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Le cahier d’al-Wan­ga­ri — Pre­mière partie

Le cahier d’al-Wan­ga­ri — Pre­mière partie

Le cahier d’al-Wangari

Le cahier d’al-Wangari

Pre­mière partie

Tom­bouc­tou — Hôtel La Colombe

PRE­MIÈRE PAR­TIE — LE SILENCE

Cha­pitre 1 — La terrasse

La der­nière cliente de l’Hô­tel La Colombe était une Alle­mande aux che­veux cou­leur de paille qui pho­to­gra­phiait les mos­quées. Elle est par­tie un mar­di de mars, avec un sac à dos trop lourd et un regard de quel­qu’un qui sait qu’elle ne revien­dra pas. Elle a lais­sé un pour­boire exces­sif sur la table de nuit — dix mille francs CFA dans une enve­loppe sans nom — et un tube de crème solaire enta­mé dans la salle de bains. Moha­med Tou­ré a glis­sé les billets dans la poche de son bou­bou et jeté le tube à la pou­belle. Puis il a tiré le drap du lit, l’a plié en quatre avec cette len­teur méti­cu­leuse qu’il met dans chaque geste, et il a refer­mé la porte de la chambre 7.

C’é­tait la der­nière porte à refer­mer. L’hô­tel était vide.

Moi, je suis res­té. Parce qu’un hôtel sans clients a encore besoin de quel­qu’un pour veiller sur le vide, et parce que je n’a­vais nulle part où aller — ou plu­tôt, parce que l’en­droit où j’au­rais pu aller, Bama­ko, ses rues embou­teillées et ses pro­messes de postes à l’u­ni­ver­si­té qui ne venaient jamais, me sem­blait plus inha­bi­table encore qu’un hôtel désert au bord du Sahara.

Je m’ap­pelle Ous­mane Maï­ga. J’ai trente-deux ans. J’ai un diplôme d’his­toire de l’u­ni­ver­si­té de Bama­ko qui ne m’a ser­vi qu’à obte­nir un poste de récep­tion­niste de nuit dans un hôtel de Tom­bouc­tou où per­sonne ne vient plus. La nuit, quand Moha­med dort — et Moha­med dort beau­coup, c’est un homme qui a fait du som­meil une forme d’art —, je m’ins­talle sur la ter­rasse du deuxième étage avec un thé à la menthe trop sucré et je regarde les dunes. Elles com­mencent à quelques cen­taines de mètres, juste der­rière les der­nières mai­sons de ban­co, et elles montent dou­ce­ment vers le ciel comme une res­pi­ra­tion rete­nue. Quand il n’y a pas de vent, on entend le fleuve. Quand il y a du vent, on n’en­tend plus rien.

C’est depuis cette ter­rasse que j’ai vu arri­ver les pick-up.

Il fai­sait presque nuit. Le ciel avait cette cou­leur que je n’ai vue nulle part ailleurs — un orange éteint, comme une braise qu’on aurait recou­verte de cendre. J’é­tais en train de ver­ser le troi­sième thé, celui qu’on appelle amer comme la mort, quand j’ai enten­du les moteurs. Pas un moteur, pas deux. Beau­coup. Un gron­de­ment conti­nu, comme le ton­nerre au loin sauf qu’il ne pleut jamais à Tom­bouc­tou en avril.

Les phares sont appa­rus sur la route de Kaba­ra, une file de points lumi­neux trem­blant dans la cha­leur rési­duelle du sol. Puis les pick-up eux-mêmes — Toyo­ta blancs, une dou­zaine au moins, et sur cha­cun, debout à l’ar­rière, des sil­houettes en noir avec des fusils. Les dra­peaux que j’ai d’a­bord pris pour des chif­fons agi­tés par la vitesse étaient des éten­dards noirs, et il m’a fal­lu quelques secondes pour com­prendre que les mots ins­crits des­sus en arabe blanc n’é­taient pas un slo­gan poli­tique mais la cha­ha­da. La pro­fes­sion de foi.

Moha­med est appa­ru der­rière moi sur la ter­rasse. Il sen­tait le som­meil et le savon bon mar­ché. Il n’a rien dit. Il a regar­dé le convoi tra­ver­ser la rue prin­ci­pale en sou­le­vant un nuage de pous­sière ocre, et quand le bruit des moteurs a été rem­pla­cé par des voix — des cris, des ordres aboyés dans un arabe que je ne recon­nais­sais pas, un arabe du nord, gut­tu­ral, cou­pant — il a posé sa main sur mon épaule et il a dit : « Éteins la lumière. »

J’ai éteint.

Nous sommes res­tés là, dans le noir, à écou­ter la ville chan­ger de propriétaire.

Il y a eu des coups de feu vers minuit. Pas des rafales — des tirs iso­lés, espa­cés, comme une ponc­tua­tion. Quel­qu’un tirait en l’air ou sur quelque chose, impos­sible de savoir. Puis un long silence. Puis de la musique — de la musique, oui, dif­fu­sée par les haut-par­leurs d’un véhi­cule, une psal­mo­die rauque que je ne connais­sais pas, une réci­ta­tion cora­nique accé­lé­rée, méca­nique, sans aucune des modu­la­tions ni des ten­dresses que j’a­vais enten­dues dans la voix des imams de Tom­bouc­tou depuis l’enfance.

« Ce n’est pas notre Coran », a mur­mu­ré Mohamed.

Non. Ce n’é­tait pas notre Coran. C’é­tait le même texte et ce n’é­tait pas le même texte, comme une pho­to­gra­phie d’un visage aimé prise sous un éclai­rage cruel — les traits sont là, mais l’âme a disparu.

Au matin, les dra­peaux noirs flot­taient sur le com­mis­sa­riat, sur la mai­rie, sur le bureau du gou­ver­neur. Des hommes en tur­ban, le visage cou­vert, patrouillaient en binômes dans les rues. L’un d’eux s’est arrê­té devant La Colombe, a regar­dé la façade en ban­co — les murs ocre, la ter­rasse aux balus­trades blanches, le pan­neau à demi effa­cé qui disait HÔTEL en lettres bleues — et il est pas­sé sans entrer. Moha­med a pous­sé un souffle. Pas un sou­pir, pas un mot. Un souffle.

Depuis la ter­rasse, je voyais la mos­quée Djin­gue­re­ber au sud, son mina­ret de terre qui sem­blait fondre dans la lumière, et au nord, par-delà les toits plats, la lisière du sable. Entre les deux, Tom­bouc­tou. Ma ville. La ville de mon père et du père de mon père, la ville aux trois cent trente-trois saints, la ville des manus­crits. La ville qui, ce matin-là, ne res­sem­blait plus à rien de ce que je connaissais.

Un enfant a tra­ver­sé la rue en cou­rant, pieds nus, et un homme en noir lui a crié quelque chose. L’en­fant s’est arrê­té net, comme fou­droyé, puis il a fait demi-tour et il a dis­pa­ru dans une ruelle. Il ne cou­rait plus. Il mar­chait très vite, les épaules rentrées.

C’est à ce moment-là, je crois, que j’ai com­pris que ce ne serait pas une affaire de jours.

Moha­med a des­cen­du les esca­liers, a ouvert le registre de l’hô­tel — le grand cahier vert où il ins­cri­vait les noms des clients depuis 1998 — et il l’a refer­mé. Il l’a glis­sé sous le comp­toir, der­rière la boîte à clés. Comme si les noms ins­crits dedans étaient eux aus­si quelque chose qu’il fal­lait désor­mais protéger.

Moi, je suis res­té sur la ter­rasse. Je n’ai pas bou­gé de la jour­née. J’ai regar­dé ma ville deve­nir une autre ville — la même, exac­te­ment la même, les mêmes murs, les mêmes ruelles, les mêmes chèvres errant entre les mai­sons, mais tra­ver­sée par un silence nou­veau, un silence qui n’é­tait pas l’ab­sence de bruit mais la pré­sence de la peur.

Le soir, j’ai pré­pa­ré le thé comme d’ha­bi­tude. Trois verres. Le pre­mier doux comme la vie, le deuxième fort comme l’a­mour, le troi­sième amer comme la mort. Je les ai bus tous les trois, seul, face aux dunes.

Les dunes n’a­vaient pas changé.

C’est peut-être pour ça que je les regarde.

*   *   *

Cha­pitre 2 — La nou­velle loi

Les pre­miers jours, on n’a pas com­pris les règles. Ou plu­tôt, les règles chan­geaient d’heure en heure, selon l’homme qui patrouillait, selon l’hu­meur du chef de sec­teur, selon la direc­tion du vent — et à Tom­bouc­tou le vent change sou­vent. Le lun­di, une femme pou­vait mar­cher seule dans la rue à condi­tion d’être voi­lée de la tête aux pieds. Le mar­di, elle ne pou­vait plus sor­tir du tout sans un homme à ses côtés. Le mer­cre­di, le couvre-feu tom­bait à vingt heures. Le jeu­di, à dix-huit. Per­sonne ne savait.

La seule constante, c’é­tait le silence.

La musique avait dis­pa­ru le pre­mier jour. Pas pro­gres­si­ve­ment, pas par décret offi­ciel affi­ché sur les murs — non, phy­si­que­ment, bru­ta­le­ment, comme un organe qu’on arrache. Des hommes en noir sont entrés dans les mai­sons où ils enten­daient du bruit et ils ont pris les postes de radio, les lec­teurs de cas­settes, les CD, les télé­phones qui dif­fu­saient de la musique. Quand ils n’ont pas pris, ils ont cas­sé. Bin­tu Dara, la chan­teuse qui vivait près de la mos­quée Sidi Yahya, m’a racon­té plus tard qu’un com­bat­tant était entré chez elle, avait vu le petit djem­bé de son fils de huit ans posé dans un coin, et l’a­vait fra­cas­sé contre le mur sans un mot. Le gosse n’a pas pleu­ré. Il a regar­dé les mor­ceaux de bois et de peau au sol, puis il a regar­dé sa mère, et il est sor­ti dans la cour.

Tom­bouc­tou sans musique, c’est un corps sans souffle. On ne s’en rend compte que lors­qu’elle dis­pa­raît. Les appels du muez­zin, oui, ceux-là ont conti­nué — mais tor­dus, accé­lé­rés, mécon­nais­sables, lus par des voix étran­gères dans des micro­phones gré­sillants. Et entre les appels, rien. Plus de kora der­rière les portes. Plus de femmes qui chantent en pilant le mil. Plus de radio dans les échoppes du mar­ché. Plus de Tina­ri­wen en sour­dine dans les ate­liers des méca­ni­ciens. Rien que le vent, les chèvres, et de temps en temps un ordre crié en arabe.

J’ai appris très vite à recon­naître les groupes. Il y avait Ansar Dine, les « Défen­seurs de la Foi », qui étaient sur­tout des Toua­regs du nord ral­liés au dji­had par idéo­lo­gie ou par oppor­tu­nisme — ceux-là par­laient tama­chek entre eux et arabe quand ils don­naient des ordres. Il y avait les com­bat­tants d’A­Q­MI, Al-Qaï­da au Magh­reb isla­mique, des Algé­riens sur­tout, le visage tou­jours cou­vert, qui occu­paient les bâti­ments offi­ciels. Et il y avait le MUJAO, le Mou­ve­ment pour l’u­ni­ci­té et le jihad en Afrique de l’Ouest, les plus impré­vi­sibles, les plus jeunes, ceux qui jouaient avec leurs kalach­ni­kovs comme des enfants avec des bâtons.

À La Colombe, les jours avaient un goût de pous­sière et de néant. Moha­med ouvrait l’hô­tel chaque matin par habi­tude, comme un prêtre qui conti­nue d’of­fi­cier dans une église déser­tée. Il balayait l’en­trée, épous­se­tait le comp­toir, véri­fiait les clés — chambre 1, chambre 2, chambre 3, toutes accro­chées au tableau, toutes inutiles. Par­fois il met­tait en marche le ven­ti­la­teur du hall, quand il y avait de l’élec­tri­ci­té, c’est-à-dire de moins en moins sou­vent. Le ven­ti­la­teur bras­sait l’air chaud avec un bruit de papillon épui­sé, et Moha­med s’as­seyait der­rière le comp­toir et fer­mait les yeux.

Moi, je conti­nuais de venir la nuit. C’é­tait absurde. Un récep­tion­niste de nuit dans un hôtel sans clients, c’est une sen­ti­nelle qui garde un tré­sor volé. Mais je venais quand même, parce que l’hô­tel était le seul endroit de Tom­bouc­tou qui res­sem­blait encore au monde d’a­vant. Les murs étaient les mêmes. La ter­rasse n’a­vait pas chan­gé. Les chambres sen­taient tou­jours le savon et la pous­sière, cette odeur par­ti­cu­lière des lieux qu’on habite peu, une odeur de patience. Et la nuit, quand je mon­tais sur le toit, je voyais les mêmes étoiles que la veille et que le siècle der­nier — le Saha­ra offre ça, cette per­ma­nence du ciel quand tout le reste bascule.

C’est au cours de la troi­sième semaine que j’ai vu ma pre­mière flagellation.

C’é­tait un ven­dre­di, sur la place devant le com­mis­sa­riat. Un attrou­pe­ment silen­cieux. J’ai recon­nu des visages — des voi­sins, des com­mer­çants du mar­ché, le bou­cher de la rue Askia Moham­med — mais per­sonne ne se regar­dait. Tous les yeux étaient fixés au sol ou sur la scène, et la scène c’é­tait un homme à genoux, les mains liées, le dos nu, et un com­bat­tant der­rière lui avec une lanière de cuir. L’homme à genoux avait fumé une ciga­rette. C’est ce qu’a dit le juge — un jeune bar­bu en tur­ban noir qui lisait la sen­tence dans un méga­phone. Qua­rante coups.

Je n’ai pas comp­té les coups. J’ai comp­té les silences entre les coups. Ce qui m’a frap­pé, c’est que l’homme ne criait pas. Il ser­rait les dents et il regar­dait le sol, et entre chaque coup il y avait un silence d’en­vi­ron trois secondes, le temps que le bras se lève et retombe, et dans ce silence on n’en­ten­dait rien — pas un mur­mure dans la foule, pas un chien, pas un oiseau, rien que le vent sur le sable.

Qua­rante silences.

Quand c’é­tait fini, la foule s’est dis­per­sée sans bruit, comme de l’eau qui s’in­filtre dans la terre. L’homme s’est rele­vé seul. Per­sonne ne l’a aidé. Pas parce que per­sonne ne vou­lait l’ai­der, mais parce que l’ai­der, c’é­tait se désigner.

Je suis ren­tré à La Colombe. Moha­med était sur le seuil, comme tou­jours. Il m’a regar­dé et il a com­pris que j’a­vais vu. Il n’a rien deman­dé. Il m’a ver­sé un thé — un seul, pas trois, et sans sucre — et il a dit : « Bois. »

J’ai bu.

Le thé sans sucre, c’est le thé qu’on offre à celui qui a besoin de reve­nir à lui-même. Ça brûle la langue et ça réveille quelque chose de dur au fond de la gorge, quelque chose qui res­semble à la colère mais qui n’a pas encore de nom.

Les semaines sui­vantes ont été une lente des­cente dans l’ha­bi­tude de l’i­nac­cep­table. On s’ha­bi­tue à tout, dit-on, et c’est vrai, et c’est ter­rible, parce que s’ha­bi­tuer, c’est déjà consen­tir un peu. Je m’ha­bi­tuais aux check-points. Je m’ha­bi­tuais à bais­ser les yeux quand un pick-up pas­sait. Je m’ha­bi­tuais au silence dans les rues, à l’ab­sence de musique, aux femmes fan­tômes sous leurs voiles noirs, aux bou­tiques fer­mées, aux enfants qui ne jouaient plus dehors. Je m’ha­bi­tuais à la peur — non pas une peur aiguë, vio­lente, mais une peur plate, conti­nue, comme une fièvre basse qui ne monte jamais assez pour qu’on s’a­lite mais qui ne tombe jamais non plus.

Moha­med, lui, sem­blait immu­ni­sé. Il avait cette pla­ci­di­té des hommes qui ont vu suf­fi­sam­ment de choses pour savoir que tout passe — les empires, les occu­pa­tions, les dra­peaux. Tom­bouc­tou avait été conquise par les Son­ghay, par les Maro­cains, par les Peuls, par les Toua­regs, par les Fran­çais, par les Maliens eux-mêmes après l’in­dé­pen­dance. Chaque fois, les dra­peaux chan­geaient et les murs de ban­co res­taient. Moha­med appar­te­nait aux murs.

« Ils par­ti­ront », disait-il par­fois, le soir, en fer­mant le por­tail de l’hô­tel. Pas comme une pré­dic­tion, pas comme un espoir — comme un fait géo­lo­gique. Les dunes bougent, le fleuve monte et des­cend, les occu­pants partent. C’est dans l’ordre des choses.

Moi, je n’a­vais pas cette patience miné­rale. J’a­vais trente-deux ans et un diplôme inutile et une rage sourde qui me pre­nait chaque matin au réveil quand j’en­ten­dais, au lieu de la radio, au lieu d’une voix de femme chan­tant en son­ghay, le gron­de­ment d’un pick-up dans la rue et la voix métal­lique du méga­phone qui réci­tait les inter­dits du jour.

Un soir de mai — le ciel était vio­let, cette cou­leur d’ec­chy­mose qu’il prend par­fois après les jour­nées de vent —, j’ai trou­vé dans la chambre 12 un télé­phone por­table oublié par un client. Un vieux Nokia à touches, presque déchar­gé. Je l’ai allu­mé. Il n’y avait plus de réseau, mais il res­tait dans la mémoire un fichier audio. J’ai appuyé sur lec­ture, le volume au mini­mum, l’o­reille col­lée contre le haut-par­leur minuscule.

C’é­tait une chan­son d’A­li Far­ka Tou­ré. « Dia­ra­by ». La gui­tare sèche, la voix rauque, le fleuve Niger qui coule dans chaque note.

J’ai écou­té la chan­son trois fois de suite, cou­ché sur le lit de la chambre 12, dans le noir, le télé­phone posé contre ma joue comme une main tiède. À la qua­trième écoute, la bat­te­rie est morte. L’é­cran s’est éteint et le silence est reve­nu, le même silence qu’a­vant mais un peu dif­fé­rent main­te­nant, un peu plus sup­por­table, parce que la musique avait lais­sé quelque chose dans l’air, une vibra­tion, un rési­du, comme le par­fum d’une femme qui vient de quit­ter la pièce.

J’ai gar­dé le télé­phone mort dans ma poche pen­dant des semaines. Je ne sais pas pour­quoi. C’é­tait un objet sans usage, un rec­tangle de plas­tique muet. Mais c’é­tait le der­nier endroit où j’a­vais enten­du de la musique, et le gar­der sur moi, c’é­tait gar­der la preuve que la musique avait existé.

*   *   *

Cha­pitre 3 — Les coffres

L’ap­pel est venu un soir de juin, par la bouche d’un ado­les­cent que je ne connais­sais pas. Il s’est pré­sen­té à la porte de La Colombe à la tom­bée de la nuit, a deman­dé Ous­mane Maï­ga, et quand je me suis avan­cé, il m’a ten­du un papier plié en quatre. Des­sus, à l’encre bleue, une écri­ture que j’ai recon­nue immé­dia­te­ment — celle d’Al­ka­di Maï­ga, mon ancien pro­fes­seur à Bama­ko, qui diri­geait depuis vingt ans l’une des biblio­thèques pri­vées de Tom­bouc­tou, la biblio­thèque al-Wan­ga­ri, du nom de la famille qui avait accu­mu­lé des manus­crits pen­dant trois siècles.

Le mes­sage disait : « Viens demain à la mai­son, après la der­nière prière. Viens seul. Ne parle à personne. »

J’y suis allé.

La mai­son des al-Wan­ga­ri est l’une de ces vieilles demeures de ban­co du quar­tier nord, près de la mos­quée San­ko­ré — deux étages, une cour inté­rieure, des murs si épais qu’on y entre comme dans une fraî­cheur d’eau. Elle n’a pas de numé­ro. À Tom­bouc­tou, les mai­sons n’ont pas besoin de numé­ro ; on les connaît par le nom de la famille, par la forme de la porte, par l’arbre qui pousse devant. Celle des al-Wan­ga­ri se recon­naît à un figuier cen­te­naire qui a pous­sé si près du mur qu’il semble le sou­te­nir, ou peut-être que c’est le mur qui sou­tient l’arbre — après un siècle, on ne sait plus.

Alka­di m’at­ten­dait dans la pièce du fond, assis en tailleur sur un tapis, entou­ré de quatre autres hommes que je ne connais­sais pas tous. L’un d’eux, un grand Son­ghay au visage angu­leux, por­tait un bou­bou blanc imma­cu­lé mal­gré la pous­sière et la cha­leur — je n’ai jamais su com­ment cer­tains hommes de cette ville par­viennent à gar­der le blanc blanc. C’é­tait Ibra­him Kha­lil, le res­pon­sable local de SAVA­MA-DCI, l’as­so­cia­tion qui coor­don­nait la sau­ve­garde des manus­crits dans les biblio­thèques pri­vées. Les trois autres étaient des jeunes, à peine plus âgés que moi, des fils de familles gar­diennes de manuscrits.

Alka­di n’a pas fait de pré­am­bule. Il a dit : « Les manus­crits ne sont plus en sécu­ri­té dans les biblio­thèques. Les dji­ha­distes n’ont pas encore tou­ché aux col­lec­tions pri­vées, mais ils ont pris l’Ins­ti­tut Ahmed Baba et ils campent dedans. Ce n’est qu’une ques­tion de temps. Il faut dis­per­ser les textes dans les mai­sons du quar­tier, les enter­rer s’il le faut, les sor­tir de la ville si c’est pos­sible. On a besoin de bras, de dos et de silence. »

Il m’a regar­dé. « Tu connais les manus­crits. Tu sais les mani­pu­ler. Tu sais ce qu’ils valent. Et tu es de la nuit — tu ne dors pas avant l’aube. C’est pour ça que je t’ai appelé. »

J’ai dit oui sans réflé­chir. Non — ce n’est pas vrai. J’ai réflé­chi. J’ai réflé­chi très vite, pen­dant les deux ou trois secondes qui ont sui­vi sa phrase, et dans ces deux ou trois secondes j’ai pen­sé aux check-points, aux fla­gel­la­tions, aux mains cou­pées, aux tirs dans la nuit, et j’ai pen­sé aus­si à la chambre 12 de La Colombe, au télé­phone mort dans ma poche, au silence, et j’ai dit oui.

La pre­mière opé­ra­tion a eu lieu trois nuits plus tard.

Nous étions six. Alka­di ne venait pas — il était trop connu, trop visible, son visage était asso­cié aux manus­crits dans l’es­prit de tous les let­trés de la ville et peut-être dans l’es­prit des occu­pants aus­si. Il res­tait dans la mai­son al-Wan­ga­ri et coor­don­nait par mes­sages écrits, por­tés par des ado­les­cents, jamais par téléphone.

On m’a don­né une lampe torche, un sac de jute, et des gants de coton blanc — les mêmes que j’u­ti­li­sais quand je res­tau­rais des manus­crits pour Alka­di, avant. Les gants, c’é­tait pour ne pas abî­mer les textes. Le sac, c’é­tait pour les cacher. La lampe, c’é­tait pour voir dans le noir, mais il fal­lait l’u­ti­li­ser le moins pos­sible, seule­ment dans les pièces fer­mées, jamais dans la rue.

La biblio­thèque al-Wan­ga­ri conte­nait envi­ron quatre mille manus­crits. Pas les plus célèbres de Tom­bouc­tou — ceux-là étaient à la biblio­thèque Mam­ma Hai­da­ra, ou à l’Ins­ti­tut Ahmed Baba — mais quatre mille textes tout de même, dont cer­tains remon­taient au XVe siècle. Des trai­tés de juris­pru­dence isla­mique, des com­men­taires cora­niques, des textes de méde­cine et d’as­tro­no­mie, des poèmes sou­fis, des cor­res­pon­dances entre let­trés, des contrats com­mer­ciaux, des généa­lo­gies fami­liales. Quatre mille pages d’une mémoire que quel­qu’un, quelque part, avait déci­dé de brûler.

La pre­mière nuit, nous avons dépla­cé envi­ron deux cents manus­crits. Pas plus. Les textes étaient ran­gés dans des coffres de bois — des can­tines, comme les appe­lait Alka­di, un mot qui m’é­vo­quait les boîtes à goû­ter de mon enfance, sauf que celles-ci conte­naient l’his­toire de l’A­frique de l’Ouest.

Le poids d’un coffre char­gé de manus­crits est sur­pre­nant. On s’at­tend à quelque chose de léger — du papier, de l’encre, du cuir fin. Mais trois cents ans de papier accu­mu­lé, c’est dense, c’est lourd, c’est com­pact comme de la terre. Il fal­lait deux hommes par coffre. On les por­tait dans les ruelles, sans par­ler, en chaus­settes pour amor­tir le bruit des pas sur le sol de sable, et on les dépo­sait dans les arrière-cours des mai­sons alliées — chez un cou­sin, chez un voi­sin de confiance, chez la veuve d’un ancien bibliothécaire.

Je me sou­viens du pre­mier coffre que j’ai sou­le­vé. Bois sombre, fer­rures rouillées, un cade­nas dont la clé avait été per­due depuis si long­temps que quel­qu’un avait fini par for­cer la ser­rure avec un tour­ne­vis. À l’in­té­rieur, les manus­crits étaient enve­lop­pés dans des chif­fons de coton, comme des nour­ris­sons. Je les ai pris un par un — les gants blancs sur mes mains, la lampe torche coin­cée sous mon men­ton — et je les ai trans­fé­rés dans le sac de jute. Chaque manus­crit avait une tex­ture dif­fé­rente. Cer­tains étaient souples comme du tis­su, la peau de chèvre encore grasse après des siècles. D’autres étaient secs, cas­sants, et je sen­tais sous mes doigts gan­tés le cra­que­ment infime des fibres qui protestaient.

Et l’o­deur. L’o­deur des manus­crits de Tom­bouc­tou est une chose qu’on ne peut pas décrire vrai­ment. C’est un mélange de vieux cuir, de pous­sière de ban­co, d’encre d’A­frique — cette encre fabri­quée à par­tir de char­bon de bois et de gomme ara­bique — et de quelque chose d’autre, quelque chose d’or­ga­nique et de pro­fond, comme l’o­deur de la terre après la pluie mais en plus ancien, en plus dense. C’est l’o­deur du temps qui a séché.

Cette nuit-là, en por­tant un coffre dans la ruelle qui longe la mos­quée San­ko­ré, j’ai enten­du un moteur. Nous nous sommes figés tous les trois — moi et deux fils al-Wan­ga­ri, Ama­dou et Yous­souf, des gar­çons de vingt ans qui ne pesaient pas plus lourd que les coffres qu’ils por­taient. Le pick-up est pas­sé au bout de la ruelle, ses phares balayant le mur d’en face. Nous étions dans l’ombre du figuier, immo­biles, le coffre posé au sol entre nous. Le pick-up a ralen­ti. Quel­qu’un a bra­qué une lampe dans notre direc­tion. Le fais­ceau a glis­sé sur le mur, sur les branches basses du figuier, sur le sol de sable — à moins d’un mètre du coffre.

Puis le pick-up a accé­lé­ré et il est parti.

Ama­dou a souf­flé. Yous­souf s’est accrou­pi, les mains sur les genoux. Moi, j’ai regar­dé le coffre. Dans la pénombre, il avait l’air d’un ani­mal cou­ché, quelque chose de vivant et de patient qui atten­dait qu’on le remette en mouvement.

On l’a remis en mouvement.

Nuit après nuit, pen­dant des semaines, nous avons vidé la biblio­thèque al-Wan­ga­ri. Quatre mille manus­crits dis­per­sés dans une tren­taine de mai­sons, enfouis dans des caves, glis­sés sous des lits, cachés dans des gre­niers à mil. L’o­pé­ra­tion était coor­don­née à l’é­chelle de toute la ville — d’autres équipes fai­saient le même tra­vail pour la biblio­thèque Mam­ma Hai­da­ra, pour la biblio­thèque Fon­do Kati, pour des dizaines de col­lec­tions pri­vées. Au total, des cen­taines de mil­liers de manus­crits en mou­ve­ment dans les ténèbres de Tom­bouc­tou, un fleuve sou­ter­rain de papier et de cuir qui cou­lait de mai­son en mai­son sans que les occu­pants ne s’en aperçoivent.

Ou peut-être s’en aper­ce­vaient-ils. Peut-être que cer­tains d’entre eux, les plus malins, les plus atten­tifs, savaient qu’il se pas­sait quelque chose dans les ruelles de la nuit. Mais ils ne com­pre­naient pas quoi. Ils cher­chaient des armes, des radios, des télé­phones satel­lites. Pas des livres. Ils ne pou­vaient pas ima­gi­ner qu’une ville entière risque sa peau pour du papier.

C’est lors de la sixième ou sep­tième nuit — je ne sais plus, les nuits se sont mélan­gées — que je suis des­cen­du dans la cave de la mai­son al-Wan­ga­ri pour la der­nière fois. Alka­di m’a­vait dit qu’il res­tait un coffre, le plus ancien, celui qui était ran­gé dans le recoin le plus pro­fond, contre le mur du fond. « Il y a des choses là-dedans que per­sonne n’a tou­chées depuis long­temps, m’a­vait-il pré­ve­nu. Sois délicat. »

La cave sen­tait la terre mouillée — une aber­ra­tion dans cette ville de sable, mais les caves de Tom­bouc­tou sont étranges, elles gardent une humi­di­té ancienne, comme si le fleuve cou­lait encore sous les fon­da­tions. J’ai bra­qué ma torche. Le coffre était là, plus petit que les autres, en bois noir vei­né, sans cade­nas. Le cou­vercle a grin­cé quand je l’ai ouvert.

À l’in­té­rieur, les manus­crits n’é­taient pas embal­lés dans du coton comme les autres. Ils étaient posés les uns sur les autres, sans pro­tec­tion, comme si quel­qu’un les avait dépo­sés là en hâte, un jour, et n’é­tait jamais reve­nu les cher­cher. La plu­part étaient des textes reli­gieux — je recon­nais­sais les for­mules, les dis­po­si­tions sur la page, la cal­li­gra­phie magh­ré­bine arron­die. Mais au fond du coffre, sous les autres, il y avait un cahier.

Un cahier relié en cuir de chèvre, de la taille d’une main ouverte. Le cuir était brun fon­cé, tan­né par le temps, et quel­qu’un avait gra­vé dans la sur­face un motif que je n’ai pas iden­ti­fié tout de suite — un entre­lacs géo­mé­trique qui res­sem­blait aux déco­ra­tions des portes de Tom­bouc­tou. J’ai ouvert le cahier. L’encre était pâle, presque invi­sible par endroits, mais l’é­cri­ture était lisible — un arabe soi­gné, régu­lier, avec des mots en son­ghay glis­sés ici et là comme des cailloux dans un ruisseau.

J’ai lu la pre­mière ligne.

Au nom de Dieu le Clé­ment, le Misé­ri­cor­dieux. Moi, Abdou­laye fils de Moham­med al-Wan­ga­ri, scribe atta­ché à la grande mos­quée de San­ko­ré, j’é­cris ce qui suit pour que la ville se sou­vienne de ce qu’elle a vu en cette année 1243 de l’Hégire.

1243 de l’Hé­gire. J’ai fait le cal­cul dans ma tête, accrou­pi dans cette cave, la torche trem­blant un peu dans ma main gauche. 1243 cor­res­pon­dait à 1828 de l’ère chrétienne.

  1. L’an­née de René Caillié.

J’ai refer­mé le cahier. Je l’ai posé contre ma poi­trine. Puis je suis remon­té, et je ne l’ai pas mis dans le coffre avec les autres.

Je l’ai glis­sé dans ma che­mise, contre ma peau, là où bat­tait mon cœur.

*   *   *

Cha­pitre 4 — Le scribe

Je l’ai lu cette nuit-là, sur la ter­rasse de La Colombe, à la lueur d’une bou­gie posée dans un verre à thé pour que la flamme ne soit pas visible de la rue. Moha­med dor­mait en bas, der­rière le comp­toir, enrou­lé dans un pagne comme un cocon. La ville était muette. Même les chiens, qui d’ha­bi­tude se dis­putent les ruelles jus­qu’à l’aube, sem­blaient avoir com­pris qu’il fal­lait se taire.

Le cahier sen­tait la chèvre et l’encre morte. La reliure cra­quait sous mes doigts comme une arti­cu­la­tion de vieillard. L’é­cri­ture d’Ab­dou­laye al-Wan­ga­ri était petite, ser­rée — l’é­cri­ture de quel­qu’un qui éco­no­mise le papier, ce qui, à Tom­bouc­tou, au XIXe siècle, signi­fiait quel­qu’un qui éco­no­mise un tré­sor. J’ai tour­né les pages avec une len­teur de res­tau­ra­teur, en rete­nant mon souffle aux pas­sages où l’encre avait presque dis­pa­ru, ron­gée par le temps ou l’hu­mi­di­té de la cave.

Ce qui suit est ma tra­duc­tion. Je l’ai faite au fil des semaines, dans les marges de mes nuits à l’hô­tel, et elle est impar­faite — l’a­rabe d’Ab­dou­laye est un arabe du XIXe siècle tein­té de son­ghay, une langue d’entre-deux qui résiste par moments à toute trans­po­si­tion. Quand je n’ai pas pu tra­duire, j’ai lais­sé le mot arabe, comme une pierre au milieu du gué.

*   *   *

Au nom de Dieu le Clé­ment, le Miséricordieux.

Moi, Abdou­laye fils de Moham­med al-Wan­ga­ri, scribe atta­ché à la grande mos­quée de San­ko­ré, j’é­cris ce qui suit pour que la ville se sou­vienne de ce qu’elle a vu en cette année 1243 de l’Hé­gire, et pour que ceux qui vien­dront après nous sachent qu’il est venu ici un homme qui n’é­tait pas ce qu’il pré­ten­dait être, et que nous l’a­vons su, et que nous l’a­vons lais­sé repar­tir, et que c’est à cette man­sué­tude que l’on recon­naît une ville qui mérite ses livres.

Je suis copiste. Mon père était copiste. Le père de mon père copiait les trai­tés d’Ibn Mālik pour les étu­diants de San­ko­ré quand l’empire son­ghay n’é­tait pas encore tom­bé sous les sabres des Maro­cains. Nous copions. C’est notre métier et notre prière. La main qui copie un texte sacré accom­plit un acte d’a­do­ra­tion aus­si pur que la main qui se lève vers le ciel. Mais la main qui écrit un texte nou­veau — qui ne copie pas mais qui trace des mots qui n’ont jamais été tra­cés — cette main-là fait autre chose. Elle ajoute une pierre à l’é­di­fice du monde. Elle dit : ceci a eu lieu, et je suis celui qui le dit.

C’est pour­quoi j’écris.

L’é­tran­ger est arri­vé à Tom­bouc­tou le vingt et unième jour du mois de Chaa­ban, au moment où le soleil com­men­çait sa des­cente vers les dunes de l’ouest. Il est arri­vé avec une cara­vane de sel venue de Taou­de­ni — qua­rante cha­meaux char­gés de barres de sel gris, conduits par des Bérâ­bich aux visages secs comme le cuir de leurs outres. L’é­tran­ger mar­chait à pied, der­rière le der­nier cha­meau. Il por­tait un tur­ban noué à la manière des Maures, un bou­bou sale, des san­dales usées jus­qu’à la corde, et il avait le visage d’un homme qui a tra­ver­sé quelque chose de plus vaste que le désert.

On l’a remar­qué tout de suite. Non pas à cause de sa peau, qui était brû­lée par le soleil au point de res­sem­bler à celle d’un Arabe du nord, mais à cause de ses yeux. Ses yeux n’ap­par­te­naient pas à son visage. Ils étaient trop clairs, trop mobiles, trop avides. Des yeux de quel­qu’un qui regarde un lieu pour la pre­mière fois et qui veut tout prendre d’un seul regard — les murs, les mina­rets, les ruelles, les gens, le ciel. Les yeux d’un voya­geur, pas d’un pèle­rin. Un pèle­rin baisse les yeux devant ce qui le dépasse. Un voya­geur les ouvre.

Il s’est pré­sen­té sous le nom d’Abd Allah. Il a dit qu’il était né en Égypte, qu’il avait été emme­né en France par des sol­dats étant enfant, qu’il avait gran­di par­mi les chré­tiens mais que son cœur était res­té musul­man, et qu’il reve­nait main­te­nant vers la terre d’Is­lam par le che­min le plus long, à tra­vers toute l’A­frique, pour expier les années per­dues chez les infi­dèles. C’é­tait une belle his­toire. Elle avait la forme d’un récit de conver­sion — le genre d’his­toire que Tom­bouc­tou aime entendre, parce qu’elle confirme ce que nous savons déjà : que l’Is­lam est une lumière vers laquelle on revient tou­jours, même après le plus long détour.

