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Same­ji­ma

Same­ji­ma

Cha­pitres 1 à 5

Impe­rial Hotel, Tokyo — 1946–1952

CHA­PITRE 1 — L’HOMME INVISIBLE

Il y avait une heure entre trois et quatre heures du matin où l’Im­pe­rial Hotel ces­sait de res­pi­rer. Ken­ji­ro Same­ji­ma connais­sait cette heure comme on connaît le visage d’un mort — par cœur, sans ten­dresse. Les cou­loirs de pierre d’Ōya, taillée par Frank Lloyd Wright dans la chair vol­ca­nique du Japon, rete­naient le silence comme d’autres pierres retiennent l’eau. Il marchait.

Ses chaus­sures ne fai­saient aucun bruit. Il y veillait. Pas par dis­ci­pline — par ins­tinct. Le bruit appelle le regard, et le regard tue les hommes de sa condi­tion. Veilleur de nuit. Yakouin, disaient les Amé­ri­cains en écor­chant le mot. Night watch­man. Ils l’ap­pe­laient aus­si Jim, par­fois Joe, par­fois rien du tout. Un visage asia­tique de plus dans la pénombre, à peine dis­tinct du mobilier.

L’au­tomne 1946 sen­tait la pluie et le char­bon. Tokyo, dehors, n’é­tait plus une ville. C’é­tait un champ de ruines où pous­saient des bara­que­ments, des soupes popu­laires et des filles aux lèvres peintes qui atten­daient sous les réver­bères fra­cas­sés. Mais ici, dans les entrailles de l’Im­pe­rial, on aurait pu croire que rien ne s’é­tait pas­sé. Les lustres en cuivre de Wright brû­laient tou­jours. Les motifs géo­mé­triques des façades inté­rieures — ces entre­lacs de brique et de tuf, à mi-che­min entre un temple maya et un rêve de mathé­ma­ti­cien — conti­nuaient leur mur­mure orne­men­tal comme si Hiro­shi­ma n’a­vait été qu’un cau­che­mar de mau­vais goût.

Ken­ji­ro avait qua­rante-deux ans. Il mar­chait comme un homme de soixante.

La guerre lui avait pris des choses qu’il ne nom­mait plus, et en échange elle lui avait don­né cette démarche — lente, éco­nome, légè­re­ment déhan­chée vers la gauche, comme si son corps évi­tait en per­ma­nence un obs­tacle que lui seul pou­vait voir. Il por­tait l’u­ni­forme du per­son­nel : pan­ta­lon noir, veste sombre, une petite plaque de cuivre sur la poi­trine avec son nom en carac­tères latins. SAME­JI­MA. Les Amé­ri­cains ne lisaient même pas.

Son cir­cuit était tou­jours le même. Il com­men­çait par l’aile sud, là où dor­maient les offi­ciers de rang inter­mé­diaire — des colo­nels usés, des capi­taines trop jeunes, des bureau­crates du SCAP qui rêvaient de l’O­hio en trans­pi­rant dans la moi­teur de sep­tembre. Il lon­geait le cou­loir du deuxième étage, véri­fiant les portes, les fenêtres, les coins d’ombre. L’ar­chi­tec­ture de Wright était faite de recoins, de décro­che­ments, de niveaux inter­mé­diaires qui ne menaient nulle part. Un laby­rinthe aimable. Ken­ji­ro s’y mou­vait les yeux fermés.

Au troi­sième étage, l’aile des suites, le silence chan­geait de tex­ture. Plus épais, plus cher. Ici logeaient les gens impor­tants — un géné­ral de bri­gade, deux diplo­mates aus­tra­liens, un cor­res­pon­dant du New York Times qui buvait jus­qu’à l’aube et dont les ron­fle­ments tra­ver­saient les cloi­sons comme un orage loin­tain. Ken­ji­ro s’ar­rê­tait par­fois devant la porte de la suite 307. Non pas qu’il y eût quelque chose à véri­fier. Mais la lumière, à cette heure, fil­trait dif­fé­rem­ment sous cette porte. Quel­qu’un veillait tou­jours dans la 307. Il ne savait pas encore qui, ni pour­quoi. Il le saurait.

Puis il des­cen­dait. L’es­ca­lier cen­tral de l’Im­pe­rial était un poème de béton et de lumière indi­recte, même dans le noir. Wright avait pen­sé la lumière comme un maté­riau, et Ken­ji­ro, sans rien connaître à l’ar­chi­tec­ture, le sen­tait dans ses os. Quelque chose dans ces murs ne vou­lait pas qu’on dorme. Quelque chose insis­tait pour que les yeux res­tent ouverts.

Le rez-de-chaus­sée, la nuit. Le grand hall avec sa pis­cine réflé­chis­sante, que les Amé­ri­cains avaient recou­verte de planches pour y ins­tal­ler un bureau de récep­tion pro­vi­soire. Sacri­lège dis­cret. Wright aurait vomi. Mais Wright était loin, dans le Wis­con­sin ou l’A­ri­zo­na, et le Japon ne lui appar­te­nait plus — pas plus qu’il n’ap­par­te­nait aux Japonais.

Ken­ji­ro pas­sait devant le bar. Fer­mé à cette heure, mais l’o­deur per­sis­tait — bour­bon, fumée de ciga­rettes blondes, un fond de par­fum fémi­nin qui n’é­tait pas japo­nais. Les Amé­ri­cains buvaient comme ils fai­saient la guerre : avec méthode et sans remords. Le matin, les femmes de ménage trou­vaient des bou­teilles sous les fau­teuils, des mégots écra­sés dans les cen­driers de Wright — des petits chefs-d’œuvre de terre cuite, des­si­nés pour l’hô­tel, dont les Amé­ri­cains se ser­vaient comme de vul­gaires récep­tacles. Ken­ji­ro ramas­sait par­fois un mégot encore tiède. Il le fumait dans l’es­ca­lier de ser­vice, entre deux rondes. C’é­tait sa seule transgression.

Il connais­sait cet hôtel depuis 1934. Il y était entré comme gar­çon d’é­tage à vingt-neuf ans, après trois ans de chô­mage et une ten­ta­tive avor­tée d’en­sei­gne­ment dans une école pri­maire du quar­tier de Kan­da. L’en­sei­gne­ment l’a­vait dévo­ré — les enfants, le bruit, l’o­bli­ga­tion de croire en quelque chose. L’Im­pe­rial, au contraire, ne deman­dait rien d’autre que le silence et la pré­ci­sion. Il avait gra­vi les éche­lons modestes de la domes­ti­ci­té hôte­lière : gar­çon d’é­tage, puis concierge de nuit adjoint, puis — la guerre, la paren­thèse — et main­te­nant veilleur de nuit, ce qui n’é­tait ni une pro­mo­tion ni une rétro­gra­da­tion mais une sorte de mise entre paren­thèses du vivant.

La guerre. Il n’en par­lait pas. Per­sonne n’en par­lait, d’ailleurs, sauf les Amé­ri­cains, qui en par­laient tout le temps mais d’une guerre dif­fé­rente, la leur, celle qu’ils avaient gagnée. Ken­ji­ro avait fait la sienne en Bir­ma­nie, dans un régi­ment d’in­fan­te­rie dont il ne res­tait rien — ni les hommes, ni les os, ni les noms. Il en était reve­nu au prin­temps 1945, quatre mois avant la capi­tu­la­tion, éva­cué pour une dys­en­te­rie qui l’a­vait réduit à qua­rante-huit kilos. Il avait retrou­vé Tokyo en cendres. Sa chambre dans une pen­sion de Kan­da avait brû­lé. Sa mère était morte dans les bom­bar­de­ments de mars. Il ne res­tait que l’Im­pe­rial, debout au milieu des décombres comme un reproche archi­tec­tu­ral, et un poste de veilleur de nuit qu’on lui avait don­né parce qu’il fal­lait bien don­ner quelque chose aux fantômes.

