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Same­ji­ma — Cha­pitres 11 à 15

Same­ji­ma — Cha­pitres 11 à 15

Same­ji­ma

Same­ji­ma

Cha­pitres 11 à 15

CHA­PITRE 11 — LA FEMME SAVAIT

L’au­tomne avait repris ses droits sur Tokyo. Les gink­gos du quar­tier de Hibiya jau­nis­saient d’un coup, comme si quel­qu’un avait retour­né un sablier, et leurs feuilles en éven­tail jon­chaient les trot­toirs devant l’Im­pe­rial d’un tapis doré que les employés balayaient chaque matin sans se pres­ser, parce que le len­de­main il y en aurait autant. L’air s’é­tait refroi­di. Les Amé­ri­cains avaient res­sor­ti leurs trench-coats. L’hô­tel sen­tait de nou­veau le bour­bon et le chauffage.

Un mar­di soir d’oc­tobre, Rei­ko Shi­ba­sa­ki atten­dait dans le cou­loir du troi­sième étage. Pas debout cette fois — assise, ce qui était inha­bi­tuel, sur le petit banc de bois que Wright avait pla­cé dans une alcôve entre les chambres 307 et 309, un de ces recoins inutiles et beaux dont l’ar­chi­tecte avait le secret. Elle fumait. La lueur de sa ciga­rette pul­sait dans la pénombre comme un signal.

— Same­ji­ma-san. Asseyez-vous une minute.

Ce n’é­tait pas une invi­ta­tion. Le ton — doux, pré­cis, sans appel — était celui d’une femme qui a pris une déci­sion et qui attend que le monde s’y conforme. Ken­ji­ro hési­ta. Une seconde, peut-être deux. Puis il s’assit.

Le banc était étroit. Leurs épaules ne se tou­chaient pas, mais l’es­pace entre eux avait cette den­si­té par­ti­cu­lière de l’air entre deux corps qui se savent proches. Ken­ji­ro sen­tit l’o­deur de sa ciga­rette — une amé­ri­caine, une Ches­ter­field — et des­sous, plus ténu, un par­fum qu’il ne connais­sait pas, quelque chose de vert, d’her­ba­cé, qui ne venait pas d’un fla­con mais d’un savon ou d’un sham­poing, quelque chose de quo­ti­dien et d’in­time qui n’a­vait rien à faire dans ce cou­loir d’hô­tel à minuit.

— Je vais vous racon­ter une his­toire, dit Rei­ko. Et ensuite vous me direz ce que vous en pensez.

Ken­ji­ro ne répon­dit pas. Il attendit.

— Il y a un homme, com­men­ça-t-elle, qui tra­vaille dans un grand hôtel. Un homme dis­cret, invi­sible, qui fait ses rondes la nuit. Cet homme connaît le bâti­ment mieux que per­sonne — ses cou­loirs, ses esca­liers, ses recoins. Et un jour, quel­qu’un lui demande de rap­por­ter ce qu’il entend. Pas grand-chose, au début. Des bribes, des noms, des habi­tudes. L’homme accepte, parce qu’il a besoin d’argent, et parce que ça lui semble inof­fen­sif. Mais les mois passent, et ce qu’il rap­porte devient plus lourd. Et l’homme se retrouve pris dans quelque chose qu’il ne contrôle plus.

Le silence qui sui­vit fut le plus long de la vie de Ken­ji­ro. Plus long que les silences de Bir­ma­nie, quand on atten­dait l’embuscade et que le temps s’é­ti­rait comme de la gui­mauve. Plus long que le silence d’O­ka­da après la révé­la­tion d’I­shii. Un silence dans lequel tout pou­vait s’ef­fon­drer — sa cou­ver­ture, sa vie, le fra­gile édi­fice de men­songes qu’il avait bâti brique après brique dans les cou­loirs de Wright.

— C’est une belle his­toire, dit-il d’une voix qu’il s’ef­for­ça de gar­der neutre. Où l’a­vez-vous lue ?

Rei­ko écra­sa sa ciga­rette sur la semelle de sa chaus­sure. Le geste mas­cu­lin, bru­tal, qui contre­di­sait tout le reste.

— Je ne l’ai pas lue. Je l’ai vue.

Elle se tour­na vers lui. Dans la pénombre de l’al­côve, ses yeux avaient un éclat mat, comme la laque noire des temples de Kyo­to — opaque en sur­face, pro­fond en dessous.

— Je vous ai obser­vé, Same­ji­ma-san. Depuis des semaines. Vos rondes ne sont pas régu­lières — elles l’é­taient au début, mais elles ont chan­gé. Vous pas­sez plus sou­vent devant cer­taines portes. Vous vous attar­dez à cer­tains endroits. Vous avez trou­vé les poches acous­tiques de Wright — ne niez pas, je les connais aus­si, elles sont évi­dentes pour qui­conque passe du temps dans ces cou­loirs la nuit. Et chaque jeu­di, vous quit­tez l’hô­tel une heure plus tôt que d’ha­bi­tude. Chaque jeu­di, sans exception.

Ken­ji­ro sen­tit le sol bas­cu­ler. Pas le sol réel — le sol méta­pho­rique, celui sur lequel il avait construit sa vie depuis un an. Quel­qu’un l’a­vait vu. Quel­qu’un avait déchif­fré ses mou­ve­ments aus­si métho­di­que­ment qu’il avait déchif­fré ceux des Amé­ri­cains. Et ce quel­qu’un était une femme assise à côté de lui dans une alcôve de Frank Lloyd Wright, à minuit, avec un calme qui res­sem­blait à de la cruauté.

— Que vou­lez-vous ? demanda-t-il.

La ques­tion était crue, presque gros­sière dans sa fran­chise, mais Ken­ji­ro n’a­vait plus la force de la poli­tesse. Le masque venait de tom­ber — pas com­plè­te­ment, pas encore, mais assez pour que la nudi­té des­sous soit visible — et la nudi­té ne sup­porte pas les fioritures.

Rei­ko allu­ma une autre ciga­rette. Ses mains ne trem­blaient pas. Rien chez cette femme ne tremblait.

— Je ne veux rien de vous. Ou plu­tôt — je veux que vous sachiez que je sais. Ce que vous faites de cette infor­ma­tion vous regarde.

— Vous pour­riez me dénoncer.

— Aux Amé­ri­cains ? Oui, je pour­rais. Mais pour­quoi le ferais-je ?

— Parce que vous tra­vaillez pour eux.

Rei­ko sou­rit. Un sou­rire lent, presque triste, qui trans­for­ma son visage de struc­ture en quelque chose de plus vivant, de plus douloureux.

— Je tra­vaille pour Mr. War­ren, dit-elle. Je tra­duis des docu­ments. Des rap­ports éco­no­miques, des études de mar­ché, des ana­lyses sur la recons­truc­tion indus­trielle du Japon. C’est un tra­vail ennuyeux, bien payé, et par­fai­te­ment légal. Mais Mr. War­ren — elle pro­non­ça le nom avec une iro­nie si fine qu’elle en deve­nait invi­sible — n’est pas exac­te­ment ce que son titre indique. Et les docu­ments que je tra­duis ne sont pas exac­te­ment des rap­ports économiques.

Ken­ji­ro la regar­da. Il com­men­çait à com­prendre, et la com­pré­hen­sion avait le goût métal­lique de l’eau quand elle est trop froide.

— Vous aus­si, dit-il.

— Moi aus­si quoi ?

— Vous êtes prise dans quelque chose.

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Elle fuma en silence pen­dant un moment qui dura peut-être trente secondes et qui sem­bla durer un an. Puis elle dit, d’une voix si basse que même les poches acous­tiques de Wright n’au­raient pas pu la trans­por­ter plus loin :

— Tout le monde, dans cet hôtel, est pris dans quelque chose. Les Amé­ri­cains sont pris dans leur vic­toire, qui ne les rend pas heu­reux. Les Japo­nais sont pris dans leur défaite, qui les rend fous. Et les gens comme vous et moi — les gens du milieu, ceux qui com­prennent les deux langues — nous sommes pris dans l’entre-deux. C’est l’en­droit le plus dan­ge­reux du monde, Same­ji­ma-san. L’entre-deux.

Elle se leva. Le banc de Wright cra­qua — un son dis­cret, presque orga­nique, comme si le bâti­ment lui-même réagis­sait au mouvement.

— Je ne vous dénon­ce­rai pas, dit-elle. Mais soyez pru­dent. L’homme pour qui vous tra­vaillez — et ne me dites pas son nom, je ne veux pas le connaître — n’est pas le seul à regar­der cet hôtel. Il y a d’autres yeux. Des yeux amé­ri­cains, des yeux sovié­tiques, des yeux japo­nais qui ne sont ni les vôtres ni les siens. Et ces yeux-là sont moins bien­veillants que les miens.

Elle s’é­loi­gna dans le cou­loir. Ses pas, sur le sol de Wright, avaient le rythme exact d’un métro­nome — régu­liers, mesu­rés, sans accé­lé­ra­tion ni ralen­tis­se­ment. La porte de la 309 s’ou­vrit et se refer­ma. Le cou­loir retrou­va son silence.

Ken­ji­ro res­ta sur le banc. Il ne savait pas com­bien de temps — cinq minutes, dix, peut-être davan­tage. Il regar­dait les motifs géo­mé­triques du mur en face de lui, ces entre­lacs de brique et de pierre que Wright avait des­si­nés avec la pré­ci­sion d’un orfèvre et qui, dans la lumière jaune des appliques, res­sem­blaient à un texte écrit dans une langue qu’il ne connais­sait pas.

Il pen­sa à racon­ter la scène à Oka­da. Il y pen­sa sérieu­se­ment, métho­di­que­ment, en pesant le pour et le contre avec cette balance inté­rieure qu’il avait déve­lop­pée au fil des mois. Le pour : Oka­da avait le droit de savoir qu’un tiers connais­sait l’exis­tence du réseau. Le contre : si Oka­da savait, Oka­da vou­drait neu­tra­li­ser Rei­ko. Pas la tuer — Ken­ji­ro ne pen­sait pas qu’O­ka­da tuât des gens, bien qu’il n’en fût pas cer­tain — mais la neu­tra­li­ser, la faire taire, l’é­loi­gner. Et Ken­ji­ro ne vou­lait pas que Rei­ko soit éloignée.

Non pas parce qu’il l’ai­mait — il ne connais­sait pas ce mot, ou plu­tôt il ne le recon­nais­sait plus, la guerre avait dis­sous cette caté­go­rie comme toutes les autres. Mais parce que Rei­ko était la seule per­sonne au monde qui le voyait tel qu’il était. Pas le veilleur de nuit. Pas l’homme invi­sible. Pas l’es­pion. L’homme. Celui qui exis­tait en des­sous de tout ça, quelque part dans les fon­da­tions, et dont il avait lui-même oublié le visage.

Il ne dit rien à Okada.

Qua­trième erreur. Et cette fois, il le savait.

* * *

CHA­PITRE 12 — CE QU’IL A FAIT PEN­DANT LA GUERRE

Il y avait un fleuve en Bir­ma­nie dont il ne retrou­vait jamais le nom. Un de ces affluents de l’Ir­ra­wad­dy, étroit, mar­ron, bor­dé de bam­bous si hauts qu’ils for­maient une voûte au-des­sus de l’eau, et la lumière qui fil­trait à tra­vers cette voûte avait une qua­li­té de vitrail — verte, dorée, irréelle. C’est au bord de ce fleuve, en mars 1944, que Ken­ji­ro Same­ji­ma avait ces­sé d’être un homme ordinaire.

Il ne racon­tait pas cette his­toire. Il ne la racon­tait à per­sonne — ni aux col­lègues de l’Im­pe­rial, ni à Oka­da, ni à Rei­ko, ni à Crane, ni au fan­tôme de sa mère dont il sen­tait par­fois la pré­sence dans sa chambre de Nishi-Kan­da, le matin, quand la lumière entrait par les cloi­sons et des­si­nait sur le mur des formes qui res­sem­blaient à des visages. Mais l’his­toire était là, en lui, comme un organe sup­plé­men­taire, un organe noir et lourd qui pesait sur tous les autres et qui modi­fiait, par sa simple pré­sence, la chi­mie de chaque instant.

*

Le régi­ment de Ken­ji­ro avait été déployé dans l’A­ra­kan, la bande côtière de la Bir­ma­nie occi­den­tale, en jan­vier 1944. Opé­ra­tion Ha-Go — une offen­sive japo­naise des­ti­née à détour­ner les Bri­tan­niques avant la grande pous­sée vers Imphal. L’A­ra­kan était un enfer vert, humide, infes­té de mous­tiques et de ser­pents, où les pistes se trans­for­maient en bour­biers à la pre­mière pluie et où la jungle ava­lait les hommes comme la mer avale les cailloux.

Ken­ji­ro était ser­gent. Pas par voca­tion — par défaut. Les offi­ciers étaient morts ou malades, et l’ar­mée impé­riale, en 1944, pro­mou­vait les sur­vi­vants avec la même indif­fé­rence qu’elle les envoyait mou­rir. Il com­man­dait une sec­tion de vingt-trois hommes — des pay­sans de Shi­ko­ku pour la plu­part, des gar­çons de dix-neuf ou vingt ans qui n’a­vaient jamais vu la mer avant leur embar­que­ment et qui décou­vraient la guerre comme on découvre un lan­gage : par immer­sion totale, sans gram­maire, sans dictionnaire.

La sec­tion avait reçu l’ordre de tenir un vil­lage. Un vil­lage de rien — cinq mai­sons de bam­bou au bord du fleuve sans nom, un pon­ton, un che­min de terre qui menait à la piste prin­ci­pale. Le vil­lage était cen­sé être vide. Les habi­tants avaient fui — les civils bir­mans fuyaient tou­jours quand les Japo­nais arri­vaient, et ils avaient rai­son de fuir. Mais le vil­lage n’é­tait pas vide.

Il y avait des gens dans la troi­sième mai­son. Ken­ji­ro les décou­vrit à l’aube, en fai­sant le tour du péri­mètre. Pas des sol­dats — des civils. Une famille. Un vieil homme, deux femmes, trois enfants. Ils étaient là parce qu’ils n’a­vaient pas pu fuir — le vieil homme était malade, une des femmes por­tait un nour­ris­son, et l’autre femme, la plus jeune, avait une jambe bles­sée, peut-être une frac­ture mal gué­rie, elle boi­tait et ne pou­vait pas mar­cher vite. Ils étaient res­tés. Ils avaient pen­sé — ils avaient espé­ré — que les sol­dats pas­se­raient sans s’arrêter.

Ken­ji­ro en infor­ma le lieu­te­nant Oshi­ro. Oshi­ro était un homme de trente-cinq ans, ori­gi­naire de Kuma­mo­to, avec un visage plat, des yeux durs et cette bru­ta­li­té régle­men­taire que l’ar­mée japo­naise culti­vait chez ses offi­ciers comme d’autres cultivent des chry­san­thèmes. Il don­na un ordre. Un ordre bref, for­mu­lé dans le jar­gon mili­taire qui per­met de dire l’in­di­cible en le noyant dans la pro­cé­dure. Les civils devaient être « trai­tés ». Le vil­lage devait être « net­toyé ». La sec­tion devait reprendre sa pro­gres­sion avant midi.

Ken­ji­ro com­prit. Il com­prit immé­dia­te­ment, sans ambi­guï­té, sans la moindre pos­si­bi­li­té d’in­ter­pré­ta­tion alter­na­tive. Et il sut, dans la seconde qui sui­vit — une seconde qui dura une éter­ni­té, une seconde qui conte­nait le reste de sa vie — qu’il se trou­vait devant un choix. Non pas un choix moral, parce que la morale avait été abo­lie dans cette jungle en même temps que tout le reste — la civi­li­sa­tion, la rai­son, l’i­dée même qu’on pût vivre sans tuer. Mais un choix de sur­vie. S’il refu­sait l’ordre, Oshi­ro le ferait exé­cu­ter. S’il obéis­sait, il conti­nue­rait de vivre. La sim­pli­ci­té de ce cal­cul était sa propre obscénité.

Il n’o­béit pas. Mais il ne refu­sa pas non plus.

Ce qu’il fit — ce qu’il se repro­chait depuis, ce qui le ron­geait comme l’a­cide ronge le métal, ce pour quoi il ne trou­ve­rait jamais de mot ni de par­don — c’est qu’il ne fit rien. Il sor­tit de la mai­son. Il dit au capo­ral Mizu­no de s’en occu­per. Il uti­li­sa cette phrase — « s’en occu­per » — qui est l’eu­phé­misme uni­ver­sel de la lâche­té, le voile de gaze que les hommes ordi­naires posent sur les choses ordi­naires qu’ils n’ont pas le cou­rage de faire ni celui d’empêcher. Puis il s’é­loi­gna le long du fleuve, il mar­cha cent mètres peut-être, il s’ar­rê­ta sous un bam­bou, et il attendit.

Il enten­dit les cris. Ils durèrent moins long­temps qu’il ne l’au­rait cru. La jungle les absor­ba, comme elle absor­bait tout — le bruit, la lumière, la mémoire.

Quand il revint, la mai­son était vide. Mizu­no était assis dehors, le visage blanc, les mains sur les genoux. Il ne pleu­rait pas — il avait dépas­sé les pleurs. Deux des jeunes sol­dats de Shi­ko­ku vomis­saient der­rière la mai­son. Le lieu­te­nant Oshi­ro fumait une ciga­rette et regar­dait le fleuve avec l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui cal­cule un itinéraire.

Ken­ji­ro ne dit rien. Il ras­sem­bla la sec­tion. Ils reprirent la piste.

Il ne par­la plus jamais du vil­lage. Per­sonne n’en par­la. La guerre four­nit une pro­vi­sion inépui­sable de silences, et celui-ci s’a­jou­ta aux autres comme un fleuve s’a­joute à la mer.

*

Ce sou­ve­nir — ce fait, plu­tôt, car c’é­tait un fait, pas un sou­ve­nir, les sou­ve­nirs se déforment et celui-ci avait la rigi­di­té incor­rup­tible du réel — ce fait vivait en Ken­ji­ro comme un loca­taire clan­des­tin. Il n’a­vait pas de chambre atti­trée, pas d’ho­raire fixe. Il sur­gis­sait n’im­porte quand, n’im­porte où, déclen­ché par des choses sans rap­port — l’o­deur du bam­bou, le cri d’un enfant dans la rue, la cou­leur brune de l’eau dans une flaque, le bruit d’une porte qu’on ferme. Et chaque fois qu’il sur­gis­sait, il ame­nait avec lui la même ques­tion, tou­jours la même, for­mu­lée avec la pré­ci­sion d’un scal­pel dans la chair la plus tendre de sa conscience : aurais-tu pu empêcher ?

La réponse était oui. Il le savait. Pas empê­cher com­plè­te­ment — Oshi­ro aurait trou­vé quel­qu’un d’autre, un autre Mizu­no, un autre lâche. Mais empê­cher ce jour-là, à cet endroit-là, dans cette mai­son-là. Il aurait pu dire non. Il aurait été tué, pro­ba­ble­ment — mais les morts ne portent pas de far­deau. Les morts sont légers. C’est les vivants qui ploient.

Et c’est pour­quoi l’argent d’O­ka­da n’é­tait pas seule­ment de l’argent. C’é­tait aus­si, obs­cu­ré­ment, une forme de péage — le prix qu’il payait pour conti­nuer à vivre dans un monde où il n’é­tait pas sûr de méri­ter sa place. En tra­his­sant les Amé­ri­cains — en espion­nant leurs secrets, en aidant un réseau dont il ne connais­sait ni les buts ni les maîtres — il se punis­sait. Pas consciem­ment, pas avec la clar­té d’un péni­tent. Mais quelque part, dans les strates les plus pro­fondes de sa psy­ché, là où la rai­son ne des­cend pas, il y avait un méca­nisme en marche : la tra­hi­son comme expia­tion. L’ab­jec­tion pré­sente comme réponse à l’ab­jec­tion pas­sée. Ce n’é­tait pas de la logique. C’é­tait quelque chose de plus ancien, de plus ani­mal — le réflexe de l’homme bles­sé qui appuie sur sa bles­sure parce que la dou­leur est la seule chose qui le fait encore se sen­tir vivant.

*

Il pen­sa à en par­ler à Rei­ko. Pas à tout — pas au vil­lage, pas aux cris, pas au silence de la jungle. Mais à la guerre en géné­ral, à la Bir­ma­nie, à ce qu’elle avait fait de lui. Il y pen­sa un soir de novembre, dans le cou­loir du troi­sième étage, alors qu’elle fumait sa Ches­ter­field habi­tuelle et que le silence entre eux avait cette qua­li­té d’at­tente qui pré­cède les aveux.

Mais il ne dit rien. Parce qu’il y a des choses qu’on ne confie pas aux gens qu’on res­pecte, de peur que le res­pect ne sur­vive pas à la confi­dence. Et parce que Rei­ko, avec son intel­li­gence tran­chante et ses yeux de laque noire, ver­rait au-delà des mots. Elle ver­rait la lâche­té. Elle ver­rait l’homme qui était sor­ti de la mai­son et qui avait mar­ché jus­qu’au fleuve. Et Ken­ji­ro ne pou­vait pas sup­por­ter l’i­dée de ce regard — pas le juge­ment, non, Rei­ko ne jugeait pro­ba­ble­ment per­sonne, elle avait elle-même tra­ver­sé trop de choses pour s’of­frir le luxe du juge­ment — mais la com­pré­hen­sion. La com­pré­hen­sion serait pire. Être com­pris dans sa lâche­té, être vu dans l’exacte mesure de sa bas­sesse, par quel­qu’un dont l’o­pi­nion compte — c’est la forme la plus raf­fi­née de la damnation.

Il gar­da le silence. Il ren­tra chez lui. Il se cou­cha sur son futon et fer­ma les yeux, et la Bir­ma­nie vint, comme chaque nuit, s’al­lon­ger à côté de lui dans le noir, fidèle, patiente, inépuisable.

