Le bar du Coquart — Chapitres 9 à 13
Le bar du
Coquart
Le bar du Coquart
Chapitres 9 à 13
CHAPITRE 9 — Vigneault
Il est entré un vendredi soir de la troisième semaine d’août, et j’ai su tout de suite que ce n’était pas un client ordinaire.
Ce n’était pas son allure — il était habillé simplement, pantalon de toile, chemise ouverte, pas de veste, pas de cravate, rien de ce que portaient les habitués du Coquart avec leur élégance de classe qui n’a besoin de rien prouver. Ce n’était pas non plus son physique — un homme mince, nerveux, pas très grand, avec des mains longues et un visage anguleux qui semblait avoir été taillé par le vent du large. Ce qui le distinguait, c’étaient les yeux. Des yeux qui regardaient tout avec une intensité presque insupportable, comme si chaque objet, chaque visage, chaque reflet de lumière sur un verre méritait d’être vu complètement, absorbé, retenu — non pas photographié mais avalé, digéré, transformé en quelque chose d’autre que le regard.
Il s’est assis au comptoir — pas au bout, pas au milieu, mais un peu à gauche du centre, là où personne ne s’assoit jamais parce que l’angle est mauvais et que la lumière des fenêtres tombe directement dans les yeux. Il ne semblait pas gêné par la lumière. Il semblait la boire.
— Un scotch, il a dit. N’importe lequel. Ce qui est ouvert.
J’ai versé du Johnnie Walker — la bouteille la plus entamée. Il a bu une gorgée, a posé le verre, et il a regardé la baie. Le soleil était bas — cette heure d’août où le ciel commence à virer au rose et où les bélugas remontent vers le fjord en formant des lignes blanches à la surface de l’eau, comme des traits de craie sur une ardoise bleue.
— C’est quelque chose, il a dit.
Ce n’était pas un compliment, pas une exclamation de touriste. C’était un constat — le constat d’un homme qui mesure la distance entre ce qu’il voit et ce qu’il pourra en dire, et qui sait que cette distance ne sera jamais comblée, mais qui essaie quand même.
— Vous venez d’où ? j’ai demandé.
— De Natashquan.
Natashquan. Bout du monde. Dernier village avant le néant de la Basse-Côte-Nord, là où la route s’arrête et où le fleuve devient mer. À cinq cents kilomètres à l’est de Tadoussac, sur la même rive, la même côte, le même ruban de terre coincé entre la forêt boréale et l’eau sans fin.
— Je connais de nom, j’ai dit. Pas de vue.
— Personne ne connaît Natashquan de vue. C’est un endroit qu’on devine plus qu’on ne voit. Comme une baleine sous la surface — on sait qu’elle est là, mais on ne voit que le souffle.
Il a dit ça avec un sourire — un sourire de biais, légèrement asymétrique, qui donnait à son visage une expression de conspirateur bienveillant. Je me suis dit : cet homme est un poète. Non pas parce qu’il faisait des métaphores — tout le monde fait des métaphores —, mais parce qu’il les faisait sans effort, comme on respire, et que chacune semblait naître de l’instant même, du verre de scotch, de la lumière du couchant, de la présence des bélugas au large, sans rien de fabriqué ni de prémédité.
— Gilles Vigneault, il a dit en tendant la main par-dessus le comptoir.
— Noé Thériault.
Nous nous sommes serré la main. La sienne était sèche, nerveuse, avec des callosités au bout des doigts — des callosités de guitariste, j’ai pensé, ou de charpentier, ou des deux.
* * *
Il est resté deux heures.
Deux heures pendant lesquelles le Coquart s’est transformé — non pas physiquement, pas visiblement, mais dans sa texture, dans sa densité, comme si la présence de cet homme modifiait la pression atmosphérique du lieu, ajoutait une couche de conscience à l’air que nous respirions. Les quelques clients présents ne le connaissaient pas — il n’était pas encore le Vigneault de Mon pays, celui que tout le Québec chanterait dans les années à venir. Il était simplement un homme de Natashquan qui passait par Tadoussac, qui buvait du scotch, et qui écoutait.
Parce qu’il écoutait. C’est la chose que j’ai comprise tout de suite, et qui m’a fait lui parler plus que je ne parle d’habitude — Vigneault écoutait comme les bélugas écoutent, avec tout le corps, avec une attention totale qui ne sélectionnait rien, ne filtrait rien, ne jugeait rien, mais absorbait tout, les mots et les silences, les bruits du bar et le murmure du fleuve, l’accent des clients anglophones et le grincement des tabourets sur le plancher. Il écoutait comme si le monde était une chanson qu’il n’avait pas encore apprise et dont il cherchait la mélodie.
Je lui ai parlé de l’hôtel. De la fermeture. Des bateaux blancs. Du capitaine Bouchard. De la collection Coverdale. Il hochait la tête, posait une question de temps en temps — pas des questions de journaliste, pas des questions de curieux, mais des questions de quelqu’un qui cherche le noyau dur des choses, le point où le fait devient image et l’image devient chanson.
— Et avant l’hôtel ? il a demandé. Avant les bateaux blancs, avant Coverdale, avant tout ça — qu’est-ce qu’il y avait ?
— Il y avait le fleuve, j’ai dit. Il y avait les baleines. Il y avait les Innus. Et il y avait un nom.
— Un nom ?
— Totouskak. Les seins.
Je lui ai raconté ce que Téo m’avait raconté — les collines rondes, la femme couchée, les enfants blancs qui sortaient de son corps chaque printemps. Il a écouté sans m’interrompre, le verre de scotch immobile entre ses doigts, et quand j’ai eu fini, il a dit :
— C’est ça, le pays.
Pas « c’est beau », pas « c’est intéressant », pas « c’est fascinant ». C’est ça, le pays. Comme si tout ce que j’avais raconté — le nom, les collines, les baleines, la femme couchée — n’était pas une anecdote ni une légende ni un fait ethnographique, mais la définition même de ce que signifie habiter un lieu, y vivre, y mourir, y regarder le fleuve couler jusqu’à ce que le fleuve et le regard deviennent la même chose.
* * *
Nous avons parlé du Nord.
