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Le bar du Coquart — Cha­pitres 9 à 13

Le bar du Coquart — Cha­pitres 9 à 13

Le bar du
Coquart

Le bar du Coquart

Cha­pitres 9 à 13

CHA­PITRE 9 — Vigneault

Il est entré un ven­dre­di soir de la troi­sième semaine d’août, et j’ai su tout de suite que ce n’é­tait pas un client ordinaire.

Ce n’é­tait pas son allure — il était habillé sim­ple­ment, pan­ta­lon de toile, che­mise ouverte, pas de veste, pas de cra­vate, rien de ce que por­taient les habi­tués du Coquart avec leur élé­gance de classe qui n’a besoin de rien prou­ver. Ce n’é­tait pas non plus son phy­sique — un homme mince, ner­veux, pas très grand, avec des mains longues et un visage angu­leux qui sem­blait avoir été taillé par le vent du large. Ce qui le dis­tin­guait, c’é­taient les yeux. Des yeux qui regar­daient tout avec une inten­si­té presque insup­por­table, comme si chaque objet, chaque visage, chaque reflet de lumière sur un verre méri­tait d’être vu com­plè­te­ment, absor­bé, rete­nu — non pas pho­to­gra­phié mais ava­lé, digé­ré, trans­for­mé en quelque chose d’autre que le regard.

Il s’est assis au comp­toir — pas au bout, pas au milieu, mais un peu à gauche du centre, là où per­sonne ne s’as­soit jamais parce que l’angle est mau­vais et que la lumière des fenêtres tombe direc­te­ment dans les yeux. Il ne sem­blait pas gêné par la lumière. Il sem­blait la boire.

— Un scotch, il a dit. N’im­porte lequel. Ce qui est ouvert.

J’ai ver­sé du John­nie Wal­ker — la bou­teille la plus enta­mée. Il a bu une gor­gée, a posé le verre, et il a regar­dé la baie. Le soleil était bas — cette heure d’août où le ciel com­mence à virer au rose et où les bélu­gas remontent vers le fjord en for­mant des lignes blanches à la sur­face de l’eau, comme des traits de craie sur une ardoise bleue.

— C’est quelque chose, il a dit.

Ce n’é­tait pas un com­pli­ment, pas une excla­ma­tion de tou­riste. C’é­tait un constat — le constat d’un homme qui mesure la dis­tance entre ce qu’il voit et ce qu’il pour­ra en dire, et qui sait que cette dis­tance ne sera jamais com­blée, mais qui essaie quand même.

— Vous venez d’où ? j’ai demandé.

— De Natashquan.

Nata­sh­quan. Bout du monde. Der­nier vil­lage avant le néant de la Basse-Côte-Nord, là où la route s’ar­rête et où le fleuve devient mer. À cinq cents kilo­mètres à l’est de Tadous­sac, sur la même rive, la même côte, le même ruban de terre coin­cé entre la forêt boréale et l’eau sans fin.

— Je connais de nom, j’ai dit. Pas de vue.

— Per­sonne ne connaît Nata­sh­quan de vue. C’est un endroit qu’on devine plus qu’on ne voit. Comme une baleine sous la sur­face — on sait qu’elle est là, mais on ne voit que le souffle.

Il a dit ça avec un sou­rire — un sou­rire de biais, légè­re­ment asy­mé­trique, qui don­nait à son visage une expres­sion de conspi­ra­teur bien­veillant. Je me suis dit : cet homme est un poète. Non pas parce qu’il fai­sait des méta­phores — tout le monde fait des méta­phores —, mais parce qu’il les fai­sait sans effort, comme on res­pire, et que cha­cune sem­blait naître de l’ins­tant même, du verre de scotch, de la lumière du cou­chant, de la pré­sence des bélu­gas au large, sans rien de fabri­qué ni de prémédité.

— Gilles Vigneault, il a dit en ten­dant la main par-des­sus le comptoir.

— Noé Thériault.

Nous nous sommes ser­ré la main. La sienne était sèche, ner­veuse, avec des cal­lo­si­tés au bout des doigts — des cal­lo­si­tés de gui­ta­riste, j’ai pen­sé, ou de char­pen­tier, ou des deux.

*   *   *

Il est res­té deux heures.

Deux heures pen­dant les­quelles le Coquart s’est trans­for­mé — non pas phy­si­que­ment, pas visi­ble­ment, mais dans sa tex­ture, dans sa den­si­té, comme si la pré­sence de cet homme modi­fiait la pres­sion atmo­sphé­rique du lieu, ajou­tait une couche de conscience à l’air que nous res­pi­rions. Les quelques clients pré­sents ne le connais­saient pas — il n’é­tait pas encore le Vigneault de Mon pays, celui que tout le Qué­bec chan­te­rait dans les années à venir. Il était sim­ple­ment un homme de Nata­sh­quan qui pas­sait par Tadous­sac, qui buvait du scotch, et qui écoutait.

Parce qu’il écou­tait. C’est la chose que j’ai com­prise tout de suite, et qui m’a fait lui par­ler plus que je ne parle d’ha­bi­tude — Vigneault écou­tait comme les bélu­gas écoutent, avec tout le corps, avec une atten­tion totale qui ne sélec­tion­nait rien, ne fil­trait rien, ne jugeait rien, mais absor­bait tout, les mots et les silences, les bruits du bar et le mur­mure du fleuve, l’ac­cent des clients anglo­phones et le grin­ce­ment des tabou­rets sur le plan­cher. Il écou­tait comme si le monde était une chan­son qu’il n’a­vait pas encore apprise et dont il cher­chait la mélodie.

Je lui ai par­lé de l’hô­tel. De la fer­me­ture. Des bateaux blancs. Du capi­taine Bou­chard. De la col­lec­tion Cover­dale. Il hochait la tête, posait une ques­tion de temps en temps — pas des ques­tions de jour­na­liste, pas des ques­tions de curieux, mais des ques­tions de quel­qu’un qui cherche le noyau dur des choses, le point où le fait devient image et l’i­mage devient chanson.

— Et avant l’hô­tel ? il a deman­dé. Avant les bateaux blancs, avant Cover­dale, avant tout ça — qu’est-ce qu’il y avait ?

— Il y avait le fleuve, j’ai dit. Il y avait les baleines. Il y avait les Innus. Et il y avait un nom.

— Un nom ?

— Totous­kak. Les seins.

Je lui ai racon­té ce que Téo m’a­vait racon­té — les col­lines rondes, la femme cou­chée, les enfants blancs qui sor­taient de son corps chaque prin­temps. Il a écou­té sans m’in­ter­rompre, le verre de scotch immo­bile entre ses doigts, et quand j’ai eu fini, il a dit :

— C’est ça, le pays.

Pas « c’est beau », pas « c’est inté­res­sant », pas « c’est fas­ci­nant ». C’est ça, le pays. Comme si tout ce que j’a­vais racon­té — le nom, les col­lines, les baleines, la femme cou­chée — n’é­tait pas une anec­dote ni une légende ni un fait eth­no­gra­phique, mais la défi­ni­tion même de ce que signi­fie habi­ter un lieu, y vivre, y mou­rir, y regar­der le fleuve cou­ler jus­qu’à ce que le fleuve et le regard deviennent la même chose.

*   *   *

Nous avons par­lé du Nord.

De la Côte-Nord — cette bande de terre entre le fleuve et le bou­clier cana­dien, quatre cents kilo­mètres de rien, de forêt d’é­pi­nettes, de rivières à sau­mon, de vil­lages accro­chés à la rive comme des coquillages à un rocher. Lui venait de l’ex­trême est, moi de l’ex­trême ouest de cette côte, et entre nous il y avait la même soli­tude, le même vent, la même lumière oblique de sep­tembre, le même sen­ti­ment d’être au bout de quelque chose — non pas au bout du monde, mais au com­men­ce­ment d’un autre monde que per­sonne n’a encore nommé.

— À Nata­sh­quan, il a dit, l’hi­ver dure sept mois. Sept mois de neige, de glace, de nuit à quatre heures de l’a­près-midi. Et quand le prin­temps arrive — si on peut appe­ler ça un prin­temps —, les gens sortent de leurs mai­sons comme des ours sortent de leur tanière, éblouis, mal­adroits, à moi­tié morts de froid et de soli­tude. Et la pre­mière chose qu’ils font, c’est regar­der le fleuve. Pour véri­fier qu’il est encore là.

— Ici aus­si, j’ai dit. La pre­mière chose que je fais en juin, c’est ouvrir les fenêtres du Coquart et regar­der l’eau. Pour vérifier.

— Pour véri­fier quoi ?

— Que le monde n’a pas dis­pa­ru pen­dant l’hiver.

Il a ri — un rire bref, grave, qui venait du fond de la gorge et qui s’est ter­mi­né en quelque chose d’autre, un son qui n’é­tait ni un rire ni un sou­pir mais quelque chose entre les deux, le bruit que fait un homme quand il recon­naît sa propre véri­té dans les mots d’un autre.

— Mon pays ce n’est pas un pays, il a mur­mu­ré, plus pour lui-même que pour moi. C’est l’hiver.

Je ne savais pas s’il citait quelque chose qu’il avait déjà écrit ou quelque chose qu’il était en train d’é­crire. Avec Vigneault, la fron­tière entre le sou­ve­nir et l’in­ven­tion n’exis­tait pas — tout pas­sait par le même filtre, tout res­sor­tait trans­for­mé, épu­ré, réduit à l’es­sen­tiel, comme le fleuve réduit les rochers en galets et les galets en sable.

*   *   *

Il est par­ti à l’aube.

Le bar était fer­mé depuis long­temps — j’a­vais éteint les lumières offi­cielles et allu­mé la petite lampe de bureau que je gar­dais sous le comp­toir pour les nuits où je res­tais après la fer­me­ture, ces nuits rares où quel­qu’un valait la peine de trans­gres­ser les horaires. Nous avions bu — lui plus que moi, moi assez pour sen­tir cette cha­leur fami­lière dans la poi­trine qui rend les mots plus faciles et les silences plus denses. La bou­teille de John­nie Wal­ker était aux deux tiers vide.

Par les fenêtres du Coquart, le ciel virait du noir au bleu, puis du bleu au gris, puis du gris à cette cou­leur indé­fi­nis­sable qui pré­cède l’au­rore sur le Saint-Laurent — une cou­leur qui n’a pas de nom dans aucune langue, qui est à la fois de la lumière et de l’eau, du ciel et de la terre, et qui dure peut-être dix minutes avant que le soleil ne la rem­place par quelque chose de plus simple et de moins vrai.

— Mer­ci, il a dit en se levant.

— De quoi ?

— Du bar. Du fleuve. Du nom. De la femme couchée.

Il a enfi­lé une veste qu’il avait lais­sée sur le dos­sier de sa chaise — une veste de toile usée, avec des poches défor­mées par des car­nets, des crayons, des bouts de papier. Des outils de poète. Les mêmes outils que les miens — mes verres, mes bou­teilles, mon tor­chon —, mais uti­li­sés pour un autre métier : non pas ser­vir les gens, mais les dire.

— Je revien­drai, il a dit.

— Je serai là, j’ai dit. Jus­qu’à la fin de la saison.

Il a hoché la tête. Puis il est sor­ti par la porte prin­ci­pale — pas par la porte de ser­vice, comme Téo, mais par la grande porte du hall, celle qui donne sur la pelouse et la baie —, et je l’ai regar­dé mar­cher dans la lumière nais­sante, sil­houette mince et ner­veuse sur le fond gris du fleuve, et j’ai pen­sé que cet homme empor­tait avec lui quelque chose que j’a­vais dit sans savoir que je le disais, quelque chose qui revien­drait un jour sous une autre forme — une chan­son, un poème, un mot jeté dans le vent du Nord —, et que ce quelque chose serait plus vrai que tout ce que j’au­rais pu écrire moi-même, parce que les poètes ont cette capa­ci­té ter­rible et magni­fique de voler les véri­tés des autres et de les rendre au monde sous une forme que plus per­sonne ne recon­naît, mais que tout le monde comprend.

Les bélu­gas souf­flaient dans l’aube.

Je suis res­té seul au bar, avec la bou­teille enta­mée et la lumière qui mon­tait, et j’ai pen­sé que Tadous­sac venait de don­ner quelque chose à Vigneault — ou que Vigneault venait de prendre quelque chose à Tadous­sac —, et que dans les deux cas, le fleuve conti­nue­rait de cou­ler, indif­fé­rent aux poètes et aux bar­mans, mais heu­reux peut-être — si un fleuve peut être heu­reux — d’a­voir été vu, vrai­ment vu, par un homme qui savait voir.

CHA­PITRE 10 — L’attirance

Sep­tembre est arri­vé par le fleuve.

Ce n’est pas une façon de par­ler. À Tadous­sac, les sai­sons ne changent pas selon le calen­drier — elles changent selon l’eau. Un matin, le Saint-Laurent est encore bleu, chaud, esti­val, avec ces reflets d’argent qui font croire que l’é­té dure­ra tou­jours. Et le len­de­main — sans tran­si­tion, sans aver­tis­se­ment —, l’eau est grise, froide, opaque, avec des remon­tées de fond qui apportent cette odeur de vase et d’iode que les gens du fleuve recon­naissent comme le pre­mier signe de l’au­tomne. Les bélu­gas le sentent avant nous. Ils changent de com­por­te­ment — les mâles s’é­loignent de la côte, les femelles et les veaux se regroupent en trou­peaux plus ser­rés, et leurs souffles deviennent plus fré­quents, plus ner­veux, comme s’ils comp­taient le temps qui leur reste avant les glaces.

Ce matin-là, en ouvrant le bar, j’ai su que l’é­té était fini.

La lumière avait chan­gé. Ce n’é­tait plus la lumière blanche et bru­tale de juillet, ni la lumière dorée et géné­reuse d’août — c’é­tait une lumière oblique, cui­vrée, qui rasait la sur­face de la baie en pro­je­tant des ombres longues sur le sable et qui don­nait à chaque objet un relief exces­sif, une pré­sence presque dou­lou­reuse, comme si les choses, sen­tant qu’elles allaient bien­tôt dis­pa­raître sous la neige, se mon­traient une der­nière fois dans toute leur densité.

Les habi­tués partaient.

Chaque jour, le Coquart se vidait un peu. Les Camp­bell étaient repar­tis la veille — Mme Camp­bell avait com­man­dé son der­nier gin tonic avec la même phrase qu’elle employait depuis douze ans, mais sa voix avait trem­blé sur le mot « glace », et j’a­vais fait sem­blant de ne pas l’en­tendre. Le juge Mor­ri­son était par­ti sans dire au revoir — il avait posé un billet de cinq dol­lars sur le comp­toir, avait fini son whis­ky debout, et était sor­ti par la porte prin­ci­pale avec la rai­deur d’un homme qui refuse de se retour­ner. Le doc­teur Trem­blay avait ser­ré la main de chaque employé de l’hô­tel, y com­pris les cui­si­niers, y com­pris la femme qui fai­sait les les­sives, et il avait dit à cha­cun la même chose : « Pre­nez soin de la maison. »

Il n’y aurait plus de mai­son l’an­née pro­chaine. Mais per­sonne ne le lui avait dit.

*   *   *

Har­riet, elle, ne par­tait pas.

Elle res­tait. Chaque jour de sep­tembre, elle venait au Coquart à dix-sept heures, com­man­dait son cha­blis, et nous par­lions — ou nous ne par­lions pas, ce qui reve­nait au même, parce que le silence entre Har­riet et moi avait acquis au fil de l’é­té une qua­li­té par­ti­cu­lière, une épais­seur, une consis­tance qui le ren­dait aus­si élo­quent que n’im­porte quelle conver­sa­tion. Nous pou­vions res­ter dix minutes sans échan­ger un mot, en regar­dant la baie virer du cuivre au vio­let, et ces dix minutes conte­naient plus de véri­té que toutes les phrases que nous avions pro­non­cées en vingt ans.

Un soir — un soir de la deuxième semaine de sep­tembre, quand le bar était vide et que la lumière décli­nait avec cette len­teur exas­pé­rante des cré­pus­cules nor­diques —, elle a posé son verre et elle a dit :

— Mar­chons.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Ce n’é­tait pas une invi­ta­tion. C’é­tait un impé­ra­tif — le seul qu’­Har­riet m’ait jamais adres­sé, et le seul auquel j’au­rais pu obéir sans réflé­chir, parce qu’il venait d’un endroit en elle que je recon­nais­sais comme un endroit en moi, un endroit qui n’a pas de nom mais qui existe au creux de la poi­trine, là où les déci­sions se prennent avant que le cer­veau n’ait le temps de les approuver.

J’ai fer­mé le bar une heure en avance. Je n’a­vais jamais fait ça.

*   *   *

Nous avons pris le sen­tier de la Pointe-de-l’Islet.

Le che­min longe le bord du fjord, entre les rochers et les épi­nettes rabou­gries, avec des pas­sages en caille­bo­tis de bois qui sur­plombent l’eau noire du Sague­nay. À droite, la paroi du fjord — ver­ti­cale, sombre, cou­verte de mousse et de lichens, avec des stries hori­zon­tales qui marquent les niveaux de la marée comme les cercles d’un arbre marquent les années. À gauche, le fleuve — immense, ouvert, d’un gris d’a­cier qui absor­bait les der­nières lueurs du jour.

Nous mar­chions côte à côte, sans nous tou­cher. L’es­pace entre nos bras — vingt cen­ti­mètres, peut-être trente — était le lieu le plus char­gé du monde. Vingt ans de non-dit occu­paient cet espace, vingt ans de regards croi­sés au-des­sus du comp­toir, de doigts qui frô­laient un verre au même moment, de phrases com­men­cées et jamais finies, de silences qui duraient une seconde de trop pour être innocents.

— Mon mari ne vient plus à Tadous­sac, a dit Harriet.

Je le savais. Edward Price — un finan­cier de Mont­réal, un homme que je n’a­vais vu au Coquart que trois ou quatre fois en vingt ans, et qui chaque fois avait com­man­dé un bour­bon avec l’air d’un homme qui pré­fé­re­rait être ailleurs — avait ces­sé de venir au milieu des années cin­quante. Har­riet venait seule depuis. Per­sonne n’en par­lait. Per­sonne ne posait de ques­tions. C’est l’a­van­tage des vil­lages de vil­lé­gia­ture — les secrets y sont si nom­breux qu’ils finissent par se neu­tra­li­ser, comme les cou­rants contraires du fleuve qui s’an­nulent au point de rencontre.

— Il est res­té à Mont­réal, elle a conti­nué. Il a sa vie. J’ai la mienne. Le cot­tage est à mon nom. Tadous­sac est à moi.

Elle a dit « Tadous­sac est à moi » sans pos­ses­si­vi­té — plu­tôt avec la rési­gna­tion de quel­qu’un qui com­prend que pos­sé­der un lieu signi­fie aus­si lui appar­te­nir, et que cette appar­te­nance est une chaîne autant qu’un privilège.

— Et toi, Noé ? Qu’est-ce qui est à toi ?

J’ai réflé­chi. Le bar n’é­tait pas à moi — il appar­te­nait à la Cana­da Steam­ship Lines, qui appar­te­nait à des action­naires, qui appar­te­naient à l’i­dée abs­traite du pro­fit. Ma cabane sur la Pointe n’é­tait pas vrai­ment à moi — elle était sur un ter­rain de la muni­ci­pa­li­té, tolé­rée plus qu’au­to­ri­sée. Mon nom n’é­tait pas entiè­re­ment à moi — il était à moi­tié de mon père, à moi­tié de ma mère, deux moi­tiés qui ne s’é­taient jamais tout à fait jointes.

— Le fleuve, j’ai dit. Le fleuve est à moi. Ou plu­tôt — je suis au fleuve.

Elle s’est arrê­tée. Nous étions au bout de la Pointe, là où le sen­tier finit et où les rochers plongent dans l’eau du Sague­nay. L’embouchure du fjord s’ou­vrait devant nous comme une bouche — sombre, pro­fonde, aspi­rante. De l’autre côté, très loin, les lumières de Baie-Sainte-Cathe­rine cli­gno­taient comme des étoiles tom­bées à l’eau.

— Noé, elle a dit, et sa voix avait chan­gé — plus basse, plus lente, comme un ins­tru­ment qu’on accorde dif­fé­rem­ment pour jouer dans une autre tona­li­té. Je viens ici depuis qua­rante ans. Depuis ma nais­sance. Et pen­dant qua­rante ans, chaque été, je me suis assise au Coquart et je t’ai regar­dé ser­vir des verres, et chaque été, j’ai pen­sé la même chose.

— Quelle chose ?

— Que tu étais l’homme le plus pré­sent que je connais­sais. Pré­sent au sens — là. Com­plè­te­ment là. Der­rière ton comp­toir, avec tes verres et ton tor­chon, tu es plus là que n’im­porte qui dans n’im­porte quelle pièce. Mon mari n’est jamais là — même quand il est assis en face de moi, il est ailleurs, à Mont­réal, à la Bourse, dans sa tête. Les clients du bar ne sont pas là — ils sont dans leurs sou­ve­nirs, dans leurs pro­jets, dans leur gin. Mais toi, tu es là. Tu es tou­jours là.

Un bélu­ga a souf­flé dans l’embouchure du fjord — un souffle soli­taire, net, qui s’est éle­vé dans le cré­pus­cule comme une vir­gule dans une phrase trop longue.

— C’est le métier, j’ai dit.

— Non. Ce n’est pas le métier. C’est toi.

Nous étions face à face. La lumière était presque éteinte — il ne res­tait qu’une bande de cuivre à l’ho­ri­zon ouest, au-des­sus des col­lines de Totous­kak, et cette bande jetait sur le visage d’Har­riet une lumière oblique qui creu­sait ses joues et allu­mait ses yeux, et pen­dant un ins­tant j’ai vu — ou cru voir — le visage qu’elle avait à vingt ans, quand elle s’as­seyait au Coquart pour la pre­mière fois et que je ne savais pas encore que cette femme allait tra­ver­ser ma vie comme un cou­rant tra­verse le fleuve, en pro­fon­deur, sans remous visibles, mais en modi­fiant pour tou­jours la direc­tion de l’eau.

Nous ne nous sommes pas embrassés.

Je ne sais pas pour­quoi. Peut-être parce que vingt ans de rete­nue avaient créé entre nous une dis­tance qui était deve­nue elle-même une forme d’in­ti­mi­té — une inti­mi­té du manque, plus forte que n’im­porte quel contact. Peut-être parce que nous savions tous les deux que ce qui exis­tait entre nous n’a­vait pas besoin de gestes pour exis­ter, et qu’un bai­ser aurait réduit à une anec­dote ce qui était, en réa­li­té, quelque chose de beau­coup plus vaste et de beau­coup plus triste. Peut-être, sim­ple­ment, parce que le moment est pas­sé — comme passent les bélu­gas devant la Pointe, visibles une seconde, dis­pa­rus la sui­vante, et que per­sonne n’a le pou­voir de les retenir.

Nous sommes ren­trés par le même sen­tier, côte à côte, sans nous tou­cher. L’es­pace entre nos bras était tou­jours de vingt cen­ti­mètres. Mais ces vingt cen­ti­mètres avaient chan­gé de nature — ils n’é­taient plus un vide, ils étaient un plein. Le plein de tout ce qui avait été dit et de tout ce qui ne le serait jamais.

Devant l’hô­tel, elle s’est arrêtée.

— Je ne revien­drai pro­ba­ble­ment pas, elle a dit. Après cette sai­son. Le cot­tage — je vais le vendre. Ou le fer­mer. Je ne sais pas encore.

— Je sais, j’ai dit.

— Bonne nuit, Noé.

— Bonne nuit, Harriet.

Elle est par­tie vers la Rue des Pion­niers, et je suis res­té devant l’hô­tel, les mains dans les poches, face à la baie noire, et j’ai écou­té ses pas décroître sur le gra­vier, et le silence qui a sui­vi ses pas était le silence le plus bruyant que j’aie jamais entendu.

CHA­PITRE 11 — Le der­nier accostage

La corne a son­né à neuf heures du matin.

Je l’ai enten­due depuis le bar, où je pré­pa­rais les verres pour la der­nière récep­tion de la sai­son — la com­pa­gnie avait pré­vu un cock­tail pour les pas­sa­gers du der­nier voyage, une façon civi­li­sée de dire adieu à qua­rante-deux ans de croi­sières sur le Sague­nay, avec du cham­pagne, des dis­cours et des amuse-gueules sur des pla­teaux d’argent. Made­leine avait sor­ti les nappes blanches, les chan­de­liers, les verres en cris­tal de Cover­dale — ceux qu’on ne sor­tait que pour les occa­sions excep­tion­nelles, ceux qui por­taient le mono­gramme de la Cana­da Steam­ship Lines gra­vé dans le verre, CSL en lettres entre­la­cées, comme les ini­tiales d’un couple sur une tombe.

La corne a son­né une deuxième fois, puis une troi­sième — trois coups, la séquence d’ar­ri­vée, le signal que les pilotes du Riche­lieu envoyaient depuis qua­rante-deux ans pour annon­cer leur entrée dans la baie de Tadous­sac. Mais ce matin-là, les trois coups avaient une réso­nance dif­fé­rente. Plus longs. Plus graves. Comme si la corne elle-même savait.

Je suis sor­ti sur la terrasse.

Le Riche­lieu contour­nait la Pointe-de-l’Is­let pour la der­nière fois. Blanc. Immense. Les deux che­mi­nées noires, blanches et rouges dres­sées vers le ciel comme deux doigts levés en signe d’a­dieu — ou de ser­ment. Les pas­sa­gers étaient sur le pont, mas­sés contre le bas­tin­gage, et même à cette dis­tance, je pou­vais voir qu’ils ne pre­naient pas de pho­to­gra­phies. Ils regar­daient. Sim­ple­ment. Avec cette atten­tion silen­cieuse que les êtres humains n’ac­cordent qu’aux choses qu’ils voient pour la der­nière fois.