Mais c’é­tait une his­toire fausse.

Je l’ai su le pre­mier jour. Pas à cause d’un indice spec­ta­cu­laire, pas à cause d’une erreur gros­sière. Je l’ai su parce que j’ai l’ha­bi­tude des textes, et qu’un homme qui ment est un texte mal copié — les lettres sont les bonnes, les mots semblent justes, mais quelque chose dans le rythme, dans l’es­pa­ce­ment, dans la façon dont les phrases res­pirent, tra­hit la main d’un faussaire.

Son arabe, d’a­bord. Il le par­lait bien — mieux que beau­coup de mar­chands qui tra­versent la ville — mais il le par­lait comme on parle une langue apprise, avec une cor­rec­tion exces­sive qui est le signe le plus sûr de l’ar­ti­fice. Les gens qui ont gran­di dans l’a­rabe font des fautes, avalent des syl­labes, mélangent les registres. Ceux qui l’ont appris dans les livres ne font jamais de fautes. C’est à cela qu’on les reconnaît.

Ses mains, ensuite. Des mains fines, longues, blanches sous la crasse du voyage — des mains qui n’a­vaient jamais pilé le mil ni tiré l’eau d’un puits. Des mains d’Eu­ro­péen. Je les ai vues quand il a pris le bol de mil qu’on lui offrait à son arri­vée, et j’ai su que ces mains-là avaient tenu autre chose que des bols de mil. Un crayon, peut-être. Ou une plume. Les mains d’un homme qui écrit — comme moi, mais pas dans la même langue.

Et puis son regard sur la ville. Ce regard vorace, tour­nant, qui se posait sur chaque mur, chaque porte, chaque mina­ret, avec l’in­ten­si­té de quel­qu’un qui compte, qui mesure, qui enre­gistre. Ce n’é­tait pas le regard d’un musul­man qui arrive enfin dans une cité sainte. C’é­tait le regard d’un cartographe.

J’au­rais pu le dénon­cer. Le chef de la ville, l’Al­ma­my, n’ai­mait pas les étran­gers, et les Fula­ni de Maci­na, qui contrô­laient alors le com­merce et la poli­tique de Tom­bouc­tou, aimaient encore moins les chré­tiens dégui­sés. On l’au­rait chas­sé, empri­son­né, peut-être tué — comme on avait tué, deux ans plus tôt, l’An­glais qui était venu avant lui, celui dont le nom était un bruit de gorge que je ne savais pas pro­non­cer, et dont le corps avait été retrou­vé dans le sable à une jour­née de marche de la ville. On avait dit que c’é­taient ses guides qui l’a­vaient assas­si­né. On avait dit aus­si que l’ordre venait de plus haut. Je ne sais pas. Les morts dans le désert n’ont pas de témoins.

Mais je ne l’ai pas dénoncé.

Pour­quoi ? Je me suis posé la ques­tion chaque jour depuis. Je n’ai pas de réponse simple. Peut-être parce que je suis copiste, et qu’un copiste ne détruit pas un texte, même un texte faux. Un texte faux a sa véri­té propre — il dit quelque chose sur celui qui l’a écrit, sur le monde qui l’a ren­du néces­saire, sur la dis­tance entre ce qu’on pré­tend être et ce qu’on est. Un faux manus­crit, dans une biblio­thèque, occupe sa place aus­si légi­ti­me­ment qu’un vrai, parce que le men­songe aus­si fait par­tie de l’histoire.

Ou peut-être parce que j’é­tais curieux. La curio­si­té est un péché mineur dans la hié­rar­chie des péchés, mais c’est un péché tenace. Je vou­lais savoir ce que cet homme cher­chait. Pour­quoi il avait tra­ver­sé un conti­nent dégui­sé en musul­man pour atteindre une ville de boue au bord du désert. Ce qu’il voyait quand il regar­dait nos murs, nos mos­quées, nos biblio­thèques. Ce qu’il écri­vait le soir dans le petit cahier qu’il cachait sous son tur­ban — car il avait un cahier, oui, je l’ai vu, un cahier de papier euro­péen, blanc comme du lait, avec des lignes tra­cées au crayon, et il y notait des choses en une écri­ture que je ne connais­sais pas, une écri­ture qui cou­rait de gauche à droite, comme un homme qui s’enfuit.

Je l’ai donc obser­vé. Pen­dant qua­torze jours, j’ai été son ombre.

Et j’ai écrit ce que j’ai vu.

*   *   *

J’ai posé le cahier sur la table de la ter­rasse. La bou­gie était presque consu­mée. Un filet de cire blanche cou­lait dans le verre à thé. Au loin, du côté de la route de Kaba­ra, j’ai enten­du un moteur — un pick-up, pro­ba­ble­ment, une patrouille de nuit — et j’ai souf­flé la flamme par réflexe.

Dans le noir, les mots d’Ab­dou­laye conti­nuaient de briller der­rière mes pau­pières, comme les réma­nences d’un éclair. *Un homme qui ment est un texte mal copié.* C’é­tait la phrase la plus belle que j’a­vais lue depuis des mois. C’é­tait la phrase d’un homme qui pen­sait avec les livres, pour qui le monde entier était un texte à déchif­frer, et je me suis deman­dé, dans le silence de cette nuit d’oc­cu­pa­tion, ce qu’il aurait pen­sé de nos occu­pants — ces hommes qui étaient venus avec un seul livre, un seul texte, une seule lec­ture, et qui avaient déci­dé que tous les autres devaient brûler.

Moha­med s’est retour­né dans son som­meil, en bas, et le comp­toir a grin­cé. Une chèvre a bêlé quelque part dans la ville. Le pick-up est pas­sé sans s’arrêter.

J’ai mis le cahier dans ma che­mise et je suis descendu.

*   *   *

Cha­pitre 5 — L’homme qui ne savait pas prier

L’é­tran­ger qui se fai­sait appe­ler Abd Allah a été logé dans la mai­son de Sidi Abdal­la­hi, un mar­chand bérâ­bich qui avait fait for­tune dans le com­merce du sel et qui accueillait les voya­geurs par hos­pi­ta­li­té et par cal­cul — chaque étran­ger héber­gé était une dette contrac­tée, une alliance poten­tielle, un fil de plus dans le réseau de faveurs qui consti­tuait la vraie mon­naie de Tombouctou.

Je suis allé le voir le deuxième jour. Pas chez Sidi Abdal­la­hi — je n’au­rais pas eu de rai­son d’y entrer — mais à la mos­quée. C’é­tait un ven­dre­di, le jour de la grande prière, et j’ai pen­sé que l’É­gyp­tien, s’il vou­lait main­te­nir son impos­ture, ne pour­rait pas ne pas y être.

Il y était.

Je l’ai repé­ré dans la troi­sième ran­gée, entre un Toua­reg à tur­ban indi­go et un mar­chand de noix de cola au visage rond. Il priait. Du moins, il fai­sait les gestes de la prière. Il se levait quand les autres se levaient, s’in­cli­nait quand les autres s’in­cli­naient, posait le front au sol quand les autres posaient le front au sol. Mais il le fai­sait avec un temps de retard — un temps infi­ni­té­si­mal, imper­cep­tible pour qui­conque ne le cher­chait pas, mais que j’ai vu, moi, parce que je le cherchais.

C’est un retard d’en­vi­ron une demi-res­pi­ra­tion. Le temps que le cer­veau voie le geste de son voi­sin, le com­prenne, et donne l’ordre au corps de l’i­mi­ter. Un musul­man qui a prié toute sa vie n’a pas ce retard. Son corps sait avant son esprit. Ses genoux flé­chissent avec les genoux de la com­mu­nau­té, dans un mou­ve­ment unique, comme le blé qui se couche sous le même vent. L’é­tran­ger, lui, regar­dait le blé se cou­cher, puis il se cou­chait. C’é­tait la prière d’un acteur, pas d’un croyant.

Et ses yeux. Pen­dant la prière, on ferme les yeux, ou on les baisse vers le sol, vers le point où le front va se poser. C’est un geste d’a­ban­don, de sou­mis­sion — islam, en arabe, veut dire sou­mis­sion, et il n’y a pas de sou­mis­sion avec les yeux ouverts. L’é­tran­ger avait les yeux ouverts. Pas grands ouverts, non — entrou­verts, à demi clos, mais suf­fi­sam­ment pour voir. Il regar­dait autour de lui pen­dant la pros­ter­na­tion. Il comp­tait les colonnes de la mos­quée, peut-être. Ou il mesu­rait les dis­tances. Ou il cher­chait le plan du bâti­ment der­rière ses pau­pières à demi fermées.

Après la prière, je l’ai suivi.

Il ne se savait pas sui­vi. Ou peut-être le savait-il et s’en moquait-il — un homme qui tra­verse un conti­nent dégui­sé a peut-être appris à igno­rer les regards, à mar­cher devant la curio­si­té comme on marche devant le vent, sans se retour­ner. Il a remon­té la rue qui mène du Djin­gue­re­ber vers le nord, cette rue large et sablon­neuse que les cha­meaux empruntent quand les cara­vanes arrivent du Saha­ra, et il s’est arrê­té devant la mos­quée Sankoré.

Il l’a regar­dée longtemps.

San­ko­ré n’est pas la plus grande des trois mos­quées de Tom­bouc­tou, ni la plus ancienne. Mais c’est celle que les let­trés consi­dèrent comme la plus noble, parce que c’est là que les plus grands maîtres ont ensei­gné, là que les biblio­thèques étaient les plus riches, là que les étu­diants venaient du Caire, de Cor­doue, de Fès, pour écou­ter des cours de juris­pru­dence, d’as­tro­no­mie, de méde­cine. On raconte — je ne sais pas si c’est vrai, mais on le raconte — qu’au temps de l’empire son­ghay, San­ko­ré comp­tait vingt-cinq mille étu­diants. Vingt-cinq mille. Plus que dans aucune uni­ver­si­té du monde chré­tien à la même époque.

L’é­tran­ger ne savait rien de cela. Il voyait un bâti­ment de ban­co, une tour car­rée sur­mon­tée de piquets de bois, des murs cra­que­lés par le soleil. Il voyait de la boue. J’en suis cer­tain parce que son visage expri­mait cette décep­tion par­ti­cu­lière que je recon­naî­trais entre mille — la décep­tion de celui qui s’at­ten­dait à de l’or et qui trouve de l’argile.

C’est le grand mal­en­ten­du. Les Euro­péens — car il était euro­péen, j’en étais main­te­nant cer­tain — ont enten­du par­ler de Tom­bouc­tou comme d’une cité fabu­leuse, un El Dora­do du désert, une ville de toits d’or et de rues pavées de pierres pré­cieuses. Ils ont rêvé d’une ville qui n’a jamais exis­té. Et quand ils arrivent — quand ils sur­vivent au désert, aux pillards, aux mala­dies, aux mois de marche — ils trouvent ce que nous avons tou­jours su que nous étions : une ville de sable et de livres.

Mais les livres, ils ne les voient pas.

Pas l’An­glais, celui d’a­vant, qui est res­té cinq semaines et qui a écrit des lettres enthou­siastes sur la beau­té de la ville — il men­tait, ou il voyait ce qu’il vou­lait voir, ce qui revient au même. Et pas l’É­gyp­tien non plus. Il est pas­sé devant San­ko­ré et il a vu un mur de boue. Il n’a pas vu les mil­liers de manus­crits qui dor­maient der­rière ce mur, dans des coffres, dans des alcôves, dans des niches creu­sées dans l’é­pais­seur du ban­co. Il n’a pas vu la biblio­thèque. Il a vu l’en­ve­loppe et il a cru que c’é­tait la lettre.

Je l’ai sui­vi encore. Il a mar­ché dans le mar­ché — le grand mar­ché, celui où l’on vend le sel, le mil, les étoffes, les noix de cola, les esclaves par­fois, les livres tou­jours. Car à Tom­bouc­tou, on vend des livres au mar­ché comme on vend des épices, et l’on consi­dère le livre comme une mar­chan­dise plus pré­cieuse que l’or, parce que l’or ne dit rien et le livre dit tout. Leo Afri­ca­nus l’a­vait écrit trois siècles avant moi : « Il se fait plus de pro­fit à Tom­bouc­tou par la vente des livres que par toute autre marchandise. »

L’é­tran­ger s’est arrê­té devant un étal de manus­crits. Un vieux libraire — Bou­ba­car, je crois, un Arma aux mains tachées d’encre — avait dis­po­sé une dizaine de textes sur une natte de paille. Des copies récentes du Coran, des trai­tés de prière, un com­men­taire d’al-Sanu­si. L’é­tran­ger a pris un manus­crit, l’a feuille­té, et l’a repo­sé. Il n’a rien ache­té. Son regard disait qu’il ne com­pre­nait pas ce qu’il tenait dans les mains — non pas le texte lui-même, qu’il pou­vait peut-être déchif­frer avec son arabe appris, mais la valeur de ce texte, son poids dans l’é­co­no­mie invi­sible de la ville.

Pour lui, c’é­tait du papier.

Pour nous, c’é­tait Tombouctou.

Le soir de ce deuxième jour, je suis ren­tré chez moi — la mai­son de ma famille, à trois ruelles de San­ko­ré, une mai­son étroite aux murs épais où mon père avait copié des manus­crits pen­dant qua­rante ans et où les coffres de livres occu­paient plus de place que les êtres vivants. Je me suis assis dans la pièce du fond, celle où les coffres sont ran­gés, et j’ai pris ce cahier — le cahier que vous lisez — et j’ai com­men­cé à écrire.

J’é­cris en arabe parce que c’est la langue de mon métier, la langue dans laquelle j’ai copié des mil­liers de pages, la langue de la mos­quée et du mar­ché et des lettres entre savants. Mais je glisse par­fois des mots en son­ghay, la langue de ma mère, la langue dans laquelle on dit les choses que l’a­rabe ne sait pas dire — les cou­leurs du fleuve à l’aube, le bruit du mil qu’on pile, le nom secret des vents.

J’é­cris parce que l’é­tran­ger écrit. J’ai vu son cahier, son cahier blanc, et ses lignes tra­cées de gauche à droite, et j’ai com­pris qu’il racon­te­rait notre ville au monde, à sa manière, avec ses yeux d’homme qui ne sait pas prier. Et j’ai vou­lu que notre ville aus­si se raconte, à sa manière, avec les yeux de quel­qu’un qui sait lire.

Car c’est là toute la dif­fé­rence. L’é­tran­ger sait regar­der. Moi, je sais lire. Et Tom­bouc­tou n’est pas une ville qu’on regarde — c’est une ville qu’on lit.

*   *   *

J’ai lu ce pas­sage trois fois, cette nuit-là. La troi­sième fois, j’a­vais les yeux brû­lants — la fatigue, la bou­gie, le sable que le vent pous­sait sous la porte de la ter­rasse, mais pas seule­ment. Quelque chose d’autre brû­lait, quelque chose qui res­sem­blait à de la reconnaissance.

Abdou­laye al-Wan­ga­ri, scribe du XIXe siècle, me par­lait à tra­vers deux cents ans de pous­sière et de silence, et ce qu’il me disait était exac­te­ment ce que j’a­vais besoin d’en­tendre dans cette ville occu­pée où les livres étaient en dan­ger et où per­sonne — per­sonne au monde, sem­blait-il, per­sonne de l’autre côté du désert — ne s’en souciait.

Les livres sont la ville. La ville est ses livres. Détrui­sez les livres et vous ne détrui­sez pas des pages — vous détrui­sez Tombouctou.

C’est ce que les dji­ha­distes n’a­vaient pas com­pris. Et c’est ce que Caillié — car c’é­tait bien Caillié, le fameux René Caillié, j’en étais désor­mais cer­tain — n’a­vait pas com­pris non plus, deux siècles avant eux.

Dehors, un coq a chan­té. Le ciel com­men­çait à pâlir vers l’est, cette blan­cheur lai­teuse qui pré­cède l’aube au Sahel. J’ai caché le cahier sous le mate­las de la chambre 9 — une chambre au fond du cou­loir du pre­mier étage, celle que per­sonne ne choi­sis­sait jamais parce que sa fenêtre don­nait sur un mur aveugle — et je suis des­cen­du croi­ser Moha­med qui se réveillait, frot­tait ses yeux avec ses paumes, et ouvrait le por­tail de La Colombe sur une ville qui ne lui appar­te­nait plus.

« Tu as dor­mi ? » m’a-t-il demandé.

« Un peu », j’ai menti.

Il a hoché la tête. Il savait que je men­tais. Il n’a rien dit. À Tom­bouc­tou, men­tir et se taire sont deux formes dif­fé­rentes de la même courtoisie.

*   *   *

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CHA­PITRE 11 — LA FEMME SAVAIT

L’au­tomne avait repris ses droits sur Tokyo. Les gink­gos du quar­tier de Hibiya jau­nis­saient d’un coup, comme si quel­qu’un avait retour­né un sablier, et leurs feuilles en éven­tail jon­chaient les trot­toirs devant l’Im­pe­rial d’un tapis doré que les employés balayaient chaque matin sans se pres­ser, parce que le len­de­main il y en aurait autant. L’air s’é­tait refroi­di. Les Amé­ri­cains avaient res­sor­ti leurs trench-coats. L’hô­tel sen­tait de nou­veau le bour­bon et le chauffage.

Un mar­di soir d’oc­tobre, Rei­ko Shi­ba­sa­ki atten­dait dans le cou­loir du troi­sième étage. Pas debout cette fois — assise, ce qui était inha­bi­tuel, sur le petit banc de bois que Wright avait pla­cé dans une alcôve entre les chambres 307 et 309, un de ces recoins inutiles et beaux dont l’ar­chi­tecte avait le secret. Elle fumait. La lueur de sa ciga­rette pul­sait dans la pénombre comme un signal.

— Same­ji­ma-san. Asseyez-vous une minute.

Ce n’é­tait pas une invi­ta­tion. Le ton — doux, pré­cis, sans appel — était celui d’une femme qui a pris une déci­sion et qui attend que le monde s’y conforme. Ken­ji­ro hési­ta. Une seconde, peut-être deux. Puis il s’assit.

Le banc était étroit. Leurs épaules ne se tou­chaient pas, mais l’es­pace entre eux avait cette den­si­té par­ti­cu­lière de l’air entre deux corps qui se savent proches. Ken­ji­ro sen­tit l’o­deur de sa ciga­rette — une amé­ri­caine, une Ches­ter­field — et des­sous, plus ténu, un par­fum qu’il ne connais­sait pas, quelque chose de vert, d’her­ba­cé, qui ne venait pas d’un fla­con mais d’un savon ou d’un sham­poing, quelque chose de quo­ti­dien et d’in­time qui n’a­vait rien à faire dans ce cou­loir d’hô­tel à minuit.

— Je vais vous racon­ter une his­toire, dit Rei­ko. Et ensuite vous me direz ce que vous en pensez.

Ken­ji­ro ne répon­dit pas. Il attendit.

— Il y a un homme, com­men­ça-t-elle, qui tra­vaille dans un grand hôtel. Un homme dis­cret, invi­sible, qui fait ses rondes la nuit. Cet homme connaît le bâti­ment mieux que per­sonne — ses cou­loirs, ses esca­liers, ses recoins. Et un jour, quel­qu’un lui demande de rap­por­ter ce qu’il entend. Pas grand-chose, au début. Des bribes, des noms, des habi­tudes. L’homme accepte, parce qu’il a besoin d’argent, et parce que ça lui semble inof­fen­sif. Mais les mois passent, et ce qu’il rap­porte devient plus lourd. Et l’homme se retrouve pris dans quelque chose qu’il ne contrôle plus.

Le silence qui sui­vit fut le plus long de la vie de Ken­ji­ro. Plus long que les silences de Bir­ma­nie, quand on atten­dait l’embuscade et que le temps s’é­ti­rait comme de la gui­mauve. Plus long que le silence d’O­ka­da après la révé­la­tion d’I­shii. Un silence dans lequel tout pou­vait s’ef­fon­drer — sa cou­ver­ture, sa vie, le fra­gile édi­fice de men­songes qu’il avait bâti brique après brique dans les cou­loirs de Wright.

— C’est une belle his­toire, dit-il d’une voix qu’il s’ef­for­ça de gar­der neutre. Où l’a­vez-vous lue ?

Rei­ko écra­sa sa ciga­rette sur la semelle de sa chaus­sure. Le geste mas­cu­lin, bru­tal, qui contre­di­sait tout le reste.

— Je ne l’ai pas lue. Je l’ai vue.

Elle se tour­na vers lui. Dans la pénombre de l’al­côve, ses yeux avaient un éclat mat, comme la laque noire des temples de Kyo­to — opaque en sur­face, pro­fond en dessous.

— Je vous ai obser­vé, Same­ji­ma-san. Depuis des semaines. Vos rondes ne sont pas régu­lières — elles l’é­taient au début, mais elles ont chan­gé. Vous pas­sez plus sou­vent devant cer­taines portes. Vous vous attar­dez à cer­tains endroits. Vous avez trou­vé les poches acous­tiques de Wright — ne niez pas, je les connais aus­si, elles sont évi­dentes pour qui­conque passe du temps dans ces cou­loirs la nuit. Et chaque jeu­di, vous quit­tez l’hô­tel une heure plus tôt que d’ha­bi­tude. Chaque jeu­di, sans exception.

Ken­ji­ro sen­tit le sol bas­cu­ler. Pas le sol réel — le sol méta­pho­rique, celui sur lequel il avait construit sa vie depuis un an. Quel­qu’un l’a­vait vu. Quel­qu’un avait déchif­fré ses mou­ve­ments aus­si métho­di­que­ment qu’il avait déchif­fré ceux des Amé­ri­cains. Et ce quel­qu’un était une femme assise à côté de lui dans une alcôve de Frank Lloyd Wright, à minuit, avec un calme qui res­sem­blait à de la cruauté.

— Que vou­lez-vous ? demanda-t-il.

La ques­tion était crue, presque gros­sière dans sa fran­chise, mais Ken­ji­ro n’a­vait plus la force de la poli­tesse. Le masque venait de tom­ber — pas com­plè­te­ment, pas encore, mais assez pour que la nudi­té des­sous soit visible — et la nudi­té ne sup­porte pas les fioritures.

Rei­ko allu­ma une autre ciga­rette. Ses mains ne trem­blaient pas. Rien chez cette femme ne tremblait.

— Je ne veux rien de vous. Ou plu­tôt — je veux que vous sachiez que je sais. Ce que vous faites de cette infor­ma­tion vous regarde.

— Vous pour­riez me dénoncer.

— Aux Amé­ri­cains ? Oui, je pour­rais. Mais pour­quoi le ferais-je ?

— Parce que vous tra­vaillez pour eux.

Rei­ko sou­rit. Un sou­rire lent, presque triste, qui trans­for­ma son visage de struc­ture en quelque chose de plus vivant, de plus douloureux.

— Je tra­vaille pour Mr. War­ren, dit-elle. Je tra­duis des docu­ments. Des rap­ports éco­no­miques, des études de mar­ché, des ana­lyses sur la recons­truc­tion indus­trielle du Japon. C’est un tra­vail ennuyeux, bien payé, et par­fai­te­ment légal. Mais Mr. War­ren — elle pro­non­ça le nom avec une iro­nie si fine qu’elle en deve­nait invi­sible — n’est pas exac­te­ment ce que son titre indique. Et les docu­ments que je tra­duis ne sont pas exac­te­ment des rap­ports économiques.

Ken­ji­ro la regar­da. Il com­men­çait à com­prendre, et la com­pré­hen­sion avait le goût métal­lique de l’eau quand elle est trop froide.

— Vous aus­si, dit-il.

— Moi aus­si quoi ?

— Vous êtes prise dans quelque chose.

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Elle fuma en silence pen­dant un moment qui dura peut-être trente secondes et qui sem­bla durer un an. Puis elle dit, d’une voix si basse que même les poches acous­tiques de Wright n’au­raient pas pu la trans­por­ter plus loin :

— Tout le monde, dans cet hôtel, est pris dans quelque chose. Les Amé­ri­cains sont pris dans leur vic­toire, qui ne les rend pas heu­reux. Les Japo­nais sont pris dans leur défaite, qui les rend fous. Et les gens comme vous et moi — les gens du milieu, ceux qui com­prennent les deux langues — nous sommes pris dans l’entre-deux. C’est l’en­droit le plus dan­ge­reux du monde, Same­ji­ma-san. L’entre-deux.

Elle se leva. Le banc de Wright cra­qua — un son dis­cret, presque orga­nique, comme si le bâti­ment lui-même réagis­sait au mouvement.

— Je ne vous dénon­ce­rai pas, dit-elle. Mais soyez pru­dent. L’homme pour qui vous tra­vaillez — et ne me dites pas son nom, je ne veux pas le connaître — n’est pas le seul à regar­der cet hôtel. Il y a d’autres yeux. Des yeux amé­ri­cains, des yeux sovié­tiques, des yeux japo­nais qui ne sont ni les vôtres ni les siens. Et ces yeux-là sont moins bien­veillants que les miens.

Elle s’é­loi­gna dans le cou­loir. Ses pas, sur le sol de Wright, avaient le rythme exact d’un métro­nome — régu­liers, mesu­rés, sans accé­lé­ra­tion ni ralen­tis­se­ment. La porte de la 309 s’ou­vrit et se refer­ma. Le cou­loir retrou­va son silence.

Ken­ji­ro res­ta sur le banc. Il ne savait pas com­bien de temps — cinq minutes, dix, peut-être davan­tage. Il regar­dait les motifs géo­mé­triques du mur en face de lui, ces entre­lacs de brique et de pierre que Wright avait des­si­nés avec la pré­ci­sion d’un orfèvre et qui, dans la lumière jaune des appliques, res­sem­blaient à un texte écrit dans une langue qu’il ne connais­sait pas.

Il pen­sa à racon­ter la scène à Oka­da. Il y pen­sa sérieu­se­ment, métho­di­que­ment, en pesant le pour et le contre avec cette balance inté­rieure qu’il avait déve­lop­pée au fil des mois. Le pour : Oka­da avait le droit de savoir qu’un tiers connais­sait l’exis­tence du réseau. Le contre : si Oka­da savait, Oka­da vou­drait neu­tra­li­ser Rei­ko. Pas la tuer — Ken­ji­ro ne pen­sait pas qu’O­ka­da tuât des gens, bien qu’il n’en fût pas cer­tain — mais la neu­tra­li­ser, la faire taire, l’é­loi­gner. Et Ken­ji­ro ne vou­lait pas que Rei­ko soit éloignée.

Non pas parce qu’il l’ai­mait — il ne connais­sait pas ce mot, ou plu­tôt il ne le recon­nais­sait plus, la guerre avait dis­sous cette caté­go­rie comme toutes les autres. Mais parce que Rei­ko était la seule per­sonne au monde qui le voyait tel qu’il était. Pas le veilleur de nuit. Pas l’homme invi­sible. Pas l’es­pion. L’homme. Celui qui exis­tait en des­sous de tout ça, quelque part dans les fon­da­tions, et dont il avait lui-même oublié le visage.

Il ne dit rien à Okada.

Qua­trième erreur. Et cette fois, il le savait.

* * *

CHA­PITRE 12 — CE QU’IL A FAIT PEN­DANT LA GUERRE

Il y avait un fleuve en Bir­ma­nie dont il ne retrou­vait jamais le nom. Un de ces affluents de l’Ir­ra­wad­dy, étroit, mar­ron, bor­dé de bam­bous si hauts qu’ils for­maient une voûte au-des­sus de l’eau, et la lumière qui fil­trait à tra­vers cette voûte avait une qua­li­té de vitrail — verte, dorée, irréelle. C’est au bord de ce fleuve, en mars 1944, que Ken­ji­ro Same­ji­ma avait ces­sé d’être un homme ordinaire.

Il ne racon­tait pas cette his­toire. Il ne la racon­tait à per­sonne — ni aux col­lègues de l’Im­pe­rial, ni à Oka­da, ni à Rei­ko, ni à Crane, ni au fan­tôme de sa mère dont il sen­tait par­fois la pré­sence dans sa chambre de Nishi-Kan­da, le matin, quand la lumière entrait par les cloi­sons et des­si­nait sur le mur des formes qui res­sem­blaient à des visages. Mais l’his­toire était là, en lui, comme un organe sup­plé­men­taire, un organe noir et lourd qui pesait sur tous les autres et qui modi­fiait, par sa simple pré­sence, la chi­mie de chaque instant.

*

Le régi­ment de Ken­ji­ro avait été déployé dans l’A­ra­kan, la bande côtière de la Bir­ma­nie occi­den­tale, en jan­vier 1944. Opé­ra­tion Ha-Go — une offen­sive japo­naise des­ti­née à détour­ner les Bri­tan­niques avant la grande pous­sée vers Imphal. L’A­ra­kan était un enfer vert, humide, infes­té de mous­tiques et de ser­pents, où les pistes se trans­for­maient en bour­biers à la pre­mière pluie et où la jungle ava­lait les hommes comme la mer avale les cailloux.

Ken­ji­ro était ser­gent. Pas par voca­tion — par défaut. Les offi­ciers étaient morts ou malades, et l’ar­mée impé­riale, en 1944, pro­mou­vait les sur­vi­vants avec la même indif­fé­rence qu’elle les envoyait mou­rir. Il com­man­dait une sec­tion de vingt-trois hommes — des pay­sans de Shi­ko­ku pour la plu­part, des gar­çons de dix-neuf ou vingt ans qui n’a­vaient jamais vu la mer avant leur embar­que­ment et qui décou­vraient la guerre comme on découvre un lan­gage : par immer­sion totale, sans gram­maire, sans dictionnaire.

La sec­tion avait reçu l’ordre de tenir un vil­lage. Un vil­lage de rien — cinq mai­sons de bam­bou au bord du fleuve sans nom, un pon­ton, un che­min de terre qui menait à la piste prin­ci­pale. Le vil­lage était cen­sé être vide. Les habi­tants avaient fui — les civils bir­mans fuyaient tou­jours quand les Japo­nais arri­vaient, et ils avaient rai­son de fuir. Mais le vil­lage n’é­tait pas vide.

Il y avait des gens dans la troi­sième mai­son. Ken­ji­ro les décou­vrit à l’aube, en fai­sant le tour du péri­mètre. Pas des sol­dats — des civils. Une famille. Un vieil homme, deux femmes, trois enfants. Ils étaient là parce qu’ils n’a­vaient pas pu fuir — le vieil homme était malade, une des femmes por­tait un nour­ris­son, et l’autre femme, la plus jeune, avait une jambe bles­sée, peut-être une frac­ture mal gué­rie, elle boi­tait et ne pou­vait pas mar­cher vite. Ils étaient res­tés. Ils avaient pen­sé — ils avaient espé­ré — que les sol­dats pas­se­raient sans s’arrêter.

Ken­ji­ro en infor­ma le lieu­te­nant Oshi­ro. Oshi­ro était un homme de trente-cinq ans, ori­gi­naire de Kuma­mo­to, avec un visage plat, des yeux durs et cette bru­ta­li­té régle­men­taire que l’ar­mée japo­naise culti­vait chez ses offi­ciers comme d’autres cultivent des chry­san­thèmes. Il don­na un ordre. Un ordre bref, for­mu­lé dans le jar­gon mili­taire qui per­met de dire l’in­di­cible en le noyant dans la pro­cé­dure. Les civils devaient être « trai­tés ». Le vil­lage devait être « net­toyé ». La sec­tion devait reprendre sa pro­gres­sion avant midi.

Ken­ji­ro com­prit. Il com­prit immé­dia­te­ment, sans ambi­guï­té, sans la moindre pos­si­bi­li­té d’in­ter­pré­ta­tion alter­na­tive. Et il sut, dans la seconde qui sui­vit — une seconde qui dura une éter­ni­té, une seconde qui conte­nait le reste de sa vie — qu’il se trou­vait devant un choix. Non pas un choix moral, parce que la morale avait été abo­lie dans cette jungle en même temps que tout le reste — la civi­li­sa­tion, la rai­son, l’i­dée même qu’on pût vivre sans tuer. Mais un choix de sur­vie. S’il refu­sait l’ordre, Oshi­ro le ferait exé­cu­ter. S’il obéis­sait, il conti­nue­rait de vivre. La sim­pli­ci­té de ce cal­cul était sa propre obscénité.

Il n’o­béit pas. Mais il ne refu­sa pas non plus.

Ce qu’il fit — ce qu’il se repro­chait depuis, ce qui le ron­geait comme l’a­cide ronge le métal, ce pour quoi il ne trou­ve­rait jamais de mot ni de par­don — c’est qu’il ne fit rien. Il sor­tit de la mai­son. Il dit au capo­ral Mizu­no de s’en occu­per. Il uti­li­sa cette phrase — « s’en occu­per » — qui est l’eu­phé­misme uni­ver­sel de la lâche­té, le voile de gaze que les hommes ordi­naires posent sur les choses ordi­naires qu’ils n’ont pas le cou­rage de faire ni celui d’empêcher. Puis il s’é­loi­gna le long du fleuve, il mar­cha cent mètres peut-être, il s’ar­rê­ta sous un bam­bou, et il attendit.

Il enten­dit les cris. Ils durèrent moins long­temps qu’il ne l’au­rait cru. La jungle les absor­ba, comme elle absor­bait tout — le bruit, la lumière, la mémoire.

Quand il revint, la mai­son était vide. Mizu­no était assis dehors, le visage blanc, les mains sur les genoux. Il ne pleu­rait pas — il avait dépas­sé les pleurs. Deux des jeunes sol­dats de Shi­ko­ku vomis­saient der­rière la mai­son. Le lieu­te­nant Oshi­ro fumait une ciga­rette et regar­dait le fleuve avec l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui cal­cule un itinéraire.

Ken­ji­ro ne dit rien. Il ras­sem­bla la sec­tion. Ils reprirent la piste.

Il ne par­la plus jamais du vil­lage. Per­sonne n’en par­la. La guerre four­nit une pro­vi­sion inépui­sable de silences, et celui-ci s’a­jou­ta aux autres comme un fleuve s’a­joute à la mer.

*

Ce sou­ve­nir — ce fait, plu­tôt, car c’é­tait un fait, pas un sou­ve­nir, les sou­ve­nirs se déforment et celui-ci avait la rigi­di­té incor­rup­tible du réel — ce fait vivait en Ken­ji­ro comme un loca­taire clan­des­tin. Il n’a­vait pas de chambre atti­trée, pas d’ho­raire fixe. Il sur­gis­sait n’im­porte quand, n’im­porte où, déclen­ché par des choses sans rap­port — l’o­deur du bam­bou, le cri d’un enfant dans la rue, la cou­leur brune de l’eau dans une flaque, le bruit d’une porte qu’on ferme. Et chaque fois qu’il sur­gis­sait, il ame­nait avec lui la même ques­tion, tou­jours la même, for­mu­lée avec la pré­ci­sion d’un scal­pel dans la chair la plus tendre de sa conscience : aurais-tu pu empêcher ?

La réponse était oui. Il le savait. Pas empê­cher com­plè­te­ment — Oshi­ro aurait trou­vé quel­qu’un d’autre, un autre Mizu­no, un autre lâche. Mais empê­cher ce jour-là, à cet endroit-là, dans cette mai­son-là. Il aurait pu dire non. Il aurait été tué, pro­ba­ble­ment — mais les morts ne portent pas de far­deau. Les morts sont légers. C’est les vivants qui ploient.

Et c’est pour­quoi l’argent d’O­ka­da n’é­tait pas seule­ment de l’argent. C’é­tait aus­si, obs­cu­ré­ment, une forme de péage — le prix qu’il payait pour conti­nuer à vivre dans un monde où il n’é­tait pas sûr de méri­ter sa place. En tra­his­sant les Amé­ri­cains — en espion­nant leurs secrets, en aidant un réseau dont il ne connais­sait ni les buts ni les maîtres — il se punis­sait. Pas consciem­ment, pas avec la clar­té d’un péni­tent. Mais quelque part, dans les strates les plus pro­fondes de sa psy­ché, là où la rai­son ne des­cend pas, il y avait un méca­nisme en marche : la tra­hi­son comme expia­tion. L’ab­jec­tion pré­sente comme réponse à l’ab­jec­tion pas­sée. Ce n’é­tait pas de la logique. C’é­tait quelque chose de plus ancien, de plus ani­mal — le réflexe de l’homme bles­sé qui appuie sur sa bles­sure parce que la dou­leur est la seule chose qui le fait encore se sen­tir vivant.

