouve que celui de son der­nier voyage en Égypte c’était il y a quatre ans main­te­nant, il n’y était pas res­té long­temps juste assez pour visi­ter un peu Le Caire et faire un saut de puce pour revoir Abou Sim­bel et son temple qui domine le pay­sage lunaire de ce lac arti­fi­ciel et de ces sables qui n’en finissent pas de ron­ger la vue, quelques nuits à l’hôtel She­pheard avec son décor baroque tel­le­ment colo­nial et hop retour à la maison.

Arri­vé devant la ligne des gui­chets il tend son pas­se­port au jeune homme far­dé qui lui prend des mains et lui dit :
— Je n’ai pas ache­té de billet mais je sou­hai­te­rais savoir s’il y a encore une place.
Le jeune homme en livrée bleue le regarde d’un air aba­sour­di et bre­douille quelque chose en pre­nant sa sou­ris et en consul­tant son écran.
— Un ins­tant s’il vous plaît, je vais regar­der ça.
Les secondes passent et il s’aperçoit qu’il tapote du doigt sur le comp­toir en regar­dant droit devant lui, quelques longues secondes d’attente impro­bables au beau milieu d’une foule incon­nue et colo­rée de voya­geurs dans des tenues elles aus­si impro­bables de voya­geurs noc­turnes par­tant pour un pays loin­tain oui tiens d’ailleurs il ne s’est même pas pré­oc­cu­pé de savoir quelle des­ti­na­tion il était sur le point d’emprunter mais ce n’est pas très grave et le jeune homme pousse un petit gro­gne­ment venu fond de la gorge et se retourne vers lui :
— Écou­tez Mon­sieur, je ne vois pas toutes les réser­va­tions… Ah si c’est bon, il me reste deux places qui ont été annu­lées il y a une heure.
— Une seule suf­fi­ra, dit-il en sou­riant comme un benêt.
— Le billet est à 680 €. Il y a une escale à Séoul.
— Allons‑y, voi­ci ma carte de cré­dit. Ah, dites-moi juste quelle est la des­ti­na­tion ?
Air d’incompréhension de la part du gui­che­tier, petite musique d’attente entre ces deux moments qu’il n’a peut-être jamais vécus, il ouvre les lèvres dont l’inférieure pen­douille très légè­re­ment et pro­nonce d’un air presque gêné :
— Tokyo Hane­da…
— Tokyo…
Il paie son billet et rem­balle sa carte dans son por­te­feuille pen­dant que le jeune homme lui imprime sa carte d’embarquement et pen­dant qu’il sai­sit les infor­ma­tions de son pas­se­port sur son écran il regarde les quelques per­sonnes qui res­tent der­rière lui dans la queue, il ne reste que quelques per­sonnes qui com­mencent à s’impatienter peut-être de peur de ne pas avoir le temps de mon­ter dans l’avion… sous la lumière crue des néons qui tombent du ciel de verre et de métal… Le jeune homme au gui­chet lui tend sa carte d’embarquement et lui annonce qu’il doit prendre la direc­tion de la porte 17 le numé­ro du vol la place qu’il va occu­per avant der­nière place côté hublot sur un Air­bus A380 et l’heure à laquelle il doit se pré­sen­ter à la porte d’embarquement et bon vol Mon­sieur, mer­ci à vous aus­si bonne soi­rée à la pro­chaine… Il ne perd pas un ins­tant et se dirige vers la porte 17 et arrive au contrôle de bagages à main dont il se sort indemne après avoir pas­sé le por­tique qui n’a même pas cli­gno­té en même temps il n’a pas de clefs sur lui à part la boucle de sa cein­ture et sa montre il n’a rien sur lui qui risque de son­ner alors il conti­nue son che­min vers le contrôle de la police aux fron­tières dont il se sort indemne aus­si après avoir fixé bien dans les yeux la petite camé­ra posée sur le comp­toir du poli­cier qui le regarde d’un air morne même pas mal aimable ou quoi un air de s’en foutre roya­le­ment que mais vou­lez-vous il faut bien que je contrôle votre pas­se­port mer­ci Mon­sieur bonne soi­rée à vous aus­si et il repart avec sa sacoche d’ordinateur sur l’épaule avant d’arriver après un autre cou­loir à la lumière bla­farde dans la salle d’embarquement où la porte est déjà ouverte alors il enquille la file avec sa carte d’embarquement fichée dans le pas­se­port qu’il ouvre avant d’arriver devant le contrôle des billets où l’agent d’escale passe la carte devant un lec­teur code-barre dont la lumière rouge vire au vert au contact du bris­tol, il passe par la porte vitrée pour rejoindre le long boyau qui l’amène à l’Airbus fier et ren­flé qui attend sur la piste des tuyaux plein le ventre en espé­rant un futur départ et que les trol­leys s’engouffrent dans les cales bien coin­cés dans leurs com­par­ti­ments, une der­nière étape dans l’avion avec l’hôtesse qui lui indique en anglais le cou­loir gauche et le numé­ro de sa place qui est indi­qué sur la carte d’embarquement, il recherche sa place qui se trouve tout au bout de l’avion, près de la queue et fait signe au type qui est assis dans l’allée qu’il doit pas­ser au-des­sus de lui pour occu­per la place près du hublot alors l’autre se pousse légè­re­ment et il s’installe en posant sa sacoche sur ses genoux.