Le fleuve sans nom cou­lait tou­jours. Les bam­bous for­maient leur voûte verte au-des­sus de l’eau. Et dans la troi­sième mai­son du vil­lage, un silence durait depuis trois ans, un silence qui ne fini­rait pas, qui ne fini­rait jamais, qui était deve­nu la matière même dont Ken­ji­ro Same­ji­ma était fait.

* * *

CHA­PITRE 13 — LA GUERRE DE CORÉE

Tout chan­gea le 25 juin 1950.

Ken­ji­ro l’ap­prit comme tout le monde — par le jour­nal, le len­de­main, en se levant de son futon à trois heures de l’a­près-midi. L’A­sa­hi Shim­bun titrait en gros carac­tères : les forces nord-coréennes avaient fran­chi le 38e paral­lèle. La guerre. Encore une. Comme si le monde n’a­vait pas d’autre idée.

Mais ce n’é­tait pas n’im­porte quelle guerre. Celle-ci allait trans­for­mer Tokyo en base arrière de l’ef­fort amé­ri­cain, et l’Im­pe­rial Hotel en ruche mili­taire bour­don­nante. En quelques semaines, l’at­mo­sphère de l’hô­tel bas­cu­la — finie la tor­peur de l’oc­cu­pa­tion pai­sible, les soi­rées au bour­bon, les conver­sa­tions mon­daines. Les cou­loirs se rem­plirent d’un type nou­veau d’A­mé­ri­cain : plus jeune, plus pres­sé, plus dur. Des hommes qui ne venaient pas admi­nis­trer un pays vain­cu mais pré­pa­rer une guerre contre un enne­mi qui avait des chars sovié­tiques et l’im­men­si­té chi­noise der­rière lui.

Les suites du deuxième étage furent réqui­si­tion­nées pour des réunions qui duraient toute la nuit. Des offi­ciers qu’on n’a­vait jamais vus arri­vaient par avion de Washing­ton, de Pearl Har­bor, de Séoul, avec des visages gris de fatigue et des ser­viettes blin­dées qu’ils ne lâchaient pas. Le stan­dard télé­pho­nique de l’Im­pe­rial cré­pi­tait vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Les lignes vers les États-Unis étaient satu­rées. L’hô­tel tout entier vibrait d’une éner­gie fébrile, élec­trique, qui rap­pe­lait à Ken­ji­ro — par un écho sinistre — l’ex­ci­ta­tion des pre­miers jours de la guerre du Paci­fique, quand le Japon croyait encore qu’on pou­vait vaincre le monde.

Le colo­nel Eve­rett fut trans­fé­ré. Du jour au len­de­main, sa chambre 312 fut vidée — le pho­no­graphe, les disques de Billie Holi­day, les bou­teilles vides, tout dis­pa­rut dans des car­tons que des sol­dats empor­tèrent sans un mot. Eve­rett par­tait pour Pusan, disait-on. Ou pour Inchon. Ou pour nulle part — dans l’ar­mée, les trans­ferts res­semblent par­fois à des dis­pa­ri­tions, et per­sonne ne pose de questions.

Le com­man­dant Pre­witt res­ta. Mais Yuki ne vint plus. Pen­dant deux semaines, la chambre 218 fut silen­cieuse le soir — pas de Keats, pas de rire, pas de cette conver­sa­tion impos­sible entre deux mondes. Puis, un soir, Ken­ji­ro enten­dit du bruit dans la 218. Pas une conver­sa­tion. Un san­glot. Un seul, bref, étouf­fé dans un oreiller ou un poing. Pre­witt pleu­rait. Ken­ji­ro pas­sa son che­min et, pour la pre­mière fois depuis des mois, res­sen­tit quelque chose qui res­sem­blait à de la com­pas­sion — non pas pour Pre­witt en par­ti­cu­lier, mais pour cette capa­ci­té qu’ont les guerres de tuer les choses fra­giles à dis­tance, sans même les toucher.

Le lieu­te­nant Crane, lui, avait été affec­té à une nou­velle uni­té de pro­pa­gande — la Psy­cho­lo­gi­cal War­fare Sec­tion — et ses jour­nées s’al­lon­geaient. Ken­ji­ro le voyait moins. Leurs conver­sa­tions noc­turnes s’es­pa­cèrent, puis ces­sèrent presque entiè­re­ment. Crane avait per­du son sou­rire de chiot. Ses yeux, der­rière les lunettes rondes, avaient acquis cette dure­té trans­pa­rente des gens qui découvrent que le monde n’est pas amé­lio­rable et qui ne savent pas encore quoi faire de cette découverte.

*

Pour Oka­da, la guerre de Corée fut un accélérateur.

Les ren­dez-vous du jeu­di ne suf­firent plus. Oka­da deman­da des ren­contres sup­plé­men­taires — le mar­di, par­fois le same­di. Le res­tau­rant de nouilles de Shin­ba­shi fut aban­don­né ; trop pré­vi­sible, dit Oka­da, trop de rou­tine. Ils se virent dans des endroits dif­fé­rents chaque fois — un temple désert à Ueno, un parc le long de la Sumi­da, l’ar­rière-salle d’un bar­bier de Kan­da que Ken­ji­ro ne connais­sait pas. Cette mobi­li­té inquié­ta Ken­ji­ro. Si Oka­da chan­geait les habi­tudes, c’est que quelque chose avait chan­gé dans l’en­vi­ron­ne­ment. Le chas­seur, quand il se met à cou­rir, c’est qu’il est lui-même chassé.

Les ques­tions d’O­ka­da se firent plus pré­cises, plus urgentes. Il ne vou­lait plus seule­ment savoir qui logeait à l’Im­pe­rial et qui ren­dait visite à qui. Il vou­lait des chiffres — com­bien de nou­veaux offi­ciers étaient arri­vés, com­bien de véhi­cules mili­taires se garaient devant l’hô­tel chaque matin, com­bien de lignes télé­pho­niques avaient été ajou­tées au stan­dard. Il vou­lait des mou­ve­ments de troupes, des noms d’u­ni­tés, des indi­ca­tifs de régi­ment que Ken­ji­ro sur­pre­nait par­fois sur les docu­ments lais­sés ouverts dans les bureaux du rez-de-chaussée.

— Ce n’est plus de l’é­coute, dit Ken­ji­ro un soir, dans le temple d’Ue­no. C’est du ren­sei­gne­ment militaire.

Oka­da le regar­da. Ses lunettes à mon­ture fine reflé­taient la lumière d’un réver­bère loin­tain, et ses yeux, der­rière, avaient cette opa­ci­té de verre fumé qui ne lais­sait rien passer.

— La dis­tinc­tion est de confort, dit-il. Elle n’a jamais été réelle.

— Pour moi elle l’était.

— Alors il est temps de gran­dir, Samejima-san.

Le ton n’a­vait pas chan­gé — doux, poli, musi­ca­le­ment impec­cable. Mais la phrase avait des dents. Ken­ji­ro sen­tit la mor­sure. Gran­dir. Le mot qu’on dit aux enfants. Le mot qu’un offi­cier du ren­sei­gne­ment japo­nais uti­li­sait pour rap­pe­ler à un veilleur de nuit qu’il n’a­vait pas le droit de poser des limites à sa propre compromission.

L’en­ve­loppe, cette semaine-là, conte­nait une somme qui dépas­sait tout ce qu’il avait reçu jusque-là. Ken­ji­ro la prit. Bien sûr qu’il la prit. On ne refuse pas une enve­loppe quand on a accep­té les cin­quante pré­cé­dentes. Le pre­mier billet est un choix. Le cen­tième est une fatalité.

*

Quelque chose chan­gea aus­si chez Oka­da lui-même. Une ner­vo­si­té. Pas visible, pas bruyante — Oka­da n’é­tait jamais bruyant — mais pal­pable dans les détails. Il arri­vait aux ren­dez-vous cinq minutes en avance au lieu d’être déjà là. Il regar­dait der­rière lui en mar­chant. Il posait des ques­tions sur les employés de l’Im­pe­rial — pas les Amé­ri­cains, les Japo­nais. Y avait-il de nou­veaux employés ? Quel­qu’un avait-il été inter­ro­gé par la police ? Avait-on vu des Japo­nais en civil poser des ques­tions au personnel ?

Ken­ji­ro com­prit qu’O­ka­da avait peur. Pas la peur panique des ama­teurs — la peur froide, cal­cu­lée, des pro­fes­sion­nels qui sentent le filet se res­ser­rer et qui comptent les issues. Et cette peur, par conta­gion, s’ins­tal­la en Ken­ji­ro comme un second loca­taire clan­des­tin, à côté de la Bir­ma­nie — un colo­ca­taire silen­cieux qui ne payait pas de loyer et qui ne par­ti­rait jamais.

Un soir de décembre, en sor­tant de l’Im­pe­rial, il crut voir quel­qu’un le suivre. Une sil­houette, à cin­quante mètres, qui mar­chait au même rythme que lui, s’ar­rê­tait quand il s’ar­rê­tait, repar­tait quand il repar­tait. Il bifur­qua dans une ruelle laté­rale. La sil­houette dis­pa­rut. Ken­ji­ro atten­dit cinq minutes, ados­sé au mur d’un immeuble, le cœur bat­tant dans sa gorge comme un ani­mal en cage. Per­sonne ne vint.

Il reprit sa route. Il mar­chait plus vite main­te­nant. La ville, autour de lui, avait chan­gé — Tokyo, gon­flée par l’argent de la guerre de Corée, s’é­tait mise à recons­truire à une vitesse fré­né­tique. Des grues par­tout, des chan­tiers, du béton frais. La ville se réin­ven­tait avec la bru­ta­li­té de ceux qui veulent effa­cer le pas­sé, et dans cette course à l’ou­bli, les hommes comme Ken­ji­ro — les fan­tômes, les entre-deux, les gar­diens des vieilles nuits — deve­naient de plus en plus anachroniques.

L’Im­pe­rial lui-même chan­geait. On par­lait de réno­va­tions. On par­lait de démo­lir le bâti­ment de Wright — trop vieux, trop coû­teux à entre­te­nir, pas assez ren­table. Le Japon nou­veau vou­lait du moderne, du fonc­tion­nel, du verre et de l’a­cier. Wright était du pas­sé. Et le pas­sé, au Japon, n’a­vait plus les moyens de s’of­frir le présent.

* * *

CHA­PITRE 14 — LA CHUTE

Fuji­ta fut arrê­té un lun­di de février 1951.

Ken­ji­ro l’ap­prit par un col­lègue de l’Im­pe­rial — Saga­ra, le vieux cui­si­nier de l’aile nord, celui qui avait ensei­gné le dia­lecte de Nagoya au lieu­te­nant Crane. Saga­ra avait enten­du dire, par une chaîne de bouche-à-oreille dont la fia­bi­li­té était inver­se­ment pro­por­tion­nelle à la lon­gueur, que Fuji­ta — l’an­cien gar­çon d’é­tage, l’homme aux inci­sives man­quantes, le mes­sa­ger qui avait fait le lien entre Ken­ji­ro et Oka­da — avait été cueilli à son domi­cile d’Ō­ta par des agents du CIC. On ne savait pas exac­te­ment pour­quoi. On disait espion­nage. On disait mar­ché noir. On disait les deux.

Ken­ji­ro reçut la nou­velle debout, dans la salle de repos du per­son­nel, une tasse de thé tiède à la main. Il ne bron­cha pas. Son visage res­ta ce qu’il avait tou­jours été — un mur lisse, sans prise — et sa main, qui tenait la tasse, ne trem­bla pas d’un mil­li­mètre. Mais à l’in­té­rieur, dans cet espace der­rière les yeux où se logent les pen­sées qu’on ne montre pas, une machine venait de se mettre en marche — une machine de cal­cul, rapide, froide, impitoyable.

Fuji­ta savait deux choses : le nom de Ken­ji­ro et le nom d’O­ka­da — ou du moins le nom qu’O­ka­da s’é­tait don­né. Si Fuji­ta par­lait — et les hommes parlent tou­jours, c’est une ques­tion de temps et de méthode, et les Amé­ri­cains avaient les deux — le lien entre Ken­ji­ro et le réseau serait éta­bli. Pas prou­vé, pas encore, mais éta­bli, et dans le monde du ren­sei­gne­ment, l’é­ta­blis­se­ment d’un lien est déjà une condamnation.

Il fal­lait pré­ve­nir Oka­da. Ken­ji­ro ne savait pas com­ment le joindre en dehors des ren­dez-vous — c’é­tait une règle, une des règles d’a­cier qu’O­ka­da avait posées dès le début. Pas de contact en dehors des jours conve­nus. Pas d’a­dresse, pas de télé­phone, pas de moyen de com­mu­ni­ca­tion qui laisse une trace. Si quelque chose tour­nait mal, il fal­lait attendre le pro­chain ren­dez-vous. Et le pro­chain ren­dez-vous était jeu­di — dans trois jours.

Trois jours. Soixante-douze heures pen­dant les­quelles Fuji­ta pou­vait par­ler, les Amé­ri­cains pou­vaient remon­ter la piste, et Ken­ji­ro pou­vait être arrê­té à n’im­porte quel moment — dans sa chambre de Nishi-Kan­da, dans les cou­loirs de l’Im­pe­rial, dans la rue, en plein jour. L’ar­res­ta­tion, quand elle vient, n’a pas de forme pré­dé­fi­nie. Elle peut être bru­tale — des hommes armés, des por­tières qui claquent — ou dis­crète — une main sur l’é­paule, une voix polie, un « please come with us » mur­mu­ré dans un couloir.

Il fit sa ronde cette nuit-là avec une atten­tion décu­plée. Pas l’at­ten­tion de l’es­pion — l’at­ten­tion de l’a­ni­mal tra­qué. Chaque bruit, chaque ombre, chaque pas dans un esca­lier deve­nait un signal. Le bâti­ment de Wright, qu’il avait appris à lire comme un ins­tru­ment de musique, était deve­nu un ins­tru­ment de tor­ture — chaque poche sonore, chaque réso­nance, chaque cra­que­ment de boi­se­rie était une menace potentielle.

Il pas­sa devant la chambre 211. Davis et Kel­ler y étaient tou­jours — il voyait la lumière sous la porte, il enten­dait le mur­mure de voix basses. Ces hommes, dont il avait espion­né les conver­sa­tions pen­dant des mois, étaient peut-être en ce moment même en train de pro­non­cer son nom.

Il mon­ta au troi­sième étage. La 307 — Har­wood — lumière allu­mée, comme tou­jours. La 309 — obs­cure. Rei­ko n’é­tait pas là ce soir. Il s’ar­rê­ta devant le banc de l’al­côve, celui où elle lui avait dit qu’elle savait. Le bois de Wright, dans la lumière jaune des appliques, avait une patine dorée qui res­sem­blait à de la résignation.

*

Le mar­di, il ne se pas­sa rien. Le mer­cre­di non plus. Ken­ji­ro vivait dans un état de sus­pen­sion — ni calme ni pani­qué, mais sus­pen­du, comme un funam­bule au milieu de son fil, qui ne peut ni avan­cer ni recu­ler et qui découvre que l’im­mo­bi­li­té est la plus ver­ti­gi­neuse des positions.

Le jeu­di, il se ren­dit au point de ren­dez-vous — un petit parc au bord de la Sumi­da, dans le quar­tier d’A­sa­ku­sa, un de ces jar­dins oubliés où les vieux venaient nour­rir les pigeons et où les amou­reux venaient s’embrasser sur des bancs rouillés. Il arri­va à l’heure. Il attendit.

Oka­da ne vint pas.

Il atten­dit une heure. Le froid de février mor­dait les joues, les doigts, les oreilles. Les pigeons rou­cou­laient avec l’in­dif­fé­rence des ani­maux qui ne savent pas que le monde est en train de s’ef­fon­drer. Un vieil homme pas­sa avec un chien, un petit chien blanc qui trot­ti­nait sur la terre gelée avec la gaie­té absurde des êtres qui ne com­prennent rien. Ken­ji­ro atten­dit encore trente minutes. Oka­da ne vint pas.

Il ren­tra chez lui. Il ne dor­mit pas. Il pas­sa la nuit assis sur son futon, dans le noir, à écou­ter les bruits de Nishi-Kan­da — les pas des voi­sins, le grin­ce­ment d’une porte, le miau­le­ment loin­tain d’un chat — comme il écou­tait les bruits de l’Im­pe­rial, avec la même atten­tion malade, la même hyper-conscience de celui qui sait que n’im­porte quel son peut être le der­nier avant la catastrophe.

Le ven­dre­di, il retour­na à l’Im­pe­rial pour sa ronde. Chaque pas dans les cou­loirs de Wright avait le poids d’un pas sur un champ de mines. Il fit sa ronde. Il véri­fia les portes. Il pas­sa devant les chambres. Rien n’a­vait chan­gé — et c’é­tait pré­ci­sé­ment le plus ter­ri­fiant. Le monde conti­nuait, indif­fé­rent à sa peur, avec cette cruau­té des choses qui ne s’ar­rêtent jamais pour attendre les hommes.

*

Le lun­di sui­vant, quel­qu’un frap­pa à sa porte à Nishi-Kan­da. Il était onze heures du matin. Ken­ji­ro dor­mait — ou plu­tôt il fai­sait sem­blant de dor­mir, car le som­meil l’a­vait quit­té depuis l’ar­res­ta­tion de Fuji­ta, rem­pla­cé par un état cré­pus­cu­laire où les pen­sées tour­naient en boucle comme des pois­sons dans un aqua­rium trop petit.

Il ouvrit. Ce n’é­tait pas la police. Ce n’é­taient pas les Amé­ri­cains. C’é­tait un gar­çon — un ado­les­cent de quinze ou seize ans, maigre, avec un bon­net de laine enfon­cé jus­qu’aux yeux et un blou­son trop grand pour lui. Le gar­çon ne dit pas un mot. Il ten­dit une enve­loppe — pas une enve­loppe d’argent, une enve­loppe ordi­naire, blanche, sans ins­crip­tion — et s’en alla en cou­rant avant que Ken­ji­ro eût le temps de dire quoi que ce soit.

Ken­ji­ro refer­ma la porte. Il ouvrit l’en­ve­loppe. À l’in­té­rieur, un seul feuillet, plié en deux. L’é­cri­ture était petite, régu­lière, ano­nyme — une écri­ture de fonc­tion­naire ou de moine, sans aucun trait dis­tinc­tif. Le mes­sage tenait en trois lignes :

L’oi­seau du jeu­di a été bles­sé. Le nid est décou­vert. Brû­lez tout ce qui peut brû­ler. Atten­dez sans bou­ger. Si per­sonne ne vient dans trois semaines, c’est fini.

Pas de signa­ture. Pas de nom. Ken­ji­ro lut le mes­sage trois fois, puis le brû­la dans le cen­drier de sa table basse, avec une allu­mette dont la flamme éclai­ra un ins­tant les murs nus de sa chambre avant de s’é­teindre. Il regar­da les cendres — cette petite chose noire et friable qui, trente secondes plus tôt, était un mes­sage et qui main­te­nant n’é­tait rien. Comme tout. Comme toujours.

L’oi­seau du jeu­di. Oka­da avait été arrê­té, ou il avait fui. Le nid était décou­vert — le réseau, la chaîne d’in­for­ma­teurs, tout l’é­di­fice patient qu’O­ka­da avait bâti enve­loppe après enve­loppe. Brû­lez tout ce qui peut brûler.

Ken­ji­ro se leva. Il sou­le­va les lattes du plan­cher et en sor­tit les enve­loppes — des dizaines d’en­ve­loppes, cer­taines encore pleines, d’autres vidées dont il avait gar­dé l’emballage sans savoir pour­quoi. L’argent — les billets qu’il avait épar­gnés — repré­sen­tait une somme consi­dé­rable. Il ne pou­vait pas les brû­ler. L’argent n’a­vait pas de mémoire, pas de trace, pas de nom. L’argent était inno­cent — c’est la seule qua­li­té de l’argent et c’est pour cela que les hommes l’aiment.

Il brû­la les enve­loppes. Il brû­la le papier qui les embal­lait. Il brû­la une vieille carte de Tokyo sur laquelle il avait, un soir d’in­som­nie, mar­qué d’un point de crayon l’emplacement de cha­cun des lieux de ren­dez-vous avec Oka­da. Il n’au­rait pas dû faire cette carte — Oka­da avait dit jamais rien d’é­crit — mais il l’a­vait faite quand même, par besoin de voir, de maté­ria­li­ser cette géo­gra­phie secrète qui sinon n’exis­tait que dans sa tête. Elle brû­la vite. Le papier est une matière docile — il obéit au feu comme il obéit à l’encre, sans résis­tance, sans regret.

Quand tout fut brû­lé, Ken­ji­ro ouvrit la fenêtre et lais­sa l’air de février dis­per­ser les cendres. Puis il s’as­sit sur son futon et attendit.

*

Trois semaines. Vingt et un jours.

Il retour­na à l’Im­pe­rial chaque nuit. Il fit ses rondes. Il véri­fia les portes, les fenêtres, les esca­liers. Il pas­sa devant les chambres dont il connais­sait les secrets avec la même démarche de félin noc­turne, le même visage neutre, la même invi­si­bi­li­té de meuble ambu­lant. Mais tout avait chan­gé. Il n’é­cou­tait plus. Ou plu­tôt — il écou­tait tou­jours, parce qu’on ne peut pas éteindre une oreille entraî­née comme on éteint une lampe — mais il n’é­cou­tait plus pour quel­qu’un. Les infor­ma­tions conti­nuaient d’af­fluer, par réflexe, par habi­tude, et elles s’ac­cu­mu­laient dans sa tête comme des lettres dans une boîte aux lettres dont le des­ti­na­taire a déménagé.

