Il est en train de perdre ses clefs mais il ne le sait pas. Pas encore. Et puis de toute façon ça ne veut rien dire, on ne peut pas être en train de perdre ses clefs, c’est quelque chose de sou­dain ou dont on se rend compte après coup, dans aucune langue la forme pro­gres­sive ne per­met de dire qu’on est en train de perdre ses clefs. Et pour­tant. Il est bien en train de perdre ses clefs. Tout ce qui s’est pas­sé ses der­niers jours va dans le même sens, il va perdre ses clefs et c’est en train de se pas­ser main­te­nant, tan­dis qu’il écrit les der­niers mots de son e‑mail sur son ordi­na­teur, il ne bouge pas d’un pouce, sérieux comme un pape, seuls ses doigts s’a­gitent sur le cla­vier qu’il manie à la per­fec­tion et avec rapi­di­té, pro­dui­sant un léger cli­que­tis que, si l’ac­ti­vi­té du bureau était encore vive, per­sonne n’en­ten­drait, mais à ce moment pré­cis, le bruit des touches qu’il claque à toute vitesse emplit l’air à tel point qu’il s’en­gour­dit l’es­prit, tout entier ten­du vers ce qu’il écrit, sur ce bon dieu d’e-mail qu’il aurait dû écrire il y a bien long­temps déjà mais qu’est-ce qui s’est pas­sé, il n’a pas dû avoir le temps ou alors il a com­plè­te­ment oublié ce sujet mais il s’en fout il écrit ce bor­del d’e-mail et il part d’i­ci, il est le der­nier et il déteste ça il ne veut pas être dans cette caté­go­rie de per­sonnes qui res­tent tard pour mon­trer qu’elles ont énor­mé­ment de tra­vail, je suis sous l’eau je n’en peux plus, j’ai trop de tra­vail, non si je ne finis pas à temps c’est juste que je ne suis pas effi­cace et ça c’est tout sim­ple­ment insup­por­table pour lui, ce n’est pas lui, ce n’est pas lui, il n’est pas ça, non, il n’y a plus aucun bruit, même la femme de ménage a décam­pé en lui sou­hai­tant une bonne soi­rée, bonne soi­rée mon cul oui, tu sais ce que je vais faire ce soir ? non alors s’il te plaît laisse-moi tran­quille, va ran­ger tes affaires et sors d’i­ci moi j’ai encore du bou­lot je dois finir ce bon dieu d’e-mail sans quoi je ne vais pas­ser une bonne soi­rée, com­pris, et puis je vais encore tom­ber dans les embou­teillages à l’heure qu’il est ça me gonfle, les der­niers mots, ça y est c’est ter­mi­né, envoyer, il ferme son ordi­na­teur por­table sans même attendre de voir si l’e-mail est bien par­ti et le range dans sa sacoche prend sa veste repo­sant sur le dos de sa chaise et tire la porte de son bureau pour la fer­mer à clef, non pas à clef, il n’a pas ses clefs, où sont-elles, il n’a pas ses clefs, où sont-elles, pas dans cette poche, là non plus, non là j’ai déjà regar­dé, il pose la sacoche de l’or­di­na­teur, retourne ses poches qu’il a vides de tout, rien dans les poches pas dans la veste non plus, pas là, pas là non plus, bon dieu où sont ses clefs ? Silence.

Il n’a pas ses clefs, il vient de les perdre et se ras­soit la veste pliée sur les genoux. Il ne le savait pas mais il n’a pas ses clefs sur lui. Il réflé­chit quelques ins­tants, il avait bien ses clefs ce matin en arri­vant sinon il aurait été obli­gé de deman­der à quel­qu’un de lui ouvrir et il se revoit pré­ci­sé­ment en train d’ou­vrir la porte de son bureau comme tous les matins, tous les matins, il se voit et se revoit fer­mer son bureau à clef et comme tous les soirs il sait pré­ci­sé­ment à quel moment il ferme sa porte, tous les soirs, abso­lu­ment tous les soirs, c’en est même hor­ri­pi­lant de revoir ces mêmes moments tout le temps comme si c’é­tait la clef de ses jour­nées…