*

Il pen­sa à en par­ler à Rei­ko. Pas à tout — pas au vil­lage, pas aux cris, pas au silence de la jungle. Mais à la guerre en géné­ral, à la Bir­ma­nie, à ce qu’elle avait fait de lui. Il y pen­sa un soir de novembre, dans le cou­loir du troi­sième étage, alors qu’elle fumait sa Ches­ter­field habi­tuelle et que le silence entre eux avait cette qua­li­té d’at­tente qui pré­cède les aveux.

Mais il ne dit rien. Parce qu’il y a des choses qu’on ne confie pas aux gens qu’on res­pecte, de peur que le res­pect ne sur­vive pas à la confi­dence. Et parce que Rei­ko, avec son intel­li­gence tran­chante et ses yeux de laque noire, ver­rait au-delà des mots. Elle ver­rait la lâche­té. Elle ver­rait l’homme qui était sor­ti de la mai­son et qui avait mar­ché jus­qu’au fleuve. Et Ken­ji­ro ne pou­vait pas sup­por­ter l’i­dée de ce regard — pas le juge­ment, non, Rei­ko ne jugeait pro­ba­ble­ment per­sonne, elle avait elle-même tra­ver­sé trop de choses pour s’of­frir le luxe du juge­ment — mais la com­pré­hen­sion. La com­pré­hen­sion serait pire. Être com­pris dans sa lâche­té, être vu dans l’exacte mesure de sa bas­sesse, par quel­qu’un dont l’o­pi­nion compte — c’est la forme la plus raf­fi­née de la damnation.

Il gar­da le silence. Il ren­tra chez lui. Il se cou­cha sur son futon et fer­ma les yeux, et la Bir­ma­nie vint, comme chaque nuit, s’al­lon­ger à côté de lui dans le noir, fidèle, patiente, inépuisable.

Le fleuve sans nom cou­lait tou­jours. Les bam­bous for­maient leur voûte verte au-des­sus de l’eau. Et dans la troi­sième mai­son du vil­lage, un silence durait depuis trois ans, un silence qui ne fini­rait pas, qui ne fini­rait jamais, qui était deve­nu la matière même dont Ken­ji­ro Same­ji­ma était fait.

* * *

CHA­PITRE 13 — LA GUERRE DE CORÉE

Tout chan­gea le 25 juin 1950.

Ken­ji­ro l’ap­prit comme tout le monde — par le jour­nal, le len­de­main, en se levant de son futon à trois heures de l’a­près-midi. L’A­sa­hi Shim­bun titrait en gros carac­tères : les forces nord-coréennes avaient fran­chi le 38e paral­lèle. La guerre. Encore une. Comme si le monde n’a­vait pas d’autre idée.

Mais ce n’é­tait pas n’im­porte quelle guerre. Celle-ci allait trans­for­mer Tokyo en base arrière de l’ef­fort amé­ri­cain, et l’Im­pe­rial Hotel en ruche mili­taire bour­don­nante. En quelques semaines, l’at­mo­sphère de l’hô­tel bas­cu­la — finie la tor­peur de l’oc­cu­pa­tion pai­sible, les soi­rées au bour­bon, les conver­sa­tions mon­daines. Les cou­loirs se rem­plirent d’un type nou­veau d’A­mé­ri­cain : plus jeune, plus pres­sé, plus dur. Des hommes qui ne venaient pas admi­nis­trer un pays vain­cu mais pré­pa­rer une guerre contre un enne­mi qui avait des chars sovié­tiques et l’im­men­si­té chi­noise der­rière lui.

Les suites du deuxième étage furent réqui­si­tion­nées pour des réunions qui duraient toute la nuit. Des offi­ciers qu’on n’a­vait jamais vus arri­vaient par avion de Washing­ton, de Pearl Har­bor, de Séoul, avec des visages gris de fatigue et des ser­viettes blin­dées qu’ils ne lâchaient pas. Le stan­dard télé­pho­nique de l’Im­pe­rial cré­pi­tait vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Les lignes vers les États-Unis étaient satu­rées. L’hô­tel tout entier vibrait d’une éner­gie fébrile, élec­trique, qui rap­pe­lait à Ken­ji­ro — par un écho sinistre — l’ex­ci­ta­tion des pre­miers jours de la guerre du Paci­fique, quand le Japon croyait encore qu’on pou­vait vaincre le monde.

Le colo­nel Eve­rett fut trans­fé­ré. Du jour au len­de­main, sa chambre 312 fut vidée — le pho­no­graphe, les disques de Billie Holi­day, les bou­teilles vides, tout dis­pa­rut dans des car­tons que des sol­dats empor­tèrent sans un mot. Eve­rett par­tait pour Pusan, disait-on. Ou pour Inchon. Ou pour nulle part — dans l’ar­mée, les trans­ferts res­semblent par­fois à des dis­pa­ri­tions, et per­sonne ne pose de questions.

Le com­man­dant Pre­witt res­ta. Mais Yuki ne vint plus. Pen­dant deux semaines, la chambre 218 fut silen­cieuse le soir — pas de Keats, pas de rire, pas de cette conver­sa­tion impos­sible entre deux mondes. Puis, un soir, Ken­ji­ro enten­dit du bruit dans la 218. Pas une conver­sa­tion. Un san­glot. Un seul, bref, étouf­fé dans un oreiller ou un poing. Pre­witt pleu­rait. Ken­ji­ro pas­sa son che­min et, pour la pre­mière fois depuis des mois, res­sen­tit quelque chose qui res­sem­blait à de la com­pas­sion — non pas pour Pre­witt en par­ti­cu­lier, mais pour cette capa­ci­té qu’ont les guerres de tuer les choses fra­giles à dis­tance, sans même les toucher.

Le lieu­te­nant Crane, lui, avait été affec­té à une nou­velle uni­té de pro­pa­gande — la Psy­cho­lo­gi­cal War­fare Sec­tion — et ses jour­nées s’al­lon­geaient. Ken­ji­ro le voyait moins. Leurs conver­sa­tions noc­turnes s’es­pa­cèrent, puis ces­sèrent presque entiè­re­ment. Crane avait per­du son sou­rire de chiot. Ses yeux, der­rière les lunettes rondes, avaient acquis cette dure­té trans­pa­rente des gens qui découvrent que le monde n’est pas amé­lio­rable et qui ne savent pas encore quoi faire de cette découverte.

*

Pour Oka­da, la guerre de Corée fut un accélérateur.

Les ren­dez-vous du jeu­di ne suf­firent plus. Oka­da deman­da des ren­contres sup­plé­men­taires — le mar­di, par­fois le same­di. Le res­tau­rant de nouilles de Shin­ba­shi fut aban­don­né ; trop pré­vi­sible, dit Oka­da, trop de rou­tine. Ils se virent dans des endroits dif­fé­rents chaque fois — un temple désert à Ueno, un parc le long de la Sumi­da, l’ar­rière-salle d’un bar­bier de Kan­da que Ken­ji­ro ne connais­sait pas. Cette mobi­li­té inquié­ta Ken­ji­ro. Si Oka­da chan­geait les habi­tudes, c’est que quelque chose avait chan­gé dans l’en­vi­ron­ne­ment. Le chas­seur, quand il se met à cou­rir, c’est qu’il est lui-même chassé.

Les ques­tions d’O­ka­da se firent plus pré­cises, plus urgentes. Il ne vou­lait plus seule­ment savoir qui logeait à l’Im­pe­rial et qui ren­dait visite à qui. Il vou­lait des chiffres — com­bien de nou­veaux offi­ciers étaient arri­vés, com­bien de véhi­cules mili­taires se garaient devant l’hô­tel chaque matin, com­bien de lignes télé­pho­niques avaient été ajou­tées au stan­dard. Il vou­lait des mou­ve­ments de troupes, des noms d’u­ni­tés, des indi­ca­tifs de régi­ment que Ken­ji­ro sur­pre­nait par­fois sur les docu­ments lais­sés ouverts dans les bureaux du rez-de-chaussée.

— Ce n’est plus de l’é­coute, dit Ken­ji­ro un soir, dans le temple d’Ue­no. C’est du ren­sei­gne­ment militaire.

Oka­da le regar­da. Ses lunettes à mon­ture fine reflé­taient la lumière d’un réver­bère loin­tain, et ses yeux, der­rière, avaient cette opa­ci­té de verre fumé qui ne lais­sait rien passer.

— La dis­tinc­tion est de confort, dit-il. Elle n’a jamais été réelle.

— Pour moi elle l’était.

— Alors il est temps de gran­dir, Samejima-san.

Le ton n’a­vait pas chan­gé — doux, poli, musi­ca­le­ment impec­cable. Mais la phrase avait des dents. Ken­ji­ro sen­tit la mor­sure. Gran­dir. Le mot qu’on dit aux enfants. Le mot qu’un offi­cier du ren­sei­gne­ment japo­nais uti­li­sait pour rap­pe­ler à un veilleur de nuit qu’il n’a­vait pas le droit de poser des limites à sa propre compromission.

L’en­ve­loppe, cette semaine-là, conte­nait une somme qui dépas­sait tout ce qu’il avait reçu jusque-là. Ken­ji­ro la prit. Bien sûr qu’il la prit. On ne refuse pas une enve­loppe quand on a accep­té les cin­quante pré­cé­dentes. Le pre­mier billet est un choix. Le cen­tième est une fatalité.

*

Quelque chose chan­gea aus­si chez Oka­da lui-même. Une ner­vo­si­té. Pas visible, pas bruyante — Oka­da n’é­tait jamais bruyant — mais pal­pable dans les détails. Il arri­vait aux ren­dez-vous cinq minutes en avance au lieu d’être déjà là. Il regar­dait der­rière lui en mar­chant. Il posait des ques­tions sur les employés de l’Im­pe­rial — pas les Amé­ri­cains, les Japo­nais. Y avait-il de nou­veaux employés ? Quel­qu’un avait-il été inter­ro­gé par la police ? Avait-on vu des Japo­nais en civil poser des ques­tions au personnel ?

Ken­ji­ro com­prit qu’O­ka­da avait peur. Pas la peur panique des ama­teurs — la peur froide, cal­cu­lée, des pro­fes­sion­nels qui sentent le filet se res­ser­rer et qui comptent les issues. Et cette peur, par conta­gion, s’ins­tal­la en Ken­ji­ro comme un second loca­taire clan­des­tin, à côté de la Bir­ma­nie — un colo­ca­taire silen­cieux qui ne payait pas de loyer et qui ne par­ti­rait jamais.

Un soir de décembre, en sor­tant de l’Im­pe­rial, il crut voir quel­qu’un le suivre. Une sil­houette, à cin­quante mètres, qui mar­chait au même rythme que lui, s’ar­rê­tait quand il s’ar­rê­tait, repar­tait quand il repar­tait. Il bifur­qua dans une ruelle laté­rale. La sil­houette dis­pa­rut. Ken­ji­ro atten­dit cinq minutes, ados­sé au mur d’un immeuble, le cœur bat­tant dans sa gorge comme un ani­mal en cage. Per­sonne ne vint.

Il reprit sa route. Il mar­chait plus vite main­te­nant. La ville, autour de lui, avait chan­gé — Tokyo, gon­flée par l’argent de la guerre de Corée, s’é­tait mise à recons­truire à une vitesse fré­né­tique. Des grues par­tout, des chan­tiers, du béton frais. La ville se réin­ven­tait avec la bru­ta­li­té de ceux qui veulent effa­cer le pas­sé, et dans cette course à l’ou­bli, les hommes comme Ken­ji­ro — les fan­tômes, les entre-deux, les gar­diens des vieilles nuits — deve­naient de plus en plus anachroniques.

L’Im­pe­rial lui-même chan­geait. On par­lait de réno­va­tions. On par­lait de démo­lir le bâti­ment de Wright — trop vieux, trop coû­teux à entre­te­nir, pas assez ren­table. Le Japon nou­veau vou­lait du moderne, du fonc­tion­nel, du verre et de l’a­cier. Wright était du pas­sé. Et le pas­sé, au Japon, n’a­vait plus les moyens de s’of­frir le présent.

* * *

CHA­PITRE 14 — LA CHUTE

Fuji­ta fut arrê­té un lun­di de février 1951.

Ken­ji­ro l’ap­prit par un col­lègue de l’Im­pe­rial — Saga­ra, le vieux cui­si­nier de l’aile nord, celui qui avait ensei­gné le dia­lecte de Nagoya au lieu­te­nant Crane. Saga­ra avait enten­du dire, par une chaîne de bouche-à-oreille dont la fia­bi­li­té était inver­se­ment pro­por­tion­nelle à la lon­gueur, que Fuji­ta — l’an­cien gar­çon d’é­tage, l’homme aux inci­sives man­quantes, le mes­sa­ger qui avait fait le lien entre Ken­ji­ro et Oka­da — avait été cueilli à son domi­cile d’Ō­ta par des agents du CIC. On ne savait pas exac­te­ment pour­quoi. On disait espion­nage. On disait mar­ché noir. On disait les deux.

Ken­ji­ro reçut la nou­velle debout, dans la salle de repos du per­son­nel, une tasse de thé tiède à la main. Il ne bron­cha pas. Son visage res­ta ce qu’il avait tou­jours été — un mur lisse, sans prise — et sa main, qui tenait la tasse, ne trem­bla pas d’un mil­li­mètre. Mais à l’in­té­rieur, dans cet espace der­rière les yeux où se logent les pen­sées qu’on ne montre pas, une machine venait de se mettre en marche — une machine de cal­cul, rapide, froide, impitoyable.

Fuji­ta savait deux choses : le nom de Ken­ji­ro et le nom d’O­ka­da — ou du moins le nom qu’O­ka­da s’é­tait don­né. Si Fuji­ta par­lait — et les hommes parlent tou­jours, c’est une ques­tion de temps et de méthode, et les Amé­ri­cains avaient les deux — le lien entre Ken­ji­ro et le réseau serait éta­bli. Pas prou­vé, pas encore, mais éta­bli, et dans le monde du ren­sei­gne­ment, l’é­ta­blis­se­ment d’un lien est déjà une condamnation.

Il fal­lait pré­ve­nir Oka­da. Ken­ji­ro ne savait pas com­ment le joindre en dehors des ren­dez-vous — c’é­tait une règle, une des règles d’a­cier qu’O­ka­da avait posées dès le début. Pas de contact en dehors des jours conve­nus. Pas d’a­dresse, pas de télé­phone, pas de moyen de com­mu­ni­ca­tion qui laisse une trace. Si quelque chose tour­nait mal, il fal­lait attendre le pro­chain ren­dez-vous. Et le pro­chain ren­dez-vous était jeu­di — dans trois jours.

Trois jours. Soixante-douze heures pen­dant les­quelles Fuji­ta pou­vait par­ler, les Amé­ri­cains pou­vaient remon­ter la piste, et Ken­ji­ro pou­vait être arrê­té à n’im­porte quel moment — dans sa chambre de Nishi-Kan­da, dans les cou­loirs de l’Im­pe­rial, dans la rue, en plein jour. L’ar­res­ta­tion, quand elle vient, n’a pas de forme pré­dé­fi­nie. Elle peut être bru­tale — des hommes armés, des por­tières qui claquent — ou dis­crète — une main sur l’é­paule, une voix polie, un « please come with us » mur­mu­ré dans un couloir.

Il fit sa ronde cette nuit-là avec une atten­tion décu­plée. Pas l’at­ten­tion de l’es­pion — l’at­ten­tion de l’a­ni­mal tra­qué. Chaque bruit, chaque ombre, chaque pas dans un esca­lier deve­nait un signal. Le bâti­ment de Wright, qu’il avait appris à lire comme un ins­tru­ment de musique, était deve­nu un ins­tru­ment de tor­ture — chaque poche sonore, chaque réso­nance, chaque cra­que­ment de boi­se­rie était une menace potentielle.

Il pas­sa devant la chambre 211. Davis et Kel­ler y étaient tou­jours — il voyait la lumière sous la porte, il enten­dait le mur­mure de voix basses. Ces hommes, dont il avait espion­né les conver­sa­tions pen­dant des mois, étaient peut-être en ce moment même en train de pro­non­cer son nom.

Il mon­ta au troi­sième étage. La 307 — Har­wood — lumière allu­mée, comme tou­jours. La 309 — obs­cure. Rei­ko n’é­tait pas là ce soir. Il s’ar­rê­ta devant le banc de l’al­côve, celui où elle lui avait dit qu’elle savait. Le bois de Wright, dans la lumière jaune des appliques, avait une patine dorée qui res­sem­blait à de la résignation.

*

Le mar­di, il ne se pas­sa rien. Le mer­cre­di non plus. Ken­ji­ro vivait dans un état de sus­pen­sion — ni calme ni pani­qué, mais sus­pen­du, comme un funam­bule au milieu de son fil, qui ne peut ni avan­cer ni recu­ler et qui découvre que l’im­mo­bi­li­té est la plus ver­ti­gi­neuse des positions.

Le jeu­di, il se ren­dit au point de ren­dez-vous — un petit parc au bord de la Sumi­da, dans le quar­tier d’A­sa­ku­sa, un de ces jar­dins oubliés où les vieux venaient nour­rir les pigeons et où les amou­reux venaient s’embrasser sur des bancs rouillés. Il arri­va à l’heure. Il attendit.

Oka­da ne vint pas.

Il atten­dit une heure. Le froid de février mor­dait les joues, les doigts, les oreilles. Les pigeons rou­cou­laient avec l’in­dif­fé­rence des ani­maux qui ne savent pas que le monde est en train de s’ef­fon­drer. Un vieil homme pas­sa avec un chien, un petit chien blanc qui trot­ti­nait sur la terre gelée avec la gaie­té absurde des êtres qui ne com­prennent rien. Ken­ji­ro atten­dit encore trente minutes. Oka­da ne vint pas.

Il ren­tra chez lui. Il ne dor­mit pas. Il pas­sa la nuit assis sur son futon, dans le noir, à écou­ter les bruits de Nishi-Kan­da — les pas des voi­sins, le grin­ce­ment d’une porte, le miau­le­ment loin­tain d’un chat — comme il écou­tait les bruits de l’Im­pe­rial, avec la même atten­tion malade, la même hyper-conscience de celui qui sait que n’im­porte quel son peut être le der­nier avant la catastrophe.

Le ven­dre­di, il retour­na à l’Im­pe­rial pour sa ronde. Chaque pas dans les cou­loirs de Wright avait le poids d’un pas sur un champ de mines. Il fit sa ronde. Il véri­fia les portes. Il pas­sa devant les chambres. Rien n’a­vait chan­gé — et c’é­tait pré­ci­sé­ment le plus ter­ri­fiant. Le monde conti­nuait, indif­fé­rent à sa peur, avec cette cruau­té des choses qui ne s’ar­rêtent jamais pour attendre les hommes.

*

Le lun­di sui­vant, quel­qu’un frap­pa à sa porte à Nishi-Kan­da. Il était onze heures du matin. Ken­ji­ro dor­mait — ou plu­tôt il fai­sait sem­blant de dor­mir, car le som­meil l’a­vait quit­té depuis l’ar­res­ta­tion de Fuji­ta, rem­pla­cé par un état cré­pus­cu­laire où les pen­sées tour­naient en boucle comme des pois­sons dans un aqua­rium trop petit.

Il ouvrit. Ce n’é­tait pas la police. Ce n’é­taient pas les Amé­ri­cains. C’é­tait un gar­çon — un ado­les­cent de quinze ou seize ans, maigre, avec un bon­net de laine enfon­cé jus­qu’aux yeux et un blou­son trop grand pour lui. Le gar­çon ne dit pas un mot. Il ten­dit une enve­loppe — pas une enve­loppe d’argent, une enve­loppe ordi­naire, blanche, sans ins­crip­tion — et s’en alla en cou­rant avant que Ken­ji­ro eût le temps de dire quoi que ce soit.

Ken­ji­ro refer­ma la porte. Il ouvrit l’en­ve­loppe. À l’in­té­rieur, un seul feuillet, plié en deux. L’é­cri­ture était petite, régu­lière, ano­nyme — une écri­ture de fonc­tion­naire ou de moine, sans aucun trait dis­tinc­tif. Le mes­sage tenait en trois lignes :

L’oi­seau du jeu­di a été bles­sé. Le nid est décou­vert. Brû­lez tout ce qui peut brû­ler. Atten­dez sans bou­ger. Si per­sonne ne vient dans trois semaines, c’est fini.

Pas de signa­ture. Pas de nom. Ken­ji­ro lut le mes­sage trois fois, puis le brû­la dans le cen­drier de sa table basse, avec une allu­mette dont la flamme éclai­ra un ins­tant les murs nus de sa chambre avant de s’é­teindre. Il regar­da les cendres — cette petite chose noire et friable qui, trente secondes plus tôt, était un mes­sage et qui main­te­nant n’é­tait rien. Comme tout. Comme toujours.

L’oi­seau du jeu­di. Oka­da avait été arrê­té, ou il avait fui. Le nid était décou­vert — le réseau, la chaîne d’in­for­ma­teurs, tout l’é­di­fice patient qu’O­ka­da avait bâti enve­loppe après enve­loppe. Brû­lez tout ce qui peut brûler.

Ken­ji­ro se leva. Il sou­le­va les lattes du plan­cher et en sor­tit les enve­loppes — des dizaines d’en­ve­loppes, cer­taines encore pleines, d’autres vidées dont il avait gar­dé l’emballage sans savoir pour­quoi. L’argent — les billets qu’il avait épar­gnés — repré­sen­tait une somme consi­dé­rable. Il ne pou­vait pas les brû­ler. L’argent n’a­vait pas de mémoire, pas de trace, pas de nom. L’argent était inno­cent — c’est la seule qua­li­té de l’argent et c’est pour cela que les hommes l’aiment.

Il brû­la les enve­loppes. Il brû­la le papier qui les embal­lait. Il brû­la une vieille carte de Tokyo sur laquelle il avait, un soir d’in­som­nie, mar­qué d’un point de crayon l’emplacement de cha­cun des lieux de ren­dez-vous avec Oka­da. Il n’au­rait pas dû faire cette carte — Oka­da avait dit jamais rien d’é­crit — mais il l’a­vait faite quand même, par besoin de voir, de maté­ria­li­ser cette géo­gra­phie secrète qui sinon n’exis­tait que dans sa tête. Elle brû­la vite. Le papier est une matière docile — il obéit au feu comme il obéit à l’encre, sans résis­tance, sans regret.

Quand tout fut brû­lé, Ken­ji­ro ouvrit la fenêtre et lais­sa l’air de février dis­per­ser les cendres. Puis il s’as­sit sur son futon et attendit.

*

Trois semaines. Vingt et un jours.

Il retour­na à l’Im­pe­rial chaque nuit. Il fit ses rondes. Il véri­fia les portes, les fenêtres, les esca­liers. Il pas­sa devant les chambres dont il connais­sait les secrets avec la même démarche de félin noc­turne, le même visage neutre, la même invi­si­bi­li­té de meuble ambu­lant. Mais tout avait chan­gé. Il n’é­cou­tait plus. Ou plu­tôt — il écou­tait tou­jours, parce qu’on ne peut pas éteindre une oreille entraî­née comme on éteint une lampe — mais il n’é­cou­tait plus pour quel­qu’un. Les infor­ma­tions conti­nuaient d’af­fluer, par réflexe, par habi­tude, et elles s’ac­cu­mu­laient dans sa tête comme des lettres dans une boîte aux lettres dont le des­ti­na­taire a déménagé.

Rei­ko ne repa­rut pas. La chambre 309 res­ta obs­cure pen­dant dix jours, puis un nou­veau loca­taire s’y ins­tal­la — un capi­taine amé­ri­cain nom­mé Flet­cher, qui ron­flait avec une régu­la­ri­té de machine à vapeur et qui ne fumait pas dans les cou­loirs. Ken­ji­ro ne deman­da pas ce qu’é­tait deve­nue Rei­ko. Il ne pou­vait pas deman­der sans mon­trer qu’il savait, et mon­trer qu’il savait c’é­tait se tra­hir. Il se conten­ta de noter son absence comme on note une place vide dans un train — avec le regret dif­fus de quelque chose qui aurait pu être et qui ne sera pas.

Crane, lui, était tou­jours là. Mais leurs conver­sa­tions avaient ces­sé. Non pas parce que Ken­ji­ro s’é­tait éloi­gné — il avait essayé, il n’a­vait pas réus­si — mais parce que Crane lui-même avait chan­gé. La guerre de Corée avait fait son tra­vail. Le jeune idéa­liste de Har­vard était deve­nu un homme fati­gué qui ne posait plus de ques­tions sur l’ar­chi­tec­ture de Wright et qui tra­ver­sait les cou­loirs de l’Im­pe­rial avec la démarche méca­nique de quel­qu’un qui a ces­sé de trou­ver le monde fascinant.

Vingt et un jours pas­sèrent. Per­sonne ne vint.

C’é­tait fini.

* * *

CHA­PITRE 15 — LA DER­NIÈRE NUIT

Le trai­té de San Fran­cis­co fut signé le 8 sep­tembre 1951. L’oc­cu­pa­tion pren­drait fin le 28 avril 1952. Le Japon rede­ve­nait un pays — pas le même, pas celui d’a­vant, un pays neuf bri­co­lé à par­tir des débris de l’an­cien, comme ces bols recol­lés à l’or dans la tra­di­tion du kint­su­gi, plus beaux d’a­voir été bri­sés, disent les esthètes, mais Ken­ji­ro n’é­tait pas un esthète et il ne trou­vait pas la bri­sure belle.

Les Amé­ri­cains com­men­cèrent à par­tir. Pas tous d’un coup — l’ar­mée est une machine lente, elle avance et recule par vagues suc­ces­sives — mais assez pour que l’Im­pe­rial se vide pro­gres­si­ve­ment de ses occu­pants, comme un théâtre à la fin d’une pièce trop longue. Les cou­loirs retrou­vèrent leur silence d’o­ri­gine, celui que Wright avait des­si­né, un silence de pierre et de lumière indi­recte qui n’a­vait besoin de per­sonne pour exister.

Le com­man­dant Pre­witt par­tit en mars. Il embal­la ses estampes avec un soin maniaque — chaque Hiro­shige entre deux feuilles de papier de soie, chaque Uta­ma­ro dans une enve­loppe rigide — et il quit­ta l’hô­tel un matin de pluie, sa col­lec­tion sous le bras, sans dire au revoir au per­son­nel. Ken­ji­ro le vit mon­ter dans une jeep devant l’en­trée prin­ci­pale. Pre­witt ne regar­da pas en arrière. Les hommes qui ont per­du quelque chose dans un lieu ne se retournent pas en le quit­tant — c’est une règle que la guerre enseigne et que la paix confirme.

Har­wood, le fan­tôme de la 307, dis­pa­rut un jour sans que per­sonne le remar­quât. La suite était vide quand Ken­ji­ro fit sa ronde — la porte ouverte, le lit défait, une tasse de thé à moi­tié pleine sur la table de nuit. Pas de bagages, pas de traces, pas de billet lais­sé à la récep­tion. Har­wood s’é­tait éva­po­ré comme il avait vécu — sans bruit, sans contour, sans que la réa­li­té ait jamais pu tout à fait se refer­mer sur lui. Tanabe, le ser­veur, haus­sa les épaules quand Ken­ji­ro le ques­tion­na dis­crè­te­ment. Les Amé­ri­cains partent comme ils arrivent, dit-il. On ne leur demande pas d’explication.

*

Le lieu­te­nant Crane fut le der­nier à partir.

Un soir d’a­vril — les ceri­siers étaient de nou­veau en fleurs, deux ans avaient pas­sé depuis la pre­mière flo­rai­son qu’ils avaient par­ta­gée, deux ans qui sem­blaient en conte­nir vingt — Crane trou­va Ken­ji­ro dans le hall, à deux heures du matin, comme la pre­mière fois. Il por­tait un uni­forme propre, sans un pli, et une valise neuve posée à côté de lui. Il par­tait le len­de­main à l’aube.

— Je vou­lais vous dire au revoir, dit-il.

Ken­ji­ro s’ar­rê­ta. Le hall de Wright, à cette heure, avait la majes­té silen­cieuse d’un temple désaf­fec­té. Les lustres de cuivre brû­laient à mi-puis­sance. La pis­cine réflé­chis­sante — débar­ras­sée de ses planches depuis quelques semaines, ren­due à sa fonc­tion pre­mière — ren­voyait des éclats de lumière sur le pla­fond bas, des motifs mou­vants qui res­sem­blaient à des hié­ro­glyphes liquides.

— Vous allez me man­quer, Same­ji­ma-san, dit Crane.

Il sou­rit. Pas le sou­rire de chiot de ses pre­miers mois — un sou­rire d’homme, plus étroit, plus lourd, char­gé de tout ce qu’il avait appris et qu’il n’a­vait pas vou­lu apprendre. Ses lunettes rondes reflé­taient les lustres de Wright.

— Le Japon va me man­quer. Cet hôtel va me man­quer. Mais sur­tout — et je sais que c’est bizarre de dire ça — nos conver­sa­tions vont me man­quer. Vous m’a­vez appris des choses que je n’au­rais trou­vées dans aucun livre.

Ken­ji­ro ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­da le jeune homme — le jeune homme qui l’a­vait vu, qui lui avait par­lé, qui avait failli, par jeu et par inno­cence, car­to­gra­phier l’ins­tru­ment même de sa tra­hi­son. Le jeune homme auquel il avait men­ti chaque nuit, à chaque conver­sa­tion, par omis­sion et par cal­cul, et dont l’a­mi­tié — car c’é­tait une ami­tié, il ne pou­vait plus le nier — avait été le seul fil de lumière dans un laby­rinthe de nuit.

— Vous aus­si, dit Ken­ji­ro. Vous m’a­vez appris des choses.

C’é­tait vrai. Pas des choses qu’on peut for­mu­ler — pas de l’ar­chi­tec­ture, pas du japo­nais, pas de l’his­toire. Quelque chose de plus simple et de plus ter­rible : que la gen­tillesse existe. Qu’un homme de vingt-quatre ans, venu du pays qui avait brû­lé le sien, pou­vait le regar­der sans mépris, sans pitié, sans cal­cul, et lui deman­der — avec un sérieux d’en­fant — s’il aimait cet hôtel.

Crane ten­dit la main. Un geste amé­ri­cain, direct, sans ambi­guï­té. Ken­ji­ro la ser­ra. La poi­gnée de main dura une seconde — peut-être deux. La main de Crane était chaude, sèche, ferme. Celle de Ken­ji­ro était froide, comme tou­jours. Comme si le froid de la Bir­ma­nie ne l’a­vait jamais quitté.

— Pre­nez soin de ce bâti­ment, dit Crane. Il mérite mieux que ce qu’on lui a fait.

Puis il prit sa valise et mon­ta l’es­ca­lier vers sa chambre, pour la der­nière nuit. Ses pas réson­nèrent dans la cage d’es­ca­lier de Wright — ce son creux, presque musi­cal, que la pierre d’Ōya pro­dui­sait quand on la frap­pait avec des semelles amé­ri­caines. Le son mon­ta, s’at­té­nua, et disparut.

Ken­ji­ro res­ta dans le hall. Seul.

*

Il fit sa ronde. La der­nière — non pas la der­nière de toutes, car il conti­nue­rait à tra­vailler à l’Im­pe­rial pen­dant des années encore, veilleur de nuit jus­qu’à la fin, jus­qu’à la démo­li­tion du bâti­ment de Wright en 1968, mais la der­nière de cette his­toire, la der­nière de cette paren­thèse qui avait com­men­cé un matin de novembre 1946 devant la porte de ser­vice, quand un homme aux inci­sives man­quantes lui avait ten­du une Lucky Strike.

Il mon­ta l’es­ca­lier. Le deuxième étage — l’aile sud. Les chambres 201 à 220, presque toutes vides main­te­nant. La 208, où Hen­der­son avait racon­té ses his­toires de pêche. La 211, où Davis et Kel­ler avaient par­lé d’I­shii, et où le monde avait bas­cu­lé en trois secondes. La 218, où Pre­witt avait pleu­ré et où Yuki avait ri. Tout vide. Tout silen­cieux. L’ar­chi­tec­ture de Wright, débar­ras­sée de ses occu­pants, retrou­vait sa pure­té ori­gi­nelle — ces lignes nettes, ces pro­por­tions har­mo­nieuses, cette lumière pen­sée comme un maté­riau qui n’a­vait besoin de per­sonne pour exis­ter et qui, peut-être, n’a­vait jamais eu besoin de personne.

Il mon­ta au troi­sième étage. La 307 — Har­wood — porte close, obs­cure. La 309 — le capi­taine Flet­cher ron­flait. L’al­côve entre les deux chambres, le banc de bois où Rei­ko s’é­tait assise un soir d’oc­tobre pour lui dire qu’elle savait. Il s’ar­rê­ta. Il posa la main sur le bois. Il était tiède — le chauf­fage de Wright, fidèle, obs­ti­né, conti­nuait de chauf­fer un bâti­ment que plus per­sonne ne vou­lait garder.

Rei­ko. Il ne l’a­vait jamais revue. Il ne sau­rait jamais ce qu’elle était deve­nue — si elle avait été arrê­tée, si elle avait fui, si elle avait sim­ple­ment trou­vé un autre emploi dans un autre bureau de l’oc­cu­pa­tion. Elle avait dis­pa­ru comme dis­pa­raissent les gens dans les his­toires d’es­pion­nage — sans bruit, sans trace, sans la satis­fac­tion d’un dénoue­ment. Elle était entrée dans sa vie par le cou­loir du troi­sième étage et elle en était sor­tie par la même porte, en lais­sant der­rière elle l’o­deur d’une Ches­ter­field et une phrase qui réson­nait encore, cer­taines nuits, dans les poches acous­tiques de sa mémoire : Tout le monde, dans cet hôtel, est pris dans quelque chose.

Il des­cen­dit au rez-de-chaus­sée. Le hall. La pis­cine réflé­chis­sante de Wright, dont l’eau noire mirai­tait les lustres de cuivre dans un trem­ble­ment per­pé­tuel. Les motifs géo­mé­triques des murs, ces entre­lacs qu’il avait regar­dés dix mille nuits sans jamais les com­prendre et qu’il ne com­pren­drait pro­ba­ble­ment jamais — parce que Wright avait des­si­né un lan­gage, pas un mes­sage, et que les lan­gages sur­vivent à tous ceux qui les parlent.

Ken­ji­ro fit le tour du hall. Len­te­ment. Pas une ronde — une pro­me­nade. La der­nière de l’oc­cu­pa­tion. Demain, ou la semaine pro­chaine, ou le mois d’a­près, les der­niers Amé­ri­cains s’en iraient, et l’Im­pe­rial rede­vien­drait un hôtel japo­nais, et les cou­loirs se rem­pli­raient d’hommes d’af­faires et de tou­ristes, et l’his­toire se refer­me­rait comme un livre qu’on pose sur une étagère.

Mais l’his­toire ne se refer­me­rait pas. Pas pour lui. Parce que les his­toires qui se passent dans la tête n’ont pas de der­nière page. Elles conti­nuent, en boucle, en spi­rale, en cercles concen­triques qui se res­serrent sans jamais se fer­mer. Le vil­lage de Bir­ma­nie conti­nue­rait de brû­ler. Les enve­loppes conti­nue­raient de glis­ser sur la table de Shin­ba­shi. Oka­da conti­nue­rait de ne pas boire son thé. Et Rei­ko conti­nue­rait de fumer sa Ches­ter­field dans un cou­loir de Wright, pour l’é­ter­ni­té, avec ses yeux de laque noire et sa phrase qui cou­pait comme du verre.

*

À cinq heures du matin, les cui­sines s’é­veillèrent. Le café — du café japo­nais main­te­nant, pas le Max­well amé­ri­cain — com­men­ça à embau­mer le rez-de-chaus­sée. Ken­ji­ro sen­tit cette odeur avec quelque chose qui n’é­tait ni du désir ni du dégoût, mais un troi­sième sen­ti­ment, sans nom, qui conte­nait les deux.

À six heures, il quit­ta l’hô­tel par la porte de ser­vice. L’aube d’a­vril avait cette lumière d’a­qua­relle — grise, diluée, presque tendre — qu’il avait vue mille fois et qui, chaque fois, avait le goût de la pre­mière fois. Les ceri­siers du parc de Hibiya étaient en fleurs. Les pétales tom­baient sur les trot­toirs, sur les voi­tures, sur les épaules des pas­sants mati­naux, avec cette len­teur de neige qui est la signa­ture du prin­temps japo­nais. Tokyo s’é­veillait. La ville bles­sée, recons­truite, défi­gu­rée, mécon­nais­sable, absur­de­ment vivante. Sa ville.

Il mar­cha vers Nishi-Kan­da. Trente minutes à pied. Qua­rante-cinq, parce qu’il n’é­tait jamais pressé.

Dans la poche inté­rieure de sa veste, il n’y avait plus d’en­ve­loppe. Il n’y en aurait plus jamais. Il res­tait l’autre chose — la chose sans nom, la chose de Bir­ma­nie, la chose de Wright — qui pesait exac­te­ment le même poids que le pre­mier jour et qui pèse­rait le même poids jus­qu’au dernier.