Rei­ko ne repa­rut pas. La chambre 309 res­ta obs­cure pen­dant dix jours, puis un nou­veau loca­taire s’y ins­tal­la — un capi­taine amé­ri­cain nom­mé Flet­cher, qui ron­flait avec une régu­la­ri­té de machine à vapeur et qui ne fumait pas dans les cou­loirs. Ken­ji­ro ne deman­da pas ce qu’é­tait deve­nue Rei­ko. Il ne pou­vait pas deman­der sans mon­trer qu’il savait, et mon­trer qu’il savait c’é­tait se tra­hir. Il se conten­ta de noter son absence comme on note une place vide dans un train — avec le regret dif­fus de quelque chose qui aurait pu être et qui ne sera pas.

Crane, lui, était tou­jours là. Mais leurs conver­sa­tions avaient ces­sé. Non pas parce que Ken­ji­ro s’é­tait éloi­gné — il avait essayé, il n’a­vait pas réus­si — mais parce que Crane lui-même avait chan­gé. La guerre de Corée avait fait son tra­vail. Le jeune idéa­liste de Har­vard était deve­nu un homme fati­gué qui ne posait plus de ques­tions sur l’ar­chi­tec­ture de Wright et qui tra­ver­sait les cou­loirs de l’Im­pe­rial avec la démarche méca­nique de quel­qu’un qui a ces­sé de trou­ver le monde fascinant.

Vingt et un jours pas­sèrent. Per­sonne ne vint.

C’é­tait fini.

* * *

CHA­PITRE 15 — LA DER­NIÈRE NUIT

Le trai­té de San Fran­cis­co fut signé le 8 sep­tembre 1951. L’oc­cu­pa­tion pren­drait fin le 28 avril 1952. Le Japon rede­ve­nait un pays — pas le même, pas celui d’a­vant, un pays neuf bri­co­lé à par­tir des débris de l’an­cien, comme ces bols recol­lés à l’or dans la tra­di­tion du kint­su­gi, plus beaux d’a­voir été bri­sés, disent les esthètes, mais Ken­ji­ro n’é­tait pas un esthète et il ne trou­vait pas la bri­sure belle.

Les Amé­ri­cains com­men­cèrent à par­tir. Pas tous d’un coup — l’ar­mée est une machine lente, elle avance et recule par vagues suc­ces­sives — mais assez pour que l’Im­pe­rial se vide pro­gres­si­ve­ment de ses occu­pants, comme un théâtre à la fin d’une pièce trop longue. Les cou­loirs retrou­vèrent leur silence d’o­ri­gine, celui que Wright avait des­si­né, un silence de pierre et de lumière indi­recte qui n’a­vait besoin de per­sonne pour exister.

Le com­man­dant Pre­witt par­tit en mars. Il embal­la ses estampes avec un soin maniaque — chaque Hiro­shige entre deux feuilles de papier de soie, chaque Uta­ma­ro dans une enve­loppe rigide — et il quit­ta l’hô­tel un matin de pluie, sa col­lec­tion sous le bras, sans dire au revoir au per­son­nel. Ken­ji­ro le vit mon­ter dans une jeep devant l’en­trée prin­ci­pale. Pre­witt ne regar­da pas en arrière. Les hommes qui ont per­du quelque chose dans un lieu ne se retournent pas en le quit­tant — c’est une règle que la guerre enseigne et que la paix confirme.

Har­wood, le fan­tôme de la 307, dis­pa­rut un jour sans que per­sonne le remar­quât. La suite était vide quand Ken­ji­ro fit sa ronde — la porte ouverte, le lit défait, une tasse de thé à moi­tié pleine sur la table de nuit. Pas de bagages, pas de traces, pas de billet lais­sé à la récep­tion. Har­wood s’é­tait éva­po­ré comme il avait vécu — sans bruit, sans contour, sans que la réa­li­té ait jamais pu tout à fait se refer­mer sur lui. Tanabe, le ser­veur, haus­sa les épaules quand Ken­ji­ro le ques­tion­na dis­crè­te­ment. Les Amé­ri­cains partent comme ils arrivent, dit-il. On ne leur demande pas d’explication.

*

Le lieu­te­nant Crane fut le der­nier à partir.

Un soir d’a­vril — les ceri­siers étaient de nou­veau en fleurs, deux ans avaient pas­sé depuis la pre­mière flo­rai­son qu’ils avaient par­ta­gée, deux ans qui sem­blaient en conte­nir vingt — Crane trou­va Ken­ji­ro dans le hall, à deux heures du matin, comme la pre­mière fois. Il por­tait un uni­forme propre, sans un pli, et une valise neuve posée à côté de lui. Il par­tait le len­de­main à l’aube.

— Je vou­lais vous dire au revoir, dit-il.

Ken­ji­ro s’ar­rê­ta. Le hall de Wright, à cette heure, avait la majes­té silen­cieuse d’un temple désaf­fec­té. Les lustres de cuivre brû­laient à mi-puis­sance. La pis­cine réflé­chis­sante — débar­ras­sée de ses planches depuis quelques semaines, ren­due à sa fonc­tion pre­mière — ren­voyait des éclats de lumière sur le pla­fond bas, des motifs mou­vants qui res­sem­blaient à des hié­ro­glyphes liquides.

— Vous allez me man­quer, Same­ji­ma-san, dit Crane.

Il sou­rit. Pas le sou­rire de chiot de ses pre­miers mois — un sou­rire d’homme, plus étroit, plus lourd, char­gé de tout ce qu’il avait appris et qu’il n’a­vait pas vou­lu apprendre. Ses lunettes rondes reflé­taient les lustres de Wright.

— Le Japon va me man­quer. Cet hôtel va me man­quer. Mais sur­tout — et je sais que c’est bizarre de dire ça — nos conver­sa­tions vont me man­quer. Vous m’a­vez appris des choses que je n’au­rais trou­vées dans aucun livre.

Ken­ji­ro ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­da le jeune homme — le jeune homme qui l’a­vait vu, qui lui avait par­lé, qui avait failli, par jeu et par inno­cence, car­to­gra­phier l’ins­tru­ment même de sa tra­hi­son. Le jeune homme auquel il avait men­ti chaque nuit, à chaque conver­sa­tion, par omis­sion et par cal­cul, et dont l’a­mi­tié — car c’é­tait une ami­tié, il ne pou­vait plus le nier — avait été le seul fil de lumière dans un laby­rinthe de nuit.

— Vous aus­si, dit Ken­ji­ro. Vous m’a­vez appris des choses.

C’é­tait vrai. Pas des choses qu’on peut for­mu­ler — pas de l’ar­chi­tec­ture, pas du japo­nais, pas de l’his­toire. Quelque chose de plus simple et de plus ter­rible : que la gen­tillesse existe. Qu’un homme de vingt-quatre ans, venu du pays qui avait brû­lé le sien, pou­vait le regar­der sans mépris, sans pitié, sans cal­cul, et lui deman­der — avec un sérieux d’en­fant — s’il aimait cet hôtel.

Crane ten­dit la main. Un geste amé­ri­cain, direct, sans ambi­guï­té. Ken­ji­ro la ser­ra. La poi­gnée de main dura une seconde — peut-être deux. La main de Crane était chaude, sèche, ferme. Celle de Ken­ji­ro était froide, comme tou­jours. Comme si le froid de la Bir­ma­nie ne l’a­vait jamais quitté.

— Pre­nez soin de ce bâti­ment, dit Crane. Il mérite mieux que ce qu’on lui a fait.

Puis il prit sa valise et mon­ta l’es­ca­lier vers sa chambre, pour la der­nière nuit. Ses pas réson­nèrent dans la cage d’es­ca­lier de Wright — ce son creux, presque musi­cal, que la pierre d’Ōya pro­dui­sait quand on la frap­pait avec des semelles amé­ri­caines. Le son mon­ta, s’at­té­nua, et disparut.

Ken­ji­ro res­ta dans le hall. Seul.

*

Il fit sa ronde. La der­nière — non pas la der­nière de toutes, car il conti­nue­rait à tra­vailler à l’Im­pe­rial pen­dant des années encore, veilleur de nuit jus­qu’à la fin, jus­qu’à la démo­li­tion du bâti­ment de Wright en 1968, mais la der­nière de cette his­toire, la der­nière de cette paren­thèse qui avait com­men­cé un matin de novembre 1946 devant la porte de ser­vice, quand un homme aux inci­sives man­quantes lui avait ten­du une Lucky Strike.

Il mon­ta l’es­ca­lier. Le deuxième étage — l’aile sud. Les chambres 201 à 220, presque toutes vides main­te­nant. La 208, où Hen­der­son avait racon­té ses his­toires de pêche. La 211, où Davis et Kel­ler avaient par­lé d’I­shii, et où le monde avait bas­cu­lé en trois secondes. La 218, où Pre­witt avait pleu­ré et où Yuki avait ri. Tout vide. Tout silen­cieux. L’ar­chi­tec­ture de Wright, débar­ras­sée de ses occu­pants, retrou­vait sa pure­té ori­gi­nelle — ces lignes nettes, ces pro­por­tions har­mo­nieuses, cette lumière pen­sée comme un maté­riau qui n’a­vait besoin de per­sonne pour exis­ter et qui, peut-être, n’a­vait jamais eu besoin de personne.

Il mon­ta au troi­sième étage. La 307 — Har­wood — porte close, obs­cure. La 309 — le capi­taine Flet­cher ron­flait. L’al­côve entre les deux chambres, le banc de bois où Rei­ko s’é­tait assise un soir d’oc­tobre pour lui dire qu’elle savait. Il s’ar­rê­ta. Il posa la main sur le bois. Il était tiède — le chauf­fage de Wright, fidèle, obs­ti­né, conti­nuait de chauf­fer un bâti­ment que plus per­sonne ne vou­lait garder.

Rei­ko. Il ne l’a­vait jamais revue. Il ne sau­rait jamais ce qu’elle était deve­nue — si elle avait été arrê­tée, si elle avait fui, si elle avait sim­ple­ment trou­vé un autre emploi dans un autre bureau de l’oc­cu­pa­tion. Elle avait dis­pa­ru comme dis­pa­raissent les gens dans les his­toires d’es­pion­nage — sans bruit, sans trace, sans la satis­fac­tion d’un dénoue­ment. Elle était entrée dans sa vie par le cou­loir du troi­sième étage et elle en était sor­tie par la même porte, en lais­sant der­rière elle l’o­deur d’une Ches­ter­field et une phrase qui réson­nait encore, cer­taines nuits, dans les poches acous­tiques de sa mémoire : Tout le monde, dans cet hôtel, est pris dans quelque chose.

Il des­cen­dit au rez-de-chaus­sée. Le hall. La pis­cine réflé­chis­sante de Wright, dont l’eau noire mirai­tait les lustres de cuivre dans un trem­ble­ment per­pé­tuel. Les motifs géo­mé­triques des murs, ces entre­lacs qu’il avait regar­dés dix mille nuits sans jamais les com­prendre et qu’il ne com­pren­drait pro­ba­ble­ment jamais — parce que Wright avait des­si­né un lan­gage, pas un mes­sage, et que les lan­gages sur­vivent à tous ceux qui les parlent.

Ken­ji­ro fit le tour du hall. Len­te­ment. Pas une ronde — une pro­me­nade. La der­nière de l’oc­cu­pa­tion. Demain, ou la semaine pro­chaine, ou le mois d’a­près, les der­niers Amé­ri­cains s’en iraient, et l’Im­pe­rial rede­vien­drait un hôtel japo­nais, et les cou­loirs se rem­pli­raient d’hommes d’af­faires et de tou­ristes, et l’his­toire se refer­me­rait comme un livre qu’on pose sur une étagère.

Mais l’his­toire ne se refer­me­rait pas. Pas pour lui. Parce que les his­toires qui se passent dans la tête n’ont pas de der­nière page. Elles conti­nuent, en boucle, en spi­rale, en cercles concen­triques qui se res­serrent sans jamais se fer­mer. Le vil­lage de Bir­ma­nie conti­nue­rait de brû­ler. Les enve­loppes conti­nue­raient de glis­ser sur la table de Shin­ba­shi. Oka­da conti­nue­rait de ne pas boire son thé. Et Rei­ko conti­nue­rait de fumer sa Ches­ter­field dans un cou­loir de Wright, pour l’é­ter­ni­té, avec ses yeux de laque noire et sa phrase qui cou­pait comme du verre.

*

À cinq heures du matin, les cui­sines s’é­veillèrent. Le café — du café japo­nais main­te­nant, pas le Max­well amé­ri­cain — com­men­ça à embau­mer le rez-de-chaus­sée. Ken­ji­ro sen­tit cette odeur avec quelque chose qui n’é­tait ni du désir ni du dégoût, mais un troi­sième sen­ti­ment, sans nom, qui conte­nait les deux.

À six heures, il quit­ta l’hô­tel par la porte de ser­vice. L’aube d’a­vril avait cette lumière d’a­qua­relle — grise, diluée, presque tendre — qu’il avait vue mille fois et qui, chaque fois, avait le goût de la pre­mière fois. Les ceri­siers du parc de Hibiya étaient en fleurs. Les pétales tom­baient sur les trot­toirs, sur les voi­tures, sur les épaules des pas­sants mati­naux, avec cette len­teur de neige qui est la signa­ture du prin­temps japo­nais. Tokyo s’é­veillait. La ville bles­sée, recons­truite, défi­gu­rée, mécon­nais­sable, absur­de­ment vivante. Sa ville.

Il mar­cha vers Nishi-Kan­da. Trente minutes à pied. Qua­rante-cinq, parce qu’il n’é­tait jamais pressé.

Dans la poche inté­rieure de sa veste, il n’y avait plus d’en­ve­loppe. Il n’y en aurait plus jamais. Il res­tait l’autre chose — la chose sans nom, la chose de Bir­ma­nie, la chose de Wright — qui pesait exac­te­ment le même poids que le pre­mier jour et qui pèse­rait le même poids jus­qu’au dernier.

Il mar­chait. Les ceri­siers tom­baient. L’Im­pe­rial, der­rière lui, se taisait.

Et per­sonne, dans les rues de Tokyo, ne regar­dait l’homme invi­sible qui ren­trait chez lui.

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Cha­pitres 6 à 10

CHA­PITRE 6 — LE TRI­BU­NAL DES OMBRES

Le Tri­bu­nal mili­taire inter­na­tio­nal pour l’Ex­trême-Orient sié­geait dans l’an­cien bâti­ment du minis­tère de la Guerre, à Ichi­gaya, à quelques kilo­mètres de l’Im­pe­rial. Ken­ji­ro n’y était jamais allé. Per­sonne n’y allait — pas les Japo­nais ordi­naires, du moins. Les audiences étaient publiques en théo­rie, mais en pra­tique il fal­lait des accré­di­ta­tions, de l’an­glais, et cette forme par­ti­cu­lière de cou­rage ou de maso­chisme qui consiste à regar­der son propre pays se faire juger par ceux qui l’ont vaincu.

Il en enten­dait par­ler, pour­tant. Par­tout. Dans les jour­naux qu’il lisait l’a­près-midi — l’A­sa­hi Shim­bun, quand il en trou­vait un exem­plaire dans la salle de repos du per­son­nel —, dans les conver­sa­tions mur­mu­rées de ses col­lègues, dans l’air même de Tokyo qui, au prin­temps 1947, vibrait d’une ten­sion sourde, comme un arc ban­dé que per­sonne n’ose relâcher.

Vingt-huit accu­sés. Des géné­raux, des ami­raux, des ministres, des diplo­mates. Tojo Hide­ki, l’an­cien pre­mier ministre, celui qui avait déclen­ché la guerre, assis dans le box des accu­sés avec son crâne rasé et ses lunettes rondes, dimi­nué, mécon­nais­sable — il avait ten­té de se sui­ci­der en sep­tembre 1945, une balle dans la poi­trine, mais les méde­cins amé­ri­cains l’a­vaient sau­vé pour pou­voir le pendre. L’i­ro­nie était si par­faite qu’elle en deve­nait métaphysique.

Ken­ji­ro lisait les comptes ren­dus avec une atten­tion qu’il ne se connais­sait pas. Non par inté­rêt juri­dique — le droit ne l’a­vait jamais inté­res­sé — mais parce que ces noms, ces grades, ces accu­sa­tions réson­naient dans les cou­loirs de l’Im­pe­rial comme des échos défor­més. Le tri­bu­nal jugeait la guerre. L’hô­tel héber­geait les juges. Et entre les deux, dans le secret des conver­sa­tions noc­turnes, se tra­mait autre chose — des négo­cia­tions, des pro­tec­tions, des amnis­ties dis­crètes dont le nom d’I­shii n’é­tait que la face visible.

Après la nuit de la chambre 211, Ken­ji­ro avait véri­fié le registre. Les occu­pants étaient enre­gis­trés sous les noms de Davis et Kel­ler, sans grade ni affi­lia­tion. « Civi­lian consul­tants » — c’est tout ce que le registre indi­quait. L’ex­pres­sion était un euphé­misme si trans­pa­rent qu’il en deve­nait opaque. Les consul­tants civils, à l’Im­pe­rial, étaient sou­vent des hommes du CIC — le Coun­ter Intel­li­gence Corps — ou de la toute jeune Cen­tral Intel­li­gence Group, qui devien­drait bien­tôt la CIA. Des hommes qui n’exis­taient pas offi­ciel­le­ment, qui n’a­vaient pas de bureau connu, qui se dépla­çaient entre les hôtels et les bâti­ments admi­nis­tra­tifs de l’oc­cu­pa­tion comme des pois­sons entre les récifs.

Il rap­por­ta les noms à Oka­da. Davis et Kel­ler. Consul­tants civils. Chambre 211, aile sud. Oka­da écou­ta, hocha imper­cep­ti­ble­ment la tête, et ne posa aucune ques­tion. Ce silence était plus élo­quent que n’im­porte quel com­men­taire. Oka­da savait déjà. Ou du moins il savait assez pour que les noms confirment ce qu’il soupçonnait.

*

Les semaines qui sui­virent, Ken­ji­ro remar­qua un chan­ge­ment dans les ques­tions d’O­ka­da. Elles n’é­taient plus vagues — elles ne l’a­vaient peut-être jamais été, mais main­te­nant leur direc­tion était per­cep­tible. Oka­da vou­lait savoir qui, par­mi les Amé­ri­cains de l’Im­pe­rial, ren­con­trait des Japo­nais en civil. Qui rece­vait des visites tar­dives de gens qui n’é­taient pas en uni­forme. Qui avait des enve­loppes sur sa table de nuit, des docu­ments qu’on ne laisse pas traî­ner, des conver­sa­tions qu’on inter­rompt quand quel­qu’un entre dans la pièce.

— Le tri­bu­nal va pro­non­cer ses ver­dicts dans quelques mois, dit Oka­da un soir, entre deux gor­gées de thé qu’il ne buvait pas. Ce qui se décide en ce moment, ce n’est pas qui sera pen­du — ça, c’est déjà joué. Ce qui se décide, c’est qui ne sera jamais jugé. Et pourquoi.

C’é­tait la pre­mière fois qu’O­ka­da livrait un contexte. D’ha­bi­tude, il pre­nait les infor­ma­tions sans rien don­ner en retour — pas d’a­na­lyse, pas de cadre, pas de « voi­là pour­quoi c’est impor­tant ». Cette rup­ture de méthode inquié­ta Ken­ji­ro plus qu’elle ne le ras­su­ra. Si Oka­da par­lait, c’est qu’il avait besoin que Ken­ji­ro com­prenne. Et s’il avait besoin que Ken­ji­ro com­prenne, c’est que ce qui allait suivre néces­si­tait plus que de l’o­béis­sance aveugle. Ça néces­si­tait de la complicité.

— Les Amé­ri­cains pro­tègent des gens, conti­nua Oka­da. Des scien­ti­fiques, des offi­ciers du ren­sei­gne­ment, des hommes qui ont fait des choses pen­dant la guerre que le tri­bu­nal devrait juger mais ne juge­ra pas. Parce que ces hommes savent des choses. Parce qu’ils ont des com­pé­tences que Washing­ton veut récu­pé­rer avant que les Sovié­tiques ne le fassent. C’est une course, Same­ji­ma-san. Une course entre deux empires pour récu­pé­rer les restes du nôtre.

Ken­ji­ro écou­tait. La patronne avait bais­sé le rideau de l’en­trée — elle fer­mait, il était presque vingt-trois heures. Dans la cui­sine, un robi­net gout­tait avec une régu­la­ri­té d’hor­loge. Dehors, un chat tra­ver­sa la ruelle en silence.

— Et vous, dit Ken­ji­ro. Vous êtes du côté de quel empire ?

Oka­da le regar­da. Pour la pre­mière fois, quelque chose pas­sa dans ses yeux — pas de la colère, pas de la sur­prise, mais une sorte de recon­nais­sance, comme s’il venait de mesu­rer Ken­ji­ro à sa juste taille et que la mesure lui convenait.

— Du nôtre, dit-il. De ce qu’il en reste.

*

Ce qui res­tait du leur. Ken­ji­ro y pen­sa en ren­trant chez lui cette nuit-là, sous la pluie fine d’a­vril qui trans­for­mait les rues de Nishi-Kan­da en miroirs noirs. Qu’est-ce qui res­tait de l’empire ? Les ruines, le tri­bu­nal, l’empereur dimi­nué qu’on avait pho­to­gra­phié à côté de MacAr­thur — cette pho­to ter­rible, deve­nue ins­tan­ta­né­ment célèbre, où Hiro­hi­to se tenait raide dans son cos­tume civil, minus­cule, à côté du géant amé­ri­cain en manches de che­mise qui posait les mains sur les hanches avec la décon­trac­tion d’un pro­prié­taire. La pho­to avait été publiée dans tous les jour­naux. Le Japon entier l’a­vait vue. Et le Japon entier avait com­pris, en la regar­dant, quelque chose qu’au­cun dis­cours de capi­tu­la­tion n’a­vait pu trans­mettre aus­si clai­re­ment : c’é­tait fini. Pas la guerre — la guerre était finie depuis long­temps. Non, ce qui était fini, c’é­tait l’i­dée même que le Japon avait eue de lui-même.

