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Same­ji­ma

Same­ji­ma

Cha­pitres 6 à 10

CHA­PITRE 6 — LE TRI­BU­NAL DES OMBRES

Le Tri­bu­nal mili­taire inter­na­tio­nal pour l’Ex­trême-Orient sié­geait dans l’an­cien bâti­ment du minis­tère de la Guerre, à Ichi­gaya, à quelques kilo­mètres de l’Im­pe­rial. Ken­ji­ro n’y était jamais allé. Per­sonne n’y allait — pas les Japo­nais ordi­naires, du moins. Les audiences étaient publiques en théo­rie, mais en pra­tique il fal­lait des accré­di­ta­tions, de l’an­glais, et cette forme par­ti­cu­lière de cou­rage ou de maso­chisme qui consiste à regar­der son propre pays se faire juger par ceux qui l’ont vaincu.

Il en enten­dait par­ler, pour­tant. Par­tout. Dans les jour­naux qu’il lisait l’a­près-midi — l’A­sa­hi Shim­bun, quand il en trou­vait un exem­plaire dans la salle de repos du per­son­nel —, dans les conver­sa­tions mur­mu­rées de ses col­lègues, dans l’air même de Tokyo qui, au prin­temps 1947, vibrait d’une ten­sion sourde, comme un arc ban­dé que per­sonne n’ose relâcher.

Vingt-huit accu­sés. Des géné­raux, des ami­raux, des ministres, des diplo­mates. Tojo Hide­ki, l’an­cien pre­mier ministre, celui qui avait déclen­ché la guerre, assis dans le box des accu­sés avec son crâne rasé et ses lunettes rondes, dimi­nué, mécon­nais­sable — il avait ten­té de se sui­ci­der en sep­tembre 1945, une balle dans la poi­trine, mais les méde­cins amé­ri­cains l’a­vaient sau­vé pour pou­voir le pendre. L’i­ro­nie était si par­faite qu’elle en deve­nait métaphysique.

Ken­ji­ro lisait les comptes ren­dus avec une atten­tion qu’il ne se connais­sait pas. Non par inté­rêt juri­dique — le droit ne l’a­vait jamais inté­res­sé — mais parce que ces noms, ces grades, ces accu­sa­tions réson­naient dans les cou­loirs de l’Im­pe­rial comme des échos défor­més. Le tri­bu­nal jugeait la guerre. L’hô­tel héber­geait les juges. Et entre les deux, dans le secret des conver­sa­tions noc­turnes, se tra­mait autre chose — des négo­cia­tions, des pro­tec­tions, des amnis­ties dis­crètes dont le nom d’I­shii n’é­tait que la face visible.

Après la nuit de la chambre 211, Ken­ji­ro avait véri­fié le registre. Les occu­pants étaient enre­gis­trés sous les noms de Davis et Kel­ler, sans grade ni affi­lia­tion. « Civi­lian consul­tants » — c’est tout ce que le registre indi­quait. L’ex­pres­sion était un euphé­misme si trans­pa­rent qu’il en deve­nait opaque. Les consul­tants civils, à l’Im­pe­rial, étaient sou­vent des hommes du CIC — le Coun­ter Intel­li­gence Corps — ou de la toute jeune Cen­tral Intel­li­gence Group, qui devien­drait bien­tôt la CIA. Des hommes qui n’exis­taient pas offi­ciel­le­ment, qui n’a­vaient pas de bureau connu, qui se dépla­çaient entre les hôtels et les bâti­ments admi­nis­tra­tifs de l’oc­cu­pa­tion comme des pois­sons entre les récifs.

Il rap­por­ta les noms à Oka­da. Davis et Kel­ler. Consul­tants civils. Chambre 211, aile sud. Oka­da écou­ta, hocha imper­cep­ti­ble­ment la tête, et ne posa aucune ques­tion. Ce silence était plus élo­quent que n’im­porte quel com­men­taire. Oka­da savait déjà. Ou du moins il savait assez pour que les noms confirment ce qu’il soupçonnait.

*

Les semaines qui sui­virent, Ken­ji­ro remar­qua un chan­ge­ment dans les ques­tions d’O­ka­da. Elles n’é­taient plus vagues — elles ne l’a­vaient peut-être jamais été, mais main­te­nant leur direc­tion était per­cep­tible. Oka­da vou­lait savoir qui, par­mi les Amé­ri­cains de l’Im­pe­rial, ren­con­trait des Japo­nais en civil. Qui rece­vait des visites tar­dives de gens qui n’é­taient pas en uni­forme. Qui avait des enve­loppes sur sa table de nuit, des docu­ments qu’on ne laisse pas traî­ner, des conver­sa­tions qu’on inter­rompt quand quel­qu’un entre dans la pièce.

— Le tri­bu­nal va pro­non­cer ses ver­dicts dans quelques mois, dit Oka­da un soir, entre deux gor­gées de thé qu’il ne buvait pas. Ce qui se décide en ce moment, ce n’est pas qui sera pen­du — ça, c’est déjà joué. Ce qui se décide, c’est qui ne sera jamais jugé. Et pourquoi.

C’é­tait la pre­mière fois qu’O­ka­da livrait un contexte. D’ha­bi­tude, il pre­nait les infor­ma­tions sans rien don­ner en retour — pas d’a­na­lyse, pas de cadre, pas de « voi­là pour­quoi c’est impor­tant ». Cette rup­ture de méthode inquié­ta Ken­ji­ro plus qu’elle ne le ras­su­ra. Si Oka­da par­lait, c’est qu’il avait besoin que Ken­ji­ro com­prenne. Et s’il avait besoin que Ken­ji­ro com­prenne, c’est que ce qui allait suivre néces­si­tait plus que de l’o­béis­sance aveugle. Ça néces­si­tait de la complicité.

— Les Amé­ri­cains pro­tègent des gens, conti­nua Oka­da. Des scien­ti­fiques, des offi­ciers du ren­sei­gne­ment, des hommes qui ont fait des choses pen­dant la guerre que le tri­bu­nal devrait juger mais ne juge­ra pas. Parce que ces hommes savent des choses. Parce qu’ils ont des com­pé­tences que Washing­ton veut récu­pé­rer avant que les Sovié­tiques ne le fassent. C’est une course, Same­ji­ma-san. Une course entre deux empires pour récu­pé­rer les restes du nôtre.

Ken­ji­ro écou­tait. La patronne avait bais­sé le rideau de l’en­trée — elle fer­mait, il était presque vingt-trois heures. Dans la cui­sine, un robi­net gout­tait avec une régu­la­ri­té d’hor­loge. Dehors, un chat tra­ver­sa la ruelle en silence.

— Et vous, dit Ken­ji­ro. Vous êtes du côté de quel empire ?

Oka­da le regar­da. Pour la pre­mière fois, quelque chose pas­sa dans ses yeux — pas de la colère, pas de la sur­prise, mais une sorte de recon­nais­sance, comme s’il venait de mesu­rer Ken­ji­ro à sa juste taille et que la mesure lui convenait.

— Du nôtre, dit-il. De ce qu’il en reste.