La clef, son porte-clef, il ne l’a pas per­due. La clef est dans la ser­rure, côté exté­rieur, il ne l’a même pas vue tout à l’heure quand il a tiré la porte pour la fer­mer, mais là assis depuis son bureau il la voit, elle est là dans la ser­rure et le porte-clef pen­douille comme une chaus­sette sur un éten­doir à linge bou­geant très légè­re­ment comme si le vent le taqui­nait du bout du doigt. Il n’a pas per­du sa clef. Pas celle-ci en tout cas. Elle est bien là. Pour­tant, il ne se lève pas, il observe son porte-clef pen­douiller dans le silence assour­dis­sant du cou­loir à moi­tié éteint même les bruits de la rue ne par­viennent pas jus­qu’à lui il n’y a plus rien autour de lui et ce silence ter­rible l’empêche de se lever, il s’en rend compte il déteste le silence, le silence lui pèse et sur­tout main­te­nant alors qu’il était à deux doigts de par­tir dans la pré­ci­pi­ta­tion parce qu’il devait par­tir tôt ce soir pour rejoindre ses amis qui l’at­ten­dait en ville mais il devait vrai­ment ter­mi­ner cet e‑mail qui devait par­tir aujourd’­hui parce que le reste de l’é­quipe devait pou­voir le lire le len­de­main matin à leur arri­vée pour ne pas blo­quer la pro­cé­dure et lui-même ne savait s’il allait pou­voir arri­ver suf­fi­sam­ment tôt le len­de­main pour l’é­crire alors il a pré­fé­ré ter­mi­ner ça ce soir, c’est aus­si simple que ça, mais la pré­ci­pi­ta­tion s’est envo­lée tout à coup. Il n’est plus plus pres­sé. D’ailleurs pour­quoi le serait-il il ne doit rien à per­sonne. Le porte-clef pen­douille. Ses amis l’at­ten­dront de toute façon. Ou peut-être pas.

Bon.

De toute façon il va se pas­ser quoi hein ? Ils vont se retrou­ver dans un quar­tier chic et cool et ani­mé et tout comme d’ha­bi­tude et man­ger un mor­ceau tous ensemble ils seront com­bien allez sept huit à tout cas­ser dans un des res­tau­rants qu’au­ra choi­si Syl­via comme d’ha­bi­tude il n’y aura pas suf­fi­sam­ment de lumière pour voir ce qu’on a dans son assiette et on boi­ra des cock­tails aux noms savants et ridi­cules comme “petite dou­ceur” ou “sex on the playa” et ils péro­re­ront tous cha­cun par petits groupes jus­qu’à sen­tir une légère ivresse les enla­cer et ils se quit­te­ront après s’être cha­leu­reu­se­ment embras­sés oui on se revoit bien­tôt hein on se télé­phone et on se fait ça et trois fois sur quatre ça n’a­bou­ti­ra pas parce que machin a un truc impré­vu oh le pauvre ça doit être dur pour lui en ce moment non ne t’en fait pas j’ai juste beau­coup de tra­vail la semaine pro­chaine ça ira beau­coup mieux tu ver­ras dans quelques temps et on puis ils se rap­pel­le­ront encore et là c’est bon tout le monde est là allez on y va. Comme à chaque fois.

Il est tou­jours assis à son bureau, les mains coin­cées entre les cuisses, le regard per­du sur le mou­ve­ment en balan­cier du porte-clefs qui tend à s’a­me­nui­ser au fil des secondes qui passent mais il bouge tou­jours comme un ver de terre qui n’au­rait pas fini sa besogne. Quelque chose ne va pas, quelque chose n’est pas comme d’ha­bi­tude, il sent mon­ter en lui comme un dégout de ces habi­tudes qui ne changent pas, un trop plein d’é­mo­tions impal­pables qui lui serrent la gorge comme jamais ça ne lui est arri­vé et puis il se dit qu’a­près tout c’est peut-être parce qu’il a trop de tra­vail, trop de tra­vail, ça veut dire quoi ? Il ne sait même pas ce que ça signi­fie, il a tou­jours tra­vaillé, beau­coup, vite, avec effi­ca­ci­té, avec viva­ci­té, trop de tra­vail non, jamais, beau­coup, oui, nor­mal, du tra­vail quoi, il n’est pas là pour se tour­ner les pouces en atten­dant que son tri­cot soit ter­mi­né, jus­qu’au cou­cher du jour… C’est autre chose, bien autre chose, peut-être même n’est-ce rien, rien du tout, une per­cée de néant qui pointe le bout de son nez comme une jacinthe per­ce­rait la terre au prin­temps, une pure angoisse venue de nulle part. Mais non. Ce n’est pas ça non plus, ça n’a pas de nom on dirait, ce n’est pas connu.