Le vil­lage s’é­tait ras­sem­blé sur le quai.

Pas tout le vil­lage — les huit cents habi­tants de Tadous­sac n’é­taient pas tous là. Mais il y avait les vieux, ceux qui avaient vu les bateaux blancs toute leur vie, et quelques jeunes qui ne com­pre­naient pas tout à fait ce qui se pas­sait mais qui sen­taient que quelque chose de lourd était en train de se poser sur la baie, comme un brouillard, comme un deuil. Il y avait les employés de l’hô­tel, debout sur la pelouse, en uni­forme, avec Made­leine au pre­mier rang, droite comme un cierge dans sa robe grise. Il y avait les pilotes du tra­ver­sier, accou­dés à la ram­barde du débar­ca­dère, cas­quette sur la tête, ciga­rette aux lèvres. Et il y avait Téo, assis sur un bol­lard au bout du quai, sa cas­quette de marin sur les genoux, regar­dant le bateau appro­cher avec les yeux de quel­qu’un qui a vu arri­ver et par­tir plus de choses que la plu­part des hommes n’en ver­ront en dix vies.

*   *   *

Le Riche­lieu a accos­té avec la même pré­ci­sion que d’ha­bi­tude — la même len­teur, le même quart de tour, les mêmes amarres lan­cées vers le quai. Le flanc blanc s’est col­lé contre les défenses de bois. La pas­se­relle est tom­bée. Et les pas­sa­gers sont descendus.

Mais cette fois, ils des­cen­daient len­te­ment. Très len­te­ment. Comme si chaque marche de la pas­se­relle méri­tait d’être comp­tée, pesée, rete­nue. Ils por­taient leurs vête­ments de croi­sière — les bla­zers, les robes d’é­té, les cha­peaux —, mais quelque chose dans leur façon de les por­ter avait chan­gé. Ce n’é­taient plus des vête­ments de vacances. C’é­taient des cos­tumes de céré­mo­nie. Des habits de fin.

Le capi­taine Bou­chard est des­cen­du le dernier.

Il por­tait son uni­forme — impec­cable, comme tou­jours, le ves­ton bleu, les bou­tons dorés, la cas­quette blanche. Mais il avait ajou­té quelque chose que je ne lui avais jamais vu : ses médailles. Deux ran­gées de rubans sur la poi­trine gauche — la Croix du Ser­vice méri­toire, la Médaille du Ser­vice dis­tin­gué, d’autres que je ne connais­sais pas, des rubans de cou­leurs fanées qui racon­taient qua­rante ans de ser­vice sur le fleuve et cinq ans de convois dans l’At­lan­tique pen­dant la guerre. Il ne les por­tait jamais. Ce jour-là, il les a portées.

Il a des­cen­du la pas­se­relle avec une len­teur déli­bé­rée, le dos droit, le men­ton levé, le regard fixe — non pas sur le quai, non pas sur la foule, mais sur un point au-des­sus de l’ho­ri­zon, quelque part au large, dans la direc­tion où le fleuve s’ouvre vers le golfe et le golfe vers la mer, comme si ses yeux cher­chaient déjà un autre rivage, un rivage où les bateaux blancs navi­gue­raient encore et où les cornes son­ne­raient dans la brume sans jamais s’arrêter.

Il est arri­vé au bas de la pas­se­relle. Il s’est retour­né une seule fois — un quart de tour, rapide, mili­taire — pour regar­der le Riche­lieu. Puis il a mar­ché vers le quai sans se retour­ner de nouveau.

*   *   *

La récep­tion au Coquart a duré trois heures.

J’ai ser­vi du cham­pagne — du Moët, pas le meilleur mais pas le pire, ache­té en quan­ti­té par la com­pa­gnie pour l’oc­ca­sion. J’ai ser­vi des gin tonics, des whis­kies, des cognacs. J’ai cou­pé des ron­delles de citron, j’ai rem­pli des bacs de gla­çons, j’ai essuyé le comp­toir vingt fois. J’ai fait mon métier.

Le direc­teur de la com­pa­gnie a pro­non­cé un dis­cours — un dis­cours bref, conve­nu, plein de mots comme « héri­tage », « tra­di­tion », « gra­ti­tude », des mots qui avaient la consis­tance du cham­pagne tiède, effer­ves­cents une seconde et plats la sui­vante. Per­sonne n’a écou­té. Les gens buvaient, par­laient, riaient un peu trop fort, avec cette gaie­té for­cée des fêtes de fin — la gaie­té de ceux qui savent que la musique va s’ar­rê­ter et qui dansent plus vite pour ne pas entendre le silence qui vient.

Bou­chard est mon­té au bar à la fin de la récep­tion, quand la salle se vidait. Il s’est assis à sa place. Il a com­man­dé un gin. Un seul.

— La der­nière fois, Noé.

— La der­nière fois, capitaine.

J’ai ver­sé. Bee­fea­ter, deux gla­çons, un trait de tonic, une ron­delle de citron cou­pée mince. La même for­mule depuis 1951. La der­nière fois que je la préparerais.

Il a bu len­te­ment — à son rythme habi­tuel, retrou­vé pour l’oc­ca­sion, comme un musi­cien qui joue son mor­ceau final au tem­po juste, ni trop vite ni trop lent, exac­te­ment comme il doit être joué. Qua­rante-cinq minutes. Pas une de plus, pas une de moins.

Quand le verre a été vide, il s’est levé. Il a posé sa main sur le comp­toir — cette main immense, large comme une barre, qui avait tenu la roue du Riche­lieu pen­dant vingt-cinq ans — et il l’a lais­sée là un moment, à plat sur le bois d’é­rable, comme pour sen­tir une der­nière fois la matière, la cha­leur, la vibra­tion sourde du bar et de l’hô­tel et du fleuve qui pas­sait de l’autre côté des murs.

Puis il m’a ten­du la main. Je l’ai ser­rée. Sa poigne était ferme, sèche, définitive.

— Bonne chance, Noé.

— Bonne chance, capitaine.

Il est sor­ti. J’ai enten­du ses pas dans le hall — des pas lourds, régu­liers, mesu­rés, les pas d’un homme qui marche pour la der­nière fois dans un lieu qu’il connaît par cœur et qui refuse de cou­rir. Puis la porte de l’hô­tel s’est ouverte et refer­mée, et les pas se sont per­dus dans le bruit du vent.

Par les fenêtres du Coquart, j’ai regar­dé le Riche­lieu appa­reiller. Les amarres lar­guées, la corne une der­nière fois — un coup, long, déchi­rant, qui a rou­lé sur la baie et rebon­di contre les col­lines de Totous­kak avant de s’é­teindre dans le fjord. Le bateau s’est déta­ché du quai, a pivo­té len­te­ment sur lui-même, et a pris la direc­tion du large. Les deux che­mi­nées d’a­bord. Puis la coque blanche. Puis la poupe, avec le nom — RICHE­LIEU — en lettres noires sur la pein­ture blanche. Puis la fumée. Puis rien.

La baie était vide.

J’ai essuyé le comp­toir une der­nière fois. J’ai ran­gé les verres. J’ai fer­mé le cham­pagne. Et je suis res­té debout der­rière le bar, les mains à plat sur le bois, en regar­dant l’es­pace vide sur l’eau où, pen­dant qua­rante-deux ans, un bateau blanc avait jeté l’ancre chaque été, et qui main­te­nant n’é­tait plus qu’un rec­tangle de fleuve gris, indif­fé­rent, inal­té­rable, exac­te­ment pareil à tous les autres rec­tangles de fleuve gris sur les­quels jamais aucun bateau n’a­vait navigué.

CHA­PITRE 12 — La fermeture

Octobre.

Le mot lui-même a un goût de fin — un goût de terre mouillée, de feuilles mortes, de fumée de bois qui des­cend du vil­lage et se mêle à l’o­deur du varech dans la baie. Octobre à Tadous­sac, c’est le mois où le monde se rétracte. Les jours rac­cour­cissent. La lumière décline. Le fleuve vire au gris de plomb et ne revien­dra au bleu qu’au mois de juin sui­vant — si même il revient au bleu, si même il y a un mois de juin sui­vant, si même quel­qu’un est encore là pour regarder.

L’hô­tel se vidait.

Je dis « se vidait », mais ce n’est pas le bon mot. Se vider implique une action pas­sive — un conte­nant qui perd son conte­nu par gra­vi­té, par usure, par négli­gence. Ce qui se pas­sait à l’Hô­tel Tadous­sac en octobre 1965 n’a­vait rien de pas­sif. C’é­tait un démon­tage. Une opé­ra­tion chi­rur­gi­cale. Made­leine diri­geait les opé­ra­tions avec la pré­ci­sion impla­cable d’un géné­ral en retraite — chaque chambre fer­mée selon un pro­to­cole qu’elle avait éla­bo­ré elle-même, chaque lit déhous­sé, chaque mate­las retour­né, chaque rideau décro­ché, plié, éti­que­té, ran­gé dans la réserve du troi­sième avec la date et le numé­ro de chambre ins­crits au crayon sur une éti­quette de carton.

Les col­lec­tions par­taient en premier.

Les hommes du Minis­tère des Affaires cultu­relles étaient venus début octobre — trois fonc­tion­naires en cos­tume gris, avec des for­mu­laires, des appa­reils pho­to et des caisses de bois tapis­sées de papier de soie. Ils avaient tra­vaillé métho­di­que­ment, cou­loir par cou­loir, vitrine par vitrine, décro­chant les aqua­relles, embal­lant les gra­vures, sou­le­vant les mocas­sins et les calu­mets avec des gants de coton blanc, comme des méde­cins mani­pu­lant des organes dans un bloc opératoire.

Made­leine les sui­vait avec son cahier noir.

Elle véri­fiait chaque objet, com­pa­rait chaque numé­ro d’in­ven­taire, signait chaque bor­de­reau de trans­fert avec une écri­ture qui ne trem­blait pas — mais dont je voyais, moi qui la connais­sais depuis vingt-deux ans, qu’elle appuyait un peu plus fort que d’ha­bi­tude sur le papier, comme si la pres­sion du sty­lo com­pen­sait la pres­sion de ce qui mon­tait dans sa poi­trine et qu’elle refu­sait de lais­ser sortir.

Quand ils ont empor­té le tam­bour de cha­man — le tam­bour de Mash­teuiatsh, celui de la der­nière vitrine du cou­loir du deuxième —, elle s’est arrê­tée un ins­tant. Une seconde. Elle a regar­dé la vitrine vide, le rec­tangle de pous­sière sur le velours où le tam­bour avait repo­sé pen­dant vingt et un ans, et j’ai vu pas­ser dans ses yeux quelque chose que je n’a­vais jamais vu chez Made­leine Ouel­let — non pas de la tris­tesse, non pas de la colère, mais une sorte de stu­pé­fac­tion, l’é­ton­ne­ment d’une femme qui découvre sou­dain que les choses aux­quelles elle a consa­cré sa vie peuvent être mises dans des caisses et empor­tées dans un camion, et que ni son cahier noir, ni ses clés, ni ses vingt-deux ans de ser­vice n’y peuvent rien.

*   *   *

Har­riet était par­tie la veille.

Sans adieu. Sans pas­sage au Coquart. Sans cha­blis. Elle avait fer­mé le cot­tage un matin — les volets clos, la porte ver­rouillée, la clé confiée à un voi­sin — et elle avait pris la route de Qué­bec dans sa voi­ture, une Old­smo­bile blanche que j’a­vais vue garée sur la Rue des Pion­niers chaque été pen­dant vingt ans et dont le départ, ce matin-là, avait lais­sé dans l’al­lée de gra­vier une trace de pneus qui res­sem­blait à une signature.

Je ne lui en vou­lais pas. Les adieux sont des formes, et les formes n’a­vaient jamais eu cours entre nous. Ce qui avait exis­té entre Har­riet et moi n’a­vait pas besoin de conclu­sion — c’é­tait une phrase sans point final, une mélo­die sans réso­lu­tion, un fleuve sans embou­chure. Ça conti­nuait. Ça conti­nue­rait. Même après.

*   *   *

Les der­niers jours.

Je fer­mais le bar chaque soir un peu plus tôt, faute de clients. Le Coquart, qui en juillet accueillait cin­quante per­sonnes par soi­rée, n’en rece­vait plus que trois ou quatre — les ouvriers du chan­tier de fer­me­ture, les der­niers employés, un pilote du tra­ver­sier qui pas­sait boire un café avant le der­nier pas­sage. Le bruit avait chan­gé. Le bour­don­ne­ment constant de la sai­son — conver­sa­tions, rires, tin­te­ment de verres, grin­ce­ment de tabou­rets — avait été rem­pla­cé par un silence gra­nu­leux, un silence fait de petits bruits iso­lés qui ne com­po­saient plus une musique mais un inven­taire : le cla­que­ment d’un volet, le cra­que­ment d’un plan­cher, le gémis­se­ment d’un tuyau dans les entrailles de l’hôtel.

Téo n’é­tait plus venu depuis trois semaines.

C’é­tait inha­bi­tuel. Pen­dant toute la sai­son, il avait fait son pèle­ri­nage chaque mar­di, sans excep­tion, grim­pant à pied depuis Essi­pit avec ses bottes et sa cas­quette. Mais depuis la mi-sep­tembre, le tabou­ret du bout était vide. J’a­vais arrê­té de pré­pa­rer le thé Red Rose à l’a­vance. J’a­vais ran­gé le sous-verre en liège.

Je ne m’in­quié­tais pas. Téo avait soixante-dix ans et il avait vécu plus dur que la plu­part des hommes de trente. Il revien­drait ou ne revien­drait pas. Les Innus n’ont pas la même concep­tion de la pré­sence que les Blancs — pour eux, être absent est aus­si une façon d’être là, et le vide qu’on laisse à sa place dit par­fois plus que le corps qui l’occupait.

*   *   *

Le der­nier soir, j’ai fait l’in­ven­taire du bar.

Vingt-trois bou­teilles de gin, dix-sept de scotch, douze de rye, huit de cognac, quatre de vod­ka, trois de ver­mouth. Cent qua­rante-six verres — tum­bler, coupes, flûtes, verres à shot. Qua­torze sous-verres en car­ton, six en liège, un en cuir — celui de Téo. Un tire-bou­chon, deux ouvre-bou­teilles, un cou­teau à citron, un pilon à cock­tail. Deux seaux à glace. Un tor­chon blanc, un tor­chon bleu. Le comp­toir d’é­rable mas­sif, quatre mètres de long, ver­ni sombre, avec ses marques de verre que vingt-trois ans de ser­vice n’a­vaient pas réus­si à effa­cer et que vingt-trois ans de plus n’ef­fa­ce­raient pas davantage.

J’ai tout noté sur une feuille — pas dans un cahier noir comme Made­leine, mais sur une simple feuille de papier arra­chée au bloc de com­mandes, avec un crayon que j’ai taillé au cou­teau à citron parce que je n’a­vais rien d’autre sous la main. C’é­tait un inven­taire modeste, sans ambi­tion, sans amour — juste une liste. Mais en l’é­cri­vant, j’ai sen­ti quelque chose mon­ter en moi, quelque chose que je n’a­vais pas sen­ti depuis des années, peut-être depuis la guerre, peut-être depuis la mort de ma mère — un sen­ti­ment sans nom, qui n’est pas de la tris­tesse ni du regret ni de la peur, mais qui contient les trois, et qui res­semble à ce qu’on éprouve quand on regarde la marée des­cendre et qu’on sait qu’elle remon­te­ra mais qu’on n’est pas sûr d’être encore là pour la voir.

Made­leine est venue au bar à vingt-deux heures.

Elle por­tait sa robe grise, son tablier blanc, son chi­gnon d’in­gé­nieur. Elle avait les clés à la cein­ture — toutes les cent trente-sept clés, qui tin­taient à chaque pas. Elle s’est assise au tabou­ret le plus proche du mur — celui où per­sonne ne s’as­soit, celui où elle s’é­tait assise le jour de la lettre, en juin, quand elle avait com­man­dé un verre d’eau.

— Un cognac, elle a dit.

C’é­tait la pre­mière fois en vingt-deux ans que Made­leine Ouel­let com­man­dait un verre d’al­cool au bar du Coquart.

J’ai ver­sé. Du Hen­nes­sy. Un verre géné­reux. Elle l’a pris, l’a regar­dé à tra­vers la lumière de la lampe — la cou­leur ambrée du liquide, les reflets d’or et de cuivre qui dan­saient sur les parois du verre —, et elle a bu une gor­gée. Len­te­ment. Avec appli­ca­tion. Comme une femme qui accom­plit un geste qu’elle a lon­gue­ment médi­té et qu’elle ne répé­te­ra jamais.

— Bonne nuit, Noé, elle a dit en repo­sant le verre. Il était vide.

— Bonne nuit, Madeleine.

Elle s’est levée. Elle a fait tin­ter ses clés une der­nière fois — cent trente-sept clés, cent trente-sept chambres, cent trente-sept portes fer­mées sur vingt-deux ans de draps empe­sés, de fis­sures col­ma­tées et de tableaux accro­chés droit. Puis elle est sor­tie du bar, et j’ai enten­du ses pas dans le cou­loir — des pas nets, pré­cis, mesu­rés —, et chaque pas fer­mait une porte.

*   *   *

J’ai éteint les lumières du Coquart une par une.

D’a­bord les appliques du mur est, puis celles du mur ouest, puis la lampe du comp­toir, puis le pla­fon­nier du centre. Chaque extinc­tion modi­fiait la géo­gra­phie du bar — les ombres gran­dis­saient, les murs recu­laient, le pla­fond mon­tait, et le comp­toir d’é­rable, qui pen­dant la jour­née était un meuble par­mi d’autres, deve­nait dans le noir un rivage, une fron­tière, la ligne de par­tage entre le monde des vivants et celui des choses qui ont ces­sé de servir.

La der­nière lumière que j’ai éteinte était celle de la petite lampe de bureau, sous le comp­toir — celle que j’al­lu­mais pour les nuits de Vigneault, pour les conver­sa­tions tar­dives, pour les moments où le bar ces­sait d’être un lieu public et deve­nait un lieu pri­vé, un confes­sion­nal, un abri contre le vent du Nord et le pas­sage du temps.

J’ai posé les mains à plat sur le comp­toir. Le bois était tiède sous mes paumes — tiède de vingt-trois ans de verres posés, de mains posées, de coudes posés, de toute la cha­leur accu­mu­lée par les corps qui avaient pas­sé là, soir après soir, sai­son après sai­son, en buvant, en par­lant, en se tai­sant, en regar­dant le fleuve par les fenêtres en arc et en croyant, peut-être, que tout cela dure­rait toujours.

Le bois était tiède et le bar était noir et l’hô­tel était silen­cieux et le fleuve, de l’autre côté des murs, conti­nuait de cou­ler dans la nuit d’oc­tobre avec la patience d’un dieu qui n’a rien d’autre à faire que cou­ler, et j’ai pen­sé : voi­là. C’est fait. C’est fini. Le bar du Coquart a fermé.

Je suis sor­ti par la porte de ser­vice — celle de Téo — et j’ai tra­ver­sé le vil­lage désert sous les étoiles.

CHA­PITRE 13 — Le fleuve continue

« Il ne se sou­vient pas qu’on ait jamais vu autant de baleines. »

— Jacques Car­tier, 1535

La nuit d’oc­tobre sen­tait le gel.

Pas le gel lui-même — le gel ne vien­drait que dans quelques semaines, quand les pre­mières glaces com­men­ce­raient à se for­mer dans les anses et que le Sague­nay fume­rait comme une chau­dière au petit matin. Mais l’o­deur du gel, oui — cette odeur métal­lique, sèche, cou­pante, qui est l’o­deur de l’air quand il n’a plus la force de por­ter autre chose que lui-même. Les feuilles étaient tom­bées. Les épi­nettes seules res­taient vertes, sombres, obs­ti­nées, plan­tées le long du sen­tier de la Pointe comme des sen­ti­nelles qui ont oublié ce qu’elles gardent.

J’ai mar­ché jus­qu’à ma cabane.

C’est une petite construc­tion de planches — quatre murs, un toit de tôle, une fenêtre qui donne sur le fjord, un poêle à bois qui met deux heures à chauf­fer la pièce en hiver et deux minutes à la refroi­dir quand on ouvre la porte. Mon père l’a­vait construite dans les années trente, quand il tra­vaillait encore comme char­pen­tier sur la rive nord, et il l’a­vait lais­sée là en par­tant, comme on laisse une balise sur un rivage qu’on ne visi­te­ra plus. J’y dor­mais les nuits de sai­son, quand je ne vou­lais pas tra­ver­ser en pick-up jus­qu’à Baie-Sainte-Cathe­rine et que la fatigue du bar me don­nait envie de m’en­dor­mir avec le bruit du fleuve dans les oreilles plu­tôt qu’a­vec le silence de la forêt.

Ce soir-là, je ne suis pas entré dans la cabane. Je me suis assis sur le rocher plat devant — mon rocher, celui qui avance dans l’eau comme une langue de pierre, celui d’où j’a­vais regar­dé les bélu­gas avec Téo, avec la nuit, avec le silence.

Le fjord était noir. Le fleuve était noir. Le ciel était d’un bleu si sombre qu’il ne se dis­tin­guait de l’eau que par les étoiles — des mil­liers d’é­toiles, dures, claires, piquées dans le ciel comme des éclats de verre sur du velours noir, avec la Voie lac­tée qui tra­ver­sait le zénith en dia­go­nale, vaste traî­née de lait cos­mique au-des­sus du Saguenay.

J’ai atten­du.

*   *   *

Ils sont venus.

Pas tout de suite. Le fleuve a d’a­bord été silen­cieux — un silence immense, total, un silence qui ne res­sem­blait à rien de ter­restre, qui appar­te­nait à un monde d’a­vant les langues, d’a­vant les noms, d’a­vant les hommes. Un silence de huit mille ans, le silence qui régnait ici quand les pre­miers chas­seurs étaient des­cen­dus le long du fjord après la fonte des glaces, et qui régnait encore, sous le bruit des bateaux, sous le bruit des tou­ristes, sous le bruit du monde, comme une basse conti­nue que rien ne pou­vait éteindre.

Puis un souffle.

Un seul, d’a­bord. Loin. Du côté de l’embouchure, là où le Sague­nay verse ses eaux dans le Saint-Laurent. Un souffle court, rond — un mâle, j’en étais sûr. La forme du souffle dans l’air froid de la nuit des­si­nait un petit panache blanc qui s’é­le­vait, se dis­sol­vait, dis­pa­rais­sait, comme le fan­tôme d’une phrase pro­non­cée et aus­si­tôt oubliée.

Puis un deuxième souffle, plus près. Puis un troi­sième. Puis cinq, dix, vingt souffles en même temps — un trou­peau entier qui remon­tait le fjord dans la nuit, des dizaines de dos blancs qui affleu­raient à la sur­face de l’eau noire, lumi­neux, irréels, comme des mor­ceaux de lune tom­bés dans le fleuve.

Ils pas­saient devant moi sans me voir — ou en me voyant sans se sou­cier de moi, ce qui revient au même. Leurs corps glis­saient dans l’eau sans bruit, avec cette flui­di­té impos­sible qui fait des bélu­gas les créa­tures les plus élé­gantes du fleuve, plus élé­gantes que les bateaux blancs, plus élé­gantes que les goé­lettes, plus élé­gantes que tout ce que les hommes avaient jamais posé sur cette eau. Ils se tou­chaient en nageant — flanc contre flanc, museau contre flanc, mère contre veau — avec une ten­dresse qui n’a­vait pas besoin de mots, qui était anté­rieure aux mots, qui exis­tait dans le silence du monde avant que le monde ait un nom.

Et les sons.

Car ils n’é­taient pas silen­cieux. Sous la sur­face, ils chan­taient. Je ne pou­vais pas les entendre — pas avec mes oreilles, pas avec mon corps d’homme ter­restre, pas avec mes sens de bar­man habi­tué au tin­te­ment des verres et au mur­mure des confi­dences. Mais je savais qu’ils chan­taient. Téo me l’a­vait dit. Les scien­ti­fiques le disaient. Les Innus le savaient depuis tou­jours. Sous la sur­face lisse et noire du Sague­nay, les bélu­gas émet­taient des sons — des cris, des grin­ce­ments, des sif­fle­ments, des cli­que­tis — un lan­gage com­plexe, arti­cu­lé, per­son­nel, avec des signa­tures vocales propres à chaque indi­vi­du, à chaque famille, à chaque clan. Les cana­ris de la mer. Les enfants blancs de la femme cou­chée, chan­tant dans le noir du fjord leurs chan­sons inau­dibles, leurs his­toires liquides, leurs sou­ve­nirs de mille ans.

*   *   *

J’ai pen­sé à Cartier.

En 1535, remon­tant ce même fleuve dans sa petite barque de bois, il avait vu ces mêmes baleines — pas les mêmes indi­vi­dus, bien sûr, mais les mêmes baleines, la même espèce, le même peuple d’eau et de chair blanche, nageant dans les mêmes cou­rants, souf­flant le même air, chan­tant les mêmes chants. Et il avait écrit, dans son jour­nal de bord, avec la naï­ve­té émer­veillée d’un homme qui découvre un monde et qui ne sait pas encore qu’il va le détruire : il ne se sou­vient pas qu’on ait jamais vu autant de baleines.

Quatre cent trente ans. Car­tier avait vu ces baleines quatre cent trente ans avant moi. Et avant Car­tier, les Innus les avaient vues — non pas vues, habi­tées, res­pi­rées, nom­mées, chan­tées — pen­dant des mil­lé­naires. Et avant les Innus, les chas­seurs de la fonte des glaces. Et avant les chas­seurs, per­sonne. L’eau. La glace. Les bélu­gas, seuls, dans un fjord sans nom, sans hôtel, sans bateaux blancs, sans bar­man pour les regar­der depuis un rocher en se deman­dant ce que tout cela signifie.