*

Ce qui res­tait du leur. Ken­ji­ro y pen­sa en ren­trant chez lui cette nuit-là, sous la pluie fine d’a­vril qui trans­for­mait les rues de Nishi-Kan­da en miroirs noirs. Qu’est-ce qui res­tait de l’empire ? Les ruines, le tri­bu­nal, l’empereur dimi­nué qu’on avait pho­to­gra­phié à côté de MacAr­thur — cette pho­to ter­rible, deve­nue ins­tan­ta­né­ment célèbre, où Hiro­hi­to se tenait raide dans son cos­tume civil, minus­cule, à côté du géant amé­ri­cain en manches de che­mise qui posait les mains sur les hanches avec la décon­trac­tion d’un pro­prié­taire. La pho­to avait été publiée dans tous les jour­naux. Le Japon entier l’a­vait vue. Et le Japon entier avait com­pris, en la regar­dant, quelque chose qu’au­cun dis­cours de capi­tu­la­tion n’a­vait pu trans­mettre aus­si clai­re­ment : c’é­tait fini. Pas la guerre — la guerre était finie depuis long­temps. Non, ce qui était fini, c’é­tait l’i­dée même que le Japon avait eue de lui-même.

Et dans ces décombres — dans cet espace ver­ti­gi­neux entre ce qu’on avait été et ce qu’on ne savait pas encore deve­nir — des hommes comme Oka­da conti­nuaient à agir. À col­lec­ter. À tis­ser leurs réseaux invi­sibles. Pour qui ? Pour quoi ? Ken­ji­ro ne savait pas. La réponse d’O­ka­da — « du nôtre, de ce qu’il en reste » — pou­vait signi­fier n’im­porte quoi. Un patrio­tisme rési­duel. Une nos­tal­gie impé­riale. Un natio­na­lisme recons­ti­tué dans l’ombre. Ou sim­ple­ment l’ha­bi­tude — cette habi­tude des anciens offi­ciers du ren­sei­gne­ment qui ne savent pas s’ar­rê­ter, comme les requins ne savent pas ces­ser de nager sous peine de mourir.

Requin. Same­ji­ma. Il pen­sa à son propre nom et faillit sourire.

*

Le rap­port entre Ken­ji­ro et Oka­da chan­gea après cette conver­sa­tion. Pas osten­si­ble­ment — les ren­dez-vous res­taient heb­do­ma­daires, le lieu ne variait pas, les enve­loppes conti­nuaient d’ap­pa­raître sur la table du res­tau­rant avec la même dis­cré­tion. Mais la qua­li­té du silence entre eux s’é­tait modi­fiée. Avant, c’é­tait le silence d’un employeur et d’un employé. Main­te­nant, c’é­tait celui de deux hommes qui savent quelque chose ensemble et que ce savoir lie plus sûre­ment qu’un contrat.

Oka­da posa des ques­tions plus pré­cises. Il vou­lait les horaires des allées et venues de Davis et Kel­ler. Il vou­lait savoir si d’autres « consul­tants civils » étaient arri­vés à l’Im­pe­rial. Il vou­lait savoir, sur­tout, si des Japo­nais — des Japo­nais en civil, bien habillés, qui ne res­sem­blaient pas au per­son­nel — venaient ren­con­trer les Amé­ri­cains dans les étages.

Ken­ji­ro obser­va. Et il vit.

Il y en avait. Pas beau­coup — deux ou trois, qui venaient tou­jours le soir, tou­jours par l’en­trée prin­ci­pale, avec cette assu­rance des gens qui ont un ren­dez-vous et une rai­son d’être là. Ils mon­taient au deuxième étage, frap­paient à des portes qui s’ou­vraient immé­dia­te­ment, et dis­pa­rais­saient à l’in­té­rieur pour une heure ou deux. L’un d’eux — un homme d’une soixan­taine d’an­nées, mince, le dos très droit, avec des lunettes à mon­ture d’é­caille — rap­pe­lait quelque chose à Ken­ji­ro. Pas un visage qu’il avait vu, mais un type de visage. L’al­lure d’un homme qui a com­man­dé. L’ai­sance de quel­qu’un qui a l’ha­bi­tude d’être obéi et qui, même dans la défaite, ne sait pas cour­ber l’é­chine. Un ancien mili­taire de haut rang. Un méde­cin, peut-être.

Il décri­vit cet homme à Oka­da. L’homme aux lunettes d’é­caille, la soixan­taine, le dos droit, la visite au deuxième étage un mar­di soir de mai. Oka­da écou­ta sans bou­ger. Puis il deman­da, d’une voix dont la neu­tra­li­té même était une forme de tension :

— Avez-vous vu dans quelle chambre il est entré ?

— La 211.

Le silence qui sui­vit dura peut-être dix secondes. Ce fut le plus long silence de tous leurs jeu­dis soirs. La patronne fai­sait du bruit dans sa cui­sine. Un tram­way pas­sa au loin avec son grin­ce­ment de fer­raille. Oka­da prit son thé et, pour la deuxième fois depuis qu’ils se connais­saient, en but une gorgée.

— L’en­ve­loppe de cette semaine sera dif­fé­rente, dit-il simplement.

Ken­ji­ro ne deman­da pas en quoi. Il le sut en ren­trant chez lui, quand il ouvrit l’en­ve­loppe sous le réver­bère de Nishi-Kan­da. Elle conte­nait quatre fois la somme habituelle.

Il la ran­gea entre les lattes du plan­cher avec les autres. Le petit tas de billets com­men­çait à res­sem­bler à quelque chose. Pas à une for­tune — à un piège. Le genre de piège qu’on construit soi-même, billet après billet, jeu­di après jeu­di, et dont on ne remarque les bar­reaux que lors­qu’il est trop tard pour en sortir.

Il se cou­cha. Dehors, un ros­si­gnol chan­tait dans le ceri­sier du voi­sin — les ceri­siers étaient en fleurs, Tokyo se noyait de rose et de blanc, et cette beau­té, comme tou­jours au Japon, était indis­so­ciable de la cer­ti­tude qu’elle allait finir.

* * *

CHA­PITRE 7 — LA FEMME DU TROI­SIÈME ÉTAGE

Elle appa­rut en juin.

Pas de la manière dont appa­raissent les gens impor­tants — avec du bruit, des bagages, un cor­tège de por­teurs. Elle arri­va comme arrivent les choses qui vont chan­ger le cours d’une vie : sans pré­ve­nir, par la bande, en se glis­sant dans l’angle mort du regard.

Ken­ji­ro la vit pour la pre­mière fois un lun­di soir, vers vingt-trois heures. Il mon­tait l’es­ca­lier de ser­vice entre le deuxième et le troi­sième étage quand elle sor­tit de la chambre 309 — deux portes après la suite de Har­wood, le mys­té­rieux Mr. Har­wood dont la lumière ne s’é­tei­gnait jamais. Elle por­tait un tailleur gris, sobre, cou­pé à l’oc­ci­den­tale mais avec quelque chose dans la façon de le por­ter — la rec­ti­tude du dos, la rete­nue des épaules — qui était irré­duc­ti­ble­ment japo­nais. Ses che­veux étaient rele­vés en un chi­gnon ser­ré. Elle tenait une ser­viette en cuir sous le bras. Pas un sac à main — une ser­viette. L’ob­jet d’une femme qui travaille.

Elle ne le regar­da pas. Elle pas­sa devant lui comme on passe devant un meuble — sans hos­ti­li­té, sans gêne, avec cette indif­fé­rence polie que les Japo­nais ont per­fec­tion­née comme un art et que les Amé­ri­cains prennent pour de la sou­mis­sion. Elle tour­na dans le cou­loir en direc­tion de l’as­cen­seur et disparut.

Ken­ji­ro conti­nua sa ronde. Mais il nota, dans sa carte men­tale de l’Im­pe­rial, un point nou­veau : chambre 309, une Japo­naise, vingt-trois heures, tailleur gris, ser­viette en cuir. Ce n’é­tait rien. C’é­tait quelque chose.

