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Same­ji­ma

Same­ji­ma

Cha­pitres 11 à 15

CHA­PITRE 11 — LA FEMME SAVAIT

L’au­tomne avait repris ses droits sur Tokyo. Les gink­gos du quar­tier de Hibiya jau­nis­saient d’un coup, comme si quel­qu’un avait retour­né un sablier, et leurs feuilles en éven­tail jon­chaient les trot­toirs devant l’Im­pe­rial d’un tapis doré que les employés balayaient chaque matin sans se pres­ser, parce que le len­de­main il y en aurait autant. L’air s’é­tait refroi­di. Les Amé­ri­cains avaient res­sor­ti leurs trench-coats. L’hô­tel sen­tait de nou­veau le bour­bon et le chauffage.

Un mar­di soir d’oc­tobre, Rei­ko Shi­ba­sa­ki atten­dait dans le cou­loir du troi­sième étage. Pas debout cette fois — assise, ce qui était inha­bi­tuel, sur le petit banc de bois que Wright avait pla­cé dans une alcôve entre les chambres 307 et 309, un de ces recoins inutiles et beaux dont l’ar­chi­tecte avait le secret. Elle fumait. La lueur de sa ciga­rette pul­sait dans la pénombre comme un signal.

— Same­ji­ma-san. Asseyez-vous une minute.

Ce n’é­tait pas une invi­ta­tion. Le ton — doux, pré­cis, sans appel — était celui d’une femme qui a pris une déci­sion et qui attend que le monde s’y conforme. Ken­ji­ro hési­ta. Une seconde, peut-être deux. Puis il s’assit.

Le banc était étroit. Leurs épaules ne se tou­chaient pas, mais l’es­pace entre eux avait cette den­si­té par­ti­cu­lière de l’air entre deux corps qui se savent proches. Ken­ji­ro sen­tit l’o­deur de sa ciga­rette — une amé­ri­caine, une Ches­ter­field — et des­sous, plus ténu, un par­fum qu’il ne connais­sait pas, quelque chose de vert, d’her­ba­cé, qui ne venait pas d’un fla­con mais d’un savon ou d’un sham­poing, quelque chose de quo­ti­dien et d’in­time qui n’a­vait rien à faire dans ce cou­loir d’hô­tel à minuit.

— Je vais vous racon­ter une his­toire, dit Rei­ko. Et ensuite vous me direz ce que vous en pensez.

Ken­ji­ro ne répon­dit pas. Il attendit.

— Il y a un homme, com­men­ça-t-elle, qui tra­vaille dans un grand hôtel. Un homme dis­cret, invi­sible, qui fait ses rondes la nuit. Cet homme connaît le bâti­ment mieux que per­sonne — ses cou­loirs, ses esca­liers, ses recoins. Et un jour, quel­qu’un lui demande de rap­por­ter ce qu’il entend. Pas grand-chose, au début. Des bribes, des noms, des habi­tudes. L’homme accepte, parce qu’il a besoin d’argent, et parce que ça lui semble inof­fen­sif. Mais les mois passent, et ce qu’il rap­porte devient plus lourd. Et l’homme se retrouve pris dans quelque chose qu’il ne contrôle plus.

Le silence qui sui­vit fut le plus long de la vie de Ken­ji­ro. Plus long que les silences de Bir­ma­nie, quand on atten­dait l’embuscade et que le temps s’é­ti­rait comme de la gui­mauve. Plus long que le silence d’O­ka­da après la révé­la­tion d’I­shii. Un silence dans lequel tout pou­vait s’ef­fon­drer — sa cou­ver­ture, sa vie, le fra­gile édi­fice de men­songes qu’il avait bâti brique après brique dans les cou­loirs de Wright.

— C’est une belle his­toire, dit-il d’une voix qu’il s’ef­for­ça de gar­der neutre. Où l’a­vez-vous lue ?

Rei­ko écra­sa sa ciga­rette sur la semelle de sa chaus­sure. Le geste mas­cu­lin, bru­tal, qui contre­di­sait tout le reste.

— Je ne l’ai pas lue. Je l’ai vue.

Elle se tour­na vers lui. Dans la pénombre de l’al­côve, ses yeux avaient un éclat mat, comme la laque noire des temples de Kyo­to — opaque en sur­face, pro­fond en dessous.

— Je vous ai obser­vé, Same­ji­ma-san. Depuis des semaines. Vos rondes ne sont pas régu­lières — elles l’é­taient au début, mais elles ont chan­gé. Vous pas­sez plus sou­vent devant cer­taines portes. Vous vous attar­dez à cer­tains endroits. Vous avez trou­vé les poches acous­tiques de Wright — ne niez pas, je les connais aus­si, elles sont évi­dentes pour qui­conque passe du temps dans ces cou­loirs la nuit. Et chaque jeu­di, vous quit­tez l’hô­tel une heure plus tôt que d’ha­bi­tude. Chaque jeu­di, sans exception.

Ken­ji­ro sen­tit le sol bas­cu­ler. Pas le sol réel — le sol méta­pho­rique, celui sur lequel il avait construit sa vie depuis un an. Quel­qu’un l’a­vait vu. Quel­qu’un avait déchif­fré ses mou­ve­ments aus­si métho­di­que­ment qu’il avait déchif­fré ceux des Amé­ri­cains. Et ce quel­qu’un était une femme assise à côté de lui dans une alcôve de Frank Lloyd Wright, à minuit, avec un calme qui res­sem­blait à de la cruauté.

— Que vou­lez-vous ? demanda-t-il.

La ques­tion était crue, presque gros­sière dans sa fran­chise, mais Ken­ji­ro n’a­vait plus la force de la poli­tesse. Le masque venait de tom­ber — pas com­plè­te­ment, pas encore, mais assez pour que la nudi­té des­sous soit visible — et la nudi­té ne sup­porte pas les fioritures.

Rei­ko allu­ma une autre ciga­rette. Ses mains ne trem­blaient pas. Rien chez cette femme ne tremblait.

— Je ne veux rien de vous. Ou plu­tôt — je veux que vous sachiez que je sais. Ce que vous faites de cette infor­ma­tion vous regarde.

— Vous pour­riez me dénoncer.

— Aux Amé­ri­cains ? Oui, je pour­rais. Mais pour­quoi le ferais-je ?

— Parce que vous tra­vaillez pour eux.

Rei­ko sou­rit. Un sou­rire lent, presque triste, qui trans­for­ma son visage de struc­ture en quelque chose de plus vivant, de plus douloureux.

— Je tra­vaille pour Mr. War­ren, dit-elle. Je tra­duis des docu­ments. Des rap­ports éco­no­miques, des études de mar­ché, des ana­lyses sur la recons­truc­tion indus­trielle du Japon. C’est un tra­vail ennuyeux, bien payé, et par­fai­te­ment légal. Mais Mr. War­ren — elle pro­non­ça le nom avec une iro­nie si fine qu’elle en deve­nait invi­sible — n’est pas exac­te­ment ce que son titre indique. Et les docu­ments que je tra­duis ne sont pas exac­te­ment des rap­ports économiques.

Ken­ji­ro la regar­da. Il com­men­çait à com­prendre, et la com­pré­hen­sion avait le goût métal­lique de l’eau quand elle est trop froide.

— Vous aus­si, dit-il.

— Moi aus­si quoi ?

— Vous êtes prise dans quelque chose.