J’ai pen­sé à Téo. À sa culpa­bi­li­té de qua­rante ans, à ses qua­rante-sept bélu­gas tués, au sang rouge à la sur­face de l’eau. J’ai pen­sé à Cover­dale, à ses vitrines, à son tam­bour de cha­man, à sa col­lec­tion qui par­tait vers Qué­bec dans des caisses de bois. J’ai pen­sé à Bou­chard, à son Riche­lieu qui navi­guait en ce moment vers la Bel­gique et les fer­railleurs. J’ai pen­sé à Made­leine, à ses clés, à son cognac, à son cahier noir. J’ai pen­sé à Har­riet — à ses yeux gris-vert, à ses vingt cen­ti­mètres de silence, à son cot­tage fer­mé, à son Old­smo­bile blanche dis­pa­rue sur la route de Québec.

J’ai pen­sé à Vigneault. À ce qu’il ferait de tout ça — du nom, du fleuve, des baleines, de la femme cou­chée, de l’hi­ver qui vient et du pays qui n’est pas un pays. Ce que les poètes font de la matière du monde : de la chan­son. De la beau­té à par­tir de la perte. De la lumière à par­tir du noir.

Et j’ai pen­sé à moi.

Noé Thé­riault-Her­vieux. Qua­rante-quatre ans. Fils d’un char­pen­tier de Baie-Sainte-Cathe­rine et d’une Innue d’Es­si­pit morte trop jeune. Bar­man du Coquart pen­dant dix-neuf sai­sons. Homme du fleuve. Homme du silence. Homme du comp­toir d’é­rable et des verres essuyés, des confi­dences reçues et des secrets gar­dés, des souffles de bélu­gas et des cornes de bateaux, des cou­chers de soleil sur la baie de Totous­kak et des nuits bleues du Saguenay.

Qu’est-ce que je ferais main­te­nant ? Où irais-je ? Le bar était fer­mé. L’hô­tel fer­mait. Le vil­lage allait se recro­que­viller sur lui-même pour l’hi­ver, comme il le fai­sait chaque année, mais cette année serait dif­fé­rente — pas de pro­messe de prin­temps, pas de cer­ti­tude que les bateaux blancs revien­draient en juin, pas de sai­son pro­chaine. Juste l’hi­ver. Juste le gel. Juste le fleuve, gris sous la glace, et les bélu­gas quelque part en des­sous, invi­sibles, inau­dibles, nageant dans les pro­fon­deurs avec la patience de ceux qui savent que les hôtels et les bar­mans passent mais que le fleuve reste.

*   *   *

J’ai levé les yeux.

Le ciel d’oc­tobre était immense au-des­sus de Tadous­sac — si immense qu’il fai­sait mal, si immense qu’il ren­dait toute chose humaine ridi­cule et néces­saire à la fois, comme ces étoiles qui brillent avec une inten­si­té absurde alors que per­sonne ne les regarde, alors que leur lumière met des mil­lions d’an­nées à nous atteindre, alors qu’elles sont peut-être déjà mortes sans que nous le sachions.

Les bélu­gas avaient dis­pa­ru dans le fjord. Le silence était reve­nu — le grand silence, l’an­cien silence, celui de huit mille ans et de huit mille hivers. Les col­lines de Totous­kak dor­maient de chaque côté de la baie, arron­dies, douces, comme les seins d’une femme cou­chée sur le dos, et entre les deux col­lines, dans le creux de la poi­trine, la baie reflé­tait les étoiles, et les étoiles reflé­taient la baie, et le haut et le bas se confon­daient, et l’eau et le ciel n’é­taient plus qu’une seule chose, une seule sur­face trem­blante et noire, un seul grand silence liquide où toutes les voix — celles de Car­tier, celles de Téo, celles de Bou­chard, celles de Made­leine, celles de Har­riet, celles de Vigneault, celles des bélu­gas et celles des morts — se mêlaient et se fon­daient et continuaient.

Je me suis levé.

J’ai regar­dé une der­nière fois la baie — l’hô­tel endor­mi sous son toit rouge, la Petite Cha­pelle au bord de l’eau, le quai désert où plus aucun bateau blanc n’ac­cos­te­rait — et j’ai pen­sé : ce n’est pas une fin. Ce n’est pas un début non plus. C’est le fleuve. C’est le fleuve qui conti­nue. C’est tout.

Je suis ren­tré dans ma cabane. J’ai allu­mé le poêle. Je me suis cou­ché sur le lit étroit, face à la fenêtre qui donne sur le fjord, et j’ai fer­mé les yeux.

Dehors, le fleuve continuait.

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CHA­PITRE 5 — Les habitués

Juillet était arri­vé d’un coup, comme il arrive tou­jours à Tadous­sac — sans tran­si­tion, sans prin­temps véri­table, en sau­tant direc­te­ment du froid au chaud avec l’im­pa­tience d’un pays qui n’a que quatre mois pour vivre.

Le Coquart ne désem­plis­sait plus.

De midi à minuit, les tabou­rets étaient occu­pés, les tables prises, les conver­sa­tions entre­la­cées comme les cou­rants du fleuve — l’an­glais par-des­sus, le fran­çais en des­sous, et par­fois, très rare­ment, un mot d’in­nu-aimun quand un employé de la cui­sine adres­sait un signe à un cou­sin venu d’Es­si­pit. Le bar avait son propre rythme, ses marées inté­rieures. L’heure du déjeu­ner était calme — les gens man­geaient au Cover­dale, le res­tau­rant de l’hô­tel, et le bar ne rece­vait que les soli­taires, les impa­tients, les hommes qui pré­fé­raient un sand­wich au comp­toir à la céré­mo­nie des nappes blanches. L’a­près-midi mon­tait len­te­ment, avec les pre­miers apé­ri­tifs vers seize heures, les femmes d’a­bord, puis les maris qui reve­naient du golf ou de la pêche, bron­zés, fati­gués, assoif­fés. Et le soir, après le dîner, le Coquart deve­nait autre chose — un salon, un confes­sion­nal, un théâtre intime où les gens se mon­traient sous un jour qu’ils n’au­raient jamais accep­té en plein soleil.

J’ai­mais ça. J’ai­mais le mou­ve­ment, la rumeur, l’o­deur mêlée du gin, du tabac et du bois ciré. J’ai­mais la pré­ci­sion du geste — ver­ser, cou­per, mélan­ger, poser le verre sur le sous-verre au bon moment, avec le bon angle, sans une goutte per­due. J’ai­mais sur­tout le moment où un client nou­veau s’as­seyait pour la pre­mière fois et où je devais devi­ner, en trois secondes, ce qu’il vou­lait avant qu’il ne le sache lui-même. Un bar­man qui attend la com­mande est un bar­man en retard. Un bar­man qui devine est un bar­man qui fait son travail.

Les habi­tués ne me posaient pas ce pro­blème. Je les voyais appro­cher du comp­toir et leur verre était déjà prêt — posé sur le sous-verre, à la bonne tem­pé­ra­ture, avec la bonne gar­ni­ture. Le juge Mor­ri­son s’as­seyait, trou­vait son whis­ky, hochait la tête une fois — jamais deux — et buvait en silence. Mme Camp­bell com­man­dait un gin tonic pour elle et un mar­ti­ni dry pour son mari avec la même phrase depuis 1953 : « Le gin pour moi, le mar­ti­ni pour Dou­glas, et s’il vous plaît pas trop de glace cette fois. » Le doc­teur Trem­blay levait un doigt et je ver­sais le pas­tis sans un mot. Ces gens étaient des ins­tru­ments et je connais­sais leur partition.

Mais cet été-là, les par­ti­tions avaient changé.

Le juge Mor­ri­son buvait plus vite. Il com­man­dait un deuxième whis­ky avant d’a­voir fini le pre­mier, ce qui ne lui était jamais arri­vé en quinze ans. Mme Camp­bell avait ces­sé de sou­rire en com­man­dant — elle réci­tait sa phrase comme une prière dont elle aurait per­du la foi. Et le doc­teur Trem­blay, pour la pre­mière fois, par­lait. Il par­lait du temps qui pas­sait, de Qué­bec qui chan­geait, de la Révo­lu­tion tran­quille qui empor­tait tout, des curés qui vidaient les églises, des jeunes qui par­taient à Mont­réal, de ce monde nou­veau qui n’a­vait pas de place pour les bateaux blancs ni pour les hôtels à coupole.

— C’est fini, Noé, il disait entre deux gor­gées de pas­tis. Tout ça, c’est fini. Nous sommes les der­niers Romains.

Je ne savais pas s’il avait rai­son. Je ne savais pas si la fin d’un monde est vrai­ment une fin ou sim­ple­ment la rota­tion d’un angle — les mêmes col­lines, le même fleuve, les mêmes baleines, mais vus d’un point de vue que per­sonne n’a­vait encore occu­pé. Je ne savais pas. Mais je sen­tais que quelque chose se défai­sait, comme un nœud marin qu’on tire trop long­temps et qui finit par lâcher d’un coup, sans bruit, en lais­sant les cor­dages pendre dans le vide.

*   *   *

Har­riet venait chaque fin d’après-midi.

Elle arri­vait vers dix-sept heures, par­fois dix-sept heures trente, jamais plus tard. Elle por­tait des robes légères les jours de cha­leur — du lin, du coton, des cou­leurs pâles qui se confon­daient avec la lumière de la baie — et son pull marin bleu les soirs de vent. Elle s’as­seyait au troi­sième tabou­ret, com­man­dait son cha­blis, et nous parlions.

Je dis « nous par­lions », mais ce n’est pas tout à fait exact. Ce qui se pas­sait entre Har­riet et moi n’é­tait pas une conver­sa­tion au sens où le monde l’en­tend — un échange d’in­for­ma­tions, une négo­cia­tion de points de vue, un ping-pong de phrases. C’é­tait autre chose. Quelque chose de plus lent, de plus poreux, qui res­sem­blait davan­tage à la façon dont deux rivières se mêlent à leur confluent — cha­cune gar­dant sa cou­leur un moment avant de se fondre dans l’autre, sans qu’on puisse dire exac­te­ment où l’une finit et l’autre commence.

— Tu as tou­jours vécu ici ? elle a deman­dé un soir de juillet, alors que le soleil des­cen­dait der­rière les col­lines et que la baie pre­nait cette teinte d’a­bri­cot brû­lé qui ne dure que cinq minutes et que les peintres n’ar­rivent jamais à saisir.

— Non. J’ai gran­di à Baie-Sainte-Cathe­rine. De l’autre côté.

— De l’autre côté, elle a répé­té, comme si la phrase conte­nait plus qu’une indi­ca­tion géographique.

— Et avant, j’é­tais à la guerre. Enfin — j’é­tais dans l’ar­mée. Je n’ai pas vu grand-chose. J’é­tais en Angle­terre, puis en Hol­lande, à la fin. Six mois. Juste assez pour savoir que je ne vou­lais plus jamais être ailleurs qu’ici.

— Et ta mère ?

Elle savait. Tout le monde à Tadous­sac savait — les vieux, en tout cas. Que le bar­man du Coquart avait du sang innu. Que sa mère venait d’Es­si­pit. Que Téo Vol­lant était son oncle. Ces choses-là ne se disaient pas en public — pas par pudeur, pas par res­pect, mais par cette indif­fé­rence polie qui est la forme qué­bé­coise du déni. On savait, on ne disait rien, et on conti­nuait à boire son gin en regar­dant le fleuve.

— Ma mère est morte quand j’a­vais trois ans, j’ai dit. Elle était innue. D’Essipit.

— Je sais, a dit Har­riet. Mon père me l’a­vait dit. Il disait : « Le bar­man est un sang-mêlé, mais il sert bien. »

Elle a dit ça sans cruau­té, avec une fran­chise qui n’ap­par­te­nait qu’à elle — cette façon de poser les faits sur le comp­toir comme Téo posait ses his­toires, sans orne­ment, sans excuse, parce que les choses sont ce qu’elles sont et que les embel­lir serait leur man­quer de respect.

— Ton père n’a­vait pas tort, j’ai dit. Je sers bien.

Elle a ri. Un rire bref, clair, qui a réson­né dans le bar presque vide comme une note de pia­no dans une église, et pen­dant une seconde, j’ai vu autre chose dans ses yeux gris-vert — non pas de la pitié, non pas de la curio­si­té, mais une recon­nais­sance. La recon­nais­sance d’un sem­blable. D’un être qui, comme elle, vivait entre deux mondes sans appar­te­nir tout à fait à aucun.

— Noé, elle a dit, qu’est-ce que tu feras quand l’hô­tel fermera ?

C’é­tait la ques­tion que tout le monde posait cet été-là, et que per­sonne ne posait vrai­ment, parce que poser cette ques­tion, c’é­tait admettre que la réponse n’exis­tait pas. Je la posais moi-même chaque nuit, dans ma cabane sur la Pointe, face au fjord, en écou­tant les bélu­gas souf­fler dans le noir. Et chaque nuit, le noir me ren­voyait le même silence.

— Je ne sais pas, j’ai dit. Je ferai ce que fait le fleuve. Je continuerai.

*   *   *

Il y avait des soirs où le Coquart se transformait.

Quand les der­niers clients étaient par­tis, quand les verres étaient ran­gés et les lumières bais­sées, le bar deve­nait un autre lieu — plus grand, plus silen­cieux, plus vieux. Les ombres des meubles s’al­lon­geaient sur le plan­cher comme les ombres des arbres s’al­longent sur la neige en février, et les fenêtres en arc, qui pen­dant la jour­née cadraient la baie comme un tableau, deve­naient des miroirs noirs dans les­quels se reflé­tait l’in­té­rieur du bar, inver­sé, défor­mé, comme vu depuis l’autre côté du verre.

Dans ces moments-là, je sen­tais l’hô­tel respirer.

Ce n’est pas une méta­phore. Le bois des murs cra­quait en se contrac­tant sous l’ef­fet du froid noc­turne. Le plan­cher gémis­sait sous des pas qui n’exis­taient pas. Les rideaux bou­geaient sans vent. Et par­fois — très rare­ment, peut-être deux ou trois fois par sai­son — j’en­ten­dais quelque chose qui res­sem­blait à un mur­mure, un son indis­tinct, venu de nulle part et de par­tout, comme si l’hô­tel se par­lait à lui-même dans une langue que seuls les murs comprenaient.

Made­leine disait que c’é­tait le chauf­fage. Téo disait que c’é­taient les morts.

Je ne savais pas qui avait rai­son. Je savais seule­ment que l’Hô­tel Tadous­sac, construit en 1942 sur les fon­da­tions d’un hôtel construit en 1864 sur un site habi­té depuis huit mille ans, por­tait en lui plus de voix qu’un seul bâti­ment ne devrait en conte­nir. Chaque sai­son dépo­sait une couche, comme le fleuve dépose ses sédi­ments, et sous le ver­nis de Cover­dale, sous les aqua­relles et les mocas­sins, sous le plan­cher ciré et les draps empe­sés de Made­leine, il y avait autre chose — un bruit de fond, une vibra­tion, le bour­don­ne­ment de tout ce qui avait vécu, souf­fert, aimé, tra­fi­qué et prié en ce lieu depuis que les pre­miers chas­seurs avaient regar­dé les col­lines rondes et mur­mu­ré Totouskak.

CHA­PITRE 6 — La prime

Il m’a fal­lu trois semaines pour que Téo raconte.

Trois semaines de thé Red Rose, trois mar­dis de silence et de regards vers la baie, trois après-midi où le vieil homme s’as­seyait sur son tabou­ret du bout, buvait sans par­ler, et repar­tait par la porte de ser­vice avec sa cas­quette et ses bottes de caou­tchouc, me lais­sant seul avec la cer­ti­tude que quelque chose mon­tait en lui — len­te­ment, irré­sis­ti­ble­ment, comme la marée monte dans le fjord, d’a­bord imper­cep­tible, puis visible, puis impos­sible à ignorer.

C’est arri­vé un mar­di de fin juillet, quand la cha­leur fai­sait vibrer l’air au-des­sus de la baie et que les bélu­gas s’é­taient rap­pro­chés de la côte, si près qu’on pou­vait voir les veaux nager contre le flanc de leurs mères, petits et gris — ils ne deviennent blancs qu’à l’âge adulte —, avec des mou­ve­ments d’une grâce mal­adroite qui fai­sait pen­ser à des enfants appre­nant à danser.

Téo les a regar­dés long­temps. Puis il a dit :

— J’en ai tué quarante-sept.

Il a dit ça comme on dit l’heure. Sans trem­ble­ment, sans pathos, avec la pré­ci­sion comp­table d’un homme qui a por­té un chiffre en lui pen­dant qua­rante ans et qui le sort enfin comme on sort une pierre de sa poche.

— Qua­rante-sept bélu­gas. Entre 1928 et 1935. Sept saisons.

J’ai posé le verre que j’es­suyais. Je n’ai rien dit. Avec Téo, le silence était tou­jours la meilleure question.

— Le gou­ver­ne­ment payait quinze dol­lars par bélu­ga, il a conti­nué. Quinze dol­lars. C’é­tait une for­tune. Mon père en gagnait cin­quante par mois comme pêcheur, quand il en gagnait. Quinze dol­lars pour un bélu­ga mort. On pre­nait le fusil, on des­cen­dait à la Pointe à marée basse, et on tirait. C’é­tait facile. Les bélu­gas sont des ani­maux confiants. Ils s’ap­prochent. Ils viennent vers toi. Ils ne savent pas ce qu’est un fusil.

Il a bu une gor­gée de thé. Sa main ne trem­blait pas. Rien ne trem­blait chez Téo — ni les mains, ni la voix, ni les yeux. Le trem­ble­ment était à l’in­té­rieur, enfoui si pro­fond qu’il aurait fal­lu creu­ser à tra­vers qua­rante ans de silence pour l’atteindre.

— On disait que les bélu­gas man­geaient la morue et le sau­mon. Que c’é­tait à cause d’eux que les pêcheurs ne pre­naient plus rien. Le gou­ver­ne­ment avait envoyé des fonc­tion­naires, des scien­ti­fiques — enfin, des gens qui se disaient scien­ti­fiques — et ils avaient conclu que les bélu­gas étaient des nui­sibles. Comme les loups, comme les ours. Des nui­sibles qu’il fal­lait éli­mi­ner pour pro­té­ger l’industrie.

Il a pro­non­cé le mot « indus­trie » avec le même déta­che­ment qu’il met­tait à tout le reste, mais j’ai vu quelque chose pas­ser dans ses yeux — un éclat, bref, dur, qui n’é­tait pas de la colère mais quelque chose de plus ancien que la colère, quelque chose qui res­sem­blait au mépris qu’un homme éprouve pour sa propre bêtise quand il la recon­naît enfin, des décen­nies trop tard.

— Ils avaient tort, j’ai dit.

— Ils avaient tort. Les bélu­gas ne mangent pas de morue. Ils ne mangent pas de sau­mon. Ils mangent du cape­lan, des lan­çons, des vers marins. Des petites choses. Des choses que per­sonne ne pêche. Les fonc­tion­naires ne savaient pas ça. Ou ils le savaient et ils s’en fichaient. Quinze dol­lars par tête. L’in­dus­trie de la mort est tou­jours ren­table, Noé.

*   *   *

— On les tuait à la Pointe-de-l’Is­let, sur­tout. À marée basse, quand ils s’ap­prochent pour se nour­rir dans les hauts-fonds. Cer­tains tiraient depuis la rive. D’autres pre­naient les cha­loupes et s’ap­pro­chaient par la mer. Il y avait même des avions — je ne blague pas — des avions du gou­ver­ne­ment qui sur­vo­laient le fleuve et lâchaient des bombes sur les trou­peaux. Des bombes. Sur des baleines blanches.

Il s’est arrê­té. Le soleil avait tour­né et la lumière des fenêtres du Coquart frap­pait main­te­nant la sur­face du comp­toir en biais, fai­sant luire les marques de verre comme des cicatrices.

— Mon pre­mier, c’é­tait en octobre 1928. J’a­vais vingt-quatre ans. J’é­tais jeune, j’a­vais faim, j’a­vais une femme et un fils. Quinze dol­lars. J’ai pris le fusil de mon père — un Lee-Enfield de la guerre, ache­té au sur­plus mili­taire — et je suis des­cen­du à la Pointe à marée basse.

Il décri­vait la scène avec une minu­tie presque pho­to­gra­phique — le ciel gris, l’o­deur du varech, le bruit des galets sous ses bottes, le froid de l’eau qui mon­tait jus­qu’aux che­villes. Et les bélu­gas — quatre ou cinq, un petit groupe, des femelles avec un veau, qui nageaient len­te­ment dans le che­nal entre la Pointe et la baie, leurs dos blancs affleu­rant comme des lunes à la sur­face de l’eau.

— Le pre­mier, je l’ai tiré à trente mètres. Une femelle. La balle est entrée juste der­rière l’évent — le trou par lequel elles soufflent. Elle a fait un bond — pas un bond de peur, un bond de sur­prise, comme si elle n’ar­ri­vait pas à com­prendre ce qui lui arri­vait. Et puis elle s’est enfon­cée. Et le sang est mon­té à la surface.

Il a fer­mé les yeux une seconde. Une seule seconde.

— Le sang d’un bélu­ga est très rouge, Noé. Plus rouge que le sang humain. Plus épais, aus­si. Il reste à la sur­face long­temps, il forme des cercles qui s’é­lar­gissent, et l’eau autour devient rose, puis rouge, puis noire. Et les autres bélu­gas — tu sais ce qu’elles font ?

— Non.

— Elles res­tent. Elles ne fuient pas. Elles tournent autour du corps. Elles appellent. Elles font des sons — des cris, des grin­ce­ments, des sif­fle­ments. Des sons que je n’a­vais jamais enten­dus. Des sons que je n’ai plus jamais oubliés.

Le bar était silen­cieux. Dehors, un bélu­ga a souf­flé dans la baie, comme une ponc­tua­tion invo­lon­taire, comme si le fleuve lui-même com­men­tait le récit.

— J’ai tué qua­rante-sept baleines blanches en sept sai­sons. Sept cents cinq dol­lars. Avec cet argent, j’ai nour­ri ma famille, j’ai ache­té un canot, j’ai répa­ré la mai­son. Et chaque nuit, pen­dant qua­rante ans, j’ai enten­du les sons.

*   *   *

Ce soir-là, après avoir fer­mé le bar, je suis sor­ti sur la Pointe.

Il fai­sait nuit — une nuit de fin juillet, pas tout à fait noire, avec cette lumi­no­si­té rési­duelle que le Nord garde en été, un bleu pro­fond au-des­sus du fjord qui ne devient jamais com­plè­te­ment noir, comme si le ciel refu­sait d’a­ban­don­ner la terre à l’obs­cu­ri­té totale.

Je me suis assis sur le rocher plat que je connais­sais par cœur — celui qui avance dans l’eau comme une langue de pierre et d’où on voit, à droite, l’embouchure du Sague­nay, et à gauche, la baie de Tadous­sac avec l’hô­tel au toit rouge endor­mi au-des­sus de la plage.

J’ai atten­du.

Ils sont venus vers minuit. Trois souffles d’a­bord, courts, rapides, du côté du fjord. Puis un qua­trième, plus long, plus lent, plus près. J’ai plis­sé les yeux dans le noir — et je les ai vus. Deux dos blancs, lumi­neux comme de la por­ce­laine dans la nuit bleu­tée, qui glis­saient à la sur­face de l’eau sans bruit, sans écla­bous­sure, avec une flui­di­té qui n’ap­par­te­nait à aucun monde ter­restre. Ils pas­saient devant moi à vingt mètres, peut-être moins, et l’un d’eux a tour­né légè­re­ment la tête — je jure qu’il a tour­né la tête — et pen­dant une frac­tion de seconde, j’ai vu un œil. Un œil petit, rond, noir, brillant, qui me regar­dait avec une intel­li­gence calme, sans peur, sans curio­si­té exces­sive, avec sim­ple­ment l’at­ten­tion polie d’un être qui sait que vous êtes là et qui décide de ne pas vous en vouloir.

Puis ils ont souf­flé ensemble — un double gey­ser qui s’est éle­vé dans la nuit bleue comme deux prières — et ils ont dis­pa­ru dans le noir du fjord, empor­tant avec eux qua­rante ans de culpa­bi­li­té qui n’é­tait pas la mienne mais que je por­tais quand même, parce qu’on porte tou­jours la culpa­bi­li­té de ceux qu’on aime, comme on porte leur silence et leurs his­toires, sur ses épaules, dans ses os, dans le creux de ses mains quand on essuie un verre et qu’on écoute le fleuve.

Les col­lines de Totous­kak dor­maient de chaque côté de la baie, arron­dies, douces, comme les seins d’une femme endor­mie. Et quelque part, dans les eaux noires, les enfants de la femme cou­chée nageaient en silence, leurs chants inau­dibles pour les oreilles humaines, mais pré­sents — tou­jours pré­sents — dans les pro­fon­deurs du fleuve qui continue.

CHA­PITRE 7 — Le capitaine

Le capi­taine Bou­chard avait une façon de boire qui res­sem­blait à une navigation.

Il appro­chait le verre de ses lèvres avec la même len­teur cal­cu­lée qu’il met­tait à appro­cher le Riche­lieu du quai — un mou­ve­ment infime, mil­li­mé­tré, où chaque frac­tion de seconde comp­tait et où la pré­ci­pi­ta­tion aurait été non seule­ment une erreur mais une faute morale. Il buvait une gor­gée, repo­sait le verre, atten­dait que le gin trouve sa place en lui, et recom­men­çait. Un verre de gin durait qua­rante-cinq minutes. C’é­tait chro­no­mé­trique. C’é­tait beau.

Mais ce soir-là — un soir d’août, lourd, immo­bile, avec cette cha­leur épaisse que le fleuve exhale par­fois quand les cou­rants chauds du golfe remontent jus­qu’à Tadous­sac —, le capi­taine buvait autre­ment. Plus vite. Avec une sorte d’ur­gence conte­nue, comme un homme qui sait qu’il n’a plus le temps de navi­guer et qui décide de cou­ler dignement.