Il y avait une fenêtre au bout du cou­loir est, au pre­mier étage, d’où l’on voyait la douve du palais impé­rial. L’eau noire, les pins tor­dus, et au-delà les murs de pierre der­rière les­quels vivait l’empereur — celui qu’on n’ap­pe­lait plus dieu depuis un an, celui qui avait dit à la radio, de sa voix haut per­chée et trem­blante, que la situa­tion avait évo­lué d’une manière qui n’é­tait pas néces­sai­re­ment à l’a­van­tage du Japon. Euphé­misme impé­rial pour dési­gner l’a­po­ca­lypse. Ken­ji­ro s’ar­rê­tait devant cette fenêtre chaque nuit. Il regar­dait l’eau. Il ne pen­sait à rien. Ou plu­tôt il pen­sait à cette chose qu’il ne nom­mait jamais et qui res­sem­blait, de loin, à la faim — non pas la faim du ventre, qu’il connais­sait aus­si, mais l’autre, celle qui creuse der­rière les yeux et ne se ras­sa­sie de rien.

Puis il repre­nait sa ronde.

À cinq heures du matin, les pre­miers bruits. Les cui­sines s’é­veillaient. Un cui­si­nier japo­nais, for­mé à la fran­çaise avant la guerre, pré­pa­rait désor­mais des œufs au plat et du bacon pour des hommes qui avaient rasé ses villes. Le café — du vrai café amé­ri­cain, pas l’er­satz infâme qu’on trou­vait au mar­ché noir — com­men­çait à embau­mer le rez-de-chaus­sée. Ken­ji­ro sen­tait cette odeur chaque matin avec un mélange pré­cis de désir et de dégoût. Il aimait le café. Il détes­tait qu’il vienne d’eux.

Son ser­vice se ter­mi­nait à six heures. Il quit­tait l’hô­tel par la porte de ser­vice, celle qui don­nait sur une ruelle étroite entre l’Im­pe­rial et un bâti­ment admi­nis­tra­tif éven­tré. La lumière du matin, en octobre, avait une qua­li­té d’a­qua­relle — grise, diluée, presque tendre. Tokyo se réveillait autour de lui comme un ani­mal bles­sé qui ne sait pas encore s’il va vivre ou mourir.

Il mar­chait jus­qu’à sa chambre, un six-tata­mis dans une mai­son de bois res­ca­pée du quar­tier de Nishi-Kan­da, à trente minutes à pied. Il mar­chait tou­jours. Les tram­ways fonc­tion­naient de nou­veau, mais l’argent ne se dépen­sait pas pour ça. L’argent se gar­dait, se comp­tait, se pliait en quatre et se glis­sait dans une enve­loppe coin­cée entre deux lattes du plan­cher. Il n’y en avait presque jamais assez.

Il dor­mait de sept heures du matin à trois heures de l’a­près-midi, d’un som­meil sans rêves, ou du moins sans rêves dont il se sou­vînt. Puis il se levait, man­geait un bol de riz — par­fois avec un œuf, par­fois sans —, lisait un jour­nal ou un livre quand il en trou­vait, et repar­tait vers l’Im­pe­rial à la tom­bée de la nuit, comme une marée mon­tante, comme quelque chose d’inévitable.

C’é­tait sa vie.

Elle ne deman­dait rien. Elle ne don­nait rien. Et c’é­tait, pour l’ins­tant, exac­te­ment ce qu’il fallait.

* * *

CHA­PITRE 2 — LE RES­TAU­RANT DE NOUILLES

C’est un ancien col­lègue qui vint le trou­ver. Pas un ami — Ken­ji­ro n’a­vait pas d’a­mis, la guerre avait dis­sous cette caté­go­rie comme l’a­cide dis­sout le métal — mais un visage connu, un ancien gar­çon d’é­tage de l’Im­pe­rial nom­mé Fuji­ta, qui avait quit­té l’hô­tel en 1941 pour une rai­son que per­sonne ne connais­sait et que tout le monde avait oubliée.

Fuji­ta l’at­ten­dait un matin de novembre à la sor­tie de ser­vice. Il fumait, ados­sé au mur de brique, avec cette décon­trac­tion un peu for­cée des gens qui ont pré­pa­ré leur phrase. Ken­ji­ro le recon­nut immé­dia­te­ment, bien qu’il eût vieilli de dix ans en cinq. La guerre fai­sait ça. Elle accé­lé­rait les visages.

— Same­ji­ma-san. Ça fait longtemps.

Ken­ji­ro s’ar­rê­ta. Il n’ai­mait pas les sur­prises. Les sur­prises, en Bir­ma­nie, signi­fiaient la mort. Mais Fuji­ta sou­riait avec ce qu’il res­tait de ses dents — les inci­sives supé­rieures avaient dis­pa­ru, ce qui lui don­nait un air de vieillard espiègle — et il ten­dit une ciga­rette sans attendre de réponse. Une amé­ri­caine. Une Lucky Strike. Dans le Tokyo de 1946, c’é­tait un geste d’une géné­ro­si­té presque obscène.

Ils mar­chèrent ensemble un moment, sans direc­tion, en échan­geant les bana­li­tés d’u­sage — la san­té, le tra­vail, l’é­tat de la ville. Fuji­ta par­lait trop, comme font les gens ner­veux ou ceux qui doivent ame­ner quelque chose. Ken­ji­ro l’é­cou­tait avec cette patience de veilleur de nuit qui est la forme la plus aus­tère de la politesse.

Au bout de dix minutes, Fuji­ta dit :

— Il y a quel­qu’un qui aime­rait te parler.

— Qui ?

— Quel­qu’un de sérieux. Ça pour­rait t’intéresser.

— Ça m’étonnerait.

— C’est bien payé.

Ken­ji­ro ne répon­dit pas tout de suite. « Bien payé » — les deux mots les plus dan­ge­reux de l’a­près-guerre. Tout ce qui était bien payé était illé­gal, immo­ral ou les deux. Le mar­ché noir, la contre­bande de médi­ca­ments, le proxé­né­tisme pour les sol­dats amé­ri­cains, le vol dans les entre­pôts de l’ar­mée. Il avait vu des anciens offi­ciers déco­rés trans­por­ter des caisses de whis­ky dans des ruelles obs­cures, des pro­fes­seurs d’u­ni­ver­si­té vendre des montres volées à Ueno, des veuves de guerre dont il ne vou­lait pas ima­gi­ner le com­merce. Le Japon entier s’é­tait recon­ver­ti dans la sur­vie, et la sur­vie ne sen­tait pas bon.

— Je ne fais pas ce genre de choses, dit-il.

— Ce n’est pas ce que tu crois. C’est propre. Il faut juste parler.

— Par­ler de quoi ?

— De ce que tu vois. À l’hôtel.

Il y eut un silence. Un tram­way pas­sa dans un fra­cas de fer­raille, et un groupe d’é­co­liers tra­ver­sa la rue en cou­rant, leurs car­tables sur le dos comme de petites cara­paces. Ken­ji­ro regar­da Fuji­ta. Fuji­ta ne sou­riait plus.