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Elle fuma en silence pen­dant un moment qui dura peut-être trente secondes et qui sem­bla durer un an. Puis elle dit, d’une voix si basse que même les poches acous­tiques de Wright n’au­raient pas pu la trans­por­ter plus loin :

— Tout le monde, dans cet hôtel, est pris dans quelque chose. Les Amé­ri­cains sont pris dans leur vic­toire, qui ne les rend pas heu­reux. Les Japo­nais sont pris dans leur défaite, qui les rend fous. Et les gens comme vous et moi — les gens du milieu, ceux qui com­prennent les deux langues — nous sommes pris dans l’entre-deux. C’est l’en­droit le plus dan­ge­reux du monde, Same­ji­ma-san. L’entre-deux.

Elle se leva. Le banc de Wright cra­qua — un son dis­cret, presque orga­nique, comme si le bâti­ment lui-même réagis­sait au mouvement.

— Je ne vous dénon­ce­rai pas, dit-elle. Mais soyez pru­dent. L’homme pour qui vous tra­vaillez — et ne me dites pas son nom, je ne veux pas le connaître — n’est pas le seul à regar­der cet hôtel. Il y a d’autres yeux. Des yeux amé­ri­cains, des yeux sovié­tiques, des yeux japo­nais qui ne sont ni les vôtres ni les siens. Et ces yeux-là sont moins bien­veillants que les miens.

Elle s’é­loi­gna dans le cou­loir. Ses pas, sur le sol de Wright, avaient le rythme exact d’un métro­nome — régu­liers, mesu­rés, sans accé­lé­ra­tion ni ralen­tis­se­ment. La porte de la 309 s’ou­vrit et se refer­ma. Le cou­loir retrou­va son silence.

Ken­ji­ro res­ta sur le banc. Il ne savait pas com­bien de temps — cinq minutes, dix, peut-être davan­tage. Il regar­dait les motifs géo­mé­triques du mur en face de lui, ces entre­lacs de brique et de pierre que Wright avait des­si­nés avec la pré­ci­sion d’un orfèvre et qui, dans la lumière jaune des appliques, res­sem­blaient à un texte écrit dans une langue qu’il ne connais­sait pas.

Il pen­sa à racon­ter la scène à Oka­da. Il y pen­sa sérieu­se­ment, métho­di­que­ment, en pesant le pour et le contre avec cette balance inté­rieure qu’il avait déve­lop­pée au fil des mois. Le pour : Oka­da avait le droit de savoir qu’un tiers connais­sait l’exis­tence du réseau. Le contre : si Oka­da savait, Oka­da vou­drait neu­tra­li­ser Rei­ko. Pas la tuer — Ken­ji­ro ne pen­sait pas qu’O­ka­da tuât des gens, bien qu’il n’en fût pas cer­tain — mais la neu­tra­li­ser, la faire taire, l’é­loi­gner. Et Ken­ji­ro ne vou­lait pas que Rei­ko soit éloignée.

Non pas parce qu’il l’ai­mait — il ne connais­sait pas ce mot, ou plu­tôt il ne le recon­nais­sait plus, la guerre avait dis­sous cette caté­go­rie comme toutes les autres. Mais parce que Rei­ko était la seule per­sonne au monde qui le voyait tel qu’il était. Pas le veilleur de nuit. Pas l’homme invi­sible. Pas l’es­pion. L’homme. Celui qui exis­tait en des­sous de tout ça, quelque part dans les fon­da­tions, et dont il avait lui-même oublié le visage.

Il ne dit rien à Okada.

Qua­trième erreur. Et cette fois, il le savait.

* * *

CHA­PITRE 12 — CE QU’IL A FAIT PEN­DANT LA GUERRE

Il y avait un fleuve en Bir­ma­nie dont il ne retrou­vait jamais le nom. Un de ces affluents de l’Ir­ra­wad­dy, étroit, mar­ron, bor­dé de bam­bous si hauts qu’ils for­maient une voûte au-des­sus de l’eau, et la lumière qui fil­trait à tra­vers cette voûte avait une qua­li­té de vitrail — verte, dorée, irréelle. C’est au bord de ce fleuve, en mars 1944, que Ken­ji­ro Same­ji­ma avait ces­sé d’être un homme ordinaire.

Il ne racon­tait pas cette his­toire. Il ne la racon­tait à per­sonne — ni aux col­lègues de l’Im­pe­rial, ni à Oka­da, ni à Rei­ko, ni à Crane, ni au fan­tôme de sa mère dont il sen­tait par­fois la pré­sence dans sa chambre de Nishi-Kan­da, le matin, quand la lumière entrait par les cloi­sons et des­si­nait sur le mur des formes qui res­sem­blaient à des visages. Mais l’his­toire était là, en lui, comme un organe sup­plé­men­taire, un organe noir et lourd qui pesait sur tous les autres et qui modi­fiait, par sa simple pré­sence, la chi­mie de chaque instant.

*

Le régi­ment de Ken­ji­ro avait été déployé dans l’A­ra­kan, la bande côtière de la Bir­ma­nie occi­den­tale, en jan­vier 1944. Opé­ra­tion Ha-Go — une offen­sive japo­naise des­ti­née à détour­ner les Bri­tan­niques avant la grande pous­sée vers Imphal. L’A­ra­kan était un enfer vert, humide, infes­té de mous­tiques et de ser­pents, où les pistes se trans­for­maient en bour­biers à la pre­mière pluie et où la jungle ava­lait les hommes comme la mer avale les cailloux.

Ken­ji­ro était ser­gent. Pas par voca­tion — par défaut. Les offi­ciers étaient morts ou malades, et l’ar­mée impé­riale, en 1944, pro­mou­vait les sur­vi­vants avec la même indif­fé­rence qu’elle les envoyait mou­rir. Il com­man­dait une sec­tion de vingt-trois hommes — des pay­sans de Shi­ko­ku pour la plu­part, des gar­çons de dix-neuf ou vingt ans qui n’a­vaient jamais vu la mer avant leur embar­que­ment et qui décou­vraient la guerre comme on découvre un lan­gage : par immer­sion totale, sans gram­maire, sans dictionnaire.

La sec­tion avait reçu l’ordre de tenir un vil­lage. Un vil­lage de rien — cinq mai­sons de bam­bou au bord du fleuve sans nom, un pon­ton, un che­min de terre qui menait à la piste prin­ci­pale. Le vil­lage était cen­sé être vide. Les habi­tants avaient fui — les civils bir­mans fuyaient tou­jours quand les Japo­nais arri­vaient, et ils avaient rai­son de fuir. Mais le vil­lage n’é­tait pas vide.

Il y avait des gens dans la troi­sième mai­son. Ken­ji­ro les décou­vrit à l’aube, en fai­sant le tour du péri­mètre. Pas des sol­dats — des civils. Une famille. Un vieil homme, deux femmes, trois enfants. Ils étaient là parce qu’ils n’a­vaient pas pu fuir — le vieil homme était malade, une des femmes por­tait un nour­ris­son, et l’autre femme, la plus jeune, avait une jambe bles­sée, peut-être une frac­ture mal gué­rie, elle boi­tait et ne pou­vait pas mar­cher vite. Ils étaient res­tés. Ils avaient pen­sé — ils avaient espé­ré — que les sol­dats pas­se­raient sans s’arrêter.