Le porte-clef pen­douille, il ne bouge qua­si­ment plus main­te­nant, à peine, imper­cep­ti­ble­ment, mais il bouge encore, alors il se lève, tout dou­ce­ment, prend la sacoche de son ordi­na­teur qui repose sur son bureau vide, se dirige vers la porte et la tire avec la clef dans la ser­rure, tourne la clef une fois deux fois et la glisse dans la poche de sa veste lui fai­sant sen­tir légè­re­ment le poids du métal sur son flanc dans la poche de sa veste dont le tis­su léger res­sent les moindres fré­mis­se­ments, le cou­loir, il longe le cou­loir, éteint la lumière d’un doigt dis­trait et se dirige vers la porte d’en­trée où il éteint la lumière du hall, il pousse la porte d’en­trée pour la lais­ser ouverte le temps qu’il sai­sisse le code de l’a­larme 4722 qui se met en tem­po­ri­sa­tion il reste 30 secondes avant que tout se mette en marche et il referme la porte der­rière lui, des­cend les esca­liers d’un pas lourd, la lumière s’al­lume toute seule dans la nuit qui com­mence à tom­ber et ouvre la grille avec le bou­ton pres­soir qui la déver­rouille, la grille claque der­rière lui dans un bruit infer­nal. Tout est fer­mé. Il se demande où il a garé sa voi­ture mais là, il ne voit pas, il ne sait plus et il s’in­quiète tout à coup de savoir pour­quoi il ne se sou­vient presque plus de rien, il a bien quelques idées qui lui tra­versent l’es­prit, son adresse, le che­min du retour, tou­jours le même mais où il est garé, il n’en sait rien. Tiens d’ailleurs, où sont ses clefs de voi­ture ? Il n’en sait rien. Dans la poche de sa veste, il n’a que la clef du bureau et son por­te­feuille dans la poche inté­rieure, mais c’est tout, rien d’autre, mais comme il n’y avait rien sur son bureau quand il est par­ti il sait qu’elle ne sont pas dans son bureau alors une fois encore il refait toutes ses poches, veste, pan­ta­lon, avant, arrière, mais pas une seule clef, il sort à nou­veau la clef de son bureau qui lui glisse des mains sans qu’il ait vrai­ment le temps de s’en rendre compte, il la voit tom­ber avec le porte-clefs qui tour­noie dou­ce­ment dans l’air tout autour de la clef et il ne voit pas ce qui se trouve par terre juste dans le pro­lon­ge­ment de sa main et à la ver­ti­cale de son trous­seau qui est en train de tout faire pour rejoindre le sol… une grille d’é­va­cua­tion des eaux usées, la clef tombe la pre­mière sur la grille en fonte pro­dui­sant un petit cli­que­tis mais le poids du porte-clef qui s’est glis­sé dans le trou de la grille emporte la clef avec lui et fait dis­pa­raître le tout dans une mare de boues sau­mâtres avec un léger ploc vis­queux comme un pied qui s’en­fonce dans un sable mou­vant…

Le porte-clefs est tom­bé exac­te­ment là où il n’au­rait pas dû, si tant est qu’il dût tom­ber quelque part, il regarde ce bout de fer­raille sans vie gésir au milieu de détri­tus de la rue, le der­nier endroit où l’on s’at­tend à trou­ver un trous­seau de clef, et pour­tant, les égouts sont jon­chés de mil­liers de trous­seaux de clefs que per­sonne ne récu­pé­re­ra jamais, il le regarde et sait en même temps qu’il n’ar­ri­ve­ra pas à le récu­pé­rer quels que soient ses efforts. Il reste là, pan­te­lant dans la lumière jau­nâtre de la rue comme s’il atten­dait encore que quelque chose sur­vienne pour reve­nir en arrière. La porte a cla­qué der­rière lui et de toute façon sans les clefs il ne pour­rait pas rou­vrir la porte d’en­trée pour désac­ti­ver l’a­larme, la soi­rée s’an­nonce mal, pas de clefs, ses poches sont vides à part deux pièces de mon­naie, un télé­phone qui ne lui sert à rien dans ce cas pré­cis, il plante les mains dans ses poches dans une der­nière ten­ta­tive pour sen­tir quelque chose qui se rap­pro­che­rait d’une paire de clefs, celles de sa voi­ture, celle de son appar­te­ment, mais rien, une fas­ci­nante absence de toute trace de sa vie quo­ti­dienne, impos­sible de ren­trer en voi­ture, impos­sible de ren­trer chez lui, il vient de le réa­li­ser et il n’a pro­pre­ment aucune idée d’où peuvent se trou­ver ces bon dieu de clefs. Son corps se détend comme si se trou­ver der­rière la grille lui offrait un répit sou­dain, il peut sen­tir les muscles de son dos deve­nir flasques, la ten­sion de ses épaules et de ses cla­vi­cules se dégon­fler comme une bau­druche ten­due, même ses mains se décrispent puisque de toute façon il n’a rien à attra­per pour détour­ner son atten­tion.