— Jeu­di soir, dit Fuji­ta. Shin­ba­shi. Le res­tau­rant de nouilles der­rière la gare, celui avec le rideau bleu. Vingt et une heures. Tu n’es pas obligé.

Et il s’en alla, les mains dans les poches de son man­teau usé, en sif­flo­tant un air que Ken­ji­ro ne recon­nut pas.

*

Le res­tau­rant n’a­vait pas de nom — ou plu­tôt il en avait eu un, peint sur une enseigne de bois, mais la pluie et les bom­bar­de­ments l’a­vaient effa­cé et per­sonne n’a­vait jugé utile de le réécrire. C’é­tait un de ces bouges de six places assises, coin­cé entre un mar­chand de saké et une bou­tique de répa­ra­tion de para­pluies, dans un lacis de ruelles der­rière la gare de Shin­ba­shi où le Tokyo d’a­vant-guerre sur­vi­vait par lam­beaux, comme la peau d’un brûlé.

Ken­ji­ro y arri­va à vingt et une heures pré­cises. L’ha­bi­tude mili­taire. On ne gué­rit pas de la ponctualité.

L’homme était déjà là. Assis au fond, devant un bol de soba qu’il n’a­vait pas tou­ché. La cin­quan­taine, peut-être davan­tage — dif­fi­cile à dire. Un visage plat, sans aspé­ri­tés, le genre de visage qu’on oublie en le regar­dant. Des lunettes à mon­ture fine. Un cos­tume civil, cor­rect sans être élé­gant, avec un col de che­mise impec­ca­ble­ment blanc — détail incon­gru dans le Tokyo de 1946, où le blanc était un luxe que presque per­sonne ne pou­vait s’of­frir. Ses mains étaient posées à plat sur la table, de part et d’autre du bol, comme deux objets dis­tincts de son corps. Des mains soi­gnées. Pas des mains d’ou­vrier, pas des mains de sol­dat. Des mains de bureau.

— Same­ji­ma-san. Asseyez-vous, je vous en prie.

La voix — douce, pré­cise, presque musi­cale. Le japo­nais de cet homme avait quelque chose d’an­cien, de pré-guerre, un japo­nais de bonne édu­ca­tion qui n’a­vait pas été abî­mé par les casernes ni par la rue. Le vou­voie­ment était natu­rel, pas affec­té. Il y avait dans cette voix une auto­ri­té si calme qu’elle en deve­nait invi­sible, comme le cou­rant d’une rivière profonde.

Ken­ji­ro s’as­sit. La patronne, une femme sans âge au tablier gris, posa devant lui un bol de udon sans qu’il eût com­man­dé. L’homme avait pré­vu. Ce détail — l’at­ten­tion por­tée au confort d’un incon­nu — était soit de la cour­toi­sie, soit une tech­nique, et Ken­ji­ro soup­çon­na que c’é­tait les deux.

— Fuji­ta m’a par­lé de vous.

— Fuji­ta parle trop.

— C’est vrai. Mais il ne dit pas n’im­porte quoi. Vous tra­vaillez à l’Im­pe­rial depuis 1934, vous connais­sez le bâti­ment mieux que Wright lui-même, et vous faites vos rondes la nuit, quand les Amé­ri­cains ont relâ­ché leur vigi­lance et leur cein­ture. C’est exact ?

Ken­ji­ro ne tou­cha pas à ses nouilles.

— Qui êtes-vous ?

L’homme sou­rit. Un sou­rire mince, contrô­lé, qui ne mon­trait pas les dents.

— Mon nom n’a pas d’im­por­tance. Appe­lez-moi Oka­da, si vous avez besoin d’un nom. Ce qui compte, c’est ce que je peux vous proposer.

— Fuji­ta a dit que c’é­tait bien payé.

— Fuji­ta est un homme pra­tique. C’est une qua­li­té. Oui, c’est bien payé. Mais lais­sez-moi vous expli­quer d’a­bord ce qui est deman­dé, avant de par­ler d’argent. L’argent est le der­nier mot d’une conver­sa­tion, pas le premier.

Il y avait dans cette phrase une répri­mande à peine per­cep­tible, un rap­pel de hié­rar­chie, et Ken­ji­ro la reçut comme telle. Cet homme était habi­tué à don­ner des ordres — non pas en les aboyant, mais en les for­mu­lant avec une poli­tesse si raf­fi­née qu’on les exé­cu­tait avant de s’en apercevoir.

Oka­da par­la. Il par­la long­temps, d’une voix égale, sans jamais haus­ser le ton ni bais­ser les yeux. Ce qu’il expli­qua était simple, d’une sim­pli­ci­té qui avait quelque chose de désar­mant : il avait besoin d’in­for­ma­tions. Pas de secrets mili­taires, pas de plans d’at­taque, rien de spec­ta­cu­laire. Sim­ple­ment de savoir qui logeait à l’Im­pe­rial, dans quelles chambres, à quels étages. Qui rece­vait des visites noc­turnes. Qui par­lait à qui dans les cou­loirs après minuit. Quels noms reve­naient dans les conver­sa­tions sur­prises. Le menu quo­ti­dien de la vie d’un hôtel occu­pé, ses petits détails, ses habi­tudes, ses anomalies.

— Vous com­pre­nez l’an­glais, n’est-ce pas ?

La ques­tion tom­ba comme un caillou dans l’eau calme. Ken­ji­ro ne cil­la pas. Son anglais — appris seul, à vingt ans, dans des manuels de gram­maire ache­tés d’oc­ca­sion à Jim­bo­cho, le quar­tier des libraires — était son secret le plus pré­cieux. À l’Im­pe­rial, per­sonne ne le savait. Ni les Amé­ri­cains, qui par­laient devant lui comme devant un meuble, ni ses col­lègues japo­nais, qui l’au­raient regar­dé autre­ment. L’an­glais, dans le Japon de l’oc­cu­pa­tion, était un ins­tru­ment de pou­voir. Ceux qui le par­laient deve­naient inter­prètes, secré­taires, média­teurs — ils s’é­le­vaient. Ceux qui le com­pre­naient sans le mon­trer deve­naient autre chose.

— Un peu, dit Kenjiro.

Oka­da sou­rit de nou­veau. Le même sou­rire contrô­lé, qui cette fois conte­nait quelque chose d’ap­pro­ba­teur, comme si le men­songe mesu­ré était la bonne réponse.

— Un peu, répé­ta-t-il. Très bien.

Il glis­sa la main dans la poche inté­rieure de sa veste et en sor­tit une enve­loppe. Pas épaisse, pas mince. Il la posa sur la table, à côté du bol de soba intact, sans un mot. Ken­ji­ro regar­da l’en­ve­loppe. Il ne la tou­cha pas.

— C’est pour ce mois-ci, dit Oka­da. On se ver­ra une fois par semaine, ici, à la même heure. Vous me racon­te­rez ce que vous avez vu et enten­du. Rien d’é­crit — jamais. Nous par­le­rons, c’est tout. Si vous n’a­vez rien à dire, nous man­ge­rons des nouilles en silence et vous repar­ti­rez avec votre enve­loppe. Per­sonne ne sau­ra que nous nous voyons. Fuji­ta ne fera plus par­tie de l’équation.

— Et si je refuse ?

— Vous ren­tre­rez chez vous, et nous ne nous rever­rons jamais. Per­sonne ne vous en vou­dra. Per­sonne ne vien­dra vous cher­cher. Je ne suis pas ce genre d’homme.