Ken­ji­ro en infor­ma le lieu­te­nant Oshi­ro. Oshi­ro était un homme de trente-cinq ans, ori­gi­naire de Kuma­mo­to, avec un visage plat, des yeux durs et cette bru­ta­li­té régle­men­taire que l’ar­mée japo­naise culti­vait chez ses offi­ciers comme d’autres cultivent des chry­san­thèmes. Il don­na un ordre. Un ordre bref, for­mu­lé dans le jar­gon mili­taire qui per­met de dire l’in­di­cible en le noyant dans la pro­cé­dure. Les civils devaient être « trai­tés ». Le vil­lage devait être « net­toyé ». La sec­tion devait reprendre sa pro­gres­sion avant midi.

Ken­ji­ro com­prit. Il com­prit immé­dia­te­ment, sans ambi­guï­té, sans la moindre pos­si­bi­li­té d’in­ter­pré­ta­tion alter­na­tive. Et il sut, dans la seconde qui sui­vit — une seconde qui dura une éter­ni­té, une seconde qui conte­nait le reste de sa vie — qu’il se trou­vait devant un choix. Non pas un choix moral, parce que la morale avait été abo­lie dans cette jungle en même temps que tout le reste — la civi­li­sa­tion, la rai­son, l’i­dée même qu’on pût vivre sans tuer. Mais un choix de sur­vie. S’il refu­sait l’ordre, Oshi­ro le ferait exé­cu­ter. S’il obéis­sait, il conti­nue­rait de vivre. La sim­pli­ci­té de ce cal­cul était sa propre obscénité.

Il n’o­béit pas. Mais il ne refu­sa pas non plus.

Ce qu’il fit — ce qu’il se repro­chait depuis, ce qui le ron­geait comme l’a­cide ronge le métal, ce pour quoi il ne trou­ve­rait jamais de mot ni de par­don — c’est qu’il ne fit rien. Il sor­tit de la mai­son. Il dit au capo­ral Mizu­no de s’en occu­per. Il uti­li­sa cette phrase — « s’en occu­per » — qui est l’eu­phé­misme uni­ver­sel de la lâche­té, le voile de gaze que les hommes ordi­naires posent sur les choses ordi­naires qu’ils n’ont pas le cou­rage de faire ni celui d’empêcher. Puis il s’é­loi­gna le long du fleuve, il mar­cha cent mètres peut-être, il s’ar­rê­ta sous un bam­bou, et il attendit.

Il enten­dit les cris. Ils durèrent moins long­temps qu’il ne l’au­rait cru. La jungle les absor­ba, comme elle absor­bait tout — le bruit, la lumière, la mémoire.

Quand il revint, la mai­son était vide. Mizu­no était assis dehors, le visage blanc, les mains sur les genoux. Il ne pleu­rait pas — il avait dépas­sé les pleurs. Deux des jeunes sol­dats de Shi­ko­ku vomis­saient der­rière la mai­son. Le lieu­te­nant Oshi­ro fumait une ciga­rette et regar­dait le fleuve avec l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui cal­cule un itinéraire.

Ken­ji­ro ne dit rien. Il ras­sem­bla la sec­tion. Ils reprirent la piste.

Il ne par­la plus jamais du vil­lage. Per­sonne n’en par­la. La guerre four­nit une pro­vi­sion inépui­sable de silences, et celui-ci s’a­jou­ta aux autres comme un fleuve s’a­joute à la mer.

*

Ce sou­ve­nir — ce fait, plu­tôt, car c’é­tait un fait, pas un sou­ve­nir, les sou­ve­nirs se déforment et celui-ci avait la rigi­di­té incor­rup­tible du réel — ce fait vivait en Ken­ji­ro comme un loca­taire clan­des­tin. Il n’a­vait pas de chambre atti­trée, pas d’ho­raire fixe. Il sur­gis­sait n’im­porte quand, n’im­porte où, déclen­ché par des choses sans rap­port — l’o­deur du bam­bou, le cri d’un enfant dans la rue, la cou­leur brune de l’eau dans une flaque, le bruit d’une porte qu’on ferme. Et chaque fois qu’il sur­gis­sait, il ame­nait avec lui la même ques­tion, tou­jours la même, for­mu­lée avec la pré­ci­sion d’un scal­pel dans la chair la plus tendre de sa conscience : aurais-tu pu empêcher ?

La réponse était oui. Il le savait. Pas empê­cher com­plè­te­ment — Oshi­ro aurait trou­vé quel­qu’un d’autre, un autre Mizu­no, un autre lâche. Mais empê­cher ce jour-là, à cet endroit-là, dans cette mai­son-là. Il aurait pu dire non. Il aurait été tué, pro­ba­ble­ment — mais les morts ne portent pas de far­deau. Les morts sont légers. C’est les vivants qui ploient.

Et c’est pour­quoi l’argent d’O­ka­da n’é­tait pas seule­ment de l’argent. C’é­tait aus­si, obs­cu­ré­ment, une forme de péage — le prix qu’il payait pour conti­nuer à vivre dans un monde où il n’é­tait pas sûr de méri­ter sa place. En tra­his­sant les Amé­ri­cains — en espion­nant leurs secrets, en aidant un réseau dont il ne connais­sait ni les buts ni les maîtres — il se punis­sait. Pas consciem­ment, pas avec la clar­té d’un péni­tent. Mais quelque part, dans les strates les plus pro­fondes de sa psy­ché, là où la rai­son ne des­cend pas, il y avait un méca­nisme en marche : la tra­hi­son comme expia­tion. L’ab­jec­tion pré­sente comme réponse à l’ab­jec­tion pas­sée. Ce n’é­tait pas de la logique. C’é­tait quelque chose de plus ancien, de plus ani­mal — le réflexe de l’homme bles­sé qui appuie sur sa bles­sure parce que la dou­leur est la seule chose qui le fait encore se sen­tir vivant.

*

Il pen­sa à en par­ler à Rei­ko. Pas à tout — pas au vil­lage, pas aux cris, pas au silence de la jungle. Mais à la guerre en géné­ral, à la Bir­ma­nie, à ce qu’elle avait fait de lui. Il y pen­sa un soir de novembre, dans le cou­loir du troi­sième étage, alors qu’elle fumait sa Ches­ter­field habi­tuelle et que le silence entre eux avait cette qua­li­té d’at­tente qui pré­cède les aveux.

Mais il ne dit rien. Parce qu’il y a des choses qu’on ne confie pas aux gens qu’on res­pecte, de peur que le res­pect ne sur­vive pas à la confi­dence. Et parce que Rei­ko, avec son intel­li­gence tran­chante et ses yeux de laque noire, ver­rait au-delà des mots. Elle ver­rait la lâche­té. Elle ver­rait l’homme qui était sor­ti de la mai­son et qui avait mar­ché jus­qu’au fleuve. Et Ken­ji­ro ne pou­vait pas sup­por­ter l’i­dée de ce regard — pas le juge­ment, non, Rei­ko ne jugeait pro­ba­ble­ment per­sonne, elle avait elle-même tra­ver­sé trop de choses pour s’of­frir le luxe du juge­ment — mais la com­pré­hen­sion. La com­pré­hen­sion serait pire. Être com­pris dans sa lâche­té, être vu dans l’exacte mesure de sa bas­sesse, par quel­qu’un dont l’o­pi­nion compte — c’est la forme la plus raf­fi­née de la damnation.