Une femme passe devant lui, il la trouve belle avec son visage effi­lé comme une lame de cou­teau, il l’a déjà vue plu­sieurs fois dans le quar­tier, il l’a sou­vent croi­sée en allant cher­cher de quoi déjeu­ner mais c’est la pre­mière fois qu’il la regarde aus­si long­temps et leurs regards se croisent l’es­pace d’un ins­tant, elle lui sou­rit ten­dre­ment comme si elle pre­nait conscience de son dépit mais ne s’ar­rête pas et passe son che­min à la même allure cla­quant des talons sur le bitume jon­ché de feuilles de magno­lia que le vent n’a pas réus­si à chas­ser, il reste plan­té là les mains dans les poches vides de toute clef à attendre il ne sait quoi mais il attend encore et encore de longues minutes qui passent sans que rien n’ar­rive et il n’ar­rive rien, rien ne se passe que le plus pur enchai­ne­ment des contin­gences accu­mu­lées, voi­tures qui passent, pas­sants qui passent, chiens qui passent, oiseaux qui piaillent, lumière qui éclaire les trot­toirs, trot­toirs qui brillent sous le feu des réver­bères. Il se dit qu’il va bien fal­loir agir, faire quelque chose.

Bon.

Il fait une quart de tour sur lui-même et marche en direc­tion de la gare il n’y a que ça à faire prendre un train et par­tir pour essayer de rejoindre son domi­cile, dix minutes de marche pense-t-il dix minutes à mar­cher pour rejoindre la gare qu’il ne fré­quente jamais d’or­di­naire, pas besoin, la voi­ture lui évite ça, les quais cras­seux, les cris­se­ments des roues des trains sur les rails, ce n’est pas son quo­ti­dien, mais il marche d’un bon pas, un pas rapide, vers la gare où il se dirige vers le gui­chet et se plante devant la jeune femme ornée d’un ridi­cule petit béret car­min plan­té sur sa tête trop petite, elle ne lui sou­rit pas mais ça ne le dérange pas, elle tend juste le men­ton pour écou­ter sa requête…
— Bon­soir, un billet, un aller-simple s’il vous plaît. Mais elle ne répond pas et le regarde fixe­ment.
— S’il vous plaît Madame…
— Un billet pour ?
Il se rend compte qu’il n’a pas don­né de des­ti­na­tion mais il n’a pas envie d’une des­ti­na­tion, il a juste envie de prendre le train et se lais­ser por­ter jus­qu’à une gare quel­conque avec d’autres voya­geurs, mais pour le coup ça ne va le faire avan­cer s’il ne pré­cise pas sa demande.
— Dites-moi, est-ce qu’il y a moyen de rejoindre l’aé­ro­port par le train ?
— Oui, bien sûr, vous n’a­vez qu’un seul chan­ge­ment et l’ex­press vous amène direc­te­ment à l’aé­ro­port.
— Eh bien fai­sons ça, don­nez-moi un billet pour l’aé­ro­port.
— Très bien ça fera 16,50 €
Il sort sa carte ban­caire et l’in­sère dans le lec­teur, la jeune fille au calot sur la tête lui tend ses billets et elle lui sou­haite une bonne soi­rée, il ne la remer­cie pas et la gra­ti­fie d’un sou­rire pour sa peine, pre­nant son billet et son ticket il se dirige vers le quai et monte dans le train tan­dis qu’ils arrivent tous les deux en même temps, une drôle de coïn­ci­dence comme il en arrive rare­ment mais il prend ça comme un signe que les choses ne devaient pas arri­ver autre­ment, il s’as­soit près de la fenêtre tan­dis que déjà le train repart pour égrai­ner le cha­pe­let des gares sans nom et sans visage qui l’a­mè­ne­ront à la cor­res­pon­dance d’où il pour­ra pour­suivre son che­min jus­qu’à l’aé­ro­port, il a tou­jours aimé les aéro­ports même s’il lui arrive peu sou­vent de les fré­quen­ter, les voyages sont rares même s’il a pas­sé sa jeu­nesse à les écu­mer sur des courtes dis­tances pour faire des sauts de puces en Asie du sud-est mais ce temps lui semble loin et tan­dis que le train prend de la vitesse freine s’ar­rête ouvre ses portes ferme ses portes repart pour reprendre de la vitesse frei­ner s’ar­rê­ter ouvrir ses portes fer­mer ses portes il revoit comme des tableaux lumi­neux ses attentes longues et endor­mies sur les fau­teuils des aéro­ports de Chiang Mai Jakar­ta Bang­kok Phnom Penh Den­pa­sar qui se mélangent et l’o­deur de kéro­sène ou des salles d’at­tente cli­ma­ti­sées où ne font que pas­ser des visages qu’il ne rever­ra pas des corps qui se dirigent vers les salles amé­na­gées en mos­quées où cer­tains dorment par terre entre deux avions sans leurs chaus­sures qui les attendent à l’en­trée et l’o­deur de pisse des toi­lettes cras­seuses et des odeurs de corps qui trans­pirent et des odeurs d’ar­rière-cours de res­tau­rant bon mar­ché où l’on sert des bols de riz frit avec quelques bro­chettes de pou­let à la sauce aigre-douce et le train arrive à la gare pour sa cor­res­pon­dance où il des­cend en pre­nant soin de ne pas oublier la sacoche de son ordi­na­teur dont il fait pas­ser la sangle par-des­sus son épaule. Il par­court des dizaines de mètres inter­mi­nables dans les cou­loirs qui se vident en pre­nant soin de ne pas rater la direc­tion de la ligne de l’aé­ro­port, il est tel­le­ment dis­trait en temps nor­mal qu’il sait qu’il est capable de se perdre com­plè­te­ment dans le fais­ceau des lignes qui se croisent et se décroisent pour ter­mi­ner dans des gares aux noms far­fe­lus ou des villes dont il n’a même jamais enten­du par­ler et qui lui semblent comme des des­ti­na­tions exo­tiques acces­sibles avec un simple billet de train.