Le bar était presque vide. Les habi­tués étaient au concert — un qua­tuor à cordes jouait dans le hall de l’hô­tel, Schu­bert ou Brahms, je ne me sou­viens plus, et les notes mon­taient jus­qu’au Coquart par l’es­ca­lier de ser­vice, assour­dies, trans­for­mées en un bour­don­ne­ment loin­tain qui res­sem­blait au chant des bélu­gas enten­du depuis la terre.

Bou­chard était assis à sa place — le tabou­ret du milieu, face à la baie — et il regar­dait la nuit. La baie était noire, ponc­tuée seule­ment par les feux de posi­tion du Riche­lieu au mouillage, deux points rouges et verts qui oscil­laient imper­cep­ti­ble­ment avec la houle, comme les yeux d’un ani­mal endormi.

— Noé, il a dit, est-ce que tu sais com­ment le Qué­bec a brûlé ?

Je savais. Tout le monde sur le fleuve savait. Mais je savais aus­si que le capi­taine ne posait pas une ques­tion — il ouvrait une porte, et ce qui se trou­vait der­rière était trop lourd pour être por­té seul.

— Août 1950, j’ai dit.

— Le 14 août 1950. Deux heures du matin. Le Qué­bec remon­tait de Tadous­sac vers Mont­réal avec trois cent cin­quante pas­sa­gers à bord. Le feu a pris dans la lin­ge­rie — un court-cir­cuit, pro­ba­ble­ment, ou un mégot oublié, on n’a jamais vrai­ment su. Les flammes se sont pro­pa­gées par les conduits de ven­ti­la­tion. En vingt minutes, le pont supé­rieur était un brasier.

Il a vidé son verre. J’ai ver­sé sans attendre.

— J’é­tais sur le Riche­lieu. On navi­guait à six heures der­rière le Qué­bec, même route, même direc­tion. On a vu la lueur dans le ciel bien avant de voir le bateau. Une lueur orange, très haute, qui se reflé­tait sur l’eau comme un deuxième soleil. Et puis on a enten­du les appels radio. Et puis on a compris.

Il a tour­né le verre entre ses doigts — len­te­ment, méca­ni­que­ment, comme un homme qui récite un cha­pe­let sans y croire.

— Sept morts. Sept per­sonnes brû­lées vives ou noyées dans le Saint-Laurent, en pleine nuit, en plein été. Le Qué­bec a été remor­qué jus­qu’à Qué­bec — la ville — et on l’a lais­sé cre­ver sur la grève pen­dant trois ans avant de le démo­lir. Trois ans. Comme un cadavre qu’on n’ose pas enterrer.

Il s’est tu. La musique du qua­tuor à cordes mon­tait tou­jours par l’es­ca­lier, un mou­ve­ment lent, quelque chose en mineur qui res­sem­blait à un requiem involontaire.

— Après ça, les gens ont eu peur. Pas tout de suite — la peur est venue plus tard, quand les jour­naux ont publié les pho­tos, quand les témoins ont racon­té, quand les familles des morts ont fait leurs pro­cès. La peur est comme la marée, Noé. Elle monte len­te­ment, mais elle monte. Et quand elle est là, elle emporte tout.

*   *   *

— Tu sais ce qui tue un bateau, Noé ? Ce n’est pas le feu. Ce n’est pas la tem­pête. Ce n’est pas les récifs. C’est l’indifférence.

Il avait com­man­dé un troi­sième gin — fait sans pré­cé­dent dans l’his­toire de nos soi­rées. Le troi­sième gin du capi­taine Bou­chard, c’é­tait comme la troi­sième corne d’un navire en détresse : un signal que les choses avaient dépas­sé le seuil du contrôlable.

— Quand les gens ont com­men­cé à prendre l’a­vion, à prendre l’au­to­mo­bile, à vou­loir aller vite, tou­jours plus vite — le bateau est deve­nu un objet de musée. Un bibe­lot. Les croi­sières sur le Sague­nay, c’é­tait pour les vieux, pour les nos­tal­giques, pour les gens qui avaient le temps de vivre. Et le temps de vivre, Noé, c’est la pre­mière chose qu’on sup­prime quand on veut aller vite.

Il par­lait du Riche­lieu comme on parle d’un être aimé en phase ter­mi­nale — avec une ten­dresse lucide, dépour­vue d’illu­sion, qui recon­nais­sait la beau­té de ce qui par­tait sans pré­tendre le retenir.

— Cin­quante cabines de pre­mière classe. Seize canots de sau­ve­tage. Une salle à man­ger de deux cents cou­verts avec des lustres en cris­tal et des nappes blanches. Un pont pro­me­nade de cent cin­quante pieds, avec des chaises longues en teck et des cou­ver­tures de laine pour les nuits fraîches. Et un bar — pas aus­si beau que le tien, mais pas mal — où les pas­sa­gers buvaient du cham­pagne en regar­dant les caps de Char­le­voix défi­ler au ralenti.

Il a souri.

— Tu sais où il va finir, le Riche­lieu ? En Bel­gique. Chez le fer­railleur. Trois mille cinq cents ton­neaux de bois et d’a­cier trans­for­més en clous, en cas­se­roles, en pièces de voi­ture. C’est ça, la fin d’un bateau blanc. C’est ça, la fin du monde.

J’ai vou­lu dire quelque chose — quelque chose de vrai, quelque chose qui aurait eu le poids et la den­si­té du silence de Téo — mais je n’ai rien trou­vé. Il n’y a pas de mots pour la fin du monde. Il n’y a que des gestes : ver­ser un verre, essuyer le comp­toir, bais­ser les lumières, fer­mer le bar. Les gestes du bar­man sont les der­niers rites de la civi­li­sa­tion — quand tout le reste a dis­pa­ru, il reste encore quel­qu’un pour vous ser­vir un der­nier verre et vous dire bonne nuit.

— Bonne nuit, capi­taine, j’ai dit quand il s’est levé.

Il a mis sa cas­quette — geste lent, solen­nel, auto­ma­tique, le geste d’un homme qui n’existe plei­ne­ment que sous une cas­quette —, et il est sor­ti dans la nuit chaude d’août, et je l’ai regar­dé des­cendre vers le quai où le canot du Riche­lieu l’at­ten­dait, petit homme mas­sif dans son uni­forme bleu, mar­chant vers son navire condam­né avec la même rec­ti­tude qu’il aurait mise à mar­cher vers l’éternité.

*   *   *

Le len­de­main matin, très tôt, avant l’ou­ver­ture du bar, je suis des­cen­du sur la plage.

Le Riche­lieu était au mouillage dans la baie, immo­bile, blanc, irréel dans la brume du matin. La marée était basse et le sable gris s’é­ten­dait en une langue plate jus­qu’au bord de l’eau, jon­ché de varech, de coquillages et de ces galets ronds que le fleuve polit depuis des mil­lé­naires avec la patience d’un arti­san qui n’est jamais pressé.

Je me suis assis sur un rocher et j’ai regar­dé le bateau.

Il était beau. Je le dis sans nos­tal­gie, sans sen­ti­men­ta­lisme — il était objec­ti­ve­ment beau, de cette beau­té fonc­tion­nelle que pos­sèdent les choses conçues pour un usage pré­cis et qui, par la grâce de leur pro­por­tion et de leur jus­tesse, trans­cendent leur fonc­tion. La coque blanche, les deux che­mi­nées, la ligne du pont qui décri­vait une courbe à peine per­cep­tible entre la proue et la poupe — tout cela avait été pen­sé, des­si­né, construit par des hommes qui savaient que la beau­té n’est pas un luxe mais une néces­si­té, que navi­guer sur un fleuve est un acte qui mérite d’être accom­pli avec élé­gance, et qu’un bateau laid est un bateau qui ne mérite pas de flotter.

L’an­née pro­chaine, il n’y aurait plus de bateau dans la baie. Plus de che­mi­nées noires, blanches et rouges. Plus de corne grave le matin. Plus de pas­sa­gers en cou­leurs claires des­cen­dant la pas­se­relle. Plus rien qu’une baie vide, le fjord, les bélu­gas, et l’hô­tel au toit rouge fer­mé comme un cercueil.

Un bélu­ga a souf­flé près de la coque du Riche­lieu, et pen­dant un ins­tant absurde, j’ai eu l’im­pres­sion que la baleine et le bateau se regar­daient — deux créa­tures blanches flot­tant sur les mêmes eaux, l’une mor­telle, l’autre éter­nelle, et aucune des deux ne sachant laquelle était laquelle.

CHA­PITRE 8 — Sep­tembre 42

C’est un soir de la mi-août que le sou­ve­nir est revenu.

Je ne l’a­vais pas convo­qué. Les sou­ve­nirs de guerre ne se convoquent pas — ils arrivent comme les U‑boots arri­vaient dans le Saint-Laurent en 1942, sans pré­ve­nir, par en des­sous, en cre­vant la sur­face de la vie ordi­naire avec une vio­lence qui laisse des trous dans l’eau.

J’é­tais en train de fer­mer le bar. Les der­niers clients étaient par­tis, Har­riet était ren­trée au cot­tage une heure plus tôt, et je ran­geais les verres en écou­tant le silence du Coquart — ce silence par­ti­cu­lier de fin de soi­rée qui n’est pas une absence de bruit mais une pré­sence de calme, un calme actif, vibrant, comme la sur­face du fleuve quand le vent tombe et que tout se fige dans une immo­bi­li­té qui contient en elle toutes les tem­pêtes pas­sées et à venir.

Et c’est là que ça m’est tom­bé dessus.

*   *   *

Sep­tembre 1942. J’a­vais vingt et un ans. Je n’é­tais pas encore bar­man — j’é­tais homme à tout faire, embau­ché par le direc­teur de l’hô­tel trois mois après l’i­nau­gu­ra­tion parce que la moi­tié du per­son­nel mas­cu­lin était par­ti à la guerre et qu’il fal­lait des bras pour por­ter les valises, cirer les par­quets, déchar­ger les livrai­sons et faire tout ce que les femmes de chambre ne pou­vaient pas faire, non par inca­pa­ci­té mais par convention.

L’hô­tel était neuf. Les murs sen­taient encore la pein­ture et le bois fraî­che­ment cou­pé. Les col­lec­tions de Cover­dale venaient d’ar­ri­ver — des caisses par­tout, dans le hall, dans les cou­loirs, sur les paliers, avec cette écri­ture impé­rieuse au pochoir : FRA­GILE — CANA­DA STEAM­SHIP LINES — COVER­DALE COL­LEC­TION. Le vieil homme super­vi­sait le débal­lage avec une fébri­li­té de père devant un ber­ceau, véri­fiant chaque objet, ins­pec­tant chaque cadre, refu­sant de confier à qui­conque le soin de plan­ter un clou.

Et pen­dant ce temps, à deux cents kilo­mètres en aval, les sous-marins alle­mands tor­pillaient des navires dans le fleuve.

On le savait. On ne le disait pas. Le gou­ver­ne­ment avait impo­sé la cen­sure — les jour­naux n’a­vaient pas le droit de rap­por­ter les attaques, et les rares infor­ma­tions qui fil­traient arri­vaient par bouche à oreille, défor­mées, ampli­fiées par la peur, trans­for­mées en rumeurs gro­tesques. Des sous-marins dans le Saint-Laurent ? Des nazis dans le fleuve de Car­tier, de Cham­plain, de Mont­calm ? C’é­tait impos­sible. C’é­tait absurde. C’é­tait vrai.

En mai, le Nicoya et le Leto avaient été cou­lés au large de la Gas­pé­sie. En juillet, trois navires d’un même convoi avaient été tor­pillés près de l’île du Bic. Et en sep­tembre — sep­tembre 1942, le mois où le sou­ve­nir a son poids le plus lourd —, le HMCS Char­lot­te­town avait été tor­pillé à l’embouchure du Saguenay.

À l’embouchure du Sague­nay. C’est-à-dire devant Tadous­sac. C’est-à-dire dans les eaux que je voyais chaque jour depuis les fenêtres de l’hô­tel. C’est-à-dire là où les bélu­gas soufflaient.

*   *   *

Le Char­lot­te­town était une cor­vette. Un petit navire de guerre, cent quatre-vingt-dix pieds, armé de gre­nades sous-marines, affec­té à l’es­corte des convois dans le golfe. Il reve­nait de mis­sion avec un dra­gueur de mines, le Clayo­quot, et ils remon­taient le Sague­nay vers leur base de Gas­pé quand le U‑517 les a repérés.

Deux tor­pilles dans le flanc tri­bord. Le bateau a cou­lé en quatre minutes.

Quatre minutes. Le temps de ser­vir un gin tonic, de cou­per une ron­delle de citron, de poser le verre sur le sous-verre et de sou­rire au client. Quatre minutes, et un navire de guerre dis­pa­raît sous la sur­face du fleuve, à por­tée de vue de l’Hô­tel Tadous­sac, dont le toit rouge brillait au soleil de sep­tembre comme une carte pos­tale obscène.

Dix morts. Le capi­taine par­mi eux.

Quand les gre­nades sous-marines du Char­lot­te­town ont explo­sé dans l’eau — déclen­chées par la pres­sion de la pro­fon­deur alors que le bateau cou­lait —, les sur­vi­vants qui nageaient à la sur­face ont été tués par le souffle. Tués par leurs propres armes. Le fleuve, ce jour-là, était plein de débris, de fuel, de corps, et de bélu­gas qui nageaient entre les morts avec leur indif­fé­rence magni­fique de créa­tures qui ont vu pire que les guerres des hommes.

*   *   *

Je me sou­viens du bruit.

Pas du bruit de l’ex­plo­sion — je n’é­tais pas sur la rive à ce moment-là, j’é­tais dans la réserve de l’hô­tel en train de débal­ler une caisse de cognac. Je me sou­viens d’un son sourd, loin­tain, étouf­fé, qui aurait pu être un coup de ton­nerre ou le cla­que­ment d’une porte si je n’a­vais pas su, au fond de moi, avec la cer­ti­tude de ceux qui vivent au bord de l’eau et qui lisent le fleuve comme d’autres lisent le ciel, que ce bruit-là ne venait pas du ciel.

Après, il y a eu le silence. Puis les sirènes — pas celles de l’hô­tel, celles du vil­lage, le signal de la pro­tec­tion civile qu’on n’a­vait jamais enten­du à Tadous­sac et qu’on n’en­ten­drait plus jamais. Puis les canots de sau­ve­tage qui par­taient du quai, avec des pêcheurs et des marins béné­voles qui ramaient vers l’embouchure du Sague­nay dans la lumière dorée de sep­tembre. Puis l’at­tente. Puis les corps.

Ils ont rame­né les sur­vi­vants au quai de Tadous­sac. Des hommes en uni­forme, trem­pés, cou­verts de mazout, cer­tains bles­sés, cer­tains en état de choc, avec ce regard vitreux que j’al­lais retrou­ver deux ans plus tard en Hol­lande, chez les sol­dats qui ont vu trop de choses pour que leurs yeux fonc­tionnent encore normalement.

Et pen­dant tout ce temps, à l’Hô­tel Tadous­sac, Cover­dale conti­nuait à accro­cher ses tableaux.

Ce n’é­tait pas de l’in­dif­fé­rence. Cover­dale savait. Tout le monde savait. Mais que pou­vait-il faire ? Décro­cher les aqua­relles ? Fer­mer l’hô­tel ? Annu­ler la sai­son ? La guerre était par­tout et nulle part — elle était dans le fleuve, sous le fleuve, dans les jour­naux cen­su­rés et dans les mur­mures des cui­si­nières, mais elle n’é­tait pas dans le hall de l’hô­tel, pas dans les cou­loirs où les tableaux trou­vaient leur lumière, pas dans le bar où les pas­sa­gers des bateaux blancs buvaient leur gin en regar­dant le fjord. L’hô­tel était une bulle. Une fic­tion. Un décor de théâtre mon­té au-des­sus d’un champ de bataille, avec des lustres en cris­tal et des draps empe­sés et un bar­man — pas encore moi, un autre, un homme dont j’ai oublié le nom — qui ver­sait du scotch dans des verres propres pen­dant que des marins mou­raient à trois kilo­mètres de là.

*   *   *

Et puis il y a eu l’espion.

En novembre 1942, le U‑518 avait fait sur­face dans la baie de Cha­leurs, près de New Car­lisle, et un homme en avait débar­qué. Wer­ner von Janows­ki. Un agent alle­mand. Il avait patau­gé jus­qu’à la plage en pleine nuit, avec de faux papiers cana­diens, une radio, et des ins­truc­tions pour espion­ner les mou­ve­ments de navires dans le golfe.

Il a été arrê­té le len­de­main matin à la gare de New Car­lisle. Il por­tait un par­des­sus humide, il sen­tait le die­sel de sous-marin, et il avait ten­té de payer son billet de train avec des billets de banque cana­diens qui n’a­vaient plus cours depuis trois ans. L’es­pion le plus incom­pé­tent de la Seconde Guerre mon­diale, disaient les gens — et ils riaient, parce que rire d’un espion incom­pé­tent est plus facile que d’ad­mettre qu’un sous-marin nazi s’est appro­ché assez près de vos côtes pour y débar­quer un homme.

Quand j’ai appris cette his­toire — des mois plus tard, quand la cen­sure s’est un peu relâ­chée —, j’ai pen­sé à une chose. Si un sous-marin pou­vait faire sur­face dans la baie de Cha­leurs et débar­quer un espion, qu’est-ce qui l’empêchait de faire sur­face dans la baie de Tadous­sac ? Qu’est-ce qui empê­chait un péri­scope de sur­gir entre les bélu­gas, un soir d’é­té, pen­dant que les clients du Coquart buvaient leur cock­tail en admi­rant le cou­cher de soleil ?

Rien. Rien ne l’empêchait. Et c’est peut-être ça, le sou­ve­nir le plus lourd — non pas la vio­lence, non pas les morts, mais l’i­dée que la guerre était venue nager dans les mêmes eaux que les baleines, et que la sur­face du fleuve, cette sur­face que je regar­dais chaque jour depuis le bar, cette sur­face lisse et trom­peuse, avait conte­nu en même temps la beau­té et l’hor­reur, les souffles des bélu­gas et les tor­pilles des U‑boots, les aqua­relles de Cover­dale et les corps des marins, et que rien — ni le toit rouge de l’hô­tel, ni les draps de Made­leine, ni les verres du Coquart — n’a­vait pu sépa­rer les deux.

*   *   *

J’ai rou­vert les yeux.

J’é­tais au Coquart. Août 1965. Vingt-trois ans avaient pas­sé. Le comp­toir d’é­rable était sous mes mains, lisse, fami­lier, réel. Les fenêtres en arc don­naient sur la baie endor­mie. Les gla­çons fon­daient dans le bac avec un cré­pi­te­ment doux. Et quelque part dans ma poi­trine, le bruit sourd de sep­tembre 42 conti­nuait de réson­ner, non pas comme un sou­ve­nir mais comme une vibra­tion per­ma­nente, un infra­basse que seul le corps per­çoit et que la mémoire refuse d’éteindre.

J’ai fer­mé le bar. J’ai éteint les lumières. Et je suis res­té un moment dans le noir, debout der­rière le comp­toir, les mains à plat sur le bois, écou­tant l’hô­tel res­pi­rer et le fleuve mur­mu­rer de l’autre côté des vitres, ce fleuve qui avait vu pas­ser les canots de Car­tier, les four­rures de Chau­vin, les prières des Jésuites, les bateaux blancs de Cover­dale, les tor­pilles de la Krieg­sma­rine, et les bélu­gas, tou­jours les bélu­gas, les enfants blancs de la femme cou­chée, nageant dans les pro­fon­deurs avec une patience de plu­sieurs mil­lé­naires, indif­fé­rents aux guerres, aux hôtels et aux bar­mans qui les regardent depuis la rive en essayant de com­prendre pour­quoi le monde est fait de tant de beau­té et de tant de des­truc­tion, et pour­quoi les deux coexistent si bien dans le même fleuve, dans les mêmes eaux, sous le même ciel.

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Le bar du Coquart — Cha­pitres 9 à 13

Le bar du Coquart — Cha­pitres 1 à 4

Le bar du
Coquart

Le bar du Coquart

Cha­pitres 1 à 4

CHA­PITRE 1 — L’ouverture

En l’an 1535, remon­tant le grand fleuve, Jacques Car­tier nota dans son jour­nal : « Nous aper­çûmes une espèce de pois­sons, des­quels il n’y a mémoire d’homme avoir vu ni ouï. »

Le bois avait tra­vaillé pen­dant l’hiver.

Je le sen­tais dans la résis­tance des tiroirs, dans le gon­fle­ment léger du comp­toir sous mes paumes, dans cette façon qu’a­vaient les fenêtres du Coquart de ne plus s’ou­vrir qu’a­vec un coup d’é­paule et un juron. Six mois de gel, de neige lourde sur le toit rouge, de vent du nord-est qui pousse le fleuve contre lui-même — et l’hô­tel rete­nait tout ça dans ses join­tures comme un vieux corps retient ses douleurs.

J’é­tais arri­vé le pre­mier, comme chaque année. Avant Made­leine, avant les femmes de chambre, avant les cui­si­niers de Qué­bec qui débar­quaient en juin avec leurs cou­teaux et leurs airs de supé­rio­ri­té. Le bar d’a­bord. Tou­jours le bar d’abord.

J’a­vais tra­ver­sé en pick-up sur le pre­mier tra­ver­sier du matin, celui de six heures, quand la brume mange encore la sur­face du Sague­nay et que le câble du bac vibre comme une corde de contre­basse au-des­sus de l’eau noire. La tra­ver­sée dure dix minutes. Dix minutes entre Baie-Sainte-Cathe­rine et Tadous­sac, entre la rive sud et la rive nord, entre le monde ordi­naire et cet endroit qui ne res­semble à rien d’autre.

De l’autre côté, le vil­lage dor­mait encore. Les cot­tages des Pion­niers avaient leurs volets fer­més. La Petite Cha­pelle, rouge et blanche au bord de la baie, res­sem­blait à un jouet oublié dans l’herbe. Et l’hô­tel — l’Hô­tel Tadous­sac — se dres­sait au-des­sus de tout ça avec sa cou­pole, ses murs blan­chis et son toit rouge que les navi­ga­teurs repèrent à des milles en remon­tant le fleuve, comme un phare qui aurait déci­dé de s’ha­biller pour le dîner.

Dix-neuf ans que je pousse cette porte en juin.

Dix-neuf ans que je retrouve la même odeur — bois ver­ni, pous­sière fine, un fond de cire d’a­beille que per­sonne n’ap­plique plus mais qui per­siste, incrus­tée dans les fibres du plan­cher depuis l’é­poque de Cover­dale. Et chaque année, pen­dant quelques secondes, le temps d’a­jus­ter mes yeux à la pénombre du hall, je revois le vieil homme debout au milieu de ses caisses, en 1946, quand je suis arri­vé ici pour la pre­mière fois.

Il accro­chait une aqua­relle. Un pay­sage du Sague­nay, signé d’un nom que je ne connais­sais pas. Il por­tait un cos­tume trois-pièces mal­gré la cha­leur de juin, et il ajus­tait le cadre avec une minu­tie de chi­rur­gien, recu­lant de trois pas, pen­chant la tête, reve­nant cor­ri­ger d’un mil­li­mètre l’in­cli­nai­son. Il ne m’a pas regar­dé. Il a dit, sans se retour­ner : « Vous êtes le nou­veau bar­man. Ne tou­chez jamais aux tableaux. »

William Hugh Cover­dale. Pré­sident de la Cana­da Steam­ship Lines. Pro­prié­taire de cet hôtel, du Manoir Riche­lieu à La Mal­baie, de la mai­son Chau­vin au bord de la baie. Col­lec­tion­neur de tout ce que ce pays avait pro­duit avant de s’ou­blier lui-même — aqua­relles, gra­vures, cartes anciennes, mocas­sins bro­dés, calu­mets, haches de pierre, tout le bric-à-brac sacré d’un conti­nent qui avait com­men­cé ici, exac­te­ment ici, à l’en­droit où le Sague­nay verse ses eaux noires dans le corps gris du Saint-Laurent.

Il est mort trois ans après. 1949. Et ses deux mille cinq cents pièces sont res­tées là, dans les cou­loirs, dans les chambres, dans le hall — sus­pen­dues au-des­sus du vide comme les lustres d’un navire qui com­mence à prendre l’eau.

Mais je n’y pen­sais pas ce matin-là. Pas encore. Ce matin-là, j’ou­vrais le bar.

*   *   *

Le Coquart occupe l’angle nord-ouest de l’hô­tel, là où la vue est la plus vio­lente. Je dis vio­lente parce qu’il n’y a pas d’autre mot. Trois grandes fenêtres en arc donnent sur la baie de Tadous­sac, et au-delà de la baie, sur l’embouchure du Sague­nay, et au-delà de l’embouchure, sur le fleuve qui n’est déjà plus un fleuve mais presque une mer, large de vingt kilo­mètres, avec des marées qui montent et des­cendent de quatre mètres et des cou­rants qui ont cou­lé des goé­lettes. Le matin, quand le soleil frappe de l’est, toute cette eau devient une plaque de métal en fusion et il faut bais­ser les stores pour que les clients ne soient pas aveu­glés au-des­sus de leur bloo­dy mary. Le soir, c’est autre chose — le ciel passe par toutes les nuances du cuivre et du vio­let, les bélu­gas remontent vers le fjord en souf­flant des colonnes de vapeur qui s’al­lument dans la lumière rasante, et les gens posent leur verre et se taisent.

C’est pour ça qu’ils viennent. Pour ce silence-là.