Il gar­da le silence. Il ren­tra chez lui. Il se cou­cha sur son futon et fer­ma les yeux, et la Bir­ma­nie vint, comme chaque nuit, s’al­lon­ger à côté de lui dans le noir, fidèle, patiente, inépuisable.

Le fleuve sans nom cou­lait tou­jours. Les bam­bous for­maient leur voûte verte au-des­sus de l’eau. Et dans la troi­sième mai­son du vil­lage, un silence durait depuis trois ans, un silence qui ne fini­rait pas, qui ne fini­rait jamais, qui était deve­nu la matière même dont Ken­ji­ro Same­ji­ma était fait.

* * *

CHA­PITRE 13 — LA GUERRE DE CORÉE

Tout chan­gea le 25 juin 1950.

Ken­ji­ro l’ap­prit comme tout le monde — par le jour­nal, le len­de­main, en se levant de son futon à trois heures de l’a­près-midi. L’A­sa­hi Shim­bun titrait en gros carac­tères : les forces nord-coréennes avaient fran­chi le 38e paral­lèle. La guerre. Encore une. Comme si le monde n’a­vait pas d’autre idée.

Mais ce n’é­tait pas n’im­porte quelle guerre. Celle-ci allait trans­for­mer Tokyo en base arrière de l’ef­fort amé­ri­cain, et l’Im­pe­rial Hotel en ruche mili­taire bour­don­nante. En quelques semaines, l’at­mo­sphère de l’hô­tel bas­cu­la — finie la tor­peur de l’oc­cu­pa­tion pai­sible, les soi­rées au bour­bon, les conver­sa­tions mon­daines. Les cou­loirs se rem­plirent d’un type nou­veau d’A­mé­ri­cain : plus jeune, plus pres­sé, plus dur. Des hommes qui ne venaient pas admi­nis­trer un pays vain­cu mais pré­pa­rer une guerre contre un enne­mi qui avait des chars sovié­tiques et l’im­men­si­té chi­noise der­rière lui.

Les suites du deuxième étage furent réqui­si­tion­nées pour des réunions qui duraient toute la nuit. Des offi­ciers qu’on n’a­vait jamais vus arri­vaient par avion de Washing­ton, de Pearl Har­bor, de Séoul, avec des visages gris de fatigue et des ser­viettes blin­dées qu’ils ne lâchaient pas. Le stan­dard télé­pho­nique de l’Im­pe­rial cré­pi­tait vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Les lignes vers les États-Unis étaient satu­rées. L’hô­tel tout entier vibrait d’une éner­gie fébrile, élec­trique, qui rap­pe­lait à Ken­ji­ro — par un écho sinistre — l’ex­ci­ta­tion des pre­miers jours de la guerre du Paci­fique, quand le Japon croyait encore qu’on pou­vait vaincre le monde.

Le colo­nel Eve­rett fut trans­fé­ré. Du jour au len­de­main, sa chambre 312 fut vidée — le pho­no­graphe, les disques de Billie Holi­day, les bou­teilles vides, tout dis­pa­rut dans des car­tons que des sol­dats empor­tèrent sans un mot. Eve­rett par­tait pour Pusan, disait-on. Ou pour Inchon. Ou pour nulle part — dans l’ar­mée, les trans­ferts res­semblent par­fois à des dis­pa­ri­tions, et per­sonne ne pose de questions.

Le com­man­dant Pre­witt res­ta. Mais Yuki ne vint plus. Pen­dant deux semaines, la chambre 218 fut silen­cieuse le soir — pas de Keats, pas de rire, pas de cette conver­sa­tion impos­sible entre deux mondes. Puis, un soir, Ken­ji­ro enten­dit du bruit dans la 218. Pas une conver­sa­tion. Un san­glot. Un seul, bref, étouf­fé dans un oreiller ou un poing. Pre­witt pleu­rait. Ken­ji­ro pas­sa son che­min et, pour la pre­mière fois depuis des mois, res­sen­tit quelque chose qui res­sem­blait à de la com­pas­sion — non pas pour Pre­witt en par­ti­cu­lier, mais pour cette capa­ci­té qu’ont les guerres de tuer les choses fra­giles à dis­tance, sans même les toucher.

Le lieu­te­nant Crane, lui, avait été affec­té à une nou­velle uni­té de pro­pa­gande — la Psy­cho­lo­gi­cal War­fare Sec­tion — et ses jour­nées s’al­lon­geaient. Ken­ji­ro le voyait moins. Leurs conver­sa­tions noc­turnes s’es­pa­cèrent, puis ces­sèrent presque entiè­re­ment. Crane avait per­du son sou­rire de chiot. Ses yeux, der­rière les lunettes rondes, avaient acquis cette dure­té trans­pa­rente des gens qui découvrent que le monde n’est pas amé­lio­rable et qui ne savent pas encore quoi faire de cette découverte.

*

Pour Oka­da, la guerre de Corée fut un accélérateur.

Les ren­dez-vous du jeu­di ne suf­firent plus. Oka­da deman­da des ren­contres sup­plé­men­taires — le mar­di, par­fois le same­di. Le res­tau­rant de nouilles de Shin­ba­shi fut aban­don­né ; trop pré­vi­sible, dit Oka­da, trop de rou­tine. Ils se virent dans des endroits dif­fé­rents chaque fois — un temple désert à Ueno, un parc le long de la Sumi­da, l’ar­rière-salle d’un bar­bier de Kan­da que Ken­ji­ro ne connais­sait pas. Cette mobi­li­té inquié­ta Ken­ji­ro. Si Oka­da chan­geait les habi­tudes, c’est que quelque chose avait chan­gé dans l’en­vi­ron­ne­ment. Le chas­seur, quand il se met à cou­rir, c’est qu’il est lui-même chassé.

Les ques­tions d’O­ka­da se firent plus pré­cises, plus urgentes. Il ne vou­lait plus seule­ment savoir qui logeait à l’Im­pe­rial et qui ren­dait visite à qui. Il vou­lait des chiffres — com­bien de nou­veaux offi­ciers étaient arri­vés, com­bien de véhi­cules mili­taires se garaient devant l’hô­tel chaque matin, com­bien de lignes télé­pho­niques avaient été ajou­tées au stan­dard. Il vou­lait des mou­ve­ments de troupes, des noms d’u­ni­tés, des indi­ca­tifs de régi­ment que Ken­ji­ro sur­pre­nait par­fois sur les docu­ments lais­sés ouverts dans les bureaux du rez-de-chaussée.

— Ce n’est plus de l’é­coute, dit Ken­ji­ro un soir, dans le temple d’Ue­no. C’est du ren­sei­gne­ment militaire.

Oka­da le regar­da. Ses lunettes à mon­ture fine reflé­taient la lumière d’un réver­bère loin­tain, et ses yeux, der­rière, avaient cette opa­ci­té de verre fumé qui ne lais­sait rien passer.

— La dis­tinc­tion est de confort, dit-il. Elle n’a jamais été réelle.

— Pour moi elle l’était.

— Alors il est temps de gran­dir, Samejima-san.

Le ton n’a­vait pas chan­gé — doux, poli, musi­ca­le­ment impec­cable. Mais la phrase avait des dents. Ken­ji­ro sen­tit la mor­sure. Gran­dir. Le mot qu’on dit aux enfants. Le mot qu’un offi­cier du ren­sei­gne­ment japo­nais uti­li­sait pour rap­pe­ler à un veilleur de nuit qu’il n’a­vait pas le droit de poser des limites à sa propre compromission.