Il mar­chait. Les ceri­siers tom­baient. L’Im­pe­rial, der­rière lui, se taisait.

Et per­sonne, dans les rues de Tokyo, ne regar­dait l’homme invi­sible qui ren­trait chez lui.

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CHA­PITRE 6 — LE TRI­BU­NAL DES OMBRES

Le Tri­bu­nal mili­taire inter­na­tio­nal pour l’Ex­trême-Orient sié­geait dans l’an­cien bâti­ment du minis­tère de la Guerre, à Ichi­gaya, à quelques kilo­mètres de l’Im­pe­rial. Ken­ji­ro n’y était jamais allé. Per­sonne n’y allait — pas les Japo­nais ordi­naires, du moins. Les audiences étaient publiques en théo­rie, mais en pra­tique il fal­lait des accré­di­ta­tions, de l’an­glais, et cette forme par­ti­cu­lière de cou­rage ou de maso­chisme qui consiste à regar­der son propre pays se faire juger par ceux qui l’ont vaincu.

Il en enten­dait par­ler, pour­tant. Par­tout. Dans les jour­naux qu’il lisait l’a­près-midi — l’A­sa­hi Shim­bun, quand il en trou­vait un exem­plaire dans la salle de repos du per­son­nel —, dans les conver­sa­tions mur­mu­rées de ses col­lègues, dans l’air même de Tokyo qui, au prin­temps 1947, vibrait d’une ten­sion sourde, comme un arc ban­dé que per­sonne n’ose relâcher.

Vingt-huit accu­sés. Des géné­raux, des ami­raux, des ministres, des diplo­mates. Tojo Hide­ki, l’an­cien pre­mier ministre, celui qui avait déclen­ché la guerre, assis dans le box des accu­sés avec son crâne rasé et ses lunettes rondes, dimi­nué, mécon­nais­sable — il avait ten­té de se sui­ci­der en sep­tembre 1945, une balle dans la poi­trine, mais les méde­cins amé­ri­cains l’a­vaient sau­vé pour pou­voir le pendre. L’i­ro­nie était si par­faite qu’elle en deve­nait métaphysique.

Ken­ji­ro lisait les comptes ren­dus avec une atten­tion qu’il ne se connais­sait pas. Non par inté­rêt juri­dique — le droit ne l’a­vait jamais inté­res­sé — mais parce que ces noms, ces grades, ces accu­sa­tions réson­naient dans les cou­loirs de l’Im­pe­rial comme des échos défor­més. Le tri­bu­nal jugeait la guerre. L’hô­tel héber­geait les juges. Et entre les deux, dans le secret des conver­sa­tions noc­turnes, se tra­mait autre chose — des négo­cia­tions, des pro­tec­tions, des amnis­ties dis­crètes dont le nom d’I­shii n’é­tait que la face visible.

Après la nuit de la chambre 211, Ken­ji­ro avait véri­fié le registre. Les occu­pants étaient enre­gis­trés sous les noms de Davis et Kel­ler, sans grade ni affi­lia­tion. « Civi­lian consul­tants » — c’est tout ce que le registre indi­quait. L’ex­pres­sion était un euphé­misme si trans­pa­rent qu’il en deve­nait opaque. Les consul­tants civils, à l’Im­pe­rial, étaient sou­vent des hommes du CIC — le Coun­ter Intel­li­gence Corps — ou de la toute jeune Cen­tral Intel­li­gence Group, qui devien­drait bien­tôt la CIA. Des hommes qui n’exis­taient pas offi­ciel­le­ment, qui n’a­vaient pas de bureau connu, qui se dépla­çaient entre les hôtels et les bâti­ments admi­nis­tra­tifs de l’oc­cu­pa­tion comme des pois­sons entre les récifs.

Il rap­por­ta les noms à Oka­da. Davis et Kel­ler. Consul­tants civils. Chambre 211, aile sud. Oka­da écou­ta, hocha imper­cep­ti­ble­ment la tête, et ne posa aucune ques­tion. Ce silence était plus élo­quent que n’im­porte quel com­men­taire. Oka­da savait déjà. Ou du moins il savait assez pour que les noms confirment ce qu’il soupçonnait.

*

Les semaines qui sui­virent, Ken­ji­ro remar­qua un chan­ge­ment dans les ques­tions d’O­ka­da. Elles n’é­taient plus vagues — elles ne l’a­vaient peut-être jamais été, mais main­te­nant leur direc­tion était per­cep­tible. Oka­da vou­lait savoir qui, par­mi les Amé­ri­cains de l’Im­pe­rial, ren­con­trait des Japo­nais en civil. Qui rece­vait des visites tar­dives de gens qui n’é­taient pas en uni­forme. Qui avait des enve­loppes sur sa table de nuit, des docu­ments qu’on ne laisse pas traî­ner, des conver­sa­tions qu’on inter­rompt quand quel­qu’un entre dans la pièce.

— Le tri­bu­nal va pro­non­cer ses ver­dicts dans quelques mois, dit Oka­da un soir, entre deux gor­gées de thé qu’il ne buvait pas. Ce qui se décide en ce moment, ce n’est pas qui sera pen­du — ça, c’est déjà joué. Ce qui se décide, c’est qui ne sera jamais jugé. Et pourquoi.

C’é­tait la pre­mière fois qu’O­ka­da livrait un contexte. D’ha­bi­tude, il pre­nait les infor­ma­tions sans rien don­ner en retour — pas d’a­na­lyse, pas de cadre, pas de « voi­là pour­quoi c’est impor­tant ». Cette rup­ture de méthode inquié­ta Ken­ji­ro plus qu’elle ne le ras­su­ra. Si Oka­da par­lait, c’est qu’il avait besoin que Ken­ji­ro com­prenne. Et s’il avait besoin que Ken­ji­ro com­prenne, c’est que ce qui allait suivre néces­si­tait plus que de l’o­béis­sance aveugle. Ça néces­si­tait de la complicité.

— Les Amé­ri­cains pro­tègent des gens, conti­nua Oka­da. Des scien­ti­fiques, des offi­ciers du ren­sei­gne­ment, des hommes qui ont fait des choses pen­dant la guerre que le tri­bu­nal devrait juger mais ne juge­ra pas. Parce que ces hommes savent des choses. Parce qu’ils ont des com­pé­tences que Washing­ton veut récu­pé­rer avant que les Sovié­tiques ne le fassent. C’est une course, Same­ji­ma-san. Une course entre deux empires pour récu­pé­rer les restes du nôtre.

Ken­ji­ro écou­tait. La patronne avait bais­sé le rideau de l’en­trée — elle fer­mait, il était presque vingt-trois heures. Dans la cui­sine, un robi­net gout­tait avec une régu­la­ri­té d’hor­loge. Dehors, un chat tra­ver­sa la ruelle en silence.

— Et vous, dit Ken­ji­ro. Vous êtes du côté de quel empire ?

Oka­da le regar­da. Pour la pre­mière fois, quelque chose pas­sa dans ses yeux — pas de la colère, pas de la sur­prise, mais une sorte de recon­nais­sance, comme s’il venait de mesu­rer Ken­ji­ro à sa juste taille et que la mesure lui convenait.

— Du nôtre, dit-il. De ce qu’il en reste.

*

Ce qui res­tait du leur. Ken­ji­ro y pen­sa en ren­trant chez lui cette nuit-là, sous la pluie fine d’a­vril qui trans­for­mait les rues de Nishi-Kan­da en miroirs noirs. Qu’est-ce qui res­tait de l’empire ? Les ruines, le tri­bu­nal, l’empereur dimi­nué qu’on avait pho­to­gra­phié à côté de MacAr­thur — cette pho­to ter­rible, deve­nue ins­tan­ta­né­ment célèbre, où Hiro­hi­to se tenait raide dans son cos­tume civil, minus­cule, à côté du géant amé­ri­cain en manches de che­mise qui posait les mains sur les hanches avec la décon­trac­tion d’un pro­prié­taire. La pho­to avait été publiée dans tous les jour­naux. Le Japon entier l’a­vait vue. Et le Japon entier avait com­pris, en la regar­dant, quelque chose qu’au­cun dis­cours de capi­tu­la­tion n’a­vait pu trans­mettre aus­si clai­re­ment : c’é­tait fini. Pas la guerre — la guerre était finie depuis long­temps. Non, ce qui était fini, c’é­tait l’i­dée même que le Japon avait eue de lui-même.

Et dans ces décombres — dans cet espace ver­ti­gi­neux entre ce qu’on avait été et ce qu’on ne savait pas encore deve­nir — des hommes comme Oka­da conti­nuaient à agir. À col­lec­ter. À tis­ser leurs réseaux invi­sibles. Pour qui ? Pour quoi ? Ken­ji­ro ne savait pas. La réponse d’O­ka­da — « du nôtre, de ce qu’il en reste » — pou­vait signi­fier n’im­porte quoi. Un patrio­tisme rési­duel. Une nos­tal­gie impé­riale. Un natio­na­lisme recons­ti­tué dans l’ombre. Ou sim­ple­ment l’ha­bi­tude — cette habi­tude des anciens offi­ciers du ren­sei­gne­ment qui ne savent pas s’ar­rê­ter, comme les requins ne savent pas ces­ser de nager sous peine de mourir.

Requin. Same­ji­ma. Il pen­sa à son propre nom et faillit sourire.

*

Le rap­port entre Ken­ji­ro et Oka­da chan­gea après cette conver­sa­tion. Pas osten­si­ble­ment — les ren­dez-vous res­taient heb­do­ma­daires, le lieu ne variait pas, les enve­loppes conti­nuaient d’ap­pa­raître sur la table du res­tau­rant avec la même dis­cré­tion. Mais la qua­li­té du silence entre eux s’é­tait modi­fiée. Avant, c’é­tait le silence d’un employeur et d’un employé. Main­te­nant, c’é­tait celui de deux hommes qui savent quelque chose ensemble et que ce savoir lie plus sûre­ment qu’un contrat.

Oka­da posa des ques­tions plus pré­cises. Il vou­lait les horaires des allées et venues de Davis et Kel­ler. Il vou­lait savoir si d’autres « consul­tants civils » étaient arri­vés à l’Im­pe­rial. Il vou­lait savoir, sur­tout, si des Japo­nais — des Japo­nais en civil, bien habillés, qui ne res­sem­blaient pas au per­son­nel — venaient ren­con­trer les Amé­ri­cains dans les étages.

Ken­ji­ro obser­va. Et il vit.

Il y en avait. Pas beau­coup — deux ou trois, qui venaient tou­jours le soir, tou­jours par l’en­trée prin­ci­pale, avec cette assu­rance des gens qui ont un ren­dez-vous et une rai­son d’être là. Ils mon­taient au deuxième étage, frap­paient à des portes qui s’ou­vraient immé­dia­te­ment, et dis­pa­rais­saient à l’in­té­rieur pour une heure ou deux. L’un d’eux — un homme d’une soixan­taine d’an­nées, mince, le dos très droit, avec des lunettes à mon­ture d’é­caille — rap­pe­lait quelque chose à Ken­ji­ro. Pas un visage qu’il avait vu, mais un type de visage. L’al­lure d’un homme qui a com­man­dé. L’ai­sance de quel­qu’un qui a l’ha­bi­tude d’être obéi et qui, même dans la défaite, ne sait pas cour­ber l’é­chine. Un ancien mili­taire de haut rang. Un méde­cin, peut-être.

Il décri­vit cet homme à Oka­da. L’homme aux lunettes d’é­caille, la soixan­taine, le dos droit, la visite au deuxième étage un mar­di soir de mai. Oka­da écou­ta sans bou­ger. Puis il deman­da, d’une voix dont la neu­tra­li­té même était une forme de tension :

— Avez-vous vu dans quelle chambre il est entré ?

— La 211.

Le silence qui sui­vit dura peut-être dix secondes. Ce fut le plus long silence de tous leurs jeu­dis soirs. La patronne fai­sait du bruit dans sa cui­sine. Un tram­way pas­sa au loin avec son grin­ce­ment de fer­raille. Oka­da prit son thé et, pour la deuxième fois depuis qu’ils se connais­saient, en but une gorgée.

— L’en­ve­loppe de cette semaine sera dif­fé­rente, dit-il simplement.

Ken­ji­ro ne deman­da pas en quoi. Il le sut en ren­trant chez lui, quand il ouvrit l’en­ve­loppe sous le réver­bère de Nishi-Kan­da. Elle conte­nait quatre fois la somme habituelle.

Il la ran­gea entre les lattes du plan­cher avec les autres. Le petit tas de billets com­men­çait à res­sem­bler à quelque chose. Pas à une for­tune — à un piège. Le genre de piège qu’on construit soi-même, billet après billet, jeu­di après jeu­di, et dont on ne remarque les bar­reaux que lors­qu’il est trop tard pour en sortir.

Il se cou­cha. Dehors, un ros­si­gnol chan­tait dans le ceri­sier du voi­sin — les ceri­siers étaient en fleurs, Tokyo se noyait de rose et de blanc, et cette beau­té, comme tou­jours au Japon, était indis­so­ciable de la cer­ti­tude qu’elle allait finir.

* * *

CHA­PITRE 7 — LA FEMME DU TROI­SIÈME ÉTAGE

Elle appa­rut en juin.

Pas de la manière dont appa­raissent les gens impor­tants — avec du bruit, des bagages, un cor­tège de por­teurs. Elle arri­va comme arrivent les choses qui vont chan­ger le cours d’une vie : sans pré­ve­nir, par la bande, en se glis­sant dans l’angle mort du regard.

Ken­ji­ro la vit pour la pre­mière fois un lun­di soir, vers vingt-trois heures. Il mon­tait l’es­ca­lier de ser­vice entre le deuxième et le troi­sième étage quand elle sor­tit de la chambre 309 — deux portes après la suite de Har­wood, le mys­té­rieux Mr. Har­wood dont la lumière ne s’é­tei­gnait jamais. Elle por­tait un tailleur gris, sobre, cou­pé à l’oc­ci­den­tale mais avec quelque chose dans la façon de le por­ter — la rec­ti­tude du dos, la rete­nue des épaules — qui était irré­duc­ti­ble­ment japo­nais. Ses che­veux étaient rele­vés en un chi­gnon ser­ré. Elle tenait une ser­viette en cuir sous le bras. Pas un sac à main — une ser­viette. L’ob­jet d’une femme qui travaille.

Elle ne le regar­da pas. Elle pas­sa devant lui comme on passe devant un meuble — sans hos­ti­li­té, sans gêne, avec cette indif­fé­rence polie que les Japo­nais ont per­fec­tion­née comme un art et que les Amé­ri­cains prennent pour de la sou­mis­sion. Elle tour­na dans le cou­loir en direc­tion de l’as­cen­seur et disparut.

Ken­ji­ro conti­nua sa ronde. Mais il nota, dans sa carte men­tale de l’Im­pe­rial, un point nou­veau : chambre 309, une Japo­naise, vingt-trois heures, tailleur gris, ser­viette en cuir. Ce n’é­tait rien. C’é­tait quelque chose.

*

Il la revit le mer­cre­di sui­vant. Et le ven­dre­di. Et le lun­di d’a­près. Elle sor­tait tou­jours de la 309, tou­jours entre vingt-deux et vingt-trois heures, tou­jours avec la ser­viette, tou­jours seule. Elle ne dor­mait pas à l’hô­tel — elle y venait, elle y tra­vaillait, et elle repar­tait. Le registre indi­quait que la 309 était occu­pée par un « Mr. War­ren, Bureau of Eco­no­mic Affairs ». Bureau des affaires éco­no­miques. Encore un de ces inti­tu­lés ano­dins qui pou­vaient signi­fier tout et n’im­porte quoi dans le Tokyo de l’occupation.

Ken­ji­ro ne la men­tion­na pas à Oka­da. Pas encore. Il vou­lait d’a­bord com­prendre ce qu’elle fai­sait là — non pas par scru­pule, ni par galan­te­rie, mais parce que gar­der des infor­ma­tions en réserve était deve­nu chez lui un réflexe, une stra­té­gie de sur­vie dans un jeu dont il ne connais­sait pas toutes les règles. On ne donne pas tout d’un coup. On ne vide pas le sac. On garde un billet plié, toujours.

Ce fut elle qui lui par­la la première.

Un ven­dre­di de la fin juin. L’air de Tokyo était deve­nu une éponge — l’hu­mi­di­té de la sai­son des pluies s’in­fil­trait par­tout, dans les cou­loirs de l’Im­pe­rial, dans les uni­formes des Amé­ri­cains qui suaient comme des che­vaux, dans les joints de brique de Wright où une moi­sis­sure verte com­men­çait à fleu­rir. Ken­ji­ro fai­sait sa ronde du troi­sième étage. En pas­sant devant la 309, il la trou­va debout dans l’en­ca­dre­ment de la porte ouverte, une ciga­rette à la main, qui regar­dait le cou­loir avec l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui attend que le monde lui pro­pose quelque chose d’intéressant.

— Vous avez du feu ? deman­da-t-elle en japonais.

La ques­tion était absurde — elle avait déjà allu­mé sa ciga­rette. Mais Ken­ji­ro com­prit que la ques­tion n’é­tait pas la ques­tion. Elle vou­lait qu’il s’ar­rête. Elle vou­lait le voir de face. Depuis des semaines, ils se croi­saient de pro­fil, de dos, en sil­houette — elle vou­lait le regarder.

Il sor­tit une boîte d’al­lu­mettes de sa poche. Il en frot­ta une. La flamme éclai­ra le visage de la femme. Elle avait une tren­taine d’an­nées, peut-être un peu plus. Des traits nets, sans dou­ceur exces­sive — un visage de struc­ture, pas de déco­ra­tion. Les yeux sur­tout. Deux yeux noirs, très écar­tés, avec cette qua­li­té d’at­ten­tion qu’ont les gens qui lisent beau­coup ou qui mentent sou­vent, et qui par­fois sont les mêmes.

— Mer­ci, dit-elle. Vous êtes le veilleur de nuit ?

— Oui.

— Chaque nuit ?

— Chaque nuit.

Elle tira sur sa ciga­rette. La fumée mon­ta dans le cou­loir de Wright, se mêlant à l’air humide, et pen­dant un ins­tant Ken­ji­ro eut l’im­pres­sion que les motifs géo­mé­triques des murs se défor­maient légè­re­ment, comme sous l’ef­fet de la cha­leur ou d’un rêve.

— C’est un beau bâti­ment, dit-elle. Dom­mage qu’il serve à ça.

Elle fit un geste vague qui englo­bait l’hô­tel, l’oc­cu­pa­tion, l’é­tat du monde. Puis elle sou­rit — un sou­rire rapide, presque fur­tif, qui dis­pa­rut avant que Ken­ji­ro ait pu déci­der s’il était triste ou moqueur — et refer­ma la porte.

Il res­ta un moment devant la 309. Pas long­temps — trois secondes, peut-être cinq. Le temps de sen­tir, dans l’air du cou­loir, le fan­tôme de sa ciga­rette et autre chose, plus ténu, plus dan­ge­reux : le par­fum d’une per­sonne qui ne le trai­tait pas comme un meuble.

*

Elle s’ap­pe­lait Rei­ko Shi­ba­sa­ki. Il l’ap­prit par Tanabe, le ser­veur dis­cret qui mon­tait les pla­teaux à Har­wood et qui, à l’oc­ca­sion, mon­tait aus­si du thé à la 309. Tanabe était un bavard — pas un bavard bruyant, mais un de ces hommes silen­cieux qui, lors­qu’on leur pose la bonne ques­tion au bon moment, laissent échap­per des choses comme on laisse échap­per de l’eau entre les doigts.

— Shi­ba­sa­ki-san ? Elle est inter­prète, dit Tanabe en ran­geant des verres dans l’of­fice du troi­sième étage. Pour les Amé­ri­cains. Elle tra­duit des docu­ments, je crois. Peut-être aus­si pour le tri­bu­nal, mais je ne suis pas sûr. Elle est très polie. Elle dit tou­jours mer­ci quand je pose le plateau.

Inter­prète. Le mot avait, dans le Japon de l’oc­cu­pa­tion, une charge par­ti­cu­lière. Les inter­prètes étaient les pas­seurs — ceux qui fran­chis­saient la fron­tière de la langue, et donc de tout le reste. Ils avaient accès aux deux mondes, ils enten­daient ce que les autres ne com­pre­naient pas, ils savaient ce que per­sonne d’autre ne savait. Ils étaient, à leur manière, des espions natu­rels — non pas parce qu’ils vou­laient espion­ner, mais parce que la com­pré­hen­sion est déjà une forme de possession.

Rei­ko Shi­ba­sa­ki, inter­prète. Elle tra­dui­sait des docu­ments pour un cer­tain Mr. War­ren, bureau des affaires éco­no­miques, chambre 309. Elle tra­vaillait tard, seule, et elle fumait des ciga­rettes dans le cou­loir de Frank Lloyd Wright en regar­dant pas­ser les fantômes.

Ken­ji­ro se deman­da — pas avec son cer­veau d’es­pion, pas avec le cal­cul froid qu’O­ka­da atten­dait de lui, mais avec quelque chose de plus ancien, de plus lent, de plus humain — ce qu’une femme comme elle fai­sait à vingt-trois heures dans un cou­loir d’hô­tel occu­pé par les vain­queurs. Il se deman­da si elle avait faim, elle aus­si, et quelle forme pre­nait sa faim.

*

Ils se repar­lèrent la semaine sui­vante. Et la semaine d’a­près. Pas des conver­sa­tions — des échanges. Trois phrases, cinq phrases, dans le cou­loir du troi­sième étage, tou­jours entre vingt-deux heures et minuit, tou­jours debout, tou­jours avec la dis­tance polie de deux per­sonnes qui ne se connaissent pas et qui savent qu’elles ne devraient pro­ba­ble­ment pas se connaître.

Elle par­lait un japo­nais impec­cable, avec une pointe d’ac­cent qui tra­his­sait une enfance à Kyo­to ou dans le Kan­sai. Elle fai­sait des remarques sur l’ar­chi­tec­ture de Wright — intel­li­gentes, pré­cises, comme si elle avait lu quelque chose à ce sujet. Elle ne posait pas de ques­tions sur lui. Elle ne deman­dait pas d’où il venait, ce qu’il avait fait pen­dant la guerre, pour­quoi il tra­vaillait la nuit. Cette absence de curio­si­té était soit de la dis­cré­tion, soit de l’in­dif­fé­rence, et Ken­ji­ro ne savait pas laquelle des deux il préférait.

Un soir, elle dit :

— Vous savez ce qui me frappe dans cet hôtel ? C’est que tout le monde sur­veille tout le monde, et que per­sonne ne s’en rend compte.

Ken­ji­ro sen­tit un froid tra­ver­ser ses os. Il la regar­da. Elle fumait tran­quille­ment, ados­sée au mur, les yeux fixés sur un point du cou­loir que lui ne pou­vait pas voir.

— Les Amé­ri­cains sur­veillent les Japo­nais, conti­nua-t-elle. Les Japo­nais sur­veillent les Amé­ri­cains. Les Sovié­tiques sur­veillent tout le monde. Et le bâti­ment de Wright regarde tout ça avec l’i­ro­nie d’un archi­tecte qui savait que les murs ont des oreilles.

Elle écra­sa sa ciga­rette sur la semelle de sa chaus­sure — geste incon­gru, presque mas­cu­lin, qui contre­di­sait l’é­lé­gance de son tailleur — et ren­tra dans la 309.

Ken­ji­ro ne dor­mit pas ce matin-là. Allon­gé sur son futon de Nishi-Kan­da, il fixa le pla­fond en écou­tant les bruits de la rue — les mar­chands ambu­lants, les tram­ways, un chien qui aboyait au loin — et il se deman­da si Rei­ko Shi­ba­sa­ki savait, si elle soup­çon­nait, ou si elle avait sim­ple­ment dit une véri­té géné­rale sans pen­ser à lui en particulier.

Il ne la men­tion­na tou­jours pas à Okada.

C’é­tait, il le savait, la pre­mière erreur.

* * *

CHA­PITRE 8 — L’ENGRENAGE

L’é­té arri­va d’un coup, comme une gifle. Tokyo pas­sa en quelques jours du gris plu­vieux de la sai­son des pluies à une cha­leur blanche, aveu­glante, qui écra­sait la ville comme un poing. L’Im­pe­rial deve­nait une étuve. Le sys­tème de ven­ti­la­tion de Wright — ingé­nieux en théo­rie, capri­cieux en pra­tique — ne suf­fi­sait plus. Les Amé­ri­cains avaient fait ins­tal­ler des ven­ti­la­teurs élec­triques dans les cou­loirs, de gros engins chro­més qui bras­saient l’air chaud avec un ron­ron­ne­ment de bom­bar­dier au repos. Le bruit cou­vrait les conver­sa­tions. Ce qui, du point de vue de Ken­ji­ro, était à la fois un pro­blème et une protection.

Oka­da chan­gea les règles.

Ce fut pro­gres­sif — avec Oka­da, tout était pro­gres­sif, comme l’é­ro­sion d’une falaise ou le tra­vail de l’eau dans la pierre. D’a­bord, il deman­da des détails sup­plé­men­taires sur Har­wood, le loca­taire de la 307. Ken­ji­ro rap­por­ta ce qu’il savait : la lumière per­ma­nente, les visites irré­gu­lières, le ser­veur Tanabe, l’ab­sence de tout signe dis­tinc­tif dans le registre. Oka­da écou­ta avec son atten­tion de puits et deman­da, de sa voix de soie :

— Serait-il pos­sible de savoir ce que Tanabe lui monte à manger ?

La ques­tion sem­blait absurde. Ce qu’un homme mange. Mais Ken­ji­ro avait appris, au fil des mois, qu’O­ka­da ne posait jamais de ques­tions absurdes — seule­ment des ques­tions dont l’u­ti­li­té n’ap­pa­rais­sait que plus tard, comme les pièces d’un puzzle qu’on assemble à l’aveugle.

Il inter­ro­gea Tanabe. Le ser­veur, fidèle à sa nature de bavard dis­cret, répon­dit avec une minu­tie de pro­to­cole : Har­wood pre­nait du thé le matin — du thé noir, pas du café, ce qui était inha­bi­tuel pour un Amé­ri­cain. Un sand­wich à midi, tou­jours au pain de seigle. Le soir, de la soupe et du riz — du riz, pas du steak, pas de pommes de terre. Har­wood man­geait comme un Japo­nais. Et il lisait en japo­nais — Tanabe avait aper­çu des livres sur la table, des livres en carac­tères, pas en alpha­bet latin.

Ken­ji­ro rap­por­ta tout cela à Oka­da. Il vit l’in­for­ma­tion atter­rir der­rière les lunettes à mon­ture fine, il vit le clas­se­ment invi­sible s’o­pé­rer, et il com­prit — sans qu’O­ka­da eût à le dire — que Har­wood n’é­tait pas un simple résident amé­ri­cain. Har­wood était un Amé­ri­cain qui connais­sait le Japon de l’in­té­rieur. Un vieux rou­tier. Un spé­cia­liste. Et les spé­cia­listes, dans l’oc­cu­pa­tion, jouaient un rôle que les simples offi­ciers ne jouaient pas.

Puis Oka­da deman­da autre chose. Des numé­ros de chambre. Non pas au hasard — des numé­ros pré­cis. Il vou­lait savoir qui occu­pait les chambres 215, 216, et 220. Ken­ji­ro véri­fia le registre : des noms amé­ri­cains, des grades mili­taires, rien d’ex­tra­or­di­naire. Mais Oka­da vou­lait plus. Il vou­lait savoir si ces hommes se voyaient entre eux, s’ils dînaient ensemble, s’ils se croi­saient dans les cou­loirs. Il vou­lait recons­ti­tuer un réseau — pas un réseau de conspi­ra­teurs, pas quelque chose de spec­ta­cu­laire, mais le tis­su ordi­naire des rela­tions entre des hommes qui par­tagent un pro­jet com­mun sans jamais le nommer.

— Je ne peux pas sur­veiller tout un étage, dit Kenjiro.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il oppo­sait une résis­tance. Le mot « sur­veiller » lui avait échap­pé — il avait tou­jours pen­sé à ce qu’il fai­sait en termes d’é­coute, d’ob­ser­va­tion, de col­lecte pas­sive. Sur­veiller était un verbe actif, un verbe d’es­pion, et en le pro­non­çant il se retrou­va face à ce qu’il avait pas­sé des mois à esqui­ver : la nature exacte de son activité.

Oka­da ne cil­la pas.

— Vous avez rai­son. Je ne vous demande pas de sur­veiller un étage. Je vous demande de faire ce que vous faites déjà — mar­cher, regar­der, écou­ter — mais avec un peu plus de direc­tion. Vous êtes un veilleur de nuit, Same­ji­ma-san. Tout ce que je vous demande, c’est de veiller un peu mieux.

La for­mu­la­tion était si élé­gante, si par­fai­te­ment cali­brée, que Ken­ji­ro sen­tit la mâchoire du piège se refer­mer avec la dou­ceur d’un gant de velours. Veiller un peu mieux. Comme si c’é­tait la même chose. Comme si la dif­fé­rence entre obser­ver et espion­ner n’é­tait qu’une ques­tion de degré, et non de nature.

Mais il ne pro­tes­ta pas. Parce que l’en­ve­loppe était là, sur la table, et qu’il y avait dans cette enve­loppe l’é­qui­valent d’un mois de loyer, et que son pro­prié­taire avait encore aug­men­té, et que l’é­té à Tokyo coû­tait presque aus­si cher que l’hi­ver parce qu’il fal­lait de la glace, de l’eau, du ven­ti­la­teur, et que la faim — cette faim qu’il avait crue vain­cue — reve­nait par la marge, pas la faim du ventre mais celle du cal­cul, l’an­goisse arith­mé­tique de l’homme qui sait que les chiffres ne tombent jamais juste.

Il prit l’en­ve­loppe. Il la glis­sa dans sa veste.

*

Le piège avait une méca­nique propre, et cette méca­nique était celle de l’es­ca­lade insen­sible. Chaque semaine, Oka­da deman­dait un peu plus. Jamais beau­coup — la dif­fé­rence entre une semaine et la sui­vante était à peine per­cep­tible, comme la dif­fé­rence de niveau de l’eau dans un bain qui se rem­plit goutte à goutte. Mais la somme de ces imper­cep­tibles dépla­ce­ments pro­dui­sait, au bout de quelques mois, un chan­ge­ment radi­cal. Ken­ji­ro n’é­tait plus le même homme que celui qui avait pris la pre­mière enve­loppe dans le res­tau­rant de Shin­ba­shi. Il ne mar­chait plus de la même façon dans les cou­loirs de l’Im­pe­rial. Ses rondes avaient chan­gé — sub­ti­le­ment, insi­dieu­se­ment, elles s’é­taient recon­fi­gu­rées autour des points d’in­té­rêt d’O­ka­da. Il pas­sait plus sou­vent devant cer­taines portes. Il s’at­tar­dait dans cer­tains esca­liers. Il avait trou­vé des pré­textes — une ser­rure à véri­fier, une fenêtre qui coin­çait — pour jus­ti­fier sa pré­sence dans des zones où il n’a­vait pas de rai­son d’être.

Et le pire — le pire n’é­tait pas le risque, ni la peur, ni la culpa­bi­li­té, parce que Ken­ji­ro ne res­sen­tait aucune de ces choses avec la net­te­té qu’on leur prête dans les romans. Le pire était le plai­sir. Un plai­sir froid, dis­cret, inavouable — le plai­sir de savoir. De savoir ce que les autres ne savaient pas. De mar­cher dans des cou­loirs où cent per­sonnes pas­saient chaque jour sans rien voir, et de voir, lui, le des­sin caché sous le des­sin visible. L’ar­chi­tec­ture secrète de Wright n’é­tait rien à côté de l’ar­chi­tec­ture secrète de l’oc­cu­pa­tion, et Ken­ji­ro la déchif­frait, nuit après nuit, avec la patience d’un archéo­logue et la pré­ci­sion d’un horloger.

Il savait main­te­nant que Davis et Kel­ler, chambre 211, appar­te­naient au G‑2 — la sec­tion ren­sei­gne­ment de l’é­tat-major de MacAr­thur. Il savait que leurs visi­teurs japo­nais en civil étaient d’an­ciens offi­ciers de l’ar­mée impé­riale que les Amé­ri­cains recy­claient comme infor­ma­teurs contre les com­mu­nistes. Il savait que Har­wood, chambre 307, était pro­ba­ble­ment un civil rat­ta­ché à une agence de Washing­ton dont per­sonne ne pro­non­çait le nom dans les cou­loirs. Il savait que le colo­nel Eve­rett, mal­gré ses soi­rées au bour­bon et ses appels mélan­co­liques, par­ti­ci­pait à des réunions au deuxième étage qui n’ap­pa­rais­saient sur aucun plan­ning offi­ciel. Il savait tout cela, et il le rap­por­tait à Oka­da, jeu­di après jeu­di, dans le res­tau­rant de nouilles de Shin­ba­shi, et Oka­da le rece­vait avec son calme de moine et le payait avec des enve­loppes de plus en plus lourdes.

Et Ken­ji­ro se deman­dait par­fois — dans ces moments de flot­te­ment entre le som­meil et la veille, le matin, quand la lumière de Nishi-Kan­da entrait par les cloi­sons dis­jointes et des­si­nait sur le pla­fond des motifs qui res­sem­blaient aux orne­ments de Wright — ce qui se pas­se­rait quand il n’au­rait plus rien à don­ner. Quand Oka­da aurait obte­nu ce qu’il vou­lait. Quand l’ar­chi­tec­ture secrète serait entiè­re­ment car­to­gra­phiée et que le car­to­graphe devien­drait inutile.

Il connais­sait la réponse, bien sûr. Il l’a­vait connue dès le pre­mier soir, dès la pre­mière enve­loppe, dès le pre­mier bol de udon tiède dans le res­tau­rant sans nom de Shin­ba­shi. Mais connaître une réponse et l’ac­cep­ter sont deux opé­ra­tions dif­fé­rentes, et entre les deux il y a un espace — un espace ver­ti­gi­neux, sans fond — où un homme peut vivre très long­temps en fai­sant sem­blant de ne pas regar­der en bas.

* * *

CHA­PITRE 9 — LES AMÉRICAINS

Il faut par­ler d’eux.

Non pas comme des enne­mis ni comme des vain­queurs — Ken­ji­ro avait dépas­sé ces caté­go­ries depuis long­temps — mais comme des êtres humains qui vivaient dans un hôtel loin de chez eux, dans un pays dont ils ne com­pre­naient presque rien, et qui tuaient le temps entre deux mémos clas­si­fiés en buvant, en jouant aux cartes, en écri­vant des lettres à des femmes qu’ils oubliaient len­te­ment et en rêvant d’un steak qui aurait le goût exact de celui de leur mère.

Le colo­nel Arthur Eve­rett, chambre 312, était le plus pathé­tique d’entre eux, et donc le plus humain. Un homme mas­sif, rou­geaud, avec des mains de fer­mier du Mid­west et des yeux d’un bleu déla­vé qui avaient dû être beaux vingt ans plus tôt, avant que le bour­bon ne les noie. Il avait fait la guerre dans le Paci­fique — Gua­dal­ca­nal, Iwo Jima, les noms qu’on ne pro­non­çait pas sans bais­ser la voix — et il por­tait cette guerre sur ses épaules comme un man­teau trop lourd qu’il ne pou­vait pas reti­rer. La nuit, il buvait. Le jour, il sié­geait dans des com­mis­sions dont Ken­ji­ro igno­rait l’ob­jet. Il télé­pho­nait à sa femme, Mar­tha, une fois par semaine, et ces appels — que Ken­ji­ro cap­tait en frag­ments, de l’es­ca­lier de ser­vice — avaient la tex­ture de ces conver­sa­tions où l’on s’ac­croche à des mots parce qu’on a plus rien d’autre à quoi s’accrocher.

— Eve­ry­thing’s fine here, Mar­tha. The wea­ther’s nice. I’ll be home soon.

Rien n’al­lait bien. Le temps était abo­mi­nable. Et il ne ren­tre­rait pas bien­tôt. Mais la voix d’E­ve­rett, quand il disait ces men­songes, avait une dou­ceur si désar­mante que Ken­ji­ro — l’es­pion, le traître, l’homme invi­sible — détour­nait les yeux comme on les détourne devant une nudi­té involontaire.

Eve­rett buvait son bour­bon seul, en écou­tant Billie Holi­day. « Strange Fruit ». La chan­son reve­nait sou­vent, avec sa voix bri­sée et ses images de pen­dai­son, et Ken­ji­ro se deman­dait si Eve­rett voyait dans cette chan­son quelque chose qui res­sem­blait à Tojo au bout d’une corde, ou à autre chose de plus per­son­nel, de plus noir, quelque chose qu’il ne confie­rait jamais à Mar­tha ni à per­sonne d’autre, et qui mour­rait avec lui dans une chambre d’hô­tel à dix mille kilo­mètres de l’Ohio.