J’ai sor­ti les bou­teilles de la réserve. Gin Bee­fea­ter, rye cana­dien, scotch pour les Anglais de Mont­réal, cognac pour les rares Fran­çais de pas­sage, bière Mol­son pour les pilotes du tra­ver­sier qui s’ar­rêtent en fin de jour­née. J’ai véri­fié les verres — les coupes, les tum­bler, les flûtes que per­sonne n’u­ti­lise jamais mais que Made­leine exige. J’ai essuyé le comp­toir. Érable mas­sif, ver­ni sombre, long de quatre mètres, avec des marques de verre que vingt-trois ans de ser­vice n’ont pas réus­si à effa­cer. Je connais chaque marque. Je sais laquelle a été lais­sée par le colo­nel Pat­ter­son, qui posait son bour­bon avec l’au­to­ri­té d’un homme habi­tué à don­ner des ordres, et laquelle par Mme Lafleur, de Qué­bec, qui fai­sait tour­ner son verre de por­to comme une tou­pie en racon­tant ses étés d’enfance.

La pre­mière chose que j’ai vue en rele­vant la tête, c’est un béluga.

Il pas­sait len­te­ment devant les fenêtres du Coquart, très près de la rive, son dos blanc affleu­rant à peine la sur­face. Un mâle, pro­ba­ble­ment — les mâles longent la côte nord à cette époque, quand les femelles et les veaux res­tent plus au large, du côté de l’Île-aux-Basques. Il a souf­flé une fois, un petit gey­ser dis­cret, presque poli, et il a disparu.

Bien­ve­nue, j’ai pen­sé. Moi aus­si je suis revenu.

*   *   *

Made­leine est arri­vée à huit heures, en robe grise et tablier blanc, les che­veux tirés en un chi­gnon si ser­ré qu’il sem­blait avoir été conçu par un ingé­nieur. Elle avait les clés de toutes les chambres à la cein­ture — cent trente-sept clés qui tin­taient à cha­cun de ses pas comme un carillon de bronze.

— Les draps sont arri­vés de Qué­bec, elle a dit en pas­sant devant le bar sans s’ar­rê­ter. Les rideaux du troi­sième sont à refaire. Et le pla­fond de la 204 a une tache d’humidité.

— Bon­jour Madeleine.

— Bon­jour Noé. Le cognac est dans la deuxième caisse, pas la pre­mière. Tu te trompes chaque année.

Elle avait rai­son. Je me trom­pais chaque année, et chaque année elle me le disait, et c’é­tait notre façon de nous dire que nous étions contents de nous revoir.

Made­leine Ouel­let était arri­vée à l’hô­tel en 1943, un an après l’i­nau­gu­ra­tion, un an avant la fin de la guerre. Elle avait vingt et un ans, elle venait de Rivière-du-Loup, et elle avait été enga­gée comme femme de chambre par un direc­teur qui cher­chait du per­son­nel dis­cret et endu­rant. Elle était deve­nue gou­ver­nante en chef en 1951, quand sa pré­dé­ces­seure avait fait une chute dans l’es­ca­lier de ser­vice et ne s’en était jamais remise. Depuis, elle régnait sur l’hô­tel avec une effi­ca­ci­té silen­cieuse qui tenait du pro­dige et de la tyran­nie douce. Rien ne lui échap­pait. Un pli de tra­vers sur un couvre-lit, un cen­drier non vidé, un car­reau terne — elle le voyait avant que la lumière elle-même ne le remarque.

Elle connais­sait chaque cen­ti­mètre de cet hôtel, chaque latte de plan­cher qui grin­çait, chaque fenêtre qui coin­çait, chaque fis­sure dans le plâtre des cor­niches. Et elle connais­sait les col­lec­tions. Les deux mille cinq cents pièces de Cover­dale — elle les avait inven­to­riées elle-même, à la main, dans un grand cahier noir qu’elle gar­dait dans son bureau comme d’autres gardent un missel.

Ce matin-là, en pas­sant devant le bar, elle n’a rien dit de plus. Mais j’ai vu quelque chose dans sa façon de ne pas me regar­der — une rai­deur dans la nuque, un pli au coin de la bouche. Quelque chose qu’elle savait et que je ne savais pas encore.

*   *   *

La nou­velle est arri­vée avec le cour­rier de l’après-midi.

Un employé de la Cana­da Steam­ship Lines, un jeune homme en cos­tume qui avait l’air de s’ex­cu­ser d’exis­ter, a dépo­sé une enve­loppe sur le comp­toir de la récep­tion. Made­leine l’a ouverte, l’a lue, l’a repliée. Puis elle est venue au bar, s’est assise sur le tabou­ret le plus proche du mur — celui où per­sonne ne s’as­soit jamais parce qu’il est coin­cé entre le comp­toir et la colonne — et elle a com­man­dé un verre d’eau.

Made­leine ne buvait jamais d’al­cool. En vingt-deux ans, je ne l’a­vais jamais vue com­man­der quoi que ce soit au Coquart. Même le verre d’eau était une première.

— La com­pa­gnie arrête les croi­sières à la fin de la sai­son, elle a dit. Le Riche­lieu et le St. Law­rence, c’est ter­mi­né. Et l’hô­tel ferme l’an­née prochaine.

Elle a bu son verre d’eau d’un trait, l’a repo­sé exac­te­ment au centre du sous-verre, et elle est par­tie sans rien ajouter.

Je suis res­té seul der­rière le comp­toir. Par les fenêtres du Coquart, la baie de Tadous­sac brillait sous le soleil de juin, bleue et indif­fé­rente, et quelque part au large, un bélu­ga soufflait.

J’ai pen­sé : dix-neuf étés. Et puis j’ai pen­sé : plus rien.

Et puis j’ai ces­sé de pen­ser et j’ai recom­men­cé à essuyer les verres, parce que c’est ce que font les bar­mans quand le monde bas­cule — ils essuient les verres et ils attendent que quel­qu’un entre.

CHA­PITRE 2 — Totouskak

Téo est venu le troi­sième jour.

Il arri­vait tou­jours le troi­sième jour après l’ou­ver­ture de l’hô­tel — jamais le pre­mier, jamais le deuxième, tou­jours le troi­sième, comme si un calen­drier secret, anté­rieur à tous les calen­driers, lui dic­tait le moment exact où le bar du Coquart était prêt à le rece­voir. Il remon­tait à pied depuis Essi­pit, huit kilo­mètres le long de la 138, par tous les temps, avec sa veste de drap brun, sa cas­quette de marin et ses bottes de caou­tchouc qui fai­saient un bruit de ven­touse sur le plan­cher ver­ni de l’hô­tel. Les tou­ristes le regar­daient pas­ser dans le hall avec cet air que les gens bien éle­vés prennent quand ils ne savent pas s’ils doivent sou­rire ou s’inquiéter.

Téo Vol­lant ne se sou­ciait pas des gens bien élevés.

Il s’as­seyait tou­jours au même endroit — le der­nier tabou­ret, celui du bout, là où le comp­toir fait un angle et où la lumière des fenêtres n’ar­rive qu’en biais, atté­nuée. De là, il voyait la baie sans être vu de la salle, et il pou­vait par­ler sans que sa voix porte plus loin que mes oreilles. C’é­tait son poste. Per­sonne d’autre ne s’y asseyait. Pas par inter­dic­tion — par ins­tinct. Il y avait quelque chose dans la façon dont Téo occu­pait cet espace qui décou­ra­geait l’in­tru­sion, comme le bord d’une falaise décou­rage la promenade.

— Un thé, il a dit.

C’é­tait tou­jours un thé. Red Rose, deux sucres, pas de lait. Je le pré­pa­rais avant même qu’il s’as­soie — la bouilloire était déjà chaude, la tasse posée sur le sous-verre en liège que je réser­vais pour lui seul. Vingt ans de rituel. Cer­taines choses n’ont pas besoin d’être négociées.

Il a bu sa pre­mière gor­gée en regar­dant la baie. Les yeux de Téo avaient la cou­leur du Sague­nay en novembre — un brun si sombre qu’il virait au noir, sauf quand la lumière les frap­pait de côté et révé­lait des éclats d’ambre, comme des feuilles mortes prises dans la glace. Des yeux de chas­seur. Des yeux qui avaient vu des choses que je ne ver­rais jamais et qui ne me seraient racon­tées que par frag­ments, au rythme du thé et des sai­sons, avec des silences si longs entre les phrases qu’on aurait pu y loger des hivers entiers.

— Ils ferment, j’ai dit.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Je savais qu’il savait. Les nou­velles voyagent vite sur la Côte-Nord, sur­tout les mau­vaises — elles des­cendent le fleuve plus vite que le cou­rant, por­tées par les pilotes du tra­ver­sier, les chauf­feurs de camion, les fac­teurs, les femmes qui parlent sur le pas des portes en éten­dant leur linge.

Téo n’a pas répon­du tout de suite. Il a posé sa tasse, a regar­dé ses mains — des mains larges, épaisses, striées de lignes pro­fondes comme des rivières vues d’a­vion. Des mains qui avaient tenu des fusils, des avi­rons, des filets, des nou­veau-nés. Des mains qui avaient fait des choses qu’il regret­tait et d’autres qu’il ne regret­tait pas, et qui main­te­nant ne tenaient plus que des tasses de thé et le bord des tables.

— Avant l’hô­tel, il a dit, avant les Blancs, avant les bateaux, avant Chau­vin et sa cabane de traite, avant les Jésuites et leur cha­pelle, avant tout ça — il y avait un nom.

J’ai posé le torchon.

— Totous­kak.

Il a pro­non­cé le mot len­te­ment, en sépa­rant les syl­labes, et chaque syl­labe avait le poids d’une pierre posée au fond de l’eau.

— Tu sais ce que ça veut dire.

— Les seins, j’ai dit. Maman me l’a­vait dit.

— Totous­kak. Les seins. Parce que les deux col­lines de chaque côté de la baie — il a levé le men­ton vers la fenêtre — res­semblent aux seins d’une femme cou­chée sur le dos. Regarde. La col­line est, la col­line ouest. Arron­dies. Douces. Et la baie entre les deux, c’est le creux de la poi­trine. Les anciens voyaient ça. Ils voyaient un corps dans la terre. Pas un pay­sage — un corps.

J’ai regar­dé. J’a­vais regar­dé ces col­lines dix mille fois, depuis le bar, depuis la Pointe, depuis le tra­ver­sier, depuis ma cabane. Et je les avais tou­jours vues comme des col­lines. Mais main­te­nant que Téo avait dit le mot, je voyais autre chose — la courbe, la ron­deur, le galbe lent qui des­cen­dait vers l’eau. Un corps de femme endor­mie au bord du fjord. La terre comme chair.

— Ma grand-mère disait que Totous­kak exis­tait avant les Innus, a conti­nué Téo. Que le nom était déjà là quand les pre­miers chas­seurs sont des­cen­dus le long du fjord, il y a des mil­liers d’an­nées, après la fonte des glaces. Que le lieu s’é­tait nom­mé lui-même. Que per­sonne ne l’a­vait inven­té. Que la terre avait sim­ple­ment dit son nom à ceux qui savaient écouter.

Il a repris son thé. Dehors, le soleil avait per­cé la brume du matin et la baie s’é­tait ouverte comme un œil — l’eau pas­sant du gris de plomb au bleu pro­fond en quelques minutes, avec ces reflets d’é­tain que le Sague­nay verse dans le Saint-Laurent quand les cou­rants se mêlent.

— Et les baleines ? j’ai demandé.

— Les baleines étaient là avant le nom. Avant tout. Ma grand-mère disait que les bélu­gas étaient les enfants de la femme cou­chée. Qu’elles sor­taient de son corps chaque prin­temps et qu’elles y retour­naient chaque automne. Que le fleuve les por­tait comme un sang.

Téo racon­tait ces choses sans emphase, sans mys­ti­cisme, avec la même voix qu’il aurait employée pour dire que le vent tour­nait au nord-est ou que la morue ne mor­dait plus. C’é­tait fac­tuel. C’é­tait la réa­li­té telle qu’il l’a­vait reçue, trans­mise de bouche en bouche à tra­vers des géné­ra­tions dont aucun livre ne por­tait la trace, et il la dépo­sait sur le comp­toir du Coquart comme on dépose un objet fra­gile — avec soin, mais sans cérémonie.

*   *   *

Ma mère s’ap­pe­lait Marie-Ange Vol­lant. Sœur cadette de Téo, de quinze ans sa cadette, née à Essi­pit en 1916, morte à Tadous­sac en 1939, à vingt-trois ans, d’une tuber­cu­lose que per­sonne n’a­vait soi­gnée à temps parce que per­sonne ne soi­gnait les Innus à temps.

J’a­vais trois ans.

De ma mère, je garde des impres­sions — pas des sou­ve­nirs, des impres­sions. Une odeur de fumée de bois mêlée à quelque chose de plus doux, peut-être du sapin, peut-être sa peau. Le son d’une voix qui chan­tait dans une langue que je com­pre­nais sans la connaître, une langue qui pas­sait par le ventre avant d’ar­ri­ver aux oreilles. Et des mains — des mains comme celles de Téo, mais plus fines, plus rapides, qui tres­saient mes che­veux le matin avec des gestes d’une pré­ci­sion animale.

Mon père, Augus­tin Thé­riault dit Her­vieux, char­pen­tier de Baie-Sainte-Cathe­rine, l’a­vait ren­con­trée sur le tra­ver­sier. Il ne racon­tait jamais com­ment. Il disait seule­ment : « Ta mère était de l’autre côté. » Comme si le Sague­nay sépa­rait deux mondes et qu’il avait fran­chi la fron­tière sans pas­se­port. Ils s’é­taient ins­tal­lés dans une mai­son au-des­sus du vil­lage, entre la route et la forêt, et ils avaient vécu là trois ans — le temps de me faire, le temps de me nom­mer, le temps que la mala­die fasse son travail.

Après, mon père m’a éle­vé seul, à Baie-Sainte-Cathe­rine, dans le bruit des scie­ries et l’o­deur de la résine. Je par­lais fran­çais avec lui et innu-aimun avec Téo, qui tra­ver­sait le fjord une fois par mois pour venir me voir. Deux langues, deux rives, deux silences. Le fran­çais de mon père était un silence pra­tique — on ne par­lait que pour les choses utiles : passe-moi le mar­teau, ferme la porte, le vent tourne. Le silence de Téo était autre chose — un silence habi­té, plein de choses non dites qui avaient leur propre den­si­té, comme l’eau noire du Sague­nay sous laquelle on devine des pro­fon­deurs sans les voir.

C’est Téo qui m’a appris à lire le fleuve. Les cou­rants, les marées, les signes. Le fré­mis­se­ment de la sur­face quand un banc de cape­lans passe en des­sous. La forme du souffle d’un bélu­ga — court et rond pour un mâle, plus long et plus oblique pour une femelle. Le sens du vent dans le bruit du vent. Toutes ces choses que les livres n’en­seignent pas parce qu’elles n’existent que dans la trans­mis­sion de corps à corps, de voix à oreille, au bord de l’eau, en silence.

*   *   *

— Car­tier, a dit Téo en repo­sant sa tasse vide.

Il pro­non­çait le nom avec une iro­nie douce, sans hos­ti­li­té — plu­tôt comme on nomme un per­son­nage de conte dont on connaît les défauts mais qu’on a fini par accepter.

— Car­tier est pas­sé ici en 1535. Il remon­tait le fleuve. Il a vu les baleines. Tu sais ce qu’il a écrit ?

Je le savais. Téo me l’a­vait dit cent fois. Mais les his­toires de Téo n’exis­taient que dans la répé­ti­tion — chaque récit ajou­tait une couche, une nuance, un silence nou­veau, et la cen­tième fois n’é­tait pas la même que la pre­mière, de même que la cen­tième marée n’est pas la même que la première.

— Il a écrit qu’il n’a­vait jamais vu autant de baleines. Que la mémoire des hommes n’en gar­dait pas le sou­ve­nir. Quelque chose comme ça.

Téo a hoché la tête.

— « Il ne se sou­vient pas qu’on ait jamais vu autant de baleines. » C’est ça. L’homme blanc arrive, il voit les baleines, et il dit qu’il n’a jamais rien vu de pareil. Comme si les baleines venaient de naître pour lui. Comme si elles l’attendaient.

Il a sou­ri — un sou­rire très mince, un pli au coin des lèvres que seul quel­qu’un le connais­sant depuis qua­rante ans aurait pu iden­ti­fier comme un sourire.

— Nous, on ne les comp­tait pas. On ne disait pas « jamais vu autant ». On disait : elles sont là. C’est tout. Elles sont là, comme la rivière est là, comme les col­lines sont là, comme la neige est là en jan­vier. Pas besoin de mémoire pour ça. Pas besoin de jour­nal de bord.

Il s’est levé, a enfi­lé sa cas­quette, a posé sur le comp­toir la pièce de vingt-cinq cents qu’il lais­sait chaque fois — pas un pour­boire, un geste, une for­ma­li­té qui appar­te­nait à notre rituel comme le thé et le tabou­ret du bout.

— Les baleines étaient là avant Car­tier. Elles seront là après l’hôtel.

Il est sor­ti par la porte de ser­vice, celle qui donne sur le sen­tier de la Pointe-de-l’Is­let, et je l’ai regar­dé des­cendre vers le rivage, petit, voû­té, avec sa veste de drap brun et ses bottes de caou­tchouc, et il m’a sem­blé qu’il mar­chait sur la fron­tière exacte entre le monde que je connais­sais et un autre, beau­coup plus ancien, dont je n’é­tais que le loin­tain écho.

CHA­PITRE 3 — Le pre­mier accostage

On l’en­ten­dait avant de le voir.

La corne du Riche­lieu por­tait loin — un son grave, long, qui rou­lait sur l’eau comme un orage au ralen­ti et rebon­dis­sait contre les parois du fjord avant de reve­nir en écho, dédou­blé, légè­re­ment faus­sé, comme si le Sague­nay lui-même répon­dait au bateau. Les gens du vil­lage levaient la tête. Les enfants cou­raient vers le quai. Et moi, der­rière le comp­toir du Coquart, j’a­jus­tais les bou­teilles sur les éta­gères et je véri­fiais les gla­çons, parce que dans vingt minutes le bar serait plein.

Le Riche­lieu est appa­ru au bout de la Pointe-de-l’Is­let, len­te­ment, comme un rideau qu’on tire.

D’a­bord les deux che­mi­nées — noires, blanches, rouges, les cou­leurs de la Cana­da Steam­ship Lines — puis la proue haute et blanche, puis la coque entière, mas­sive, élé­gante, absurde dans ce décor de fjord et de forêt boréale. Trois cent cin­quante pieds de long. Trois mille cinq cents ton­neaux. Construit en 1913 à Wil­ming­ton, Dela­ware, sous le nom de Nar­ra­gan­sett — un nom que per­sonne à Tadous­sac ne connais­sait ni ne se sou­ciait de connaître. Il avait tra­ver­sé l’At­lan­tique en 1917 comme trans­port de troupes, avait été rache­té par la Cana­da Steam­ship Lines en 1919, recon­di­tion­né pour un mil­lion deux cent mille dol­lars, et rebap­ti­sé Riche­lieu. Depuis 1923, il fai­sait la navette entre Mont­réal et le Sague­nay, avec des escales à Qué­bec, Mur­ray Bay et Tadous­sac — le cir­cuit sacré des bateaux blancs, la grande boucle dorée du tou­risme flu­vial canadien.

Qua­rante-deux ans de ser­vice. Et cette sai­son serait la dernière.

Le bateau a contour­né la Pointe avec une len­teur majes­tueuse, comme un vieil acteur qui fait son entrée et sait qu’il ne remon­te­ra plus sur scène. Les pas­sa­gers étaient mas­sés sur le pont supé­rieur — je pou­vais les dis­tin­guer depuis le bar, petites sil­houettes en cou­leurs claires, agi­tant des mains, pre­nant des pho­to­gra­phies, poin­tant du doigt les bélu­gas qui nageaient à deux cents mètres de la coque sans se sou­cier le moins du monde de cette mon­tagne flot­tante qui tra­ver­sait leur salon.

Le pilote a manœu­vré le Riche­lieu dans la baie avec la pré­ci­sion d’un hor­lo­ger. Marche arrière, quart de tour, les amarres lan­cées vers le quai comme des ser­pents fati­gués. Le flanc blanc du navire s’est col­lé contre les défenses en bois du débar­ca­dère, et pen­dant quelques secondes, tout s’est immo­bi­li­sé — le bateau, l’eau, l’air, le vil­lage — dans une sus­pen­sion que je connais­sais par cœur et qui, chaque année, me fai­sait le même effet : celui d’un seuil fran­chi, d’une sai­son qui com­mence, d’un méca­nisme ancien qui se remet en marche.

Puis la pas­se­relle est tom­bée, et les pas­sa­gers ont déferlé.

*   *   *

Ils des­cen­daient comme ils avaient tou­jours des­cen­du — les hommes en bla­zer bleu marine, les femmes en robes d’é­té et cha­peaux à large bord, les enfants tirés par la main, les valises por­tées par des ste­wards en uni­forme blanc. L’an­glais domi­nait, ponc­tué de fran­çais, avec par­fois un éclat de rire trop fort, un excla­ma­tion devant la vue, un « dar­ling, look at this! » qui tra­ver­sait la baie comme un caillou jeté dans l’eau.

C’é­tait la clien­tèle des bateaux blancs. La bonne bour­geoi­sie anglo­phone de Mont­réal et de Qué­bec, les West­mount et les Outre­mont, les familles qui avaient des cot­tages sur la Rue des Pion­niers depuis trois géné­ra­tions et qui consi­dé­raient Tadous­sac comme un droit acquis, un pro­lon­ge­ment natu­rel de leurs salons — avec une vue un peu meilleure et un air un peu plus frais. Ils arri­vaient en juin, ils repar­taient en sep­tembre, et entre les deux, ils jouaient au golf, ils pêchaient le sau­mon dans les rivières de Char­le­voix, ils pre­naient le thé sur la ter­rasse de l’hô­tel, et ils venaient boire au Coquart en regar­dant le soleil des­cendre sur le fleuve.

Je les connais­sais tous. Pas par leur nom — je connais­sais leurs noms, bien sûr, mais ce n’est pas ce que je veux dire. Je les connais­sais par leurs gestes, leurs habi­tudes, leurs façons de com­man­der, de s’as­seoir, de regar­der l’eau. Le juge Mor­ri­son, qui buvait du whis­ky single malt et ne par­lait jamais avant sa deuxième gor­gée. La famille Camp­bell, qui occu­pait la même table chaque soir et refu­sait poli­ment toute autre place avec une fer­me­té qui confi­nait à la panique. Le doc­teur Trem­blay — un des rares fran­co­phones de la croi­sière — qui com­man­dait un pas­tis et regar­dait les anglo­phones avec une affec­tion mêlée de per­plexi­té, comme un eth­no­logue en mission.

Je les ser­vais, je les écou­tais, je rete­nais ce qu’il fal­lait rete­nir et j’ou­bliais ce qu’il fal­lait oublier. C’est le métier. Un bar­man est un confes­sion­nal ambu­lant — les gens lui parlent parce qu’il est là, parce qu’il ne juge pas, parce qu’il a les mains occu­pées et le regard ailleurs. Ils lui disent des choses qu’ils ne diraient pas à leur femme, à leur méde­cin, à leur prêtre. Et le bar­man hoche la tête, essuie un verre, pose une ques­tion juste assez vague pour relan­cer la confi­dence, et il classe tout ça quelque part dans un tiroir men­tal dont il ne retrouve la clé que lorsque le même client revient l’an­née sui­vante et dit : « Vous vous sou­ve­nez, je vous avais par­lé de… »

Et le bar­man se sou­vient. Toujours.

*   *   *

Le capi­taine Bou­chard est mon­té au Coquart à dix-sept heures, comme chaque pre­mier accostage.

Adé­lard Bou­chard. Soixante-deux ans. Qua­rante ans sur le fleuve, dont vingt-cinq aux com­mandes des bateaux blancs. Un homme qui avait la car­rure d’un navire — large, solide, avec des épaules qui sem­blaient avoir été taillées pour fendre le vent et des mains si grandes qu’elles fai­saient paraître les verres de gin minus­cules, comme des dés à coudre entre les doigts d’un géant.

Il por­tait son uni­forme — il por­tait tou­jours son uni­forme quand il mon­tait au Coquart, même en fin de jour­née, même quand les pas­sa­gers étaient redes­cen­dus au vil­lage et que le bar était presque vide. La cas­quette blanche, le ves­ton bleu à bou­tons dorés, les galons sur les manches. Pas par vani­té — par dis­ci­pline. Par une fidé­li­té au code qui n’a­vait rien de rigide mais tout de néces­saire, comme le rituel d’un prêtre qui conti­nue à dire la messe dans une église vide.

— Gin, il a dit.

J’ai ver­sé. Bee­fea­ter, deux gla­çons, un trait de tonic, une ron­delle de citron cou­pée mince. Je connais­sais la for­mule depuis 1951, quand il avait pris le com­man­de­ment du Riche­lieu et que j’a­vais ces­sé de lui deman­der sa commande.

Il a bu une gor­gée, a posé le verre, a regar­dé la baie.

Quelque chose avait changé.

Ce n’é­tait pas visible tout de suite — il fal­lait le connaître, il fal­lait avoir vu cette même sil­houette s’as­seoir à cette même place des cen­taines de fois pour per­ce­voir la dif­fé­rence. Un affais­se­ment infime des épaules. Une façon de regar­der le fleuve non plus comme un ter­ri­toire à conqué­rir mais comme un sou­ve­nir à rete­nir. Les yeux d’un homme qui sait que le compte à rebours a com­men­cé et qui essaie de pho­to­gra­phier chaque ins­tant avec ses pupilles.

— Tu as eu la lettre, j’ai dit.

— J’ai eu la lettre.

Silence. Un bélu­ga a souf­flé au large, très loin, un point blanc dans le bleu.

— Qua­rante-deux sai­sons, Noé. Le Riche­lieu a fait qua­rante-deux sai­sons sur ce fleuve. Et moi j’en ai fait vingt-cinq avec lui. Vingt-cinq ans à remon­ter de Mont­réal à Bagot­ville et à redes­cendre. Vingt-cinq ans de cette même vue — la Pointe, la baie, l’hô­tel au toit rouge, et les mau­dites baleines blanches qui n’ont jamais appris à se pous­ser du chemin.