De la Côte-Nord — cette bande de terre entre le fleuve et le bouclier canadien, quatre cents kilomètres de rien, de forêt d’épinettes, de rivières à saumon, de villages accrochés à la rive comme des coquillages à un rocher. Lui venait de l’extrême est, moi de l’extrême ouest de cette côte, et entre nous il y avait la même solitude, le même vent, la même lumière oblique de septembre, le même sentiment d’être au bout de quelque chose — non pas au bout du monde, mais au commencement d’un autre monde que personne n’a encore nommé.
— À Natashquan, il a dit, l’hiver dure sept mois. Sept mois de neige, de glace, de nuit à quatre heures de l’après-midi. Et quand le printemps arrive — si on peut appeler ça un printemps —, les gens sortent de leurs maisons comme des ours sortent de leur tanière, éblouis, maladroits, à moitié morts de froid et de solitude. Et la première chose qu’ils font, c’est regarder le fleuve. Pour vérifier qu’il est encore là.
— Ici aussi, j’ai dit. La première chose que je fais en juin, c’est ouvrir les fenêtres du Coquart et regarder l’eau. Pour vérifier.
— Pour vérifier quoi ?
— Que le monde n’a pas disparu pendant l’hiver.
Il a ri — un rire bref, grave, qui venait du fond de la gorge et qui s’est terminé en quelque chose d’autre, un son qui n’était ni un rire ni un soupir mais quelque chose entre les deux, le bruit que fait un homme quand il reconnaît sa propre vérité dans les mots d’un autre.
— Mon pays ce n’est pas un pays, il a murmuré, plus pour lui-même que pour moi. C’est l’hiver.
Je ne savais pas s’il citait quelque chose qu’il avait déjà écrit ou quelque chose qu’il était en train d’écrire. Avec Vigneault, la frontière entre le souvenir et l’invention n’existait pas — tout passait par le même filtre, tout ressortait transformé, épuré, réduit à l’essentiel, comme le fleuve réduit les rochers en galets et les galets en sable.
* * *
Il est parti à l’aube.
Le bar était fermé depuis longtemps — j’avais éteint les lumières officielles et allumé la petite lampe de bureau que je gardais sous le comptoir pour les nuits où je restais après la fermeture, ces nuits rares où quelqu’un valait la peine de transgresser les horaires. Nous avions bu — lui plus que moi, moi assez pour sentir cette chaleur familière dans la poitrine qui rend les mots plus faciles et les silences plus denses. La bouteille de Johnnie Walker était aux deux tiers vide.
Par les fenêtres du Coquart, le ciel virait du noir au bleu, puis du bleu au gris, puis du gris à cette couleur indéfinissable qui précède l’aurore sur le Saint-Laurent — une couleur qui n’a pas de nom dans aucune langue, qui est à la fois de la lumière et de l’eau, du ciel et de la terre, et qui dure peut-être dix minutes avant que le soleil ne la remplace par quelque chose de plus simple et de moins vrai.
— Merci, il a dit en se levant.
— De quoi ?
— Du bar. Du fleuve. Du nom. De la femme couchée.
Il a enfilé une veste qu’il avait laissée sur le dossier de sa chaise — une veste de toile usée, avec des poches déformées par des carnets, des crayons, des bouts de papier. Des outils de poète. Les mêmes outils que les miens — mes verres, mes bouteilles, mon torchon —, mais utilisés pour un autre métier : non pas servir les gens, mais les dire.
— Je reviendrai, il a dit.
— Je serai là, j’ai dit. Jusqu’à la fin de la saison.
Il a hoché la tête. Puis il est sorti par la porte principale — pas par la porte de service, comme Téo, mais par la grande porte du hall, celle qui donne sur la pelouse et la baie —, et je l’ai regardé marcher dans la lumière naissante, silhouette mince et nerveuse sur le fond gris du fleuve, et j’ai pensé que cet homme emportait avec lui quelque chose que j’avais dit sans savoir que je le disais, quelque chose qui reviendrait un jour sous une autre forme — une chanson, un poème, un mot jeté dans le vent du Nord —, et que ce quelque chose serait plus vrai que tout ce que j’aurais pu écrire moi-même, parce que les poètes ont cette capacité terrible et magnifique de voler les vérités des autres et de les rendre au monde sous une forme que plus personne ne reconnaît, mais que tout le monde comprend.
Les bélugas soufflaient dans l’aube.
Je suis resté seul au bar, avec la bouteille entamée et la lumière qui montait, et j’ai pensé que Tadoussac venait de donner quelque chose à Vigneault — ou que Vigneault venait de prendre quelque chose à Tadoussac —, et que dans les deux cas, le fleuve continuerait de couler, indifférent aux poètes et aux barmans, mais heureux peut-être — si un fleuve peut être heureux — d’avoir été vu, vraiment vu, par un homme qui savait voir.
CHAPITRE 10 — L’attirance
Septembre est arrivé par le fleuve.
Ce n’est pas une façon de parler. À Tadoussac, les saisons ne changent pas selon le calendrier — elles changent selon l’eau. Un matin, le Saint-Laurent est encore bleu, chaud, estival, avec ces reflets d’argent qui font croire que l’été durera toujours. Et le lendemain — sans transition, sans avertissement —, l’eau est grise, froide, opaque, avec des remontées de fond qui apportent cette odeur de vase et d’iode que les gens du fleuve reconnaissent comme le premier signe de l’automne. Les bélugas le sentent avant nous. Ils changent de comportement — les mâles s’éloignent de la côte, les femelles et les veaux se regroupent en troupeaux plus serrés, et leurs souffles deviennent plus fréquents, plus nerveux, comme s’ils comptaient le temps qui leur reste avant les glaces.
Ce matin-là, en ouvrant le bar, j’ai su que l’été était fini.
La lumière avait changé. Ce n’était plus la lumière blanche et brutale de juillet, ni la lumière dorée et généreuse d’août — c’était une lumière oblique, cuivrée, qui rasait la surface de la baie en projetant des ombres longues sur le sable et qui donnait à chaque objet un relief excessif, une présence presque douloureuse, comme si les choses, sentant qu’elles allaient bientôt disparaître sous la neige, se montraient une dernière fois dans toute leur densité.