Le wagon dans lequel il monte est presque vide, deux hommes dis­cutent un peu fort à quelques mètres de lui et il s’as­soit encore près de la vitre mais il n’y a rien à voir car le train roule sous terre alors il se concentre sur le pan­neau lumi­neux qui annonce les gares qui se suc­cèdent encore et encore jus­qu’au ter­mi­nus, cette fois-ci il n’au­ra pas à se sou­cier de ne pas rater sa gare puis­qu’il se rend au ter­mi­nus, un bout de ligne qui se perd dans une cam­pagne han­tée par une immense ville entiè­re­ment habi­tée par des avions qui passent leur temps à décol­ler et atter­rir jus­qu’à ce que le toc­sin annon­çant la fin des vols pour la nuit les clouent au sol pour quelques heures, une ville sans âme, une ville pour les vols, les gares passent, les portes ne s’ouvrent même plus per­sonne ne monte per­sonne ne des­cend mais le train s’ar­rête et repart et s’ar­rête et repart et s’ar­rête jus­qu’à sa des­ti­na­tion finale en exha­lant un souffle pous­sif de machines vrom­bis­santes qui s’ar­rêtent d’un seul coup, les lumières s’é­teignent pour par­tie et les portes du train res­tent ouvertes, béantes sur un quai vide reten­tis­sant de ses pas tan­dis qu’il se dirige vers l’en­trée de l’aé­ro­port, presque vide lui aus­si, la plu­part des quais d’en­re­gis­tre­ment sont vides, fer­més, à part quelques uns où res­tent des employés habillés aux cou­leurs des com­pa­gnies aériennes qui s’emploient à sai­sir des choses incom­pré­hen­sibles sur leur cla­vier d’or­di­na­teur dans un silence de mort. Il ne marche plus. Il ne reste qu’un seul gui­chet ouvert devant lequel une cen­taine de per­sonnes attendent pour enre­gis­trer leurs bagages, en fait il en reste d’autres mais celui-ci est celui où il y a le plus de monde alors il s’en­gage dans la queue der­rière un couple avec un enfant, avec deux valises à rou­lettes, ils parlent de la mère de l’homme qui était effon­drée hier soir après leur repas parce que le roast­beef était trop cuit et les patates fran­che­ment elles n’é­taient pas ter­ribles même avec la sauce de la viande, c’é­tait vrai­ment un repas raté mais ce n’est pas grave l’im­por­tant c’est qu’on ait pu diner ensemble avec notre départ, non ? de toute façon tu connais ma mère ça ne va jamais il y a tou­jours quelque chose sur lequel elle puisse se plaindre, c’est comme l’autre fois je ne t’ai pas racon­té, et pen­dant ce temps il avance tout dou­ce­ment dans la queue en remon­tant de temps en temps la lanière de sa sacoche, il sort son por­te­feuille duquel il sort son pas­se­port qui ne lui sert pas si sou­vent que ça et d’ailleurs il l’ouvre pour regar­der les pages vierges des visas où il ne trouve que celui de son der­nier voyage en Égypte c’é­tait il y a quatre ans main­te­nant, il n’y était pas res­té long­temps juste assez pour visi­ter un peu Le Caire et faire un saut de puce pour revoir Abou Sim­bel et son temple qui domine le pay­sage lunaire de ce lac arti­fi­ciel et de ces sables qui n’en finissent pas de ron­ger la vue, quelques nuits à l’hô­tel She­pheard avec son décor baroque tel­le­ment colo­nial et hop retour à la mai­son.

Arri­vé devant la ligne des gui­chets il tend son pas­se­port au jeune homme far­dé qui lui prend des mains et lui dit :
— Je n’ai pas ache­té de billet mais je sou­hai­te­rais savoir s’il y a encore une place.
Le jeune homme en livrée bleue le regarde d’un air aba­sour­di et bre­douille quelque chose en pre­nant sa sou­ris et en consul­tant son écran.
— Un ins­tant s’il vous plaît, je vais regar­der ça.