Et dans ces décombres — dans cet espace ver­ti­gi­neux entre ce qu’on avait été et ce qu’on ne savait pas encore deve­nir — des hommes comme Oka­da conti­nuaient à agir. À col­lec­ter. À tis­ser leurs réseaux invi­sibles. Pour qui ? Pour quoi ? Ken­ji­ro ne savait pas. La réponse d’O­ka­da — « du nôtre, de ce qu’il en reste » — pou­vait signi­fier n’im­porte quoi. Un patrio­tisme rési­duel. Une nos­tal­gie impé­riale. Un natio­na­lisme recons­ti­tué dans l’ombre. Ou sim­ple­ment l’ha­bi­tude — cette habi­tude des anciens offi­ciers du ren­sei­gne­ment qui ne savent pas s’ar­rê­ter, comme les requins ne savent pas ces­ser de nager sous peine de mourir.

Requin. Same­ji­ma. Il pen­sa à son propre nom et faillit sourire.

*

Le rap­port entre Ken­ji­ro et Oka­da chan­gea après cette conver­sa­tion. Pas osten­si­ble­ment — les ren­dez-vous res­taient heb­do­ma­daires, le lieu ne variait pas, les enve­loppes conti­nuaient d’ap­pa­raître sur la table du res­tau­rant avec la même dis­cré­tion. Mais la qua­li­té du silence entre eux s’é­tait modi­fiée. Avant, c’é­tait le silence d’un employeur et d’un employé. Main­te­nant, c’é­tait celui de deux hommes qui savent quelque chose ensemble et que ce savoir lie plus sûre­ment qu’un contrat.

Oka­da posa des ques­tions plus pré­cises. Il vou­lait les horaires des allées et venues de Davis et Kel­ler. Il vou­lait savoir si d’autres « consul­tants civils » étaient arri­vés à l’Im­pe­rial. Il vou­lait savoir, sur­tout, si des Japo­nais — des Japo­nais en civil, bien habillés, qui ne res­sem­blaient pas au per­son­nel — venaient ren­con­trer les Amé­ri­cains dans les étages.

Ken­ji­ro obser­va. Et il vit.

Il y en avait. Pas beau­coup — deux ou trois, qui venaient tou­jours le soir, tou­jours par l’en­trée prin­ci­pale, avec cette assu­rance des gens qui ont un ren­dez-vous et une rai­son d’être là. Ils mon­taient au deuxième étage, frap­paient à des portes qui s’ou­vraient immé­dia­te­ment, et dis­pa­rais­saient à l’in­té­rieur pour une heure ou deux. L’un d’eux — un homme d’une soixan­taine d’an­nées, mince, le dos très droit, avec des lunettes à mon­ture d’é­caille — rap­pe­lait quelque chose à Ken­ji­ro. Pas un visage qu’il avait vu, mais un type de visage. L’al­lure d’un homme qui a com­man­dé. L’ai­sance de quel­qu’un qui a l’ha­bi­tude d’être obéi et qui, même dans la défaite, ne sait pas cour­ber l’é­chine. Un ancien mili­taire de haut rang. Un méde­cin, peut-être.

Il décri­vit cet homme à Oka­da. L’homme aux lunettes d’é­caille, la soixan­taine, le dos droit, la visite au deuxième étage un mar­di soir de mai. Oka­da écou­ta sans bou­ger. Puis il deman­da, d’une voix dont la neu­tra­li­té même était une forme de tension :

— Avez-vous vu dans quelle chambre il est entré ?

— La 211.

Le silence qui sui­vit dura peut-être dix secondes. Ce fut le plus long silence de tous leurs jeu­dis soirs. La patronne fai­sait du bruit dans sa cui­sine. Un tram­way pas­sa au loin avec son grin­ce­ment de fer­raille. Oka­da prit son thé et, pour la deuxième fois depuis qu’ils se connais­saient, en but une gorgée.

— L’en­ve­loppe de cette semaine sera dif­fé­rente, dit-il simplement.

Ken­ji­ro ne deman­da pas en quoi. Il le sut en ren­trant chez lui, quand il ouvrit l’en­ve­loppe sous le réver­bère de Nishi-Kan­da. Elle conte­nait quatre fois la somme habituelle.

Il la ran­gea entre les lattes du plan­cher avec les autres. Le petit tas de billets com­men­çait à res­sem­bler à quelque chose. Pas à une for­tune — à un piège. Le genre de piège qu’on construit soi-même, billet après billet, jeu­di après jeu­di, et dont on ne remarque les bar­reaux que lors­qu’il est trop tard pour en sortir.

Il se cou­cha. Dehors, un ros­si­gnol chan­tait dans le ceri­sier du voi­sin — les ceri­siers étaient en fleurs, Tokyo se noyait de rose et de blanc, et cette beau­té, comme tou­jours au Japon, était indis­so­ciable de la cer­ti­tude qu’elle allait finir.

* * *

CHA­PITRE 7 — LA FEMME DU TROI­SIÈME ÉTAGE

Elle appa­rut en juin.

Pas de la manière dont appa­raissent les gens impor­tants — avec du bruit, des bagages, un cor­tège de por­teurs. Elle arri­va comme arrivent les choses qui vont chan­ger le cours d’une vie : sans pré­ve­nir, par la bande, en se glis­sant dans l’angle mort du regard.

Ken­ji­ro la vit pour la pre­mière fois un lun­di soir, vers vingt-trois heures. Il mon­tait l’es­ca­lier de ser­vice entre le deuxième et le troi­sième étage quand elle sor­tit de la chambre 309 — deux portes après la suite de Har­wood, le mys­té­rieux Mr. Har­wood dont la lumière ne s’é­tei­gnait jamais. Elle por­tait un tailleur gris, sobre, cou­pé à l’oc­ci­den­tale mais avec quelque chose dans la façon de le por­ter — la rec­ti­tude du dos, la rete­nue des épaules — qui était irré­duc­ti­ble­ment japo­nais. Ses che­veux étaient rele­vés en un chi­gnon ser­ré. Elle tenait une ser­viette en cuir sous le bras. Pas un sac à main — une ser­viette. L’ob­jet d’une femme qui travaille.

Elle ne le regar­da pas. Elle pas­sa devant lui comme on passe devant un meuble — sans hos­ti­li­té, sans gêne, avec cette indif­fé­rence polie que les Japo­nais ont per­fec­tion­née comme un art et que les Amé­ri­cains prennent pour de la sou­mis­sion. Elle tour­na dans le cou­loir en direc­tion de l’as­cen­seur et disparut.

Ken­ji­ro conti­nua sa ronde. Mais il nota, dans sa carte men­tale de l’Im­pe­rial, un point nou­veau : chambre 309, une Japo­naise, vingt-trois heures, tailleur gris, ser­viette en cuir. Ce n’é­tait rien. C’é­tait quelque chose.

*

Il la revit le mer­cre­di sui­vant. Et le ven­dre­di. Et le lun­di d’a­près. Elle sor­tait tou­jours de la 309, tou­jours entre vingt-deux et vingt-trois heures, tou­jours avec la ser­viette, tou­jours seule. Elle ne dor­mait pas à l’hô­tel — elle y venait, elle y tra­vaillait, et elle repar­tait. Le registre indi­quait que la 309 était occu­pée par un « Mr. War­ren, Bureau of Eco­no­mic Affairs ». Bureau des affaires éco­no­miques. Encore un de ces inti­tu­lés ano­dins qui pou­vaient signi­fier tout et n’im­porte quoi dans le Tokyo de l’occupation.

Ken­ji­ro ne la men­tion­na pas à Oka­da. Pas encore. Il vou­lait d’a­bord com­prendre ce qu’elle fai­sait là — non pas par scru­pule, ni par galan­te­rie, mais parce que gar­der des infor­ma­tions en réserve était deve­nu chez lui un réflexe, une stra­té­gie de sur­vie dans un jeu dont il ne connais­sait pas toutes les règles. On ne donne pas tout d’un coup. On ne vide pas le sac. On garde un billet plié, toujours.

Ce fut elle qui lui par­la la première.

Un ven­dre­di de la fin juin. L’air de Tokyo était deve­nu une éponge — l’hu­mi­di­té de la sai­son des pluies s’in­fil­trait par­tout, dans les cou­loirs de l’Im­pe­rial, dans les uni­formes des Amé­ri­cains qui suaient comme des che­vaux, dans les joints de brique de Wright où une moi­sis­sure verte com­men­çait à fleu­rir. Ken­ji­ro fai­sait sa ronde du troi­sième étage. En pas­sant devant la 309, il la trou­va debout dans l’en­ca­dre­ment de la porte ouverte, une ciga­rette à la main, qui regar­dait le cou­loir avec l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui attend que le monde lui pro­pose quelque chose d’intéressant.

— Vous avez du feu ? deman­da-t-elle en japonais.

La ques­tion était absurde — elle avait déjà allu­mé sa ciga­rette. Mais Ken­ji­ro com­prit que la ques­tion n’é­tait pas la ques­tion. Elle vou­lait qu’il s’ar­rête. Elle vou­lait le voir de face. Depuis des semaines, ils se croi­saient de pro­fil, de dos, en sil­houette — elle vou­lait le regarder.

Il sor­tit une boîte d’al­lu­mettes de sa poche. Il en frot­ta une. La flamme éclai­ra le visage de la femme. Elle avait une tren­taine d’an­nées, peut-être un peu plus. Des traits nets, sans dou­ceur exces­sive — un visage de struc­ture, pas de déco­ra­tion. Les yeux sur­tout. Deux yeux noirs, très écar­tés, avec cette qua­li­té d’at­ten­tion qu’ont les gens qui lisent beau­coup ou qui mentent sou­vent, et qui par­fois sont les mêmes.

— Mer­ci, dit-elle. Vous êtes le veilleur de nuit ?

— Oui.

— Chaque nuit ?

— Chaque nuit.

Elle tira sur sa ciga­rette. La fumée mon­ta dans le cou­loir de Wright, se mêlant à l’air humide, et pen­dant un ins­tant Ken­ji­ro eut l’im­pres­sion que les motifs géo­mé­triques des murs se défor­maient légè­re­ment, comme sous l’ef­fet de la cha­leur ou d’un rêve.

— C’est un beau bâti­ment, dit-elle. Dom­mage qu’il serve à ça.

Elle fit un geste vague qui englo­bait l’hô­tel, l’oc­cu­pa­tion, l’é­tat du monde. Puis elle sou­rit — un sou­rire rapide, presque fur­tif, qui dis­pa­rut avant que Ken­ji­ro ait pu déci­der s’il était triste ou moqueur — et refer­ma la porte.

Il res­ta un moment devant la 309. Pas long­temps — trois secondes, peut-être cinq. Le temps de sen­tir, dans l’air du cou­loir, le fan­tôme de sa ciga­rette et autre chose, plus ténu, plus dan­ge­reux : le par­fum d’une per­sonne qui ne le trai­tait pas comme un meuble.

*

Elle s’ap­pe­lait Rei­ko Shi­ba­sa­ki. Il l’ap­prit par Tanabe, le ser­veur dis­cret qui mon­tait les pla­teaux à Har­wood et qui, à l’oc­ca­sion, mon­tait aus­si du thé à la 309. Tanabe était un bavard — pas un bavard bruyant, mais un de ces hommes silen­cieux qui, lors­qu’on leur pose la bonne ques­tion au bon moment, laissent échap­per des choses comme on laisse échap­per de l’eau entre les doigts.

— Shi­ba­sa­ki-san ? Elle est inter­prète, dit Tanabe en ran­geant des verres dans l’of­fice du troi­sième étage. Pour les Amé­ri­cains. Elle tra­duit des docu­ments, je crois. Peut-être aus­si pour le tri­bu­nal, mais je ne suis pas sûr. Elle est très polie. Elle dit tou­jours mer­ci quand je pose le plateau.

Inter­prète. Le mot avait, dans le Japon de l’oc­cu­pa­tion, une charge par­ti­cu­lière. Les inter­prètes étaient les pas­seurs — ceux qui fran­chis­saient la fron­tière de la langue, et donc de tout le reste. Ils avaient accès aux deux mondes, ils enten­daient ce que les autres ne com­pre­naient pas, ils savaient ce que per­sonne d’autre ne savait. Ils étaient, à leur manière, des espions natu­rels — non pas parce qu’ils vou­laient espion­ner, mais parce que la com­pré­hen­sion est déjà une forme de possession.

Rei­ko Shi­ba­sa­ki, inter­prète. Elle tra­dui­sait des docu­ments pour un cer­tain Mr. War­ren, bureau des affaires éco­no­miques, chambre 309. Elle tra­vaillait tard, seule, et elle fumait des ciga­rettes dans le cou­loir de Frank Lloyd Wright en regar­dant pas­ser les fantômes.

Ken­ji­ro se deman­da — pas avec son cer­veau d’es­pion, pas avec le cal­cul froid qu’O­ka­da atten­dait de lui, mais avec quelque chose de plus ancien, de plus lent, de plus humain — ce qu’une femme comme elle fai­sait à vingt-trois heures dans un cou­loir d’hô­tel occu­pé par les vain­queurs. Il se deman­da si elle avait faim, elle aus­si, et quelle forme pre­nait sa faim.

*

Ils se repar­lèrent la semaine sui­vante. Et la semaine d’a­près. Pas des conver­sa­tions — des échanges. Trois phrases, cinq phrases, dans le cou­loir du troi­sième étage, tou­jours entre vingt-deux heures et minuit, tou­jours debout, tou­jours avec la dis­tance polie de deux per­sonnes qui ne se connaissent pas et qui savent qu’elles ne devraient pro­ba­ble­ment pas se connaître.

Elle par­lait un japo­nais impec­cable, avec une pointe d’ac­cent qui tra­his­sait une enfance à Kyo­to ou dans le Kan­sai. Elle fai­sait des remarques sur l’ar­chi­tec­ture de Wright — intel­li­gentes, pré­cises, comme si elle avait lu quelque chose à ce sujet. Elle ne posait pas de ques­tions sur lui. Elle ne deman­dait pas d’où il venait, ce qu’il avait fait pen­dant la guerre, pour­quoi il tra­vaillait la nuit. Cette absence de curio­si­té était soit de la dis­cré­tion, soit de l’in­dif­fé­rence, et Ken­ji­ro ne savait pas laquelle des deux il préférait.

Un soir, elle dit :

— Vous savez ce qui me frappe dans cet hôtel ? C’est que tout le monde sur­veille tout le monde, et que per­sonne ne s’en rend compte.

Ken­ji­ro sen­tit un froid tra­ver­ser ses os. Il la regar­da. Elle fumait tran­quille­ment, ados­sée au mur, les yeux fixés sur un point du cou­loir que lui ne pou­vait pas voir.

— Les Amé­ri­cains sur­veillent les Japo­nais, conti­nua-t-elle. Les Japo­nais sur­veillent les Amé­ri­cains. Les Sovié­tiques sur­veillent tout le monde. Et le bâti­ment de Wright regarde tout ça avec l’i­ro­nie d’un archi­tecte qui savait que les murs ont des oreilles.

Elle écra­sa sa ciga­rette sur la semelle de sa chaus­sure — geste incon­gru, presque mas­cu­lin, qui contre­di­sait l’é­lé­gance de son tailleur — et ren­tra dans la 309.

Ken­ji­ro ne dor­mit pas ce matin-là. Allon­gé sur son futon de Nishi-Kan­da, il fixa le pla­fond en écou­tant les bruits de la rue — les mar­chands ambu­lants, les tram­ways, un chien qui aboyait au loin — et il se deman­da si Rei­ko Shi­ba­sa­ki savait, si elle soup­çon­nait, ou si elle avait sim­ple­ment dit une véri­té géné­rale sans pen­ser à lui en particulier.

Il ne la men­tion­na tou­jours pas à Okada.

C’é­tait, il le savait, la pre­mière erreur.

* * *

CHA­PITRE 8 — L’ENGRENAGE

L’é­té arri­va d’un coup, comme une gifle. Tokyo pas­sa en quelques jours du gris plu­vieux de la sai­son des pluies à une cha­leur blanche, aveu­glante, qui écra­sait la ville comme un poing. L’Im­pe­rial deve­nait une étuve. Le sys­tème de ven­ti­la­tion de Wright — ingé­nieux en théo­rie, capri­cieux en pra­tique — ne suf­fi­sait plus. Les Amé­ri­cains avaient fait ins­tal­ler des ven­ti­la­teurs élec­triques dans les cou­loirs, de gros engins chro­més qui bras­saient l’air chaud avec un ron­ron­ne­ment de bom­bar­dier au repos. Le bruit cou­vrait les conver­sa­tions. Ce qui, du point de vue de Ken­ji­ro, était à la fois un pro­blème et une protection.

Oka­da chan­gea les règles.

Ce fut pro­gres­sif — avec Oka­da, tout était pro­gres­sif, comme l’é­ro­sion d’une falaise ou le tra­vail de l’eau dans la pierre. D’a­bord, il deman­da des détails sup­plé­men­taires sur Har­wood, le loca­taire de la 307. Ken­ji­ro rap­por­ta ce qu’il savait : la lumière per­ma­nente, les visites irré­gu­lières, le ser­veur Tanabe, l’ab­sence de tout signe dis­tinc­tif dans le registre. Oka­da écou­ta avec son atten­tion de puits et deman­da, de sa voix de soie :

— Serait-il pos­sible de savoir ce que Tanabe lui monte à manger ?

La ques­tion sem­blait absurde. Ce qu’un homme mange. Mais Ken­ji­ro avait appris, au fil des mois, qu’O­ka­da ne posait jamais de ques­tions absurdes — seule­ment des ques­tions dont l’u­ti­li­té n’ap­pa­rais­sait que plus tard, comme les pièces d’un puzzle qu’on assemble à l’aveugle.

Il inter­ro­gea Tanabe. Le ser­veur, fidèle à sa nature de bavard dis­cret, répon­dit avec une minu­tie de pro­to­cole : Har­wood pre­nait du thé le matin — du thé noir, pas du café, ce qui était inha­bi­tuel pour un Amé­ri­cain. Un sand­wich à midi, tou­jours au pain de seigle. Le soir, de la soupe et du riz — du riz, pas du steak, pas de pommes de terre. Har­wood man­geait comme un Japo­nais. Et il lisait en japo­nais — Tanabe avait aper­çu des livres sur la table, des livres en carac­tères, pas en alpha­bet latin.

Ken­ji­ro rap­por­ta tout cela à Oka­da. Il vit l’in­for­ma­tion atter­rir der­rière les lunettes à mon­ture fine, il vit le clas­se­ment invi­sible s’o­pé­rer, et il com­prit — sans qu’O­ka­da eût à le dire — que Har­wood n’é­tait pas un simple résident amé­ri­cain. Har­wood était un Amé­ri­cain qui connais­sait le Japon de l’in­té­rieur. Un vieux rou­tier. Un spé­cia­liste. Et les spé­cia­listes, dans l’oc­cu­pa­tion, jouaient un rôle que les simples offi­ciers ne jouaient pas.

Puis Oka­da deman­da autre chose. Des numé­ros de chambre. Non pas au hasard — des numé­ros pré­cis. Il vou­lait savoir qui occu­pait les chambres 215, 216, et 220. Ken­ji­ro véri­fia le registre : des noms amé­ri­cains, des grades mili­taires, rien d’ex­tra­or­di­naire. Mais Oka­da vou­lait plus. Il vou­lait savoir si ces hommes se voyaient entre eux, s’ils dînaient ensemble, s’ils se croi­saient dans les cou­loirs. Il vou­lait recons­ti­tuer un réseau — pas un réseau de conspi­ra­teurs, pas quelque chose de spec­ta­cu­laire, mais le tis­su ordi­naire des rela­tions entre des hommes qui par­tagent un pro­jet com­mun sans jamais le nommer.

— Je ne peux pas sur­veiller tout un étage, dit Kenjiro.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il oppo­sait une résis­tance. Le mot « sur­veiller » lui avait échap­pé — il avait tou­jours pen­sé à ce qu’il fai­sait en termes d’é­coute, d’ob­ser­va­tion, de col­lecte pas­sive. Sur­veiller était un verbe actif, un verbe d’es­pion, et en le pro­non­çant il se retrou­va face à ce qu’il avait pas­sé des mois à esqui­ver : la nature exacte de son activité.

Oka­da ne cil­la pas.

— Vous avez rai­son. Je ne vous demande pas de sur­veiller un étage. Je vous demande de faire ce que vous faites déjà — mar­cher, regar­der, écou­ter — mais avec un peu plus de direc­tion. Vous êtes un veilleur de nuit, Same­ji­ma-san. Tout ce que je vous demande, c’est de veiller un peu mieux.

La for­mu­la­tion était si élé­gante, si par­fai­te­ment cali­brée, que Ken­ji­ro sen­tit la mâchoire du piège se refer­mer avec la dou­ceur d’un gant de velours. Veiller un peu mieux. Comme si c’é­tait la même chose. Comme si la dif­fé­rence entre obser­ver et espion­ner n’é­tait qu’une ques­tion de degré, et non de nature.

Mais il ne pro­tes­ta pas. Parce que l’en­ve­loppe était là, sur la table, et qu’il y avait dans cette enve­loppe l’é­qui­valent d’un mois de loyer, et que son pro­prié­taire avait encore aug­men­té, et que l’é­té à Tokyo coû­tait presque aus­si cher que l’hi­ver parce qu’il fal­lait de la glace, de l’eau, du ven­ti­la­teur, et que la faim — cette faim qu’il avait crue vain­cue — reve­nait par la marge, pas la faim du ventre mais celle du cal­cul, l’an­goisse arith­mé­tique de l’homme qui sait que les chiffres ne tombent jamais juste.

Il prit l’en­ve­loppe. Il la glis­sa dans sa veste.