Les habitués partaient.
Chaque jour, le Coquart se vidait un peu. Les Campbell étaient repartis la veille — Mme Campbell avait commandé son dernier gin tonic avec la même phrase qu’elle employait depuis douze ans, mais sa voix avait tremblé sur le mot « glace », et j’avais fait semblant de ne pas l’entendre. Le juge Morrison était parti sans dire au revoir — il avait posé un billet de cinq dollars sur le comptoir, avait fini son whisky debout, et était sorti par la porte principale avec la raideur d’un homme qui refuse de se retourner. Le docteur Tremblay avait serré la main de chaque employé de l’hôtel, y compris les cuisiniers, y compris la femme qui faisait les lessives, et il avait dit à chacun la même chose : « Prenez soin de la maison. »
Il n’y aurait plus de maison l’année prochaine. Mais personne ne le lui avait dit.
* * *
Harriet, elle, ne partait pas.
Elle restait. Chaque jour de septembre, elle venait au Coquart à dix-sept heures, commandait son chablis, et nous parlions — ou nous ne parlions pas, ce qui revenait au même, parce que le silence entre Harriet et moi avait acquis au fil de l’été une qualité particulière, une épaisseur, une consistance qui le rendait aussi éloquent que n’importe quelle conversation. Nous pouvions rester dix minutes sans échanger un mot, en regardant la baie virer du cuivre au violet, et ces dix minutes contenaient plus de vérité que toutes les phrases que nous avions prononcées en vingt ans.
Un soir — un soir de la deuxième semaine de septembre, quand le bar était vide et que la lumière déclinait avec cette lenteur exaspérante des crépuscules nordiques —, elle a posé son verre et elle a dit :
— Marchons.
Ce n’était pas une question. Ce n’était pas une invitation. C’était un impératif — le seul qu’Harriet m’ait jamais adressé, et le seul auquel j’aurais pu obéir sans réfléchir, parce qu’il venait d’un endroit en elle que je reconnaissais comme un endroit en moi, un endroit qui n’a pas de nom mais qui existe au creux de la poitrine, là où les décisions se prennent avant que le cerveau n’ait le temps de les approuver.
J’ai fermé le bar une heure en avance. Je n’avais jamais fait ça.
* * *
Nous avons pris le sentier de la Pointe-de-l’Islet.
Le chemin longe le bord du fjord, entre les rochers et les épinettes rabougries, avec des passages en caillebotis de bois qui surplombent l’eau noire du Saguenay. À droite, la paroi du fjord — verticale, sombre, couverte de mousse et de lichens, avec des stries horizontales qui marquent les niveaux de la marée comme les cercles d’un arbre marquent les années. À gauche, le fleuve — immense, ouvert, d’un gris d’acier qui absorbait les dernières lueurs du jour.
Nous marchions côte à côte, sans nous toucher. L’espace entre nos bras — vingt centimètres, peut-être trente — était le lieu le plus chargé du monde. Vingt ans de non-dit occupaient cet espace, vingt ans de regards croisés au-dessus du comptoir, de doigts qui frôlaient un verre au même moment, de phrases commencées et jamais finies, de silences qui duraient une seconde de trop pour être innocents.
— Mon mari ne vient plus à Tadoussac, a dit Harriet.
Je le savais. Edward Price — un financier de Montréal, un homme que je n’avais vu au Coquart que trois ou quatre fois en vingt ans, et qui chaque fois avait commandé un bourbon avec l’air d’un homme qui préférerait être ailleurs — avait cessé de venir au milieu des années cinquante. Harriet venait seule depuis. Personne n’en parlait. Personne ne posait de questions. C’est l’avantage des villages de villégiature — les secrets y sont si nombreux qu’ils finissent par se neutraliser, comme les courants contraires du fleuve qui s’annulent au point de rencontre.
— Il est resté à Montréal, elle a continué. Il a sa vie. J’ai la mienne. Le cottage est à mon nom. Tadoussac est à moi.
Elle a dit « Tadoussac est à moi » sans possessivité — plutôt avec la résignation de quelqu’un qui comprend que posséder un lieu signifie aussi lui appartenir, et que cette appartenance est une chaîne autant qu’un privilège.
— Et toi, Noé ? Qu’est-ce qui est à toi ?
J’ai réfléchi. Le bar n’était pas à moi — il appartenait à la Canada Steamship Lines, qui appartenait à des actionnaires, qui appartenaient à l’idée abstraite du profit. Ma cabane sur la Pointe n’était pas vraiment à moi — elle était sur un terrain de la municipalité, tolérée plus qu’autorisée. Mon nom n’était pas entièrement à moi — il était à moitié de mon père, à moitié de ma mère, deux moitiés qui ne s’étaient jamais tout à fait jointes.
— Le fleuve, j’ai dit. Le fleuve est à moi. Ou plutôt — je suis au fleuve.
Elle s’est arrêtée. Nous étions au bout de la Pointe, là où le sentier finit et où les rochers plongent dans l’eau du Saguenay. L’embouchure du fjord s’ouvrait devant nous comme une bouche — sombre, profonde, aspirante. De l’autre côté, très loin, les lumières de Baie-Sainte-Catherine clignotaient comme des étoiles tombées à l’eau.
— Noé, elle a dit, et sa voix avait changé — plus basse, plus lente, comme un instrument qu’on accorde différemment pour jouer dans une autre tonalité. Je viens ici depuis quarante ans. Depuis ma naissance. Et pendant quarante ans, chaque été, je me suis assise au Coquart et je t’ai regardé servir des verres, et chaque été, j’ai pensé la même chose.
— Quelle chose ?
— Que tu étais l’homme le plus présent que je connaissais. Présent au sens — là. Complètement là. Derrière ton comptoir, avec tes verres et ton torchon, tu es plus là que n’importe qui dans n’importe quelle pièce. Mon mari n’est jamais là — même quand il est assis en face de moi, il est ailleurs, à Montréal, à la Bourse, dans sa tête. Les clients du bar ne sont pas là — ils sont dans leurs souvenirs, dans leurs projets, dans leur gin. Mais toi, tu es là. Tu es toujours là.