Il a sou­ri. Un sou­rire du capi­taine Bou­chard, c’é­tait un évé­ne­ment météo­ro­lo­gique — rare, bref, impré­vi­sible, et sui­vi d’un retour immé­diat au sérieux.

— L’an­née pro­chaine, ils vont le vendre. Ou le démo­lir. Ou l’en­voyer au bout du monde ser­vir de barge. Le Riche­lieu fini­ra sa vie quelque part où per­sonne ne connaî­tra son nom.

Il a vidé son verre d’un trait — chose qu’il ne fai­sait jamais, lui qui buvait son gin avec la patience d’un homme pour qui le temps n’a­vait pas le même sens que pour les terrestres.

— Un autre, il a dit.

J’ai ver­sé. Même for­mule. Mêmes gla­çons. Même ron­delle de citron.

*   *   *

Har­riet est arri­vée le lendemain.

Je l’ai vue avant qu’elle ne me voie — elle tra­ver­sait la pelouse devant l’hô­tel, venant du côté de la Rue des Pion­niers, avec cette démarche que je recon­nais­sais à trente mètres, une démarche longue et fluide, un peu trop rapide pour être non­cha­lante, un peu trop souple pour être pres­sée. Elle por­tait un pan­ta­lon de toile clair et un pull marin bleu, et elle avait rele­vé ses che­veux en un chi­gnon lâche qui lais­sait échap­per des mèches auburn dans le vent du nord-est.

Har­riet Sin­clair-Price. Qua­rante ans cet été-là. Fille de Dou­glas Sin­clair-Price, petit-fils de Robert Sin­clair-Price, qui avait fait construire le cot­tage fami­lial en 1882, douze ans après Lord Duf­fe­rin, sur le même pro­mon­toire, avec la même vue impre­nable sur la baie, le même gazon anglais entre­te­nu comme un put­ting green, et la même convic­tion tran­quille que Tadous­sac appar­te­nait à ceux qui avaient eu la sagesse d’y arri­ver les pre­miers — après les Innus, bien sûr, mais les Innus ne comp­taient pas dans cette arithmétique-là.

Har­riet n’a­vait pas la tran­quilli­té de sa lignée. Il y avait dans ses yeux — des yeux d’un gris-vert qui chan­geait avec la lumière du fleuve, sombres le matin, presque trans­pa­rents à midi — quelque chose d’i­na­che­vé, de cher­cheur, une atten­tion au monde qui n’é­tait pas celle des gens de sa classe. Elle posait des ques­tions. Elle écou­tait les réponses. Elle s’in­té­res­sait aux choses qui ne la concer­naient pas — les marées, les bélu­gas, l’his­toire du poste Chau­vin, la vie des pilotes du tra­ver­sier. Elle était venue chaque été depuis sa nais­sance, sauf pen­dant la guerre, et chaque été, elle pas­sait au Coquart en fin d’a­près-midi, seule, et elle com­man­dait un verre de blanc.

C’é­tait notre ren­dez-vous. Nous ne l’a­vions jamais nom­mé ain­si. Nous ne l’a­vions jamais nommé.

Elle est entrée dans le bar, elle a sou­ri, et le sou­rire por­tait vingt ans de quelque chose que je n’ai jamais su appeler.

— Noé.

— Har­riet.

— Cha­blis ?

— Cha­blis.

J’ai ver­sé. Elle s’est assise à sa place — le troi­sième tabou­ret, celui qui donne à la fois sur la baie et sur le comp­toir, celui d’où on peut regar­der l’eau et le bar­man sans avoir à choisir.

— Alors c’est vrai, elle a dit. C’est la der­nière saison.

— C’est vrai.

Elle a bu une gor­gée, len­te­ment, en regar­dant la baie. Le soleil des­cen­dait der­rière les col­lines de l’ouest — les col­lines de Totous­kak, les seins de la terre — et l’eau virait au cuivre.

— J’ai ouvert le cot­tage ce matin, elle a dit. Les mêmes rideaux. Les mêmes meubles. Le même por­trait de mon grand-père dans le salon. Tout est exac­te­ment pareil et tout est com­plè­te­ment dif­fé­rent. Tu comprends ?

Je com­pre­nais. C’é­tait exac­te­ment ce que je res­sen­tais chaque juin en ouvrant le bar — la même odeur, les mêmes verres, le même comp­toir, et pour­tant quelque chose d’im­per­cep­ti­ble­ment déca­lé, comme une note jouée un demi-ton trop bas, que seule l’o­reille la plus exer­cée peut détecter.

— Je com­prends, j’ai dit.

Et nous sommes res­tés là, dans le silence du Coquart, pen­dant que le soleil finis­sait de des­cendre et que le pre­mier bélu­ga de la soi­rée souf­flait dans la lumière cui­vrée du fjord, et que quelque part au large, invi­sible, le Riche­lieu atten­dait au mouillage avec ses qua­rante-deux ans de ser­vice, ses che­mi­nées éteintes et son capi­taine qui buvait seul dans sa cabine.

Dehors, Tadous­sac se pré­pa­rait pour un été qui res­sem­ble­rait à tous les autres et qui ne res­sem­ble­rait à rien.

CHA­PITRE 4 — La collection

Made­leine m’a deman­dé de venir un mar­di matin, avant l’ou­ver­ture du bar.

Elle n’a­vait jamais fait ça. En vingt-deux ans, nos ter­ri­toires étaient res­tés sépa­rés avec la net­te­té d’une fron­tière natu­relle — elle régnait sur les chambres, les cou­loirs, les esca­liers de ser­vice, et moi sur le Coquart. Nous nous croi­sions dans le hall, nous échan­gions les infor­ma­tions néces­saires, et nous res­pec­tions la sou­ve­rai­ne­té de l’autre avec la cour­toi­sie de deux nations voi­sines qui par­tagent un fleuve sans jamais le tra­ver­ser. Que Made­leine m’in­vite dans ses quar­tiers — c’est-à-dire dans le bureau exi­gu qu’elle occu­pait au rez-de-chaus­sée, entre la lin­ge­rie et la chauf­fe­rie — signi­fiait que quelque chose avait bas­cu­lé au-delà du protocole.

Le bureau sen­tait le repas­sage et le cèdre. Des piles de draps empe­sés occu­paient deux chaises sur trois. Au mur, un calen­drier de la Cana­da Steam­ship Lines, encore ouvert sur le mois de mai — elle n’a­vait pas tour­né la page, comme si le temps s’é­tait arrê­té au moment où la lettre était arri­vée. Et sur le bureau, posé entre un encrier et une lampe de lai­ton, le grand cahier noir.

— Assieds-toi, elle a dit.

J’ai dépla­cé une pile de draps et je me suis assis.

— Le Minis­tère des Affaires cultu­relles envoie quel­qu’un en août. Ils veulent inven­to­rier la col­lec­tion Cover­dale. Tout. Les aqua­relles, les gra­vures, les cartes, les objets innus, les meubles d’é­poque, les pièces archéo­lo­giques. Ils vont tout embal­ler et tout envoyer à Québec.

Elle a ouvert le cahier noir. Des pages et des pages d’une écri­ture ser­rée, minus­cule, impec­cable — chaque objet décrit avec la pré­ci­sion d’un notaire : titre, dimen­sions, empla­ce­ment, état, pro­ve­nance quand elle était connue. Des années de tra­vail. Un inven­taire amou­reux, dres­sé par une femme qui n’au­rait jamais employé le mot amour pour décrire ce qu’elle res­sen­tait envers un hôtel et son contenu.

— Deux mille cinq cent qua­torze pièces, elle a dit. Je les ai comp­tées trois fois. Il y en avait deux mille cinq cents quand Cover­dale est mort. Les qua­torze sup­plé­men­taires, ce sont des objets qu’il avait com­man­dés et qui sont arri­vés après sa mort. Des mocas­sins bro­dés. Deux calu­mets. Une série de pointes de flèche trou­vées à l’Anse-à-la-Barque. Per­sonne ne savait où les mettre. Je les ai pla­cées dans la vitrine du cou­loir du deuxième, celle que per­sonne ne regarde.

Elle a refer­mé le cahier.

— Noé, je veux que tu m’aides. Pas pour l’in­ven­taire — c’est fait. Pour autre chose. Je veux que tu regardes les objets innus avec moi. Il y a des choses que je ne com­prends pas. Des choses que je ne sais pas nom­mer. Téo pour­rait m’ai­der, mais Téo ne met­tra jamais les pieds au deuxième étage de cet hôtel. Toi, oui.

*   *   *

Nous avons com­men­cé par le cou­loir ouest du premier.

La lumière du matin entrait par les fenêtres qui donnent sur le jar­din, une lumière jaune et douce, pleine de pous­sière, qui trans­for­mait les aqua­relles en vitraux. Cover­dale avait accro­ché ses pièces avec un sens du décor qui tenait de la mise en scène théâ­trale — chaque mur racon­tait une his­toire, chaque cou­loir était une époque. Ici, les pay­sages du Saint-Laurent par Cor­ne­lius Krie­ghoff, avec leurs ciels dra­ma­tiques et leurs canots d’é­corce. Là, une série de gra­vures anglaises du XVIIIe siècle mon­trant le siège de Qué­bec — des sol­dats minus­cules esca­la­dant des falaises sous des bou­lets de canon, avec cette pré­ci­sion maniaque et cette absence totale de dou­leur qui carac­té­risent l’art mili­taire bri­tan­nique. Plus loin, des cartes. La Nou­velle-France vue de Paris, de Londres, de Lis­bonne — des conti­nents inven­tés par des hommes qui n’y avaient jamais mis les pieds, avec des rivières qui n’exis­taient pas et des monstres marins dans les marges.

— Il accro­chait tout lui-même, a dit Made­leine. Il ne lais­sait per­sonne tou­cher aux cadres. Il pas­sait des heures à ajus­ter l’in­cli­nai­son, la hau­teur. Il disait que chaque tableau avait sa lumière et que la lumière chan­geait selon la sai­son — qu’une aqua­relle accro­chée en juin devait être repla­cée en sep­tembre parce que l’angle du soleil n’é­tait plus le même.

Je me sou­ve­nais. Je l’a­vais vu faire, en 1946, le jour de mon arri­vée. Le vieil homme en cos­tume trois-pièces, avec sa minu­tie de chirurgien.

— Il par­lait aux tableaux, a conti­nué Made­leine. Pas à haute voix — pas devant les gens. Mais je l’ai enten­du, une nuit, dans le cou­loir du deuxième. Il fai­sait sa ronde. Il s’ar­rê­tait devant chaque cadre et il mur­mu­rait quelque chose. Je n’ai pas com­pris les mots. Peut-être qu’il n’y avait pas de mots. Peut-être que c’é­tait juste un son, un souffle, une façon de véri­fier que les choses étaient encore là.

Nous sommes mon­tés au deuxième.

*   *   *

C’est là que se trou­vaient les objets innus.

Cover­dale les avait pla­cés dans une série de vitrines le long du cou­loir qui menait aux chambres de l’aile est — l’aile la moins chère, celle que les habi­tués évi­taient parce qu’elle don­nait sur la forêt et non sur la baie. Un choix étrange, peut-être déli­bé­ré — comme si le col­lec­tion­neur avait vou­lu cacher ses pièces les plus trou­blantes dans la par­tie la plus obs­cure de l’hô­tel, là où seuls les clients dis­traits ou fau­chés ris­quaient de les découvrir.

Des mocas­sins bro­dés de perles, avec des motifs flo­raux d’une finesse qui cou­pait le souffle. Des raquettes à neige, ovales, avec un treillis de babiche si ser­ré qu’on aurait dit de la den­telle. Des paniers d’é­corce de bou­leau, cou­sus de racines d’é­pi­nette. Des pointes de flèche en silex, ali­gnées par tailles, du plus petit au plus grand, comme une gamme musi­cale figée dans la pierre. Un calu­met de pierre rouge, avec un tuyau de bois orné de plumes — des plumes qui avaient gar­dé leur cou­leur mal­gré les décen­nies, un bleu pro­fond de geai qui lui­sait fai­ble­ment sous la vitre.

Et au fond du cou­loir, dans la der­nière vitrine, un tambour.

Un tam­bour de peau ten­due sur un cadre de bois, avec des des­sins à l’ocre rouge — des lignes, des cercles, des formes ani­males que je ne recon­nais­sais pas tout à fait. Le cuir était ancien, pati­né, presque trans­lu­cide par endroits, et les des­sins avaient cette qua­li­té par­ti­cu­lière des signes tra­cés par des mains qui ne sépa­raient pas l’art de la vie, le beau de l’u­tile, le sacré du quotidien.

— Celui-là, a dit Made­leine, je ne sais pas d’où il vient. Le cahier dit « tam­bour de cha­man, pro­ve­nance Mash­teuiatsh, acqui­si­tion 1944 ». Mais il n’y a pas d’autre infor­ma­tion. Pas de nom, pas de contexte. Cover­dale l’a ache­té à quel­qu’un — ou pris, je ne sais pas — et il l’a mis là.

J’ai regar­dé le tam­bour à tra­vers la vitre. Je pen­sais à Téo. À ce qu’il dirait s’il voyait cet objet, arra­ché à son usage, enfer­mé dans une boîte de verre, dans le cou­loir d’un hôtel construit pour des tou­ristes anglo­phones qui ne sau­raient jamais ce qu’ils regar­daient. Je pen­sais à ma mère, qui n’a­vait jamais mis les pieds dans cet hôtel et qui en aurait recon­nu chaque objet — non par culture, non par savoir, mais par la mémoire du corps, cette mémoire que les vitrines ne contiennent pas.

— Est-ce que c’est du vol ? a deman­dé Madeleine.

La ques­tion m’a sur­pris. Non par sa naï­ve­té — Made­leine n’é­tait pas naïve — mais par sa fran­chise. C’é­tait la pre­mière fois en vingt-deux ans qu’elle posait une ques­tion dont elle ne contrô­lait pas la réponse.

— Je ne sais pas, j’ai dit. Cover­dale ache­tait. Il payait. Il avait des contacts dans toutes les réserves du Qué­bec. Est-ce qu’on vole quand on achète à des gens qui n’ont pas le choix de vendre ?

Made­leine n’a rien dit. Elle a refer­mé le cahier noir, l’a ser­ré contre sa poi­trine, et elle est redes­cen­due vers son bureau avec le pas mesu­ré d’une femme qui marche sur la fron­tière exacte entre le devoir et le doute.

*   *   *

Ce soir-là, en fer­mant le bar, j’ai pen­sé à Coverdale.

Je l’a­vais connu trois ans. Trois étés — 1946, 1947, 1948. Il venait au Coquart chaque soir à dix-huit heures, com­man­dait un man­hat­tan — rye cana­dien, ver­mouth rouge, une cerise —, et il res­tait une heure, par­fois deux, assis dans le fau­teuil près de la fenêtre ouest, celui qui donne sur l’embouchure du Sague­nay. Il ne par­lait pas aux clients. Il ne par­lait pas aux employés, sauf pour don­ner des ordres — « Ne tou­chez jamais aux tableaux » — ou pour cor­ri­ger une erreur — « Ce n’est pas du rye, c’est du bour­bon. Recommencez. »

Mais par­fois, tard le soir, quand le bar était vide et que je ran­geais les verres, il res­tait. Et dans ces moments-là, quelque chose se défai­sait dans sa pos­ture — le cos­tume trois-pièces sem­blait un peu trop grand, les épaules des­cen­daient d’un cran, et l’homme d’af­faires lais­sait place à un autre per­son­nage, plus fra­gile, plus vieux, plus seul. Un col­lec­tion­neur est un homme qui a peur de perdre. Chaque objet acquis est une vic­toire contre la dis­pa­ri­tion, un frag­ment de monde sau­vé du néant. Mais le col­lec­tion­neur sait aus­si que la col­lec­tion lui sur­vi­vra — qu’un jour, quel­qu’un d’autre ouvri­ra les vitrines, décro­che­ra les tableaux, et redis­tri­bue­ra les pièces selon une logique qui ne sera plus la sienne.

Cover­dale, dans ces moments-là, regar­dait le fjord comme on regarde un miroir — avec l’es­poir d’y voir quel­qu’un d’autre et la cer­ti­tude d’y voir son propre reflet.

Il est mort en jan­vier 1949, à King­ston, Onta­rio, loin de ses hôtels, loin de ses tableaux, loin du fleuve. La Cana­da Steam­ship Lines a nom­mé un car­go en son hon­neur — le Cover­dale, douze mille ton­neaux, lan­cé en 1950. Un car­go. Pour un homme qui avait pas­sé sa vie à col­lec­ter de la beau­té, c’é­tait un hom­mage d’une iro­nie invo­lon­taire et parfaite.

Et main­te­nant, seize ans après sa mort, ses col­lec­tions allaient quit­ter l’hô­tel. Les caisses du Minis­tère rem­pla­ce­raient les vitrines. Les murs se vide­raient. Et l’Hô­tel Tadous­sac, dépouillé de ses tableaux, de ses cartes, de ses mocas­sins et de son tam­bour de cha­man, rede­vien­drait ce qu’il avait tou­jours été sous le ver­nis — un bâti­ment de bois blanc posé au bord du néant, face au fleuve qui se moque des col­lec­tions comme il se moque des hôtels, des capi­taines et des barmans.

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Troi­sième partie

TROI­SIÈME PAR­TIE — LE FEU ET LE RETOUR

Cha­pitre 11 — L’incendie

Jan­vier est arri­vé comme un coup de poing.

Pas le mois lui-même — jan­vier à Tom­bouc­tou est un mois doux, frais même, les nuits des­cendent vers dix degrés et le vent du Saha­ra se calme, comme si le désert repre­nait son souffle. Non, c’est ce que jan­vier a appor­té : les Français.

On a enten­du les avions avant de les voir. Un gron­de­ment sourd, conti­nu, venu du sud, qui rou­lait au-des­sus des toits plats comme un orage sec. Puis les déto­na­tions, loin­taines d’a­bord — du côté de Kon­na, disait-on, à trois cents kilo­mètres au sud, où les dji­ha­distes avaient ten­té de pous­ser vers Bama­ko et où l’ar­mée fran­çaise les avait arrê­tés. Et puis les déto­na­tions se sont rap­pro­chées, jour après jour, nuit après nuit, et les visages des com­bat­tants dans les rues de Tom­bouc­tou ont chan­gé. Ils ne patrouillaient plus avec la non­cha­lance arro­gante des pre­miers mois. Ils cou­raient. Ils char­geaient des caisses dans les pick-up. Ils brû­laient des papiers dans les cours des bâti­ments occu­pés, et la fumée mon­tait droit dans l’air immo­bile de janvier.

Ils allaient partir.

Moha­med l’a sen­ti avant moi. Un matin, il est mon­té sur la ter­rasse — chose rare, Moha­med ne monte presque jamais sur la ter­rasse, il pré­fère le rez-de-chaus­sée, la proxi­mi­té du sol, l’an­crage — et il a regar­dé vers le sud, les yeux plis­sés, comme un marin qui cherche la terre. Il n’a rien dit. Il est redes­cen­du et il a fait quelque chose d’ex­tra­or­di­naire : il a sor­ti le registre vert de sous le comp­toir, l’a ouvert à la page du jour, et il a écrit la date. Comme s’il se pré­pa­rait à accueillir des clients.

Le 26 jan­vier, les dji­ha­distes ont quit­té Tombouctou.

Pas tous en même temps, pas dans un mou­ve­ment orga­ni­sé — c’é­tait une déban­dade, un sauve-qui-peut, des pick-up qui filaient vers le nord dans des nuages de pous­sière, char­gés d’hommes, d’armes, de tout ce qu’ils pou­vaient empor­ter. Cer­tains ont jeté leurs tur­bans et leurs armes dans les ruelles avant de par­tir, comme des ser­pents qui muent. D’autres ont tiré en l’air — de rage, de peur, de défi, impos­sible de savoir. Les rues sen­taient la poudre et l’essence.

Et puis le feu.

C’est Hami­dou, le joueur de cale­basse, qui est venu me pré­ve­nir. Il est appa­ru dans le hall de La Colombe à sept heures du matin, essouf­flé, le visage lui­sant de sueur, et il a dit un seul mot : « Ahmed Baba. »

J’ai cou­ru.

Le nou­vel Ins­ti­tut Ahmed Baba — le grand bâti­ment construit avec des fonds sud-afri­cains, celui où les dji­ha­distes avaient ins­tal­lé leur caserne, celui où quinze mille manus­crits étaient encore entre­po­sés — brû­lait. Pas un incen­die spec­ta­cu­laire, pas un bra­sier hur­lant comme dans les films. Un feu lent, métho­dique, nour­ri par les com­bat­tants en fuite qui avaient ras­sem­blé tout ce qu’ils pou­vaient trou­ver — manus­crits, registres, cata­logues, meubles — et qui avaient allu­mé avant de par­tir. Le feu de ceux qui savent qu’ils perdent et qui veulent empor­ter quelque chose dans leur défaite.

Quand je suis arri­vé, une dizaine de per­sonnes étaient déjà là, debout devant le bâti­ment, et aucune n’en­trait. Pas par lâche­té — par sidé­ra­tion. La fumée sor­tait des fenêtres en volutes épaisses, grises, presque blanches, et dans cette fumée il y avait des frag­ments — des mor­ceaux de pages, des lam­beaux cal­ci­nés qui mon­taient dans l’air chaud et retom­baient len­te­ment, comme des oiseaux noirs, comme des feuilles d’un arbre en feu, et chaque frag­ment était un texte, un para­graphe, une phrase, un mot, un siècle de savoir qui se trans­for­mait en cendre devant nos yeux.

J’ai regar­dé un frag­ment tom­ber à mes pieds. C’é­tait un mor­ceau de page, grand comme la paume de ma main, noir­ci aux bords, encore chaud. J’ai pu lire, dans la par­tie épar­gnée, quelques mots en arabe — *bis­mil­lah al-rah­man al-rahim*, au nom de Dieu le Clé­ment le Misé­ri­cor­dieux — et puis la cha­leur avait man­gé le reste, et le frag­ment s’est effri­té entre mes doigts quand j’ai vou­lu le ramas­ser, et il n’est res­té qu’une pous­sière grise sur ma peau, une pous­sière qui avait été de l’encre, qui avait été un mot, qui avait été une pensée.

Quel­qu’un a crié. Quel­qu’un d’autre a pleu­ré. Un vieil homme — Abdou­laye Cis­sé, l’his­to­rien résident de l’Ins­ti­tut, un homme que j’a­vais vu cent fois pen­ché sur des manus­crits avec une loupe et un pin­ceau — mar­chait dans les cendres qui s’ac­cu­mu­laient devant le bâti­ment, les pieds dans la suie, et il ramas­sait des mor­ceaux de papier brû­lé avec la déli­ca­tesse d’un archéo­logue, et il les regar­dait, et il notait des choses sur un car­net — les numé­ros de cata­logue, les titres, les frag­ments qu’il recon­nais­sait —, et son visage n’ex­pri­mait rien, abso­lu­ment rien, il était au-delà de l’ex­pres­sion, dans cette zone du cha­grin où le visage renonce.

On a réus­si à éteindre le feu avant qu’il ne détruise tout. Les salles sou­ter­raines — ces pièces cachées où les biblio­thé­caires avaient eu la sagesse d’en­tre­po­ser dix mille manus­crits dans des coffres résis­tants — étaient intactes. Les dji­ha­distes ne les avaient pas trou­vées. Ils avaient brû­lé ce qui était visible, ce qui était à por­tée de main, et ils étaient par­tis, croyant avoir tout détruit.

Quatre mille manus­crits. C’est le chiffre qui a cir­cu­lé dans les jours sui­vants. Quatre mille textes anéan­tis. Sur les quatre cent mille que comp­tait la ville avant l’oc­cu­pa­tion, c’é­tait peu — un pour cent, à peine. Les biblio­thé­caires, les pas­seurs de nuit, les conduc­teurs de 4x4, les familles gar­diennes, tout le réseau d’Ab­del Kader Hai­da­ra avait sau­vé le reste. Trois cent cin­quante mille manus­crits étaient en sécu­ri­té à Bama­ko ou dis­per­sés dans les mai­sons de la ville.

Mais quatre mille manus­crits brû­lés, c’est quatre mille voix éteintes. Quatre mille textes qu’on ne lira plus jamais, dont on ne connaî­tra jamais le conte­nu, dont on ne sau­ra même pas les titres. Quatre mille trous dans la mémoire du monde.

J’ai pen­sé à Abdou­laye al-Wan­ga­ri. À sa der­nière phrase : *Les livres brûlent. Mais les mots restent.*

Les mots restent.

Peut-être. Mais les livres brûlent, et cette fumée au-des­sus de l’Ins­ti­tut Ahmed Baba, ces frag­ments noirs qui volaient dans le ciel de Tom­bouc­tou comme des oiseaux de deuil, cette odeur de papier cal­ci­né et de ban­co sur­chauf­fé qui impré­gnait l’air et les vête­ments et la peau — tout cela disait que les livres brûlent, que les livres brûlent vrai­ment, et que quatre mille voix venaient de se taire pour toujours.

La même jour­née, les sol­dats fran­çais sont entrés dans la ville.

Je me sou­viens du pre­mier véhi­cule blin­dé. Il est appa­ru au bout de la rue prin­ci­pale, mas­sif, vert, sur­mon­té d’un dra­peau tri­co­lore, et il rou­lait len­te­ment, comme s’il avait tout son temps, comme si la guerre était déjà finie et qu’il ne res­tait plus qu’à défi­ler. Des sol­dats cas­qués, le visage peint, les armes poin­tées vers les toits, regar­daient Tom­bouc­tou avec les yeux pru­dents de ceux qui s’at­tendent à un piège.

Et la ville est sortie.