Sa sacoche. Son ordi­na­teur. Ses genoux. Il attache sa cein­ture. Il va voya­ger pen­dant plus près de vingt heures avec une escale. Séoul. Corée. Des­ti­na­tion Tokyo. Tokyo. Le Japon. Quelle drôle d’idée. Le Japon. Il n’y aurait même pas pen­sé si seule­ment il avait trou­vé ses clefs. Le Japon. Tokyo. Ses genoux. Son ordi­na­teur. Sa sacoche. Sa sacoche ? Il palpe le néo­prène de la sacoche comme on pal­pe­rait une poche. Ses doigts s’arrêtent sur quelque chose de dur qui se trouve dans la poche laté­rale de la sacoche. Le Japon. Il n’a même pas pris de retour, juste un aller. Un aller simple pour Tokyo. Mais c’est quoi ce truc ? Il plonge la main dans la poche laté­rale de sa sacoche et s’arrête, relève la tête, sou­rit. Il sou­rit. Et il éclate de rire. Le type à côté de lui se retourne comme on se retourne sur un type qu’on juge­rait fou mais il s’en fiche. Il tire la main de sa sacoche et en sort sa main fer­mée sur ce qu’il y a trou­vé. Deux trous­seaux de clefs. Les clefs de son appar­te­ment. Les clefs de sa voi­ture. Il a ses clefs avec lui. Et il va les emme­ner avec lui à Tokyo.

De toute façon, c’est tou­jours comme ça.


Écrit le 14 mars 2017 (réédi­té)

Après cette lec­ture hale­tante, je vous pro­pose de vous détendre en écou­tant un titre de Yoste, Chi­hi­ro, qui vous relaxe­ra un peu et vous ren­dra heu­reux, très cer­tai­ne­ment. Rien d’autre ne compte. 

Pho­to d’en-tête © Jes­si­ca Paterson

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Sale gosse

Sale gosse

Sale
gosse !!!

Oui, c’est moi…

C’est comme ça, je suis un sale gosse…

Je suis un petit con, du haut de mon âge avan­çant, de mes che­veux poivre et sel et de ma vue qui baisse, un petit con qui fait n’im­porte quoi, qui agit et réflé­chit après, mais ce n’est pas grave, ça se finit tou­jours bien. Même mal, tout se passe.