Un béluga a soufflé dans l’embouchure du fjord — un souffle solitaire, net, qui s’est élevé dans le crépuscule comme une virgule dans une phrase trop longue.
— C’est le métier, j’ai dit.
— Non. Ce n’est pas le métier. C’est toi.
Nous étions face à face. La lumière était presque éteinte — il ne restait qu’une bande de cuivre à l’horizon ouest, au-dessus des collines de Totouskak, et cette bande jetait sur le visage d’Harriet une lumière oblique qui creusait ses joues et allumait ses yeux, et pendant un instant j’ai vu — ou cru voir — le visage qu’elle avait à vingt ans, quand elle s’asseyait au Coquart pour la première fois et que je ne savais pas encore que cette femme allait traverser ma vie comme un courant traverse le fleuve, en profondeur, sans remous visibles, mais en modifiant pour toujours la direction de l’eau.
Nous ne nous sommes pas embrassés.
Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que vingt ans de retenue avaient créé entre nous une distance qui était devenue elle-même une forme d’intimité — une intimité du manque, plus forte que n’importe quel contact. Peut-être parce que nous savions tous les deux que ce qui existait entre nous n’avait pas besoin de gestes pour exister, et qu’un baiser aurait réduit à une anecdote ce qui était, en réalité, quelque chose de beaucoup plus vaste et de beaucoup plus triste. Peut-être, simplement, parce que le moment est passé — comme passent les bélugas devant la Pointe, visibles une seconde, disparus la suivante, et que personne n’a le pouvoir de les retenir.
Nous sommes rentrés par le même sentier, côte à côte, sans nous toucher. L’espace entre nos bras était toujours de vingt centimètres. Mais ces vingt centimètres avaient changé de nature — ils n’étaient plus un vide, ils étaient un plein. Le plein de tout ce qui avait été dit et de tout ce qui ne le serait jamais.
Devant l’hôtel, elle s’est arrêtée.
— Je ne reviendrai probablement pas, elle a dit. Après cette saison. Le cottage — je vais le vendre. Ou le fermer. Je ne sais pas encore.
— Je sais, j’ai dit.
— Bonne nuit, Noé.
— Bonne nuit, Harriet.
Elle est partie vers la Rue des Pionniers, et je suis resté devant l’hôtel, les mains dans les poches, face à la baie noire, et j’ai écouté ses pas décroître sur le gravier, et le silence qui a suivi ses pas était le silence le plus bruyant que j’aie jamais entendu.
CHAPITRE 11 — Le dernier accostage
La corne a sonné à neuf heures du matin.
Je l’ai entendue depuis le bar, où je préparais les verres pour la dernière réception de la saison — la compagnie avait prévu un cocktail pour les passagers du dernier voyage, une façon civilisée de dire adieu à quarante-deux ans de croisières sur le Saguenay, avec du champagne, des discours et des amuse-gueules sur des plateaux d’argent. Madeleine avait sorti les nappes blanches, les chandeliers, les verres en cristal de Coverdale — ceux qu’on ne sortait que pour les occasions exceptionnelles, ceux qui portaient le monogramme de la Canada Steamship Lines gravé dans le verre, CSL en lettres entrelacées, comme les initiales d’un couple sur une tombe.
La corne a sonné une deuxième fois, puis une troisième — trois coups, la séquence d’arrivée, le signal que les pilotes du Richelieu envoyaient depuis quarante-deux ans pour annoncer leur entrée dans la baie de Tadoussac. Mais ce matin-là, les trois coups avaient une résonance différente. Plus longs. Plus graves. Comme si la corne elle-même savait.
Je suis sorti sur la terrasse.
Le Richelieu contournait la Pointe-de-l’Islet pour la dernière fois. Blanc. Immense. Les deux cheminées noires, blanches et rouges dressées vers le ciel comme deux doigts levés en signe d’adieu — ou de serment. Les passagers étaient sur le pont, massés contre le bastingage, et même à cette distance, je pouvais voir qu’ils ne prenaient pas de photographies. Ils regardaient. Simplement. Avec cette attention silencieuse que les êtres humains n’accordent qu’aux choses qu’ils voient pour la dernière fois.
Le village s’était rassemblé sur le quai.
Pas tout le village — les huit cents habitants de Tadoussac n’étaient pas tous là. Mais il y avait les vieux, ceux qui avaient vu les bateaux blancs toute leur vie, et quelques jeunes qui ne comprenaient pas tout à fait ce qui se passait mais qui sentaient que quelque chose de lourd était en train de se poser sur la baie, comme un brouillard, comme un deuil. Il y avait les employés de l’hôtel, debout sur la pelouse, en uniforme, avec Madeleine au premier rang, droite comme un cierge dans sa robe grise. Il y avait les pilotes du traversier, accoudés à la rambarde du débarcadère, casquette sur la tête, cigarette aux lèvres. Et il y avait Téo, assis sur un bollard au bout du quai, sa casquette de marin sur les genoux, regardant le bateau approcher avec les yeux de quelqu’un qui a vu arriver et partir plus de choses que la plupart des hommes n’en verront en dix vies.
* * *
Le Richelieu a accosté avec la même précision que d’habitude — la même lenteur, le même quart de tour, les mêmes amarres lancées vers le quai. Le flanc blanc s’est collé contre les défenses de bois. La passerelle est tombée. Et les passagers sont descendus.
Mais cette fois, ils descendaient lentement. Très lentement. Comme si chaque marche de la passerelle méritait d’être comptée, pesée, retenue. Ils portaient leurs vêtements de croisière — les blazers, les robes d’été, les chapeaux —, mais quelque chose dans leur façon de les porter avait changé. Ce n’étaient plus des vêtements de vacances. C’étaient des costumes de cérémonie. Des habits de fin.
Le capitaine Bouchard est descendu le dernier.
Il portait son uniforme — impeccable, comme toujours, le veston bleu, les boutons dorés, la casquette blanche. Mais il avait ajouté quelque chose que je ne lui avais jamais vu : ses médailles. Deux rangées de rubans sur la poitrine gauche — la Croix du Service méritoire, la Médaille du Service distingué, d’autres que je ne connaissais pas, des rubans de couleurs fanées qui racontaient quarante ans de service sur le fleuve et cinq ans de convois dans l’Atlantique pendant la guerre. Il ne les portait jamais. Ce jour-là, il les a portées.