Les secondes passent et il s’a­per­çoit qu’il tapote du doigt sur le comp­toir en regar­dant droit devant lui, quelques longues secondes d’at­tente impro­bables au beau milieu d’une foule incon­nue et colo­rée de voya­geurs dans des tenues elles aus­si impro­bables de voya­geurs noc­turnes par­tant pour un pays loin­tain oui tiens d’ailleurs il ne s’est même pas pré­oc­cu­pé de savoir quelle des­ti­na­tion il était sur le point d’emprunter mais ce n’est pas très grave et le jeune homme pousse un petit gro­gne­ment venu fond de la gorge et se retourne vers lui :
— Ecou­tez Mon­sieur, je ne vois pas toutes les réser­va­tions… Ah si c’est bon, il me reste deux places qui ont été annu­lées il y a une heure.
— Une seule suf­fi­ra, dit-il en sou­riant comme un benêt.
— Le billet est à 680 €. Il y a une escale à Séoul.
— Allons‑y, voi­ci ma carte de cré­dit. Ah, dites-moi juste quelle est la des­ti­na­tion.
Air d’in­com­pré­hen­sion de la part du gui­che­tier, petite musique d’at­tente entre ces deux moments qu’il n’a peut-être jamais vécus, il ouvre les lèvres dont l’in­fé­rieure pen­douille très légè­re­ment et pro­nonce d’un air presque gêné :
— Tokyo Hane­da…
— Tokyo…
Il paie son billet et rem­balle sa carte dans son por­te­feuille pen­dant que le jeune homme lui imprime sa carte d’embarquement et pen­dant qu’il sai­sit les infor­ma­tions de son pas­se­port sur son écran il regarde les quelques per­sonnes qui res­tent der­rière lui dans la queue, il ne reste que quelques per­sonnes qui com­mencent à s’im­pa­tien­ter peut-être de peur de ne pas avoir le temps de mon­ter dans l’a­vion… sous la lumière crue des néons qui tombent du ciel de verre et de métal… Le jeune homme au gui­chet lui tend sa carte d’embarquement et lui annonce qu’il doit prendre la direc­tion de la porte 17 le numé­ro du vol la place qu’il va occu­per avant der­nière place côté hublot sur un Air­bus A380 et l’heure à laquelle il doit se pré­sen­ter à la porte d’embarquement et bon vol Mon­sieur, mer­ci à vous aus­si bonne soi­rée à la pro­chaine… Il ne perd pas un ins­tant et se dirige vers la porte 17 et arrive au contrôle de bagages à main dont il se sort indemne après avoir pas­sé le por­tique qui n’a même pas cli­gno­té en même temps il n’a pas de clefs sur lui à part la boucle de sa cein­ture et sa montre il n’a rien sur lui qui risque de son­ner alors il conti­nue son che­min vers le contrôle de la police aux fron­tières dont il se sort indemne aus­si après avoir fixé bien dans les yeux la petite camé­ra posée sur le comp­toir du poli­cier qui le regarde d’un air morne même pas mal aimable ou quoi un air de s’en foutre roya­le­ment que mais vou­lez-vous il faut bien que je contrôle votre pas­se­port mer­ci Mon­sieur bonne soi­rée à vous aus­si et il repart avec sa sacoche d’or­di­na­teur sur l’é­paule avant d’ar­ri­ver après un autre cou­loir à la lumière bla­farde dans la salle d’embarquement où la porte est déjà ouverte alors il enquille la file avec sa carte d’embarquement fichée dans le pas­se­port qu’il ouvre avant d’ar­ri­ver devant le contrôle des billets où l’agent d’es­cale passe la carte devant un lec­teur code-barre dont la lumière rouge vire au vert au contact du bris­tol, il passe par la porte vitrée pour rejoindre le long boyau qui l’a­mène à l’Air­bus fier et ren­flé qui attend sur la piste des tuyaux plein le ventre en espé­rant un futur départ et que les trol­leys s’en­gouffrent dans les cales bien coin­cés dans leurs com­par­ti­ments, une der­nière étape dans l’a­vion avec l’hô­tesse qui lui indique en anglais le cou­loir gauche et le numé­ro de sa place qui est indi­qué sur la carte d’embarquement, il recherche sa place qui se trouve tout au bout de l’a­vion, près de la queue et fait signe au type qui est assis dans l’al­lée qu’il doit pas­ser au-des­sus de lui pour occu­per la place près du hublot alors l’autre se pousse légè­re­ment et il s’ins­talle en posant sa sacoche sur ses genoux.