Me voi­ci presque seul à l’heure la plus longue de la jour­née à regar­der ma montre (oui, j’ai une montre) et les minutes qui s’é­grènent ten­dre­ment comme si je rem­plis­sais un bocal en verre de hari­cots secs, comme ceux que ma grand-mère ache­tait et qui avaient une cou­leur indé­fi­nis­sable et des mar­brures ou des vei­nures qui lais­saient à pen­ser qu’ils n’é­tait en fait que des ani­maux rabou­gris. Je finis­sais tou­jours par lui en piquer une poi­gnée avec laquelle je des­si­nais un cœur en les col­lant sur un mor­ceau de car­ton et qui finis­sait inva­ria­ble­ment à la pou­belle. Parce que les cœurs c’est bien, mais les cœurs en hari­cots secs, c’est quand-même assez laid.

Si je compte les minutes, ce n’est pas que je m’en­nuie, mais bien plu­tôt que je réflé­chis et que j’ai du mal à envi­sa­ger une solu­tion à ce qui me taraude. Tarau­der est peut-être un terme un peu fort, mais quelque chose me pré­oc­cupe. Aus­si­tôt qu’une nou­veau­té arrive, je m’en détour­ne­rais presque pour envi­sa­ger autre chose. C’est comme ça, parce que je suis un petit con. Et contre ça, on ne peut pas faire grand-chose. En réa­li­té, j’ai pas­sé ces der­nières années à me com­por­ter comme un sale gosse, parce que je n’ar­rive pas à tenir en place et l’im­mo­bi­li­té qu’on pou­vait par­fois me deman­der est tel­le­ment insup­por­table pour moi que je pré­fère jouer du sar­casme ou de l’i­ro­nie plu­tôt que de me confor­mer. Mais tout ceci est désor­mais loin de moi, c’est une autre his­toire et une vieille histoire.

Je crois devoir avouer que j’aime bien emmer­der le monde, sur­tout celui qui m’emmerde. Les gens ont une fâcheuse ten­dance à ne pas s’a­per­ce­voir quand ils dépassent les limites, même si on est habi­tué à les repous­ser sans cesse, his­toire de faire preuve d’un peu d’a­gi­li­té. L’a­gi­li­té, c’est bien l’a­gi­li­té. C’est à la mode. C’est une manière mâti­née de bons sen­ti­ments pour dire qu’on doit faire ce pour quoi on n’est pas payé. Une excep­tion, une situa­tion embar­ras­sante mais qui n’est que tran­si­toire, un pépin de der­nière minute, et hop, on nous demande un peu d’a­gi­li­té. En bref, contor­sionne-toi même si tu es raide comme un piquet. Tu ne t’en por­te­ras que mieux et on aura une bonne opi­nion de toi parce que tu t’es mon­tré agile. Mon cul, oui ! Tu n’as pas encore com­pris que j’é­tais un sale gosse ?

Alors, voi­là, c’est une nou­velle année qui s’ouvre, nou­velle année, nou­velles lunettes, nou­veau job, nou­velle vie.

On en était où déjà ?

Pho­to d’en-tête © Mannhai

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Yogya­kar­ta sto­ries #3 : Embras­ser Boro­bu­dur du bout des lèvres

Yogya­kar­ta sto­ries #3 : Embras­ser Boro­bu­dur du bout des lèvres

Embras­ser Boro­bu­dur du bout des lèvres

Yogya­kar­ta sto­ries #3

28 février 2014 : Le mont Setumbu

Le réveil sonne à 3h00. Sur le coup, je me demande ce qui me prend d’a­voir mis le réveil si tôt, mais un soup­çon de luci­di­té pas­sa­gère me rap­pelle que ce jour n’est pas un jour comme les autres. Ce jour est impor­tant, peut-être le plus impor­tant, car c’est aujourd’­hui que je vais rendre visite au plus beau des temples de l’In­do­né­sie : Boro­bu­dur.

Avant de voir une mer­veille, rien de tel que de l’ob­ser­ver de loin ; c’est la rai­son pour laquelle un mini­bus s’ar­rête devant l’hô­tel, une anti­qui­té peinte en vert et qui crache une fumée noire évo­quant plus les éma­na­tions d’une mine de char­bon que l’é­chap­pe­ment d’un véhi­cule. J’ai comme l’im­pres­sion que les fumées se libèrent direc­te­ment dans l’ha­bi­tat, ne tar­dant à me cau­ser des nau­sées et je passe toute ma route le nez par la fenêtre ouverte.