*

Il la revit le mer­cre­di sui­vant. Et le ven­dre­di. Et le lun­di d’a­près. Elle sor­tait tou­jours de la 309, tou­jours entre vingt-deux et vingt-trois heures, tou­jours avec la ser­viette, tou­jours seule. Elle ne dor­mait pas à l’hô­tel — elle y venait, elle y tra­vaillait, et elle repar­tait. Le registre indi­quait que la 309 était occu­pée par un « Mr. War­ren, Bureau of Eco­no­mic Affairs ». Bureau des affaires éco­no­miques. Encore un de ces inti­tu­lés ano­dins qui pou­vaient signi­fier tout et n’im­porte quoi dans le Tokyo de l’occupation.

Ken­ji­ro ne la men­tion­na pas à Oka­da. Pas encore. Il vou­lait d’a­bord com­prendre ce qu’elle fai­sait là — non pas par scru­pule, ni par galan­te­rie, mais parce que gar­der des infor­ma­tions en réserve était deve­nu chez lui un réflexe, une stra­té­gie de sur­vie dans un jeu dont il ne connais­sait pas toutes les règles. On ne donne pas tout d’un coup. On ne vide pas le sac. On garde un billet plié, toujours.

Ce fut elle qui lui par­la la première.

Un ven­dre­di de la fin juin. L’air de Tokyo était deve­nu une éponge — l’hu­mi­di­té de la sai­son des pluies s’in­fil­trait par­tout, dans les cou­loirs de l’Im­pe­rial, dans les uni­formes des Amé­ri­cains qui suaient comme des che­vaux, dans les joints de brique de Wright où une moi­sis­sure verte com­men­çait à fleu­rir. Ken­ji­ro fai­sait sa ronde du troi­sième étage. En pas­sant devant la 309, il la trou­va debout dans l’en­ca­dre­ment de la porte ouverte, une ciga­rette à la main, qui regar­dait le cou­loir avec l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui attend que le monde lui pro­pose quelque chose d’intéressant.

— Vous avez du feu ? deman­da-t-elle en japonais.

La ques­tion était absurde — elle avait déjà allu­mé sa ciga­rette. Mais Ken­ji­ro com­prit que la ques­tion n’é­tait pas la ques­tion. Elle vou­lait qu’il s’ar­rête. Elle vou­lait le voir de face. Depuis des semaines, ils se croi­saient de pro­fil, de dos, en sil­houette — elle vou­lait le regarder.

Il sor­tit une boîte d’al­lu­mettes de sa poche. Il en frot­ta une. La flamme éclai­ra le visage de la femme. Elle avait une tren­taine d’an­nées, peut-être un peu plus. Des traits nets, sans dou­ceur exces­sive — un visage de struc­ture, pas de déco­ra­tion. Les yeux sur­tout. Deux yeux noirs, très écar­tés, avec cette qua­li­té d’at­ten­tion qu’ont les gens qui lisent beau­coup ou qui mentent sou­vent, et qui par­fois sont les mêmes.

— Mer­ci, dit-elle. Vous êtes le veilleur de nuit ?

— Oui.

— Chaque nuit ?

— Chaque nuit.

Elle tira sur sa ciga­rette. La fumée mon­ta dans le cou­loir de Wright, se mêlant à l’air humide, et pen­dant un ins­tant Ken­ji­ro eut l’im­pres­sion que les motifs géo­mé­triques des murs se défor­maient légè­re­ment, comme sous l’ef­fet de la cha­leur ou d’un rêve.

— C’est un beau bâti­ment, dit-elle. Dom­mage qu’il serve à ça.

Elle fit un geste vague qui englo­bait l’hô­tel, l’oc­cu­pa­tion, l’é­tat du monde. Puis elle sou­rit — un sou­rire rapide, presque fur­tif, qui dis­pa­rut avant que Ken­ji­ro ait pu déci­der s’il était triste ou moqueur — et refer­ma la porte.

Il res­ta un moment devant la 309. Pas long­temps — trois secondes, peut-être cinq. Le temps de sen­tir, dans l’air du cou­loir, le fan­tôme de sa ciga­rette et autre chose, plus ténu, plus dan­ge­reux : le par­fum d’une per­sonne qui ne le trai­tait pas comme un meuble.

*

Elle s’ap­pe­lait Rei­ko Shi­ba­sa­ki. Il l’ap­prit par Tanabe, le ser­veur dis­cret qui mon­tait les pla­teaux à Har­wood et qui, à l’oc­ca­sion, mon­tait aus­si du thé à la 309. Tanabe était un bavard — pas un bavard bruyant, mais un de ces hommes silen­cieux qui, lors­qu’on leur pose la bonne ques­tion au bon moment, laissent échap­per des choses comme on laisse échap­per de l’eau entre les doigts.

— Shi­ba­sa­ki-san ? Elle est inter­prète, dit Tanabe en ran­geant des verres dans l’of­fice du troi­sième étage. Pour les Amé­ri­cains. Elle tra­duit des docu­ments, je crois. Peut-être aus­si pour le tri­bu­nal, mais je ne suis pas sûr. Elle est très polie. Elle dit tou­jours mer­ci quand je pose le plateau.

Inter­prète. Le mot avait, dans le Japon de l’oc­cu­pa­tion, une charge par­ti­cu­lière. Les inter­prètes étaient les pas­seurs — ceux qui fran­chis­saient la fron­tière de la langue, et donc de tout le reste. Ils avaient accès aux deux mondes, ils enten­daient ce que les autres ne com­pre­naient pas, ils savaient ce que per­sonne d’autre ne savait. Ils étaient, à leur manière, des espions natu­rels — non pas parce qu’ils vou­laient espion­ner, mais parce que la com­pré­hen­sion est déjà une forme de possession.

Rei­ko Shi­ba­sa­ki, inter­prète. Elle tra­dui­sait des docu­ments pour un cer­tain Mr. War­ren, bureau des affaires éco­no­miques, chambre 309. Elle tra­vaillait tard, seule, et elle fumait des ciga­rettes dans le cou­loir de Frank Lloyd Wright en regar­dant pas­ser les fantômes.

Ken­ji­ro se deman­da — pas avec son cer­veau d’es­pion, pas avec le cal­cul froid qu’O­ka­da atten­dait de lui, mais avec quelque chose de plus ancien, de plus lent, de plus humain — ce qu’une femme comme elle fai­sait à vingt-trois heures dans un cou­loir d’hô­tel occu­pé par les vain­queurs. Il se deman­da si elle avait faim, elle aus­si, et quelle forme pre­nait sa faim.

*

Ils se repar­lèrent la semaine sui­vante. Et la semaine d’a­près. Pas des conver­sa­tions — des échanges. Trois phrases, cinq phrases, dans le cou­loir du troi­sième étage, tou­jours entre vingt-deux heures et minuit, tou­jours debout, tou­jours avec la dis­tance polie de deux per­sonnes qui ne se connaissent pas et qui savent qu’elles ne devraient pro­ba­ble­ment pas se connaître.

Elle par­lait un japo­nais impec­cable, avec une pointe d’ac­cent qui tra­his­sait une enfance à Kyo­to ou dans le Kan­sai. Elle fai­sait des remarques sur l’ar­chi­tec­ture de Wright — intel­li­gentes, pré­cises, comme si elle avait lu quelque chose à ce sujet. Elle ne posait pas de ques­tions sur lui. Elle ne deman­dait pas d’où il venait, ce qu’il avait fait pen­dant la guerre, pour­quoi il tra­vaillait la nuit. Cette absence de curio­si­té était soit de la dis­cré­tion, soit de l’in­dif­fé­rence, et Ken­ji­ro ne savait pas laquelle des deux il préférait.