Sa sacoche. Son ordi­na­teur. Ses genoux. Il attache sa cein­ture. Il va voya­ger pen­dant plus près de vingt heures avec une escale. Séoul. Corée. Des­ti­na­tion Tokyo. Tokyo. Le Japon. Quelle drôle d’i­dée. Le Japon. Il n’y aurait même pas pen­sé si seule­ment il avait trou­vé ses clefs. Le Japon. Tokyo. Ses genoux. Son ordi­na­teur. Sa sacoche. Sa sacoche ? Il palpe le néo­prène de la sacoche comme on pal­pe­rait une poche. Ses doigts s’ar­rêtent sur quelque chose de dur qui se trouve dans la poche laté­rale de la sacoche. Le Japon. Il n’a même pas pris de retour, juste un aller. Un aller simple pour Tokyo. Mais c’est quoi ce truc ? Il plonge la main dans la poche laté­rale de sa sacoche et s’ar­rête, relève la tête, sou­rit. Il sou­rit. Et il éclate de rire. Le type à côté de lui se retourne comme on se retourne sur un type qu’on juge­rait fou mais il s’en fiche. Il tire la main de sa sacoche et en sort sa main fer­mée sur ce qu’il y a trou­vé. Deux trous­seaux de clefs. Les clefs de son appar­te­ment. Les clefs de sa voi­ture. Il a ses clefs avec lui. Et il va les emme­ner avec lui à Tokyo.

De toute façon, c’est tou­jours comme ça.


Ecrit le 14 mars 2017

Après cette lec­ture hale­tante, je vous pro­pose de vous détendre en écou­tant un titre de Yoste, Chi­hi­ro, qui vous relaxe­ra un peu et vous ren­dra heu­reux, très cer­tai­ne­ment. Rien d’autre ne compte.

[audio:chihiro.xol]

Pho­to d’en-tête © Jes­si­ca Pater­son