Pour se rendre sur le mont Setum­bu, à quelques encâ­blures du temple de Boro­bu­dur, il faut près d’une heure et demie d’une route impos­sible à mémoriser.

Peut-être armé d’un GPS, pour­quoi pas, mais conduire ici relève plus du sport que du gen­til tou­risme. La route est très droite, mais chao­tique et mon cul et mon dos semblent s’en sou­viennent encore conjoin­te­ment lorsque j’évoque cette par­tie de cam­pagne. Mal­gré l’heure mati­nale, beau­coup de monde déjà debout, des mos­quées peintes en vert, cou­leur de l’Is­lam, éclai­rées par des néons criards et froids, trouvent déjà leur clien­tèle en cette pre­mière heure de prière de la jour­née ; nous sommes ven­dre­di, aurait-ce été pareil un autre jour ?

Les car­re­fours s’emplissent des mar­chés ambu­lants, de ces petites car­rioles der­rière les vitres des­quelles on trouve du pois­son séché ou des bou­lettes de pou­let qui auront tout loi­sir de tour­ner dès le pre­mier rayon de soleil. On tourne à gauche et après le por­tique sur lequel j’arrive vague­ment à dis­tin­guer le nom du temple vers lequel je roule, la route se rétré­cit et je finis par ne plus voir de mai­sons au bord de la route. Seule­ment des arbres et de la végé­ta­tion dense, ruis­se­lante d’humidité. Pour l’instant, on monte vers le mont Setum­bu (pro­non­cer Stoum­bou). La route devient fran­che­ment mer­dique, avec des nids de poule qui aggravent le cas de la sus­pen­sion. A ce rythme là, nous allons ren­trer à vélo, ou en becak…

Le brouillard se lève, pour ne rien arran­ger et on n’y voit sou­vent pas à plus de dix mètres.

Nous nous arrê­tons, le chauf­feur nous explique qu’il faut mon­ter après avoir payé un droit d’entrée (il faut payer par­tout ici, c’est hal­lu­ci­nant) de 30 000 rps (15 000 rps pour les locaux).

Dix minutes de mon­tée facile à pied et on y arrive. Sur le som­met de la col­line, on a vue sur toute la val­lée encore enser­rée dans la brume mati­nale. Les plus hauts arbres, ain­si que le temple, plus hauts que la brume elle-même en dépassent et semblent flot­ter telles des îles de blancs d’œufs sur une mer de vapeur onc­tueuse. Les cou­leurs sont indes­crip­tibles, d’une beau­té telle que je n’en ai jamais vue, des cou­leurs incroyables, dont le spectre varie à chaque minute. Pen­dant près d’une heure, je reste là médu­sé, à regar­der ce pay­sage qui se trans­forme sans cesse, même si c’est imper­cep­ti­ble­ment, avec ce temple magni­fique à deux kilo­mètres de là, qui point ten­dre­ment comme le téton d’un sein dépas­sant de la sur­face de l’eau.

Je reste là un long moment avec les autres tou­ristes qui font par­tie de la fête. Cer­tains prennent des pho­tos à tout bout de champ, se font prendre en pho­to devant le temple embru­mé. D’autres, plus sages, se contentent de contem­pler la plaine bai­gnée de la lumière du soleil qui se lève. J’i­ma­gine ce que doît être le lever du soleil sur la plaine de Bagan et ses 2000 pagodes.

Un pur moment de contem­pla­tion, de plai­sir pour les yeux, un je-ne-sais-quoi d’un peu mys­tique qui laisse un sou­ve­nir impé­ris­sable, d’une par­faite félicité.