Un soir, elle dit :

— Vous savez ce qui me frappe dans cet hôtel ? C’est que tout le monde sur­veille tout le monde, et que per­sonne ne s’en rend compte.

Ken­ji­ro sen­tit un froid tra­ver­ser ses os. Il la regar­da. Elle fumait tran­quille­ment, ados­sée au mur, les yeux fixés sur un point du cou­loir que lui ne pou­vait pas voir.

— Les Amé­ri­cains sur­veillent les Japo­nais, conti­nua-t-elle. Les Japo­nais sur­veillent les Amé­ri­cains. Les Sovié­tiques sur­veillent tout le monde. Et le bâti­ment de Wright regarde tout ça avec l’i­ro­nie d’un archi­tecte qui savait que les murs ont des oreilles.

Elle écra­sa sa ciga­rette sur la semelle de sa chaus­sure — geste incon­gru, presque mas­cu­lin, qui contre­di­sait l’é­lé­gance de son tailleur — et ren­tra dans la 309.

Ken­ji­ro ne dor­mit pas ce matin-là. Allon­gé sur son futon de Nishi-Kan­da, il fixa le pla­fond en écou­tant les bruits de la rue — les mar­chands ambu­lants, les tram­ways, un chien qui aboyait au loin — et il se deman­da si Rei­ko Shi­ba­sa­ki savait, si elle soup­çon­nait, ou si elle avait sim­ple­ment dit une véri­té géné­rale sans pen­ser à lui en particulier.

Il ne la men­tion­na tou­jours pas à Okada.

C’é­tait, il le savait, la pre­mière erreur.

* * *

CHA­PITRE 8 — L’ENGRENAGE

L’é­té arri­va d’un coup, comme une gifle. Tokyo pas­sa en quelques jours du gris plu­vieux de la sai­son des pluies à une cha­leur blanche, aveu­glante, qui écra­sait la ville comme un poing. L’Im­pe­rial deve­nait une étuve. Le sys­tème de ven­ti­la­tion de Wright — ingé­nieux en théo­rie, capri­cieux en pra­tique — ne suf­fi­sait plus. Les Amé­ri­cains avaient fait ins­tal­ler des ven­ti­la­teurs élec­triques dans les cou­loirs, de gros engins chro­més qui bras­saient l’air chaud avec un ron­ron­ne­ment de bom­bar­dier au repos. Le bruit cou­vrait les conver­sa­tions. Ce qui, du point de vue de Ken­ji­ro, était à la fois un pro­blème et une protection.

Oka­da chan­gea les règles.

Ce fut pro­gres­sif — avec Oka­da, tout était pro­gres­sif, comme l’é­ro­sion d’une falaise ou le tra­vail de l’eau dans la pierre. D’a­bord, il deman­da des détails sup­plé­men­taires sur Har­wood, le loca­taire de la 307. Ken­ji­ro rap­por­ta ce qu’il savait : la lumière per­ma­nente, les visites irré­gu­lières, le ser­veur Tanabe, l’ab­sence de tout signe dis­tinc­tif dans le registre. Oka­da écou­ta avec son atten­tion de puits et deman­da, de sa voix de soie :

— Serait-il pos­sible de savoir ce que Tanabe lui monte à manger ?

La ques­tion sem­blait absurde. Ce qu’un homme mange. Mais Ken­ji­ro avait appris, au fil des mois, qu’O­ka­da ne posait jamais de ques­tions absurdes — seule­ment des ques­tions dont l’u­ti­li­té n’ap­pa­rais­sait que plus tard, comme les pièces d’un puzzle qu’on assemble à l’aveugle.

Il inter­ro­gea Tanabe. Le ser­veur, fidèle à sa nature de bavard dis­cret, répon­dit avec une minu­tie de pro­to­cole : Har­wood pre­nait du thé le matin — du thé noir, pas du café, ce qui était inha­bi­tuel pour un Amé­ri­cain. Un sand­wich à midi, tou­jours au pain de seigle. Le soir, de la soupe et du riz — du riz, pas du steak, pas de pommes de terre. Har­wood man­geait comme un Japo­nais. Et il lisait en japo­nais — Tanabe avait aper­çu des livres sur la table, des livres en carac­tères, pas en alpha­bet latin.

Ken­ji­ro rap­por­ta tout cela à Oka­da. Il vit l’in­for­ma­tion atter­rir der­rière les lunettes à mon­ture fine, il vit le clas­se­ment invi­sible s’o­pé­rer, et il com­prit — sans qu’O­ka­da eût à le dire — que Har­wood n’é­tait pas un simple résident amé­ri­cain. Har­wood était un Amé­ri­cain qui connais­sait le Japon de l’in­té­rieur. Un vieux rou­tier. Un spé­cia­liste. Et les spé­cia­listes, dans l’oc­cu­pa­tion, jouaient un rôle que les simples offi­ciers ne jouaient pas.

Puis Oka­da deman­da autre chose. Des numé­ros de chambre. Non pas au hasard — des numé­ros pré­cis. Il vou­lait savoir qui occu­pait les chambres 215, 216, et 220. Ken­ji­ro véri­fia le registre : des noms amé­ri­cains, des grades mili­taires, rien d’ex­tra­or­di­naire. Mais Oka­da vou­lait plus. Il vou­lait savoir si ces hommes se voyaient entre eux, s’ils dînaient ensemble, s’ils se croi­saient dans les cou­loirs. Il vou­lait recons­ti­tuer un réseau — pas un réseau de conspi­ra­teurs, pas quelque chose de spec­ta­cu­laire, mais le tis­su ordi­naire des rela­tions entre des hommes qui par­tagent un pro­jet com­mun sans jamais le nommer.

— Je ne peux pas sur­veiller tout un étage, dit Kenjiro.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il oppo­sait une résis­tance. Le mot « sur­veiller » lui avait échap­pé — il avait tou­jours pen­sé à ce qu’il fai­sait en termes d’é­coute, d’ob­ser­va­tion, de col­lecte pas­sive. Sur­veiller était un verbe actif, un verbe d’es­pion, et en le pro­non­çant il se retrou­va face à ce qu’il avait pas­sé des mois à esqui­ver : la nature exacte de son activité.

Oka­da ne cil­la pas.

— Vous avez rai­son. Je ne vous demande pas de sur­veiller un étage. Je vous demande de faire ce que vous faites déjà — mar­cher, regar­der, écou­ter — mais avec un peu plus de direc­tion. Vous êtes un veilleur de nuit, Same­ji­ma-san. Tout ce que je vous demande, c’est de veiller un peu mieux.

La for­mu­la­tion était si élé­gante, si par­fai­te­ment cali­brée, que Ken­ji­ro sen­tit la mâchoire du piège se refer­mer avec la dou­ceur d’un gant de velours. Veiller un peu mieux. Comme si c’é­tait la même chose. Comme si la dif­fé­rence entre obser­ver et espion­ner n’é­tait qu’une ques­tion de degré, et non de nature.

Mais il ne pro­tes­ta pas. Parce que l’en­ve­loppe était là, sur la table, et qu’il y avait dans cette enve­loppe l’é­qui­valent d’un mois de loyer, et que son pro­prié­taire avait encore aug­men­té, et que l’é­té à Tokyo coû­tait presque aus­si cher que l’hi­ver parce qu’il fal­lait de la glace, de l’eau, du ven­ti­la­teur, et que la faim — cette faim qu’il avait crue vain­cue — reve­nait par la marge, pas la faim du ventre mais celle du cal­cul, l’an­goisse arith­mé­tique de l’homme qui sait que les chiffres ne tombent jamais juste.