L’en­ve­loppe, cette semaine-là, conte­nait une somme qui dépas­sait tout ce qu’il avait reçu jusque-là. Ken­ji­ro la prit. Bien sûr qu’il la prit. On ne refuse pas une enve­loppe quand on a accep­té les cin­quante pré­cé­dentes. Le pre­mier billet est un choix. Le cen­tième est une fatalité.

*

Quelque chose chan­gea aus­si chez Oka­da lui-même. Une ner­vo­si­té. Pas visible, pas bruyante — Oka­da n’é­tait jamais bruyant — mais pal­pable dans les détails. Il arri­vait aux ren­dez-vous cinq minutes en avance au lieu d’être déjà là. Il regar­dait der­rière lui en mar­chant. Il posait des ques­tions sur les employés de l’Im­pe­rial — pas les Amé­ri­cains, les Japo­nais. Y avait-il de nou­veaux employés ? Quel­qu’un avait-il été inter­ro­gé par la police ? Avait-on vu des Japo­nais en civil poser des ques­tions au personnel ?

Ken­ji­ro com­prit qu’O­ka­da avait peur. Pas la peur panique des ama­teurs — la peur froide, cal­cu­lée, des pro­fes­sion­nels qui sentent le filet se res­ser­rer et qui comptent les issues. Et cette peur, par conta­gion, s’ins­tal­la en Ken­ji­ro comme un second loca­taire clan­des­tin, à côté de la Bir­ma­nie — un colo­ca­taire silen­cieux qui ne payait pas de loyer et qui ne par­ti­rait jamais.

Un soir de décembre, en sor­tant de l’Im­pe­rial, il crut voir quel­qu’un le suivre. Une sil­houette, à cin­quante mètres, qui mar­chait au même rythme que lui, s’ar­rê­tait quand il s’ar­rê­tait, repar­tait quand il repar­tait. Il bifur­qua dans une ruelle laté­rale. La sil­houette dis­pa­rut. Ken­ji­ro atten­dit cinq minutes, ados­sé au mur d’un immeuble, le cœur bat­tant dans sa gorge comme un ani­mal en cage. Per­sonne ne vint.

Il reprit sa route. Il mar­chait plus vite main­te­nant. La ville, autour de lui, avait chan­gé — Tokyo, gon­flée par l’argent de la guerre de Corée, s’é­tait mise à recons­truire à une vitesse fré­né­tique. Des grues par­tout, des chan­tiers, du béton frais. La ville se réin­ven­tait avec la bru­ta­li­té de ceux qui veulent effa­cer le pas­sé, et dans cette course à l’ou­bli, les hommes comme Ken­ji­ro — les fan­tômes, les entre-deux, les gar­diens des vieilles nuits — deve­naient de plus en plus anachroniques.

L’Im­pe­rial lui-même chan­geait. On par­lait de réno­va­tions. On par­lait de démo­lir le bâti­ment de Wright — trop vieux, trop coû­teux à entre­te­nir, pas assez ren­table. Le Japon nou­veau vou­lait du moderne, du fonc­tion­nel, du verre et de l’a­cier. Wright était du pas­sé. Et le pas­sé, au Japon, n’a­vait plus les moyens de s’of­frir le présent.

* * *

CHA­PITRE 14 — LA CHUTE

Fuji­ta fut arrê­té un lun­di de février 1951.

Ken­ji­ro l’ap­prit par un col­lègue de l’Im­pe­rial — Saga­ra, le vieux cui­si­nier de l’aile nord, celui qui avait ensei­gné le dia­lecte de Nagoya au lieu­te­nant Crane. Saga­ra avait enten­du dire, par une chaîne de bouche-à-oreille dont la fia­bi­li­té était inver­se­ment pro­por­tion­nelle à la lon­gueur, que Fuji­ta — l’an­cien gar­çon d’é­tage, l’homme aux inci­sives man­quantes, le mes­sa­ger qui avait fait le lien entre Ken­ji­ro et Oka­da — avait été cueilli à son domi­cile d’Ō­ta par des agents du CIC. On ne savait pas exac­te­ment pour­quoi. On disait espion­nage. On disait mar­ché noir. On disait les deux.

Ken­ji­ro reçut la nou­velle debout, dans la salle de repos du per­son­nel, une tasse de thé tiède à la main. Il ne bron­cha pas. Son visage res­ta ce qu’il avait tou­jours été — un mur lisse, sans prise — et sa main, qui tenait la tasse, ne trem­bla pas d’un mil­li­mètre. Mais à l’in­té­rieur, dans cet espace der­rière les yeux où se logent les pen­sées qu’on ne montre pas, une machine venait de se mettre en marche — une machine de cal­cul, rapide, froide, impitoyable.

Fuji­ta savait deux choses : le nom de Ken­ji­ro et le nom d’O­ka­da — ou du moins le nom qu’O­ka­da s’é­tait don­né. Si Fuji­ta par­lait — et les hommes parlent tou­jours, c’est une ques­tion de temps et de méthode, et les Amé­ri­cains avaient les deux — le lien entre Ken­ji­ro et le réseau serait éta­bli. Pas prou­vé, pas encore, mais éta­bli, et dans le monde du ren­sei­gne­ment, l’é­ta­blis­se­ment d’un lien est déjà une condamnation.

Il fal­lait pré­ve­nir Oka­da. Ken­ji­ro ne savait pas com­ment le joindre en dehors des ren­dez-vous — c’é­tait une règle, une des règles d’a­cier qu’O­ka­da avait posées dès le début. Pas de contact en dehors des jours conve­nus. Pas d’a­dresse, pas de télé­phone, pas de moyen de com­mu­ni­ca­tion qui laisse une trace. Si quelque chose tour­nait mal, il fal­lait attendre le pro­chain ren­dez-vous. Et le pro­chain ren­dez-vous était jeu­di — dans trois jours.

Trois jours. Soixante-douze heures pen­dant les­quelles Fuji­ta pou­vait par­ler, les Amé­ri­cains pou­vaient remon­ter la piste, et Ken­ji­ro pou­vait être arrê­té à n’im­porte quel moment — dans sa chambre de Nishi-Kan­da, dans les cou­loirs de l’Im­pe­rial, dans la rue, en plein jour. L’ar­res­ta­tion, quand elle vient, n’a pas de forme pré­dé­fi­nie. Elle peut être bru­tale — des hommes armés, des por­tières qui claquent — ou dis­crète — une main sur l’é­paule, une voix polie, un « please come with us » mur­mu­ré dans un couloir.

Il fit sa ronde cette nuit-là avec une atten­tion décu­plée. Pas l’at­ten­tion de l’es­pion — l’at­ten­tion de l’a­ni­mal tra­qué. Chaque bruit, chaque ombre, chaque pas dans un esca­lier deve­nait un signal. Le bâti­ment de Wright, qu’il avait appris à lire comme un ins­tru­ment de musique, était deve­nu un ins­tru­ment de tor­ture — chaque poche sonore, chaque réso­nance, chaque cra­que­ment de boi­se­rie était une menace potentielle.

Il pas­sa devant la chambre 211. Davis et Kel­ler y étaient tou­jours — il voyait la lumière sous la porte, il enten­dait le mur­mure de voix basses. Ces hommes, dont il avait espion­né les conver­sa­tions pen­dant des mois, étaient peut-être en ce moment même en train de pro­non­cer son nom.