Moment recueilli le 28 février 2014. Écrit le 9 octobre 2021.
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Le clou qui dépasse appelle le marteau

Le clou qui dépasse appelle le marteau

Le clou qui dépasse appelle le marteau

Éloge de la lisseté

Une incroyable machine infernale

C’est à Nick Brad­ley que je dois d’a­voir décou­vert ce petit pro­verbe japo­nais, dans son superbe livre Tokyo la nuit. Der­rière sa cou­ver­ture gla­cée de très bonne qua­li­té, se cache un petit bijou qui fait imman­qua­ble­ment pen­ser à une aven­ture mura­ka­mienne. Les his­toires se suc­cèdent et décrivent des scènes où les per­son­nages sont tous plus ou moins dam­nés, dans une ville ten­ta­cu­laire qui ne prend pas soin d’eux et qui se com­porte comme autant de ramen dans un bol de bouillon. C’est un livre pré­cieux qui se déguste page après page, d’une écri­ture simple et directe qui réserve des petites sur­prises à chaque coin de page. Per­son­nages au bord de la crise de nerf, dés­œu­vrés, per­dus, c’est avant tout une ode à l’hu­ma­ni­té et sa capa­ci­té d’at­ten­tion aux autres, quelque chose qui n’est pas trop dans l’air du temps et qui donne un peu d’espoir.

Mais ce n’est pas du livre dont il est ques­tion ici. Mais bel et bien de cette phrase… Le clou qui dépasse appelle le mar­teau (“Deru kugi wa uta­re­ru”), est un pro­verbe japo­nais qui convient à décrire cette socié­té dans laquelle il n’est pas de bon aloi de se carac­té­ri­ser, de se faire remar­quer ou de se démar­quer. C’est une expres­sion qui carac­té­rise la conven­tion sociale de la lis­se­té. Oui, par­fai­te­ment, c’est un mot qui existe. La lis­se­té est le carac­tère de ce qui est lisse, sans anfrac­tuo­si­té, sans rugo­si­té. Ce petit pro­verbe exprime plus ce qui est atten­du de la socié­té que de ses membres. Un peu comme par­tout en réa­li­té. Dans la rue, dans les réunions de famille, au tra­vail… Sur­tout au tra­vail. Ne pas faire de vagues. Adhé­rer. Se confor­mer. Ne pas expri­mer son point de vue à moins qu’on nous le demande. C’est beau.

Éton­nam­ment, je ne peux m’empêcher de faire le paral­lèle entre cet apho­risme et la théo­rie de l’ins­tru­ment d’A­bra­ham Mas­low (peut-être le seul amé­ri­cain à avoir jamais bâti une pyra­mide). Même s’il n’est pas cer­tain qu’il en soit l’au­teur, on lui attri­bue cette phrase :

J’i­ma­gine qu’il est ten­tant, si le seul outil dont vous dis­po­siez est un mar­teau, de tout consi­dé­rer comme un clou.

Ces mots qui pour­raient avoir été tirés du le film The Wall des Pink Floyd, tend à démon­trer un biais psy­cho­lo­gique qui consiste à adap­ter la réa­li­té d’un pro­blème en le trans­for­mant en fonc­tion des réponses dont on dis­pose. Pour faire court, une seule réponse à tous les pro­blèmes. On ima­gine aisé­ment com­ment dans le monde du tra­vail un tel tra­vers peut engen­drer des mons­truo­si­tés. C’est un corol­laire de l’ef­fet Eins­tel­lung, qui consiste à prio­ri­ser, pour un pro­blème don­né, une solu­tion moins effi­cace mais bien maî­tri­sée même si des solu­tions plus effi­caces, simples ou appro­priées existent. Je sais que je n’ai pas besoin d’en dire plus pour en expri­mer suffisamment.