Il prit l’en­ve­loppe. Il la glis­sa dans sa veste.

*

Le piège avait une méca­nique propre, et cette méca­nique était celle de l’es­ca­lade insen­sible. Chaque semaine, Oka­da deman­dait un peu plus. Jamais beau­coup — la dif­fé­rence entre une semaine et la sui­vante était à peine per­cep­tible, comme la dif­fé­rence de niveau de l’eau dans un bain qui se rem­plit goutte à goutte. Mais la somme de ces imper­cep­tibles dépla­ce­ments pro­dui­sait, au bout de quelques mois, un chan­ge­ment radi­cal. Ken­ji­ro n’é­tait plus le même homme que celui qui avait pris la pre­mière enve­loppe dans le res­tau­rant de Shin­ba­shi. Il ne mar­chait plus de la même façon dans les cou­loirs de l’Im­pe­rial. Ses rondes avaient chan­gé — sub­ti­le­ment, insi­dieu­se­ment, elles s’é­taient recon­fi­gu­rées autour des points d’in­té­rêt d’O­ka­da. Il pas­sait plus sou­vent devant cer­taines portes. Il s’at­tar­dait dans cer­tains esca­liers. Il avait trou­vé des pré­textes — une ser­rure à véri­fier, une fenêtre qui coin­çait — pour jus­ti­fier sa pré­sence dans des zones où il n’a­vait pas de rai­son d’être.

Et le pire — le pire n’é­tait pas le risque, ni la peur, ni la culpa­bi­li­té, parce que Ken­ji­ro ne res­sen­tait aucune de ces choses avec la net­te­té qu’on leur prête dans les romans. Le pire était le plai­sir. Un plai­sir froid, dis­cret, inavouable — le plai­sir de savoir. De savoir ce que les autres ne savaient pas. De mar­cher dans des cou­loirs où cent per­sonnes pas­saient chaque jour sans rien voir, et de voir, lui, le des­sin caché sous le des­sin visible. L’ar­chi­tec­ture secrète de Wright n’é­tait rien à côté de l’ar­chi­tec­ture secrète de l’oc­cu­pa­tion, et Ken­ji­ro la déchif­frait, nuit après nuit, avec la patience d’un archéo­logue et la pré­ci­sion d’un horloger.

Il savait main­te­nant que Davis et Kel­ler, chambre 211, appar­te­naient au G‑2 — la sec­tion ren­sei­gne­ment de l’é­tat-major de MacAr­thur. Il savait que leurs visi­teurs japo­nais en civil étaient d’an­ciens offi­ciers de l’ar­mée impé­riale que les Amé­ri­cains recy­claient comme infor­ma­teurs contre les com­mu­nistes. Il savait que Har­wood, chambre 307, était pro­ba­ble­ment un civil rat­ta­ché à une agence de Washing­ton dont per­sonne ne pro­non­çait le nom dans les cou­loirs. Il savait que le colo­nel Eve­rett, mal­gré ses soi­rées au bour­bon et ses appels mélan­co­liques, par­ti­ci­pait à des réunions au deuxième étage qui n’ap­pa­rais­saient sur aucun plan­ning offi­ciel. Il savait tout cela, et il le rap­por­tait à Oka­da, jeu­di après jeu­di, dans le res­tau­rant de nouilles de Shin­ba­shi, et Oka­da le rece­vait avec son calme de moine et le payait avec des enve­loppes de plus en plus lourdes.

Et Ken­ji­ro se deman­dait par­fois — dans ces moments de flot­te­ment entre le som­meil et la veille, le matin, quand la lumière de Nishi-Kan­da entrait par les cloi­sons dis­jointes et des­si­nait sur le pla­fond des motifs qui res­sem­blaient aux orne­ments de Wright — ce qui se pas­se­rait quand il n’au­rait plus rien à don­ner. Quand Oka­da aurait obte­nu ce qu’il vou­lait. Quand l’ar­chi­tec­ture secrète serait entiè­re­ment car­to­gra­phiée et que le car­to­graphe devien­drait inutile.

Il connais­sait la réponse, bien sûr. Il l’a­vait connue dès le pre­mier soir, dès la pre­mière enve­loppe, dès le pre­mier bol de udon tiède dans le res­tau­rant sans nom de Shin­ba­shi. Mais connaître une réponse et l’ac­cep­ter sont deux opé­ra­tions dif­fé­rentes, et entre les deux il y a un espace — un espace ver­ti­gi­neux, sans fond — où un homme peut vivre très long­temps en fai­sant sem­blant de ne pas regar­der en bas.

* * *

CHA­PITRE 9 — LES AMÉRICAINS

Il faut par­ler d’eux.

Non pas comme des enne­mis ni comme des vain­queurs — Ken­ji­ro avait dépas­sé ces caté­go­ries depuis long­temps — mais comme des êtres humains qui vivaient dans un hôtel loin de chez eux, dans un pays dont ils ne com­pre­naient presque rien, et qui tuaient le temps entre deux mémos clas­si­fiés en buvant, en jouant aux cartes, en écri­vant des lettres à des femmes qu’ils oubliaient len­te­ment et en rêvant d’un steak qui aurait le goût exact de celui de leur mère.

Le colo­nel Arthur Eve­rett, chambre 312, était le plus pathé­tique d’entre eux, et donc le plus humain. Un homme mas­sif, rou­geaud, avec des mains de fer­mier du Mid­west et des yeux d’un bleu déla­vé qui avaient dû être beaux vingt ans plus tôt, avant que le bour­bon ne les noie. Il avait fait la guerre dans le Paci­fique — Gua­dal­ca­nal, Iwo Jima, les noms qu’on ne pro­non­çait pas sans bais­ser la voix — et il por­tait cette guerre sur ses épaules comme un man­teau trop lourd qu’il ne pou­vait pas reti­rer. La nuit, il buvait. Le jour, il sié­geait dans des com­mis­sions dont Ken­ji­ro igno­rait l’ob­jet. Il télé­pho­nait à sa femme, Mar­tha, une fois par semaine, et ces appels — que Ken­ji­ro cap­tait en frag­ments, de l’es­ca­lier de ser­vice — avaient la tex­ture de ces conver­sa­tions où l’on s’ac­croche à des mots parce qu’on a plus rien d’autre à quoi s’accrocher.

— Eve­ry­thing’s fine here, Mar­tha. The wea­ther’s nice. I’ll be home soon.

Rien n’al­lait bien. Le temps était abo­mi­nable. Et il ne ren­tre­rait pas bien­tôt. Mais la voix d’E­ve­rett, quand il disait ces men­songes, avait une dou­ceur si désar­mante que Ken­ji­ro — l’es­pion, le traître, l’homme invi­sible — détour­nait les yeux comme on les détourne devant une nudi­té involontaire.

Eve­rett buvait son bour­bon seul, en écou­tant Billie Holi­day. « Strange Fruit ». La chan­son reve­nait sou­vent, avec sa voix bri­sée et ses images de pen­dai­son, et Ken­ji­ro se deman­dait si Eve­rett voyait dans cette chan­son quelque chose qui res­sem­blait à Tojo au bout d’une corde, ou à autre chose de plus per­son­nel, de plus noir, quelque chose qu’il ne confie­rait jamais à Mar­tha ni à per­sonne d’autre, et qui mour­rait avec lui dans une chambre d’hô­tel à dix mille kilo­mètres de l’Ohio.