Il mon­ta au troi­sième étage. La 307 — Har­wood — lumière allu­mée, comme tou­jours. La 309 — obs­cure. Rei­ko n’é­tait pas là ce soir. Il s’ar­rê­ta devant le banc de l’al­côve, celui où elle lui avait dit qu’elle savait. Le bois de Wright, dans la lumière jaune des appliques, avait une patine dorée qui res­sem­blait à de la résignation.

*

Le mar­di, il ne se pas­sa rien. Le mer­cre­di non plus. Ken­ji­ro vivait dans un état de sus­pen­sion — ni calme ni pani­qué, mais sus­pen­du, comme un funam­bule au milieu de son fil, qui ne peut ni avan­cer ni recu­ler et qui découvre que l’im­mo­bi­li­té est la plus ver­ti­gi­neuse des positions.

Le jeu­di, il se ren­dit au point de ren­dez-vous — un petit parc au bord de la Sumi­da, dans le quar­tier d’A­sa­ku­sa, un de ces jar­dins oubliés où les vieux venaient nour­rir les pigeons et où les amou­reux venaient s’embrasser sur des bancs rouillés. Il arri­va à l’heure. Il attendit.

Oka­da ne vint pas.

Il atten­dit une heure. Le froid de février mor­dait les joues, les doigts, les oreilles. Les pigeons rou­cou­laient avec l’in­dif­fé­rence des ani­maux qui ne savent pas que le monde est en train de s’ef­fon­drer. Un vieil homme pas­sa avec un chien, un petit chien blanc qui trot­ti­nait sur la terre gelée avec la gaie­té absurde des êtres qui ne com­prennent rien. Ken­ji­ro atten­dit encore trente minutes. Oka­da ne vint pas.

Il ren­tra chez lui. Il ne dor­mit pas. Il pas­sa la nuit assis sur son futon, dans le noir, à écou­ter les bruits de Nishi-Kan­da — les pas des voi­sins, le grin­ce­ment d’une porte, le miau­le­ment loin­tain d’un chat — comme il écou­tait les bruits de l’Im­pe­rial, avec la même atten­tion malade, la même hyper-conscience de celui qui sait que n’im­porte quel son peut être le der­nier avant la catastrophe.

Le ven­dre­di, il retour­na à l’Im­pe­rial pour sa ronde. Chaque pas dans les cou­loirs de Wright avait le poids d’un pas sur un champ de mines. Il fit sa ronde. Il véri­fia les portes. Il pas­sa devant les chambres. Rien n’a­vait chan­gé — et c’é­tait pré­ci­sé­ment le plus ter­ri­fiant. Le monde conti­nuait, indif­fé­rent à sa peur, avec cette cruau­té des choses qui ne s’ar­rêtent jamais pour attendre les hommes.

*

Le lun­di sui­vant, quel­qu’un frap­pa à sa porte à Nishi-Kan­da. Il était onze heures du matin. Ken­ji­ro dor­mait — ou plu­tôt il fai­sait sem­blant de dor­mir, car le som­meil l’a­vait quit­té depuis l’ar­res­ta­tion de Fuji­ta, rem­pla­cé par un état cré­pus­cu­laire où les pen­sées tour­naient en boucle comme des pois­sons dans un aqua­rium trop petit.

Il ouvrit. Ce n’é­tait pas la police. Ce n’é­taient pas les Amé­ri­cains. C’é­tait un gar­çon — un ado­les­cent de quinze ou seize ans, maigre, avec un bon­net de laine enfon­cé jus­qu’aux yeux et un blou­son trop grand pour lui. Le gar­çon ne dit pas un mot. Il ten­dit une enve­loppe — pas une enve­loppe d’argent, une enve­loppe ordi­naire, blanche, sans ins­crip­tion — et s’en alla en cou­rant avant que Ken­ji­ro eût le temps de dire quoi que ce soit.

Ken­ji­ro refer­ma la porte. Il ouvrit l’en­ve­loppe. À l’in­té­rieur, un seul feuillet, plié en deux. L’é­cri­ture était petite, régu­lière, ano­nyme — une écri­ture de fonc­tion­naire ou de moine, sans aucun trait dis­tinc­tif. Le mes­sage tenait en trois lignes :

L’oi­seau du jeu­di a été bles­sé. Le nid est décou­vert. Brû­lez tout ce qui peut brû­ler. Atten­dez sans bou­ger. Si per­sonne ne vient dans trois semaines, c’est fini.

Pas de signa­ture. Pas de nom. Ken­ji­ro lut le mes­sage trois fois, puis le brû­la dans le cen­drier de sa table basse, avec une allu­mette dont la flamme éclai­ra un ins­tant les murs nus de sa chambre avant de s’é­teindre. Il regar­da les cendres — cette petite chose noire et friable qui, trente secondes plus tôt, était un mes­sage et qui main­te­nant n’é­tait rien. Comme tout. Comme toujours.

L’oi­seau du jeu­di. Oka­da avait été arrê­té, ou il avait fui. Le nid était décou­vert — le réseau, la chaîne d’in­for­ma­teurs, tout l’é­di­fice patient qu’O­ka­da avait bâti enve­loppe après enve­loppe. Brû­lez tout ce qui peut brûler.

Ken­ji­ro se leva. Il sou­le­va les lattes du plan­cher et en sor­tit les enve­loppes — des dizaines d’en­ve­loppes, cer­taines encore pleines, d’autres vidées dont il avait gar­dé l’emballage sans savoir pour­quoi. L’argent — les billets qu’il avait épar­gnés — repré­sen­tait une somme consi­dé­rable. Il ne pou­vait pas les brû­ler. L’argent n’a­vait pas de mémoire, pas de trace, pas de nom. L’argent était inno­cent — c’est la seule qua­li­té de l’argent et c’est pour cela que les hommes l’aiment.

Il brû­la les enve­loppes. Il brû­la le papier qui les embal­lait. Il brû­la une vieille carte de Tokyo sur laquelle il avait, un soir d’in­som­nie, mar­qué d’un point de crayon l’emplacement de cha­cun des lieux de ren­dez-vous avec Oka­da. Il n’au­rait pas dû faire cette carte — Oka­da avait dit jamais rien d’é­crit — mais il l’a­vait faite quand même, par besoin de voir, de maté­ria­li­ser cette géo­gra­phie secrète qui sinon n’exis­tait que dans sa tête. Elle brû­la vite. Le papier est une matière docile — il obéit au feu comme il obéit à l’encre, sans résis­tance, sans regret.

Quand tout fut brû­lé, Ken­ji­ro ouvrit la fenêtre et lais­sa l’air de février dis­per­ser les cendres. Puis il s’as­sit sur son futon et attendit.

*

Trois semaines. Vingt et un jours.

Il retour­na à l’Im­pe­rial chaque nuit. Il fit ses rondes. Il véri­fia les portes, les fenêtres, les esca­liers. Il pas­sa devant les chambres dont il connais­sait les secrets avec la même démarche de félin noc­turne, le même visage neutre, la même invi­si­bi­li­té de meuble ambu­lant. Mais tout avait chan­gé. Il n’é­cou­tait plus. Ou plu­tôt — il écou­tait tou­jours, parce qu’on ne peut pas éteindre une oreille entraî­née comme on éteint une lampe — mais il n’é­cou­tait plus pour quel­qu’un. Les infor­ma­tions conti­nuaient d’af­fluer, par réflexe, par habi­tude, et elles s’ac­cu­mu­laient dans sa tête comme des lettres dans une boîte aux lettres dont le des­ti­na­taire a déménagé.