Et comme disait je-ne-sais-plus-qui (mais c’est peut-être moi), il n’y a que dans les pays tota­li­taires que la résis­tance n’existe pas. Mais la résis­tance est mal vue, c’est un signe de défiance là où, à mon sens, ce n’est que la convic­tion que cer­taines valeurs sont plus ver­tueuses que d’autres et qu’il convient de faire valoir les siennes plu­tôt que d’autres. Mais tout est affaire de juge­ment. Ou d’intérêt…

Pho­to d’en-tête © Car­los Donderis

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Yogya­kar­ta sto­ries #2 : Pram­ba­nan, le temple vide

Yogya­kar­ta sto­ries #2 : Pram­ba­nan, le temple vide

Pram­ba­nan, le temple vide

Yogya­kar­ta sto­ries #2

27 février 2014 : A la décou­verte de Yogya­kar­ta et de ses environs

J’ai l’im­pres­sion d’a­voir dor­mi des jours et des nuits entières, me réveillant dans un grand lit au milieu d’une chambre peinte en vert éme­raude comme si je sor­tais d’un cau­che­mar pois­seux, enfer­mé sous les pales d’un ven­ti­la­teur bruis­sant dans une lumière jaune. Las et four­bu, je peine à me lever, l’es­to­mac criant famine. Je me rends compte que le déca­lage horaire n’est tou­jours pas assi­mi­lé et la cha­leur aidant, je suis plus qu’ex­té­nué. Les voyages ne sont pas faits pour se repo­ser, on doit s’y faire ; si je suis là, c’est pour contraindre mon corps à me frot­ter à la dure­té du monde.

Il fait une cha­leur moite sous un ciel cou­vert au tra­vers duquel le soleil a du mal à per­cer, et je pro­fite de l’ombre des arbres sous les­quels je prends mon petit déjeu­ner avant de par­tir en vadrouille. Venir à Yokya­kar­ta est un peu comme tom­ber sur un point de chute qui per­met de rejoindre quelques lieux notables. La ville elle-même ne manque pas de charme, même si l’im­pres­sion que j’en ai eu hier me laisse un arrière-goût âpre ; mais je suis ici au bout du monde. Vu de chez moi, je suis à plus de 12 000 km, niché au cœur d’une ville grande aus­si peu­plée que Tou­louse et dont je n’a­vais jamais enten­du par­ler avant d’en­vi­sa­ger de par­tir en Indo­né­sie, et l’en­droit où je vais me rendre aujourd’­hui n’est qu’un petit bourg de pro­vince où se trouve un des plus beaux temples shi­vaïtes au monde. L’In­do­né­sie est le pays le plus musul­man au monde en nombre d’ha­bi­tants, mais ses racines sont hin­douistes et c’est dans ce pays qu’on trouve deux des plus impo­sants temples du monde ; Pram­ba­nan et Boro­bu­dur. La porte d’en­trée de ce monde paral­lèle, c’est la ville de Yokyakarta…

Je demande à la récep­tion de l’hô­tel de m’ap­pe­ler un taxi pour Pram­ba­nan, qui ne se trouve qu’à une ving­taine de kilo­mètres mais qui néces­site trois quarts d’heure de route à cause du fléau des grandes villes… La cir­cu­la­tion. Le chauf­feur s’ap­pelle Sugiyo et ne parle pas un mot d’an­glais, c’est un jeune homme aux che­veux bou­clés qui conduit une Toyo­ta qui tient debout par l’in­ter­ces­sion d’une divi­ni­té incon­nue, sainte patronne de la car­ros­se­rie rouillée. Il m’in­dique le prix de la course sur un bout de papier, un prix qui peut paraître hal­lu­ci­nant, 250 000 rou­pies, mais ça ne fait que 13 euros. En même temps, je me dis que ça va lui faire sa jour­née. Pour 350 000, il me pro­pose “tung­gu”… Et là, j’a­voue que je ne com­prends pas. Il répète tung­gu, tung­gu. Je finis par m’ai­der d’un tra­duc­teur en ligne et je com­prends que tung­gu signi­fie attendre. Il m’at­ten­dra deux heures à l’ombre des grands arbres pen­dant que je visite le temple de Pram­ba­nan et le Can­di Sewu à une enca­blure de là.