Ken­ji­ro le crut. C’é­tait peut-être la chose la plus dan­ge­reuse qu’il fit ce soir-là — croire cet homme.

Il regar­da l’en­ve­loppe encore un moment. Il pen­sa à sa chambre de Nishi-Kan­da, aux lattes dis­jointes du plan­cher, au riz qu’il ache­tait au prix fort chez un voi­sin qui le cou­pait de millet. Il pen­sa à l’hi­ver qui arri­vait, au char­bon qu’il ne pour­rait pas se payer, aux enge­lures de l’an pas­sé qui avaient mis deux mois à gué­rir. Il pen­sa à sa mère morte, aux cendres de Kan­da, à la Bir­ma­nie, à tout ce que la digni­té ne pou­vait pas nourrir.

Il prit l’enveloppe.

Il ne l’ou­vrit pas devant Oka­da. Cela aus­si sem­blait être la bonne réponse.

— Jeu­di pro­chain, dit Oka­da en se levant. Même heure.

Il posa quelques billets sur la table pour les nouilles, s’in­cli­na légè­re­ment — une incli­nai­son mesu­rée, ni trop pro­fonde ni trop brève, le geste d’un homme qui sait exac­te­ment ce qu’il doit aux autres et pas un degré de plus — et sor­tit dans la nuit de Shinbashi.

Ken­ji­ro res­ta seul. La patronne au tablier gris débar­ras­sa le bol d’O­ka­da sans un mot. Il man­gea ses udon. Ils étaient tièdes, un peu trop salés, et c’é­tait le meilleur repas qu’il eût fait depuis des semaines.

En ren­trant chez lui, il ouvrit l’en­ve­loppe sous la lumière d’un réver­bère. Il comp­ta les billets deux fois. C’é­tait l’é­qui­valent de trois semaines de salaire à l’Imperial.

Il ne dor­mit pas cette nuit-là. Non pas que sa conscience le tour­men­tât — il ne se posait pas encore la ques­tion en ces termes. Mais quelque chose avait chan­gé dans le méca­nisme silen­cieux de ses jour­nées, un rouage sup­plé­men­taire venait de s’en­clen­cher, et il sen­tait — dans ses os, dans cette par­tie du corps qui sait les choses avant la tête — que ce rouage, une fois en mou­ve­ment, ne s’ar­rê­te­rait pas de sitôt.

* * *

CHA­PITRE 3 — LES BRUITS DE LA NUIT

Les pre­miers temps furent décevants.

C’est-à-dire qu’ils furent exac­te­ment ce qu’O­ka­da avait annon­cé : du menu fre­tin, du bruit de fond, l’é­cume d’un hôtel qui vit sa vie noc­turne sans savoir qu’on l’é­coute. Ken­ji­ro rap­por­tait des bribes, des frag­ments, des mor­ceaux de phrases sai­sies au vol entre deux portes ou dans l’é­cho d’un cou­loir. Et il décou­vrit, avec un éton­ne­ment qui avait quelque chose de hon­teux, que ce tra­vail — si l’on pou­vait appe­ler ça un tra­vail — lui plaisait.

Non pas le tra­vail lui-même. L’attention.

Écou­ter les Amé­ri­cains la nuit, ce n’é­tait pas une tâche : c’é­tait un état. Il fal­lait mar­cher au même rythme, faire les mêmes gestes, véri­fier les mêmes portes — mais en lais­sant une par­tie de soi flot­ter au-des­sus de la rou­tine, comme un filet qu’on traîne dans l’eau sans savoir ce qu’on va rame­ner. Les oreilles s’ou­vraient. Les yeux se cali­braient autre­ment. Il pas­sait devant les portes des chambres et, sans ralen­tir, sans s’ar­rê­ter, il cap­tait ce qui fil­trait. Un éclat de rire. Un nom. Un juron. Le bruit d’un verre qu’on pose. Le frois­se­ment d’un papier. Et par­fois — rare­ment, mais par­fois — une phrase entière, nette comme un coup de cou­teau dans le silence oua­té du troi­sième étage.

L’Im­pe­rial, la nuit, était un ins­tru­ment de musique. Il fal­lait apprendre à en jouer.

Wright avait conçu le bâti­ment avec une idée très par­ti­cu­lière de l’a­cous­tique. Les pla­fonds bas — inha­bi­tuel­le­ment bas pour un hôtel de cette enver­gure — créaient des poches de son. Les cou­loirs n’é­taient jamais droits ; ils bifur­quaient, se déca­laient d’un demi-niveau, s’ou­vraient sur des gale­ries inté­rieures où l’air cir­cu­lait selon des lois que même le per­son­nel ne com­pre­nait pas entiè­re­ment. Il y avait des endroits où un mur­mure à trente mètres arri­vait intact, comme por­té par un cou­rant invi­sible, et d’autres où un cri s’é­touf­fait à deux pas. Ken­ji­ro car­to­gra­phia ces ano­ma­lies. Pas sur papier — Oka­da avait été for­mel : jamais rien d’é­crit. Dans sa tête. Il construi­sit men­ta­le­ment une carte acous­tique de l’Im­pe­rial, un plan fan­tôme super­po­sé au plan réel, où les murs n’é­taient pas faits de pierre d’Ōya mais de fré­quences, de réso­nances et de silences.

L’aile sud, par exemple. Les chambres 201 à 215. Les cloi­sons y étaient plus minces qu’ailleurs — un défaut de construc­tion, ou un choix de Wright qu’au­cun ingé­nieur n’a­vait osé cor­ri­ger. De la cage d’es­ca­lier de ser­vice, entre le pre­mier et le deuxième étage, on enten­dait dis­tinc­te­ment les conver­sa­tions de la chambre 208. Ken­ji­ro le décou­vrit par hasard, un soir de décembre, en s’ar­rê­tant pour renouer son lacet. La 208 était occu­pée par un capi­taine du nom de Hen­der­son, un homme rou­geaud et bruyant qui rece­vait presque chaque soir. Ce qu’il enten­dit cette nuit-là n’a­vait aucun inté­rêt : Hen­der­son racon­tait à un col­lègue une his­toire de pêche dans le Mon­ta­na, avec des détails inter­mi­nables sur la taille d’une truite. Mais le prin­cipe était là.

Il com­men­ça à cataloguer.

Le colo­nel Eve­rett, chambre 312, buvait seul tous les soirs en écou­tant de la musique sur un petit pho­no­graphe por­table. Du Ben­ny Good­man, du Glenn Mil­ler, par­fois du Billie Holi­day. Il télé­pho­nait vers minuit — tou­jours à la même per­sonne, appa­rem­ment une femme res­tée aux États-Unis, dont il pro­non­çait le pré­nom avec une dou­leur si pal­pable que Ken­ji­ro détour­nait les yeux, comme si l’on pou­vait voir la dou­leur à tra­vers les murs.

Le com­man­dant Pre­witt, chambre 218, rece­vait une Japo­naise trois fois par semaine. Pas une pros­ti­tuée — ou alors une pros­ti­tuée qui lisait Keats, car Ken­ji­ro les enten­dit un soir dis­cu­ter de poé­sie anglaise dans un mélange d’an­glais et de japo­nais qui avait quelque chose de bou­le­ver­sant. Pre­witt essayait de tra­duire un vers. La femme riait. Ken­ji­ro pas­sa son che­min, trou­blé par il ne savait quoi — la beau­té de la scène, peut-être, ou son obs­cé­ni­té, ou l’im­pos­si­bi­li­té de déci­der entre les deux.