*

Le com­man­dant James Pre­witt, chambre 218, était d’une autre espèce. Plus jeune, plus vif, avec cette éner­gie ner­veuse des gens qui croient encore que le monde peut être amé­lio­ré et que l’A­mé­rique est l’ou­til de cette amé­lio­ra­tion. Pre­witt avait étu­dié la lit­té­ra­ture anglaise à Yale avant la guerre — détail que Ken­ji­ro avait gla­né d’une conver­sa­tion enten­due au bar — et il appor­tait à l’oc­cu­pa­tion un enthou­siasme d’an­thro­po­logue qui aurait été tou­chant s’il n’a­vait pas été, en même temps, légè­re­ment insupportable.

Pre­witt col­lec­tion­nait les estampes. Il ache­tait des ukiyo‑e au mar­ché noir d’Ue­no — des Hiro­shige, des Uta­ma­ro, par­fois un Hoku­sai dou­teux qu’il payait une for­tune et qui était pro­ba­ble­ment faux. Il les éta­lait sur son lit le soir et les regar­dait pen­dant des heures, avec une admi­ra­tion qui, chez un homme d’une nation occu­pante, avait quelque chose d’obs­cène et de sin­cère à la fois. Il aimait le Japon. Il l’ai­mait comme on aime ce qu’on a détruit — avec un mélange de fas­ci­na­tion et de remords qui ne se résout jamais tout à fait.

Et il y avait Yuki. La femme qui venait trois fois par semaine et qui lisait Keats. Ken­ji­ro ne l’a­vait jamais vue — il n’en­ten­dait que sa voix, à tra­vers la cloi­son mince de l’aile sud, mais cette voix suf­fi­sait. Une voix basse, modu­lée, avec un rire qui mon­tait par paliers comme une gamme et qui s’ar­rê­tait tou­jours un cran avant l’é­clat. Elle par­lait un anglais remar­quable — pas l’an­glais de caserne des pan-pan girls, mais un anglais de biblio­thèque, cise­lé, avec des mots qu’elle choi­sis­sait comme on choi­sit des pierres dans un jar­din. Elle et Pre­witt dis­cu­taient de lit­té­ra­ture, de musique, de la cou­leur du ciel au-des­sus du mont Fuji, et ces conver­sa­tions avaient une beau­té triste parce qu’elles se dérou­laient dans l’es­pace exact de l’im­pos­sible — un Amé­ri­cain et une Japo­naise, en 1947, dans un hôtel d’oc­cu­pa­tion, essayant de construire un pont de mots entre deux mondes que la guerre avait ren­dus incommensurables.

Ken­ji­ro n’en par­lait pas à Oka­da. Pre­witt et Yuki n’a­vaient aucune valeur stra­té­gique. Mais il les écou­tait, mal­gré lui, comme on écoute de la musique dans une pièce voi­sine — sans pou­voir s’en empê­cher, sans le vou­loir vrai­ment, et avec cette mélan­co­lie par­ti­cu­lière de celui qui sait que la beau­té n’est jamais pour lui.

*

Et puis il y avait le jeune officier.

Lieu­te­nant Andrew Crane. Vingt-quatre ans, ori­gi­naire de Bos­ton, diplô­mé de Har­vard en études orien­tales. Arri­vé à Tokyo en février 1947 pour un poste au Civil Infor­ma­tion and Edu­ca­tion Sec­tion — la branche de l’oc­cu­pa­tion char­gée de réédu­quer le Japon, de démo­cra­ti­ser ses ins­ti­tu­tions, de refaire sa pen­sée. Un idéa­liste, donc, ce qui dans le Tokyo de 1947 était soit une ver­tu, soit une pathologie.

Crane était mince, blond, avec des lunettes rondes et un visage si jeune qu’on aurait dit un étu­diant éga­ré dans un film de guerre. Il par­lait japo­nais — pas bien, pas encore, mais avec une déter­mi­na­tion féroce et une absence totale de gêne devant ses propres erreurs qui avaient quelque chose de désar­mant. Il accro­chait les employés de l’hô­tel dans les cou­loirs pour pra­ti­quer. Le concierge de jour le fuyait. Les femmes de chambre glous­saient. Le cui­si­nier de l’aile nord, un vieux de soixante ans nom­mé Saga­ra, lui avait appris le mot pour « mer­ci » dans le dia­lecte de Nagoya, ce qui n’a­vait aucune uti­li­té pra­tique mais qui les fai­sait rire tous les deux.

Crane remar­qua Ken­ji­ro un soir d’août. Ce n’é­tait pas un regard de sus­pi­cion — c’é­tait un regard de curio­si­té, le regard d’un homme qui veut com­prendre le monde et qui a déci­dé que chaque être humain qu’il croise est un frag­ment de ce monde. Il l’a­bor­da dans le hall, vers une heure du matin, alors que Ken­ji­ro pas­sait devant la récep­tion déserte.

— Sumi­ma­sen. Vous êtes le veilleur de nuit, n’est-ce pas ?

Le japo­nais de Crane était labo­rieux, rem­pli de pièges gram­ma­ti­caux qu’il évi­tait par des péri­phrases mal­adroites, mais com­pré­hen­sible. Ken­ji­ro s’ar­rê­ta. Il aurait dû ne pas s’ar­rê­ter. Un homme invi­sible ne s’ar­rête pas quand on lui parle — il hoche la tête, il s’in­cline, il conti­nue. Mais quelque chose dans le visage de Crane — cette bonne volon­té de chiot, cette can­deur qui n’a­vait pas encore été broyée par le monde — le retint.

— Oui, dit-il.

— Est-ce que vous aimez cet hôtel ? deman­da Crane, avec le sérieux d’un homme qui pose une ques­tion philosophique.

Ken­ji­ro le regar­da. La ques­tion était si inat­ten­due, si incon­ve­nante dans sa sim­pli­ci­té, qu’il faillit répondre la véri­té. Per­sonne ne lui avait jamais deman­dé s’il aimait quelque chose. Ni ses supé­rieurs, ni ses col­lègues, ni Oka­da, ni même — et sur­tout pas — les Amé­ri­cains. Pour les Amé­ri­cains, les employés japo­nais de l’Im­pe­rial étaient des fonc­tions, pas des sen­ti­ments. Night watch­man. Jim. Joe. Le fait que ce gar­çon de vingt-quatre ans, avec ses lunettes rondes et son japo­nais approxi­ma­tif, lui posât une ques­tion sur ses sen­ti­ments avait quelque chose de subversif.

— C’est un beau bâti­ment, répondit-il.

C’é­tait la même chose que Rei­ko Shi­ba­sa­ki avait dite, le même soir, presque les mêmes mots, et cette coïn­ci­dence le troubla.

Crane sou­rit. Un sou­rire large, sans réserve, un sou­rire amé­ri­cain — le genre de sou­rire que les Japo­nais trouvent exces­sif et qui, pour­tant, à deux heures du matin dans le hall désert de l’Im­pe­rial, avait la cha­leur d’un feu dans une mai­son froide.

— Je vou­drais apprendre des choses sur cet hôtel, dit Crane. Sur Wright, sur l’ar­chi­tec­ture. Et sur le Japon. Est-ce que vous vou­driez bien m’en par­ler, parfois ?

Ken­ji­ro aurait dû dire non. Tout ce qu’O­ka­da lui avait ensei­gné — l’in­vi­si­bi­li­té, la neu­tra­li­té, l’ab­sence de liens — com­man­dait de dire non. Chaque rela­tion est un fil, et chaque fil est un risque. On ne tisse pas de liens quand on est pris dans une toile.

Mais il dit oui.

Et ce oui, pro­non­cé à deux heures du matin dans le hall de Frank Lloyd Wright, fut la deuxième erreur.

*

Ils prirent l’ha­bi­tude de se par­ler. Pas sou­vent — deux ou trois fois par semaine, tou­jours la nuit, tou­jours dans le hall ou dans un cou­loir désert. Crane posait des ques­tions. Sur l’ar­chi­tec­ture de Wright — com­ment les pla­fonds bas créaient une impres­sion d’in­ti­mi­té, pour­quoi la pierre d’Ōya chan­geait de cou­leur selon les sai­sons, ce que signi­fiaient les motifs géo­mé­triques des balus­trades. Sur le Japon — l’empereur, les temples, la poé­sie, cette chose indi­cible qu’on appelle mono no aware, la conscience poi­gnante de l’é­phé­mère, et que Crane essayait de com­prendre avec la téna­ci­té d’un homme qui tra­duit un poème dans une langue qui n’a pas les mêmes couleurs.

Ken­ji­ro répon­dait. Pru­dem­ment d’a­bord, puis avec un peu plus de liber­té, comme un ani­mal méfiant qui s’ap­proche d’une main ten­due. Il par­lait de Wright — qu’il n’a­vait jamais ren­con­tré, mais dont il connais­sait le bâti­ment comme on connaît le corps d’un autre, par l’u­sage et par la durée. Il par­lait de l’hô­tel d’a­vant-guerre — les digni­taires, les ambas­sa­deurs, les bals, l’é­poque où les femmes por­taient des kimo­nos de céré­mo­nie dans le hall et où les lustres de cuivre éclai­raient un monde qui se croyait éter­nel. Il par­lait par­fois de la ville — les temples de Kan­da, les librai­ries de Jim­bo­cho, le son des cloches à l’aube — et ces des­crip­tions, qui sor­taient de lui comme de l’eau d’une source long­temps bou­chée, avaient une pré­ci­sion mélan­co­lique qui sem­blait tou­cher Crane au-delà de la curio­si­té professionnelle.

— Vous devriez écrire tout ça, dit Crane un soir.

Ken­ji­ro secoua la tête. Écrire. L’i­dée était si loin­taine de sa vie qu’elle en deve­nait comique. Les hommes comme lui n’é­cri­vaient pas. Les hommes comme lui mar­chaient, regar­daient, trans­met­taient — et dis­pa­rais­saient, tôt ou tard, sans lais­ser de trace. C’é­tait même la condi­tion de leur exis­tence : ne pas avoir de trace. Ne pas être retrou­vable. Ne pas être.

Mais Crane n’a­vait pas tort. Il y avait, dans les des­crip­tions que Ken­ji­ro fai­sait de l’Im­pe­rial, quelque chose qui res­sem­blait — de très loin, comme une mon­tagne vue à tra­vers la brume — à de la lit­té­ra­ture. Et cette res­sem­blance, si ténue fût-elle, était la chose la plus dan­ge­reuse qui pou­vait arri­ver à un espion : un début de voix propre, un soup­çon d’exis­tence, l’ombre d’un désir d’être vu.

Deux rela­tions. Rei­ko Shi­ba­sa­ki, la femme du troi­sième étage, avec ses ciga­rettes et ses véri­tés tran­chantes. Andrew Crane, le jeune idéa­liste, avec ses ques­tions et son sou­rire de chiot. Deux fils ten­dus dans la nuit de l’Im­pe­rial, deux lignes de faille dans l’é­di­fice d’in­vi­si­bi­li­té que Ken­ji­ro avait mis des mois à construire.

Et au centre, comme tou­jours, l’en­ve­loppe du jeudi.

* * *

CHA­PITRE 10 — LE SOUPÇON

Ce fut Crane qui, sans le vou­loir, faillit tout détruire.

Un soir de sep­tembre — l’é­té refluait enfin, la cha­leur lâchait prise avec cette len­teur de bête vain­cue qui carac­té­rise les fins d’é­té à Tokyo — Crane attra­pa Ken­ji­ro dans le cou­loir du pre­mier étage, à sa manière habi­tuelle, c’est-à-dire avec la dis­cré­tion d’un élé­phant entrant dans un maga­sin de porcelaine.

— Same­ji­ma-san ! J’ai une ques­tion pour vous.

Ken­ji­ro s’ar­rê­ta. Il était deux heures pas­sées. Le cou­loir était désert, éclai­ré par les appliques en cuivre de Wright qui pro­je­taient sur les murs de pierre d’Ōya des ombres géo­mé­triques, comme les bar­reaux d’une cage dorée.

— Les pla­fonds, dit Crane en levant les yeux. Pour­quoi sont-ils si bas ? Je veux dire — je sais que Wright les a vou­lus comme ça, mais pour­quoi ? Est-ce que c’est pour l’acoustique ?

Le mot tom­ba dans le silence du cou­loir avec la pré­ci­sion d’un scal­pel. Acous­tique. Ken­ji­ro sen­tit quelque chose se contrac­ter dans sa poi­trine — pas la peur, pas encore, mais l’ombre de la peur, ce pres­sen­ti­ment qui pré­cède le dan­ger comme l’o­deur de la pluie pré­cède l’orage.

— Wright aimait les espaces intimes, dit-il pru­dem­ment. Les pla­fonds bas obligent à par­ler plus bas. C’est une forme de civi­li­té architecturale.

— Oui, mais il y a autre chose, insis­ta Crane. J’ai remar­qué — dans cer­tains endroits de l’hô­tel, on entend des choses qu’on ne devrait pas entendre. L’autre nuit, j’é­tais dans l’es­ca­lier de ser­vice du deuxième étage, et j’ai enten­du la conver­sa­tion de quel­qu’un au bout du cou­loir. Comme si le son voya­geait le long des murs. C’est fas­ci­nant, non ?

Fas­ci­nant. Le mot que Crane uti­li­sait pour tout ce qui le ren­dait heu­reux — les estampes, les temples, l’ar­chi­tec­ture, le japo­nais, le monde entier était fas­ci­nant pour ce gar­çon de vingt-quatre ans qui n’a­vait pas encore com­pris que la fas­ci­na­tion est le luxe de ceux qui n’ont rien à perdre.

— C’est pos­sible, dit Ken­ji­ro. La pierre conduit le son dif­fé­rem­ment selon les endroits.

— J’ai­me­rais faire un plan, dit Crane. Un plan acous­tique de l’hô­tel. Car­to­gra­phier les endroits où le son se pro­page de manière anor­male. Ce serait un docu­ment extra­or­di­naire pour les archives archi­tec­tu­rales de Wright.

Ken­ji­ro ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­da le visage de Crane — ce visage ouvert, enthou­siaste, où l’in­no­cence et l’in­tel­li­gence coha­bi­taient avec une incons­cience qui, dans un autre contexte, aurait été char­mante. Un plan acous­tique de l’Im­pe­rial. C’é­tait exac­te­ment ce que Ken­ji­ro avait construit dans sa tête depuis des mois — sa carte fan­tôme, son ins­tru­ment d’es­pion, la géo­gra­phie secrète de l’é­coute. Et voi­là que Crane, par jeu, par curio­si­té d’é­tu­diant, vou­lait la rendre publique. La car­to­gra­phier. La documenter.

— Ce n’est pas une bonne idée, dit Kenjiro.

— Pour­quoi ?

— Parce que les Amé­ri­cains pour­raient ne pas appré­cier qu’on démontre que leur hôtel a des oreilles.

Crane rit. Un rire bref, sur­pris, comme s’il n’a­vait pas pen­sé à cet aspect. Puis son visage chan­gea — pas radi­ca­le­ment, pas d’un coup, mais avec cette len­teur de cré­pus­cule qui carac­té­rise les moments où un homme jeune com­prend quelque chose qu’il ne vou­lait pas comprendre.

— Vous avez rai­son, dit-il. Je n’y avais pas pensé.

Il y eut un silence. Crane le regar­da avec une atten­tion nou­velle — pas de la sus­pi­cion, pas encore, mais quelque chose d’ad­ja­cent, une curio­si­té qui venait de chan­ger de direc­tion, qui ne por­tait plus sur l’ar­chi­tec­ture mais sur l’homme qui se tenait devant lui dans l’u­ni­forme du veilleur de nuit.

— Vous êtes un homme pru­dent, Samejima-san.

— La pru­dence est une habi­tude japonaise.

— Non. La poli­tesse est une habi­tude japo­naise. La pru­dence est autre chose.

Crane sou­rit. Un sou­rire dif­fé­rent de son sou­rire habi­tuel — plus étroit, plus réflé­chi, le sou­rire d’un homme qui vient de poser une ques­tion sans la for­mu­ler. Puis il sou­hai­ta bonne nuit et s’é­loi­gna dans le cou­loir, ses pas réson­nant sur le sol de brique avec cette sono­ri­té creuse que Wright avait sûre­ment vou­lue et que Ken­ji­ro, pour la pre­mière fois, maudit.

*

Il ne dor­mit pas le len­de­main matin. Allon­gé sur son futon, les yeux ouverts dans la lumière grise de Nishi-Kan­da, il repas­sa la conver­sa­tion en boucle, comme on rem­bo­bine un film pour y cher­cher l’i­mage qui a tout fait bas­cu­ler. La pru­dence est autre chose. Crane avait-il com­pris ? Avait-il devi­né ? Ou bien était-ce sim­ple­ment l’ob­ser­va­tion d’un jeune homme intel­li­gent qui remar­quait, sans en tirer de conclu­sion, qu’un veilleur de nuit japo­nais en savait plus long sur l’a­cous­tique d’un hôtel qu’un veilleur de nuit n’a­vait de rai­son d’en savoir ?

Il déci­da de ne rien chan­ger à sa rou­tine. C’é­tait le conseil d’O­ka­da — ne rien chan­ger, jamais — et c’é­tait aus­si la seule chose sen­sée à faire. Si Crane soup­çon­nait quelque chose, la pire réac­tion serait de l’é­vi­ter. L’é­vi­te­ment est un aveu. Mieux valait conti­nuer comme avant — les conver­sa­tions noc­turnes, les ques­tions sur l’ar­chi­tec­ture, la comé­die aimable du veilleur culti­vé et du jeune Amé­ri­cain curieux. Conti­nuer, et attendre.

Mais quelque chose avait chan­gé, et cette chose n’é­tait pas dans le com­por­te­ment de Crane. C’é­tait dans le regard que Ken­ji­ro por­tait sur lui-même. Jus­qu’i­ci, il avait vécu son double jeu dans une sorte de brouillard moral — pas de ques­tions, pas de réponses, juste des gestes et des enve­loppes, une méca­nique sans conscience. La remarque de Crane avait dis­si­pé ce brouillard, ne serait-ce qu’un ins­tant, et dans cet ins­tant Ken­ji­ro s’é­tait vu tel qu’il était : un homme qui men­tait à tout le monde. Qui men­tait aux Amé­ri­cains en les espion­nant. Qui men­tait à Oka­da en lui cachant Rei­ko. Qui men­tait à Crane en jouant l’in­no­cent. Qui men­tait, peut-être, à lui-même en se disant que tout cela n’é­tait qu’une affaire d’argent.

Le men­songe — il s’en ren­dait compte main­te­nant — n’é­tait pas un acte. C’é­tait un habi­tat. Il y vivait comme d’autres vivent dans une mai­son, avec ses pièces, ses cou­loirs, ses portes qu’on ferme et qu’on ouvre, et cette impres­sion de fami­lia­ri­té qui finit par res­sem­bler au confort. Le men­songe avait la forme exacte de l’Im­pe­rial Hotel : un bâti­ment de Wright, laby­rin­thique, plein de recoins et de niveaux inter­mé­diaires, où l’on pou­vait mar­cher indé­fi­ni­ment sans jamais trou­ver la sortie.

*

Le jeu­di sui­vant, à Shin­ba­shi, il racon­ta l’in­ci­dent à Oka­da. Pas par choix — par néces­si­té. Oka­da avait le droit de savoir qu’un offi­cier amé­ri­cain s’in­té­res­sait à l’a­cous­tique de l’hô­tel. C’é­tait le genre d’in­for­ma­tion qui pou­vait chan­ger la donne.

Oka­da écou­ta. Son visage ne tra­hit rien — il ne tra­his­sait jamais rien — mais ses mains, posées à plat sur la table, se contrac­tèrent imper­cep­ti­ble­ment. Un spasme d’un quart de seconde, à peine visible, que Ken­ji­ro nota parce qu’il avait appris à lire cet homme comme on lit une par­ti­tion : chaque micro-mou­ve­ment était une note.

— Ce lieu­te­nant, dit Oka­da. Crane. Décrivez-le-moi.

Ken­ji­ro décri­vit. Le visage, la voix, le japo­nais mal­adroit, l’en­thou­siasme, les lunettes rondes, la curio­si­té dévo­rante. Il décri­vit aus­si — et il le fit avec une hon­nê­te­té qui le sur­prit lui-même — la qua­li­té de leur rela­tion. Le fait que Crane lui par­lait comme à un être humain. Le fait que leurs conver­sa­tions, si dan­ge­reuses fussent-elles, avaient quelque chose qui res­sem­blait à du plaisir.

Oka­da ne com­men­ta pas le plai­sir. Il com­men­ta le danger.

— Éloi­gnez-vous de cet homme, dit-il. Pas bru­ta­le­ment — pro­gres­si­ve­ment. Rédui­sez les conver­sa­tions. Deve­nez plus ennuyeux. Un veilleur de nuit ennuyeux n’in­té­resse personne.

— Et s’il insiste ?

— Les Amé­ri­cains n’in­sistent pas avec le per­son­nel japo­nais. Ils se lassent. Don­nez-lui une semaine, il trou­ve­ra un autre indi­gène à interroger.

Le mot — indi­gène — fut pro­non­cé sans mépris, avec une neu­tra­li­té cli­nique qui était pire que le mépris. Oka­da par­lait des Japo­nais comme les Amé­ri­cains en par­laient — de l’ex­té­rieur, du des­sus, avec cette dis­tance des gens qui mani­pulent les pions sans s’i­den­ti­fier à eux. Et Ken­ji­ro com­prit, à cet ins­tant pré­cis, qu’O­ka­da n’é­tait pas son allié. Qu’O­ka­da ne serait jamais l’al­lié de qui­conque. Qu’O­ka­da était un homme seul dans une machine seule, et que cette soli­tude était la condi­tion même de son efficacité.

Il prit l’en­ve­loppe. Il sor­tit dans la nuit de Shin­ba­shi. Le vent sen­tait la mer — un vent d’au­tomne qui arri­vait de la baie de Tokyo et qui appor­tait avec lui cette odeur de sel et de pois­son qui est le par­fum secret de la ville, celui qu’on ne trouve dans aucun guide et que seuls connaissent ceux qui la tra­versent à pied, la nuit, quand les rues sont vides et que la ville se parle à elle-même.

Il ne s’é­loi­gna pas de Crane. C’é­tait la troi­sième erreur.

* * *

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Same­ji­ma

Same­ji­ma

Cha­pitres 1 à 5

Impe­rial Hotel, Tokyo — 1946–1952

CHA­PITRE 1 — L’HOMME INVISIBLE

Il y avait une heure entre trois et quatre heures du matin où l’Im­pe­rial Hotel ces­sait de res­pi­rer. Ken­ji­ro Same­ji­ma connais­sait cette heure comme on connaît le visage d’un mort — par cœur, sans ten­dresse. Les cou­loirs de pierre d’Ōya, taillée par Frank Lloyd Wright dans la chair vol­ca­nique du Japon, rete­naient le silence comme d’autres pierres retiennent l’eau. Il marchait.

Ses chaus­sures ne fai­saient aucun bruit. Il y veillait. Pas par dis­ci­pline — par ins­tinct. Le bruit appelle le regard, et le regard tue les hommes de sa condi­tion. Veilleur de nuit. Yakouin, disaient les Amé­ri­cains en écor­chant le mot. Night watch­man. Ils l’ap­pe­laient aus­si Jim, par­fois Joe, par­fois rien du tout. Un visage asia­tique de plus dans la pénombre, à peine dis­tinct du mobilier.

L’au­tomne 1946 sen­tait la pluie et le char­bon. Tokyo, dehors, n’é­tait plus une ville. C’é­tait un champ de ruines où pous­saient des bara­que­ments, des soupes popu­laires et des filles aux lèvres peintes qui atten­daient sous les réver­bères fra­cas­sés. Mais ici, dans les entrailles de l’Im­pe­rial, on aurait pu croire que rien ne s’é­tait pas­sé. Les lustres en cuivre de Wright brû­laient tou­jours. Les motifs géo­mé­triques des façades inté­rieures — ces entre­lacs de brique et de tuf, à mi-che­min entre un temple maya et un rêve de mathé­ma­ti­cien — conti­nuaient leur mur­mure orne­men­tal comme si Hiro­shi­ma n’a­vait été qu’un cau­che­mar de mau­vais goût.

Ken­ji­ro avait qua­rante-deux ans. Il mar­chait comme un homme de soixante.

La guerre lui avait pris des choses qu’il ne nom­mait plus, et en échange elle lui avait don­né cette démarche — lente, éco­nome, légè­re­ment déhan­chée vers la gauche, comme si son corps évi­tait en per­ma­nence un obs­tacle que lui seul pou­vait voir. Il por­tait l’u­ni­forme du per­son­nel : pan­ta­lon noir, veste sombre, une petite plaque de cuivre sur la poi­trine avec son nom en carac­tères latins. SAME­JI­MA. Les Amé­ri­cains ne lisaient même pas.

Son cir­cuit était tou­jours le même. Il com­men­çait par l’aile sud, là où dor­maient les offi­ciers de rang inter­mé­diaire — des colo­nels usés, des capi­taines trop jeunes, des bureau­crates du SCAP qui rêvaient de l’O­hio en trans­pi­rant dans la moi­teur de sep­tembre. Il lon­geait le cou­loir du deuxième étage, véri­fiant les portes, les fenêtres, les coins d’ombre. L’ar­chi­tec­ture de Wright était faite de recoins, de décro­che­ments, de niveaux inter­mé­diaires qui ne menaient nulle part. Un laby­rinthe aimable. Ken­ji­ro s’y mou­vait les yeux fermés.

Au troi­sième étage, l’aile des suites, le silence chan­geait de tex­ture. Plus épais, plus cher. Ici logeaient les gens impor­tants — un géné­ral de bri­gade, deux diplo­mates aus­tra­liens, un cor­res­pon­dant du New York Times qui buvait jus­qu’à l’aube et dont les ron­fle­ments tra­ver­saient les cloi­sons comme un orage loin­tain. Ken­ji­ro s’ar­rê­tait par­fois devant la porte de la suite 307. Non pas qu’il y eût quelque chose à véri­fier. Mais la lumière, à cette heure, fil­trait dif­fé­rem­ment sous cette porte. Quel­qu’un veillait tou­jours dans la 307. Il ne savait pas encore qui, ni pour­quoi. Il le saurait.

Puis il des­cen­dait. L’es­ca­lier cen­tral de l’Im­pe­rial était un poème de béton et de lumière indi­recte, même dans le noir. Wright avait pen­sé la lumière comme un maté­riau, et Ken­ji­ro, sans rien connaître à l’ar­chi­tec­ture, le sen­tait dans ses os. Quelque chose dans ces murs ne vou­lait pas qu’on dorme. Quelque chose insis­tait pour que les yeux res­tent ouverts.

Le rez-de-chaus­sée, la nuit. Le grand hall avec sa pis­cine réflé­chis­sante, que les Amé­ri­cains avaient recou­verte de planches pour y ins­tal­ler un bureau de récep­tion pro­vi­soire. Sacri­lège dis­cret. Wright aurait vomi. Mais Wright était loin, dans le Wis­con­sin ou l’A­ri­zo­na, et le Japon ne lui appar­te­nait plus — pas plus qu’il n’ap­par­te­nait aux Japonais.

Ken­ji­ro pas­sait devant le bar. Fer­mé à cette heure, mais l’o­deur per­sis­tait — bour­bon, fumée de ciga­rettes blondes, un fond de par­fum fémi­nin qui n’é­tait pas japo­nais. Les Amé­ri­cains buvaient comme ils fai­saient la guerre : avec méthode et sans remords. Le matin, les femmes de ménage trou­vaient des bou­teilles sous les fau­teuils, des mégots écra­sés dans les cen­driers de Wright — des petits chefs-d’œuvre de terre cuite, des­si­nés pour l’hô­tel, dont les Amé­ri­cains se ser­vaient comme de vul­gaires récep­tacles. Ken­ji­ro ramas­sait par­fois un mégot encore tiède. Il le fumait dans l’es­ca­lier de ser­vice, entre deux rondes. C’é­tait sa seule transgression.

Il connais­sait cet hôtel depuis 1934. Il y était entré comme gar­çon d’é­tage à vingt-neuf ans, après trois ans de chô­mage et une ten­ta­tive avor­tée d’en­sei­gne­ment dans une école pri­maire du quar­tier de Kan­da. L’en­sei­gne­ment l’a­vait dévo­ré — les enfants, le bruit, l’o­bli­ga­tion de croire en quelque chose. L’Im­pe­rial, au contraire, ne deman­dait rien d’autre que le silence et la pré­ci­sion. Il avait gra­vi les éche­lons modestes de la domes­ti­ci­té hôte­lière : gar­çon d’é­tage, puis concierge de nuit adjoint, puis — la guerre, la paren­thèse — et main­te­nant veilleur de nuit, ce qui n’é­tait ni une pro­mo­tion ni une rétro­gra­da­tion mais une sorte de mise entre paren­thèses du vivant.

La guerre. Il n’en par­lait pas. Per­sonne n’en par­lait, d’ailleurs, sauf les Amé­ri­cains, qui en par­laient tout le temps mais d’une guerre dif­fé­rente, la leur, celle qu’ils avaient gagnée. Ken­ji­ro avait fait la sienne en Bir­ma­nie, dans un régi­ment d’in­fan­te­rie dont il ne res­tait rien — ni les hommes, ni les os, ni les noms. Il en était reve­nu au prin­temps 1945, quatre mois avant la capi­tu­la­tion, éva­cué pour une dys­en­te­rie qui l’a­vait réduit à qua­rante-huit kilos. Il avait retrou­vé Tokyo en cendres. Sa chambre dans une pen­sion de Kan­da avait brû­lé. Sa mère était morte dans les bom­bar­de­ments de mars. Il ne res­tait que l’Im­pe­rial, debout au milieu des décombres comme un reproche archi­tec­tu­ral, et un poste de veilleur de nuit qu’on lui avait don­né parce qu’il fal­lait bien don­ner quelque chose aux fantômes.

Il y avait une fenêtre au bout du cou­loir est, au pre­mier étage, d’où l’on voyait la douve du palais impé­rial. L’eau noire, les pins tor­dus, et au-delà les murs de pierre der­rière les­quels vivait l’empereur — celui qu’on n’ap­pe­lait plus dieu depuis un an, celui qui avait dit à la radio, de sa voix haut per­chée et trem­blante, que la situa­tion avait évo­lué d’une manière qui n’é­tait pas néces­sai­re­ment à l’a­van­tage du Japon. Euphé­misme impé­rial pour dési­gner l’a­po­ca­lypse. Ken­ji­ro s’ar­rê­tait devant cette fenêtre chaque nuit. Il regar­dait l’eau. Il ne pen­sait à rien. Ou plu­tôt il pen­sait à cette chose qu’il ne nom­mait jamais et qui res­sem­blait, de loin, à la faim — non pas la faim du ventre, qu’il connais­sait aus­si, mais l’autre, celle qui creuse der­rière les yeux et ne se ras­sa­sie de rien.

Puis il repre­nait sa ronde.

À cinq heures du matin, les pre­miers bruits. Les cui­sines s’é­veillaient. Un cui­si­nier japo­nais, for­mé à la fran­çaise avant la guerre, pré­pa­rait désor­mais des œufs au plat et du bacon pour des hommes qui avaient rasé ses villes. Le café — du vrai café amé­ri­cain, pas l’er­satz infâme qu’on trou­vait au mar­ché noir — com­men­çait à embau­mer le rez-de-chaus­sée. Ken­ji­ro sen­tait cette odeur chaque matin avec un mélange pré­cis de désir et de dégoût. Il aimait le café. Il détes­tait qu’il vienne d’eux.

Son ser­vice se ter­mi­nait à six heures. Il quit­tait l’hô­tel par la porte de ser­vice, celle qui don­nait sur une ruelle étroite entre l’Im­pe­rial et un bâti­ment admi­nis­tra­tif éven­tré. La lumière du matin, en octobre, avait une qua­li­té d’a­qua­relle — grise, diluée, presque tendre. Tokyo se réveillait autour de lui comme un ani­mal bles­sé qui ne sait pas encore s’il va vivre ou mourir.

Il mar­chait jus­qu’à sa chambre, un six-tata­mis dans une mai­son de bois res­ca­pée du quar­tier de Nishi-Kan­da, à trente minutes à pied. Il mar­chait tou­jours. Les tram­ways fonc­tion­naient de nou­veau, mais l’argent ne se dépen­sait pas pour ça. L’argent se gar­dait, se comp­tait, se pliait en quatre et se glis­sait dans une enve­loppe coin­cée entre deux lattes du plan­cher. Il n’y en avait presque jamais assez.

Il dor­mait de sept heures du matin à trois heures de l’a­près-midi, d’un som­meil sans rêves, ou du moins sans rêves dont il se sou­vînt. Puis il se levait, man­geait un bol de riz — par­fois avec un œuf, par­fois sans —, lisait un jour­nal ou un livre quand il en trou­vait, et repar­tait vers l’Im­pe­rial à la tom­bée de la nuit, comme une marée mon­tante, comme quelque chose d’inévitable.

C’é­tait sa vie.

Elle ne deman­dait rien. Elle ne don­nait rien. Et c’é­tait, pour l’ins­tant, exac­te­ment ce qu’il fallait.

* * *

CHA­PITRE 2 — LE RES­TAU­RANT DE NOUILLES

C’est un ancien col­lègue qui vint le trou­ver. Pas un ami — Ken­ji­ro n’a­vait pas d’a­mis, la guerre avait dis­sous cette caté­go­rie comme l’a­cide dis­sout le métal — mais un visage connu, un ancien gar­çon d’é­tage de l’Im­pe­rial nom­mé Fuji­ta, qui avait quit­té l’hô­tel en 1941 pour une rai­son que per­sonne ne connais­sait et que tout le monde avait oubliée.

Fuji­ta l’at­ten­dait un matin de novembre à la sor­tie de ser­vice. Il fumait, ados­sé au mur de brique, avec cette décon­trac­tion un peu for­cée des gens qui ont pré­pa­ré leur phrase. Ken­ji­ro le recon­nut immé­dia­te­ment, bien qu’il eût vieilli de dix ans en cinq. La guerre fai­sait ça. Elle accé­lé­rait les visages.

— Same­ji­ma-san. Ça fait longtemps.

Ken­ji­ro s’ar­rê­ta. Il n’ai­mait pas les sur­prises. Les sur­prises, en Bir­ma­nie, signi­fiaient la mort. Mais Fuji­ta sou­riait avec ce qu’il res­tait de ses dents — les inci­sives supé­rieures avaient dis­pa­ru, ce qui lui don­nait un air de vieillard espiègle — et il ten­dit une ciga­rette sans attendre de réponse. Une amé­ri­caine. Une Lucky Strike. Dans le Tokyo de 1946, c’é­tait un geste d’une géné­ro­si­té presque obscène.

Ils mar­chèrent ensemble un moment, sans direc­tion, en échan­geant les bana­li­tés d’u­sage — la san­té, le tra­vail, l’é­tat de la ville. Fuji­ta par­lait trop, comme font les gens ner­veux ou ceux qui doivent ame­ner quelque chose. Ken­ji­ro l’é­cou­tait avec cette patience de veilleur de nuit qui est la forme la plus aus­tère de la politesse.

Au bout de dix minutes, Fuji­ta dit :

— Il y a quel­qu’un qui aime­rait te parler.

— Qui ?

— Quel­qu’un de sérieux. Ça pour­rait t’intéresser.

— Ça m’étonnerait.

— C’est bien payé.

Ken­ji­ro ne répon­dit pas tout de suite. « Bien payé » — les deux mots les plus dan­ge­reux de l’a­près-guerre. Tout ce qui était bien payé était illé­gal, immo­ral ou les deux. Le mar­ché noir, la contre­bande de médi­ca­ments, le proxé­né­tisme pour les sol­dats amé­ri­cains, le vol dans les entre­pôts de l’ar­mée. Il avait vu des anciens offi­ciers déco­rés trans­por­ter des caisses de whis­ky dans des ruelles obs­cures, des pro­fes­seurs d’u­ni­ver­si­té vendre des montres volées à Ueno, des veuves de guerre dont il ne vou­lait pas ima­gi­ner le com­merce. Le Japon entier s’é­tait recon­ver­ti dans la sur­vie, et la sur­vie ne sen­tait pas bon.

— Je ne fais pas ce genre de choses, dit-il.

— Ce n’est pas ce que tu crois. C’est propre. Il faut juste parler.

— Par­ler de quoi ?

— De ce que tu vois. À l’hôtel.