*

Le piège avait une méca­nique propre, et cette méca­nique était celle de l’es­ca­lade insen­sible. Chaque semaine, Oka­da deman­dait un peu plus. Jamais beau­coup — la dif­fé­rence entre une semaine et la sui­vante était à peine per­cep­tible, comme la dif­fé­rence de niveau de l’eau dans un bain qui se rem­plit goutte à goutte. Mais la somme de ces imper­cep­tibles dépla­ce­ments pro­dui­sait, au bout de quelques mois, un chan­ge­ment radi­cal. Ken­ji­ro n’é­tait plus le même homme que celui qui avait pris la pre­mière enve­loppe dans le res­tau­rant de Shin­ba­shi. Il ne mar­chait plus de la même façon dans les cou­loirs de l’Im­pe­rial. Ses rondes avaient chan­gé — sub­ti­le­ment, insi­dieu­se­ment, elles s’é­taient recon­fi­gu­rées autour des points d’in­té­rêt d’O­ka­da. Il pas­sait plus sou­vent devant cer­taines portes. Il s’at­tar­dait dans cer­tains esca­liers. Il avait trou­vé des pré­textes — une ser­rure à véri­fier, une fenêtre qui coin­çait — pour jus­ti­fier sa pré­sence dans des zones où il n’a­vait pas de rai­son d’être.

Et le pire — le pire n’é­tait pas le risque, ni la peur, ni la culpa­bi­li­té, parce que Ken­ji­ro ne res­sen­tait aucune de ces choses avec la net­te­té qu’on leur prête dans les romans. Le pire était le plai­sir. Un plai­sir froid, dis­cret, inavouable — le plai­sir de savoir. De savoir ce que les autres ne savaient pas. De mar­cher dans des cou­loirs où cent per­sonnes pas­saient chaque jour sans rien voir, et de voir, lui, le des­sin caché sous le des­sin visible. L’ar­chi­tec­ture secrète de Wright n’é­tait rien à côté de l’ar­chi­tec­ture secrète de l’oc­cu­pa­tion, et Ken­ji­ro la déchif­frait, nuit après nuit, avec la patience d’un archéo­logue et la pré­ci­sion d’un horloger.

Il savait main­te­nant que Davis et Kel­ler, chambre 211, appar­te­naient au G‑2 — la sec­tion ren­sei­gne­ment de l’é­tat-major de MacAr­thur. Il savait que leurs visi­teurs japo­nais en civil étaient d’an­ciens offi­ciers de l’ar­mée impé­riale que les Amé­ri­cains recy­claient comme infor­ma­teurs contre les com­mu­nistes. Il savait que Har­wood, chambre 307, était pro­ba­ble­ment un civil rat­ta­ché à une agence de Washing­ton dont per­sonne ne pro­non­çait le nom dans les cou­loirs. Il savait que le colo­nel Eve­rett, mal­gré ses soi­rées au bour­bon et ses appels mélan­co­liques, par­ti­ci­pait à des réunions au deuxième étage qui n’ap­pa­rais­saient sur aucun plan­ning offi­ciel. Il savait tout cela, et il le rap­por­tait à Oka­da, jeu­di après jeu­di, dans le res­tau­rant de nouilles de Shin­ba­shi, et Oka­da le rece­vait avec son calme de moine et le payait avec des enve­loppes de plus en plus lourdes.

Et Ken­ji­ro se deman­dait par­fois — dans ces moments de flot­te­ment entre le som­meil et la veille, le matin, quand la lumière de Nishi-Kan­da entrait par les cloi­sons dis­jointes et des­si­nait sur le pla­fond des motifs qui res­sem­blaient aux orne­ments de Wright — ce qui se pas­se­rait quand il n’au­rait plus rien à don­ner. Quand Oka­da aurait obte­nu ce qu’il vou­lait. Quand l’ar­chi­tec­ture secrète serait entiè­re­ment car­to­gra­phiée et que le car­to­graphe devien­drait inutile.

Il connais­sait la réponse, bien sûr. Il l’a­vait connue dès le pre­mier soir, dès la pre­mière enve­loppe, dès le pre­mier bol de udon tiède dans le res­tau­rant sans nom de Shin­ba­shi. Mais connaître une réponse et l’ac­cep­ter sont deux opé­ra­tions dif­fé­rentes, et entre les deux il y a un espace — un espace ver­ti­gi­neux, sans fond — où un homme peut vivre très long­temps en fai­sant sem­blant de ne pas regar­der en bas.

* * *

CHA­PITRE 9 — LES AMÉRICAINS

Il faut par­ler d’eux.

Non pas comme des enne­mis ni comme des vain­queurs — Ken­ji­ro avait dépas­sé ces caté­go­ries depuis long­temps — mais comme des êtres humains qui vivaient dans un hôtel loin de chez eux, dans un pays dont ils ne com­pre­naient presque rien, et qui tuaient le temps entre deux mémos clas­si­fiés en buvant, en jouant aux cartes, en écri­vant des lettres à des femmes qu’ils oubliaient len­te­ment et en rêvant d’un steak qui aurait le goût exact de celui de leur mère.

Le colo­nel Arthur Eve­rett, chambre 312, était le plus pathé­tique d’entre eux, et donc le plus humain. Un homme mas­sif, rou­geaud, avec des mains de fer­mier du Mid­west et des yeux d’un bleu déla­vé qui avaient dû être beaux vingt ans plus tôt, avant que le bour­bon ne les noie. Il avait fait la guerre dans le Paci­fique — Gua­dal­ca­nal, Iwo Jima, les noms qu’on ne pro­non­çait pas sans bais­ser la voix — et il por­tait cette guerre sur ses épaules comme un man­teau trop lourd qu’il ne pou­vait pas reti­rer. La nuit, il buvait. Le jour, il sié­geait dans des com­mis­sions dont Ken­ji­ro igno­rait l’ob­jet. Il télé­pho­nait à sa femme, Mar­tha, une fois par semaine, et ces appels — que Ken­ji­ro cap­tait en frag­ments, de l’es­ca­lier de ser­vice — avaient la tex­ture de ces conver­sa­tions où l’on s’ac­croche à des mots parce qu’on a plus rien d’autre à quoi s’accrocher.

— Eve­ry­thing’s fine here, Mar­tha. The wea­ther’s nice. I’ll be home soon.

Rien n’al­lait bien. Le temps était abo­mi­nable. Et il ne ren­tre­rait pas bien­tôt. Mais la voix d’E­ve­rett, quand il disait ces men­songes, avait une dou­ceur si désar­mante que Ken­ji­ro — l’es­pion, le traître, l’homme invi­sible — détour­nait les yeux comme on les détourne devant une nudi­té involontaire.

Eve­rett buvait son bour­bon seul, en écou­tant Billie Holi­day. « Strange Fruit ». La chan­son reve­nait sou­vent, avec sa voix bri­sée et ses images de pen­dai­son, et Ken­ji­ro se deman­dait si Eve­rett voyait dans cette chan­son quelque chose qui res­sem­blait à Tojo au bout d’une corde, ou à autre chose de plus per­son­nel, de plus noir, quelque chose qu’il ne confie­rait jamais à Mar­tha ni à per­sonne d’autre, et qui mour­rait avec lui dans une chambre d’hô­tel à dix mille kilo­mètres de l’Ohio.

*

Le com­man­dant James Pre­witt, chambre 218, était d’une autre espèce. Plus jeune, plus vif, avec cette éner­gie ner­veuse des gens qui croient encore que le monde peut être amé­lio­ré et que l’A­mé­rique est l’ou­til de cette amé­lio­ra­tion. Pre­witt avait étu­dié la lit­té­ra­ture anglaise à Yale avant la guerre — détail que Ken­ji­ro avait gla­né d’une conver­sa­tion enten­due au bar — et il appor­tait à l’oc­cu­pa­tion un enthou­siasme d’an­thro­po­logue qui aurait été tou­chant s’il n’a­vait pas été, en même temps, légè­re­ment insupportable.

Pre­witt col­lec­tion­nait les estampes. Il ache­tait des ukiyo‑e au mar­ché noir d’Ue­no — des Hiro­shige, des Uta­ma­ro, par­fois un Hoku­sai dou­teux qu’il payait une for­tune et qui était pro­ba­ble­ment faux. Il les éta­lait sur son lit le soir et les regar­dait pen­dant des heures, avec une admi­ra­tion qui, chez un homme d’une nation occu­pante, avait quelque chose d’obs­cène et de sin­cère à la fois. Il aimait le Japon. Il l’ai­mait comme on aime ce qu’on a détruit — avec un mélange de fas­ci­na­tion et de remords qui ne se résout jamais tout à fait.

Et il y avait Yuki. La femme qui venait trois fois par semaine et qui lisait Keats. Ken­ji­ro ne l’a­vait jamais vue — il n’en­ten­dait que sa voix, à tra­vers la cloi­son mince de l’aile sud, mais cette voix suf­fi­sait. Une voix basse, modu­lée, avec un rire qui mon­tait par paliers comme une gamme et qui s’ar­rê­tait tou­jours un cran avant l’é­clat. Elle par­lait un anglais remar­quable — pas l’an­glais de caserne des pan-pan girls, mais un anglais de biblio­thèque, cise­lé, avec des mots qu’elle choi­sis­sait comme on choi­sit des pierres dans un jar­din. Elle et Pre­witt dis­cu­taient de lit­té­ra­ture, de musique, de la cou­leur du ciel au-des­sus du mont Fuji, et ces conver­sa­tions avaient une beau­té triste parce qu’elles se dérou­laient dans l’es­pace exact de l’im­pos­sible — un Amé­ri­cain et une Japo­naise, en 1947, dans un hôtel d’oc­cu­pa­tion, essayant de construire un pont de mots entre deux mondes que la guerre avait ren­dus incommensurables.

Ken­ji­ro n’en par­lait pas à Oka­da. Pre­witt et Yuki n’a­vaient aucune valeur stra­té­gique. Mais il les écou­tait, mal­gré lui, comme on écoute de la musique dans une pièce voi­sine — sans pou­voir s’en empê­cher, sans le vou­loir vrai­ment, et avec cette mélan­co­lie par­ti­cu­lière de celui qui sait que la beau­té n’est jamais pour lui.

*

Et puis il y avait le jeune officier.

Lieu­te­nant Andrew Crane. Vingt-quatre ans, ori­gi­naire de Bos­ton, diplô­mé de Har­vard en études orien­tales. Arri­vé à Tokyo en février 1947 pour un poste au Civil Infor­ma­tion and Edu­ca­tion Sec­tion — la branche de l’oc­cu­pa­tion char­gée de réédu­quer le Japon, de démo­cra­ti­ser ses ins­ti­tu­tions, de refaire sa pen­sée. Un idéa­liste, donc, ce qui dans le Tokyo de 1947 était soit une ver­tu, soit une pathologie.

Crane était mince, blond, avec des lunettes rondes et un visage si jeune qu’on aurait dit un étu­diant éga­ré dans un film de guerre. Il par­lait japo­nais — pas bien, pas encore, mais avec une déter­mi­na­tion féroce et une absence totale de gêne devant ses propres erreurs qui avaient quelque chose de désar­mant. Il accro­chait les employés de l’hô­tel dans les cou­loirs pour pra­ti­quer. Le concierge de jour le fuyait. Les femmes de chambre glous­saient. Le cui­si­nier de l’aile nord, un vieux de soixante ans nom­mé Saga­ra, lui avait appris le mot pour « mer­ci » dans le dia­lecte de Nagoya, ce qui n’a­vait aucune uti­li­té pra­tique mais qui les fai­sait rire tous les deux.

Crane remar­qua Ken­ji­ro un soir d’août. Ce n’é­tait pas un regard de sus­pi­cion — c’é­tait un regard de curio­si­té, le regard d’un homme qui veut com­prendre le monde et qui a déci­dé que chaque être humain qu’il croise est un frag­ment de ce monde. Il l’a­bor­da dans le hall, vers une heure du matin, alors que Ken­ji­ro pas­sait devant la récep­tion déserte.

— Sumi­ma­sen. Vous êtes le veilleur de nuit, n’est-ce pas ?

Le japo­nais de Crane était labo­rieux, rem­pli de pièges gram­ma­ti­caux qu’il évi­tait par des péri­phrases mal­adroites, mais com­pré­hen­sible. Ken­ji­ro s’ar­rê­ta. Il aurait dû ne pas s’ar­rê­ter. Un homme invi­sible ne s’ar­rête pas quand on lui parle — il hoche la tête, il s’in­cline, il conti­nue. Mais quelque chose dans le visage de Crane — cette bonne volon­té de chiot, cette can­deur qui n’a­vait pas encore été broyée par le monde — le retint.

— Oui, dit-il.

— Est-ce que vous aimez cet hôtel ? deman­da Crane, avec le sérieux d’un homme qui pose une ques­tion philosophique.

Ken­ji­ro le regar­da. La ques­tion était si inat­ten­due, si incon­ve­nante dans sa sim­pli­ci­té, qu’il faillit répondre la véri­té. Per­sonne ne lui avait jamais deman­dé s’il aimait quelque chose. Ni ses supé­rieurs, ni ses col­lègues, ni Oka­da, ni même — et sur­tout pas — les Amé­ri­cains. Pour les Amé­ri­cains, les employés japo­nais de l’Im­pe­rial étaient des fonc­tions, pas des sen­ti­ments. Night watch­man. Jim. Joe. Le fait que ce gar­çon de vingt-quatre ans, avec ses lunettes rondes et son japo­nais approxi­ma­tif, lui posât une ques­tion sur ses sen­ti­ments avait quelque chose de subversif.

— C’est un beau bâti­ment, répondit-il.

C’é­tait la même chose que Rei­ko Shi­ba­sa­ki avait dite, le même soir, presque les mêmes mots, et cette coïn­ci­dence le troubla.

Crane sou­rit. Un sou­rire large, sans réserve, un sou­rire amé­ri­cain — le genre de sou­rire que les Japo­nais trouvent exces­sif et qui, pour­tant, à deux heures du matin dans le hall désert de l’Im­pe­rial, avait la cha­leur d’un feu dans une mai­son froide.

— Je vou­drais apprendre des choses sur cet hôtel, dit Crane. Sur Wright, sur l’ar­chi­tec­ture. Et sur le Japon. Est-ce que vous vou­driez bien m’en par­ler, parfois ?

Ken­ji­ro aurait dû dire non. Tout ce qu’O­ka­da lui avait ensei­gné — l’in­vi­si­bi­li­té, la neu­tra­li­té, l’ab­sence de liens — com­man­dait de dire non. Chaque rela­tion est un fil, et chaque fil est un risque. On ne tisse pas de liens quand on est pris dans une toile.

Mais il dit oui.

Et ce oui, pro­non­cé à deux heures du matin dans le hall de Frank Lloyd Wright, fut la deuxième erreur.

*

Ils prirent l’ha­bi­tude de se par­ler. Pas sou­vent — deux ou trois fois par semaine, tou­jours la nuit, tou­jours dans le hall ou dans un cou­loir désert. Crane posait des ques­tions. Sur l’ar­chi­tec­ture de Wright — com­ment les pla­fonds bas créaient une impres­sion d’in­ti­mi­té, pour­quoi la pierre d’Ōya chan­geait de cou­leur selon les sai­sons, ce que signi­fiaient les motifs géo­mé­triques des balus­trades. Sur le Japon — l’empereur, les temples, la poé­sie, cette chose indi­cible qu’on appelle mono no aware, la conscience poi­gnante de l’é­phé­mère, et que Crane essayait de com­prendre avec la téna­ci­té d’un homme qui tra­duit un poème dans une langue qui n’a pas les mêmes couleurs.

Ken­ji­ro répon­dait. Pru­dem­ment d’a­bord, puis avec un peu plus de liber­té, comme un ani­mal méfiant qui s’ap­proche d’une main ten­due. Il par­lait de Wright — qu’il n’a­vait jamais ren­con­tré, mais dont il connais­sait le bâti­ment comme on connaît le corps d’un autre, par l’u­sage et par la durée. Il par­lait de l’hô­tel d’a­vant-guerre — les digni­taires, les ambas­sa­deurs, les bals, l’é­poque où les femmes por­taient des kimo­nos de céré­mo­nie dans le hall et où les lustres de cuivre éclai­raient un monde qui se croyait éter­nel. Il par­lait par­fois de la ville — les temples de Kan­da, les librai­ries de Jim­bo­cho, le son des cloches à l’aube — et ces des­crip­tions, qui sor­taient de lui comme de l’eau d’une source long­temps bou­chée, avaient une pré­ci­sion mélan­co­lique qui sem­blait tou­cher Crane au-delà de la curio­si­té professionnelle.

— Vous devriez écrire tout ça, dit Crane un soir.

Ken­ji­ro secoua la tête. Écrire. L’i­dée était si loin­taine de sa vie qu’elle en deve­nait comique. Les hommes comme lui n’é­cri­vaient pas. Les hommes comme lui mar­chaient, regar­daient, trans­met­taient — et dis­pa­rais­saient, tôt ou tard, sans lais­ser de trace. C’é­tait même la condi­tion de leur exis­tence : ne pas avoir de trace. Ne pas être retrou­vable. Ne pas être.

Mais Crane n’a­vait pas tort. Il y avait, dans les des­crip­tions que Ken­ji­ro fai­sait de l’Im­pe­rial, quelque chose qui res­sem­blait — de très loin, comme une mon­tagne vue à tra­vers la brume — à de la lit­té­ra­ture. Et cette res­sem­blance, si ténue fût-elle, était la chose la plus dan­ge­reuse qui pou­vait arri­ver à un espion : un début de voix propre, un soup­çon d’exis­tence, l’ombre d’un désir d’être vu.

Deux rela­tions. Rei­ko Shi­ba­sa­ki, la femme du troi­sième étage, avec ses ciga­rettes et ses véri­tés tran­chantes. Andrew Crane, le jeune idéa­liste, avec ses ques­tions et son sou­rire de chiot. Deux fils ten­dus dans la nuit de l’Im­pe­rial, deux lignes de faille dans l’é­di­fice d’in­vi­si­bi­li­té que Ken­ji­ro avait mis des mois à construire.

Et au centre, comme tou­jours, l’en­ve­loppe du jeudi.

* * *

CHA­PITRE 10 — LE SOUPÇON

Ce fut Crane qui, sans le vou­loir, faillit tout détruire.

Un soir de sep­tembre — l’é­té refluait enfin, la cha­leur lâchait prise avec cette len­teur de bête vain­cue qui carac­té­rise les fins d’é­té à Tokyo — Crane attra­pa Ken­ji­ro dans le cou­loir du pre­mier étage, à sa manière habi­tuelle, c’est-à-dire avec la dis­cré­tion d’un élé­phant entrant dans un maga­sin de porcelaine.

— Same­ji­ma-san ! J’ai une ques­tion pour vous.

Ken­ji­ro s’ar­rê­ta. Il était deux heures pas­sées. Le cou­loir était désert, éclai­ré par les appliques en cuivre de Wright qui pro­je­taient sur les murs de pierre d’Ōya des ombres géo­mé­triques, comme les bar­reaux d’une cage dorée.

— Les pla­fonds, dit Crane en levant les yeux. Pour­quoi sont-ils si bas ? Je veux dire — je sais que Wright les a vou­lus comme ça, mais pour­quoi ? Est-ce que c’est pour l’acoustique ?

Le mot tom­ba dans le silence du cou­loir avec la pré­ci­sion d’un scal­pel. Acous­tique. Ken­ji­ro sen­tit quelque chose se contrac­ter dans sa poi­trine — pas la peur, pas encore, mais l’ombre de la peur, ce pres­sen­ti­ment qui pré­cède le dan­ger comme l’o­deur de la pluie pré­cède l’orage.

— Wright aimait les espaces intimes, dit-il pru­dem­ment. Les pla­fonds bas obligent à par­ler plus bas. C’est une forme de civi­li­té architecturale.

— Oui, mais il y a autre chose, insis­ta Crane. J’ai remar­qué — dans cer­tains endroits de l’hô­tel, on entend des choses qu’on ne devrait pas entendre. L’autre nuit, j’é­tais dans l’es­ca­lier de ser­vice du deuxième étage, et j’ai enten­du la conver­sa­tion de quel­qu’un au bout du cou­loir. Comme si le son voya­geait le long des murs. C’est fas­ci­nant, non ?

Fas­ci­nant. Le mot que Crane uti­li­sait pour tout ce qui le ren­dait heu­reux — les estampes, les temples, l’ar­chi­tec­ture, le japo­nais, le monde entier était fas­ci­nant pour ce gar­çon de vingt-quatre ans qui n’a­vait pas encore com­pris que la fas­ci­na­tion est le luxe de ceux qui n’ont rien à perdre.

— C’est pos­sible, dit Ken­ji­ro. La pierre conduit le son dif­fé­rem­ment selon les endroits.

— J’ai­me­rais faire un plan, dit Crane. Un plan acous­tique de l’hô­tel. Car­to­gra­phier les endroits où le son se pro­page de manière anor­male. Ce serait un docu­ment extra­or­di­naire pour les archives archi­tec­tu­rales de Wright.

Ken­ji­ro ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­da le visage de Crane — ce visage ouvert, enthou­siaste, où l’in­no­cence et l’in­tel­li­gence coha­bi­taient avec une incons­cience qui, dans un autre contexte, aurait été char­mante. Un plan acous­tique de l’Im­pe­rial. C’é­tait exac­te­ment ce que Ken­ji­ro avait construit dans sa tête depuis des mois — sa carte fan­tôme, son ins­tru­ment d’es­pion, la géo­gra­phie secrète de l’é­coute. Et voi­là que Crane, par jeu, par curio­si­té d’é­tu­diant, vou­lait la rendre publique. La car­to­gra­phier. La documenter.

— Ce n’est pas une bonne idée, dit Kenjiro.

— Pour­quoi ?

— Parce que les Amé­ri­cains pour­raient ne pas appré­cier qu’on démontre que leur hôtel a des oreilles.