Il a descendu la passerelle avec une lenteur délibérée, le dos droit, le menton levé, le regard fixe — non pas sur le quai, non pas sur la foule, mais sur un point au-dessus de l’horizon, quelque part au large, dans la direction où le fleuve s’ouvre vers le golfe et le golfe vers la mer, comme si ses yeux cherchaient déjà un autre rivage, un rivage où les bateaux blancs navigueraient encore et où les cornes sonneraient dans la brume sans jamais s’arrêter.
Il est arrivé au bas de la passerelle. Il s’est retourné une seule fois — un quart de tour, rapide, militaire — pour regarder le Richelieu. Puis il a marché vers le quai sans se retourner de nouveau.
* * *
La réception au Coquart a duré trois heures.
J’ai servi du champagne — du Moët, pas le meilleur mais pas le pire, acheté en quantité par la compagnie pour l’occasion. J’ai servi des gin tonics, des whiskies, des cognacs. J’ai coupé des rondelles de citron, j’ai rempli des bacs de glaçons, j’ai essuyé le comptoir vingt fois. J’ai fait mon métier.
Le directeur de la compagnie a prononcé un discours — un discours bref, convenu, plein de mots comme « héritage », « tradition », « gratitude », des mots qui avaient la consistance du champagne tiède, effervescents une seconde et plats la suivante. Personne n’a écouté. Les gens buvaient, parlaient, riaient un peu trop fort, avec cette gaieté forcée des fêtes de fin — la gaieté de ceux qui savent que la musique va s’arrêter et qui dansent plus vite pour ne pas entendre le silence qui vient.
Bouchard est monté au bar à la fin de la réception, quand la salle se vidait. Il s’est assis à sa place. Il a commandé un gin. Un seul.
— La dernière fois, Noé.
— La dernière fois, capitaine.
J’ai versé. Beefeater, deux glaçons, un trait de tonic, une rondelle de citron coupée mince. La même formule depuis 1951. La dernière fois que je la préparerais.
Il a bu lentement — à son rythme habituel, retrouvé pour l’occasion, comme un musicien qui joue son morceau final au tempo juste, ni trop vite ni trop lent, exactement comme il doit être joué. Quarante-cinq minutes. Pas une de plus, pas une de moins.
Quand le verre a été vide, il s’est levé. Il a posé sa main sur le comptoir — cette main immense, large comme une barre, qui avait tenu la roue du Richelieu pendant vingt-cinq ans — et il l’a laissée là un moment, à plat sur le bois d’érable, comme pour sentir une dernière fois la matière, la chaleur, la vibration sourde du bar et de l’hôtel et du fleuve qui passait de l’autre côté des murs.
Puis il m’a tendu la main. Je l’ai serrée. Sa poigne était ferme, sèche, définitive.
— Bonne chance, Noé.
— Bonne chance, capitaine.
Il est sorti. J’ai entendu ses pas dans le hall — des pas lourds, réguliers, mesurés, les pas d’un homme qui marche pour la dernière fois dans un lieu qu’il connaît par cœur et qui refuse de courir. Puis la porte de l’hôtel s’est ouverte et refermée, et les pas se sont perdus dans le bruit du vent.
Par les fenêtres du Coquart, j’ai regardé le Richelieu appareiller. Les amarres larguées, la corne une dernière fois — un coup, long, déchirant, qui a roulé sur la baie et rebondi contre les collines de Totouskak avant de s’éteindre dans le fjord. Le bateau s’est détaché du quai, a pivoté lentement sur lui-même, et a pris la direction du large. Les deux cheminées d’abord. Puis la coque blanche. Puis la poupe, avec le nom — RICHELIEU — en lettres noires sur la peinture blanche. Puis la fumée. Puis rien.
La baie était vide.
J’ai essuyé le comptoir une dernière fois. J’ai rangé les verres. J’ai fermé le champagne. Et je suis resté debout derrière le bar, les mains à plat sur le bois, en regardant l’espace vide sur l’eau où, pendant quarante-deux ans, un bateau blanc avait jeté l’ancre chaque été, et qui maintenant n’était plus qu’un rectangle de fleuve gris, indifférent, inaltérable, exactement pareil à tous les autres rectangles de fleuve gris sur lesquels jamais aucun bateau n’avait navigué.
CHAPITRE 12 — La fermeture
Octobre.
Le mot lui-même a un goût de fin — un goût de terre mouillée, de feuilles mortes, de fumée de bois qui descend du village et se mêle à l’odeur du varech dans la baie. Octobre à Tadoussac, c’est le mois où le monde se rétracte. Les jours raccourcissent. La lumière décline. Le fleuve vire au gris de plomb et ne reviendra au bleu qu’au mois de juin suivant — si même il revient au bleu, si même il y a un mois de juin suivant, si même quelqu’un est encore là pour regarder.
L’hôtel se vidait.
Je dis « se vidait », mais ce n’est pas le bon mot. Se vider implique une action passive — un contenant qui perd son contenu par gravité, par usure, par négligence. Ce qui se passait à l’Hôtel Tadoussac en octobre 1965 n’avait rien de passif. C’était un démontage. Une opération chirurgicale. Madeleine dirigeait les opérations avec la précision implacable d’un général en retraite — chaque chambre fermée selon un protocole qu’elle avait élaboré elle-même, chaque lit déhoussé, chaque matelas retourné, chaque rideau décroché, plié, étiqueté, rangé dans la réserve du troisième avec la date et le numéro de chambre inscrits au crayon sur une étiquette de carton.
Les collections partaient en premier.
Les hommes du Ministère des Affaires culturelles étaient venus début octobre — trois fonctionnaires en costume gris, avec des formulaires, des appareils photo et des caisses de bois tapissées de papier de soie. Ils avaient travaillé méthodiquement, couloir par couloir, vitrine par vitrine, décrochant les aquarelles, emballant les gravures, soulevant les mocassins et les calumets avec des gants de coton blanc, comme des médecins manipulant des organes dans un bloc opératoire.