Il y eut un silence. Un tram­way pas­sa dans un fra­cas de fer­raille, et un groupe d’é­co­liers tra­ver­sa la rue en cou­rant, leurs car­tables sur le dos comme de petites cara­paces. Ken­ji­ro regar­da Fuji­ta. Fuji­ta ne sou­riait plus.

— Jeu­di soir, dit Fuji­ta. Shin­ba­shi. Le res­tau­rant de nouilles der­rière la gare, celui avec le rideau bleu. Vingt et une heures. Tu n’es pas obligé.

Et il s’en alla, les mains dans les poches de son man­teau usé, en sif­flo­tant un air que Ken­ji­ro ne recon­nut pas.

*

Le res­tau­rant n’a­vait pas de nom — ou plu­tôt il en avait eu un, peint sur une enseigne de bois, mais la pluie et les bom­bar­de­ments l’a­vaient effa­cé et per­sonne n’a­vait jugé utile de le réécrire. C’é­tait un de ces bouges de six places assises, coin­cé entre un mar­chand de saké et une bou­tique de répa­ra­tion de para­pluies, dans un lacis de ruelles der­rière la gare de Shin­ba­shi où le Tokyo d’a­vant-guerre sur­vi­vait par lam­beaux, comme la peau d’un brûlé.

Ken­ji­ro y arri­va à vingt et une heures pré­cises. L’ha­bi­tude mili­taire. On ne gué­rit pas de la ponctualité.

L’homme était déjà là. Assis au fond, devant un bol de soba qu’il n’a­vait pas tou­ché. La cin­quan­taine, peut-être davan­tage — dif­fi­cile à dire. Un visage plat, sans aspé­ri­tés, le genre de visage qu’on oublie en le regar­dant. Des lunettes à mon­ture fine. Un cos­tume civil, cor­rect sans être élé­gant, avec un col de che­mise impec­ca­ble­ment blanc — détail incon­gru dans le Tokyo de 1946, où le blanc était un luxe que presque per­sonne ne pou­vait s’of­frir. Ses mains étaient posées à plat sur la table, de part et d’autre du bol, comme deux objets dis­tincts de son corps. Des mains soi­gnées. Pas des mains d’ou­vrier, pas des mains de sol­dat. Des mains de bureau.

— Same­ji­ma-san. Asseyez-vous, je vous en prie.

La voix — douce, pré­cise, presque musi­cale. Le japo­nais de cet homme avait quelque chose d’an­cien, de pré-guerre, un japo­nais de bonne édu­ca­tion qui n’a­vait pas été abî­mé par les casernes ni par la rue. Le vou­voie­ment était natu­rel, pas affec­té. Il y avait dans cette voix une auto­ri­té si calme qu’elle en deve­nait invi­sible, comme le cou­rant d’une rivière profonde.

Ken­ji­ro s’as­sit. La patronne, une femme sans âge au tablier gris, posa devant lui un bol de udon sans qu’il eût com­man­dé. L’homme avait pré­vu. Ce détail — l’at­ten­tion por­tée au confort d’un incon­nu — était soit de la cour­toi­sie, soit une tech­nique, et Ken­ji­ro soup­çon­na que c’é­tait les deux.

— Fuji­ta m’a par­lé de vous.

— Fuji­ta parle trop.

— C’est vrai. Mais il ne dit pas n’im­porte quoi. Vous tra­vaillez à l’Im­pe­rial depuis 1934, vous connais­sez le bâti­ment mieux que Wright lui-même, et vous faites vos rondes la nuit, quand les Amé­ri­cains ont relâ­ché leur vigi­lance et leur cein­ture. C’est exact ?

Ken­ji­ro ne tou­cha pas à ses nouilles.

— Qui êtes-vous ?

L’homme sou­rit. Un sou­rire mince, contrô­lé, qui ne mon­trait pas les dents.

— Mon nom n’a pas d’im­por­tance. Appe­lez-moi Oka­da, si vous avez besoin d’un nom. Ce qui compte, c’est ce que je peux vous proposer.

— Fuji­ta a dit que c’é­tait bien payé.

— Fuji­ta est un homme pra­tique. C’est une qua­li­té. Oui, c’est bien payé. Mais lais­sez-moi vous expli­quer d’a­bord ce qui est deman­dé, avant de par­ler d’argent. L’argent est le der­nier mot d’une conver­sa­tion, pas le premier.

Il y avait dans cette phrase une répri­mande à peine per­cep­tible, un rap­pel de hié­rar­chie, et Ken­ji­ro la reçut comme telle. Cet homme était habi­tué à don­ner des ordres — non pas en les aboyant, mais en les for­mu­lant avec une poli­tesse si raf­fi­née qu’on les exé­cu­tait avant de s’en apercevoir.

Oka­da par­la. Il par­la long­temps, d’une voix égale, sans jamais haus­ser le ton ni bais­ser les yeux. Ce qu’il expli­qua était simple, d’une sim­pli­ci­té qui avait quelque chose de désar­mant : il avait besoin d’in­for­ma­tions. Pas de secrets mili­taires, pas de plans d’at­taque, rien de spec­ta­cu­laire. Sim­ple­ment de savoir qui logeait à l’Im­pe­rial, dans quelles chambres, à quels étages. Qui rece­vait des visites noc­turnes. Qui par­lait à qui dans les cou­loirs après minuit. Quels noms reve­naient dans les conver­sa­tions sur­prises. Le menu quo­ti­dien de la vie d’un hôtel occu­pé, ses petits détails, ses habi­tudes, ses anomalies.

— Vous com­pre­nez l’an­glais, n’est-ce pas ?

La ques­tion tom­ba comme un caillou dans l’eau calme. Ken­ji­ro ne cil­la pas. Son anglais — appris seul, à vingt ans, dans des manuels de gram­maire ache­tés d’oc­ca­sion à Jim­bo­cho, le quar­tier des libraires — était son secret le plus pré­cieux. À l’Im­pe­rial, per­sonne ne le savait. Ni les Amé­ri­cains, qui par­laient devant lui comme devant un meuble, ni ses col­lègues japo­nais, qui l’au­raient regar­dé autre­ment. L’an­glais, dans le Japon de l’oc­cu­pa­tion, était un ins­tru­ment de pou­voir. Ceux qui le par­laient deve­naient inter­prètes, secré­taires, média­teurs — ils s’é­le­vaient. Ceux qui le com­pre­naient sans le mon­trer deve­naient autre chose.

— Un peu, dit Kenjiro.

Oka­da sou­rit de nou­veau. Le même sou­rire contrô­lé, qui cette fois conte­nait quelque chose d’ap­pro­ba­teur, comme si le men­songe mesu­ré était la bonne réponse.

— Un peu, répé­ta-t-il. Très bien.

Il glis­sa la main dans la poche inté­rieure de sa veste et en sor­tit une enve­loppe. Pas épaisse, pas mince. Il la posa sur la table, à côté du bol de soba intact, sans un mot. Ken­ji­ro regar­da l’en­ve­loppe. Il ne la tou­cha pas.

— C’est pour ce mois-ci, dit Oka­da. On se ver­ra une fois par semaine, ici, à la même heure. Vous me racon­te­rez ce que vous avez vu et enten­du. Rien d’é­crit — jamais. Nous par­le­rons, c’est tout. Si vous n’a­vez rien à dire, nous man­ge­rons des nouilles en silence et vous repar­ti­rez avec votre enve­loppe. Per­sonne ne sau­ra que nous nous voyons. Fuji­ta ne fera plus par­tie de l’équation.

— Et si je refuse ?

— Vous ren­tre­rez chez vous, et nous ne nous rever­rons jamais. Per­sonne ne vous en vou­dra. Per­sonne ne vien­dra vous cher­cher. Je ne suis pas ce genre d’homme.

Ken­ji­ro le crut. C’é­tait peut-être la chose la plus dan­ge­reuse qu’il fit ce soir-là — croire cet homme.

Il regar­da l’en­ve­loppe encore un moment. Il pen­sa à sa chambre de Nishi-Kan­da, aux lattes dis­jointes du plan­cher, au riz qu’il ache­tait au prix fort chez un voi­sin qui le cou­pait de millet. Il pen­sa à l’hi­ver qui arri­vait, au char­bon qu’il ne pour­rait pas se payer, aux enge­lures de l’an pas­sé qui avaient mis deux mois à gué­rir. Il pen­sa à sa mère morte, aux cendres de Kan­da, à la Bir­ma­nie, à tout ce que la digni­té ne pou­vait pas nourrir.

Il prit l’enveloppe.

Il ne l’ou­vrit pas devant Oka­da. Cela aus­si sem­blait être la bonne réponse.

— Jeu­di pro­chain, dit Oka­da en se levant. Même heure.

Il posa quelques billets sur la table pour les nouilles, s’in­cli­na légè­re­ment — une incli­nai­son mesu­rée, ni trop pro­fonde ni trop brève, le geste d’un homme qui sait exac­te­ment ce qu’il doit aux autres et pas un degré de plus — et sor­tit dans la nuit de Shinbashi.

Ken­ji­ro res­ta seul. La patronne au tablier gris débar­ras­sa le bol d’O­ka­da sans un mot. Il man­gea ses udon. Ils étaient tièdes, un peu trop salés, et c’é­tait le meilleur repas qu’il eût fait depuis des semaines.

En ren­trant chez lui, il ouvrit l’en­ve­loppe sous la lumière d’un réver­bère. Il comp­ta les billets deux fois. C’é­tait l’é­qui­valent de trois semaines de salaire à l’Imperial.

Il ne dor­mit pas cette nuit-là. Non pas que sa conscience le tour­men­tât — il ne se posait pas encore la ques­tion en ces termes. Mais quelque chose avait chan­gé dans le méca­nisme silen­cieux de ses jour­nées, un rouage sup­plé­men­taire venait de s’en­clen­cher, et il sen­tait — dans ses os, dans cette par­tie du corps qui sait les choses avant la tête — que ce rouage, une fois en mou­ve­ment, ne s’ar­rê­te­rait pas de sitôt.

* * *

CHA­PITRE 3 — LES BRUITS DE LA NUIT

Les pre­miers temps furent décevants.

C’est-à-dire qu’ils furent exac­te­ment ce qu’O­ka­da avait annon­cé : du menu fre­tin, du bruit de fond, l’é­cume d’un hôtel qui vit sa vie noc­turne sans savoir qu’on l’é­coute. Ken­ji­ro rap­por­tait des bribes, des frag­ments, des mor­ceaux de phrases sai­sies au vol entre deux portes ou dans l’é­cho d’un cou­loir. Et il décou­vrit, avec un éton­ne­ment qui avait quelque chose de hon­teux, que ce tra­vail — si l’on pou­vait appe­ler ça un tra­vail — lui plaisait.

Non pas le tra­vail lui-même. L’attention.

Écou­ter les Amé­ri­cains la nuit, ce n’é­tait pas une tâche : c’é­tait un état. Il fal­lait mar­cher au même rythme, faire les mêmes gestes, véri­fier les mêmes portes — mais en lais­sant une par­tie de soi flot­ter au-des­sus de la rou­tine, comme un filet qu’on traîne dans l’eau sans savoir ce qu’on va rame­ner. Les oreilles s’ou­vraient. Les yeux se cali­braient autre­ment. Il pas­sait devant les portes des chambres et, sans ralen­tir, sans s’ar­rê­ter, il cap­tait ce qui fil­trait. Un éclat de rire. Un nom. Un juron. Le bruit d’un verre qu’on pose. Le frois­se­ment d’un papier. Et par­fois — rare­ment, mais par­fois — une phrase entière, nette comme un coup de cou­teau dans le silence oua­té du troi­sième étage.

L’Im­pe­rial, la nuit, était un ins­tru­ment de musique. Il fal­lait apprendre à en jouer.

Wright avait conçu le bâti­ment avec une idée très par­ti­cu­lière de l’a­cous­tique. Les pla­fonds bas — inha­bi­tuel­le­ment bas pour un hôtel de cette enver­gure — créaient des poches de son. Les cou­loirs n’é­taient jamais droits ; ils bifur­quaient, se déca­laient d’un demi-niveau, s’ou­vraient sur des gale­ries inté­rieures où l’air cir­cu­lait selon des lois que même le per­son­nel ne com­pre­nait pas entiè­re­ment. Il y avait des endroits où un mur­mure à trente mètres arri­vait intact, comme por­té par un cou­rant invi­sible, et d’autres où un cri s’é­touf­fait à deux pas. Ken­ji­ro car­to­gra­phia ces ano­ma­lies. Pas sur papier — Oka­da avait été for­mel : jamais rien d’é­crit. Dans sa tête. Il construi­sit men­ta­le­ment une carte acous­tique de l’Im­pe­rial, un plan fan­tôme super­po­sé au plan réel, où les murs n’é­taient pas faits de pierre d’Ōya mais de fré­quences, de réso­nances et de silences.

L’aile sud, par exemple. Les chambres 201 à 215. Les cloi­sons y étaient plus minces qu’ailleurs — un défaut de construc­tion, ou un choix de Wright qu’au­cun ingé­nieur n’a­vait osé cor­ri­ger. De la cage d’es­ca­lier de ser­vice, entre le pre­mier et le deuxième étage, on enten­dait dis­tinc­te­ment les conver­sa­tions de la chambre 208. Ken­ji­ro le décou­vrit par hasard, un soir de décembre, en s’ar­rê­tant pour renouer son lacet. La 208 était occu­pée par un capi­taine du nom de Hen­der­son, un homme rou­geaud et bruyant qui rece­vait presque chaque soir. Ce qu’il enten­dit cette nuit-là n’a­vait aucun inté­rêt : Hen­der­son racon­tait à un col­lègue une his­toire de pêche dans le Mon­ta­na, avec des détails inter­mi­nables sur la taille d’une truite. Mais le prin­cipe était là.

Il com­men­ça à cataloguer.

Le colo­nel Eve­rett, chambre 312, buvait seul tous les soirs en écou­tant de la musique sur un petit pho­no­graphe por­table. Du Ben­ny Good­man, du Glenn Mil­ler, par­fois du Billie Holi­day. Il télé­pho­nait vers minuit — tou­jours à la même per­sonne, appa­rem­ment une femme res­tée aux États-Unis, dont il pro­non­çait le pré­nom avec une dou­leur si pal­pable que Ken­ji­ro détour­nait les yeux, comme si l’on pou­vait voir la dou­leur à tra­vers les murs.

Le com­man­dant Pre­witt, chambre 218, rece­vait une Japo­naise trois fois par semaine. Pas une pros­ti­tuée — ou alors une pros­ti­tuée qui lisait Keats, car Ken­ji­ro les enten­dit un soir dis­cu­ter de poé­sie anglaise dans un mélange d’an­glais et de japo­nais qui avait quelque chose de bou­le­ver­sant. Pre­witt essayait de tra­duire un vers. La femme riait. Ken­ji­ro pas­sa son che­min, trou­blé par il ne savait quoi — la beau­té de la scène, peut-être, ou son obs­cé­ni­té, ou l’im­pos­si­bi­li­té de déci­der entre les deux.

Les deux diplo­mates aus­tra­liens du troi­sième étage, Cald­well et Pierce, ne rece­vaient per­sonne, ne buvaient pas, se cou­chaient à vingt-deux heures et se levaient à six. Ils étaient d’un ennui si par­fait que Ken­ji­ro se deman­dait si ce n’é­tait pas, en soi, une information.

Et puis il y avait la suite 307. Celle dont la lumière ne s’é­tei­gnait jamais. Ken­ji­ro avait fini par apprendre, en consul­tant dis­crè­te­ment le registre des chambres — un gros livre relié que la récep­tion lais­sait sur le comp­toir et qu’il pou­vait feuille­ter pen­dant les minutes d’i­nat­ten­tion du concierge de nuit — que la 307 était occu­pée par un cer­tain Mr. Har­wood. Pas de grade mili­taire. Pas de titre diplo­ma­tique. Juste Mr. Har­wood. La dis­cré­tion même de cette dési­gna­tion avait quelque chose de bruyant.

Har­wood ne sor­tait presque jamais de sa suite. Ses repas lui étaient mon­tés par un ser­veur atti­tré, tou­jours le même — un Japo­nais du nom de Tanabe, petit homme effa­cé qui mon­tait les pla­teaux sans un mot et redes­cen­dait de même. Har­wood rece­vait des visites à des heures irré­gu­lières : par­fois en plein après-midi, par­fois à une heure du matin. Des hommes en civil, tou­jours dif­fé­rents, qui arri­vaient par l’en­trée prin­ci­pale et mon­taient direc­te­ment, comme s’ils connais­saient le che­min. Ils res­taient entre trente minutes et deux heures. Jamais plus.

Ken­ji­ro ne rap­por­ta pas immé­dia­te­ment l’exis­tence de Har­wood à Oka­da. Il ne savait pas pour­quoi. Peut-être un ins­tinct de pru­dence. Peut-être autre chose — le désir de gar­der quelque chose pour lui, une réserve d’in­for­ma­tion qu’il pour­rait uti­li­ser plus tard, comme on garde un billet plié dans une dou­blure de veste pour les mau­vais jours. Ou peut-être, plus sim­ple­ment, le plai­sir trouble de savoir quelque chose que son com­man­di­taire igno­rait. Le pou­voir minus­cule de l’homme invisible.

*

Le jeu­di, il retrou­vait Oka­da dans le res­tau­rant de nouilles de Shin­ba­shi. Tou­jours à la même place, tou­jours devant un bol qu’il ne tou­chait pas. Ken­ji­ro se deman­dait si l’homme man­geait — il avait cette min­ceur abs­traite des gens qui se nour­rissent de thé et de volonté.

Il racon­tait. Oka­da écou­tait. C’é­tait un audi­teur d’une qua­li­té rare — il ne pre­nait pas de notes, ne posait presque pas de ques­tions, mais on sen­tait, à la façon dont ses yeux se fixaient à un point pré­cis du récit, qu’il clas­sait, triait, archi­vait. Ken­ji­ro avait l’im­pres­sion de vider un seau dans un puits sans fond : tout y tom­bait, rien ne débordait.

De temps en temps, Oka­da deman­dait une pré­ci­sion. La for­mu­la­tion était tou­jours la même : « Pour­riez-vous me décrire… » Pour­riez-vous me décrire la voix de cet offi­cier. Pour­riez-vous me décrire le docu­ment que vous avez aper­çu sur la table. Pour­riez-vous me décrire la femme qui accom­pa­gnait le colo­nel. La poli­tesse de ces demandes était si constante, si lisse, qu’elle en deve­nait une forme de pres­sion — on ne pou­vait pas refu­ser à un homme si courtois.

Au troi­sième ren­dez-vous, Ken­ji­ro osa une question.

— Pour qui travaillez-vous ?

Oka­da leva les yeux de son bol intact. Il y eut un silence — pas un silence embar­ras­sé, un silence mesu­ré, le genre de silence qu’un musi­cien laisse entre deux phrases.

— Pour des gens qui veulent savoir, dit-il.

— Ce n’est pas une réponse.

— C’est la seule que je puisse vous don­ner. Et croyez-moi, Same­ji­ma-san, c’est la seule que vous ayez envie d’entendre.

Ken­ji­ro com­prit — pas tout, mais assez. Il com­prit qu’O­ka­da ne lui men­ti­rait jamais ouver­te­ment, parce que le men­songe ouvert est une forme de res­pect inver­sé, et qu’O­ka­da ne le res­pec­tait pas assez pour le risque du men­songe. Il lui offri­rait le flou, l’es­quive, le demi-mot. Et Ken­ji­ro devrait s’en conten­ter, comme on se contente d’un repas insuf­fi­sant quand on a faim.

L’en­ve­loppe, chaque jeu­di, conte­nait la même somme. Ken­ji­ro ne la comp­tait plus. Il la glis­sait dans la poche inté­rieure de sa veste, ren­trait chez lui, et la ran­geait avec les autres entre les lattes du plan­cher. L’argent s’ac­cu­mu­lait. Pas une for­tune — une pro­tec­tion. Il ache­ta du char­bon pour l’hi­ver, un futon neuf, un kimo­no d’in­té­rieur en coton qui n’a­vait été por­té que deux fois. Il man­gea du pois­son. Pas tous les jours, mais régu­liè­re­ment — du maque­reau grillé ache­té au mar­ché de Kan­da, enve­lop­pé dans du papier jour­nal, qu’il fai­sait cuire sur un petit réchaud à char­bon en regar­dant la fumée mon­ter vers le pla­fond de sa chambre. Ces plai­sirs modestes avaient la saveur exacte de la com­pro­mis­sion. Il le savait. Il man­geait quand même.

*

L’hi­ver 1946 tom­ba sur Tokyo comme un cou­vercle de plomb. Le froid, dans une ville à moi­tié détruite, n’é­tait pas une sai­son mais une agres­sion. Les murs éven­trés ne pro­té­geaient de rien. Les gens brû­laient ce qu’ils trou­vaient — du bois, du papier, des livres, des meubles. La fumée des bra­se­ros impro­vi­sés mon­tait par­tout dans le ciel gris, mêlée à l’o­deur de cui­sine et de misère, et Tokyo res­sem­blait à un cam­pe­ment de for­tune posé sur les os d’une métropole.

À l’Im­pe­rial, en revanche, il fai­sait chaud. Wright avait conçu un sys­tème de chauf­fage inté­gré dans les plan­chers — une idée révo­lu­tion­naire pour l’é­poque, que les Amé­ri­cains avaient trou­vée « fas­ci­na­ting » et qu’ils avaient pous­sée à son maxi­mum. Les cou­loirs du troi­sième étage, à trois heures du matin, avaient la tié­deur d’un orga­nisme vivant. Ken­ji­ro mar­chait dans cette cha­leur arti­fi­cielle en pen­sant au froid de sa chambre, et cette pen­sée — ce contraste — résu­mait tout ce qu’il y avait à com­prendre de l’occupation.

Les Amé­ri­cains, eux, ne sen­taient pas le froid. Ils avaient leurs uni­formes chauf­fants, leur bour­bon, leurs Lucky Strike, leurs steaks impor­tés d’un monde qui n’a­vait pas été bom­bar­dé. Ils vivaient dans une bulle de confort abso­lu au milieu de la catas­trophe, et cette bulle avait la forme exacte de l’Im­pe­rial Hotel. Wright avait bâti un navire. MacAr­thur en avait fait un vais­seau ami­ral. Et Ken­ji­ro, le veilleur de nuit, arpen­tait les ponts de ce navire échoué dans les ruines de son propre pays, l’o­reille ten­due, les mains dans le dos, fan­tôme par­mi les vivants.

Il écou­tait.

Il rap­por­tait.

Les semaines passaient.

Et l’en­gre­nage, imper­cep­ti­ble­ment, tournait.

* * *

CHA­PITRE 4 — LA VILLE D’EN BAS

Le tra­jet entre l’Im­pe­rial et Nishi-Kan­da durait trente minutes à pied, mais Ken­ji­ro le fai­sait en qua­rante-cinq parce qu’il n’é­tait jamais pres­sé et parce que Tokyo, à l’aube, méri­tait qu’on la regarde mourir.

Il sor­tait par la porte de ser­vice à six heures. Le ciel d’hi­ver avait cette pâleur d’eau sale que les Japo­nais ne nomment pas dans leurs poèmes — les poèmes parlent de ceri­siers et de lunes, pas de cette cou­leur de catas­trophe qui pla­nait au-des­sus des décombres. Il lon­geait d’a­bord la douve du palais impé­rial, où des cor­beaux énormes, gras comme des chats, se dis­pu­taient des détri­tus avec une féro­ci­té que les humains leur enviaient. Puis il tra­ver­sait le quar­tier de Maru­nou­chi, autre­fois le centre ner­veux des affaires, à pré­sent une suc­ces­sion de façades grises dont cer­taines tenaient encore debout par la seule obs­ti­na­tion de la pierre. Les bom­bar­de­ments de mars 1945 avaient rasé cent mille per­sonnes en une nuit. Les incen­diaires, des B‑29 venus de Sai­pan, avaient lâché sur la ville des bombes au napalm qui trans­for­maient les mai­sons de bois en torches ins­tan­ta­nées. Le feu avait fait le reste. Ken­ji­ro, ce soir-là, était à l’hô­pi­tal mili­taire de Shi­na­ga­wa avec sa dys­en­te­rie bir­mane. Il avait vu le ciel rou­gir par la fenêtre de son lit. Il avait enten­du le gron­de­ment. Le len­de­main, un infir­mier lui avait dit que le quar­tier de Kan­da avait brû­lé. Sa mère habi­tait Kan­da. Il n’a­vait rien dit.

Ça, c’é­tait le genre de chose qu’il ne racon­tait pas à Oka­da. Oka­da ne deman­dait pas et Ken­ji­ro n’of­frait pas. Leur rela­tion était d’une pure­té tran­sac­tion­nelle : des infor­ma­tions contre de l’argent, sans bavure sen­ti­men­tale, sans confes­sion, sans ce besoin de se faire com­prendre qui est la fai­blesse des espions ama­teurs. Ken­ji­ro n’é­tait pas un espion. Il ne savait pas ce qu’il était. Mais il savait ce qu’il n’é­tait pas.

*

Pas­sé Maru­nou­chi, le che­min tra­ver­sait le quar­tier de Nihon­ba­shi. Avant la guerre, c’é­tait le cœur com­mer­cial de Tokyo — grands maga­sins Mit­su­ko­shi, banques, res­tau­rants. Il en res­tait les ossa­tures. Le Mit­su­ko­shi avait rou­vert, par miracle ou par orgueil, dans un bâti­ment à moi­tié cal­ci­né dont on avait bou­ché les trous avec des planches et du papier hui­lé. On y ven­dait, disait-on, des pro­duits amé­ri­cains de contre­bande à des prix qui auraient fait pleu­rer un samou­raï. Ken­ji­ro n’y entrait jamais.

C’est dans Nihon­ba­shi qu’il croi­sait le mar­ché noir du matin. Pas le grand mar­ché noir d’Ue­no ou d’A­meyo­ko, avec ses étals orga­ni­sés et ses yaku­zas en sen­ti­nelle — non, celui-ci était plus modeste, plus pitoyable. Des femmes en kimo­no sale, accrou­pies sur des cou­ver­tures, qui ven­daient ce qui leur res­tait : une paire de chaus­sures d’homme, un cadre en laque, des bou­tons de man­chette, un para­pluie répa­ré trois fois. Des enfants aus­si — des gamins de huit ou dix ans, pieds nus dans le froid, qui cou­raient entre les pas­sants en pro­po­sant des ciga­rettes à l’u­ni­té ou des jour­naux de la veille. Et des sol­dats démo­bi­li­sés, recon­nais­sables à leurs uni­formes défraî­chis d’où ils avaient arra­ché les insignes, debout au coin des rues avec le regard vide de ceux qui ne savent pas où aller puis­qu’il n’y a plus de guerre et que la paix ne veut pas d’eux.

Ken­ji­ro ne s’ar­rê­tait pas. Il mar­chait. Il regardait.

Un matin de jan­vier, il vit un homme de son âge, assis contre un mur effon­dré, qui jouait du sha­ku­ha­chi. La flûte de bam­bou émet­tait un son grave, fêlé, qui mon­tait dans l’air gla­cé comme une prière à l’en­vers. L’homme avait un bras — le gauche man­quait, la manche vide repliée et épin­glée à l’é­paule. Il jouait les yeux fer­més. Devant lui, un bol de riz ébré­ché avec quelques pié­cettes. Per­sonne ne s’ar­rê­tait. La musique tom­bait dans le vide.

Ken­ji­ro dépo­sa une pièce dans le bol. L’homme ne rou­vrit pas les yeux. Le sha­ku­ha­chi conti­nua, indif­fé­rent à la cha­ri­té comme il l’é­tait au froid, à la défaite, à tout ce qui n’é­tait pas cette colonne d’air trem­blante entre les lèvres et le bambou.

Il pen­sa à la Bir­ma­nie. Il ne vou­lait pas y pen­ser, mais le sou­ve­nir avait ses propres lois et le sha­ku­ha­chi les avait convo­quées. La forêt. L’hu­mi­di­té qui man­geait la peau. Les marches de nuit, les pieds gon­flés dans les guêtres trem­pées, le ser­gent Haya­shi qui réci­tait des sutras à voix basse en mar­chant, le capo­ral Mizu­no qui pleu­rait sans bruit chaque soir, le lieu­te­nant Oshi­ro qui frap­pait Mizu­no pour le faire taire et qui avait lui-même été tué deux jours plus tard par un tireur bir­man embus­qué dans un banyan, à moins que ce ne fût un Anglais, on ne savait jamais d’où venaient les balles dans cette guerre-là, elles sor­taient de la végé­ta­tion comme des insectes, et les hommes tom­baient avec cette expres­sion de sur­prise que Ken­ji­ro rever­rait jus­qu’à son der­nier souffle, cette bouche ouverte, ces yeux écar­quillés, comme si la mort — même au milieu d’un mas­sacre — res­tait pour cha­cun une nou­velle abso­lu­ment imprévue.

Il accé­lé­ra le pas.

*

Les pan-pan girls. On ne pou­vait pas tra­ver­ser Tokyo sans les voir. Elles se tenaient aux abords des gares, dans les parcs, devant les ciné­mas réqui­si­tion­nés par l’ar­mée amé­ri­caine. Maquillées comme des pou­pées de Yoshi­wa­ra, avec du rouge à lèvres trop vif et des per­ma­nentes copiées sur les maga­zines amé­ri­cains. Elles avaient entre dix-sept et trente ans — dif­fi­cile à dire sous le maquillage, et per­sonne ne deman­dait. Les sol­dats amé­ri­cains les appe­laient « moose », défor­ma­tion de musume, jeune fille. Le mot avait dans leur bouche quelque chose de bien­veillant et d’obs­cène, comme un ani­mal de com­pa­gnie qu’on nomme et qu’on caresse.

Ken­ji­ro ne les jugeait pas. Il n’a­vait plus l’éner­gie du juge­ment. Ces femmes sur­vi­vaient comme tout le monde, avec ce qu’elles avaient, et ce qu’elles avaient c’é­tait leur corps dans un pays qui n’a­vait plus rien d’autre à vendre. Cer­taines riaient avec les sol­dats, par­laient un anglais de caserne, mâchaient du che­wing-gum. D’autres avaient dans le regard quelque chose de si loin­tain qu’on aurait dit des som­nam­bules. Ken­ji­ro les voyait pas­ser sous sa fenêtre à Nishi-Kan­da, en fin d’a­près-midi, bras des­sus bras des­sous avec des GI hilares, et il pen­sait — sans amer­tume, avec une fatigue qui res­sem­blait à de la phi­lo­so­phie — que la défaite était une chose qu’on ne com­pre­nait pas avec la tête mais avec le corps, avec la peau, avec cette chair qui appar­te­nait autre­fois à une nation et qui main­te­nant appar­te­nait à n’im­porte qui.

Le contraste avec l’Im­pe­rial était total, et c’est peut-être ce contraste qui défi­nis­sait le mieux la posi­tion de Ken­ji­ro. Il vivait entre deux mondes : la nuit, il arpen­tait un palais chauf­fé où les vain­queurs man­geaient du steak et buvaient du bour­bon dans les cen­driers de Frank Lloyd Wright ; le jour, il dor­mait dans un six-tata­mis de Nishi-Kan­da où le froid entrait par les inter­stices des cloi­sons comme un loca­taire qu’on ne peut pas expul­ser. Il était le pas­seur entre ces deux mondes, l’homme qui tra­ver­sait chaque matin le miroir — du luxe à la misère, de l’an­glais au japo­nais, du bruit à l’os.

Et chaque jeu­di, dans le res­tau­rant de nouilles de Shin­ba­shi, il conver­tis­sait ce pas­sage en argent.

*

Un matin de février — il fai­sait un froid sec, miné­ral, le genre de froid qui dur­cit les pen­sées — il trou­va en ren­trant chez lui un avis glis­sé sous sa porte. Son pro­prié­taire aug­men­tait le loyer. Pas beau­coup, mais assez pour que le cal­cul, déjà ser­ré, devienne impos­sible sans l’en­ve­loppe d’O­ka­da. Il lut le papier deux fois, le plia, le ran­gea dans le tiroir de sa petite com­mode, et s’al­lon­gea sur son futon en regar­dant le plafond.

Il pen­sa à ce que fai­saient les hommes quand ils n’a­vaient pas d’en­ve­loppe. Ceux qui dor­maient sous les ponts de la Sumi­da, ceux qui fouillaient les pou­belles des bases amé­ri­caines, ceux qui ven­daient leur sang — oui, il y avait un com­merce de sang, il l’a­vait appris d’un voi­sin, les hôpi­taux amé­ri­cains ache­taient du sang japo­nais pour les bles­sés de Corée, enfin pas encore de Corée mais d’O­ki­na­wa, il res­tait des bles­sés, il y avait tou­jours des bles­sés quelque part, et le sang japo­nais était le même que le sang amé­ri­cain, rouge et chaud, ce qui au fond était la seule chose que les deux peuples eussent véri­ta­ble­ment en commun.

Il fer­ma les yeux. Il dormit.

L’en­ve­loppe, la semaine sui­vante, était un peu plus épaisse. Ken­ji­ro ne deman­da pas pour­quoi. Il la prit, la glis­sa dans sa veste, et man­gea ses udon.

* * *

CHA­PITRE 5 — QUELQUE CHOSE DE PLUS LOURD

C’est arri­vé un jeu­di de mars, vers deux heures du matin. Un de ces jeu­dis de fin d’hi­ver où le froid des­ser­rait un peu son étau et où une odeur de terre mouillée mon­tait des jar­dins du palais impé­rial, tra­ver­sait Hibiya et venait se glis­ser par les fenêtres entrou­vertes du deuxième étage. Ken­ji­ro fai­sait sa ronde habi­tuelle, aile sud, avec cette démarche de félin noc­turne qu’il avait per­fec­tion­née au fil des mois. Il pas­sa devant la chambre 211 sans ralentir.

C’est là qu’il entendit.

Deux voix. Pas des voix d’of­fi­ciers ivres, pas le bavar­dage mou des hommes qui s’en­nuient loin de chez eux. Deux voix basses, ten­dues, rapides — le débit de gens qui savent que ce qu’ils disent a du poids et que les murs ont par­fois des oreilles, mais qui comptent sur l’heure tar­dive et la fatigue du monde pour les protéger.

L’a­cous­tique de Wright fit le reste. Le décro­che­ment du cou­loir, juste devant la 211, créait cette poche sonore que Ken­ji­ro avait repé­rée depuis long­temps. Il n’eut pas à s’ar­rê­ter. Il ralen­tit imper­cep­ti­ble­ment — deux secondes, peut-être trois — le temps qu’une phrase entière lui par­vienne, nette comme une lame.

— Ishii est intou­chable. Washing­ton a été clair là-des­sus. Ses recherches valent plus que n’im­porte quel procès.

Puis la deuxième voix, plus grave, avec un accent du Sud que Ken­ji­ro avait appris à recon­naître — la Géor­gie, peut-être, ou les Carolines :

— Le pro­blème, c’est que les Sovié­tiques le savent. Ils ont leurs propres témoins. Si ça sort au tri­bu­nal, on ne pour­ra plus…

Ken­ji­ro était pas­sé. Trois secondes. Deux phrases. Un nom.

Ishii.

Il conti­nua sa ronde. Ses mains ne trem­blaient pas, ses pas ne chan­gèrent pas de rythme, son visage res­ta ce masque de neu­tra­li­té pro­fes­sion­nelle qu’il por­tait depuis des années comme une seconde peau. Mais dans sa tête, quelque chose venait de se dépla­cer — un poids, une masse, comme quand on découvre qu’un plan­cher qu’on croyait solide repose sur du vide.

Ishii Shirō. Tout le monde connais­sait ce nom au Japon, même si per­sonne ne le pro­non­çait. Lieu­te­nant-géné­ral de l’ar­mée impé­riale, méde­cin, direc­teur de l’U­ni­té 731 — cette uni­té de recherche bio­lo­gique ins­tal­lée à Ping­fang, en Mand­chou­rie, où l’on avait mené des expé­riences sur des pri­son­niers de guerre vivants. Chi­nois, Coréens, Russes, quelques Amé­ri­cains aus­si, disait-on. Des expé­riences que Ken­ji­ro ne se for­çait pas à ima­gi­ner parce qu’il n’a­vait pas besoin de se for­cer — les rumeurs avaient cir­cu­lé dans l’ar­mée, par bribes, par sous-enten­dus, avec cette hor­reur sup­plé­men­taire que donne le non-dit. Vivi­sec­tions sans anes­thé­sie. Ino­cu­la­tion de la peste, du cho­lé­ra, de l’an­thrax. Congé­la­tion de membres pour étu­dier les gelures. Les cobayes humains étaient appe­lés maru­ta — bûches de bois. La langue elle-même par­ti­ci­pait de l’effacement.