Rei­ko ne repa­rut pas. La chambre 309 res­ta obs­cure pen­dant dix jours, puis un nou­veau loca­taire s’y ins­tal­la — un capi­taine amé­ri­cain nom­mé Flet­cher, qui ron­flait avec une régu­la­ri­té de machine à vapeur et qui ne fumait pas dans les cou­loirs. Ken­ji­ro ne deman­da pas ce qu’é­tait deve­nue Rei­ko. Il ne pou­vait pas deman­der sans mon­trer qu’il savait, et mon­trer qu’il savait c’é­tait se tra­hir. Il se conten­ta de noter son absence comme on note une place vide dans un train — avec le regret dif­fus de quelque chose qui aurait pu être et qui ne sera pas.

Crane, lui, était tou­jours là. Mais leurs conver­sa­tions avaient ces­sé. Non pas parce que Ken­ji­ro s’é­tait éloi­gné — il avait essayé, il n’a­vait pas réus­si — mais parce que Crane lui-même avait chan­gé. La guerre de Corée avait fait son tra­vail. Le jeune idéa­liste de Har­vard était deve­nu un homme fati­gué qui ne posait plus de ques­tions sur l’ar­chi­tec­ture de Wright et qui tra­ver­sait les cou­loirs de l’Im­pe­rial avec la démarche méca­nique de quel­qu’un qui a ces­sé de trou­ver le monde fascinant.

Vingt et un jours pas­sèrent. Per­sonne ne vint.

C’é­tait fini.

* * *

CHA­PITRE 15 — LA DER­NIÈRE NUIT

Le trai­té de San Fran­cis­co fut signé le 8 sep­tembre 1951. L’oc­cu­pa­tion pren­drait fin le 28 avril 1952. Le Japon rede­ve­nait un pays — pas le même, pas celui d’a­vant, un pays neuf bri­co­lé à par­tir des débris de l’an­cien, comme ces bols recol­lés à l’or dans la tra­di­tion du kint­su­gi, plus beaux d’a­voir été bri­sés, disent les esthètes, mais Ken­ji­ro n’é­tait pas un esthète et il ne trou­vait pas la bri­sure belle.

Les Amé­ri­cains com­men­cèrent à par­tir. Pas tous d’un coup — l’ar­mée est une machine lente, elle avance et recule par vagues suc­ces­sives — mais assez pour que l’Im­pe­rial se vide pro­gres­si­ve­ment de ses occu­pants, comme un théâtre à la fin d’une pièce trop longue. Les cou­loirs retrou­vèrent leur silence d’o­ri­gine, celui que Wright avait des­si­né, un silence de pierre et de lumière indi­recte qui n’a­vait besoin de per­sonne pour exister.

Le com­man­dant Pre­witt par­tit en mars. Il embal­la ses estampes avec un soin maniaque — chaque Hiro­shige entre deux feuilles de papier de soie, chaque Uta­ma­ro dans une enve­loppe rigide — et il quit­ta l’hô­tel un matin de pluie, sa col­lec­tion sous le bras, sans dire au revoir au per­son­nel. Ken­ji­ro le vit mon­ter dans une jeep devant l’en­trée prin­ci­pale. Pre­witt ne regar­da pas en arrière. Les hommes qui ont per­du quelque chose dans un lieu ne se retournent pas en le quit­tant — c’est une règle que la guerre enseigne et que la paix confirme.

Har­wood, le fan­tôme de la 307, dis­pa­rut un jour sans que per­sonne le remar­quât. La suite était vide quand Ken­ji­ro fit sa ronde — la porte ouverte, le lit défait, une tasse de thé à moi­tié pleine sur la table de nuit. Pas de bagages, pas de traces, pas de billet lais­sé à la récep­tion. Har­wood s’é­tait éva­po­ré comme il avait vécu — sans bruit, sans contour, sans que la réa­li­té ait jamais pu tout à fait se refer­mer sur lui. Tanabe, le ser­veur, haus­sa les épaules quand Ken­ji­ro le ques­tion­na dis­crè­te­ment. Les Amé­ri­cains partent comme ils arrivent, dit-il. On ne leur demande pas d’explication.

*

Le lieu­te­nant Crane fut le der­nier à partir.

Un soir d’a­vril — les ceri­siers étaient de nou­veau en fleurs, deux ans avaient pas­sé depuis la pre­mière flo­rai­son qu’ils avaient par­ta­gée, deux ans qui sem­blaient en conte­nir vingt — Crane trou­va Ken­ji­ro dans le hall, à deux heures du matin, comme la pre­mière fois. Il por­tait un uni­forme propre, sans un pli, et une valise neuve posée à côté de lui. Il par­tait le len­de­main à l’aube.

— Je vou­lais vous dire au revoir, dit-il.

Ken­ji­ro s’ar­rê­ta. Le hall de Wright, à cette heure, avait la majes­té silen­cieuse d’un temple désaf­fec­té. Les lustres de cuivre brû­laient à mi-puis­sance. La pis­cine réflé­chis­sante — débar­ras­sée de ses planches depuis quelques semaines, ren­due à sa fonc­tion pre­mière — ren­voyait des éclats de lumière sur le pla­fond bas, des motifs mou­vants qui res­sem­blaient à des hié­ro­glyphes liquides.

— Vous allez me man­quer, Same­ji­ma-san, dit Crane.

Il sou­rit. Pas le sou­rire de chiot de ses pre­miers mois — un sou­rire d’homme, plus étroit, plus lourd, char­gé de tout ce qu’il avait appris et qu’il n’a­vait pas vou­lu apprendre. Ses lunettes rondes reflé­taient les lustres de Wright.

— Le Japon va me man­quer. Cet hôtel va me man­quer. Mais sur­tout — et je sais que c’est bizarre de dire ça — nos conver­sa­tions vont me man­quer. Vous m’a­vez appris des choses que je n’au­rais trou­vées dans aucun livre.

Ken­ji­ro ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­da le jeune homme — le jeune homme qui l’a­vait vu, qui lui avait par­lé, qui avait failli, par jeu et par inno­cence, car­to­gra­phier l’ins­tru­ment même de sa tra­hi­son. Le jeune homme auquel il avait men­ti chaque nuit, à chaque conver­sa­tion, par omis­sion et par cal­cul, et dont l’a­mi­tié — car c’é­tait une ami­tié, il ne pou­vait plus le nier — avait été le seul fil de lumière dans un laby­rinthe de nuit.

— Vous aus­si, dit Ken­ji­ro. Vous m’a­vez appris des choses.

C’é­tait vrai. Pas des choses qu’on peut for­mu­ler — pas de l’ar­chi­tec­ture, pas du japo­nais, pas de l’his­toire. Quelque chose de plus simple et de plus ter­rible : que la gen­tillesse existe. Qu’un homme de vingt-quatre ans, venu du pays qui avait brû­lé le sien, pou­vait le regar­der sans mépris, sans pitié, sans cal­cul, et lui deman­der — avec un sérieux d’en­fant — s’il aimait cet hôtel.