Les deux diplo­mates aus­tra­liens du troi­sième étage, Cald­well et Pierce, ne rece­vaient per­sonne, ne buvaient pas, se cou­chaient à vingt-deux heures et se levaient à six. Ils étaient d’un ennui si par­fait que Ken­ji­ro se deman­dait si ce n’é­tait pas, en soi, une information.

Et puis il y avait la suite 307. Celle dont la lumière ne s’é­tei­gnait jamais. Ken­ji­ro avait fini par apprendre, en consul­tant dis­crè­te­ment le registre des chambres — un gros livre relié que la récep­tion lais­sait sur le comp­toir et qu’il pou­vait feuille­ter pen­dant les minutes d’i­nat­ten­tion du concierge de nuit — que la 307 était occu­pée par un cer­tain Mr. Har­wood. Pas de grade mili­taire. Pas de titre diplo­ma­tique. Juste Mr. Har­wood. La dis­cré­tion même de cette dési­gna­tion avait quelque chose de bruyant.

Har­wood ne sor­tait presque jamais de sa suite. Ses repas lui étaient mon­tés par un ser­veur atti­tré, tou­jours le même — un Japo­nais du nom de Tanabe, petit homme effa­cé qui mon­tait les pla­teaux sans un mot et redes­cen­dait de même. Har­wood rece­vait des visites à des heures irré­gu­lières : par­fois en plein après-midi, par­fois à une heure du matin. Des hommes en civil, tou­jours dif­fé­rents, qui arri­vaient par l’en­trée prin­ci­pale et mon­taient direc­te­ment, comme s’ils connais­saient le che­min. Ils res­taient entre trente minutes et deux heures. Jamais plus.

Ken­ji­ro ne rap­por­ta pas immé­dia­te­ment l’exis­tence de Har­wood à Oka­da. Il ne savait pas pour­quoi. Peut-être un ins­tinct de pru­dence. Peut-être autre chose — le désir de gar­der quelque chose pour lui, une réserve d’in­for­ma­tion qu’il pour­rait uti­li­ser plus tard, comme on garde un billet plié dans une dou­blure de veste pour les mau­vais jours. Ou peut-être, plus sim­ple­ment, le plai­sir trouble de savoir quelque chose que son com­man­di­taire igno­rait. Le pou­voir minus­cule de l’homme invisible.

*

Le jeu­di, il retrou­vait Oka­da dans le res­tau­rant de nouilles de Shin­ba­shi. Tou­jours à la même place, tou­jours devant un bol qu’il ne tou­chait pas. Ken­ji­ro se deman­dait si l’homme man­geait — il avait cette min­ceur abs­traite des gens qui se nour­rissent de thé et de volonté.

Il racon­tait. Oka­da écou­tait. C’é­tait un audi­teur d’une qua­li­té rare — il ne pre­nait pas de notes, ne posait presque pas de ques­tions, mais on sen­tait, à la façon dont ses yeux se fixaient à un point pré­cis du récit, qu’il clas­sait, triait, archi­vait. Ken­ji­ro avait l’im­pres­sion de vider un seau dans un puits sans fond : tout y tom­bait, rien ne débordait.

De temps en temps, Oka­da deman­dait une pré­ci­sion. La for­mu­la­tion était tou­jours la même : « Pour­riez-vous me décrire… » Pour­riez-vous me décrire la voix de cet offi­cier. Pour­riez-vous me décrire le docu­ment que vous avez aper­çu sur la table. Pour­riez-vous me décrire la femme qui accom­pa­gnait le colo­nel. La poli­tesse de ces demandes était si constante, si lisse, qu’elle en deve­nait une forme de pres­sion — on ne pou­vait pas refu­ser à un homme si courtois.

Au troi­sième ren­dez-vous, Ken­ji­ro osa une question.

— Pour qui travaillez-vous ?

Oka­da leva les yeux de son bol intact. Il y eut un silence — pas un silence embar­ras­sé, un silence mesu­ré, le genre de silence qu’un musi­cien laisse entre deux phrases.

— Pour des gens qui veulent savoir, dit-il.

— Ce n’est pas une réponse.

— C’est la seule que je puisse vous don­ner. Et croyez-moi, Same­ji­ma-san, c’est la seule que vous ayez envie d’entendre.

Ken­ji­ro com­prit — pas tout, mais assez. Il com­prit qu’O­ka­da ne lui men­ti­rait jamais ouver­te­ment, parce que le men­songe ouvert est une forme de res­pect inver­sé, et qu’O­ka­da ne le res­pec­tait pas assez pour le risque du men­songe. Il lui offri­rait le flou, l’es­quive, le demi-mot. Et Ken­ji­ro devrait s’en conten­ter, comme on se contente d’un repas insuf­fi­sant quand on a faim.

L’en­ve­loppe, chaque jeu­di, conte­nait la même somme. Ken­ji­ro ne la comp­tait plus. Il la glis­sait dans la poche inté­rieure de sa veste, ren­trait chez lui, et la ran­geait avec les autres entre les lattes du plan­cher. L’argent s’ac­cu­mu­lait. Pas une for­tune — une pro­tec­tion. Il ache­ta du char­bon pour l’hi­ver, un futon neuf, un kimo­no d’in­té­rieur en coton qui n’a­vait été por­té que deux fois. Il man­gea du pois­son. Pas tous les jours, mais régu­liè­re­ment — du maque­reau grillé ache­té au mar­ché de Kan­da, enve­lop­pé dans du papier jour­nal, qu’il fai­sait cuire sur un petit réchaud à char­bon en regar­dant la fumée mon­ter vers le pla­fond de sa chambre. Ces plai­sirs modestes avaient la saveur exacte de la com­pro­mis­sion. Il le savait. Il man­geait quand même.

*

L’hi­ver 1946 tom­ba sur Tokyo comme un cou­vercle de plomb. Le froid, dans une ville à moi­tié détruite, n’é­tait pas une sai­son mais une agres­sion. Les murs éven­trés ne pro­té­geaient de rien. Les gens brû­laient ce qu’ils trou­vaient — du bois, du papier, des livres, des meubles. La fumée des bra­se­ros impro­vi­sés mon­tait par­tout dans le ciel gris, mêlée à l’o­deur de cui­sine et de misère, et Tokyo res­sem­blait à un cam­pe­ment de for­tune posé sur les os d’une métropole.

À l’Im­pe­rial, en revanche, il fai­sait chaud. Wright avait conçu un sys­tème de chauf­fage inté­gré dans les plan­chers — une idée révo­lu­tion­naire pour l’é­poque, que les Amé­ri­cains avaient trou­vée « fas­ci­na­ting » et qu’ils avaient pous­sée à son maxi­mum. Les cou­loirs du troi­sième étage, à trois heures du matin, avaient la tié­deur d’un orga­nisme vivant. Ken­ji­ro mar­chait dans cette cha­leur arti­fi­cielle en pen­sant au froid de sa chambre, et cette pen­sée — ce contraste — résu­mait tout ce qu’il y avait à com­prendre de l’occupation.