Crane rit. Un rire bref, sur­pris, comme s’il n’a­vait pas pen­sé à cet aspect. Puis son visage chan­gea — pas radi­ca­le­ment, pas d’un coup, mais avec cette len­teur de cré­pus­cule qui carac­té­rise les moments où un homme jeune com­prend quelque chose qu’il ne vou­lait pas comprendre.

— Vous avez rai­son, dit-il. Je n’y avais pas pensé.

Il y eut un silence. Crane le regar­da avec une atten­tion nou­velle — pas de la sus­pi­cion, pas encore, mais quelque chose d’ad­ja­cent, une curio­si­té qui venait de chan­ger de direc­tion, qui ne por­tait plus sur l’ar­chi­tec­ture mais sur l’homme qui se tenait devant lui dans l’u­ni­forme du veilleur de nuit.

— Vous êtes un homme pru­dent, Samejima-san.

— La pru­dence est une habi­tude japonaise.

— Non. La poli­tesse est une habi­tude japo­naise. La pru­dence est autre chose.

Crane sou­rit. Un sou­rire dif­fé­rent de son sou­rire habi­tuel — plus étroit, plus réflé­chi, le sou­rire d’un homme qui vient de poser une ques­tion sans la for­mu­ler. Puis il sou­hai­ta bonne nuit et s’é­loi­gna dans le cou­loir, ses pas réson­nant sur le sol de brique avec cette sono­ri­té creuse que Wright avait sûre­ment vou­lue et que Ken­ji­ro, pour la pre­mière fois, maudit.

*

Il ne dor­mit pas le len­de­main matin. Allon­gé sur son futon, les yeux ouverts dans la lumière grise de Nishi-Kan­da, il repas­sa la conver­sa­tion en boucle, comme on rem­bo­bine un film pour y cher­cher l’i­mage qui a tout fait bas­cu­ler. La pru­dence est autre chose. Crane avait-il com­pris ? Avait-il devi­né ? Ou bien était-ce sim­ple­ment l’ob­ser­va­tion d’un jeune homme intel­li­gent qui remar­quait, sans en tirer de conclu­sion, qu’un veilleur de nuit japo­nais en savait plus long sur l’a­cous­tique d’un hôtel qu’un veilleur de nuit n’a­vait de rai­son d’en savoir ?

Il déci­da de ne rien chan­ger à sa rou­tine. C’é­tait le conseil d’O­ka­da — ne rien chan­ger, jamais — et c’é­tait aus­si la seule chose sen­sée à faire. Si Crane soup­çon­nait quelque chose, la pire réac­tion serait de l’é­vi­ter. L’é­vi­te­ment est un aveu. Mieux valait conti­nuer comme avant — les conver­sa­tions noc­turnes, les ques­tions sur l’ar­chi­tec­ture, la comé­die aimable du veilleur culti­vé et du jeune Amé­ri­cain curieux. Conti­nuer, et attendre.

Mais quelque chose avait chan­gé, et cette chose n’é­tait pas dans le com­por­te­ment de Crane. C’é­tait dans le regard que Ken­ji­ro por­tait sur lui-même. Jus­qu’i­ci, il avait vécu son double jeu dans une sorte de brouillard moral — pas de ques­tions, pas de réponses, juste des gestes et des enve­loppes, une méca­nique sans conscience. La remarque de Crane avait dis­si­pé ce brouillard, ne serait-ce qu’un ins­tant, et dans cet ins­tant Ken­ji­ro s’é­tait vu tel qu’il était : un homme qui men­tait à tout le monde. Qui men­tait aux Amé­ri­cains en les espion­nant. Qui men­tait à Oka­da en lui cachant Rei­ko. Qui men­tait à Crane en jouant l’in­no­cent. Qui men­tait, peut-être, à lui-même en se disant que tout cela n’é­tait qu’une affaire d’argent.

Le men­songe — il s’en ren­dait compte main­te­nant — n’é­tait pas un acte. C’é­tait un habi­tat. Il y vivait comme d’autres vivent dans une mai­son, avec ses pièces, ses cou­loirs, ses portes qu’on ferme et qu’on ouvre, et cette impres­sion de fami­lia­ri­té qui finit par res­sem­bler au confort. Le men­songe avait la forme exacte de l’Im­pe­rial Hotel : un bâti­ment de Wright, laby­rin­thique, plein de recoins et de niveaux inter­mé­diaires, où l’on pou­vait mar­cher indé­fi­ni­ment sans jamais trou­ver la sortie.

*

Le jeu­di sui­vant, à Shin­ba­shi, il racon­ta l’in­ci­dent à Oka­da. Pas par choix — par néces­si­té. Oka­da avait le droit de savoir qu’un offi­cier amé­ri­cain s’in­té­res­sait à l’a­cous­tique de l’hô­tel. C’é­tait le genre d’in­for­ma­tion qui pou­vait chan­ger la donne.

Oka­da écou­ta. Son visage ne tra­hit rien — il ne tra­his­sait jamais rien — mais ses mains, posées à plat sur la table, se contrac­tèrent imper­cep­ti­ble­ment. Un spasme d’un quart de seconde, à peine visible, que Ken­ji­ro nota parce qu’il avait appris à lire cet homme comme on lit une par­ti­tion : chaque micro-mou­ve­ment était une note.

— Ce lieu­te­nant, dit Oka­da. Crane. Décrivez-le-moi.

Ken­ji­ro décri­vit. Le visage, la voix, le japo­nais mal­adroit, l’en­thou­siasme, les lunettes rondes, la curio­si­té dévo­rante. Il décri­vit aus­si — et il le fit avec une hon­nê­te­té qui le sur­prit lui-même — la qua­li­té de leur rela­tion. Le fait que Crane lui par­lait comme à un être humain. Le fait que leurs conver­sa­tions, si dan­ge­reuses fussent-elles, avaient quelque chose qui res­sem­blait à du plaisir.

Oka­da ne com­men­ta pas le plai­sir. Il com­men­ta le danger.

— Éloi­gnez-vous de cet homme, dit-il. Pas bru­ta­le­ment — pro­gres­si­ve­ment. Rédui­sez les conver­sa­tions. Deve­nez plus ennuyeux. Un veilleur de nuit ennuyeux n’in­té­resse personne.

— Et s’il insiste ?

— Les Amé­ri­cains n’in­sistent pas avec le per­son­nel japo­nais. Ils se lassent. Don­nez-lui une semaine, il trou­ve­ra un autre indi­gène à interroger.

Le mot — indi­gène — fut pro­non­cé sans mépris, avec une neu­tra­li­té cli­nique qui était pire que le mépris. Oka­da par­lait des Japo­nais comme les Amé­ri­cains en par­laient — de l’ex­té­rieur, du des­sus, avec cette dis­tance des gens qui mani­pulent les pions sans s’i­den­ti­fier à eux. Et Ken­ji­ro com­prit, à cet ins­tant pré­cis, qu’O­ka­da n’é­tait pas son allié. Qu’O­ka­da ne serait jamais l’al­lié de qui­conque. Qu’O­ka­da était un homme seul dans une machine seule, et que cette soli­tude était la condi­tion même de son efficacité.

Il prit l’en­ve­loppe. Il sor­tit dans la nuit de Shin­ba­shi. Le vent sen­tait la mer — un vent d’au­tomne qui arri­vait de la baie de Tokyo et qui appor­tait avec lui cette odeur de sel et de pois­son qui est le par­fum secret de la ville, celui qu’on ne trouve dans aucun guide et que seuls connaissent ceux qui la tra­versent à pied, la nuit, quand les rues sont vides et que la ville se parle à elle-même.

Il ne s’é­loi­gna pas de Crane. C’é­tait la troi­sième erreur.

* * *

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Impe­rial Hotel, Tokyo — 1946–1952

CHA­PITRE 1 — L’HOMME INVISIBLE

Il y avait une heure entre trois et quatre heures du matin où l’Im­pe­rial Hotel ces­sait de res­pi­rer. Ken­ji­ro Same­ji­ma connais­sait cette heure comme on connaît le visage d’un mort — par cœur, sans ten­dresse. Les cou­loirs de pierre d’Ōya, taillée par Frank Lloyd Wright dans la chair vol­ca­nique du Japon, rete­naient le silence comme d’autres pierres retiennent l’eau. Il marchait.

Ses chaus­sures ne fai­saient aucun bruit. Il y veillait. Pas par dis­ci­pline — par ins­tinct. Le bruit appelle le regard, et le regard tue les hommes de sa condi­tion. Veilleur de nuit. Yakouin, disaient les Amé­ri­cains en écor­chant le mot. Night watch­man. Ils l’ap­pe­laient aus­si Jim, par­fois Joe, par­fois rien du tout. Un visage asia­tique de plus dans la pénombre, à peine dis­tinct du mobilier.

L’au­tomne 1946 sen­tait la pluie et le char­bon. Tokyo, dehors, n’é­tait plus une ville. C’é­tait un champ de ruines où pous­saient des bara­que­ments, des soupes popu­laires et des filles aux lèvres peintes qui atten­daient sous les réver­bères fra­cas­sés. Mais ici, dans les entrailles de l’Im­pe­rial, on aurait pu croire que rien ne s’é­tait pas­sé. Les lustres en cuivre de Wright brû­laient tou­jours. Les motifs géo­mé­triques des façades inté­rieures — ces entre­lacs de brique et de tuf, à mi-che­min entre un temple maya et un rêve de mathé­ma­ti­cien — conti­nuaient leur mur­mure orne­men­tal comme si Hiro­shi­ma n’a­vait été qu’un cau­che­mar de mau­vais goût.

Ken­ji­ro avait qua­rante-deux ans. Il mar­chait comme un homme de soixante.

La guerre lui avait pris des choses qu’il ne nom­mait plus, et en échange elle lui avait don­né cette démarche — lente, éco­nome, légè­re­ment déhan­chée vers la gauche, comme si son corps évi­tait en per­ma­nence un obs­tacle que lui seul pou­vait voir. Il por­tait l’u­ni­forme du per­son­nel : pan­ta­lon noir, veste sombre, une petite plaque de cuivre sur la poi­trine avec son nom en carac­tères latins. SAME­JI­MA. Les Amé­ri­cains ne lisaient même pas.

Son cir­cuit était tou­jours le même. Il com­men­çait par l’aile sud, là où dor­maient les offi­ciers de rang inter­mé­diaire — des colo­nels usés, des capi­taines trop jeunes, des bureau­crates du SCAP qui rêvaient de l’O­hio en trans­pi­rant dans la moi­teur de sep­tembre. Il lon­geait le cou­loir du deuxième étage, véri­fiant les portes, les fenêtres, les coins d’ombre. L’ar­chi­tec­ture de Wright était faite de recoins, de décro­che­ments, de niveaux inter­mé­diaires qui ne menaient nulle part. Un laby­rinthe aimable. Ken­ji­ro s’y mou­vait les yeux fermés.

Au troi­sième étage, l’aile des suites, le silence chan­geait de tex­ture. Plus épais, plus cher. Ici logeaient les gens impor­tants — un géné­ral de bri­gade, deux diplo­mates aus­tra­liens, un cor­res­pon­dant du New York Times qui buvait jus­qu’à l’aube et dont les ron­fle­ments tra­ver­saient les cloi­sons comme un orage loin­tain. Ken­ji­ro s’ar­rê­tait par­fois devant la porte de la suite 307. Non pas qu’il y eût quelque chose à véri­fier. Mais la lumière, à cette heure, fil­trait dif­fé­rem­ment sous cette porte. Quel­qu’un veillait tou­jours dans la 307. Il ne savait pas encore qui, ni pour­quoi. Il le saurait.

Puis il des­cen­dait. L’es­ca­lier cen­tral de l’Im­pe­rial était un poème de béton et de lumière indi­recte, même dans le noir. Wright avait pen­sé la lumière comme un maté­riau, et Ken­ji­ro, sans rien connaître à l’ar­chi­tec­ture, le sen­tait dans ses os. Quelque chose dans ces murs ne vou­lait pas qu’on dorme. Quelque chose insis­tait pour que les yeux res­tent ouverts.

Le rez-de-chaus­sée, la nuit. Le grand hall avec sa pis­cine réflé­chis­sante, que les Amé­ri­cains avaient recou­verte de planches pour y ins­tal­ler un bureau de récep­tion pro­vi­soire. Sacri­lège dis­cret. Wright aurait vomi. Mais Wright était loin, dans le Wis­con­sin ou l’A­ri­zo­na, et le Japon ne lui appar­te­nait plus — pas plus qu’il n’ap­par­te­nait aux Japonais.

Ken­ji­ro pas­sait devant le bar. Fer­mé à cette heure, mais l’o­deur per­sis­tait — bour­bon, fumée de ciga­rettes blondes, un fond de par­fum fémi­nin qui n’é­tait pas japo­nais. Les Amé­ri­cains buvaient comme ils fai­saient la guerre : avec méthode et sans remords. Le matin, les femmes de ménage trou­vaient des bou­teilles sous les fau­teuils, des mégots écra­sés dans les cen­driers de Wright — des petits chefs-d’œuvre de terre cuite, des­si­nés pour l’hô­tel, dont les Amé­ri­cains se ser­vaient comme de vul­gaires récep­tacles. Ken­ji­ro ramas­sait par­fois un mégot encore tiède. Il le fumait dans l’es­ca­lier de ser­vice, entre deux rondes. C’é­tait sa seule transgression.

Il connais­sait cet hôtel depuis 1934. Il y était entré comme gar­çon d’é­tage à vingt-neuf ans, après trois ans de chô­mage et une ten­ta­tive avor­tée d’en­sei­gne­ment dans une école pri­maire du quar­tier de Kan­da. L’en­sei­gne­ment l’a­vait dévo­ré — les enfants, le bruit, l’o­bli­ga­tion de croire en quelque chose. L’Im­pe­rial, au contraire, ne deman­dait rien d’autre que le silence et la pré­ci­sion. Il avait gra­vi les éche­lons modestes de la domes­ti­ci­té hôte­lière : gar­çon d’é­tage, puis concierge de nuit adjoint, puis — la guerre, la paren­thèse — et main­te­nant veilleur de nuit, ce qui n’é­tait ni une pro­mo­tion ni une rétro­gra­da­tion mais une sorte de mise entre paren­thèses du vivant.

La guerre. Il n’en par­lait pas. Per­sonne n’en par­lait, d’ailleurs, sauf les Amé­ri­cains, qui en par­laient tout le temps mais d’une guerre dif­fé­rente, la leur, celle qu’ils avaient gagnée. Ken­ji­ro avait fait la sienne en Bir­ma­nie, dans un régi­ment d’in­fan­te­rie dont il ne res­tait rien — ni les hommes, ni les os, ni les noms. Il en était reve­nu au prin­temps 1945, quatre mois avant la capi­tu­la­tion, éva­cué pour une dys­en­te­rie qui l’a­vait réduit à qua­rante-huit kilos. Il avait retrou­vé Tokyo en cendres. Sa chambre dans une pen­sion de Kan­da avait brû­lé. Sa mère était morte dans les bom­bar­de­ments de mars. Il ne res­tait que l’Im­pe­rial, debout au milieu des décombres comme un reproche archi­tec­tu­ral, et un poste de veilleur de nuit qu’on lui avait don­né parce qu’il fal­lait bien don­ner quelque chose aux fantômes.

Il y avait une fenêtre au bout du cou­loir est, au pre­mier étage, d’où l’on voyait la douve du palais impé­rial. L’eau noire, les pins tor­dus, et au-delà les murs de pierre der­rière les­quels vivait l’empereur — celui qu’on n’ap­pe­lait plus dieu depuis un an, celui qui avait dit à la radio, de sa voix haut per­chée et trem­blante, que la situa­tion avait évo­lué d’une manière qui n’é­tait pas néces­sai­re­ment à l’a­van­tage du Japon. Euphé­misme impé­rial pour dési­gner l’a­po­ca­lypse. Ken­ji­ro s’ar­rê­tait devant cette fenêtre chaque nuit. Il regar­dait l’eau. Il ne pen­sait à rien. Ou plu­tôt il pen­sait à cette chose qu’il ne nom­mait jamais et qui res­sem­blait, de loin, à la faim — non pas la faim du ventre, qu’il connais­sait aus­si, mais l’autre, celle qui creuse der­rière les yeux et ne se ras­sa­sie de rien.

Puis il repre­nait sa ronde.

À cinq heures du matin, les pre­miers bruits. Les cui­sines s’é­veillaient. Un cui­si­nier japo­nais, for­mé à la fran­çaise avant la guerre, pré­pa­rait désor­mais des œufs au plat et du bacon pour des hommes qui avaient rasé ses villes. Le café — du vrai café amé­ri­cain, pas l’er­satz infâme qu’on trou­vait au mar­ché noir — com­men­çait à embau­mer le rez-de-chaus­sée. Ken­ji­ro sen­tait cette odeur chaque matin avec un mélange pré­cis de désir et de dégoût. Il aimait le café. Il détes­tait qu’il vienne d’eux.

Son ser­vice se ter­mi­nait à six heures. Il quit­tait l’hô­tel par la porte de ser­vice, celle qui don­nait sur une ruelle étroite entre l’Im­pe­rial et un bâti­ment admi­nis­tra­tif éven­tré. La lumière du matin, en octobre, avait une qua­li­té d’a­qua­relle — grise, diluée, presque tendre. Tokyo se réveillait autour de lui comme un ani­mal bles­sé qui ne sait pas encore s’il va vivre ou mourir.

Il mar­chait jus­qu’à sa chambre, un six-tata­mis dans une mai­son de bois res­ca­pée du quar­tier de Nishi-Kan­da, à trente minutes à pied. Il mar­chait tou­jours. Les tram­ways fonc­tion­naient de nou­veau, mais l’argent ne se dépen­sait pas pour ça. L’argent se gar­dait, se comp­tait, se pliait en quatre et se glis­sait dans une enve­loppe coin­cée entre deux lattes du plan­cher. Il n’y en avait presque jamais assez.

Il dor­mait de sept heures du matin à trois heures de l’a­près-midi, d’un som­meil sans rêves, ou du moins sans rêves dont il se sou­vînt. Puis il se levait, man­geait un bol de riz — par­fois avec un œuf, par­fois sans —, lisait un jour­nal ou un livre quand il en trou­vait, et repar­tait vers l’Im­pe­rial à la tom­bée de la nuit, comme une marée mon­tante, comme quelque chose d’inévitable.

C’é­tait sa vie.

Elle ne deman­dait rien. Elle ne don­nait rien. Et c’é­tait, pour l’ins­tant, exac­te­ment ce qu’il fallait.

* * *

CHA­PITRE 2 — LE RES­TAU­RANT DE NOUILLES

C’est un ancien col­lègue qui vint le trou­ver. Pas un ami — Ken­ji­ro n’a­vait pas d’a­mis, la guerre avait dis­sous cette caté­go­rie comme l’a­cide dis­sout le métal — mais un visage connu, un ancien gar­çon d’é­tage de l’Im­pe­rial nom­mé Fuji­ta, qui avait quit­té l’hô­tel en 1941 pour une rai­son que per­sonne ne connais­sait et que tout le monde avait oubliée.

Fuji­ta l’at­ten­dait un matin de novembre à la sor­tie de ser­vice. Il fumait, ados­sé au mur de brique, avec cette décon­trac­tion un peu for­cée des gens qui ont pré­pa­ré leur phrase. Ken­ji­ro le recon­nut immé­dia­te­ment, bien qu’il eût vieilli de dix ans en cinq. La guerre fai­sait ça. Elle accé­lé­rait les visages.

— Same­ji­ma-san. Ça fait longtemps.

Ken­ji­ro s’ar­rê­ta. Il n’ai­mait pas les sur­prises. Les sur­prises, en Bir­ma­nie, signi­fiaient la mort. Mais Fuji­ta sou­riait avec ce qu’il res­tait de ses dents — les inci­sives supé­rieures avaient dis­pa­ru, ce qui lui don­nait un air de vieillard espiègle — et il ten­dit une ciga­rette sans attendre de réponse. Une amé­ri­caine. Une Lucky Strike. Dans le Tokyo de 1946, c’é­tait un geste d’une géné­ro­si­té presque obscène.

Ils mar­chèrent ensemble un moment, sans direc­tion, en échan­geant les bana­li­tés d’u­sage — la san­té, le tra­vail, l’é­tat de la ville. Fuji­ta par­lait trop, comme font les gens ner­veux ou ceux qui doivent ame­ner quelque chose. Ken­ji­ro l’é­cou­tait avec cette patience de veilleur de nuit qui est la forme la plus aus­tère de la politesse.

Au bout de dix minutes, Fuji­ta dit :

— Il y a quel­qu’un qui aime­rait te parler.

— Qui ?

— Quel­qu’un de sérieux. Ça pour­rait t’intéresser.

— Ça m’étonnerait.

— C’est bien payé.

Ken­ji­ro ne répon­dit pas tout de suite. « Bien payé » — les deux mots les plus dan­ge­reux de l’a­près-guerre. Tout ce qui était bien payé était illé­gal, immo­ral ou les deux. Le mar­ché noir, la contre­bande de médi­ca­ments, le proxé­né­tisme pour les sol­dats amé­ri­cains, le vol dans les entre­pôts de l’ar­mée. Il avait vu des anciens offi­ciers déco­rés trans­por­ter des caisses de whis­ky dans des ruelles obs­cures, des pro­fes­seurs d’u­ni­ver­si­té vendre des montres volées à Ueno, des veuves de guerre dont il ne vou­lait pas ima­gi­ner le com­merce. Le Japon entier s’é­tait recon­ver­ti dans la sur­vie, et la sur­vie ne sen­tait pas bon.

— Je ne fais pas ce genre de choses, dit-il.

— Ce n’est pas ce que tu crois. C’est propre. Il faut juste parler.

— Par­ler de quoi ?

— De ce que tu vois. À l’hôtel.

Il y eut un silence. Un tram­way pas­sa dans un fra­cas de fer­raille, et un groupe d’é­co­liers tra­ver­sa la rue en cou­rant, leurs car­tables sur le dos comme de petites cara­paces. Ken­ji­ro regar­da Fuji­ta. Fuji­ta ne sou­riait plus.