*

Le com­man­dant James Pre­witt, chambre 218, était d’une autre espèce. Plus jeune, plus vif, avec cette éner­gie ner­veuse des gens qui croient encore que le monde peut être amé­lio­ré et que l’A­mé­rique est l’ou­til de cette amé­lio­ra­tion. Pre­witt avait étu­dié la lit­té­ra­ture anglaise à Yale avant la guerre — détail que Ken­ji­ro avait gla­né d’une conver­sa­tion enten­due au bar — et il appor­tait à l’oc­cu­pa­tion un enthou­siasme d’an­thro­po­logue qui aurait été tou­chant s’il n’a­vait pas été, en même temps, légè­re­ment insupportable.

Pre­witt col­lec­tion­nait les estampes. Il ache­tait des ukiyo‑e au mar­ché noir d’Ue­no — des Hiro­shige, des Uta­ma­ro, par­fois un Hoku­sai dou­teux qu’il payait une for­tune et qui était pro­ba­ble­ment faux. Il les éta­lait sur son lit le soir et les regar­dait pen­dant des heures, avec une admi­ra­tion qui, chez un homme d’une nation occu­pante, avait quelque chose d’obs­cène et de sin­cère à la fois. Il aimait le Japon. Il l’ai­mait comme on aime ce qu’on a détruit — avec un mélange de fas­ci­na­tion et de remords qui ne se résout jamais tout à fait.

Et il y avait Yuki. La femme qui venait trois fois par semaine et qui lisait Keats. Ken­ji­ro ne l’a­vait jamais vue — il n’en­ten­dait que sa voix, à tra­vers la cloi­son mince de l’aile sud, mais cette voix suf­fi­sait. Une voix basse, modu­lée, avec un rire qui mon­tait par paliers comme une gamme et qui s’ar­rê­tait tou­jours un cran avant l’é­clat. Elle par­lait un anglais remar­quable — pas l’an­glais de caserne des pan-pan girls, mais un anglais de biblio­thèque, cise­lé, avec des mots qu’elle choi­sis­sait comme on choi­sit des pierres dans un jar­din. Elle et Pre­witt dis­cu­taient de lit­té­ra­ture, de musique, de la cou­leur du ciel au-des­sus du mont Fuji, et ces conver­sa­tions avaient une beau­té triste parce qu’elles se dérou­laient dans l’es­pace exact de l’im­pos­sible — un Amé­ri­cain et une Japo­naise, en 1947, dans un hôtel d’oc­cu­pa­tion, essayant de construire un pont de mots entre deux mondes que la guerre avait ren­dus incommensurables.

Ken­ji­ro n’en par­lait pas à Oka­da. Pre­witt et Yuki n’a­vaient aucune valeur stra­té­gique. Mais il les écou­tait, mal­gré lui, comme on écoute de la musique dans une pièce voi­sine — sans pou­voir s’en empê­cher, sans le vou­loir vrai­ment, et avec cette mélan­co­lie par­ti­cu­lière de celui qui sait que la beau­té n’est jamais pour lui.

*

Et puis il y avait le jeune officier.

Lieu­te­nant Andrew Crane. Vingt-quatre ans, ori­gi­naire de Bos­ton, diplô­mé de Har­vard en études orien­tales. Arri­vé à Tokyo en février 1947 pour un poste au Civil Infor­ma­tion and Edu­ca­tion Sec­tion — la branche de l’oc­cu­pa­tion char­gée de réédu­quer le Japon, de démo­cra­ti­ser ses ins­ti­tu­tions, de refaire sa pen­sée. Un idéa­liste, donc, ce qui dans le Tokyo de 1947 était soit une ver­tu, soit une pathologie.

Crane était mince, blond, avec des lunettes rondes et un visage si jeune qu’on aurait dit un étu­diant éga­ré dans un film de guerre. Il par­lait japo­nais — pas bien, pas encore, mais avec une déter­mi­na­tion féroce et une absence totale de gêne devant ses propres erreurs qui avaient quelque chose de désar­mant. Il accro­chait les employés de l’hô­tel dans les cou­loirs pour pra­ti­quer. Le concierge de jour le fuyait. Les femmes de chambre glous­saient. Le cui­si­nier de l’aile nord, un vieux de soixante ans nom­mé Saga­ra, lui avait appris le mot pour « mer­ci » dans le dia­lecte de Nagoya, ce qui n’a­vait aucune uti­li­té pra­tique mais qui les fai­sait rire tous les deux.

Crane remar­qua Ken­ji­ro un soir d’août. Ce n’é­tait pas un regard de sus­pi­cion — c’é­tait un regard de curio­si­té, le regard d’un homme qui veut com­prendre le monde et qui a déci­dé que chaque être humain qu’il croise est un frag­ment de ce monde. Il l’a­bor­da dans le hall, vers une heure du matin, alors que Ken­ji­ro pas­sait devant la récep­tion déserte.

— Sumi­ma­sen. Vous êtes le veilleur de nuit, n’est-ce pas ?

Le japo­nais de Crane était labo­rieux, rem­pli de pièges gram­ma­ti­caux qu’il évi­tait par des péri­phrases mal­adroites, mais com­pré­hen­sible. Ken­ji­ro s’ar­rê­ta. Il aurait dû ne pas s’ar­rê­ter. Un homme invi­sible ne s’ar­rête pas quand on lui parle — il hoche la tête, il s’in­cline, il conti­nue. Mais quelque chose dans le visage de Crane — cette bonne volon­té de chiot, cette can­deur qui n’a­vait pas encore été broyée par le monde — le retint.

— Oui, dit-il.

— Est-ce que vous aimez cet hôtel ? deman­da Crane, avec le sérieux d’un homme qui pose une ques­tion philosophique.

Ken­ji­ro le regar­da. La ques­tion était si inat­ten­due, si incon­ve­nante dans sa sim­pli­ci­té, qu’il faillit répondre la véri­té. Per­sonne ne lui avait jamais deman­dé s’il aimait quelque chose. Ni ses supé­rieurs, ni ses col­lègues, ni Oka­da, ni même — et sur­tout pas — les Amé­ri­cains. Pour les Amé­ri­cains, les employés japo­nais de l’Im­pe­rial étaient des fonc­tions, pas des sen­ti­ments. Night watch­man. Jim. Joe. Le fait que ce gar­çon de vingt-quatre ans, avec ses lunettes rondes et son japo­nais approxi­ma­tif, lui posât une ques­tion sur ses sen­ti­ments avait quelque chose de subversif.

— C’est un beau bâti­ment, répondit-il.

C’é­tait la même chose que Rei­ko Shi­ba­sa­ki avait dite, le même soir, presque les mêmes mots, et cette coïn­ci­dence le troubla.

Crane sou­rit. Un sou­rire large, sans réserve, un sou­rire amé­ri­cain — le genre de sou­rire que les Japo­nais trouvent exces­sif et qui, pour­tant, à deux heures du matin dans le hall désert de l’Im­pe­rial, avait la cha­leur d’un feu dans une mai­son froide.

— Je vou­drais apprendre des choses sur cet hôtel, dit Crane. Sur Wright, sur l’ar­chi­tec­ture. Et sur le Japon. Est-ce que vous vou­driez bien m’en par­ler, parfois ?

Ken­ji­ro aurait dû dire non. Tout ce qu’O­ka­da lui avait ensei­gné — l’in­vi­si­bi­li­té, la neu­tra­li­té, l’ab­sence de liens — com­man­dait de dire non. Chaque rela­tion est un fil, et chaque fil est un risque. On ne tisse pas de liens quand on est pris dans une toile.

Mais il dit oui.

Et ce oui, pro­non­cé à deux heures du matin dans le hall de Frank Lloyd Wright, fut la deuxième erreur.