Les Amé­ri­cains, eux, ne sen­taient pas le froid. Ils avaient leurs uni­formes chauf­fants, leur bour­bon, leurs Lucky Strike, leurs steaks impor­tés d’un monde qui n’a­vait pas été bom­bar­dé. Ils vivaient dans une bulle de confort abso­lu au milieu de la catas­trophe, et cette bulle avait la forme exacte de l’Im­pe­rial Hotel. Wright avait bâti un navire. MacAr­thur en avait fait un vais­seau ami­ral. Et Ken­ji­ro, le veilleur de nuit, arpen­tait les ponts de ce navire échoué dans les ruines de son propre pays, l’o­reille ten­due, les mains dans le dos, fan­tôme par­mi les vivants.

Il écou­tait.

Il rap­por­tait.

Les semaines passaient.

Et l’en­gre­nage, imper­cep­ti­ble­ment, tournait.

* * *

CHA­PITRE 4 — LA VILLE D’EN BAS

Le tra­jet entre l’Im­pe­rial et Nishi-Kan­da durait trente minutes à pied, mais Ken­ji­ro le fai­sait en qua­rante-cinq parce qu’il n’é­tait jamais pres­sé et parce que Tokyo, à l’aube, méri­tait qu’on la regarde mourir.

Il sor­tait par la porte de ser­vice à six heures. Le ciel d’hi­ver avait cette pâleur d’eau sale que les Japo­nais ne nomment pas dans leurs poèmes — les poèmes parlent de ceri­siers et de lunes, pas de cette cou­leur de catas­trophe qui pla­nait au-des­sus des décombres. Il lon­geait d’a­bord la douve du palais impé­rial, où des cor­beaux énormes, gras comme des chats, se dis­pu­taient des détri­tus avec une féro­ci­té que les humains leur enviaient. Puis il tra­ver­sait le quar­tier de Maru­nou­chi, autre­fois le centre ner­veux des affaires, à pré­sent une suc­ces­sion de façades grises dont cer­taines tenaient encore debout par la seule obs­ti­na­tion de la pierre. Les bom­bar­de­ments de mars 1945 avaient rasé cent mille per­sonnes en une nuit. Les incen­diaires, des B‑29 venus de Sai­pan, avaient lâché sur la ville des bombes au napalm qui trans­for­maient les mai­sons de bois en torches ins­tan­ta­nées. Le feu avait fait le reste. Ken­ji­ro, ce soir-là, était à l’hô­pi­tal mili­taire de Shi­na­ga­wa avec sa dys­en­te­rie bir­mane. Il avait vu le ciel rou­gir par la fenêtre de son lit. Il avait enten­du le gron­de­ment. Le len­de­main, un infir­mier lui avait dit que le quar­tier de Kan­da avait brû­lé. Sa mère habi­tait Kan­da. Il n’a­vait rien dit.

Ça, c’é­tait le genre de chose qu’il ne racon­tait pas à Oka­da. Oka­da ne deman­dait pas et Ken­ji­ro n’of­frait pas. Leur rela­tion était d’une pure­té tran­sac­tion­nelle : des infor­ma­tions contre de l’argent, sans bavure sen­ti­men­tale, sans confes­sion, sans ce besoin de se faire com­prendre qui est la fai­blesse des espions ama­teurs. Ken­ji­ro n’é­tait pas un espion. Il ne savait pas ce qu’il était. Mais il savait ce qu’il n’é­tait pas.

*

Pas­sé Maru­nou­chi, le che­min tra­ver­sait le quar­tier de Nihon­ba­shi. Avant la guerre, c’é­tait le cœur com­mer­cial de Tokyo — grands maga­sins Mit­su­ko­shi, banques, res­tau­rants. Il en res­tait les ossa­tures. Le Mit­su­ko­shi avait rou­vert, par miracle ou par orgueil, dans un bâti­ment à moi­tié cal­ci­né dont on avait bou­ché les trous avec des planches et du papier hui­lé. On y ven­dait, disait-on, des pro­duits amé­ri­cains de contre­bande à des prix qui auraient fait pleu­rer un samou­raï. Ken­ji­ro n’y entrait jamais.

C’est dans Nihon­ba­shi qu’il croi­sait le mar­ché noir du matin. Pas le grand mar­ché noir d’Ue­no ou d’A­meyo­ko, avec ses étals orga­ni­sés et ses yaku­zas en sen­ti­nelle — non, celui-ci était plus modeste, plus pitoyable. Des femmes en kimo­no sale, accrou­pies sur des cou­ver­tures, qui ven­daient ce qui leur res­tait : une paire de chaus­sures d’homme, un cadre en laque, des bou­tons de man­chette, un para­pluie répa­ré trois fois. Des enfants aus­si — des gamins de huit ou dix ans, pieds nus dans le froid, qui cou­raient entre les pas­sants en pro­po­sant des ciga­rettes à l’u­ni­té ou des jour­naux de la veille. Et des sol­dats démo­bi­li­sés, recon­nais­sables à leurs uni­formes défraî­chis d’où ils avaient arra­ché les insignes, debout au coin des rues avec le regard vide de ceux qui ne savent pas où aller puis­qu’il n’y a plus de guerre et que la paix ne veut pas d’eux.

Ken­ji­ro ne s’ar­rê­tait pas. Il mar­chait. Il regardait.

Un matin de jan­vier, il vit un homme de son âge, assis contre un mur effon­dré, qui jouait du sha­ku­ha­chi. La flûte de bam­bou émet­tait un son grave, fêlé, qui mon­tait dans l’air gla­cé comme une prière à l’en­vers. L’homme avait un bras — le gauche man­quait, la manche vide repliée et épin­glée à l’é­paule. Il jouait les yeux fer­més. Devant lui, un bol de riz ébré­ché avec quelques pié­cettes. Per­sonne ne s’ar­rê­tait. La musique tom­bait dans le vide.

Ken­ji­ro dépo­sa une pièce dans le bol. L’homme ne rou­vrit pas les yeux. Le sha­ku­ha­chi conti­nua, indif­fé­rent à la cha­ri­té comme il l’é­tait au froid, à la défaite, à tout ce qui n’é­tait pas cette colonne d’air trem­blante entre les lèvres et le bambou.

Il pen­sa à la Bir­ma­nie. Il ne vou­lait pas y pen­ser, mais le sou­ve­nir avait ses propres lois et le sha­ku­ha­chi les avait convo­quées. La forêt. L’hu­mi­di­té qui man­geait la peau. Les marches de nuit, les pieds gon­flés dans les guêtres trem­pées, le ser­gent Haya­shi qui réci­tait des sutras à voix basse en mar­chant, le capo­ral Mizu­no qui pleu­rait sans bruit chaque soir, le lieu­te­nant Oshi­ro qui frap­pait Mizu­no pour le faire taire et qui avait lui-même été tué deux jours plus tard par un tireur bir­man embus­qué dans un banyan, à moins que ce ne fût un Anglais, on ne savait jamais d’où venaient les balles dans cette guerre-là, elles sor­taient de la végé­ta­tion comme des insectes, et les hommes tom­baient avec cette expres­sion de sur­prise que Ken­ji­ro rever­rait jus­qu’à son der­nier souffle, cette bouche ouverte, ces yeux écar­quillés, comme si la mort — même au milieu d’un mas­sacre — res­tait pour cha­cun une nou­velle abso­lu­ment imprévue.

Il accé­lé­ra le pas.