A l’hô­tel, on m’a­vait dit qu’il était pos­sible que le Pram­ba­nan soit fer­mé à cause de l’é­rup­tion du Gunung Kelud, à deux cents kilo­mètres à l’est, qui remonte au 13 février der­nier, mais lorsque j’ar­rive sur place, je ne vois rien qui indique que le temple soit fer­mé, ni la moindre trace de cendre sur le site. Avant d’être à Java, on se trouve d’a­bord sur une des plus instables terres volcaniques.

Le temple est un vaste com­plexe sem­blant dévas­té ; la pre­mière impres­sion, c’est la sen­sa­tion de se trou­ver face à une immense construc­tion qui tient debout par on ne sait quelle magie et tout autour, non pas un champ de ruines, mais un gigan­tesque puzzle, des pierres jetées là comme sor­ties d’un gobe­let à dés. Même si ce fatras inex­tri­cable rend les choses dif­fi­ci­le­ment visibles, on arrive à per­ce­voir une cer­taine symé­trie dans le plan ; un car­ré ouvert sur les quatre points car­di­naux par des gopu­ra (porte d’ac­cès) avec au milieu une autre enceinte car­rée dans laquelle sont éri­gés six prang (archi­tec­ture khmère) ou shi­kha­ra (archi­tec­ture dra­vi­dienne), ces tours qui carac­té­risent les temples hin­douistes, en forme de pain de sucre. Ce sont dans ces tours qui sont expo­sées les sta­tues des divi­ni­tés. En l’oc­cur­rence, Shi­va occupe la place prin­ci­pale, entou­rée de Brah­ma et Vish­nu. La divi­ni­té à laquelle est dédiée ce temple, Dour­gâ Mahî­shâ­su­ra­mar­di­ni l’i­nac­ces­sible, occupe la place pri­vi­lé­giée à la droite de Shi­va, tan­dis que Ganesh n’est pas loin. Si les six prangs sont à peu près bien conser­vés, les 240 temples qui les entourent sont tous démem­brés. L’ac­ti­vi­té sis­mique a tout ébran­lé et il ne reste pas une seule de ces 240 construc­tions qui ne soient encore debout. Si l’im­pres­sion d’un chaos de pierre est don­née, on se rend compte que l’in­croyable symé­trie et de la répé­ti­tion qui ne sont que l’ex­pres­sion d’une pen­sée dans laquelle la futi­li­té et la fan­tai­sie ne sont pas de mise.

Le site est clas­sé au patri­moine mon­dial de l’U­nes­co, et pour­tant, je n’y ai croi­sé per­sonne, mais alors, per­sonne ! 240 temples, et moi tout seul au milieu d’un mika­do géant sous un soleil de plomb…

(Cli­quez sur la pho­to ci-des­sus pour voir la galerie)

A quelques dizaines de mètres de là, se trouve un autre temple, bien plus modeste, aux dimen­sions moindres (Pram­ba­nan est une enceinte de 110 mètres de côté repo­sant sur un socle de 390 mètres sur 222), le Can­di Sewu. A y bien regar­der, on trouve des temples d’im­por­tance incom­pa­rable un peu par­tout dans les envi­rons, comme si les reliques d’une reli­gion antique par­se­mait la cam­pagne de ses pierres ances­trales que per­sonne n’a­vait osé tou­cher, ce qui est suf­fi­sam­ment rare pour être relevé.

Le Can­di Sewu (les milles temples) est un temple boud­dhiste et l’ordre des choses aurait vou­lu qu’il soit plus récent que Pram­ba­nan, mais ce n’est pas le cas. Il aurait été construit une cen­taine d’an­nées aupa­ra­vant et son nom sans­krit est Man­jush­ri gri­ha, la mai­son de Man­jush­ri, un bod­dhi­sat­va. Construit par un sou­ve­rain du royaume de Mata­ram, on recon­naît son plan en forme de man­da­la, là aus­si stric­te­ment symé­trique. La proxi­mi­té avec Pram­ba­nan témoigne de la tolé­rance dont les deux cultes jouis­saient à cette époque, aux alen­tours du 8ème siècle de notre ère.