Et main­te­nant, dans une chambre de l’Im­pe­rial Hotel, deux Amé­ri­cains dis­cu­taient de la pro­tec­tion d’I­shii. Pas de son juge­ment. De sa protection.

Ken­ji­ro ter­mi­na sa ronde. Il véri­fia les portes, les fenêtres, les coins d’ombre. Il pas­sa devant la 307 — lumière allu­mée, comme tou­jours — sans s’ar­rê­ter. Il des­cen­dit au rez-de-chaus­sée, tra­ver­sa le hall, fit un détour par la lin­ge­rie pour véri­fier une ser­rure qui coin­çait depuis trois jours. Cha­cun de ces gestes était exé­cu­té avec une pré­ci­sion méca­nique, et cette méca­nique était la seule chose qui le sépa­rait de la panique. Non — pas la panique. Quelque chose de pire. La compréhension.

Il com­pre­nait. Pour la pre­mière fois depuis qu’il avait pris la pre­mière enve­loppe dans le res­tau­rant de Shin­ba­shi, il com­pre­nait que ce qu’il fai­sait n’é­tait pas un com­merce de brou­tilles. Les ivresses du colo­nel Eve­rett, les visites noc­turnes du com­man­dant Pre­witt, les habi­tudes ali­men­taires des diplo­mates aus­tra­liens — c’é­tait de l’é­cume, du rem­plis­sage, la mon­naie de singe de l’es­pion­nage. Mais ceci — Ishii, les recherches bio­lo­giques, l’ac­cord secret entre Washing­ton et un cri­mi­nel de guerre — ceci était autre chose. Ceci avait un poids spé­ci­fique que toutes les enve­loppes du monde ne pour­raient pas compenser.

*

Le jeu­di sui­vant, il retrou­va Oka­da à Shin­ba­shi. Il fai­sait encore froid, mais le rideau bleu du res­tau­rant cla­quait dans un vent qui sen­tait déjà le prin­temps — cette odeur de boue et de pro­messe que Tokyo a en mars, quand la ville hésite entre la mort de l’hi­ver et l’obs­cé­ni­té des cerisiers.

Ken­ji­ro s’as­sit. La patronne posa le bol de udon. Il racon­ta les choses habi­tuelles — les allées et venues, les conver­sa­tions sur­prises, les détails sans impor­tance qu’O­ka­da absor­bait avec sa patience de puits sans fond. Puis il mar­qua une pause. Pas une pause cal­cu­lée — il ne savait pas cal­cu­ler ces choses-là — mais une pause qui venait du corps, de cette résis­tance phy­sique qu’on éprouve avant de sau­ter d’un endroit élevé.

— J’ai enten­du quelque chose, dit-il. Quelque chose de différent.

Oka­da ne bou­gea pas. Ses mains res­tèrent posées de part et d’autre du bol, ses yeux ne chan­gèrent pas d’ex­pres­sion. Mais Ken­ji­ro sen­tit — dans l’air, dans l’in­fime modi­fi­ca­tion de la ten­sion entre eux — que l’homme venait de pas­ser d’un état à un autre, comme un ani­mal qui dresse l’oreille.

Il racon­ta. Les deux voix, la chambre 211, le nom d’I­shii, la phrase sur Washing­ton, les recherches qui valent plus que n’im­porte quel pro­cès. Il racon­ta avec exac­ti­tude, sans rien ajou­ter ni retran­cher, en repro­dui­sant les mots anglais tels qu’il les avait enten­dus. Il vit Oka­da les rece­voir — les peser, les retour­ner, les clas­ser dans cette archi­tec­ture invi­sible que l’homme construi­sait depuis des mois à par­tir des miettes que Ken­ji­ro lui apportait.

Il y eut un silence. Plus long que d’ha­bi­tude. Oka­da prit pour la pre­mière fois une gor­gée de son thé — geste minus­cule, presque imper­cep­tible, mais que Ken­ji­ro nota comme on note un cra­que­ment dans une struc­ture qu’on croyait rigide.

— Savez-vous qui occu­pait la chambre 211 ? deman­da Okada.

— Je vérifierai.

— Faites-le. Et si vous pou­vez savoir à quels bureaux ces hommes sont rat­ta­chés, ce serait utile.

Utile. Le mot était nou­veau. Jusque-là, Oka­da n’a­vait jamais qua­li­fié les infor­ma­tions de Ken­ji­ro. Elles étaient reçues, absor­bées, payées — mais jamais éva­luées. L’ap­pa­ri­tion de ce mot — utile — chan­geait la nature du contrat. Ken­ji­ro n’é­tait plus un simple col­lec­teur de bruit ambiant. Il était deve­nu, en trois secondes et deux phrases, quel­qu’un dont les infor­ma­tions comptaient.

— Same­ji­ma-san.

Oka­da avait posé ses mains à plat sur la table. Ses ongles étaient cou­pés court, très propres. Des mains d’une neu­tra­li­té absolue.

— Ce que vous avez enten­du est impor­tant. Mais il est essen­tiel que vous com­pre­niez une chose : l’im­por­tance ne doit rien chan­ger à votre com­por­te­ment. Vous conti­nuez exac­te­ment comme avant. Les mêmes rondes, les mêmes gestes, la même invi­si­bi­li­té. Si vous com­men­cez à cher­cher, si vous chan­gez vos habi­tudes, si vous vous attar­dez devant cer­taines portes, vous serez repé­ré. Et les gens qui occupent la chambre 211 ne sont pas des colo­nels ivres. Ce sont des gens qui font attention.

Le mot qu’il n’a­vait pas pro­non­cé, celui que Ken­ji­ro enten­dait quand même dans le blanc de la phrase, c’é­tait ren­sei­gne­ment. Intel­li­gence, comme disaient les Amé­ri­cains. Ces hommes de la 211 n’é­taient pas des mili­taires ordi­naires. Ils appar­te­naient à cette zone grise de l’oc­cu­pa­tion où les uni­formes se mêlaient aux cos­tumes civils, où les ordres venaient de Washing­ton et non de MacAr­thur, où la guerre froide — qui n’a­vait pas encore de nom mais qui avait déjà une odeur — com­men­çait à redes­si­ner les alliances et les trahisons.

— Je com­prends, dit Kenjiro.

— Bien.

L’en­ve­loppe, ce soir-là, était sen­si­ble­ment plus épaisse que les pré­cé­dentes. Ken­ji­ro la glis­sa dans sa veste sans la regar­der. En sor­tant du res­tau­rant, il leva les yeux vers le ciel de Shin­ba­shi. Les étoiles n’é­taient pas visibles — elles ne l’é­taient jamais à Tokyo, même avant la guerre, la ville les avait tou­jours man­gées — mais il y avait une lune, fine, tran­chante, posée sur le toit d’un immeuble comme une lame oubliée.

Il ren­tra chez lui. Il ne comp­ta pas les billets. Il savait, sans les comp­ter, qu’ils repré­sen­taient quelque chose de nou­veau — non pas un salaire, non pas un cadeau, mais un prix. Et que ce prix, comme tous les prix véri­tables, n’a­vait pas de rap­port avec l’argent.

* * *

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TROI­SIÈME MOU­VE­MENT — Le Des­sert qui brûle

Cha­pitre 10 — Sha­hi Tukda

Le sha­hi tuk­da est un men­songe magnifique.

On prend du pain ras­sis — du pain dur, du pain mort, du pain que per­sonne ne veut plus — et on le fait frire dans le ghee jus­qu’à ce qu’il devienne doré, crous­tillant, mécon­nais­sable. Puis on le noie dans du rabri — ce lait réduit pen­dant des heures, épais­si, sucré, par­fu­mé au safran et à la car­da­mome, deve­nu crème sans être crème, deve­nu des­sert sans être des­sert, deve­nu quelque chose qui n’a d’é­qui­valent dans aucune autre cui­sine du monde. On empile le pain frit et le rabri en couches alter­nées, on par­sème d’a­mandes effi­lées et de pis­taches concas­sées, on pose une feuille d’argent sur le som­met, et le plat est prêt — un palais construit sur une ruine, un triomphe bâti sur un déchet, la preuve que rien n’est per­du, que tout peut être trans­for­mé, que le pain ras­sis de la veille peut deve­nir le des­sert royal de demain.

C’é­tait le plat pré­fé­ré de la Begum.

Irfan le savait, et il le pré­pa­rait chaque fois que quelque chose n’al­lait pas dans le bun­ga­low — quand le Nawab avait une quinte de toux qui durait trop long­temps, quand les comptes ne tom­baient pas juste, quand une lettre de Kara­chi appor­tait des nou­velles que la Begum lisait sans les com­men­ter. Il pré­pa­rait le sha­hi tuk­da et il le mon­tait à l’é­tage, et la Begum le man­geait seule dans sa chambre, avec les doigts, sans assiette — elle le pre­nait direc­te­ment dans le bol de cuivre, et ce geste, si contraire à ses manières habi­tuelles, si éloi­gné de la rigueur avec laquelle elle tenait sa mai­son et sa per­sonne, ce geste disait mieux que tout le reste l’é­ten­due de son désar­roi, parce que les gens très contrô­lés ne se laissent aller que dans les détails, et man­ger avec les doigts dans un bol de cuivre était, pour Begum Tahi­ra, l’é­qui­valent d’un effondrement.

Ce soir de novembre, Irfan pré­pa­ra le sha­hi tuk­da sans que per­sonne le lui demande.

Il le pré­pa­ra parce que l’air du bun­ga­low avait chan­gé. Quelque chose s’é­tait dur­ci dans les murs, dans les voix, dans la façon dont les gens se croi­saient dans les cou­loirs — ils se croi­saient tou­jours avec la même poli­tesse, le même adaab, la même incli­nai­son de tête, mais l’in­cli­nai­son durait une frac­tion de seconde de moins qu’a­vant, et cette frac­tion de seconde man­quante était un gouffre, un pré­ci­pice, la preuve que le teh­zeeb com­men­çait à s’u­ser, comme tout s’use, comme le tis­su le plus fin finit par mon­trer sa trame.

Les réfu­giés étaient par­tis — la plu­part d’entre eux, emme­nés par des convois orga­ni­sés par le gou­ver­ne­ment pro­vin­cial vers des camps, des héber­ge­ments, des paren­tèles éloi­gnées. Il n’en res­tait que quelques-uns, les plus âgés, les plus seuls, ceux qui n’a­vaient per­sonne nulle part et pour qui le jar­din de Ban­si Lal était deve­nu le der­nier jar­din du monde. Le bun­ga­low avait retrou­vé une forme de calme, mais c’é­tait un calme dif­fé­rent du calme d’a­vant — un calme d’a­près, un calme qui savait des choses que le calme d’a­vant ne savait pas, un calme qui avait vu les lits de corde entre les mas­sifs de jas­min et les chaus­sures ali­gnées devant la cui­sine et le regard de Tariq le cou­sin de Lahore, et qui ne pou­vait plus pré­tendre à l’innocence.

L’in­ci­dent eut lieu sur la terrasse.

C’é­tait la ter­rasse du pre­mier étage, celle qui sur­plom­bait la cour, celle d’où Mira avait écou­té le mushai­ra der­rière le mou­cha­ra­bieh. La nuit était claire — une nuit de novembre, avec cette net­te­té de l’air qui suit la mous­son et qui fait que chaque étoile semble décou­pée au rasoir, chaque son porte plus loin, chaque geste est plus visible. Irfan était mon­té por­ter le thé du soir — le thé de la ter­rasse, celui que le Nawab pre­nait en regar­dant le jar­din — et en redes­cen­dant il avait croi­sé Mira, qui mon­tait, et ils s’é­taient arrê­tés dans l’es­ca­lier, face à face, et l’es­ca­lier était étroit, et il fal­lait que l’un des deux recule pour lais­ser pas­ser l’autre, et aucun des deux ne recula.

Ils res­tèrent là. Dans l’es­ca­lier. Entre deux étages. Entre le monde d’en haut et le monde d’en bas. Et la proxi­mi­té de leurs corps — la proxi­mi­té exacte, mesu­rable, la dis­tance entre son épaule et la sienne, entre son souffle et le sien — cette proxi­mi­té était une chose phy­sique, tan­gible, un objet qui occu­pait l’es­pace entre eux et qui avait sa propre den­si­té, sa propre cha­leur, comme un plat posé entre deux convives, comme un bol de niha­ri à l’aube.

— Il faut que vous des­cen­diez, dit Mira.

— Il faut que vous mon­tiez, dit Irfan.

— Oui, dit Mira.

— Oui, dit Irfan.

Et per­sonne ne bou­gea. Et le temps pas­sa — une seconde, cinq secondes, dix secondes — et les secondes s’ac­cu­mu­lèrent comme les couches de rabri sur le pain frit du sha­hi tuk­da, couche sur couche, dou­ceur sur dou­ceur, jus­qu’à ce que l’ac­cu­mu­la­tion devienne insou­te­nable, jus­qu’à ce que la dou­ceur elle-même devienne une forme de violence.

Il leva la main. Pas pour la tou­cher — pour dépla­cer une mèche de che­veux qui était tom­bée devant ses yeux. Un geste si petit, si insi­gni­fiant, si quo­ti­dien — les mères le font pour leurs enfants, les coif­feurs le font pour leurs clients, c’est un geste de rien, un geste de presque rien — mais dans cet esca­lier, entre cet homme et cette femme, ce geste fut un séisme. La mèche glis­sa entre ses doigts, et ses doigts effleu­rèrent sa tempe, et la tempe était chaude, et la cha­leur pas­sa de sa peau à ses doigts comme une épice passe du mor­tier au plat, et ce fut tout — un effleu­re­ment, une seconde, et Irfan reti­ra sa main, et Mira ne dit rien, et ils se sépa­rèrent, lui des­cen­dant, elle mon­tant, comme si rien ne s’é­tait passé.

Mais le ser­vi­teur les avait vus.

Reh­man — le vieux ser­vi­teur du bun­ga­low, celui qui por­tait les pla­teaux et cirait les chaus­sures et remon­tait les montres du Nawab chaque matin avec une dévo­tion hor­lo­gère — Reh­man était dans le cou­loir du pre­mier étage, et il avait vu le geste, et son visage n’a­vait expri­mé rien, abso­lu­ment rien, parce que Reh­man était un homme du teh­zeeb, un homme qui avait appris à ne rien expri­mer, et cette absence d’ex­pres­sion était la chose la plus ter­ri­fiante du monde, plus ter­ri­fiante qu’un cri, qu’une accu­sa­tion, qu’une gifle, parce que le vide du visage de Reh­man était un écran sur lequel on pou­vait pro­je­ter toutes les condamnations.

La rumeur prit deux jours pour faire le tour du bungalow.

Pas une rumeur bruyante — une rumeur de Luck­now, c’est-à-dire une rumeur mur­mu­rée, polie, enve­lop­pée dans tant de pré­cau­tions ora­toires qu’on pou­vait la nier avoir enten­due, comme un par­fum qu’on peut nier avoir sen­ti. Mais elle était là, dans les regards détour­nés des ser­vantes quand Mira des­cen­dait à la cui­sine, dans le silence un peu trop long qui pré­cé­dait les réponses quand Irfan deman­dait quelque chose, dans cette imper­cep­tible modi­fi­ca­tion de l’air qui entou­rait les deux comme une aura, une auréole inver­sée, un halo de soupçon.

La belle-sœur de Mira — une femme sèche et pré­cise dont le visage res­sem­blait à une addi­tion : tout y était comp­té — la belle-sœur fut la pre­mière à agir. Elle n’al­la pas voir Mira. Elle alla voir la Begum. Parce que dans la hié­rar­chie du bun­ga­low, la Begum était le tri­bu­nal, la cour d’ap­pel, l’ins­tance finale, et aller voir la Begum pour se plaindre d’une veuve qui fré­quen­tait la cui­sine d’un ser­vi­teur musul­man, c’é­tait dépo­ser une plainte devant le juge suprême.

La Begum écou­ta. Elle écou­ta sans inter­rompre, sans hocher la tête, sans bou­ger un cil — elle écou­ta avec cette immo­bi­li­té miné­rale qui était sa façon de peser, de mesu­rer, de jau­ger. Puis elle dit :

— Je m’en occupe.

Et la belle-sœur sor­tit, satis­faite de cette phrase ambi­guë, parce que « je m’en occupe » pou­vait signi­fier n’im­porte quoi — je punis, je par­donne, j’i­gnore, je tranche — et l’am­bi­guï­té était, une fois de plus, le génie de Luck­now, cette capa­ci­té à satis­faire tout le monde en ne disant rien.

La Begum ne par­la pas à Mira ce soir-là. Ni le len­de­main. Elle atten­dit trois jours — le temps que le sha­hi tuk­da met à repo­ser dans le réfri­gé­ra­teur avant de ser­vir, le temps que le rabri épais­sisse, le temps que les saveurs se mêlent et se sta­bi­lisent. Et quand elle par­la, elle par­la non pas à Mira mais à Irfan.

Elle des­cen­dit à la cui­sine. C’é­tait la deuxième fois en six mois qu’un maître de la mai­son des­cen­dait les quatre marches de la cui­sine d’Ir­fan — la pre­mière fois avait été le Nawab, le soir du dum — et cette des­cente avait la même solen­ni­té, la même gra­vi­té, le même poids de ce qui ne se fait pas et qui se fait quand même.

— Irfan, dit la Begum.

Il se retour­na. Il tenait un cou­teau et un oignon, et il ne posa ni l’un ni l’autre, parce que poser le cou­teau aurait été admettre que la conver­sa­tion qui s’an­non­çait méri­tait qu’on inter­rompe le tra­vail, et Irfan n’é­tait pas prêt à admettre cela.

— Begum Sahiba.

— Tu sais pour­quoi je suis là.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Les yeux de la Begum étaient deux pierres noires, polies, sans reflet — des yeux de femme qui a pris des déci­sions plus dif­fi­ciles que celle-ci et qui en pren­dra de plus dif­fi­ciles encore, des yeux qui ne deman­daient pas la per­mis­sion de voir.

— Oui, dit Irfan.

— Alors je ne dirai rien de plus. Sauf ceci.

Elle mar­qua une pause. Et dans cette pause, Irfan enten­dit quelque chose qu’il n’at­ten­dait pas — non pas de la sévé­ri­té, non pas de la colère, mais quelque chose qui res­sem­blait à de la fatigue, la fatigue d’une femme qui por­tait trop de choses sur ses épaules — l’ar­gen­te­rie, les bijoux, la mai­son, le départ pos­sible, la lettre de Kara­chi, le registre noc­turne, le manus­crit, les réfu­giés, la vitre bri­sée, et main­te­nant cela, cet amour impos­sible entre un cui­si­nier et une veuve, cet amour blanc sur blanc qui s’a­jou­tait à la pile de tout ce qu’elle devait gérer sans avoir le droit de s’effondrer.

— Le sha­hi tuk­da, dit la Begum, c’est du pain ras­sis trans­for­mé en des­sert royal. Mais pour qu’il devienne royal, il faut que le pain accepte de mou­rir. Il faut qu’il passe par le feu. Il faut qu’il cesse d’être ce qu’il était pour deve­nir ce qu’il sera. Tu comprends ?

— Non, Begum Sahiba.

— Men­teur, dit la Begum.

Troi­sième « men­teur » du bun­ga­low. Et celui-ci, comme les deux pré­cé­dents, n’é­tait pas une accu­sa­tion mais une recon­nais­sance — la recon­nais­sance que le men­songe, à Luck­now, était une forme de véri­té, et que la véri­té, à Luck­now, était une forme de men­songe, et que la seule chose qui comp­tait n’é­tait ni la véri­té ni le men­songe mais le goût — le goût de ce qui res­tait quand les mots avaient fini leur travail.

La Begum remon­ta les quatre marches. Et Irfan res­ta seul avec son cou­teau et son oignon, et les larmes cou­lèrent, et c’é­tait com­mode, comme tou­jours, et il hacha l’oi­gnon avec une vio­lence qu’il ne se connais­sait pas — tok tok tok tok tok — plus vite, plus fort, et la planche de bois réson­na comme un tam­bour, comme un cœur, comme un poing sur une table, et l’oi­gnon se ren­dit, et les larmes cou­lèrent, et Irfan ne savait plus si c’é­tait l’oi­gnon ou autre chose, et la dis­tinc­tion avait ces­sé de compter.

Cha­pitre 11 — Kulfi

La kul­fi se pré­pare en refroidissant.

C’est l’in­verse du feu — on prend le lait, on le réduit long­temps, très long­temps, en remuant sans arrêt pour qu’il ne brûle pas, pour qu’il épais­sisse sans accro­cher, et quand il a per­du la moi­tié de son eau et gagné le double de sa den­si­té, quand il est deve­nu presque solide, presque pâte, on y met la car­da­mome et les pis­taches et le safran, et on le verse dans des moules coniques en métal, et on le place dans la glace. Et on attend que le froid fasse son tra­vail. Le froid est patient. Le froid ne se presse pas. Le froid trans­forme le lait réduit en quelque chose de nou­veau — ni liquide ni solide, ni chaud ni froid, un état inter­mé­diaire, un entre-deux, et la kul­fi est peut-être le seul des­sert au monde qui existe dans l’entre-deux, qui refuse de choi­sir, qui reste sus­pen­du entre deux états comme un mot entre deux langues, comme un homme entre deux pays, comme un amour entre deux mondes.

Mira ne des­cen­dit plus à la cuisine.

Pas d’un coup — par degrés, par étapes, comme le lait refroi­dit dans le moule de la kul­fi, pro­gres­si­ve­ment, imper­cep­ti­ble­ment. Le pre­mier jour après la visite de la Begum, elle des­cen­dit mais ne s’as­sit pas — elle res­ta debout, en haut des quatre marches, et sa voix avait quelque chose de dif­fé­rent, une rai­deur, une for­ma­li­té qu’Ir­fan ne lui connais­sait pas. Le deuxième jour, elle ne des­cen­dit pas mais envoya une ser­vante deman­der si le thé était prêt. Le troi­sième jour, elle ne des­cen­dit pas et n’en­voya per­sonne. Et le qua­trième jour, Irfan com­prit que le tabou­ret près de la porte res­te­rait vide, et il posa des­sus un sac de farine, comme on pose un objet sur une chaise pour signi­fier qu’elle est prise, sauf qu’i­ci c’é­tait l’in­verse — le sac de farine disait : cette chaise n’est plus prise, cette chaise n’at­tend plus per­sonne, cette chaise est rede­ve­nue une chaise.

Sa cui­sine changea.

Les plats qu’il pré­pa­rait étaient tech­ni­que­ment par­faits — les galou­ti fon­daient, le birya­ni embau­mait, le niha­ri avait cette pro­fon­deur de la nuit. Mais quelque chose man­quait, et Irfan savait ce qui man­quait, et il ne pou­vait pas le rem­pla­cer, parce que ce qui man­quait n’é­tait pas une épice, n’é­tait pas un ingré­dient, n’é­tait pas un geste — c’é­tait une pré­sence, c’é­tait le poids d’un regard sur ses mains, c’é­tait la cer­ti­tude que quel­qu’un, assis sur un tabou­ret, trans­for­mait ses gestes en poé­sie sim­ple­ment en les regar­dant, et sans ce regard ses gestes rede­ve­naient des gestes, ses plats rede­ve­naient des plats, et il rede­ve­nait un cuisinier.

Le Nawab le remarqua.

— Irfan, dit-il un soir, en repo­sant sa cuillère. Ce korma.

— Huzoor ?

— Il est… Le Nawab cher­cha le mot. Le même mot que Mira avait cher­ché en goû­tant le galou­ti cru, des mois plus tôt. Le même silence avant le mot. Puis : Il est correct.

Cor­rect. Le mot le plus ter­rible du voca­bu­laire culi­naire. Cor­rect signi­fiait : sans défaut et sans âme. Cor­rect signi­fiait : tech­ni­que­ment irré­pro­chable et émo­tion­nel­le­ment mort. Cor­rect signi­fiait : tu n’es pas là, Irfan, tu es ailleurs, et là où tu es, la cui­sine ne te suit pas.

— Par­don­nez-moi, Huzoor.

— Il n’y a rien à par­don­ner. Il y a quelque chose à retrouver.

Mais le Nawab ne dit pas quoi, parce que le Nawab savait quoi, et Irfan savait que le Nawab savait quoi, et cette connais­sance par­ta­gée et non dite était peut-être la forme la plus pure du teh­zeeb — savoir ensemble sans par­ler, com­prendre ensemble sans expli­quer, souf­frir ensemble sans se plaindre.

* * *

Le Nawab prit sa déci­sion un dimanche.

Il ne l’an­non­ça pas — il la for­mu­la, à voix haute, seul dans son bureau, devant ses livres et ses montres. Il dit :

— Je ne pars pas.

Il le dit comme on dit une prière — pas pour convaincre Dieu mais pour se convaincre soi-même. Il le dit trois fois, parce que les choses impor­tantes méritent d’être dites trois fois, comme les épices impor­tantes méritent d’être dosées trois fois, une fois pour la mesure, une fois pour la véri­fi­ca­tion, une fois pour la confiance.

La Begum, quand il le lui dit, ne fut pas sur­prise. Elle était assise dans sa chambre, avec le registre ouvert devant elle — le registre d’Ah­med, le registre noc­turne, qui était deve­nu un objet auto­nome, un per­son­nage à part entière de la mai­son, un livre en train de se faire.

— Je sais, dit-elle.

— Et toi ?

— Moi, je ne sais pas encore.

Le Nawab s’as­sit sur le bord du lit. Et entre eux, ce soir-là, l’es­pace n’é­tait ni le désac­cord ni l’ac­cord mais ce ter­ri­toire que les couples anciens connaissent — le ter­ri­toire de la diver­gence accep­tée, de la dif­fé­rence tolé­rée, de l’a­mour qui tient non pas parce qu’on est d’ac­cord mais parce qu’on a déci­dé de ne pas se quit­ter, et que cette déci­sion est renou­ve­lée chaque jour, chaque heure, chaque minute, comme le feu sous le niha­ri est entre­te­nu toute la nuit.

* * *

Ban­si Lal invi­ta le Nawab à jouer aux échecs.

Ce n’é­tait pas une habi­tude — ils ne jouaient aux échecs que rare­ment, deux ou trois fois par an, quand quelque chose de grave deman­dait à être pen­sé sans être dit, quand les mots ne suf­fi­saient plus et qu’il fal­lait un autre lan­gage, un lan­gage de cases et de pièces, de stra­té­gie et de sacri­fice, un lan­gage qui per­met­tait de par­ler de la réa­li­té en ayant l’air de par­ler d’autre chose.

Ils s’ins­tal­lèrent dans le jar­din, sous le fran­gi­pane. L’é­chi­quier était un vieil échi­quier de marbre — cases blanches et noires, pièces sculp­tées dans l’os — que le père du Nawab avait ache­té dans un bazar de Chowk et qui avait cette patine des objets qui ont été tou­chés par trop de mains pour appar­te­nir à quelqu’un.

Le Nawab joua les blancs. Ban­si Lal les noirs.

— Tu sais que Prem­chand a écrit une nou­velle sur les échecs, dit le Nawab en avan­çant un pion.

— Je ne lis pas, dit Ban­si Lal. Je plante.

— L’his­toire est simple. Deux nobles de Luck­now jouent aux échecs pen­dant que les Anglais enva­hissent leur royaume. Ils jouent et jouent et ne lèvent pas les yeux du pla­teau. Et quand ils les lèvent, le royaume a disparu.

Ban­si Lal avan­ça un cavalier.

— Et le pla­teau ? demanda-t-il.

— Le pla­teau est tou­jours là.

— Alors ils n’ont pas tout perdu.

Le Nawab rit — un rire bref, sec, un rire qui res­sem­blait au bruit d’une branche qu’on casse. Puis il dit :

— Tahi­ra veut partir.

— Je sais.

Le Nawab leva les yeux de l’échiquier.

— Tu sais ?

— Les murs parlent. Les fenêtres aus­si. Et le jar­di­nier qui arrose la nuit entend des choses que le maître de mai­son n’en­tend pas.

Le Nawab dépla­ça son fou. Ban­si Lal prit le fou avec un pion — un échange inégal, un sacri­fice, et les sacri­fices de Ban­si Lal aux échecs res­sem­blaient à ses sacri­fices au jar­din : il don­nait volon­tiers les petites choses pour pro­té­ger les grandes.

— Toi, dit le Nawab, tu restes ?

— Je suis un jar­di­nier. Un jar­di­nier ne quitte pas son jar­din. Un jar­din qu’on quitte meurt. Et un jar­di­nier dont le jar­din meurt n’est plus un jardinier.

— Et si le jar­din change ? Si les gens qui y vivent changent ?

— Le jar­din ne change pas. Les gens changent. Les sai­sons changent. Le temps change. Mais la terre est la terre, et les racines sont les racines, et le fran­gi­pane que j’ai plan­té en 1936 sera là en 1997 et en 2047, et les gens qui s’as­sié­ront des­sous ne sau­ront pas mon nom, et ça n’a aucune impor­tance, parce que les arbres ne se sou­viennent pas de ceux qui les plantent, les arbres se sou­viennent de l’eau.

Le Nawab ne répon­dit pas. Il regar­da l’é­chi­quier. Les pièces blanches et noires se fai­saient face dans une confi­gu­ra­tion que les joueurs d’é­checs appellent le milieu de par­tie — le moment où l’ou­ver­ture est ter­mi­née et où la fin n’est pas encore visible, le moment où tout est encore pos­sible, le moment le plus dan­ge­reux et le plus beau, parce que c’est le moment du choix.

— Échec, dit Ban­si Lal.

Le Nawab regar­da. Le cava­lier noir mena­çait son roi. Un cava­lier — la pièce la plus impré­vi­sible, la seule qui saute par-des­sus les autres, la seule qui ne suit pas de ligne droite, la seule qui surprend.

— Bien joué, dit le Nawab.

— Ce n’est pas moi, dit Ban­si Lal. C’est le cava­lier. Les cava­liers savent des choses que les rois ne savent pas.

Le Nawab dépla­ça son roi. Un seul pas, d’une case, parce que les rois ne se déplacent que d’une case à la fois, c’est leur malé­dic­tion et leur digni­té — ne jamais fuir, ne jamais se pré­ci­pi­ter, avan­cer d’un pas, un seul, et tenir.

Ils jouèrent jus­qu’à la tom­bée du jour. Per­sonne ne gagna. La par­tie finit par une posi­tion que les joueurs d’é­checs appellent le pat — ni vic­toire ni défaite, un état de sus­pen­sion, un équi­libre immo­bile où aucun camp ne peut bou­ger sans se détruire.

— Comme Luck­now, dit le Nawab.

— Comme tou­jours, dit Ban­si Lal.

Et il se leva pour aller arro­ser le jardin.

Cha­pitre 12 — Gulab Jal

Il plut cette nuit-là.

Pas la mous­son — la mous­son était finie depuis des semaines, et la pluie de novembre n’a­vait rien à voir avec la mous­son, elle n’a­vait ni sa puis­sance ni sa durée ni son arro­gance. C’é­tait une pluie timide, une pluie hors sai­son, une pluie qui ne savait pas elle-même ce qu’elle fai­sait là, qui tom­bait avec une sorte d’ex­cuse, de confu­sion, comme quel­qu’un qui entre dans une pièce où il n’est pas invi­té et qui reste quand même, parce que dehors il fait froid et que la pièce est chaude.

La pluie tom­ba sur le jar­din de Ban­si Lal, et le jar­din but comme un homme assoif­fé — avec gra­ti­tude, avec avi­di­té, avec cette recon­nais­sance du corps pour ce qui lui man­quait sans qu’il le sache. Les fleurs s’ou­vrirent. Le jas­min, qui avait com­men­cé à se replier pour l’hi­ver, s’ou­vrit de nou­veau, et son par­fum mon­ta dans l’air mouillé, décu­plé par l’eau, et le bun­ga­low tout entier fut enve­lop­pé d’une odeur de jas­min et de terre trem­pée qui était l’o­deur de la mémoire — parce que rien ne ravive les sou­ve­nirs comme la pluie, rien ne ramène le pas­sé comme l’eau sur la terre sèche.

Irfan était dans sa cuisine.

Il ne cui­si­nait pas. Il était assis sur le sol de pierre, le dos contre le mur de chaux, les yeux ouverts dans le noir. Il écou­tait la pluie. Le bruit de la pluie sur les tuiles du bun­ga­low était un bruit de per­cus­sions — régu­lier, enve­lop­pant, hyp­no­tique — et il se super­po­sait au silence de la cui­sine, et le mélange des deux — la pluie et le silence, le son et l’ab­sence de son — créait un espace qui n’exis­tait que la nuit, un espace qui n’ap­par­te­nait à per­sonne, un espace libre.

Il pen­sait à l’eau de rose.

Le gulab jal — l’eau de rose — était le par­fum le plus simple et le plus insai­sis­sable de la cui­sine luck­no­wie. On le met­tait par­tout et nulle part — une giclée dans le birya­ni au moment de ser­vir, quelques gouttes dans le sher­bet, une brume sur le visage d’un malade, un voile sur le corps d’un mort. C’é­tait un par­fum qui n’in­sis­tait jamais, qui ne durait jamais, qui était là et n’é­tait plus là, comme un fan­tôme, comme un sou­pir, comme le sou­ve­nir de quelque chose qu’on a aimé et qu’on ne retrou­ve­ra pas — non pas parce qu’il a dis­pa­ru, mais parce que ce n’est pas dans la nature de l’eau de rose de res­ter. L’eau de rose passe. C’est sa fonc­tion. C’est sa beau­té. Elle par­fume un ins­tant, et l’ins­tant est tout.

La porte de la cui­sine s’ouvrit.

Pas la porte de l’es­ca­lier — la porte du jar­din, celle par laquelle Mira était venue le soir du paan. Et c’é­tait encore Mira, trem­pée de pluie, les che­veux pla­qués sur le visage, les pieds nus cou­verts de boue du jar­din, et elle se tenait dans l’en­ca­dre­ment de la porte comme elle s’é­tait tenue la pre­mière fois en haut des quatre marches — une sil­houette sans visage, une pré­sence avant d’être une per­sonne, une voix avant d’être un nom.

Mais cette fois, elle ne dit pas que ça sen­tait le para­dis. Elle ne dit rien. Elle entra.

Elle entra et elle refer­ma la porte der­rière elle, et le bruit de la porte qui se fer­mait fut un son défi­ni­tif, un son de clou de girofle qui scelle un paan, un son de cou­vercle qu’on pose sur un dum, et Irfan se leva, et ils se firent face dans la cui­sine obs­cure, avec entre eux l’o­deur de la pluie et l’o­deur des épices et l’o­deur de tout ce qui avait été rete­nu, conte­nu, scel­lé pen­dant six mois et qui ne pou­vait plus l’être.

— Je ne suis pas cen­sée être ici, dit Mira.

— Non, dit Irfan.

— La Begum.

— Oui.

— Les gens.

— Oui.

— C’est impossible.

— Oui, dit Irfan. C’est impossible.

Et le mot « impos­sible », pro­non­cé par les deux, recon­nu par les deux, accep­té par les deux, devint para­doxa­le­ment le mot qui ouvrit la porte — parce que dire qu’une chose est impos­sible, c’est déjà la nom­mer, et nom­mer une chose, c’est lui don­ner une exis­tence, et une chose qui existe ne peut plus être igno­rée, même si elle est impos­sible, sur­tout si elle est impossible.

Elle avan­ça d’un pas. Puis d’un autre. La cui­sine était petite — sept pas du mur au four­neau, cinq de la porte à l’é­vier. Mais ce soir-là, la cui­sine était immense, parce que chaque pas de Mira était un conti­nent, et chaque conti­nent était une fron­tière fran­chie, et les fron­tières étaient innom­brables — la caste, la reli­gion, le veu­vage, le ser­vice, la conve­nance, le teh­zeeb, le monde — et elle les fran­chis­sait toutes, l’une après l’autre, pieds nus sur la pierre froide, avec cette réso­lu­tion du corps qu’Ir­fan avait recon­nue le pre­mier jour, quand elle avait des­cen­du les quatre marches dans son sari blanc de veuve et qu’il avait vu une femme qui avait déci­dé de ne pas mourir.

Elle était devant lui.

La dis­tance entre eux était la dis­tance d’un souffle — la dis­tance qui sépare le « c’est » du « c’est » qu’ils avaient échan­gé devant le galou­ti cru, la dis­tance d’une seconde de trop sur l’anse d’une mar­mite, la dis­tance d’une mèche de che­veux entre deux doigts. Et cette dis­tance, qui avait été main­te­nue pen­dant six mois avec une pré­ci­sion hor­lo­gère, cette dis­tance se refer­ma, et ce qui se pas­sa alors ne se raconte pas avec des mots de roman, parce que les mots de roman sont des mots de spec­ta­teur, et ce qui se pas­sait dans cette cui­sine n’a­vait pas de spectateur.