— Jeu­di soir, dit Fuji­ta. Shin­ba­shi. Le res­tau­rant de nouilles der­rière la gare, celui avec le rideau bleu. Vingt et une heures. Tu n’es pas obligé.

Et il s’en alla, les mains dans les poches de son man­teau usé, en sif­flo­tant un air que Ken­ji­ro ne recon­nut pas.

*

Le res­tau­rant n’a­vait pas de nom — ou plu­tôt il en avait eu un, peint sur une enseigne de bois, mais la pluie et les bom­bar­de­ments l’a­vaient effa­cé et per­sonne n’a­vait jugé utile de le réécrire. C’é­tait un de ces bouges de six places assises, coin­cé entre un mar­chand de saké et une bou­tique de répa­ra­tion de para­pluies, dans un lacis de ruelles der­rière la gare de Shin­ba­shi où le Tokyo d’a­vant-guerre sur­vi­vait par lam­beaux, comme la peau d’un brûlé.

Ken­ji­ro y arri­va à vingt et une heures pré­cises. L’ha­bi­tude mili­taire. On ne gué­rit pas de la ponctualité.

L’homme était déjà là. Assis au fond, devant un bol de soba qu’il n’a­vait pas tou­ché. La cin­quan­taine, peut-être davan­tage — dif­fi­cile à dire. Un visage plat, sans aspé­ri­tés, le genre de visage qu’on oublie en le regar­dant. Des lunettes à mon­ture fine. Un cos­tume civil, cor­rect sans être élé­gant, avec un col de che­mise impec­ca­ble­ment blanc — détail incon­gru dans le Tokyo de 1946, où le blanc était un luxe que presque per­sonne ne pou­vait s’of­frir. Ses mains étaient posées à plat sur la table, de part et d’autre du bol, comme deux objets dis­tincts de son corps. Des mains soi­gnées. Pas des mains d’ou­vrier, pas des mains de sol­dat. Des mains de bureau.

— Same­ji­ma-san. Asseyez-vous, je vous en prie.

La voix — douce, pré­cise, presque musi­cale. Le japo­nais de cet homme avait quelque chose d’an­cien, de pré-guerre, un japo­nais de bonne édu­ca­tion qui n’a­vait pas été abî­mé par les casernes ni par la rue. Le vou­voie­ment était natu­rel, pas affec­té. Il y avait dans cette voix une auto­ri­té si calme qu’elle en deve­nait invi­sible, comme le cou­rant d’une rivière profonde.

Ken­ji­ro s’as­sit. La patronne, une femme sans âge au tablier gris, posa devant lui un bol de udon sans qu’il eût com­man­dé. L’homme avait pré­vu. Ce détail — l’at­ten­tion por­tée au confort d’un incon­nu — était soit de la cour­toi­sie, soit une tech­nique, et Ken­ji­ro soup­çon­na que c’é­tait les deux.

— Fuji­ta m’a par­lé de vous.

— Fuji­ta parle trop.

— C’est vrai. Mais il ne dit pas n’im­porte quoi. Vous tra­vaillez à l’Im­pe­rial depuis 1934, vous connais­sez le bâti­ment mieux que Wright lui-même, et vous faites vos rondes la nuit, quand les Amé­ri­cains ont relâ­ché leur vigi­lance et leur cein­ture. C’est exact ?

Ken­ji­ro ne tou­cha pas à ses nouilles.

— Qui êtes-vous ?

L’homme sou­rit. Un sou­rire mince, contrô­lé, qui ne mon­trait pas les dents.

— Mon nom n’a pas d’im­por­tance. Appe­lez-moi Oka­da, si vous avez besoin d’un nom. Ce qui compte, c’est ce que je peux vous proposer.

— Fuji­ta a dit que c’é­tait bien payé.

— Fuji­ta est un homme pra­tique. C’est une qua­li­té. Oui, c’est bien payé. Mais lais­sez-moi vous expli­quer d’a­bord ce qui est deman­dé, avant de par­ler d’argent. L’argent est le der­nier mot d’une conver­sa­tion, pas le premier.

Il y avait dans cette phrase une répri­mande à peine per­cep­tible, un rap­pel de hié­rar­chie, et Ken­ji­ro la reçut comme telle. Cet homme était habi­tué à don­ner des ordres — non pas en les aboyant, mais en les for­mu­lant avec une poli­tesse si raf­fi­née qu’on les exé­cu­tait avant de s’en apercevoir.

Oka­da par­la. Il par­la long­temps, d’une voix égale, sans jamais haus­ser le ton ni bais­ser les yeux. Ce qu’il expli­qua était simple, d’une sim­pli­ci­té qui avait quelque chose de désar­mant : il avait besoin d’in­for­ma­tions. Pas de secrets mili­taires, pas de plans d’at­taque, rien de spec­ta­cu­laire. Sim­ple­ment de savoir qui logeait à l’Im­pe­rial, dans quelles chambres, à quels étages. Qui rece­vait des visites noc­turnes. Qui par­lait à qui dans les cou­loirs après minuit. Quels noms reve­naient dans les conver­sa­tions sur­prises. Le menu quo­ti­dien de la vie d’un hôtel occu­pé, ses petits détails, ses habi­tudes, ses anomalies.

— Vous com­pre­nez l’an­glais, n’est-ce pas ?

La ques­tion tom­ba comme un caillou dans l’eau calme. Ken­ji­ro ne cil­la pas. Son anglais — appris seul, à vingt ans, dans des manuels de gram­maire ache­tés d’oc­ca­sion à Jim­bo­cho, le quar­tier des libraires — était son secret le plus pré­cieux. À l’Im­pe­rial, per­sonne ne le savait. Ni les Amé­ri­cains, qui par­laient devant lui comme devant un meuble, ni ses col­lègues japo­nais, qui l’au­raient regar­dé autre­ment. L’an­glais, dans le Japon de l’oc­cu­pa­tion, était un ins­tru­ment de pou­voir. Ceux qui le par­laient deve­naient inter­prètes, secré­taires, média­teurs — ils s’é­le­vaient. Ceux qui le com­pre­naient sans le mon­trer deve­naient autre chose.

— Un peu, dit Kenjiro.

Oka­da sou­rit de nou­veau. Le même sou­rire contrô­lé, qui cette fois conte­nait quelque chose d’ap­pro­ba­teur, comme si le men­songe mesu­ré était la bonne réponse.

— Un peu, répé­ta-t-il. Très bien.

Il glis­sa la main dans la poche inté­rieure de sa veste et en sor­tit une enve­loppe. Pas épaisse, pas mince. Il la posa sur la table, à côté du bol de soba intact, sans un mot. Ken­ji­ro regar­da l’en­ve­loppe. Il ne la tou­cha pas.

— C’est pour ce mois-ci, dit Oka­da. On se ver­ra une fois par semaine, ici, à la même heure. Vous me racon­te­rez ce que vous avez vu et enten­du. Rien d’é­crit — jamais. Nous par­le­rons, c’est tout. Si vous n’a­vez rien à dire, nous man­ge­rons des nouilles en silence et vous repar­ti­rez avec votre enve­loppe. Per­sonne ne sau­ra que nous nous voyons. Fuji­ta ne fera plus par­tie de l’équation.

— Et si je refuse ?

— Vous ren­tre­rez chez vous, et nous ne nous rever­rons jamais. Per­sonne ne vous en vou­dra. Per­sonne ne vien­dra vous cher­cher. Je ne suis pas ce genre d’homme.

Ken­ji­ro le crut. C’é­tait peut-être la chose la plus dan­ge­reuse qu’il fit ce soir-là — croire cet homme.

Il regar­da l’en­ve­loppe encore un moment. Il pen­sa à sa chambre de Nishi-Kan­da, aux lattes dis­jointes du plan­cher, au riz qu’il ache­tait au prix fort chez un voi­sin qui le cou­pait de millet. Il pen­sa à l’hi­ver qui arri­vait, au char­bon qu’il ne pour­rait pas se payer, aux enge­lures de l’an pas­sé qui avaient mis deux mois à gué­rir. Il pen­sa à sa mère morte, aux cendres de Kan­da, à la Bir­ma­nie, à tout ce que la digni­té ne pou­vait pas nourrir.

Il prit l’enveloppe.

Il ne l’ou­vrit pas devant Oka­da. Cela aus­si sem­blait être la bonne réponse.

— Jeu­di pro­chain, dit Oka­da en se levant. Même heure.

Il posa quelques billets sur la table pour les nouilles, s’in­cli­na légè­re­ment — une incli­nai­son mesu­rée, ni trop pro­fonde ni trop brève, le geste d’un homme qui sait exac­te­ment ce qu’il doit aux autres et pas un degré de plus — et sor­tit dans la nuit de Shinbashi.

Ken­ji­ro res­ta seul. La patronne au tablier gris débar­ras­sa le bol d’O­ka­da sans un mot. Il man­gea ses udon. Ils étaient tièdes, un peu trop salés, et c’é­tait le meilleur repas qu’il eût fait depuis des semaines.

En ren­trant chez lui, il ouvrit l’en­ve­loppe sous la lumière d’un réver­bère. Il comp­ta les billets deux fois. C’é­tait l’é­qui­valent de trois semaines de salaire à l’Imperial.

Il ne dor­mit pas cette nuit-là. Non pas que sa conscience le tour­men­tât — il ne se posait pas encore la ques­tion en ces termes. Mais quelque chose avait chan­gé dans le méca­nisme silen­cieux de ses jour­nées, un rouage sup­plé­men­taire venait de s’en­clen­cher, et il sen­tait — dans ses os, dans cette par­tie du corps qui sait les choses avant la tête — que ce rouage, une fois en mou­ve­ment, ne s’ar­rê­te­rait pas de sitôt.

* * *

CHA­PITRE 3 — LES BRUITS DE LA NUIT

Les pre­miers temps furent décevants.

C’est-à-dire qu’ils furent exac­te­ment ce qu’O­ka­da avait annon­cé : du menu fre­tin, du bruit de fond, l’é­cume d’un hôtel qui vit sa vie noc­turne sans savoir qu’on l’é­coute. Ken­ji­ro rap­por­tait des bribes, des frag­ments, des mor­ceaux de phrases sai­sies au vol entre deux portes ou dans l’é­cho d’un cou­loir. Et il décou­vrit, avec un éton­ne­ment qui avait quelque chose de hon­teux, que ce tra­vail — si l’on pou­vait appe­ler ça un tra­vail — lui plaisait.

Non pas le tra­vail lui-même. L’attention.

Écou­ter les Amé­ri­cains la nuit, ce n’é­tait pas une tâche : c’é­tait un état. Il fal­lait mar­cher au même rythme, faire les mêmes gestes, véri­fier les mêmes portes — mais en lais­sant une par­tie de soi flot­ter au-des­sus de la rou­tine, comme un filet qu’on traîne dans l’eau sans savoir ce qu’on va rame­ner. Les oreilles s’ou­vraient. Les yeux se cali­braient autre­ment. Il pas­sait devant les portes des chambres et, sans ralen­tir, sans s’ar­rê­ter, il cap­tait ce qui fil­trait. Un éclat de rire. Un nom. Un juron. Le bruit d’un verre qu’on pose. Le frois­se­ment d’un papier. Et par­fois — rare­ment, mais par­fois — une phrase entière, nette comme un coup de cou­teau dans le silence oua­té du troi­sième étage.

L’Im­pe­rial, la nuit, était un ins­tru­ment de musique. Il fal­lait apprendre à en jouer.

Wright avait conçu le bâti­ment avec une idée très par­ti­cu­lière de l’a­cous­tique. Les pla­fonds bas — inha­bi­tuel­le­ment bas pour un hôtel de cette enver­gure — créaient des poches de son. Les cou­loirs n’é­taient jamais droits ; ils bifur­quaient, se déca­laient d’un demi-niveau, s’ou­vraient sur des gale­ries inté­rieures où l’air cir­cu­lait selon des lois que même le per­son­nel ne com­pre­nait pas entiè­re­ment. Il y avait des endroits où un mur­mure à trente mètres arri­vait intact, comme por­té par un cou­rant invi­sible, et d’autres où un cri s’é­touf­fait à deux pas. Ken­ji­ro car­to­gra­phia ces ano­ma­lies. Pas sur papier — Oka­da avait été for­mel : jamais rien d’é­crit. Dans sa tête. Il construi­sit men­ta­le­ment une carte acous­tique de l’Im­pe­rial, un plan fan­tôme super­po­sé au plan réel, où les murs n’é­taient pas faits de pierre d’Ōya mais de fré­quences, de réso­nances et de silences.

L’aile sud, par exemple. Les chambres 201 à 215. Les cloi­sons y étaient plus minces qu’ailleurs — un défaut de construc­tion, ou un choix de Wright qu’au­cun ingé­nieur n’a­vait osé cor­ri­ger. De la cage d’es­ca­lier de ser­vice, entre le pre­mier et le deuxième étage, on enten­dait dis­tinc­te­ment les conver­sa­tions de la chambre 208. Ken­ji­ro le décou­vrit par hasard, un soir de décembre, en s’ar­rê­tant pour renouer son lacet. La 208 était occu­pée par un capi­taine du nom de Hen­der­son, un homme rou­geaud et bruyant qui rece­vait presque chaque soir. Ce qu’il enten­dit cette nuit-là n’a­vait aucun inté­rêt : Hen­der­son racon­tait à un col­lègue une his­toire de pêche dans le Mon­ta­na, avec des détails inter­mi­nables sur la taille d’une truite. Mais le prin­cipe était là.

Il com­men­ça à cataloguer.

Le colo­nel Eve­rett, chambre 312, buvait seul tous les soirs en écou­tant de la musique sur un petit pho­no­graphe por­table. Du Ben­ny Good­man, du Glenn Mil­ler, par­fois du Billie Holi­day. Il télé­pho­nait vers minuit — tou­jours à la même per­sonne, appa­rem­ment une femme res­tée aux États-Unis, dont il pro­non­çait le pré­nom avec une dou­leur si pal­pable que Ken­ji­ro détour­nait les yeux, comme si l’on pou­vait voir la dou­leur à tra­vers les murs.

Le com­man­dant Pre­witt, chambre 218, rece­vait une Japo­naise trois fois par semaine. Pas une pros­ti­tuée — ou alors une pros­ti­tuée qui lisait Keats, car Ken­ji­ro les enten­dit un soir dis­cu­ter de poé­sie anglaise dans un mélange d’an­glais et de japo­nais qui avait quelque chose de bou­le­ver­sant. Pre­witt essayait de tra­duire un vers. La femme riait. Ken­ji­ro pas­sa son che­min, trou­blé par il ne savait quoi — la beau­té de la scène, peut-être, ou son obs­cé­ni­té, ou l’im­pos­si­bi­li­té de déci­der entre les deux.

Les deux diplo­mates aus­tra­liens du troi­sième étage, Cald­well et Pierce, ne rece­vaient per­sonne, ne buvaient pas, se cou­chaient à vingt-deux heures et se levaient à six. Ils étaient d’un ennui si par­fait que Ken­ji­ro se deman­dait si ce n’é­tait pas, en soi, une information.

Et puis il y avait la suite 307. Celle dont la lumière ne s’é­tei­gnait jamais. Ken­ji­ro avait fini par apprendre, en consul­tant dis­crè­te­ment le registre des chambres — un gros livre relié que la récep­tion lais­sait sur le comp­toir et qu’il pou­vait feuille­ter pen­dant les minutes d’i­nat­ten­tion du concierge de nuit — que la 307 était occu­pée par un cer­tain Mr. Har­wood. Pas de grade mili­taire. Pas de titre diplo­ma­tique. Juste Mr. Har­wood. La dis­cré­tion même de cette dési­gna­tion avait quelque chose de bruyant.

Har­wood ne sor­tait presque jamais de sa suite. Ses repas lui étaient mon­tés par un ser­veur atti­tré, tou­jours le même — un Japo­nais du nom de Tanabe, petit homme effa­cé qui mon­tait les pla­teaux sans un mot et redes­cen­dait de même. Har­wood rece­vait des visites à des heures irré­gu­lières : par­fois en plein après-midi, par­fois à une heure du matin. Des hommes en civil, tou­jours dif­fé­rents, qui arri­vaient par l’en­trée prin­ci­pale et mon­taient direc­te­ment, comme s’ils connais­saient le che­min. Ils res­taient entre trente minutes et deux heures. Jamais plus.

Ken­ji­ro ne rap­por­ta pas immé­dia­te­ment l’exis­tence de Har­wood à Oka­da. Il ne savait pas pour­quoi. Peut-être un ins­tinct de pru­dence. Peut-être autre chose — le désir de gar­der quelque chose pour lui, une réserve d’in­for­ma­tion qu’il pour­rait uti­li­ser plus tard, comme on garde un billet plié dans une dou­blure de veste pour les mau­vais jours. Ou peut-être, plus sim­ple­ment, le plai­sir trouble de savoir quelque chose que son com­man­di­taire igno­rait. Le pou­voir minus­cule de l’homme invisible.

*

Le jeu­di, il retrou­vait Oka­da dans le res­tau­rant de nouilles de Shin­ba­shi. Tou­jours à la même place, tou­jours devant un bol qu’il ne tou­chait pas. Ken­ji­ro se deman­dait si l’homme man­geait — il avait cette min­ceur abs­traite des gens qui se nour­rissent de thé et de volonté.

Il racon­tait. Oka­da écou­tait. C’é­tait un audi­teur d’une qua­li­té rare — il ne pre­nait pas de notes, ne posait presque pas de ques­tions, mais on sen­tait, à la façon dont ses yeux se fixaient à un point pré­cis du récit, qu’il clas­sait, triait, archi­vait. Ken­ji­ro avait l’im­pres­sion de vider un seau dans un puits sans fond : tout y tom­bait, rien ne débordait.

De temps en temps, Oka­da deman­dait une pré­ci­sion. La for­mu­la­tion était tou­jours la même : « Pour­riez-vous me décrire… » Pour­riez-vous me décrire la voix de cet offi­cier. Pour­riez-vous me décrire le docu­ment que vous avez aper­çu sur la table. Pour­riez-vous me décrire la femme qui accom­pa­gnait le colo­nel. La poli­tesse de ces demandes était si constante, si lisse, qu’elle en deve­nait une forme de pres­sion — on ne pou­vait pas refu­ser à un homme si courtois.

Au troi­sième ren­dez-vous, Ken­ji­ro osa une question.

— Pour qui travaillez-vous ?

Oka­da leva les yeux de son bol intact. Il y eut un silence — pas un silence embar­ras­sé, un silence mesu­ré, le genre de silence qu’un musi­cien laisse entre deux phrases.

— Pour des gens qui veulent savoir, dit-il.

— Ce n’est pas une réponse.

— C’est la seule que je puisse vous don­ner. Et croyez-moi, Same­ji­ma-san, c’est la seule que vous ayez envie d’entendre.

Ken­ji­ro com­prit — pas tout, mais assez. Il com­prit qu’O­ka­da ne lui men­ti­rait jamais ouver­te­ment, parce que le men­songe ouvert est une forme de res­pect inver­sé, et qu’O­ka­da ne le res­pec­tait pas assez pour le risque du men­songe. Il lui offri­rait le flou, l’es­quive, le demi-mot. Et Ken­ji­ro devrait s’en conten­ter, comme on se contente d’un repas insuf­fi­sant quand on a faim.

L’en­ve­loppe, chaque jeu­di, conte­nait la même somme. Ken­ji­ro ne la comp­tait plus. Il la glis­sait dans la poche inté­rieure de sa veste, ren­trait chez lui, et la ran­geait avec les autres entre les lattes du plan­cher. L’argent s’ac­cu­mu­lait. Pas une for­tune — une pro­tec­tion. Il ache­ta du char­bon pour l’hi­ver, un futon neuf, un kimo­no d’in­té­rieur en coton qui n’a­vait été por­té que deux fois. Il man­gea du pois­son. Pas tous les jours, mais régu­liè­re­ment — du maque­reau grillé ache­té au mar­ché de Kan­da, enve­lop­pé dans du papier jour­nal, qu’il fai­sait cuire sur un petit réchaud à char­bon en regar­dant la fumée mon­ter vers le pla­fond de sa chambre. Ces plai­sirs modestes avaient la saveur exacte de la com­pro­mis­sion. Il le savait. Il man­geait quand même.

*

L’hi­ver 1946 tom­ba sur Tokyo comme un cou­vercle de plomb. Le froid, dans une ville à moi­tié détruite, n’é­tait pas une sai­son mais une agres­sion. Les murs éven­trés ne pro­té­geaient de rien. Les gens brû­laient ce qu’ils trou­vaient — du bois, du papier, des livres, des meubles. La fumée des bra­se­ros impro­vi­sés mon­tait par­tout dans le ciel gris, mêlée à l’o­deur de cui­sine et de misère, et Tokyo res­sem­blait à un cam­pe­ment de for­tune posé sur les os d’une métropole.

À l’Im­pe­rial, en revanche, il fai­sait chaud. Wright avait conçu un sys­tème de chauf­fage inté­gré dans les plan­chers — une idée révo­lu­tion­naire pour l’é­poque, que les Amé­ri­cains avaient trou­vée « fas­ci­na­ting » et qu’ils avaient pous­sée à son maxi­mum. Les cou­loirs du troi­sième étage, à trois heures du matin, avaient la tié­deur d’un orga­nisme vivant. Ken­ji­ro mar­chait dans cette cha­leur arti­fi­cielle en pen­sant au froid de sa chambre, et cette pen­sée — ce contraste — résu­mait tout ce qu’il y avait à com­prendre de l’occupation.