*

Les pan-pan girls. On ne pou­vait pas tra­ver­ser Tokyo sans les voir. Elles se tenaient aux abords des gares, dans les parcs, devant les ciné­mas réqui­si­tion­nés par l’ar­mée amé­ri­caine. Maquillées comme des pou­pées de Yoshi­wa­ra, avec du rouge à lèvres trop vif et des per­ma­nentes copiées sur les maga­zines amé­ri­cains. Elles avaient entre dix-sept et trente ans — dif­fi­cile à dire sous le maquillage, et per­sonne ne deman­dait. Les sol­dats amé­ri­cains les appe­laient « moose », défor­ma­tion de musume, jeune fille. Le mot avait dans leur bouche quelque chose de bien­veillant et d’obs­cène, comme un ani­mal de com­pa­gnie qu’on nomme et qu’on caresse.

Ken­ji­ro ne les jugeait pas. Il n’a­vait plus l’éner­gie du juge­ment. Ces femmes sur­vi­vaient comme tout le monde, avec ce qu’elles avaient, et ce qu’elles avaient c’é­tait leur corps dans un pays qui n’a­vait plus rien d’autre à vendre. Cer­taines riaient avec les sol­dats, par­laient un anglais de caserne, mâchaient du che­wing-gum. D’autres avaient dans le regard quelque chose de si loin­tain qu’on aurait dit des som­nam­bules. Ken­ji­ro les voyait pas­ser sous sa fenêtre à Nishi-Kan­da, en fin d’a­près-midi, bras des­sus bras des­sous avec des GI hilares, et il pen­sait — sans amer­tume, avec une fatigue qui res­sem­blait à de la phi­lo­so­phie — que la défaite était une chose qu’on ne com­pre­nait pas avec la tête mais avec le corps, avec la peau, avec cette chair qui appar­te­nait autre­fois à une nation et qui main­te­nant appar­te­nait à n’im­porte qui.

Le contraste avec l’Im­pe­rial était total, et c’est peut-être ce contraste qui défi­nis­sait le mieux la posi­tion de Ken­ji­ro. Il vivait entre deux mondes : la nuit, il arpen­tait un palais chauf­fé où les vain­queurs man­geaient du steak et buvaient du bour­bon dans les cen­driers de Frank Lloyd Wright ; le jour, il dor­mait dans un six-tata­mis de Nishi-Kan­da où le froid entrait par les inter­stices des cloi­sons comme un loca­taire qu’on ne peut pas expul­ser. Il était le pas­seur entre ces deux mondes, l’homme qui tra­ver­sait chaque matin le miroir — du luxe à la misère, de l’an­glais au japo­nais, du bruit à l’os.

Et chaque jeu­di, dans le res­tau­rant de nouilles de Shin­ba­shi, il conver­tis­sait ce pas­sage en argent.

*

Un matin de février — il fai­sait un froid sec, miné­ral, le genre de froid qui dur­cit les pen­sées — il trou­va en ren­trant chez lui un avis glis­sé sous sa porte. Son pro­prié­taire aug­men­tait le loyer. Pas beau­coup, mais assez pour que le cal­cul, déjà ser­ré, devienne impos­sible sans l’en­ve­loppe d’O­ka­da. Il lut le papier deux fois, le plia, le ran­gea dans le tiroir de sa petite com­mode, et s’al­lon­gea sur son futon en regar­dant le plafond.

Il pen­sa à ce que fai­saient les hommes quand ils n’a­vaient pas d’en­ve­loppe. Ceux qui dor­maient sous les ponts de la Sumi­da, ceux qui fouillaient les pou­belles des bases amé­ri­caines, ceux qui ven­daient leur sang — oui, il y avait un com­merce de sang, il l’a­vait appris d’un voi­sin, les hôpi­taux amé­ri­cains ache­taient du sang japo­nais pour les bles­sés de Corée, enfin pas encore de Corée mais d’O­ki­na­wa, il res­tait des bles­sés, il y avait tou­jours des bles­sés quelque part, et le sang japo­nais était le même que le sang amé­ri­cain, rouge et chaud, ce qui au fond était la seule chose que les deux peuples eussent véri­ta­ble­ment en commun.

Il fer­ma les yeux. Il dormit.

L’en­ve­loppe, la semaine sui­vante, était un peu plus épaisse. Ken­ji­ro ne deman­da pas pour­quoi. Il la prit, la glis­sa dans sa veste, et man­gea ses udon.

* * *

CHA­PITRE 5 — QUELQUE CHOSE DE PLUS LOURD

C’est arri­vé un jeu­di de mars, vers deux heures du matin. Un de ces jeu­dis de fin d’hi­ver où le froid des­ser­rait un peu son étau et où une odeur de terre mouillée mon­tait des jar­dins du palais impé­rial, tra­ver­sait Hibiya et venait se glis­ser par les fenêtres entrou­vertes du deuxième étage. Ken­ji­ro fai­sait sa ronde habi­tuelle, aile sud, avec cette démarche de félin noc­turne qu’il avait per­fec­tion­née au fil des mois. Il pas­sa devant la chambre 211 sans ralentir.

C’est là qu’il entendit.

Deux voix. Pas des voix d’of­fi­ciers ivres, pas le bavar­dage mou des hommes qui s’en­nuient loin de chez eux. Deux voix basses, ten­dues, rapides — le débit de gens qui savent que ce qu’ils disent a du poids et que les murs ont par­fois des oreilles, mais qui comptent sur l’heure tar­dive et la fatigue du monde pour les protéger.

L’a­cous­tique de Wright fit le reste. Le décro­che­ment du cou­loir, juste devant la 211, créait cette poche sonore que Ken­ji­ro avait repé­rée depuis long­temps. Il n’eut pas à s’ar­rê­ter. Il ralen­tit imper­cep­ti­ble­ment — deux secondes, peut-être trois — le temps qu’une phrase entière lui par­vienne, nette comme une lame.

— Ishii est intou­chable. Washing­ton a été clair là-des­sus. Ses recherches valent plus que n’im­porte quel procès.

Puis la deuxième voix, plus grave, avec un accent du Sud que Ken­ji­ro avait appris à recon­naître — la Géor­gie, peut-être, ou les Carolines :

— Le pro­blème, c’est que les Sovié­tiques le savent. Ils ont leurs propres témoins. Si ça sort au tri­bu­nal, on ne pour­ra plus…

Ken­ji­ro était pas­sé. Trois secondes. Deux phrases. Un nom.

Ishii.

Il conti­nua sa ronde. Ses mains ne trem­blaient pas, ses pas ne chan­gèrent pas de rythme, son visage res­ta ce masque de neu­tra­li­té pro­fes­sion­nelle qu’il por­tait depuis des années comme une seconde peau. Mais dans sa tête, quelque chose venait de se dépla­cer — un poids, une masse, comme quand on découvre qu’un plan­cher qu’on croyait solide repose sur du vide.

Ishii Shirō. Tout le monde connais­sait ce nom au Japon, même si per­sonne ne le pro­non­çait. Lieu­te­nant-géné­ral de l’ar­mée impé­riale, méde­cin, direc­teur de l’U­ni­té 731 — cette uni­té de recherche bio­lo­gique ins­tal­lée à Ping­fang, en Mand­chou­rie, où l’on avait mené des expé­riences sur des pri­son­niers de guerre vivants. Chi­nois, Coréens, Russes, quelques Amé­ri­cains aus­si, disait-on. Des expé­riences que Ken­ji­ro ne se for­çait pas à ima­gi­ner parce qu’il n’a­vait pas besoin de se for­cer — les rumeurs avaient cir­cu­lé dans l’ar­mée, par bribes, par sous-enten­dus, avec cette hor­reur sup­plé­men­taire que donne le non-dit. Vivi­sec­tions sans anes­thé­sie. Ino­cu­la­tion de la peste, du cho­lé­ra, de l’an­thrax. Congé­la­tion de membres pour étu­dier les gelures. Les cobayes humains étaient appe­lés maru­ta — bûches de bois. La langue elle-même par­ti­ci­pait de l’effacement.