Crane ten­dit la main. Un geste amé­ri­cain, direct, sans ambi­guï­té. Ken­ji­ro la ser­ra. La poi­gnée de main dura une seconde — peut-être deux. La main de Crane était chaude, sèche, ferme. Celle de Ken­ji­ro était froide, comme tou­jours. Comme si le froid de la Bir­ma­nie ne l’a­vait jamais quitté.

— Pre­nez soin de ce bâti­ment, dit Crane. Il mérite mieux que ce qu’on lui a fait.

Puis il prit sa valise et mon­ta l’es­ca­lier vers sa chambre, pour la der­nière nuit. Ses pas réson­nèrent dans la cage d’es­ca­lier de Wright — ce son creux, presque musi­cal, que la pierre d’Ōya pro­dui­sait quand on la frap­pait avec des semelles amé­ri­caines. Le son mon­ta, s’at­té­nua, et disparut.

Ken­ji­ro res­ta dans le hall. Seul.

*

Il fit sa ronde. La der­nière — non pas la der­nière de toutes, car il conti­nue­rait à tra­vailler à l’Im­pe­rial pen­dant des années encore, veilleur de nuit jus­qu’à la fin, jus­qu’à la démo­li­tion du bâti­ment de Wright en 1968, mais la der­nière de cette his­toire, la der­nière de cette paren­thèse qui avait com­men­cé un matin de novembre 1946 devant la porte de ser­vice, quand un homme aux inci­sives man­quantes lui avait ten­du une Lucky Strike.

Il mon­ta l’es­ca­lier. Le deuxième étage — l’aile sud. Les chambres 201 à 220, presque toutes vides main­te­nant. La 208, où Hen­der­son avait racon­té ses his­toires de pêche. La 211, où Davis et Kel­ler avaient par­lé d’I­shii, et où le monde avait bas­cu­lé en trois secondes. La 218, où Pre­witt avait pleu­ré et où Yuki avait ri. Tout vide. Tout silen­cieux. L’ar­chi­tec­ture de Wright, débar­ras­sée de ses occu­pants, retrou­vait sa pure­té ori­gi­nelle — ces lignes nettes, ces pro­por­tions har­mo­nieuses, cette lumière pen­sée comme un maté­riau qui n’a­vait besoin de per­sonne pour exis­ter et qui, peut-être, n’a­vait jamais eu besoin de personne.

Il mon­ta au troi­sième étage. La 307 — Har­wood — porte close, obs­cure. La 309 — le capi­taine Flet­cher ron­flait. L’al­côve entre les deux chambres, le banc de bois où Rei­ko s’é­tait assise un soir d’oc­tobre pour lui dire qu’elle savait. Il s’ar­rê­ta. Il posa la main sur le bois. Il était tiède — le chauf­fage de Wright, fidèle, obs­ti­né, conti­nuait de chauf­fer un bâti­ment que plus per­sonne ne vou­lait garder.

Rei­ko. Il ne l’a­vait jamais revue. Il ne sau­rait jamais ce qu’elle était deve­nue — si elle avait été arrê­tée, si elle avait fui, si elle avait sim­ple­ment trou­vé un autre emploi dans un autre bureau de l’oc­cu­pa­tion. Elle avait dis­pa­ru comme dis­pa­raissent les gens dans les his­toires d’es­pion­nage — sans bruit, sans trace, sans la satis­fac­tion d’un dénoue­ment. Elle était entrée dans sa vie par le cou­loir du troi­sième étage et elle en était sor­tie par la même porte, en lais­sant der­rière elle l’o­deur d’une Ches­ter­field et une phrase qui réson­nait encore, cer­taines nuits, dans les poches acous­tiques de sa mémoire : Tout le monde, dans cet hôtel, est pris dans quelque chose.

Il des­cen­dit au rez-de-chaus­sée. Le hall. La pis­cine réflé­chis­sante de Wright, dont l’eau noire mirai­tait les lustres de cuivre dans un trem­ble­ment per­pé­tuel. Les motifs géo­mé­triques des murs, ces entre­lacs qu’il avait regar­dés dix mille nuits sans jamais les com­prendre et qu’il ne com­pren­drait pro­ba­ble­ment jamais — parce que Wright avait des­si­né un lan­gage, pas un mes­sage, et que les lan­gages sur­vivent à tous ceux qui les parlent.

Ken­ji­ro fit le tour du hall. Len­te­ment. Pas une ronde — une pro­me­nade. La der­nière de l’oc­cu­pa­tion. Demain, ou la semaine pro­chaine, ou le mois d’a­près, les der­niers Amé­ri­cains s’en iraient, et l’Im­pe­rial rede­vien­drait un hôtel japo­nais, et les cou­loirs se rem­pli­raient d’hommes d’af­faires et de tou­ristes, et l’his­toire se refer­me­rait comme un livre qu’on pose sur une étagère.

Mais l’his­toire ne se refer­me­rait pas. Pas pour lui. Parce que les his­toires qui se passent dans la tête n’ont pas de der­nière page. Elles conti­nuent, en boucle, en spi­rale, en cercles concen­triques qui se res­serrent sans jamais se fer­mer. Le vil­lage de Bir­ma­nie conti­nue­rait de brû­ler. Les enve­loppes conti­nue­raient de glis­ser sur la table de Shin­ba­shi. Oka­da conti­nue­rait de ne pas boire son thé. Et Rei­ko conti­nue­rait de fumer sa Ches­ter­field dans un cou­loir de Wright, pour l’é­ter­ni­té, avec ses yeux de laque noire et sa phrase qui cou­pait comme du verre.

*

À cinq heures du matin, les cui­sines s’é­veillèrent. Le café — du café japo­nais main­te­nant, pas le Max­well amé­ri­cain — com­men­ça à embau­mer le rez-de-chaus­sée. Ken­ji­ro sen­tit cette odeur avec quelque chose qui n’é­tait ni du désir ni du dégoût, mais un troi­sième sen­ti­ment, sans nom, qui conte­nait les deux.

À six heures, il quit­ta l’hô­tel par la porte de ser­vice. L’aube d’a­vril avait cette lumière d’a­qua­relle — grise, diluée, presque tendre — qu’il avait vue mille fois et qui, chaque fois, avait le goût de la pre­mière fois. Les ceri­siers du parc de Hibiya étaient en fleurs. Les pétales tom­baient sur les trot­toirs, sur les voi­tures, sur les épaules des pas­sants mati­naux, avec cette len­teur de neige qui est la signa­ture du prin­temps japo­nais. Tokyo s’é­veillait. La ville bles­sée, recons­truite, défi­gu­rée, mécon­nais­sable, absur­de­ment vivante. Sa ville.

Il mar­cha vers Nishi-Kan­da. Trente minutes à pied. Qua­rante-cinq, parce qu’il n’é­tait jamais pressé.

Dans la poche inté­rieure de sa veste, il n’y avait plus d’en­ve­loppe. Il n’y en aurait plus jamais. Il res­tait l’autre chose — la chose sans nom, la chose de Bir­ma­nie, la chose de Wright — qui pesait exac­te­ment le même poids que le pre­mier jour et qui pèse­rait le même poids jus­qu’au dernier.

Il mar­chait. Les ceri­siers tom­baient. L’Im­pe­rial, der­rière lui, se taisait.

Et per­sonne, dans les rues de Tokyo, ne regar­dait l’homme invi­sible qui ren­trait chez lui.

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