Les Amé­ri­cains, eux, ne sen­taient pas le froid. Ils avaient leurs uni­formes chauf­fants, leur bour­bon, leurs Lucky Strike, leurs steaks impor­tés d’un monde qui n’a­vait pas été bom­bar­dé. Ils vivaient dans une bulle de confort abso­lu au milieu de la catas­trophe, et cette bulle avait la forme exacte de l’Im­pe­rial Hotel. Wright avait bâti un navire. MacAr­thur en avait fait un vais­seau ami­ral. Et Ken­ji­ro, le veilleur de nuit, arpen­tait les ponts de ce navire échoué dans les ruines de son propre pays, l’o­reille ten­due, les mains dans le dos, fan­tôme par­mi les vivants.

Il écou­tait.

Il rap­por­tait.

Les semaines passaient.

Et l’en­gre­nage, imper­cep­ti­ble­ment, tournait.

* * *

CHA­PITRE 4 — LA VILLE D’EN BAS

Le tra­jet entre l’Im­pe­rial et Nishi-Kan­da durait trente minutes à pied, mais Ken­ji­ro le fai­sait en qua­rante-cinq parce qu’il n’é­tait jamais pres­sé et parce que Tokyo, à l’aube, méri­tait qu’on la regarde mourir.

Il sor­tait par la porte de ser­vice à six heures. Le ciel d’hi­ver avait cette pâleur d’eau sale que les Japo­nais ne nomment pas dans leurs poèmes — les poèmes parlent de ceri­siers et de lunes, pas de cette cou­leur de catas­trophe qui pla­nait au-des­sus des décombres. Il lon­geait d’a­bord la douve du palais impé­rial, où des cor­beaux énormes, gras comme des chats, se dis­pu­taient des détri­tus avec une féro­ci­té que les humains leur enviaient. Puis il tra­ver­sait le quar­tier de Maru­nou­chi, autre­fois le centre ner­veux des affaires, à pré­sent une suc­ces­sion de façades grises dont cer­taines tenaient encore debout par la seule obs­ti­na­tion de la pierre. Les bom­bar­de­ments de mars 1945 avaient rasé cent mille per­sonnes en une nuit. Les incen­diaires, des B‑29 venus de Sai­pan, avaient lâché sur la ville des bombes au napalm qui trans­for­maient les mai­sons de bois en torches ins­tan­ta­nées. Le feu avait fait le reste. Ken­ji­ro, ce soir-là, était à l’hô­pi­tal mili­taire de Shi­na­ga­wa avec sa dys­en­te­rie bir­mane. Il avait vu le ciel rou­gir par la fenêtre de son lit. Il avait enten­du le gron­de­ment. Le len­de­main, un infir­mier lui avait dit que le quar­tier de Kan­da avait brû­lé. Sa mère habi­tait Kan­da. Il n’a­vait rien dit.

Ça, c’é­tait le genre de chose qu’il ne racon­tait pas à Oka­da. Oka­da ne deman­dait pas et Ken­ji­ro n’of­frait pas. Leur rela­tion était d’une pure­té tran­sac­tion­nelle : des infor­ma­tions contre de l’argent, sans bavure sen­ti­men­tale, sans confes­sion, sans ce besoin de se faire com­prendre qui est la fai­blesse des espions ama­teurs. Ken­ji­ro n’é­tait pas un espion. Il ne savait pas ce qu’il était. Mais il savait ce qu’il n’é­tait pas.

*

Pas­sé Maru­nou­chi, le che­min tra­ver­sait le quar­tier de Nihon­ba­shi. Avant la guerre, c’é­tait le cœur com­mer­cial de Tokyo — grands maga­sins Mit­su­ko­shi, banques, res­tau­rants. Il en res­tait les ossa­tures. Le Mit­su­ko­shi avait rou­vert, par miracle ou par orgueil, dans un bâti­ment à moi­tié cal­ci­né dont on avait bou­ché les trous avec des planches et du papier hui­lé. On y ven­dait, disait-on, des pro­duits amé­ri­cains de contre­bande à des prix qui auraient fait pleu­rer un samou­raï. Ken­ji­ro n’y entrait jamais.

C’est dans Nihon­ba­shi qu’il croi­sait le mar­ché noir du matin. Pas le grand mar­ché noir d’Ue­no ou d’A­meyo­ko, avec ses étals orga­ni­sés et ses yaku­zas en sen­ti­nelle — non, celui-ci était plus modeste, plus pitoyable. Des femmes en kimo­no sale, accrou­pies sur des cou­ver­tures, qui ven­daient ce qui leur res­tait : une paire de chaus­sures d’homme, un cadre en laque, des bou­tons de man­chette, un para­pluie répa­ré trois fois. Des enfants aus­si — des gamins de huit ou dix ans, pieds nus dans le froid, qui cou­raient entre les pas­sants en pro­po­sant des ciga­rettes à l’u­ni­té ou des jour­naux de la veille. Et des sol­dats démo­bi­li­sés, recon­nais­sables à leurs uni­formes défraî­chis d’où ils avaient arra­ché les insignes, debout au coin des rues avec le regard vide de ceux qui ne savent pas où aller puis­qu’il n’y a plus de guerre et que la paix ne veut pas d’eux.

Ken­ji­ro ne s’ar­rê­tait pas. Il mar­chait. Il regardait.

Un matin de jan­vier, il vit un homme de son âge, assis contre un mur effon­dré, qui jouait du sha­ku­ha­chi. La flûte de bam­bou émet­tait un son grave, fêlé, qui mon­tait dans l’air gla­cé comme une prière à l’en­vers. L’homme avait un bras — le gauche man­quait, la manche vide repliée et épin­glée à l’é­paule. Il jouait les yeux fer­més. Devant lui, un bol de riz ébré­ché avec quelques pié­cettes. Per­sonne ne s’ar­rê­tait. La musique tom­bait dans le vide.

Ken­ji­ro dépo­sa une pièce dans le bol. L’homme ne rou­vrit pas les yeux. Le sha­ku­ha­chi conti­nua, indif­fé­rent à la cha­ri­té comme il l’é­tait au froid, à la défaite, à tout ce qui n’é­tait pas cette colonne d’air trem­blante entre les lèvres et le bambou.

Il pen­sa à la Bir­ma­nie. Il ne vou­lait pas y pen­ser, mais le sou­ve­nir avait ses propres lois et le sha­ku­ha­chi les avait convo­quées. La forêt. L’hu­mi­di­té qui man­geait la peau. Les marches de nuit, les pieds gon­flés dans les guêtres trem­pées, le ser­gent Haya­shi qui réci­tait des sutras à voix basse en mar­chant, le capo­ral Mizu­no qui pleu­rait sans bruit chaque soir, le lieu­te­nant Oshi­ro qui frap­pait Mizu­no pour le faire taire et qui avait lui-même été tué deux jours plus tard par un tireur bir­man embus­qué dans un banyan, à moins que ce ne fût un Anglais, on ne savait jamais d’où venaient les balles dans cette guerre-là, elles sor­taient de la végé­ta­tion comme des insectes, et les hommes tom­baient avec cette expres­sion de sur­prise que Ken­ji­ro rever­rait jus­qu’à son der­nier souffle, cette bouche ouverte, ces yeux écar­quillés, comme si la mort — même au milieu d’un mas­sacre — res­tait pour cha­cun une nou­velle abso­lu­ment imprévue.

Il accé­lé­ra le pas.

*

Les pan-pan girls. On ne pou­vait pas tra­ver­ser Tokyo sans les voir. Elles se tenaient aux abords des gares, dans les parcs, devant les ciné­mas réqui­si­tion­nés par l’ar­mée amé­ri­caine. Maquillées comme des pou­pées de Yoshi­wa­ra, avec du rouge à lèvres trop vif et des per­ma­nentes copiées sur les maga­zines amé­ri­cains. Elles avaient entre dix-sept et trente ans — dif­fi­cile à dire sous le maquillage, et per­sonne ne deman­dait. Les sol­dats amé­ri­cains les appe­laient « moose », défor­ma­tion de musume, jeune fille. Le mot avait dans leur bouche quelque chose de bien­veillant et d’obs­cène, comme un ani­mal de com­pa­gnie qu’on nomme et qu’on caresse.

Ken­ji­ro ne les jugeait pas. Il n’a­vait plus l’éner­gie du juge­ment. Ces femmes sur­vi­vaient comme tout le monde, avec ce qu’elles avaient, et ce qu’elles avaient c’é­tait leur corps dans un pays qui n’a­vait plus rien d’autre à vendre. Cer­taines riaient avec les sol­dats, par­laient un anglais de caserne, mâchaient du che­wing-gum. D’autres avaient dans le regard quelque chose de si loin­tain qu’on aurait dit des som­nam­bules. Ken­ji­ro les voyait pas­ser sous sa fenêtre à Nishi-Kan­da, en fin d’a­près-midi, bras des­sus bras des­sous avec des GI hilares, et il pen­sait — sans amer­tume, avec une fatigue qui res­sem­blait à de la phi­lo­so­phie — que la défaite était une chose qu’on ne com­pre­nait pas avec la tête mais avec le corps, avec la peau, avec cette chair qui appar­te­nait autre­fois à une nation et qui main­te­nant appar­te­nait à n’im­porte qui.

Le contraste avec l’Im­pe­rial était total, et c’est peut-être ce contraste qui défi­nis­sait le mieux la posi­tion de Ken­ji­ro. Il vivait entre deux mondes : la nuit, il arpen­tait un palais chauf­fé où les vain­queurs man­geaient du steak et buvaient du bour­bon dans les cen­driers de Frank Lloyd Wright ; le jour, il dor­mait dans un six-tata­mis de Nishi-Kan­da où le froid entrait par les inter­stices des cloi­sons comme un loca­taire qu’on ne peut pas expul­ser. Il était le pas­seur entre ces deux mondes, l’homme qui tra­ver­sait chaque matin le miroir — du luxe à la misère, de l’an­glais au japo­nais, du bruit à l’os.

Et chaque jeu­di, dans le res­tau­rant de nouilles de Shin­ba­shi, il conver­tis­sait ce pas­sage en argent.

*

Un matin de février — il fai­sait un froid sec, miné­ral, le genre de froid qui dur­cit les pen­sées — il trou­va en ren­trant chez lui un avis glis­sé sous sa porte. Son pro­prié­taire aug­men­tait le loyer. Pas beau­coup, mais assez pour que le cal­cul, déjà ser­ré, devienne impos­sible sans l’en­ve­loppe d’O­ka­da. Il lut le papier deux fois, le plia, le ran­gea dans le tiroir de sa petite com­mode, et s’al­lon­gea sur son futon en regar­dant le plafond.

Il pen­sa à ce que fai­saient les hommes quand ils n’a­vaient pas d’en­ve­loppe. Ceux qui dor­maient sous les ponts de la Sumi­da, ceux qui fouillaient les pou­belles des bases amé­ri­caines, ceux qui ven­daient leur sang — oui, il y avait un com­merce de sang, il l’a­vait appris d’un voi­sin, les hôpi­taux amé­ri­cains ache­taient du sang japo­nais pour les bles­sés de Corée, enfin pas encore de Corée mais d’O­ki­na­wa, il res­tait des bles­sés, il y avait tou­jours des bles­sés quelque part, et le sang japo­nais était le même que le sang amé­ri­cain, rouge et chaud, ce qui au fond était la seule chose que les deux peuples eussent véri­ta­ble­ment en commun.

Il fer­ma les yeux. Il dormit.

L’en­ve­loppe, la semaine sui­vante, était un peu plus épaisse. Ken­ji­ro ne deman­da pas pour­quoi. Il la prit, la glis­sa dans sa veste, et man­gea ses udon.

* * *

CHA­PITRE 5 — QUELQUE CHOSE DE PLUS LOURD

C’est arri­vé un jeu­di de mars, vers deux heures du matin. Un de ces jeu­dis de fin d’hi­ver où le froid des­ser­rait un peu son étau et où une odeur de terre mouillée mon­tait des jar­dins du palais impé­rial, tra­ver­sait Hibiya et venait se glis­ser par les fenêtres entrou­vertes du deuxième étage. Ken­ji­ro fai­sait sa ronde habi­tuelle, aile sud, avec cette démarche de félin noc­turne qu’il avait per­fec­tion­née au fil des mois. Il pas­sa devant la chambre 211 sans ralentir.

C’est là qu’il entendit.

Deux voix. Pas des voix d’of­fi­ciers ivres, pas le bavar­dage mou des hommes qui s’en­nuient loin de chez eux. Deux voix basses, ten­dues, rapides — le débit de gens qui savent que ce qu’ils disent a du poids et que les murs ont par­fois des oreilles, mais qui comptent sur l’heure tar­dive et la fatigue du monde pour les protéger.

L’a­cous­tique de Wright fit le reste. Le décro­che­ment du cou­loir, juste devant la 211, créait cette poche sonore que Ken­ji­ro avait repé­rée depuis long­temps. Il n’eut pas à s’ar­rê­ter. Il ralen­tit imper­cep­ti­ble­ment — deux secondes, peut-être trois — le temps qu’une phrase entière lui par­vienne, nette comme une lame.

— Ishii est intou­chable. Washing­ton a été clair là-des­sus. Ses recherches valent plus que n’im­porte quel procès.

Puis la deuxième voix, plus grave, avec un accent du Sud que Ken­ji­ro avait appris à recon­naître — la Géor­gie, peut-être, ou les Carolines :

— Le pro­blème, c’est que les Sovié­tiques le savent. Ils ont leurs propres témoins. Si ça sort au tri­bu­nal, on ne pour­ra plus…

Ken­ji­ro était pas­sé. Trois secondes. Deux phrases. Un nom.

Ishii.

Il conti­nua sa ronde. Ses mains ne trem­blaient pas, ses pas ne chan­gèrent pas de rythme, son visage res­ta ce masque de neu­tra­li­té pro­fes­sion­nelle qu’il por­tait depuis des années comme une seconde peau. Mais dans sa tête, quelque chose venait de se dépla­cer — un poids, une masse, comme quand on découvre qu’un plan­cher qu’on croyait solide repose sur du vide.

Ishii Shirō. Tout le monde connais­sait ce nom au Japon, même si per­sonne ne le pro­non­çait. Lieu­te­nant-géné­ral de l’ar­mée impé­riale, méde­cin, direc­teur de l’U­ni­té 731 — cette uni­té de recherche bio­lo­gique ins­tal­lée à Ping­fang, en Mand­chou­rie, où l’on avait mené des expé­riences sur des pri­son­niers de guerre vivants. Chi­nois, Coréens, Russes, quelques Amé­ri­cains aus­si, disait-on. Des expé­riences que Ken­ji­ro ne se for­çait pas à ima­gi­ner parce qu’il n’a­vait pas besoin de se for­cer — les rumeurs avaient cir­cu­lé dans l’ar­mée, par bribes, par sous-enten­dus, avec cette hor­reur sup­plé­men­taire que donne le non-dit. Vivi­sec­tions sans anes­thé­sie. Ino­cu­la­tion de la peste, du cho­lé­ra, de l’an­thrax. Congé­la­tion de membres pour étu­dier les gelures. Les cobayes humains étaient appe­lés maru­ta — bûches de bois. La langue elle-même par­ti­ci­pait de l’effacement.

Et main­te­nant, dans une chambre de l’Im­pe­rial Hotel, deux Amé­ri­cains dis­cu­taient de la pro­tec­tion d’I­shii. Pas de son juge­ment. De sa protection.

Ken­ji­ro ter­mi­na sa ronde. Il véri­fia les portes, les fenêtres, les coins d’ombre. Il pas­sa devant la 307 — lumière allu­mée, comme tou­jours — sans s’ar­rê­ter. Il des­cen­dit au rez-de-chaus­sée, tra­ver­sa le hall, fit un détour par la lin­ge­rie pour véri­fier une ser­rure qui coin­çait depuis trois jours. Cha­cun de ces gestes était exé­cu­té avec une pré­ci­sion méca­nique, et cette méca­nique était la seule chose qui le sépa­rait de la panique. Non — pas la panique. Quelque chose de pire. La compréhension.

Il com­pre­nait. Pour la pre­mière fois depuis qu’il avait pris la pre­mière enve­loppe dans le res­tau­rant de Shin­ba­shi, il com­pre­nait que ce qu’il fai­sait n’é­tait pas un com­merce de brou­tilles. Les ivresses du colo­nel Eve­rett, les visites noc­turnes du com­man­dant Pre­witt, les habi­tudes ali­men­taires des diplo­mates aus­tra­liens — c’é­tait de l’é­cume, du rem­plis­sage, la mon­naie de singe de l’es­pion­nage. Mais ceci — Ishii, les recherches bio­lo­giques, l’ac­cord secret entre Washing­ton et un cri­mi­nel de guerre — ceci était autre chose. Ceci avait un poids spé­ci­fique que toutes les enve­loppes du monde ne pour­raient pas compenser.

*

Le jeu­di sui­vant, il retrou­va Oka­da à Shin­ba­shi. Il fai­sait encore froid, mais le rideau bleu du res­tau­rant cla­quait dans un vent qui sen­tait déjà le prin­temps — cette odeur de boue et de pro­messe que Tokyo a en mars, quand la ville hésite entre la mort de l’hi­ver et l’obs­cé­ni­té des cerisiers.

Ken­ji­ro s’as­sit. La patronne posa le bol de udon. Il racon­ta les choses habi­tuelles — les allées et venues, les conver­sa­tions sur­prises, les détails sans impor­tance qu’O­ka­da absor­bait avec sa patience de puits sans fond. Puis il mar­qua une pause. Pas une pause cal­cu­lée — il ne savait pas cal­cu­ler ces choses-là — mais une pause qui venait du corps, de cette résis­tance phy­sique qu’on éprouve avant de sau­ter d’un endroit élevé.

— J’ai enten­du quelque chose, dit-il. Quelque chose de différent.

Oka­da ne bou­gea pas. Ses mains res­tèrent posées de part et d’autre du bol, ses yeux ne chan­gèrent pas d’ex­pres­sion. Mais Ken­ji­ro sen­tit — dans l’air, dans l’in­fime modi­fi­ca­tion de la ten­sion entre eux — que l’homme venait de pas­ser d’un état à un autre, comme un ani­mal qui dresse l’oreille.

Il racon­ta. Les deux voix, la chambre 211, le nom d’I­shii, la phrase sur Washing­ton, les recherches qui valent plus que n’im­porte quel pro­cès. Il racon­ta avec exac­ti­tude, sans rien ajou­ter ni retran­cher, en repro­dui­sant les mots anglais tels qu’il les avait enten­dus. Il vit Oka­da les rece­voir — les peser, les retour­ner, les clas­ser dans cette archi­tec­ture invi­sible que l’homme construi­sait depuis des mois à par­tir des miettes que Ken­ji­ro lui apportait.

Il y eut un silence. Plus long que d’ha­bi­tude. Oka­da prit pour la pre­mière fois une gor­gée de son thé — geste minus­cule, presque imper­cep­tible, mais que Ken­ji­ro nota comme on note un cra­que­ment dans une struc­ture qu’on croyait rigide.

— Savez-vous qui occu­pait la chambre 211 ? deman­da Okada.

— Je vérifierai.

— Faites-le. Et si vous pou­vez savoir à quels bureaux ces hommes sont rat­ta­chés, ce serait utile.

Utile. Le mot était nou­veau. Jusque-là, Oka­da n’a­vait jamais qua­li­fié les infor­ma­tions de Ken­ji­ro. Elles étaient reçues, absor­bées, payées — mais jamais éva­luées. L’ap­pa­ri­tion de ce mot — utile — chan­geait la nature du contrat. Ken­ji­ro n’é­tait plus un simple col­lec­teur de bruit ambiant. Il était deve­nu, en trois secondes et deux phrases, quel­qu’un dont les infor­ma­tions comptaient.

— Same­ji­ma-san.

Oka­da avait posé ses mains à plat sur la table. Ses ongles étaient cou­pés court, très propres. Des mains d’une neu­tra­li­té absolue.

— Ce que vous avez enten­du est impor­tant. Mais il est essen­tiel que vous com­pre­niez une chose : l’im­por­tance ne doit rien chan­ger à votre com­por­te­ment. Vous conti­nuez exac­te­ment comme avant. Les mêmes rondes, les mêmes gestes, la même invi­si­bi­li­té. Si vous com­men­cez à cher­cher, si vous chan­gez vos habi­tudes, si vous vous attar­dez devant cer­taines portes, vous serez repé­ré. Et les gens qui occupent la chambre 211 ne sont pas des colo­nels ivres. Ce sont des gens qui font attention.

Le mot qu’il n’a­vait pas pro­non­cé, celui que Ken­ji­ro enten­dait quand même dans le blanc de la phrase, c’é­tait ren­sei­gne­ment. Intel­li­gence, comme disaient les Amé­ri­cains. Ces hommes de la 211 n’é­taient pas des mili­taires ordi­naires. Ils appar­te­naient à cette zone grise de l’oc­cu­pa­tion où les uni­formes se mêlaient aux cos­tumes civils, où les ordres venaient de Washing­ton et non de MacAr­thur, où la guerre froide — qui n’a­vait pas encore de nom mais qui avait déjà une odeur — com­men­çait à redes­si­ner les alliances et les trahisons.

— Je com­prends, dit Kenjiro.

— Bien.

L’en­ve­loppe, ce soir-là, était sen­si­ble­ment plus épaisse que les pré­cé­dentes. Ken­ji­ro la glis­sa dans sa veste sans la regar­der. En sor­tant du res­tau­rant, il leva les yeux vers le ciel de Shin­ba­shi. Les étoiles n’é­taient pas visibles — elles ne l’é­taient jamais à Tokyo, même avant la guerre, la ville les avait tou­jours man­gées — mais il y avait une lune, fine, tran­chante, posée sur le toit d’un immeuble comme une lame oubliée.

Il ren­tra chez lui. Il ne comp­ta pas les billets. Il savait, sans les comp­ter, qu’ils repré­sen­taient quelque chose de nou­veau — non pas un salaire, non pas un cadeau, mais un prix. Et que ce prix, comme tous les prix véri­tables, n’a­vait pas de rap­port avec l’argent.

* * *

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