Madeleine les suivait avec son cahier noir.
Elle vérifiait chaque objet, comparait chaque numéro d’inventaire, signait chaque bordereau de transfert avec une écriture qui ne tremblait pas — mais dont je voyais, moi qui la connaissais depuis vingt-deux ans, qu’elle appuyait un peu plus fort que d’habitude sur le papier, comme si la pression du stylo compensait la pression de ce qui montait dans sa poitrine et qu’elle refusait de laisser sortir.
Quand ils ont emporté le tambour de chaman — le tambour de Mashteuiatsh, celui de la dernière vitrine du couloir du deuxième —, elle s’est arrêtée un instant. Une seconde. Elle a regardé la vitrine vide, le rectangle de poussière sur le velours où le tambour avait reposé pendant vingt et un ans, et j’ai vu passer dans ses yeux quelque chose que je n’avais jamais vu chez Madeleine Ouellet — non pas de la tristesse, non pas de la colère, mais une sorte de stupéfaction, l’étonnement d’une femme qui découvre soudain que les choses auxquelles elle a consacré sa vie peuvent être mises dans des caisses et emportées dans un camion, et que ni son cahier noir, ni ses clés, ni ses vingt-deux ans de service n’y peuvent rien.
* * *
Harriet était partie la veille.
Sans adieu. Sans passage au Coquart. Sans chablis. Elle avait fermé le cottage un matin — les volets clos, la porte verrouillée, la clé confiée à un voisin — et elle avait pris la route de Québec dans sa voiture, une Oldsmobile blanche que j’avais vue garée sur la Rue des Pionniers chaque été pendant vingt ans et dont le départ, ce matin-là, avait laissé dans l’allée de gravier une trace de pneus qui ressemblait à une signature.
Je ne lui en voulais pas. Les adieux sont des formes, et les formes n’avaient jamais eu cours entre nous. Ce qui avait existé entre Harriet et moi n’avait pas besoin de conclusion — c’était une phrase sans point final, une mélodie sans résolution, un fleuve sans embouchure. Ça continuait. Ça continuerait. Même après.
* * *
Les derniers jours.
Je fermais le bar chaque soir un peu plus tôt, faute de clients. Le Coquart, qui en juillet accueillait cinquante personnes par soirée, n’en recevait plus que trois ou quatre — les ouvriers du chantier de fermeture, les derniers employés, un pilote du traversier qui passait boire un café avant le dernier passage. Le bruit avait changé. Le bourdonnement constant de la saison — conversations, rires, tintement de verres, grincement de tabourets — avait été remplacé par un silence granuleux, un silence fait de petits bruits isolés qui ne composaient plus une musique mais un inventaire : le claquement d’un volet, le craquement d’un plancher, le gémissement d’un tuyau dans les entrailles de l’hôtel.
Téo n’était plus venu depuis trois semaines.
C’était inhabituel. Pendant toute la saison, il avait fait son pèlerinage chaque mardi, sans exception, grimpant à pied depuis Essipit avec ses bottes et sa casquette. Mais depuis la mi-septembre, le tabouret du bout était vide. J’avais arrêté de préparer le thé Red Rose à l’avance. J’avais rangé le sous-verre en liège.
Je ne m’inquiétais pas. Téo avait soixante-dix ans et il avait vécu plus dur que la plupart des hommes de trente. Il reviendrait ou ne reviendrait pas. Les Innus n’ont pas la même conception de la présence que les Blancs — pour eux, être absent est aussi une façon d’être là, et le vide qu’on laisse à sa place dit parfois plus que le corps qui l’occupait.
* * *
Le dernier soir, j’ai fait l’inventaire du bar.
Vingt-trois bouteilles de gin, dix-sept de scotch, douze de rye, huit de cognac, quatre de vodka, trois de vermouth. Cent quarante-six verres — tumbler, coupes, flûtes, verres à shot. Quatorze sous-verres en carton, six en liège, un en cuir — celui de Téo. Un tire-bouchon, deux ouvre-bouteilles, un couteau à citron, un pilon à cocktail. Deux seaux à glace. Un torchon blanc, un torchon bleu. Le comptoir d’érable massif, quatre mètres de long, verni sombre, avec ses marques de verre que vingt-trois ans de service n’avaient pas réussi à effacer et que vingt-trois ans de plus n’effaceraient pas davantage.
J’ai tout noté sur une feuille — pas dans un cahier noir comme Madeleine, mais sur une simple feuille de papier arrachée au bloc de commandes, avec un crayon que j’ai taillé au couteau à citron parce que je n’avais rien d’autre sous la main. C’était un inventaire modeste, sans ambition, sans amour — juste une liste. Mais en l’écrivant, j’ai senti quelque chose monter en moi, quelque chose que je n’avais pas senti depuis des années, peut-être depuis la guerre, peut-être depuis la mort de ma mère — un sentiment sans nom, qui n’est pas de la tristesse ni du regret ni de la peur, mais qui contient les trois, et qui ressemble à ce qu’on éprouve quand on regarde la marée descendre et qu’on sait qu’elle remontera mais qu’on n’est pas sûr d’être encore là pour la voir.
Madeleine est venue au bar à vingt-deux heures.
Elle portait sa robe grise, son tablier blanc, son chignon d’ingénieur. Elle avait les clés à la ceinture — toutes les cent trente-sept clés, qui tintaient à chaque pas. Elle s’est assise au tabouret le plus proche du mur — celui où personne ne s’assoit, celui où elle s’était assise le jour de la lettre, en juin, quand elle avait commandé un verre d’eau.
— Un cognac, elle a dit.
C’était la première fois en vingt-deux ans que Madeleine Ouellet commandait un verre d’alcool au bar du Coquart.
J’ai versé. Du Hennessy. Un verre généreux. Elle l’a pris, l’a regardé à travers la lumière de la lampe — la couleur ambrée du liquide, les reflets d’or et de cuivre qui dansaient sur les parois du verre —, et elle a bu une gorgée. Lentement. Avec application. Comme une femme qui accomplit un geste qu’elle a longuement médité et qu’elle ne répétera jamais.