*

Ils prirent l’ha­bi­tude de se par­ler. Pas sou­vent — deux ou trois fois par semaine, tou­jours la nuit, tou­jours dans le hall ou dans un cou­loir désert. Crane posait des ques­tions. Sur l’ar­chi­tec­ture de Wright — com­ment les pla­fonds bas créaient une impres­sion d’in­ti­mi­té, pour­quoi la pierre d’Ōya chan­geait de cou­leur selon les sai­sons, ce que signi­fiaient les motifs géo­mé­triques des balus­trades. Sur le Japon — l’empereur, les temples, la poé­sie, cette chose indi­cible qu’on appelle mono no aware, la conscience poi­gnante de l’é­phé­mère, et que Crane essayait de com­prendre avec la téna­ci­té d’un homme qui tra­duit un poème dans une langue qui n’a pas les mêmes couleurs.

Ken­ji­ro répon­dait. Pru­dem­ment d’a­bord, puis avec un peu plus de liber­té, comme un ani­mal méfiant qui s’ap­proche d’une main ten­due. Il par­lait de Wright — qu’il n’a­vait jamais ren­con­tré, mais dont il connais­sait le bâti­ment comme on connaît le corps d’un autre, par l’u­sage et par la durée. Il par­lait de l’hô­tel d’a­vant-guerre — les digni­taires, les ambas­sa­deurs, les bals, l’é­poque où les femmes por­taient des kimo­nos de céré­mo­nie dans le hall et où les lustres de cuivre éclai­raient un monde qui se croyait éter­nel. Il par­lait par­fois de la ville — les temples de Kan­da, les librai­ries de Jim­bo­cho, le son des cloches à l’aube — et ces des­crip­tions, qui sor­taient de lui comme de l’eau d’une source long­temps bou­chée, avaient une pré­ci­sion mélan­co­lique qui sem­blait tou­cher Crane au-delà de la curio­si­té professionnelle.

— Vous devriez écrire tout ça, dit Crane un soir.

Ken­ji­ro secoua la tête. Écrire. L’i­dée était si loin­taine de sa vie qu’elle en deve­nait comique. Les hommes comme lui n’é­cri­vaient pas. Les hommes comme lui mar­chaient, regar­daient, trans­met­taient — et dis­pa­rais­saient, tôt ou tard, sans lais­ser de trace. C’é­tait même la condi­tion de leur exis­tence : ne pas avoir de trace. Ne pas être retrou­vable. Ne pas être.

Mais Crane n’a­vait pas tort. Il y avait, dans les des­crip­tions que Ken­ji­ro fai­sait de l’Im­pe­rial, quelque chose qui res­sem­blait — de très loin, comme une mon­tagne vue à tra­vers la brume — à de la lit­té­ra­ture. Et cette res­sem­blance, si ténue fût-elle, était la chose la plus dan­ge­reuse qui pou­vait arri­ver à un espion : un début de voix propre, un soup­çon d’exis­tence, l’ombre d’un désir d’être vu.

Deux rela­tions. Rei­ko Shi­ba­sa­ki, la femme du troi­sième étage, avec ses ciga­rettes et ses véri­tés tran­chantes. Andrew Crane, le jeune idéa­liste, avec ses ques­tions et son sou­rire de chiot. Deux fils ten­dus dans la nuit de l’Im­pe­rial, deux lignes de faille dans l’é­di­fice d’in­vi­si­bi­li­té que Ken­ji­ro avait mis des mois à construire.

Et au centre, comme tou­jours, l’en­ve­loppe du jeudi.

* * *

CHA­PITRE 10 — LE SOUPÇON

Ce fut Crane qui, sans le vou­loir, faillit tout détruire.

Un soir de sep­tembre — l’é­té refluait enfin, la cha­leur lâchait prise avec cette len­teur de bête vain­cue qui carac­té­rise les fins d’é­té à Tokyo — Crane attra­pa Ken­ji­ro dans le cou­loir du pre­mier étage, à sa manière habi­tuelle, c’est-à-dire avec la dis­cré­tion d’un élé­phant entrant dans un maga­sin de porcelaine.

— Same­ji­ma-san ! J’ai une ques­tion pour vous.

Ken­ji­ro s’ar­rê­ta. Il était deux heures pas­sées. Le cou­loir était désert, éclai­ré par les appliques en cuivre de Wright qui pro­je­taient sur les murs de pierre d’Ōya des ombres géo­mé­triques, comme les bar­reaux d’une cage dorée.

— Les pla­fonds, dit Crane en levant les yeux. Pour­quoi sont-ils si bas ? Je veux dire — je sais que Wright les a vou­lus comme ça, mais pour­quoi ? Est-ce que c’est pour l’acoustique ?

Le mot tom­ba dans le silence du cou­loir avec la pré­ci­sion d’un scal­pel. Acous­tique. Ken­ji­ro sen­tit quelque chose se contrac­ter dans sa poi­trine — pas la peur, pas encore, mais l’ombre de la peur, ce pres­sen­ti­ment qui pré­cède le dan­ger comme l’o­deur de la pluie pré­cède l’orage.

— Wright aimait les espaces intimes, dit-il pru­dem­ment. Les pla­fonds bas obligent à par­ler plus bas. C’est une forme de civi­li­té architecturale.

— Oui, mais il y a autre chose, insis­ta Crane. J’ai remar­qué — dans cer­tains endroits de l’hô­tel, on entend des choses qu’on ne devrait pas entendre. L’autre nuit, j’é­tais dans l’es­ca­lier de ser­vice du deuxième étage, et j’ai enten­du la conver­sa­tion de quel­qu’un au bout du cou­loir. Comme si le son voya­geait le long des murs. C’est fas­ci­nant, non ?

Fas­ci­nant. Le mot que Crane uti­li­sait pour tout ce qui le ren­dait heu­reux — les estampes, les temples, l’ar­chi­tec­ture, le japo­nais, le monde entier était fas­ci­nant pour ce gar­çon de vingt-quatre ans qui n’a­vait pas encore com­pris que la fas­ci­na­tion est le luxe de ceux qui n’ont rien à perdre.

— C’est pos­sible, dit Ken­ji­ro. La pierre conduit le son dif­fé­rem­ment selon les endroits.

— J’ai­me­rais faire un plan, dit Crane. Un plan acous­tique de l’hô­tel. Car­to­gra­phier les endroits où le son se pro­page de manière anor­male. Ce serait un docu­ment extra­or­di­naire pour les archives archi­tec­tu­rales de Wright.

Ken­ji­ro ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­da le visage de Crane — ce visage ouvert, enthou­siaste, où l’in­no­cence et l’in­tel­li­gence coha­bi­taient avec une incons­cience qui, dans un autre contexte, aurait été char­mante. Un plan acous­tique de l’Im­pe­rial. C’é­tait exac­te­ment ce que Ken­ji­ro avait construit dans sa tête depuis des mois — sa carte fan­tôme, son ins­tru­ment d’es­pion, la géo­gra­phie secrète de l’é­coute. Et voi­là que Crane, par jeu, par curio­si­té d’é­tu­diant, vou­lait la rendre publique. La car­to­gra­phier. La documenter.

— Ce n’est pas une bonne idée, dit Kenjiro.

— Pour­quoi ?

— Parce que les Amé­ri­cains pour­raient ne pas appré­cier qu’on démontre que leur hôtel a des oreilles.