D’un coup, comme un bou­chon qu’on tire, comme un bar­rage qui cède — les gens sont sor­tis des mai­sons, des ruelles, des cours inté­rieures, par dizaines, par cen­taines, et ils ont cou­ru vers les véhi­cules fran­çais en criant. « Vive la France ! Vive le Mali ! » Les femmes ont arra­ché leurs voiles noirs et les ont jetés dans la pous­sière. Des enfants ont grim­pé sur les blin­dés. Un vieil homme en bou­bou blanc s’est age­nouillé sur le bord de la route et a posé le front dans le sable, et je n’ai pas su s’il priait ou s’il pleurait.

« Vive la France ! »

J’ai enten­du cette phrase cent fois dans la jour­née. Elle mon­tait des rues comme une vague, et chaque fois qu’elle mon­tait, je pen­sais à 1894 — l’an­née où les Fran­çais avaient pris Tom­bouc­tou pour la pre­mière fois, avec le colo­nel Joffre, celui qui devien­drait le maré­chal de la Marne, et les habi­tants avaient crié la même chose, exac­te­ment la même chose, avec le même sou­la­ge­ment et la même naï­ve­té, « Vive la France ! », comme si la France était le salut, comme si les colo­ni­sa­teurs étaient des sau­veurs, et l’his­toire avait mon­tré ensuite ce qu’il en coûte de confondre la libé­ra­tion avec la liberté.

L’his­toire bégaie. C’est ce que je me suis dit, debout dans la foule, au milieu des cris et de la pous­sière sou­le­vée par les blin­dés, avec le cahier d’Ab­dou­laye contre ma poi­trine et l’o­deur des manus­crits brû­lés encore dans mes narines. L’his­toire bégaie, et nous sommes les mots qu’elle répète.

Le soir, Tom­bouc­tou a dansé.

Pour la pre­mière fois en dix mois, la musique est reve­nue. Pas pro­gres­si­ve­ment, pas timi­de­ment — d’un coup, comme un bar­rage qui rompt. Des postes de radio ont sur­gi de nulle part. Des gui­tares ont été déter­rées des jar­dins. Des femmes ont chan­té dans les rues. Quel­qu’un a bran­ché un ampli­fi­ca­teur sur un groupe élec­tro­gène, et la voix d’A­li Far­ka Tou­ré a reten­ti dans la nuit de Tom­bouc­tou, et des gens ont pleu­ré en l’en­ten­dant — pas de tris­tesse, pas de joie, mais de cette chose qui n’a pas de nom et qui se pro­duit quand on retrouve quelque chose qu’on croyait perdu.

Agha­ly est venu à La Colombe. Il ne se cachait plus. Il por­tait sa gui­tare sur le dos, sans sac plas­tique, à décou­vert, et il a joué sur la ter­rasse, debout, face aux dunes, et le son mon­tait dans la nuit claire de jan­vier comme une fumée — une fumée inverse, une fumée de vie, qui mon­tait vers les étoiles pen­dant que les cendres des manus­crits retom­baient sur les toits.

Moha­med l’a écou­té depuis le hall, les bras croi­sés, ados­sé au comp­toir. Et pour la pre­mière fois depuis le début de l’oc­cu­pa­tion — pour la pre­mière fois en dix mois — j’ai vu Moha­med sourire.

Pas un grand sou­rire. Un sou­rire mince, dis­cret, un sou­rire de vieux mur de ban­co qui se fen­dille légè­re­ment sous l’ef­fet de la cha­leur. Mais un sourire.

La ville était libérée.

Les livres avaient brûlé.

La musique était revenue.

Et moi, j’a­vais une porte à ouvrir.

*   *   *

Cha­pitre 12 — Les correspondants

Ils sont arri­vés le len­de­main des sol­dats. Un convoi de 4x4 blancs, sans blin­dage, sans armes, avec des auto­col­lants PRESS sur les pare-brise et des hommes à l’ar­rière qui tenaient des camé­ras au lieu de fusils. Ils se sont arrê­tés devant La Colombe comme si l’hô­tel les atten­dait — et peut-être les atten­dait-il, peut-être que c’est à cela que servent les hôtels dans les villes en guerre, pas à héber­ger des tou­ristes mais à accueillir ceux qui viennent raconter.

Moha­med était prêt.

Je ne sais pas com­ment il avait su — l’ins­tinct, la rumeur, le flair du gérant d’hô­tel qui sent les clients comme le pêcheur sent le pois­son. Mais quand le pre­mier jour­na­liste a fran­chi la porte du hall, son sac à dos sur l’é­paule et son regard de cor­res­pon­dant de guerre — ce regard à la fois avide et fati­gué, le regard de quel­qu’un qui a vu trop de choses et qui veut en voir une de plus —, Moha­med était der­rière le comp­toir, le registre vert ouvert, un sty­lo à la main, et il a dit en fran­çais, avec une cour­toi­sie si par­faite qu’elle en deve­nait sur­na­tu­relle : « Bien­ve­nue à l’Hô­tel La Colombe. Avez-vous une réservation ? »

Le jour­na­liste — un Anglais, blond, la tren­taine, qui sen­tait la sueur et le die­sel — a écla­té de rire. « Non, a‑t-il dit. Mais j’ai­me­rais bien une chambre. »

« La 7 est dis­po­nible, a dit Moha­med. Elle a la meilleure vue sur la rue principale. »

Et c’é­tait reparti.

En qua­rante-huit heures, La Colombe était pleine. Pas pleine comme un hôtel de vacances — pleine comme un cam­pe­ment de presse, avec des câbles par­tout, des ordi­na­teurs por­tables bran­chés sur des groupes élec­tro­gènes rugis­sants, des antennes satel­lites déployées sur le toit, et dans le hall, sur la ter­rasse, dans les cou­loirs, une ving­taine de jour­na­listes du monde entier qui par­laient en anglais, en fran­çais, en arabe, en langues que je ne recon­nais­sais pas, et qui tapaient sur leurs cla­viers avec la fré­né­sie de gens qui savent que l’his­toire se déroule main­te­nant et qu’il faut la cap­tu­rer avant qu’elle ne refroidisse.

L’An­glais blond — il s’ap­pe­lait How­den, Daniel How­den, cor­res­pon­dant pour un jour­nal de Londres — avait pris la chambre 7, celle de l’Al­le­mande aux che­veux de paille, celle qui avait le pour­boire dans l’en­ve­loppe et la crème solaire dans la salle de bains, et le monde avait tour­né d’un tour com­plet, et la chambre 7 avait un nou­veau client, et le registre vert avait un nou­veau nom.

Je l’ob­ser­vais depuis le comp­toir, comme Abdou­laye obser­vait Caillié depuis les ruelles de Tom­bouc­tou. Le paral­lèle m’a frap­pé avec une vio­lence presque phy­sique — je l’ai sen­ti dans le ventre, cette recon­nais­sance sou­daine d’un motif qui se répète. Les cor­res­pon­dants de guerre étaient les explo­ra­teurs du XXIe siècle. Ils arri­vaient dans la ville comme Caillié était arri­vé — de l’ex­té­rieur, avec leurs outils d’en­re­gis­tre­ment, leurs cahiers blancs rem­pla­cés par des écrans bleus, leur désir de voir, de com­prendre, de racon­ter. Et comme Caillié, ils voyaient la sur­face. Ils voyaient les murs cri­blés de balles, les portes défon­cées, les cendres devant l’Ins­ti­tut Ahmed Baba, les femmes qui jetaient leurs voiles, les sol­dats fran­çais qui posaient devant les mos­quées. Ils voyaient ce qui se photographie.

Ils ne voyaient pas les nuits. Ils ne voyaient pas les coffres de manus­crits por­tés en silence dans les ruelles noires. Ils ne voyaient pas les gui­tares enter­rées dans les jar­dins. Ils ne voyaient pas la chambre 11 et la musique en sour­dine. Ils ne voyaient pas le cahier d’un scribe du XIXe siècle, caché dans la che­mise d’un récep­tion­niste de nuit.

Ce n’est pas un reproche. Un cor­res­pon­dant de guerre a qua­rante-huit heures pour sai­sir ce qu’une ville a vécu en dix mois. Il fait ce qu’il peut avec le temps qu’il a. Il court d’un lieu à l’autre, d’un témoin à l’autre, il pho­to­gra­phie, il enre­gistre, il prend des notes, et le soir il écrit son article dans la chambre d’hô­tel, et l’ar­ticle est envoyé à Londres ou à Paris ou à New York, et le len­de­main matin, des mil­lions de gens lisent un mil­lier de mots sur Tom­bouc­tou, et ces mille mots deviennent Tom­bouc­tou dans leur esprit — la seule Tom­bouc­tou qu’ils connaî­tront jamais.

*Un homme qui veut le savoir sans le prix*, avait dit Bou­ba­car le libraire, deux siècles plus tôt.

Mais le prix, c’est quoi ? Le prix, c’est le temps. C’est res­ter. C’est écou­ter, long­temps, la nuit, quand la ville se tait et que les murs parlent. Le prix, c’est apprendre à lire — pas les lettres, pas les mots, mais les silences entre les mots, les ombres entre les murs, les gestes entre les gestes.

How­den est res­té une semaine. C’é­tait plus que la plu­part. Il a écrit un long article sur l’oc­cu­pa­tion et la libé­ra­tion, et dans cet article il a men­tion­né La Colombe, et Moha­med, et la ter­rasse, et les bou­teilles de Guin­ness qu’on avait déter­rées. C’é­taient de bonnes pages — hon­nêtes, vivantes, pleines de détails justes. Mais elles ne conte­naient pas l’es­sen­tiel, parce que l’es­sen­tiel ne se laisse pas écrire en une semaine.

L’es­sen­tiel, c’est dix mois de silence.

L’es­sen­tiel, c’est un coffre ouvert dans une cave, à la lueur d’une torche, et un cahier en cuir de chèvre qui n’a pas été lu depuis deux siècles.

L’es­sen­tiel, c’est une gui­tare jouée en sour­dine dans la chambre 11.

L’es­sen­tiel, c’est qua­rante silences entre qua­rante coups de fouet.

L’es­sen­tiel ne voyage pas dans les valises des cor­res­pon­dants. Il reste ici, dans les murs de ban­co, dans le sable, dans la mémoire des gens qui n’é­cri­ront jamais d’ar­ticle et dont per­sonne ne deman­de­ra le témoignage.

Un soir, How­den m’a trou­vé sur la ter­rasse. Il buvait une bière — une de ces Guin­ness reve­nues d’entre les morts, tiède, un peu ter­reuse, avec un goût de sable qui n’é­tait pas pré­vu par le bras­seur mais qui n’é­tait pas désa­gréable. Il m’a deman­dé ce que je fai­sais là, et je lui ai dit que j’é­tais le récep­tion­niste de nuit.

« Pen­dant l’oc­cu­pa­tion aussi ? »

« Pen­dant l’oc­cu­pa­tion aussi. »

Il m’a regar­dé avec ce regard de jour­na­liste qui cherche l’his­toire, l’angle, le titre, et il a dit : « Vous avez dû voir des choses. »

J’ai dit oui. J’ai failli lui par­ler du cahier. J’ai failli lui par­ler des convois, des nuits, d’A­gha­ly et de la chambre 11, du manus­crit d’Ab­dou­laye et du jour­nal de Laing. J’ai failli tout lui dire, parce que la nuit était douce et la bière avait un goût de terre libé­rée, et parce qu’il avait l’air d’un homme qui sait écouter.

Mais je ne l’ai pas fait.

Pas par méfiance. Pas par secret. Par quelque chose de plus sub­til, que je n’ai com­pris que plus tard — par fidé­li­té au texte d’Ab­dou­laye. Car Abdou­laye avait obser­vé Caillié sans jamais se révé­ler à lui. Il avait écrit son contre­champ en silence, dans l’ombre, et il l’a­vait caché dans un mur. Il n’a­vait pas cher­ché à être lu par l’é­tran­ger. Il avait écrit pour la ville, pour ceux qui vien­draient après lui, pour un lec­teur qui n’é­tait pas encore né.

Je serais ce lec­teur-là. Pas How­den. Pas les jour­na­listes de Londres et de Paris. Moi.

« J’ai vu des choses, oui, j’ai dit. Mais ce n’est pas le moment d’en parler. »

How­den a hoché la tête. Il n’a pas insis­té. Les bons jour­na­listes savent quand quel­qu’un ne par­le­ra pas, et ils res­pectent ce silence, parce qu’ils savent que le silence aus­si est une information.

Il est repar­ti trois jours plus tard. D’autres sont venus, d’autres sont repar­tis. La Colombe a retrou­vé sa fonc­tion pre­mière — un lieu de pas­sage, un car­re­four, un seuil entre le dedans et le dehors, entre ceux qui vivent ici et ceux qui viennent voir. Moha­med tenait son registre avec la même pla­ci­di­té qu’a­vant l’oc­cu­pa­tion, comme si les dix mois de vide n’a­vaient été qu’une sai­son un peu longue, une sai­son sèche du com­merce hôte­lier, et que les pluies revenaient.

Les trin­kets sel­lers sont reve­nus aus­si. Des Toua­regs en tur­ban, assis en tailleur dans la cour de l’hô­tel, qui déployaient sur des cou­ver­tures sombres leurs bijoux en argent, leurs croix d’A­ga­dez, leurs boîtes en cuir. Les affiches de l’of­fice du tou­risme — « Tom­bouc­tou la Mys­té­rieuse » — sont réap­pa­rues sur les murs du hall, et elles avaient l’air de reliques plu­tôt que de publicités.

Mais quelque chose avait chan­gé. L’hô­tel avait une épais­seur nou­velle. Ses murs avaient absor­bé dix mois de silence, de peur, de musique inter­dite, de manus­crits en tran­sit, et tout cela était dans le ban­co main­te­nant, comme les mots d’Ab­dou­laye étaient dans le cuir de son cahier — invi­sible, mais pré­sent, et je savais que chaque nuit que j’a­vais pas­sée sur cette ter­rasse, chaque page que j’a­vais lue à la bou­gie, chaque note qu’A­gha­ly avait jouée dans la chambre 11, tout cela fai­sait par­tie de l’hô­tel désor­mais, au même titre que les briques et le mortier.

La Colombe était un manus­crit. Et j’é­tais son der­nier lecteur.

*   *   *

Cha­pitre 13 — Le jour­nal perdu

J’y suis allé un mar­di de février, à la tom­bée de la nuit.

Pas la nuit noire de l’oc­cu­pa­tion — une nuit de février ordi­naire, avec un crois­sant de lune au-des­sus des dunes et des sol­dats fran­çais qui patrouillaient en blin­dés légers, des sol­dats qui ne s’in­té­res­saient pas à un jeune homme en bou­bou qui mar­chait vers une mos­quée. La ville était libé­rée depuis deux semaines, mais libé­rée ne veut pas dire nor­male. Les rues étaient encore à moi­tié vides. Les bou­tiques rou­vraient une par une, avec la pru­dence de quel­qu’un qui tend la main vers un ani­mal qu’il n’est pas sûr d’a­voir appri­voi­sé. Des rumeurs cou­raient — les dji­ha­distes allaient reve­nir, les Fran­çais allaient par­tir, le nord allait retom­ber dans le chaos. Per­sonne ne savait. Per­sonne ne sait jamais, à Tom­bouc­tou, ce que demain sera fait, et c’est peut-être pour cela que la ville a tou­jours misé sur les livres plu­tôt que sur les empires — les livres durent, les empires passent.

La mos­quée Sidi Yahya est au centre de la ville, entre Djin­gue­re­ber et San­ko­ré, la troi­sième des trois grandes mos­quées, la plus mys­té­rieuse. Elle a été construite au XVe siècle, du temps de l’empire son­ghay, et elle tire son nom de son pre­mier imam, Sidi Yahya al-Tadel­si, un saint homme dont on dit qu’il avait pré­vu la venue de l’is­lam à Tom­bouc­tou avant même que l’is­lam n’ar­rive. La mos­quée est plus petite que les deux autres, plus intime, et elle pos­sède une porte — la porte — dont la légende dit qu’elle a été scel­lée dès la construc­tion et qu’elle ne devait s’ou­vrir qu’au Jour du Jugement.

Les dji­ha­distes l’a­vaient ouverte en juin 2012. À coups de pioche, à coups de masse, avec la rage métho­dique de ceux qui croient accom­plir une pro­phé­tie. Ils avaient fra­cas­sé les planches de bois cen­te­naires, éven­tré le cadre, et ils étaient entrés par cette porte que cinq siècles de pié­té avaient main­te­nue close. Le monde avait pro­tes­té — l’U­NES­CO, les gou­ver­ne­ments, les his­to­riens, les médias —, et les dji­ha­distes avaient ri de ces pro­tes­ta­tions, parce que la colère des loin­tains est un bruit que le désert absorbe sans effort.

La porte n’a­vait pas été répa­rée. Elle pen­dait sur ses gonds, ou plu­tôt ce qu’il en res­tait — un mon­tant de bois écla­té, des mor­ceaux de planches au sol, et l’ou­ver­ture béante, noire, qui don­nait sur un cou­loir étroit menant à l’in­té­rieur de la mos­quée. Quel­qu’un avait posé une bâche en plas­tique devant l’ou­ver­ture, à titre pro­vi­soire, une bâche bleue qui cla­quait au vent et qui res­sem­blait à un pan­se­ment sur une bles­sure ouverte.

J’ai écar­té la bâche et je suis entré.

L’in­té­rieur de la mos­quée sen­tait le ban­co humide et quelque chose d’autre — un reste de brû­lé, peut-être, ou l’o­deur de l’a­ban­don, cette odeur que prennent les lieux saints quand les prières cessent. Les dji­ha­distes avaient sac­ca­gé cer­taines par­ties — des mau­so­lées de saints détruits, des ins­crip­tions mar­te­lées, des niches vidées — mais la struc­ture elle-même tenait debout. Les piliers de ban­co, épais comme des troncs d’arbre, sup­por­taient le pla­fond bas, et dans la pénombre, les ombres des piliers se cou­chaient sur le sol comme des corps endormis.

J’ai allu­mé ma torche.

Le cou­loir der­rière la porte scel­lée — l’an­cienne porte scel­lée — était court, à peine trois mètres, et il débou­chait sur une pièce que je n’a­vais jamais vue. Pas une salle de prière — quelque chose de plus petit, de plus ancien, une sorte d’an­ti­chambre aux murs nus, sans déco­ra­tion, sans niche, sans fenêtre. Le ban­co des murs avait la cou­leur de la terre cuite, un brun pro­fond, presque rouge par endroits, et la sur­face était irré­gu­lière, bos­se­lée, avec des traces de doigts visibles — les doigts de ceux qui avaient construit ce mur au XVe siècle, leurs empreintes figées dans l’ar­gile comme des signatures.

Dans le mur lui-même*, avait écrit Abdou­laye. *Dans l’é­pais­seur du ban­co, der­rière la porte.

J’ai appro­ché la torche du mur. J’ai com­men­cé par la paroi de gauche, en la sui­vant cen­ti­mètre par cen­ti­mètre, en cher­chant une irré­gu­la­ri­té, une cou­ture, un endroit où le ban­co aurait été ouvert puis refer­mé. Les murs de ban­co de Tom­bouc­tou sont épais — cin­quante cen­ti­mètres, par­fois plus — et il est tout à fait pos­sible de creu­ser une cavi­té dans cette épais­seur, d’y glis­ser un objet, et de rebou­cher avec de l’ar­gile fraîche. Après quelques mois, la dif­fé­rence est invi­sible. Après quelques années, elle est inexis­tante. Après quelques siècles, seul un miracle — ou un séisme, ou un coup de pioche — pour­rait la révéler.

Les dji­ha­distes avaient don­né le coup de pioche.

J’ai cher­ché pen­dant une heure. Le mur de gauche, rien. Le mur du fond, rien. Le mur de droite — j’ai failli pas­ser des­sus, parce que la dif­fé­rence était si sub­tile qu’il fal­lait la cher­cher pour la trou­ver. Mais elle était là. Une zone, à hau­teur de poi­trine, grande comme une main ouverte, où la sur­face du ban­co avait une tex­ture légè­re­ment dif­fé­rente — plus lisse, plus dense, comme si l’ar­gile avait été tra­vaillée une deuxième fois, à un autre moment, par d’autres mains.

Mon cœur bat­tait dans mes tempes. La torche trem­blait. J’ai posé ma paume à plat sur la zone et j’ai appuyé. Rien n’a bou­gé. J’ai appuyé plus fort. L’ar­gile était dure, sèche, com­pacte. Je n’a­vais pas d’ou­til — je n’a­vais pas pen­sé à en appor­ter, j’a­vais pen­sé qu’il suf­fi­rait de pous­ser, de grat­ter, de trou­ver, comme dans les rêves où les murs s’ouvrent quand on les touche.

Mais ce n’é­tait pas un rêve. C’é­tait du ban­co de cinq siècles, cuit par le soleil du Saha­ra, et mes ongles n’y feraient rien.

Je suis reve­nu le len­de­main avec un cou­teau. Un petit cou­teau de cui­sine, emprun­té à Moha­med sans expli­ca­tion — « J’ai besoin de cou­per quelque chose », avais-je dit, et il avait haus­sé les sour­cils sans poser de ques­tion, parce que ne pas poser de ques­tion était sa manière d’être.

J’ai grat­té.

L’ar­gile est tom­bée par écailles, par pel­li­cules fines, et sous la couche exté­rieure — dure, lisse, pati­née par les siècles — il y avait une couche plus friable, plus claire, une argile de rem­plis­sage, une argile qui avait été posée après la construc­tion, à un autre moment, pour rebou­cher une cavité.

J’ai creu­sé plus pro­fond. Le cou­teau s’en­fon­çait main­te­nant avec moins de résis­tance. L’o­deur de la terre fraî­che­ment grat­tée mon­tait vers mon visage — une odeur de pluie ancienne, de fleuve enfoui, une odeur qui n’a­vait pas été res­pi­rée depuis le jour où quel­qu’un avait refer­mé ce mur.

Et puis la lame a ren­con­tré le vide.

Pas un grand vide. Un espace, une poche dans l’é­pais­seur du mur, de la taille d’un livre — exac­te­ment la taille d’un livre, parce que c’é­tait ce qu’elle avait été conçue pour conte­nir. J’ai élar­gi l’ou­ver­ture avec le cou­teau, en essayant de ne pas endom­ma­ger ce qui pou­vait se trou­ver à l’in­té­rieur, et j’ai glis­sé ma main dans le mur.

Mes doigts ont tou­ché quelque chose.

Pas du papier. Pas du cuir. Quelque chose de dur, de sec, de cra­que­lé, qui s’est effon­dré sous la pres­sion de mes doigts comme un châ­teau de sable.

J’ai reti­ré ma main. Elle était cou­verte de pous­sière — une pous­sière fine, brune, qui n’é­tait ni du ban­co ni du sable, mais quelque chose entre les deux, quelque chose d’or­ga­nique, quelque chose qui avait été vivant.

J’ai bra­qué la torche dans la cavité.

Il n’y avait rien.

Ou plu­tôt — il y avait eu quelque chose. La cavi­té avait la forme d’un livre, c’é­tait indé­niable. Quel­qu’un avait creu­sé un espace dans le mur, y avait glis­sé un objet rec­tan­gu­laire, et avait refer­mé. Mais l’ob­jet avait dis­pa­ru. Le temps, l’hu­mi­di­té, les ter­mites — les ter­mites de Tom­bouc­tou, ces insectes minus­cules et infa­ti­gables qui rongent le papier, le bois, le cuir, tout ce qui a été vivant —, tout cela avait fait son tra­vail. Il ne res­tait que de la pous­sière. La pous­sière d’un livre.

J’ai grat­té la pous­sière avec le bout des doigts. Des frag­ments sont tom­bés — trop petits pour lire, trop abî­més pour iden­ti­fier, des miettes de ce qui avait peut-être été des pages, des mots, un journal.

Le jour­nal de Gor­don Laing.

Ou pas.

C’est la ques­tion qui m’a frap­pé à ce moment-là, accrou­pi devant le mur éven­tré de Sidi Yahya, les mains pleines de pous­sière, la torche posée au sol. La ques­tion qui défait tout.

Abdou­laye al-Wan­ga­ri avait-il dit la vérité ?

Avait-il vrai­ment su, par son père, que le jour­nal de Laing était caché ici ? Ou avait-il inven­té cette fin pour son propre texte — pour don­ner au cahier le poids d’un secret, la gra­vi­té d’une révé­la­tion, le ver­tige d’un tré­sor caché ?

Les scribes de Tom­bouc­tou copiaient des textes. Mais ils écri­vaient aus­si, par­fois, des textes ori­gi­naux. Et dans ces textes ori­gi­naux, quelle part reve­nait à la chro­nique fidèle, quelle part à l’i­ma­gi­na­tion du let­tré, quelle part au désir de racon­ter une bonne his­toire — per­sonne ne le sait, per­sonne ne l’a jamais su, parce que la fron­tière entre le vrai et le beau, à Tom­bouc­tou, n’a jamais été aus­si nette que les Euro­péens le voudraient.

Un scribe qui invente un secret dans un mur — est-ce un faus­saire ou un poète ?

Un cahier qui pré­tend savoir où se cache un jour­nal per­du — est-ce un docu­ment his­to­rique ou un conte ?

Et moi, Ous­mane Maï­ga, diplô­mé d’his­toire, récep­tion­niste de nuit, qui avais tra­ver­sé une occu­pa­tion et un sau­ve­tage et un incen­die avec ce cahier contre ma peau — étais-je le lec­teur d’une chro­nique vraie ou le dupe d’une fic­tion magnifique ?

La pous­sière entre mes doigts ne répon­dait pas. Elle pou­vait être le jour­nal de Laing. Elle pou­vait être un autre texte, n’im­porte lequel, oublié dans un mur par un biblio­thé­caire dis­trait. Elle pou­vait être rien — un nid d’in­sectes, une accu­mu­la­tion de débris, un acci­dent du banco.