— Bonne nuit, Noé, elle a dit en reposant le verre. Il était vide.
— Bonne nuit, Madeleine.
Elle s’est levée. Elle a fait tinter ses clés une dernière fois — cent trente-sept clés, cent trente-sept chambres, cent trente-sept portes fermées sur vingt-deux ans de draps empesés, de fissures colmatées et de tableaux accrochés droit. Puis elle est sortie du bar, et j’ai entendu ses pas dans le couloir — des pas nets, précis, mesurés —, et chaque pas fermait une porte.
* * *
J’ai éteint les lumières du Coquart une par une.
D’abord les appliques du mur est, puis celles du mur ouest, puis la lampe du comptoir, puis le plafonnier du centre. Chaque extinction modifiait la géographie du bar — les ombres grandissaient, les murs reculaient, le plafond montait, et le comptoir d’érable, qui pendant la journée était un meuble parmi d’autres, devenait dans le noir un rivage, une frontière, la ligne de partage entre le monde des vivants et celui des choses qui ont cessé de servir.
La dernière lumière que j’ai éteinte était celle de la petite lampe de bureau, sous le comptoir — celle que j’allumais pour les nuits de Vigneault, pour les conversations tardives, pour les moments où le bar cessait d’être un lieu public et devenait un lieu privé, un confessionnal, un abri contre le vent du Nord et le passage du temps.
J’ai posé les mains à plat sur le comptoir. Le bois était tiède sous mes paumes — tiède de vingt-trois ans de verres posés, de mains posées, de coudes posés, de toute la chaleur accumulée par les corps qui avaient passé là, soir après soir, saison après saison, en buvant, en parlant, en se taisant, en regardant le fleuve par les fenêtres en arc et en croyant, peut-être, que tout cela durerait toujours.
Le bois était tiède et le bar était noir et l’hôtel était silencieux et le fleuve, de l’autre côté des murs, continuait de couler dans la nuit d’octobre avec la patience d’un dieu qui n’a rien d’autre à faire que couler, et j’ai pensé : voilà. C’est fait. C’est fini. Le bar du Coquart a fermé.
Je suis sorti par la porte de service — celle de Téo — et j’ai traversé le village désert sous les étoiles.
CHAPITRE 13 — Le fleuve continue
« Il ne se souvient pas qu’on ait jamais vu autant de baleines. »
— Jacques Cartier, 1535
La nuit d’octobre sentait le gel.
Pas le gel lui-même — le gel ne viendrait que dans quelques semaines, quand les premières glaces commenceraient à se former dans les anses et que le Saguenay fumerait comme une chaudière au petit matin. Mais l’odeur du gel, oui — cette odeur métallique, sèche, coupante, qui est l’odeur de l’air quand il n’a plus la force de porter autre chose que lui-même. Les feuilles étaient tombées. Les épinettes seules restaient vertes, sombres, obstinées, plantées le long du sentier de la Pointe comme des sentinelles qui ont oublié ce qu’elles gardent.
J’ai marché jusqu’à ma cabane.
C’est une petite construction de planches — quatre murs, un toit de tôle, une fenêtre qui donne sur le fjord, un poêle à bois qui met deux heures à chauffer la pièce en hiver et deux minutes à la refroidir quand on ouvre la porte. Mon père l’avait construite dans les années trente, quand il travaillait encore comme charpentier sur la rive nord, et il l’avait laissée là en partant, comme on laisse une balise sur un rivage qu’on ne visitera plus. J’y dormais les nuits de saison, quand je ne voulais pas traverser en pick-up jusqu’à Baie-Sainte-Catherine et que la fatigue du bar me donnait envie de m’endormir avec le bruit du fleuve dans les oreilles plutôt qu’avec le silence de la forêt.
Ce soir-là, je ne suis pas entré dans la cabane. Je me suis assis sur le rocher plat devant — mon rocher, celui qui avance dans l’eau comme une langue de pierre, celui d’où j’avais regardé les bélugas avec Téo, avec la nuit, avec le silence.
Le fjord était noir. Le fleuve était noir. Le ciel était d’un bleu si sombre qu’il ne se distinguait de l’eau que par les étoiles — des milliers d’étoiles, dures, claires, piquées dans le ciel comme des éclats de verre sur du velours noir, avec la Voie lactée qui traversait le zénith en diagonale, vaste traînée de lait cosmique au-dessus du Saguenay.
J’ai attendu.
* * *
Ils sont venus.
Pas tout de suite. Le fleuve a d’abord été silencieux — un silence immense, total, un silence qui ne ressemblait à rien de terrestre, qui appartenait à un monde d’avant les langues, d’avant les noms, d’avant les hommes. Un silence de huit mille ans, le silence qui régnait ici quand les premiers chasseurs étaient descendus le long du fjord après la fonte des glaces, et qui régnait encore, sous le bruit des bateaux, sous le bruit des touristes, sous le bruit du monde, comme une basse continue que rien ne pouvait éteindre.
Puis un souffle.
Un seul, d’abord. Loin. Du côté de l’embouchure, là où le Saguenay verse ses eaux dans le Saint-Laurent. Un souffle court, rond — un mâle, j’en étais sûr. La forme du souffle dans l’air froid de la nuit dessinait un petit panache blanc qui s’élevait, se dissolvait, disparaissait, comme le fantôme d’une phrase prononcée et aussitôt oubliée.
Puis un deuxième souffle, plus près. Puis un troisième. Puis cinq, dix, vingt souffles en même temps — un troupeau entier qui remontait le fjord dans la nuit, des dizaines de dos blancs qui affleuraient à la surface de l’eau noire, lumineux, irréels, comme des morceaux de lune tombés dans le fleuve.
Ils passaient devant moi sans me voir — ou en me voyant sans se soucier de moi, ce qui revient au même. Leurs corps glissaient dans l’eau sans bruit, avec cette fluidité impossible qui fait des bélugas les créatures les plus élégantes du fleuve, plus élégantes que les bateaux blancs, plus élégantes que les goélettes, plus élégantes que tout ce que les hommes avaient jamais posé sur cette eau. Ils se touchaient en nageant — flanc contre flanc, museau contre flanc, mère contre veau — avec une tendresse qui n’avait pas besoin de mots, qui était antérieure aux mots, qui existait dans le silence du monde avant que le monde ait un nom.