Crane rit. Un rire bref, sur­pris, comme s’il n’a­vait pas pen­sé à cet aspect. Puis son visage chan­gea — pas radi­ca­le­ment, pas d’un coup, mais avec cette len­teur de cré­pus­cule qui carac­té­rise les moments où un homme jeune com­prend quelque chose qu’il ne vou­lait pas comprendre.

— Vous avez rai­son, dit-il. Je n’y avais pas pensé.

Il y eut un silence. Crane le regar­da avec une atten­tion nou­velle — pas de la sus­pi­cion, pas encore, mais quelque chose d’ad­ja­cent, une curio­si­té qui venait de chan­ger de direc­tion, qui ne por­tait plus sur l’ar­chi­tec­ture mais sur l’homme qui se tenait devant lui dans l’u­ni­forme du veilleur de nuit.

— Vous êtes un homme pru­dent, Samejima-san.

— La pru­dence est une habi­tude japonaise.

— Non. La poli­tesse est une habi­tude japo­naise. La pru­dence est autre chose.

Crane sou­rit. Un sou­rire dif­fé­rent de son sou­rire habi­tuel — plus étroit, plus réflé­chi, le sou­rire d’un homme qui vient de poser une ques­tion sans la for­mu­ler. Puis il sou­hai­ta bonne nuit et s’é­loi­gna dans le cou­loir, ses pas réson­nant sur le sol de brique avec cette sono­ri­té creuse que Wright avait sûre­ment vou­lue et que Ken­ji­ro, pour la pre­mière fois, maudit.

*

Il ne dor­mit pas le len­de­main matin. Allon­gé sur son futon, les yeux ouverts dans la lumière grise de Nishi-Kan­da, il repas­sa la conver­sa­tion en boucle, comme on rem­bo­bine un film pour y cher­cher l’i­mage qui a tout fait bas­cu­ler. La pru­dence est autre chose. Crane avait-il com­pris ? Avait-il devi­né ? Ou bien était-ce sim­ple­ment l’ob­ser­va­tion d’un jeune homme intel­li­gent qui remar­quait, sans en tirer de conclu­sion, qu’un veilleur de nuit japo­nais en savait plus long sur l’a­cous­tique d’un hôtel qu’un veilleur de nuit n’a­vait de rai­son d’en savoir ?

Il déci­da de ne rien chan­ger à sa rou­tine. C’é­tait le conseil d’O­ka­da — ne rien chan­ger, jamais — et c’é­tait aus­si la seule chose sen­sée à faire. Si Crane soup­çon­nait quelque chose, la pire réac­tion serait de l’é­vi­ter. L’é­vi­te­ment est un aveu. Mieux valait conti­nuer comme avant — les conver­sa­tions noc­turnes, les ques­tions sur l’ar­chi­tec­ture, la comé­die aimable du veilleur culti­vé et du jeune Amé­ri­cain curieux. Conti­nuer, et attendre.

Mais quelque chose avait chan­gé, et cette chose n’é­tait pas dans le com­por­te­ment de Crane. C’é­tait dans le regard que Ken­ji­ro por­tait sur lui-même. Jus­qu’i­ci, il avait vécu son double jeu dans une sorte de brouillard moral — pas de ques­tions, pas de réponses, juste des gestes et des enve­loppes, une méca­nique sans conscience. La remarque de Crane avait dis­si­pé ce brouillard, ne serait-ce qu’un ins­tant, et dans cet ins­tant Ken­ji­ro s’é­tait vu tel qu’il était : un homme qui men­tait à tout le monde. Qui men­tait aux Amé­ri­cains en les espion­nant. Qui men­tait à Oka­da en lui cachant Rei­ko. Qui men­tait à Crane en jouant l’in­no­cent. Qui men­tait, peut-être, à lui-même en se disant que tout cela n’é­tait qu’une affaire d’argent.

Le men­songe — il s’en ren­dait compte main­te­nant — n’é­tait pas un acte. C’é­tait un habi­tat. Il y vivait comme d’autres vivent dans une mai­son, avec ses pièces, ses cou­loirs, ses portes qu’on ferme et qu’on ouvre, et cette impres­sion de fami­lia­ri­té qui finit par res­sem­bler au confort. Le men­songe avait la forme exacte de l’Im­pe­rial Hotel : un bâti­ment de Wright, laby­rin­thique, plein de recoins et de niveaux inter­mé­diaires, où l’on pou­vait mar­cher indé­fi­ni­ment sans jamais trou­ver la sortie.

*

Le jeu­di sui­vant, à Shin­ba­shi, il racon­ta l’in­ci­dent à Oka­da. Pas par choix — par néces­si­té. Oka­da avait le droit de savoir qu’un offi­cier amé­ri­cain s’in­té­res­sait à l’a­cous­tique de l’hô­tel. C’é­tait le genre d’in­for­ma­tion qui pou­vait chan­ger la donne.

Oka­da écou­ta. Son visage ne tra­hit rien — il ne tra­his­sait jamais rien — mais ses mains, posées à plat sur la table, se contrac­tèrent imper­cep­ti­ble­ment. Un spasme d’un quart de seconde, à peine visible, que Ken­ji­ro nota parce qu’il avait appris à lire cet homme comme on lit une par­ti­tion : chaque micro-mou­ve­ment était une note.

— Ce lieu­te­nant, dit Oka­da. Crane. Décrivez-le-moi.

Ken­ji­ro décri­vit. Le visage, la voix, le japo­nais mal­adroit, l’en­thou­siasme, les lunettes rondes, la curio­si­té dévo­rante. Il décri­vit aus­si — et il le fit avec une hon­nê­te­té qui le sur­prit lui-même — la qua­li­té de leur rela­tion. Le fait que Crane lui par­lait comme à un être humain. Le fait que leurs conver­sa­tions, si dan­ge­reuses fussent-elles, avaient quelque chose qui res­sem­blait à du plaisir.

Oka­da ne com­men­ta pas le plai­sir. Il com­men­ta le danger.

— Éloi­gnez-vous de cet homme, dit-il. Pas bru­ta­le­ment — pro­gres­si­ve­ment. Rédui­sez les conver­sa­tions. Deve­nez plus ennuyeux. Un veilleur de nuit ennuyeux n’in­té­resse personne.

— Et s’il insiste ?

— Les Amé­ri­cains n’in­sistent pas avec le per­son­nel japo­nais. Ils se lassent. Don­nez-lui une semaine, il trou­ve­ra un autre indi­gène à interroger.

Le mot — indi­gène — fut pro­non­cé sans mépris, avec une neu­tra­li­té cli­nique qui était pire que le mépris. Oka­da par­lait des Japo­nais comme les Amé­ri­cains en par­laient — de l’ex­té­rieur, du des­sus, avec cette dis­tance des gens qui mani­pulent les pions sans s’i­den­ti­fier à eux. Et Ken­ji­ro com­prit, à cet ins­tant pré­cis, qu’O­ka­da n’é­tait pas son allié. Qu’O­ka­da ne serait jamais l’al­lié de qui­conque. Qu’O­ka­da était un homme seul dans une machine seule, et que cette soli­tude était la condi­tion même de son efficacité.

Il prit l’en­ve­loppe. Il sor­tit dans la nuit de Shin­ba­shi. Le vent sen­tait la mer — un vent d’au­tomne qui arri­vait de la baie de Tokyo et qui appor­tait avec lui cette odeur de sel et de pois­son qui est le par­fum secret de la ville, celui qu’on ne trouve dans aucun guide et que seuls connaissent ceux qui la tra­versent à pied, la nuit, quand les rues sont vides et que la ville se parle à elle-même.

Il ne s’é­loi­gna pas de Crane. C’é­tait la troi­sième erreur.

* * *

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