Mal­gré l’ac­ti­vi­té sis­mique qui l’a mis à terre en 2006, une mis­sion hol­lan­daise l’a res­tau­ré, ce qui lui donne une plus fière allure que son voi­sin. Là aus­si per­sonne dans les envi­rons, je me pro­mène seul sur l’en­ceinte de ce temple de pierres noires par­fois brin­gue­ba­lantes. Le temple est gar­dé par deux Dva­ra­pa­la armés de gour­dins. Ce sont ici 257 construc­tions qui se côtoient, dont 248 temples construits de manière concen­trique, ceux qui sont proches du temple prin­ci­pal étant plus grands que ceux qui sont en péri­phé­rie. Des boud­dhas sans tête côtoient de superbes sculp­tures murales encore très bien conservées.

Après avoir rejoint le taxi dont le chauf­feur semble endor­mi sous un bos­quet d’arbres, je rejoins le centre de la ville et le cœur de l’a­ni­ma­tion, Jalan Malio­bo­ro. A peine le pied posé le trot­toir, je me fais sur­prendre par une troupe d’é­tu­diants qui veulent être pris en pho­to en groupe avec moi. Je me prête au jeu avec enthou­siasme, et ils sou­haitent me faire visi­ter la ville, ce que je décline avec un peu de regrets en y son­geant. Je m’en­gouffre dans le mar­ché de Pasar Berin­ghar­jo, le plus grand mar­ché cou­vert de la ville et dont la renom­mée tra­verse les fron­tières du pays. Les mar­chés sont les vrais lieux de vie, là où l’on ne se rend que parce qu’on a besoin de quelque chose, on n’y flâne pas, on s’y rend par néces­si­té. Alors oui, c’est là qu’on peut voir les gens vivre leur vie de tous les jours et les côtoyer pen­dant qu’ils n’ont que leurs attentes en tête.

Tout le monde me regarde, comme si un tou­riste n’a­vait jamais mis les pieds dans ces cou­loirs exi­gus et sombres, on me sou­rie, on m’in­ter­pelle, cer­tains me touchent le bras ou les che­veux comme pour vali­der mon exis­tence mar­gi­nale. C’est offi­ciel, je suis une curio­si­té. Une grosse averse tombe sur le toit en tôle du mar­ché, dans une ton­nerre assour­dis­sant qui vrille les tym­pans. Ces moments pas­sés dans les mar­chés sont ceux que je pré­fère, car je n’y cherche rien d’autre que la com­pa­gnie des habi­tants et leurs petites manies.

La jour­née touche à sa fin, la cha­leur de cette jour­née m’a lit­té­ra­le­ment esso­ré. Je rentre à l’hô­tel en taxi et prend un thé et un bei­gnet à la banane et au fro­mage fon­du, vau­tré sur un cana­pé dans la cour de l’hô­tel. La lumière jaune de la fin de jour­née sous l’é­qua­teur accom­pagne les chants caco­pho­niques des muez­zins qui se battent à coup de prières lan­cées avec des voix par­fois toni­truantes. Je pro­fite des ins­tants de calme qui suivent pour pré­voir ma jour­née de demain. C’est un peu le grand jour car je vais à Boro­bu­dur. Il est pré­vu de se lever à 3h00 du matin pour aller voir le soleil se lever sur la plaine vol­ca­nique. Je sors quelques minutes pour aller à la supé­rette d’en face, ache­ter des sucre­ries, des bières et des kre­teks. Que des bonnes choses.

Je dîne au res­tau­rant de l’hô­tel, un des rares endroits où l’on sert de l’al­cool dans la ville. Je prends sans savoir ce que c’est un Gudeg Mang­gar, qui mal­gré un aspect pas très enga­geant est assez goû­teux. De la viande, des œufs et de la sauce avec des légumes, je ne cherche pas à en savoir plus. Le tout arro­sé d’un gin fizz, un cock­tail abso­lu­ment impro­bable au regard de la situation…

Beringharjo
Moment recueilli le 27 février 2014. Écrit le 10 avril 2021.
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