Et les sons.
Car ils n’étaient pas silencieux. Sous la surface, ils chantaient. Je ne pouvais pas les entendre — pas avec mes oreilles, pas avec mon corps d’homme terrestre, pas avec mes sens de barman habitué au tintement des verres et au murmure des confidences. Mais je savais qu’ils chantaient. Téo me l’avait dit. Les scientifiques le disaient. Les Innus le savaient depuis toujours. Sous la surface lisse et noire du Saguenay, les bélugas émettaient des sons — des cris, des grincements, des sifflements, des cliquetis — un langage complexe, articulé, personnel, avec des signatures vocales propres à chaque individu, à chaque famille, à chaque clan. Les canaris de la mer. Les enfants blancs de la femme couchée, chantant dans le noir du fjord leurs chansons inaudibles, leurs histoires liquides, leurs souvenirs de mille ans.
* * *
J’ai pensé à Cartier.
En 1535, remontant ce même fleuve dans sa petite barque de bois, il avait vu ces mêmes baleines — pas les mêmes individus, bien sûr, mais les mêmes baleines, la même espèce, le même peuple d’eau et de chair blanche, nageant dans les mêmes courants, soufflant le même air, chantant les mêmes chants. Et il avait écrit, dans son journal de bord, avec la naïveté émerveillée d’un homme qui découvre un monde et qui ne sait pas encore qu’il va le détruire : il ne se souvient pas qu’on ait jamais vu autant de baleines.
Quatre cent trente ans. Cartier avait vu ces baleines quatre cent trente ans avant moi. Et avant Cartier, les Innus les avaient vues — non pas vues, habitées, respirées, nommées, chantées — pendant des millénaires. Et avant les Innus, les chasseurs de la fonte des glaces. Et avant les chasseurs, personne. L’eau. La glace. Les bélugas, seuls, dans un fjord sans nom, sans hôtel, sans bateaux blancs, sans barman pour les regarder depuis un rocher en se demandant ce que tout cela signifie.
J’ai pensé à Téo. À sa culpabilité de quarante ans, à ses quarante-sept bélugas tués, au sang rouge à la surface de l’eau. J’ai pensé à Coverdale, à ses vitrines, à son tambour de chaman, à sa collection qui partait vers Québec dans des caisses de bois. J’ai pensé à Bouchard, à son Richelieu qui naviguait en ce moment vers la Belgique et les ferrailleurs. J’ai pensé à Madeleine, à ses clés, à son cognac, à son cahier noir. J’ai pensé à Harriet — à ses yeux gris-vert, à ses vingt centimètres de silence, à son cottage fermé, à son Oldsmobile blanche disparue sur la route de Québec.
J’ai pensé à Vigneault. À ce qu’il ferait de tout ça — du nom, du fleuve, des baleines, de la femme couchée, de l’hiver qui vient et du pays qui n’est pas un pays. Ce que les poètes font de la matière du monde : de la chanson. De la beauté à partir de la perte. De la lumière à partir du noir.
Et j’ai pensé à moi.
Noé Thériault-Hervieux. Quarante-quatre ans. Fils d’un charpentier de Baie-Sainte-Catherine et d’une Innue d’Essipit morte trop jeune. Barman du Coquart pendant dix-neuf saisons. Homme du fleuve. Homme du silence. Homme du comptoir d’érable et des verres essuyés, des confidences reçues et des secrets gardés, des souffles de bélugas et des cornes de bateaux, des couchers de soleil sur la baie de Totouskak et des nuits bleues du Saguenay.
Qu’est-ce que je ferais maintenant ? Où irais-je ? Le bar était fermé. L’hôtel fermait. Le village allait se recroqueviller sur lui-même pour l’hiver, comme il le faisait chaque année, mais cette année serait différente — pas de promesse de printemps, pas de certitude que les bateaux blancs reviendraient en juin, pas de saison prochaine. Juste l’hiver. Juste le gel. Juste le fleuve, gris sous la glace, et les bélugas quelque part en dessous, invisibles, inaudibles, nageant dans les profondeurs avec la patience de ceux qui savent que les hôtels et les barmans passent mais que le fleuve reste.
* * *
J’ai levé les yeux.
Le ciel d’octobre était immense au-dessus de Tadoussac — si immense qu’il faisait mal, si immense qu’il rendait toute chose humaine ridicule et nécessaire à la fois, comme ces étoiles qui brillent avec une intensité absurde alors que personne ne les regarde, alors que leur lumière met des millions d’années à nous atteindre, alors qu’elles sont peut-être déjà mortes sans que nous le sachions.
Les bélugas avaient disparu dans le fjord. Le silence était revenu — le grand silence, l’ancien silence, celui de huit mille ans et de huit mille hivers. Les collines de Totouskak dormaient de chaque côté de la baie, arrondies, douces, comme les seins d’une femme couchée sur le dos, et entre les deux collines, dans le creux de la poitrine, la baie reflétait les étoiles, et les étoiles reflétaient la baie, et le haut et le bas se confondaient, et l’eau et le ciel n’étaient plus qu’une seule chose, une seule surface tremblante et noire, un seul grand silence liquide où toutes les voix — celles de Cartier, celles de Téo, celles de Bouchard, celles de Madeleine, celles de Harriet, celles de Vigneault, celles des bélugas et celles des morts — se mêlaient et se fondaient et continuaient.
Je me suis levé.
J’ai regardé une dernière fois la baie — l’hôtel endormi sous son toit rouge, la Petite Chapelle au bord de l’eau, le quai désert où plus aucun bateau blanc n’accosterait — et j’ai pensé : ce n’est pas une fin. Ce n’est pas un début non plus. C’est le fleuve. C’est le fleuve qui continue. C’est tout.
Je suis rentré dans ma cabane. J’ai allumé le poêle. Je me suis couché sur le lit étroit, face à la fenêtre qui donne sur le fjord, et j’ai fermé les yeux.
Dehors, le fleuve continuait.