Ce qui se pas­sa fut ceci : deux per­sonnes qui s’é­taient nour­ries l’une de l’autre — lui par les plats, elle par les mots, lui par les mains, elle par les yeux — deux per­sonnes qui avaient fait de la nour­ri­ture un lan­gage et du lan­gage une nour­ri­ture se trou­vèrent enfin dans le même silence, le même espace, le même souffle, et le silence et l’es­pace et le souffle firent ce que le silence et l’es­pace et le souffle font depuis que le monde existe : ils rapprochèrent.

Les mains d’Ir­fan — ces mains qui connais­saient les cent soixante et une épices, qui savaient pétrir le galou­ti avec le tran­chant et non la paume, qui avaient la mémoire de mil­liers de repas dans chaque arti­cu­la­tion — ses mains se posèrent sur les épaules de Mira, et l’eau de pluie tra­ver­sa ses paumes, et la cha­leur de la peau de Mira tra­ver­sa l’eau de pluie, et les deux — l’eau et la cha­leur, le froid et le chaud — se mélan­gèrent dans ses mains comme les épices se mélangent dans le dum, et quelque chose se trans­for­ma, quelque chose qui n’a­vait pas de nom et qui n’en aurait jamais.

Mira posa ses mains sur les mains d’Ir­fan. Ses mains à elle — des mains de lec­trice, des mains de dan­seuse, des mains qui savaient les gestes du Kathak et les pages des livres — ses mains se posèrent sur les siennes, et la super­po­si­tion de ces quatre mains sur ses épaules fut un geste d’une sim­pli­ci­té abso­lue, un geste sans orne­ment, sans teh­zeeb, sans la moindre trace de la poli­tesse luck­no­wie qui leur avait ser­vi de lan­gage et de pri­son pen­dant six mois — un geste nu, un geste de pre­mier matin, un geste d’a­vant les mots.

La pluie tombait.

La cui­sine était le monde. Les cuivres pen­daient comme des lunes. Le sol de pierre rouge absor­bait leurs pas, leurs souffles, leur his­toire, comme il avait absor­bé la mémoire de mil­liers de repas. Et les épices dans leurs bocaux de verre — les cent soixante et une, les nom­mées et les innom­mées — les épices regar­daient, si les épices pou­vaient regar­der, et elles ne jugeaient pas, parce que les épices ne jugent pas, les épices se mélangent, c’est leur nature, c’est leur voca­tion, et ce qui se mélan­geait dans cette cui­sine cette nuit-là était de la même nature que ce qui se mélan­geait dans chaque plat d’Ir­fan — des élé­ments incom­pa­tibles, des saveurs contra­dic­toires, des mondes oppo­sés — et le mélange était impos­sible, et le mélange était magni­fique, et le mélange était vrai.

Ils ne mon­tèrent pas à l’é­tage. Ils res­tèrent dans la cui­sine. Parce que la cui­sine était leur lieu, le seul lieu qui leur appar­te­nait, le seul lieu où les quatre marches ne comp­taient plus, où le haut et le bas ces­saient d’exis­ter, où le monde se rédui­sait à un sol de pierre, des murs de chaux, des cuivres et des épices, et deux corps qui avaient fini par com­prendre ce que les mains savaient depuis le début.

Et dehors la pluie tom­bait, et le jas­min de Ban­si Lal s’ou­vrait dans la nuit, et l’eau de rose — le gulab jal, le plus éphé­mère des par­fums — l’eau de rose n’é­tait nulle part et par­tout, dans la pluie, dans les fleurs, dans la peau mouillée de Mira, dans les mains d’Ir­fan, dans l’air de la cui­sine, dans cette nuit de novembre qui ne res­sem­blait à aucune autre nuit et qui ne revien­drait jamais, parce que l’eau de rose ne revient jamais, parce que l’eau de rose est le par­fum de ce qui ne se pro­duit qu’une fois.

Plus tard — bien plus tard, quand la pluie avait ces­sé et que le silence avait repris ses droits sur le bun­ga­low, ce silence de la fin de nuit qui n’est pas un vrai silence mais une accal­mie, une res­pi­ra­tion entre deux bruits, un dum entre deux ouver­tures — plus tard, Mira dit :

— Je n’ai pas peur.

Irfan cares­sa ses che­veux. Ils avaient séché pen­dant la nuit, et ils sen­taient la pluie et la cui­sine et le jas­min et le cur­cu­ma et le temps, et toutes ces odeurs ne fai­saient qu’une, et cette odeur unique était l’o­deur de cette nuit, et il la gar­de­rait en lui comme il gar­dait les épices sans nom dans les petits sacs de mous­se­line — par le tou­cher, par la mémoire du corps, sans éti­quette, sans recette.

— Moi non plus, dit-il.

Et c’é­tait un men­songe, parce qu’il avait peur — peur de demain, peur du bun­ga­low, peur de la Begum, peur du monde qui ne vou­drait pas d’eux — mais c’é­tait aus­si la véri­té, parce que la peur n’a­vait plus d’im­por­tance, parce que la peur était une épice comme les autres, une épice qu’on pou­vait doser, inté­grer, trans­for­mer, et que le plat final — ce plat qu’ils étaient en train de pré­pa­rer ensemble depuis le pre­mier sher­bet au kewra — le plat final conte­nait de la peur, oui, mais aus­si du désir et de la ten­dresse et du cur­cu­ma et de la pluie et de la poé­sie et de la viande hachée cent cin­quante fois et du pain ras­sis frit dans le ghee et de la bro­de­rie blanche sur blanc et toutes les fleurs du jar­din de Ban­si Lal, et le mélange était impos­sible, et le mélange était magni­fique, et le mélange était le seul mot qu’ils avaient jamais eu besoin de connaître.

L’aube arri­va.

Mira par­tit par la porte du jar­din, comme elle était venue. Ses pieds lais­sèrent des traces dans la boue du jar­din — des traces qui dure­raient jus­qu’à ce que Ban­si Lal les efface en arro­sant, et Ban­si Lal les ver­rait, et Ban­si Lal ne dirait rien, parce que Ban­si Lal était un homme des racines, et les racines ne jugent pas ce qui se passe au-dessus.

Irfan res­ta dans la cui­sine. Il ouvrit la fenêtre. L’air du matin entra — frais, lavé, neuf, cet air d’a­près la pluie qui est l’air le plus pur du monde — et il ins­pi­ra pro­fon­dé­ment, et l’air avait le goût de l’eau de rose, et l’eau de rose avait le goût de Mira, et Mira avait le goût de tout ce qui compte et de rien qui dure, et c’é­tait bien ain­si, et il le savait, et il ne vou­lait pas que ce soit autrement.

Il prit le bol de terre cuite sur l’é­ta­gère. Le bol du niha­ri, celui qu’il n’a­vait pas cas­sé. Il le regar­da. Puis il le remit à sa place.

Il n’é­tait pas encore temps de le casser.

Cha­pitre 13 — Firni

La fir­ni se sert dans des cou­pelles de terre cuite qu’on jette après usage.

C’est une crème de riz — du riz mou­lu très fin, cuit dans du lait, sucré, par­fu­mé au safran et à la car­da­mome, refroi­di jus­qu’à ce qu’il prenne la consis­tance d’un nuage solide. On la verse dans de petites cou­pelles d’ar­gile non ver­nies — des shi­ko­ra — et on la laisse repo­ser, et pen­dant qu’elle repose l’ar­gile absorbe une par­tie du liquide, et la fir­ni épais­sit encore, et prend ce goût de terre que seule l’ar­gile peut don­ner, ce goût de sol et de pluie et de racines qui est le goût de l’Inde, le goût du pays lui-même, un goût qu’on ne retrouve nulle part ailleurs parce que l’ar­gile de chaque pays a un goût dif­fé­rent, et l’ar­gile de Luck­now a le goût de Luck­now — un goût de fran­gi­pane et de pous­sière et de fleuve et de siècles.

Et quand la fir­ni est man­gée, on jette la cou­pelle. On la casse. On ne la lave pas, on ne la réuti­lise pas, on ne la garde pas. La cou­pelle a ser­vi une fois, elle a don­né son goût de terre à la crème, elle a rem­pli sa fonc­tion, et sa fonc­tion accom­plie, elle retourne à la terre, en mor­ceaux, et les mor­ceaux se mêlent au sol, et le sol absorbe l’ar­gile, et l’ar­gile rede­vient terre, et la boucle est bouclée.

C’est le des­sert de ce qui ne dure pas.

* * *

La Begum annon­ça son départ un mar­di — le jour du mushai­ra, comme si elle avait vou­lu que l’an­nonce se fasse le jour le plus luck­no­wi de la semaine, le jour de la poé­sie et des galou­ti, le jour où le bun­ga­low était le plus lui-même.

Elle ne fit pas de dis­cours. Elle ne réunit pas la mai­son­née. Elle dit au Nawab, dans leur chambre, avec le registre fer­mé sur la table de nuit :

— Je pars pour Kara­chi le mois prochain.

— Seule ?

— Seule.

Le mot tom­ba entre eux comme un galou­ti tombe sur le tawa — avec un gré­sille­ment bref, une brû­lure, puis un silence. Le Nawab ne deman­da pas pour­quoi. Le Nawab ne deman­da pas pour com­bien de temps. Le Nawab demanda :

— Et le registre ?

La Begum regar­da le registre. Ce cahier qui avait été son com­pa­gnon de nuit pen­dant six mois, ce cahier dans lequel Ahmed le scribe avait cou­ché ses mots avec une dévo­tion de cal­li­graphe, ce cahier qui conte­nait — quoi ? La chro­nique d’un bun­ga­low ? Le jour­nal d’une femme qui regarde son monde se trans­for­mer ? Le pre­mier roman d’une Begum qui ne savait pas qu’elle était écri­vain ? Tout cela et autre chose encore, quelque chose qui n’a­vait pas de nom, comme les épices sans nom d’Ir­fan, comme l’a­mour sans nom entre le cui­si­nier et la veuve.

— Le registre reste, dit la Begum. Il appar­tient à la maison.

— Et toi ?

— Moi, je n’ap­par­tiens pas à la mai­son. J’ap­par­tiens à ce que la mai­son va devenir.

Le Nawab ne com­prit pas. Ou peut-être com­prit-il, et la com­pré­hen­sion lui fit mal, et il pré­fé­ra ne pas com­prendre, parce que ne pas com­prendre est par­fois la forme la plus géné­reuse de l’a­mour — on laisse à l’autre le droit d’être incom­pré­hen­sible, on lui laisse le droit de par­tir sans expli­ca­tion, de choi­sir sans jus­ti­fi­ca­tion, d’exis­ter sans permission.

— Adaab, dit le Nawab.

— Adaab, dit la Begum.

Et ce salut échan­gé entre deux époux — ce salut for­mel, ce geste de cour­toi­sie publique uti­li­sé dans l’in­ti­mi­té d’une chambre — ce salut fut la chose la plus triste et la plus belle de la soi­rée, parce qu’il conte­nait en lui tout le teh­zeeb de Luck­now, toute la gran­deur et toute la folie de ces gens qui répon­daient à la fin du monde par une révérence.

* * *

La nou­velle des­cen­dit dans le bun­ga­low comme l’eau des­cend dans le sol — par infil­tra­tion, par capil­la­ri­té, goutte à goutte, couche après couche. Chaque per­sonne l’ap­prit sépa­ré­ment, et chaque per­sonne réagit selon sa nature.

Ban­si Lal ne dit rien. Il arro­sa le jardin.

Reh­man, le vieux ser­vi­teur, com­men­ça à ran­ger les affaires de la Begum avec une méti­cu­lo­si­té maniaque, pliant chaque vête­ment avec la pré­ci­sion d’un ori­ga­miste, comme si la qua­li­té du pliage pou­vait com­pen­ser la dou­leur du départ.

Mum­taz Begum, quand elle l’ap­prit au mushai­ra sui­vant, chan­ta un gha­zal de sépa­ra­tion d’une voix si fêlée que le doc­teur Pes­ton­ji sor­tit un mou­choir de sa poche — pas pour pleu­rer, pour avoir quelque chose à faire de ses mains.

Et Irfan reçut une proposition.

Elle vint par la Begum elle-même, qui des­cen­dit à la cui­sine pour la troi­sième et der­nière fois. Cette fois, elle ne s’ar­rê­ta pas en haut des quatre marches. Elle des­cen­dit tout en bas, elle entra dans la cui­sine, elle s’as­sit sur le tabou­ret de Mira — le tabou­ret où per­sonne ne s’as­seyait plus, le tabou­ret au sac de farine — et elle dit :

— Viens avec moi à Karachi.

Irfan tenait un cou­teau. Il le posa. C’é­tait la pre­mière fois qu’il posait le cou­teau pour une conversation.

— Un rakab­dar de votre talent, conti­nua la Begum. À Kara­chi, tout est à construire. Les familles qui arrivent ont besoin de tout — de mai­sons, de ser­vi­teurs, de cui­si­niers. Un cui­si­nier de Luck­now, un vrai, un qui sait le dum et le galou­ti et le niha­ri et toutes les recettes que per­sonne n’é­crit parce qu’elles se trans­mettent de main en main — un cui­si­nier comme toi vau­dra de l’or là-bas. Le double de ce que tu gagnes ici. Le triple, peut-être.

Irfan ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­da la cui­sine — sa cui­sine, ces murs de chaux, ces cuivres, ce sol de pierre rouge qui avait la mémoire de mil­liers de repas, cette fenêtre par laquelle il voyait la ter­rasse et le mou­cha­ra­bieh, cette porte par laquelle Mira était venue sous la pluie, ces quatre marches qui sépa­raient le monde d’en haut du monde d’en bas et qui étaient, à elles seules, toute l’ar­chi­tec­ture de sa vie.

— Begum Sahi­ba, dit-il. Qu’est-ce que Luck­now sans son cuisinier ?

— Luck­now sans son cui­si­nier trou­ve­ra un autre cuisinier.

— Et le cui­si­nier sans Lucknow ?

La Begum ne répon­dit pas. La ques­tion était la réponse. Et la réponse était une cui­sine de quatre mètres sur cinq, avec des cuivres aux murs et des épices dans des bocaux et un tabou­ret près de la porte et un sol de pierre rouge qui gar­dait la mémoire de tout.

— Non, dit Irfan.

— Réflé­chis.

— J’ai réfléchi.

— Tu n’as pas réflé­chi, tu as sen­ti. Ce n’est pas la même chose.

— Pour moi, c’est la même chose. Mes mains pensent, Begum Sahi­ba. Et mes mains ne veulent pas partir.

La Begum se leva du tabou­ret. Elle lis­sa son dupat­ta. Elle regar­da Irfan une der­nière fois — un regard long, atten­tif, le regard d’une femme qui mesure un homme et qui le trouve à la fois admi­rable et insen­sé, et qui sait que l’ad­mi­rable et l’in­sen­sé sont sou­vent la même chose.

— Tu es un imbé­cile, dit-elle. Mais tu es le meilleur imbé­cile que j’aie jamais connu.

Et elle remon­ta les quatre marches, et le bruit de ses chap­pals sur la pierre s’es­tom­pa dans l’es­ca­lier, et Irfan reprit son cou­teau, et le tok tok tok reprit, et la cui­sine reprit, et le monde reprit.

* * *

Mira apprit la nou­velle le soir même. Pas par Irfan — par les murs, par les mur­mures, par cette télé­gra­phie silen­cieuse qui était le vrai sys­tème de com­mu­ni­ca­tion du bun­ga­low. Elle apprit que la Begum par­tait. Elle apprit qu’Ir­fan avait refu­sé de la suivre. Et elle apprit — par le même sys­tème, par les mêmes murs — qu’Ir­fan avait refu­sé pour elle.

Elle ne des­cen­dit pas à la cui­sine. Pas ce soir-là. Elle mon­ta sur la ter­rasse, der­rière le mou­cha­ra­bieh, et elle regar­da le jar­din dans la nuit — les lits de corde des der­niers réfu­giés, les mas­sifs de jas­min de Ban­si Lal, le fran­gi­pane dont les feuilles com­men­çaient à jau­nir, les étoiles de novembre qui per­çaient le ciel de Luck­now avec une insis­tance de dia­mants — et elle pen­sa à la firni.

La fir­ni dans ses cou­pelles de terre cuite. La fir­ni qu’on mange une fois et dont on jette le conte­nant. La fir­ni qui prend le goût de la terre et qui retourne à la terre. Et elle se deman­da si l’a­mour était comme la fir­ni — quelque chose qui pre­nait le goût du lieu où il nais­sait, quelque chose qui ne pou­vait exis­ter que dans ce lieu, dans cette argile, dans cette terre, et qui ne sur­vi­vrait pas au dépla­ce­ment, pas au trans­fert, pas à l’exil.

Et elle se deman­da si Irfan le savait.

Et elle sut qu’il le savait.

* * *

Le manus­crit dis­pa­rut le même soir.

Per­sonne ne sut com­ment. Le tiroir du bureau du Nawab — le tiroir qui ne fer­mait pas à clé — était vide. Les feuillets n’é­taient plus là. Le tis­su hui­lé qui les enve­lop­pait n’é­tait plus là. Rien n’é­tait là. Le tiroir était un trou, un vide, une bouche ouverte sur le néant.

Le Nawab ne s’en aper­çut que le len­de­main matin, en ouvrant le tiroir pour y prendre un sty­lo. Il res­ta un moment devant le tiroir vide, les mains posées sur le bureau, le regard fixe. Puis il fer­ma le tiroir.

Il ne posa pas de ques­tions. Il ne lan­ça pas de recherches. Il ne convo­qua pas les ser­vi­teurs, ne fouilla pas les chambres, ne deman­da rien à per­sonne. Il fer­ma le tiroir et il des­cen­dit prendre son thé dans le jar­din avec Ban­si Lal, et il ne men­tion­na pas le manus­crit, et Ban­si Lal ne men­tion­na pas le manus­crit, et le thé fut bu, et le jar­din fut arro­sé, et la jour­née continua.

Le manus­crit avait dis­pa­ru comme il était appa­ru — sans expli­ca­tion, sans trace, comme un par­fum qui se dis­sipe, comme une épice sans nom qui n’existe que dans le sou­ve­nir de ceux qui l’ont goû­tée. Le pro­fes­seur Tri­ve­di, quand il l’ap­prit, pâlit et deman­da si l’on pou­vait au moins pho­to­gra­phier — mais il n’y avait rien à pho­to­gra­phier, il n’y avait plus rien, et Tri­ve­di com­prit, avec cette rési­gna­tion par­ti­cu­lière des uni­ver­si­taires qui perdent un texte, que le manus­crit ne vou­lait pas être authen­ti­fié, ne vou­lait pas être étu­dié, ne vou­lait pas être pos­sé­dé. Le manus­crit vou­lait cir­cu­ler. Le manus­crit vou­lait dis­pa­raître et réap­pa­raître, comme les fan­tômes, comme les sai­sons, comme les recettes qu’on ne peut pas écrire et qui se trans­mettent de main en main.

Qui l’a­vait pris ? Riyaz, peut-être, le jeune poète fié­vreux, qui avait vu dans ces pages un miroir de ce qu’il vou­lait écrire. La Begum, peut-être, qui l’a­vait glis­sé dans sa malle pour Kara­chi, comme on emporte un mor­ceau de mur quand on quitte une mai­son. Un ser­vi­teur, peut-être, qui l’a­vait ven­du au bazar de Chowk pour quelques rou­pies, sans savoir ce qu’il ven­dait. Ou per­sonne. Peut-être que le manus­crit était retour­né dans les murs, avait trou­vé une nou­velle fis­sure, un nou­veau creux, un nou­vel espace entre deux briques, et qu’il dor­mait de nou­veau, patient, immuable, dans l’at­tente d’un autre ouvrier, d’un autre siècle, d’une autre main qui le trou­ve­rait et qui se deman­de­rait, comme le Nawab s’é­tait deman­dé, comme Tri­ve­di s’é­tait deman­dé, comme tout le monde s’é­tait deman­dé : est-ce Premchand ?

Et la réponse n’a­vait aucune impor­tance. Parce que la vraie ques­tion n’é­tait pas : est-ce Prem­chand ? La vraie ques­tion était : est-ce beau ?

Et la réponse était oui.

Cha­pitre 14 — Ilaichi

On mord dans une graine de car­da­mome et elle éclate.

C’est un évé­ne­ment minus­cule — une graine de quelques mil­li­mètres, verte, ridée, dure comme une petite pierre — et pour­tant l’ex­plo­sion qu’elle pro­voque dans la bouche est sans com­mune mesure avec sa taille. Le goût arrive d’un coup, total, sans pré­am­bule — sucré d’a­bord, puis amer, puis frais, puis brû­lant, les quatre saveurs en même temps, les quatre sai­sons en même temps, et la bouche ne sait plus ce qu’elle goûte, la bouche est débor­dée, sub­mer­gée, et le cer­veau qui essaie de clas­ser — est-ce sucré ? est-ce amer ? — le cer­veau échoue, parce que la car­da­mome refuse d’être clas­sée, la car­da­mome est tout, la car­da­mome est le goût de ce qui ne choi­sit pas.

C’est l’é­pice la plus ancienne du monde. Les pha­raons la mâchaient pour puri­fier leur haleine avant de par­ler aux dieux. Les Romains l’im­por­taient d’O­rient à prix d’or. Les Arabes l’ap­pe­laient « la graine du para­dis ». Et à Luck­now, on la met­tait dans tout — dans le thé, dans le birya­ni, dans le sha­hi tuk­da, dans le paan, dans la kul­fi, dans le sher­bet — dans tout, parce que la car­da­mome avait cette ver­tu unique de ne pas écra­ser les autres saveurs mais de les révé­ler, de les ampli­fier, de les rendre plus elles-mêmes, et un plat avec de la car­da­mome n’é­tait pas un plat à la car­da­mome, c’é­tait un plat deve­nu plus plat, un goût deve­nu plus goût, une chose deve­nue plus chose.

Décembre 1947.

Le bun­ga­low était plus vide. La Begum était par­tie. Ses malles avaient été char­gées dans un camion un matin de la fin novembre, et le camion avait pris la route de la gare, et à la gare un train l’at­ten­dait, et le train allait vers l’ouest, vers ce pays neuf qu’on appe­lait le Pakis­tan et qui n’exis­tait que depuis quatre mois et qui était encore un brouillon, un chan­tier, une pro­messe en construc­tion. La Begum était mon­tée dans le train sans se retour­ner — non pas par froi­deur mais par prin­cipe, parce que se retour­ner c’é­tait hési­ter, et la Begum n’hé­si­tait jamais, parce que l’hé­si­ta­tion est un luxe que les femmes fortes ne peuvent pas se permettre.

Elle avait lais­sé le registre. Sur la table de nuit, dans leur chambre — la chambre du Nawab, qui était aus­si sa chambre et qui ne serait plus sa chambre. Le registre était fer­mé, et sur la cou­ver­ture la Begum avait posé un paan — un paan qu’elle avait pré­pa­ré elle-même, avec ses mains de Begum, ses mains qui comp­taient et clas­saient et orga­ni­saient, un paan mal­adroit, gauche, mal replié, mais par­fu­mé, sin­cère, le pre­mier et le der­nier paan de Begum Tahi­ra. Le Nawab trou­va le paan le soir même. Il ne le man­gea pas. Il le posa à côté du registre, et les deux — le cahier et le paan — res­tèrent là, sur la table de nuit, comme les reliques d’un monde qui n’exis­tait plus et qui exis­tait encore, dans les objets, dans les odeurs, dans les pages, dans le goût.

Le Nawab vieillit de dix ans en dix jours.

Ce n’é­tait pas visible — pas pour les visi­teurs du mushai­ra, pas pour le doc­teur Pes­ton­ji, pas pour Mum­taz Begum. Le Nawab s’ha­billait tou­jours avec le même soin, por­tait tou­jours son calot bro­dé, chan­geait tou­jours de montre chaque jour, disait tou­jours adaab avec la même incli­nai­son. Mais pour ceux qui le connais­saient vrai­ment — pour Ban­si Lal, pour Irfan, pour les murs du bun­ga­low — le Nawab avait chan­gé. Son pas était un peu plus lent. Ses pauses un peu plus longues. La radio, qu’il écou­tait tou­jours, sem­blait l’at­teindre davan­tage, comme si le filtre de dis­tance et d’i­ro­nie à tra­vers lequel il rece­vait les nou­velles du monde s’é­tait amin­ci, et que les mots de All India Radio lui arri­vaient main­te­nant presque nus, presque crus, sans la pro­tec­tion du tehzeeb.

Mais il tenait. Il tenait comme tient un mur de chaux — en blan­chis­sant, en s’ef­fri­tant aux bords, en per­dant des mor­ceaux que per­sonne ne ramasse, mais en tenant.

* * *

Un soir de décembre, Irfan pré­pa­ra un repas simple.

Pas un fes­tin. Pas un ban­quet. Pas les vingt-quatre plats du Nikah ni les galou­ti du mar­di soir ni le birya­ni en dum de quatre heures. Un daal. Un riz. Du ghee. De la cardamome.

C’est tout.

Le daal — des len­tilles jaunes, le toor dal, la len­tille la plus humble, la plus quo­ti­dienne, la len­tille que mangent les pauvres et les rois et les enfants et les vieillards, la len­tille qui est à l’Inde ce que le pain est à la France : le socle, le fon­de­ment, la base sur laquelle tout le reste est construit. Irfan la cui­sit long­temps, dans de l’eau avec du sel et du cur­cu­ma, et quand elle fut tendre il la bat­tit avec une cuillère en bois jus­qu’à ce qu’elle devienne cré­meuse, et il fit un tad­ka — une tem­pé­rage — avec du ghee, des graines de cumin, de l’ail, du piment séché et des feuilles de cur­ry, et il ver­sa le tad­ka sur le daal, et le gré­sille­ment fut le son le plus simple et le plus ancien de la cui­sine indienne, un son qui n’a­vait pas chan­gé depuis des mil­lé­naires, un son de ghee sur des épices, un son de vie.

Le riz — du bas­ma­ti de Deh­ra Dun, long, fin, par­fu­mé. Irfan le lava sept fois, comme son père le lui avait appris — sept fois, pas six, pas huit, sept, parce que le chiffre sept avait une ver­tu que les autres chiffres n’a­vaient pas, une ver­tu qui n’é­tait pas mathé­ma­tique mais mys­tique, et le riz lavé sept fois était plus blanc, plus léger, plus aérien que le riz lavé six fois, et cette dif­fé­rence était imper­cep­tible pour tout le monde sauf pour un rakab­dar, et le rakab­dar était Irfan, et Irfan lavait son riz sept fois, et c’é­tait tout. Il le cui­sit dans de l’eau bouillante avec un bâton de can­nelle et deux gousses de car­da­mome — pas trois, pas quatre, deux, parce que ce soir n’é­tait pas un soir de fête, c’é­tait un soir de véri­té, et la véri­té demande peu d’épices.

Le ghee — il en fit fondre une cuille­rée dans une petite cas­se­role, et le ghee fon­du avait cette cou­leur d’or liquide, cette trans­pa­rence lumi­neuse qui était la cou­leur de l’Inde elle-même, la cou­leur du soleil sur les plaines, la cou­leur de la peau sous le cur­cu­ma, et il le ver­sa sur le riz, un fil mince, un fil d’or, et le riz brilla.

Et la car­da­mome. Trois gousses vertes, posées sur le riz, entières, non écra­sées, non ouvertes — des graines encore fer­mées, encore secrètes, qui ne libé­re­raient leur goût que sous la dent de celui qui les mordrait.

Il mon­ta le plateau.

Le Nawab était dans le jar­din. Assis sous le fran­gi­pane, sur le banc de Ban­si Lal, avec Ban­si Lal à côté de lui — les deux hommes assis dans la pénombre de décembre, qui n’est pas la pénombre chaude de l’é­té mais une pénombre fraîche, nette, avec des étoiles si proches qu’on dirait des clous plan­tés dans le ciel.

Irfan posa le pla­teau entre eux.

— C’est tout ? dit le Nawab en regar­dant le daal et le riz.

— C’est tout, dit Irfan.

— Pas de galou­ti ? Pas de birya­ni ? Pas de nihari ?

— Non, Huzoor. Ce soir, c’est un daal.

Le Nawab regar­da le pla­teau. Le daal jaune, le riz blanc, le fil de ghee doré, les trois gousses de car­da­mome vertes. Quatre cou­leurs. Quatre saveurs. Quatre direc­tions. Et au centre de tout, le silence — le silence de ce qui est simple, le silence de ce qui n’a pas besoin d’ex­pli­ca­tion, le silence de la pierre rouge de la cui­sine et de la terre du jar­din et du plâtre des murs Art Déco et de tout ce qui avait tenu, tout ce qui tenait encore, tout ce qui tien­drait peut-être.

— Ban­si, dit le Nawab. Tu manges avec nous.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Et Ban­si Lal ne pro­tes­ta pas. Il ne dit pas : je suis le jar­di­nier, pas le convive. Il ne dit pas : c’est contraire au pro­to­cole. Il prit le bol que lui ten­dait Irfan, et Irfan ser­vit le daal et le riz, et les trois hommes man­gèrent ensemble, dans le jar­din, sous le fran­gi­pane, avec les étoiles au-des­sus d’eux et les racines en des­sous et entre les deux cette mince couche de vie, cette pel­li­cule fra­gile qu’on appelle le pré­sent et qui est la seule chose que nous pos­sé­dons vraiment.

Le Nawab mor­dit dans une graine de cardamome.

Elle écla­ta.

Et le goût — ce goût total, ce goût qui ne choi­sit pas entre le sucré et l’a­mer, entre le frais et le brû­lant, entre la joie et la peine — le goût emplit sa bouche, et ses yeux se fer­mèrent, et pen­dant un ins­tant le Nawab ne fut plus un nawab, ne fut plus un homme dont la femme était par­tie, ne fut plus un homme dont le monde s’ef­fon­drait, ne fut plus rien de tout cela — il fut sim­ple­ment un homme qui goû­tait une graine de car­da­mome dans un jar­din de Luck­now en décembre 1947, et le goût était bon, et le goût suf­fi­sait, et le goût était tout.

— Irfan, dit le Nawab.

— Huzoor.

— C’est ton meilleur repas.

Irfan ne répon­dit pas. Mais il savait que le Nawab avait rai­son. Ce daal, ce riz, ce ghee, cette car­da­mome — ce repas de rien, ce repas de presque rien, ce repas qui avait coû­té moins que les fleurs du jar­din — c’é­tait son meilleur repas, parce que c’é­tait le repas le plus vrai, le repas le plus nu, le repas débar­ras­sé de tout ce qui n’é­tait pas essen­tiel, et l’es­sen­tiel, Irfan l’a­vait enfin com­pris, l’es­sen­tiel n’é­tait pas les cent soixante et une épices, l’es­sen­tiel n’é­tait pas le dum ni le galou­ti ni le niha­ri ni aucune des mer­veilles de la cui­sine awadhi — l’es­sen­tiel était ceci : quel­qu’un cui­sine, quel­qu’un mange, et entre les deux il y a de l’a­mour, et l’a­mour n’a pas de recette.

* * *

Plus tard cette nuit-là, Mira des­cen­dit à la cuisine.

Elle des­cen­dit par l’es­ca­lier, pas par le jar­din — par les quatre marches, comme la pre­mière fois. Elle por­tait un sari — pas blanc, pas vert, pas orange, un sari bleu nuit, le bleu de l’heure entre la nuit et le jour, le bleu de la cui­sine à l’aube, le bleu de leur pre­mière nuit. Et elle s’as­sit sur le tabou­ret. Le tabou­ret de la pre­mière fois. Le tabou­ret dont Irfan avait reti­ré le sac de farine.

— C’est Noor qui a pris le manus­crit, dit Mira.

Irfan la regarda.

— La bro­deuse. La bro­deuse aveugle. Elle me l’a dit. Elle l’a pris dans le tiroir du Nawab et elle l’a cou­su dans un tis­su. Un tis­su blanc. Bro­dé blanc sur blanc. Et elle l’a don­né à quel­qu’un — elle ne m’a pas dit à qui. Elle a dit que le manus­crit ne devait pas res­ter dans un tiroir. Qu’un texte dans un tiroir est un texte mort. Qu’un texte doit cir­cu­ler, pas­ser de main en main, comme une recette, comme une bro­de­rie, comme un secret qu’on ne peut gar­der qu’en le donnant.

Irfan ne répon­dit pas. Il pen­sait à Noor. Noor aux doigts aveugles qui bro­daient plus juste que les doigts des voyantes. Noor qui avait pris un manus­crit qu’elle ne pou­vait pas lire et qui l’a­vait cou­su dans un tis­su qu’elle ne pou­vait pas voir, et le geste était si par­fait, si juste, si luck­no­wi — cacher la chose la plus pré­cieuse dans un tis­su blanc, la coudre dans le blanc, l’en­fouir dans le blanc, de sorte que per­sonne ne sau­rait jamais où le manus­crit finis­sait et où la bro­de­rie com­men­çait, où le texte finis­sait et où le tis­su com­men­çait, où Prem­chand finis­sait et où Noor commençait.

Blanc sur blanc.

— Irfan, dit Mira.

— Oui.

— Je reste aussi.

Il fer­ma les yeux. Et der­rière ses pau­pières, la cui­sine était encore là — les cuivres, les épices, le sol de pierre rouge, le tabou­ret, la fenêtre, les quatre marches. Tout était encore là. Et elle était encore là. Et il était encore là. Et le bun­ga­low était encore là, avec ses murs Art Déco qui avaient onze ans et qui en parais­saient cent, avec le jar­din de Ban­si Lal et les racines du fran­gi­pane et l’é­chi­quier de marbre et le banc de pierre et la radio qui gré­sillait et les montres du Nawab et le registre de la Begum et le paan séché sur la table de nuit et les mor­ceaux de cou­pelles de fir­ni dans la terre du jar­din et le par­fum du jas­min qui ne serait pas le même l’an­née pro­chaine mais qui serait là, qui serait tou­jours là, parce que Ban­si Lal serait là pour le plan­ter et l’ar­ro­ser et lui mur­mu­rer des mots en awadhi.

Il ouvrit les yeux. Mira le regar­dait. Et son regard était le même regard que le pre­mier jour — ce regard qui ne glis­sait pas sur les choses mais qui s’y enfon­çait, qui creu­sait, qui cher­chait sous la sur­face quelque chose que la sur­face ne mon­trait pas.

— Qu’est-ce que tu vas cui­si­ner demain ? demanda-t-elle.

Irfan sou­rit.

— Je ne sais pas, dit-il. Je ne sais jamais ce que je vais cui­si­ner demain. Je sais ce que mes mains vont cui­si­ner. Et mes mains ne me le disent pas à l’avance.

— Tes mains sont des men­teuses, dit Mira.

Qua­trième « men­teur » du bun­ga­low. Et celui-ci, comme les trois pré­cé­dents, n’é­tait pas une accu­sa­tion mais une décla­ra­tion — la décla­ra­tion que le men­songe et la véri­té et l’a­mour et la cui­sine et la bro­de­rie et la poé­sie et la danse et le jar­din et les épices et le daal et le riz et le ghee et la car­da­mome étaient la même chose, une seule et même chose, une chose sans nom, une chose qui n’a­vait pas de recette et qui ne se trans­met­tait que de main en main, de bouche en bouche, de peau en peau, de blanc en blanc.

Irfan prit une graine de car­da­mome dans le bocal. Il la posa sur sa paume ouverte — la même paume qui avait offert le galou­ti cru le pre­mier jour, la même paume qui avait posé l’it­tar de rose sur le paan, la même paume qui avait tou­ché les épaules de Mira sous la pluie.

Mira prit la graine.

Elle la mit dans sa bouche.

Elle mor­dit.

La car­da­mome écla­ta — sucrée, amère, fraîche, brû­lante, tout en même temps — et dans cette explo­sion minus­cule, dans ce goût qui ne choi­sis­sait pas, dans cette saveur qui conte­nait toutes les saveurs, il y avait le bun­ga­low et le jar­din et la cui­sine et les murs et les épices et le manus­crit dis­pa­ru et le registre de la Begum et le jas­min de Ban­si Lal et les ghun­groo de Mira et les cuivres d’Ir­fan et le fran­gi­pane de 1936 et les étoiles de décembre et la radio qui gré­sillait et les trains qui pas­saient et la ville de Luck­now tout entière, cette ville d’illu­sions, cette ville de teh­zeeb, cette ville qui bro­dait du blanc sur du blanc et qui se tenait debout dans la lumière rasante, et qui tenait, et qui tenait, et qui tenait encore.

Sur l’é­ta­gère, le bol de terre cuite du niha­ri attendait.

Irfan ne le cas­sa pas.

Pas ce soir.

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