Et main­te­nant, dans une chambre de l’Im­pe­rial Hotel, deux Amé­ri­cains dis­cu­taient de la pro­tec­tion d’I­shii. Pas de son juge­ment. De sa protection.

Ken­ji­ro ter­mi­na sa ronde. Il véri­fia les portes, les fenêtres, les coins d’ombre. Il pas­sa devant la 307 — lumière allu­mée, comme tou­jours — sans s’ar­rê­ter. Il des­cen­dit au rez-de-chaus­sée, tra­ver­sa le hall, fit un détour par la lin­ge­rie pour véri­fier une ser­rure qui coin­çait depuis trois jours. Cha­cun de ces gestes était exé­cu­té avec une pré­ci­sion méca­nique, et cette méca­nique était la seule chose qui le sépa­rait de la panique. Non — pas la panique. Quelque chose de pire. La compréhension.

Il com­pre­nait. Pour la pre­mière fois depuis qu’il avait pris la pre­mière enve­loppe dans le res­tau­rant de Shin­ba­shi, il com­pre­nait que ce qu’il fai­sait n’é­tait pas un com­merce de brou­tilles. Les ivresses du colo­nel Eve­rett, les visites noc­turnes du com­man­dant Pre­witt, les habi­tudes ali­men­taires des diplo­mates aus­tra­liens — c’é­tait de l’é­cume, du rem­plis­sage, la mon­naie de singe de l’es­pion­nage. Mais ceci — Ishii, les recherches bio­lo­giques, l’ac­cord secret entre Washing­ton et un cri­mi­nel de guerre — ceci était autre chose. Ceci avait un poids spé­ci­fique que toutes les enve­loppes du monde ne pour­raient pas compenser.

*

Le jeu­di sui­vant, il retrou­va Oka­da à Shin­ba­shi. Il fai­sait encore froid, mais le rideau bleu du res­tau­rant cla­quait dans un vent qui sen­tait déjà le prin­temps — cette odeur de boue et de pro­messe que Tokyo a en mars, quand la ville hésite entre la mort de l’hi­ver et l’obs­cé­ni­té des cerisiers.

Ken­ji­ro s’as­sit. La patronne posa le bol de udon. Il racon­ta les choses habi­tuelles — les allées et venues, les conver­sa­tions sur­prises, les détails sans impor­tance qu’O­ka­da absor­bait avec sa patience de puits sans fond. Puis il mar­qua une pause. Pas une pause cal­cu­lée — il ne savait pas cal­cu­ler ces choses-là — mais une pause qui venait du corps, de cette résis­tance phy­sique qu’on éprouve avant de sau­ter d’un endroit élevé.

— J’ai enten­du quelque chose, dit-il. Quelque chose de différent.

Oka­da ne bou­gea pas. Ses mains res­tèrent posées de part et d’autre du bol, ses yeux ne chan­gèrent pas d’ex­pres­sion. Mais Ken­ji­ro sen­tit — dans l’air, dans l’in­fime modi­fi­ca­tion de la ten­sion entre eux — que l’homme venait de pas­ser d’un état à un autre, comme un ani­mal qui dresse l’oreille.

Il racon­ta. Les deux voix, la chambre 211, le nom d’I­shii, la phrase sur Washing­ton, les recherches qui valent plus que n’im­porte quel pro­cès. Il racon­ta avec exac­ti­tude, sans rien ajou­ter ni retran­cher, en repro­dui­sant les mots anglais tels qu’il les avait enten­dus. Il vit Oka­da les rece­voir — les peser, les retour­ner, les clas­ser dans cette archi­tec­ture invi­sible que l’homme construi­sait depuis des mois à par­tir des miettes que Ken­ji­ro lui apportait.

Il y eut un silence. Plus long que d’ha­bi­tude. Oka­da prit pour la pre­mière fois une gor­gée de son thé — geste minus­cule, presque imper­cep­tible, mais que Ken­ji­ro nota comme on note un cra­que­ment dans une struc­ture qu’on croyait rigide.

— Savez-vous qui occu­pait la chambre 211 ? deman­da Okada.

— Je vérifierai.

— Faites-le. Et si vous pou­vez savoir à quels bureaux ces hommes sont rat­ta­chés, ce serait utile.

Utile. Le mot était nou­veau. Jusque-là, Oka­da n’a­vait jamais qua­li­fié les infor­ma­tions de Ken­ji­ro. Elles étaient reçues, absor­bées, payées — mais jamais éva­luées. L’ap­pa­ri­tion de ce mot — utile — chan­geait la nature du contrat. Ken­ji­ro n’é­tait plus un simple col­lec­teur de bruit ambiant. Il était deve­nu, en trois secondes et deux phrases, quel­qu’un dont les infor­ma­tions comptaient.

— Same­ji­ma-san.

Oka­da avait posé ses mains à plat sur la table. Ses ongles étaient cou­pés court, très propres. Des mains d’une neu­tra­li­té absolue.

— Ce que vous avez enten­du est impor­tant. Mais il est essen­tiel que vous com­pre­niez une chose : l’im­por­tance ne doit rien chan­ger à votre com­por­te­ment. Vous conti­nuez exac­te­ment comme avant. Les mêmes rondes, les mêmes gestes, la même invi­si­bi­li­té. Si vous com­men­cez à cher­cher, si vous chan­gez vos habi­tudes, si vous vous attar­dez devant cer­taines portes, vous serez repé­ré. Et les gens qui occupent la chambre 211 ne sont pas des colo­nels ivres. Ce sont des gens qui font attention.

Le mot qu’il n’a­vait pas pro­non­cé, celui que Ken­ji­ro enten­dait quand même dans le blanc de la phrase, c’é­tait ren­sei­gne­ment. Intel­li­gence, comme disaient les Amé­ri­cains. Ces hommes de la 211 n’é­taient pas des mili­taires ordi­naires. Ils appar­te­naient à cette zone grise de l’oc­cu­pa­tion où les uni­formes se mêlaient aux cos­tumes civils, où les ordres venaient de Washing­ton et non de MacAr­thur, où la guerre froide — qui n’a­vait pas encore de nom mais qui avait déjà une odeur — com­men­çait à redes­si­ner les alliances et les trahisons.

— Je com­prends, dit Kenjiro.

— Bien.

L’en­ve­loppe, ce soir-là, était sen­si­ble­ment plus épaisse que les pré­cé­dentes. Ken­ji­ro la glis­sa dans sa veste sans la regar­der. En sor­tant du res­tau­rant, il leva les yeux vers le ciel de Shin­ba­shi. Les étoiles n’é­taient pas visibles — elles ne l’é­taient jamais à Tokyo, même avant la guerre, la ville les avait tou­jours man­gées — mais il y avait une lune, fine, tran­chante, posée sur le toit d’un immeuble comme une lame oubliée.

Il ren­tra chez lui. Il ne comp­ta pas les billets. Il savait, sans les comp­ter, qu’ils repré­sen­taient quelque chose de nou­veau — non pas un salaire, non pas un cadeau, mais un prix. Et que ce prix, comme tous les prix véri­tables, n’a­vait pas de rap­port avec l’argent.

* * *

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