J’ai refer­mé le mur. J’ai repous­sé les écailles d’ar­gile dans la cavi­té, j’ai lis­sé la sur­face avec ma paume comme un maçon qui referme une tombe, et j’ai lais­sé le secret là où il était — dans le mur, dans l’in­cer­ti­tude, dans cet espace entre le vrai et le pos­sible qui est peut-être le seul espace habitable.

Abdou­laye avait écrit : *Cer­taines portes sont faites pour res­ter fer­mées. D’autres attendent sim­ple­ment la bonne main.*

Ma main n’é­tait pas la bonne. Ou elle était la bonne, et ce qu’elle avait trou­vé — la pous­sière, l’ab­sence, le vide en forme de livre — était exac­te­ment la réponse que Tom­bouc­tou vou­lait donner.

*   *   *

Cha­pitre 14 — La porte

Le soir même, je suis retour­né à La Colombe.

Moha­med était sur la ter­rasse — fait rare, dou­ble­ment rare, et quand je suis mon­té, il m’a ten­du un verre de thé sans me regar­der, les yeux fixés sur les dunes, et j’ai com­pris qu’il m’at­ten­dait. Il attend tou­jours. C’est sa fonc­tion dans le monde — attendre, comme l’hô­tel attend, comme les murs attendent, comme le désert attend.

Je me suis assis à côté de lui. Le thé était brû­lant et sucré — le pre­mier des trois, celui qu’on appelle doux comme la vie. Les étoiles étaient si nom­breuses qu’elles fai­saient une poudre blanche au-des­sus des toits. Quelque part dans la ville, une radio jouait de la musique — du Tina­ri­wen, je crois, mais trop loin pour en être sûr — et le son arri­vait jus­qu’à nous comme une rumeur, un mur­mure, une preuve que la ville vivait encore.

« Tu as trou­vé ce que tu cher­chais ? » a dit Mohamed.

Je l’ai regar­dé. Il regar­dait tou­jours les dunes. Son visage n’ex­pri­mait rien de par­ti­cu­lier — la même pla­ci­di­té de tou­jours, le même calme miné­ral, comme si la ques­tion n’é­tait pas une ques­tion mais une consta­ta­tion, comme si la réponse impor­tait peu.

« Non, j’ai dit. Oui. Je ne sais pas. »

Il a hoché la tête, très len­te­ment, comme s’il com­pre­nait par­fai­te­ment cette réponse qui n’en était pas une, et il a bu son thé.

Nous sommes res­tés un moment en silence. Le silence de Moha­med n’est pas un silence vide — c’est un silence plein, un silence qui contient tout ce qu’il ne dit pas, tout ce qu’il a vu en trente ans der­rière ce comp­toir, tous les noms ins­crits dans le registre vert, tous les clients par­tis et jamais reve­nus, toute l’his­toire de Tom­bouc­tou qui passe et repasse devant sa porte comme le sable passe devant les dunes. Et dans ce silence, j’ai trou­vé la place de dire ce que j’a­vais à dire.

Je lui ai par­lé du cahier.

Pas tout — pas les détails, pas les pas­sages sur Caillié, pas l’his­toire du jour­nal de Laing. Juste l’es­sen­tiel : qu’en des­cen­dant dans la cave des al-Wan­ga­ri pour sau­ver des manus­crits, j’a­vais trou­vé un cahier du XIXe siècle, écrit par un scribe qui avait obser­vé le pre­mier Euro­péen à visi­ter Tom­bouc­tou. Que ce cahier racon­tait la ville vue de l’in­té­rieur, par un homme qui savait lire ce que l’é­tran­ger ne savait pas lire. Que je l’a­vais gar­dé sur moi pen­dant toute l’oc­cu­pa­tion, lu nuit après nuit sur cette ter­rasse, et qu’il m’a­vait tenu com­pa­gnie — tenu debout, plu­tôt — pen­dant les mois de silence.

Moha­med a écou­té sans m’in­ter­rompre. Quand j’ai eu fini, il a ver­sé le deuxième thé — celui qu’on appelle fort comme l’a­mour — et il a dit : « Et tu vas en faire quoi ? »

C’é­tait la ques­tion. La seule ques­tion qui comptait.

J’a­vais un manus­crit ancien entre les mains. Un docu­ment inédit, jamais cata­lo­gué, jamais lu par aucun cher­cheur, aucun his­to­rien, aucun biblio­thé­caire. Un texte qui racon­tait la visite de René Caillié vue depuis l’autre rive — le regard afri­cain sur l’ex­plo­ra­teur euro­péen, le contre­champ que per­sonne n’a­vait jamais écrit. C’é­tait, en termes aca­dé­miques, une décou­verte. C’é­tait, en termes humains, une voix retrouvée.

Je pou­vais le don­ner à l’Ins­ti­tut Ahmed Baba — quand l’Ins­ti­tut serait recons­truit, quand les cher­cheurs revien­draient, quand la ville aurait fini de pan­ser ses plaies. Le cahier serait cata­lo­gué, numé­ro­té, étu­dié, publié peut-être, et le nom d’Ab­dou­laye al-Wan­ga­ri pren­drait sa place dans les biblio­gra­phies aux côtés de Caillié, de Barth, de Leo Africanus.

Je pou­vais l’en­voyer à Bama­ko, avec les trois cent cin­quante mille autres manus­crits en exil, et attendre qu’un uni­ver­si­taire le trouve et le tra­duise et le com­mente dans une revue que per­sonne ne lirait.

Ou je pou­vais le garder.

Le gar­der comme Abdou­laye l’a­vait gar­dé — dans un coffre, dans une cave, dans un mur. Le remettre où il avait dor­mi cent quatre-vingt-quatre ans, dans la mai­son al-Wan­ga­ri, dans l’ombre du figuier, et le lais­ser attendre un autre lec­teur, un autre récep­tion­niste de nuit, un autre homme qui des­cend dans une cave pen­dant que la ville est en dan­ger et qui tombe sur un cahier en cuir de chèvre.

Le gar­der, c’é­tait res­pec­ter le geste d’Ab­dou­laye. Il avait écrit pour que la ville se sou­vienne, pas pour que le monde sache. Il avait écrit en arabe, pas en fran­çais. Il avait caché son texte, pas publié son texte. Il y avait dans ce geste une inten­tion que je ne vou­lais pas tra­hir — l’in­ten­tion d’un homme qui écrit pour un lec­teur incon­nu, pas pour une audience, pas pour une revue, pas pour la pos­té­ri­té, mais pour quel­qu’un, un seul, qui des­cen­drait un jour dans la cave et qui comprendrait.

J’é­tais ce quelqu’un.

La ques­tion était de savoir si j’é­tais le dernier.

Moha­med a bu le troi­sième thé — celui qu’on appelle amer comme la mort — et il m’a regar­dé, enfin, pour la pre­mière fois de la soi­rée, et son regard disait ce que son silence avait dit depuis dix mois : fais ce que tu crois juste, et la ville fera le reste.

*   *   *

Le len­de­main matin, je suis des­cen­du dans la cave de la mai­son al-Wan­ga­ri. Alka­di m’a­vait don­né la clé — la plu­part des manus­crits avaient été éva­cués, la cave était presque vide, il ne res­tait que le coffre du fond, le plus ancien, celui où j’a­vais trou­vé le cahier. J’ai ouvert le coffre. J’ai posé le cahier d’Ab­dou­laye au fond, sous les der­niers manus­crits, exac­te­ment à l’en­droit où il avait été pen­dant cent quatre-vingt-quatre ans. J’ai refer­mé le coffre. J’ai remon­té les escaliers.

Puis je me suis arrêté.

Je suis redes­cen­du. J’ai rou­vert le coffre. J’ai repris le cahier.

Non pas parce que je vou­lais le gar­der — j’a­vais déci­dé de ne pas le gar­der. Mais parce qu’il man­quait quelque chose. Abdou­laye avait écrit son cahier pour que la ville se sou­vienne. Mais la ville, pour se sou­ve­nir, a besoin de lec­teurs. Et les lec­teurs, pour lire, ont besoin de savoir que le texte existe.

Je suis remon­té dans la lumière. J’ai mar­ché jus­qu’à l’Ins­ti­tut Ahmed Baba — le vieux bâti­ment, pas le nou­veau, celui qui sen­tait encore la fumée. Abdou­laye Cis­sé, l’his­to­rien, était là, au milieu des décombres, avec sa loupe et son car­net, en train de trier les frag­ments res­ca­pés. Je lui ai ten­du le cahier.

« C’est quoi ? » a‑t-il demandé.

« Un scribe de San­ko­ré. XIXe siècle. Il a vu Caillié. »

Cis­sé a pris le cahier avec ses mains de res­tau­ra­teur — des mains qui savent tou­cher le papier ancien sans l’a­bî­mer, des mains qui ont la même déli­ca­tesse que celles d’Ab­dou­laye cinq géné­ra­tions plus tôt. Il a ouvert la pre­mière page. Il a lu la pre­mière ligne. Et j’ai vu dans ses yeux la même chose que j’a­vais vue dans les miens, la nuit où j’a­vais lu le cahier pour la pre­mière fois sur la ter­rasse de La Colombe — cet éclat, cette cha­leur, cette reconnaissance.

Il a levé la tête. « Où l’as-tu trouvé ? »

« Dans la cave des al-Wan­ga­ri. Pen­dant l’é­va­cua­tion des manus­crits. En juin. »

Il a regar­dé le cahier. Puis il m’a regar­dé. Puis il a regar­dé le cahier de nou­veau, et il a dit, avec une voix que je ne lui connais­sais pas — une voix émue, presque trem­blante : « Tu sais ce que c’est ? »

Je savais ce que c’était.

C’é­tait Tom­bouc­tou qui se racon­tait elle-même.

*   *   *

Je suis ren­tré à La Colombe. Moha­med était der­rière le comp­toir, le registre ouvert, le sty­lo à la main. Un couple de Fran­çais venait de s’ins­crire — les pre­miers tou­ristes depuis un an, des gens cou­ra­geux ou incons­cients, qui avaient lu dans les jour­naux que Tom­bouc­tou était libé­rée et qui avaient déci­dé de venir voir.

« Chambre 7 ? » deman­dait la femme.

« La 7 est dis­po­nible, disait Moha­med. Elle a la meilleure vue sur la rue principale. »

J’ai tra­ver­sé le hall. J’ai mon­té les esca­liers. Je suis sor­ti sur la terrasse.

Les dunes étaient là, dorées dans la lumière du matin, exac­te­ment les mêmes que la veille et que le siècle der­nier. Le mina­ret de Djin­gue­re­ber s’é­le­vait au sud, solide, de ban­co et de bois, inchan­gé depuis six cents ans. Au nord, le sable com­men­çait, et il ne s’ar­rê­tait pas avant des mil­liers de kilo­mètres, avant la Médi­ter­ra­née, avant l’Eu­rope, avant le monde qui avait enten­du le nom de Tom­bouc­tou sans jamais com­prendre ce qu’il signifiait.

J’ai pen­sé à Abdou­laye al-Wan­ga­ri, assis dans cette même ville en 1828, qui regar­dait un étran­ger dégui­sé s’é­loi­gner vers le nord et qui se deman­dait s’il allait survivre.

J’ai pen­sé à Caillié, qui avait tra­ver­sé un conti­nent pour trou­ver une ville de boue et de livres et qui n’a­vait vu que la boue.

J’ai pen­sé à Gor­don Laing, mort dans le sable avec son jour­nal, et à son jour­nal qui était peut-être deve­nu pous­sière dans le mur de Sidi Yahya, ou qui n’a­vait peut-être jamais été là.

J’ai pen­sé à Agha­ly, quelque part dans la ville, avec sa gui­tare sur le dos, libre de jouer à plein volume, libre de faire réson­ner les cordes sans craindre le fouet, et je me suis deman­dé s’il joue­rait tou­jours en sour­dine, par habi­tude, par mémoire du silence, comme on conti­nue de bais­ser la voix long­temps après que le dan­ger est passé.

J’ai pen­sé aux manus­crits en exil à Bama­ko, trois cent cin­quante mille textes qui atten­daient de reve­nir chez eux, dans leurs coffres, dans leurs caves, dans les murs épais des mai­sons de Tom­bouc­tou — et qui atten­draient long­temps, peut-être des années, peut-être tou­jours, parce que la route du retour est plus longue que la route de l’exil.

J’ai pen­sé à Moha­med, en bas, qui ins­cri­vait un nou­veau nom dans le registre vert avec la même len­teur méti­cu­leuse qu’il met­tait à plier les draps et à ver­ser le thé, et qui ferait cela demain, et après-demain, et le jour d’a­près, parce que c’est ce que font les gar­diens — ils gardent, et ils attendent, et ils sont encore là quand tout le monde est parti.

Le vent s’est levé. Un vent léger, venu du nord-est, qui por­tait avec lui un peu de sable et un peu de cha­leur et cette odeur par­ti­cu­lière du Saha­ra — une odeur sèche, miné­rale, l’o­deur du temps qui a séché, exac­te­ment l’o­deur des manus­crits de Tombouctou.

Sur la ter­rasse de La Colombe, seul, les mains vides pour la pre­mière fois depuis des mois, j’ai pré­pa­ré le thé. Trois verres. Le pre­mier doux comme la vie, le deuxième fort comme l’a­mour, le troi­sième amer comme la mort.

J’ai bu les trois.

Les dunes n’a­vaient pas changé.

C’est peut-être pour ça que je les regarde.

*   *   *

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Deuxième par­tie

DEUXIÈME PAR­TIE — LES CONVOIS

Cha­pitre 6 — Les routes de nuit

En sep­tembre, l’ordre est venu de Bamako.

Pas un ordre écrit — plus per­sonne n’é­cri­vait rien, les papiers étaient des preuves et les preuves étaient des condam­na­tions. L’ordre est pas­sé de bouche en bouche, par la chaîne habi­tuelle : un voya­geur arri­vé du sud a mur­mu­ré quelque chose à Ibra­him Kha­lil, qui l’a mur­mu­ré à Alka­di, qui me l’a dit un soir dans la cour de la mai­son al-Wan­ga­ri, assis sous le figuier, en par­lant si bas que je devais lire ses lèvres autant que ses mots.

« Hai­da­ra dit que les manus­crits ne sont plus en sécu­ri­té dans la ville. Il faut les sor­tir. Les envoyer à Bama­ko. Par la route ou par le fleuve. »

Abdel Kader Hai­da­ra. Je ne l’a­vais ren­con­tré qu’une fois, trois ans plus tôt, lors d’une confé­rence à l’Ins­ti­tut Ahmed Baba. Un homme grand, mous­ta­chu, en kufi, qui par­lait des manus­crits avec la pas­sion minu­tieuse d’un père décri­vant ses enfants. Il diri­geait depuis Bama­ko — où il s’é­tait réfu­gié après l’in­va­sion — un réseau d’une com­plexi­té stu­pé­fiante : des dizaines de biblio­thé­caires, des cen­taines de volon­taires, des relais dans chaque vil­lage entre Tom­bouc­tou et le sud. Le nerf du réseau, c’é­tait l’argent — de la Ford Foun­da­tion, m’a-t-on dit, une bourse d’é­tudes recon­ver­tie en fonds de sau­ve­tage. L’i­ro­nie n’é­chap­pait à per­sonne : c’é­tait de l’argent amé­ri­cain qui finan­çait la résis­tance cultu­relle contre des com­bat­tants que les Amé­ri­cains, de leur côté, bom­bar­daient avec des drones depuis le Niger voisin.

Le pre­mier convoi est par­ti un mar­di de sep­tembre, à trois heures du matin.

Je n’é­tais pas dans le véhi­cule — pas cette fois-là. Mon rôle, pour cette pre­mière opé­ra­tion, était de char­ger. Nous avons pas­sé la nuit, à six, dans l’ar­rière-cour d’une mai­son du quar­tier sud, à trans­fé­rer des manus­crits des can­tines de bois vers des caisses en métal plus résis­tantes, dou­blées de plas­tique pour pro­té­ger les textes de l’hu­mi­di­té. Chaque manus­crit était enve­lop­pé indi­vi­duel­le­ment dans du papier jour­nal — le jour­nal de Bama­ko, L’Es­sor, dont il res­tait des piles entières dans la réserve de l’hô­tel, des exem­plaires vieux de plu­sieurs mois qui ne ser­vi­raient jamais à infor­mer per­sonne mais qui allaient ser­vir à pro­té­ger les mots d’autres hommes, écrits des siècles plus tôt. Il y avait quelque chose de beau dans ce geste — enve­lop­per un manus­crit du XVe siècle dans un jour­nal du XXIe, comme si les époques se conso­laient mutuellement.

Les caisses ont été char­gées dans un 4x4 Toyo­ta, celui d’un cou­sin de la famille Hai­da­ra qui fai­sait le com­merce du bétail et qui avait l’ha­bi­tude de la route. Le chauf­feur s’ap­pe­lait Mous­sa. Il avait trente ans, un visage de lut­teur et des mains comme des bat­toirs, et il ne savait ni lire ni écrire. Il ne savait pas ce qu’il trans­por­tait. On lui avait dit que c’é­taient des docu­ments admi­nis­tra­tifs. Il avait haus­sé les épaules et deman­dé com­bien on le payait.

Le 4x4 est sor­ti de Tom­bouc­tou par la piste de Douent­za, vers le sud-est, à l’heure où même les patrouilles dorment. Il y avait deux check-points à fran­chir dans la zone contrô­lée par les dji­ha­distes : l’un à la sor­tie de la ville, l’autre à quatre heures de route, au croi­se­ment de Bam­ba­ra-Maoun­dé. Après cela, c’é­tait le ter­ri­toire du MNLA — le Mou­ve­ment natio­nal de libé­ra­tion de l’A­za­wad, les Toua­regs sépa­ra­tistes, qui n’é­taient pas des dji­ha­distes mais qui n’é­taient pas non plus des alliés. Et encore après, c’é­tait le no man’s land, puis les check-points de l’ar­mée malienne, les sol­dats ner­veux et sous-équi­pés qui contrô­laient tout ce qui venait du nord avec une sus­pi­cion fri­sant la paranoïa.

Le pre­mier convoi est arri­vé à Bama­ko six jours plus tard. Six jours pour mille kilo­mètres. Six jours de pistes défon­cées, de détours, de routes cou­pées, de négo­cia­tions aux bar­rages, de nuits pas­sées dans des vil­lages incon­nus. Mous­sa a racon­té, à son retour, que les sol­dats maliens à Séva­ré l’a­vaient rete­nu deux jours, avaient cas­sé les cade­nas des caisses à coups de crosse, feuille­té les manus­crits un par un comme s’ils cher­chaient des mes­sages codés ou des billets de banque entre les pages, et l’a­vaient lais­sé repar­tir avec un regard de mépris — du papier, seule­ment du papier.

Après le pre­mier convoi, il y en a eu un deuxième. Puis un troi­sième. Puis je ne les ai plus comptés.

Mon tour est venu en octobre. Alka­di m’a deman­dé d’ac­com­pa­gner un char­ge­ment de la biblio­thèque al-Wan­ga­ri — envi­ron quinze cents manus­crits, répar­tis dans huit caisses, qui devaient rejoindre un entre­pôt sécu­ri­sé à Mop­ti, à mi-che­min de Bama­ko. Je devais iden­ti­fier les textes, véri­fier l’in­ven­taire, m’as­su­rer que rien ne se per­dait en route. Mon diplôme d’his­toire ser­vait enfin à quelque chose.

J’ai empor­té le cahier d’Abdoulaye.

Je ne l’ai dit à per­sonne. Il aurait dû être avec les autres — inven­to­rié, numé­ro­té, embal­lé dans du papier jour­nal, cou­ché dans une caisse métal­lique entre un trai­té de juris­pru­dence mali­kite et un poème sou­fi. Mais je ne pou­vais pas m’en sépa­rer. Pas encore. Je n’a­vais pas fini de le lire, et cette lec­ture était deve­nue une sorte de fil ten­du à tra­vers les nuits de l’oc­cu­pa­tion, un fil qui me reliait à une ver­sion de Tom­bouc­tou que les dji­ha­distes ne pou­vaient pas atteindre — le Tom­bouc­tou d’Ab­dou­laye, celui des scribes et des biblio­thèques, celui où le pire crime n’é­tait pas de fumer une ciga­rette mais de mal copier un manuscrit.

Le départ a eu lieu un jeu­di, à deux heures du matin. Le ciel était sans lune. Nous étions trois dans le véhi­cule — Mous­sa au volant, un jeune homme nom­mé Issa qui ser­vait de guide et de tra­duc­teur tama­chek aux check-points toua­regs, et moi, assis à l’ar­rière entre les caisses, le cahier glis­sé dans la poche inté­rieure de mon boubou.

La sor­tie de Tom­bouc­tou est un moment que je n’ou­blie­rai pas. La ville endor­mie, les ruelles vides, les murs de ban­co qui défi­laient dans la lumière des phares comme les pages d’un livre qu’on feuillette trop vite. Puis la piste, le sable, l’im­men­si­té plate qui s’ou­vrait devant nous, et le sen­ti­ment — absurde, insen­sé, magni­fique — de trans­por­ter un tré­sor à tra­vers la nuit comme les cara­vanes d’au­tre­fois trans­por­taient le sel et l’or.

Le pre­mier check-point était à la sor­tie sud. Des hommes d’An­sar Dine, des Toua­regs — on les recon­nais­sait à leurs tur­bans indi­go et à leurs visages décou­verts, contrai­re­ment aux com­bat­tants d’A­Q­MI qui ne mon­traient jamais leur peau. L’un d’eux a bra­qué une lampe torche dans le véhi­cule. Issa a par­lé en tama­chek, vite, avec cette aisance des gens du désert qui savent que la parole est un véhi­cule plus sûr que le Toyo­ta. Il a dit que nous allions ache­ter du bétail à Douent­za, que les caisses conte­naient du maté­riel vété­ri­naire, que nous étions pres­sés parce qu’un trou­peau nous attendait.

Le com­bat­tant a regar­dé les caisses. Il a posé la main sur l’une d’elles. Mon cœur a fait quelque chose qu’il n’a­vait jamais fait — il s’est arrê­té, ou c’est du moins ce que j’ai res­sen­ti, une pause d’une seconde dans le bat­te­ment régu­lier, comme un musi­cien qui saute un temps.

Puis le com­bat­tant a reti­ré sa main et nous a fait signe de passer.

Nous avons roulé.

Le désert de nuit est un lieu qui n’existe pas tout à fait. On ne voit que ce que les phares éclairent — un cône de sable, de cailloux, de touffes d’herbe sèche — et tout le reste est une absence, une immen­si­té noire qui pour­rait être n’im­porte quoi, un océan, un vide, un autre siècle. J’ai ouvert le cahier d’Ab­dou­laye sur mes genoux et j’ai essayé de lire à la lueur de ma lampe torche, mais la piste était trop caho­teuse, les mots sau­taient devant mes yeux, et j’ai renon­cé. J’ai fer­mé le cahier et j’ai regar­dé la nuit, et dans la nuit j’ai pen­sé à Abdou­laye, assis dans sa mai­son de Tom­bouc­tou en 1828, qui écri­vait à la lueur d’une lampe à huile pen­dant que le faux Égyp­tien dor­mait à quelques ruelles de là, et j’ai pen­sé que nous fai­sions le même geste, lui et moi, sépa­rés par deux siècles — veiller sur les mots pen­dant que le monde dor­mait ou menaçait.

Le deuxième check-point, à Bam­ba­ra-Maoun­dé, s’est pas­sé comme le pre­mier. Les mêmes lampes, les mêmes ques­tions, les mêmes men­songes. Issa par­lait, Mous­sa gar­dait les mains sur le volant, et moi je ne res­pi­rais pas.

C’est après le ter­ri­toire dji­ha­diste, dans la zone du MNLA, que les choses se sont com­pli­quées. Non pas à cause des Toua­regs — le MNLA se bat­tait pour l’in­dé­pen­dance de l’A­za­wad, pas pour la des­truc­tion des manus­crits — mais à cause de la piste elle-même. La route n’exis­tait plus. Les pluies de la sai­son pré­cé­dente avaient creu­sé des ravins dans le sable, et Mous­sa devait sla­lo­mer entre les trous, les car­casses de véhi­cules aban­don­nés, les arbres morts cou­chés en tra­vers de la piste. Nous avan­cions à vingt kilo­mètres à l’heure. Par­fois à dix. Par­fois à zéro, quand il fal­lait des­cendre et pous­ser le Toyo­ta dont les roues tour­naient dans le vide.

Pen­dant une de ces haltes, en plein milieu de rien — pas un vil­lage, pas une lumière, pas un bruit à part le vent —, Mous­sa a cou­pé le moteur et s’est tour­né vers moi. Il m’a regar­dé avec ses yeux de lut­teur et il a dit : « Ce n’est pas du maté­riel vété­ri­naire, dans les caisses. »

Ce n’é­tait pas une question.

J’ai hési­té. Puis j’ai dit : « Non. »

Il a hoché la tête. « Des livres ? »

« Des manus­crits. Des textes anciens. Cer­tains ont cinq cents ans. »

Il a réflé­chi un moment. Le vent sif­flait dans les cailloux. Puis il a dit : « Mon grand-père avait un coffre de livres. Il ne savait pas lire, mais il disait que les livres pro­té­geaient la mai­son. Il les posait contre le mur de la pièce prin­ci­pale, et il disait que tant que les livres étaient là, les mau­vais esprits ne pou­vaient pas entrer. »

Il a redé­mar­ré le moteur.

Nous n’en avons plus parlé.

À Séva­ré, les sol­dats maliens nous ont rete­nus trente-six heures. Ils ont ouvert les caisses, feuille­té les manus­crits avec des doigts sales, deman­dé des expli­ca­tions que j’ai don­nées dans un fran­çais admi­nis­tra­tif qui les a à moi­tié ras­su­rés. L’un d’eux a pris un manus­crit — un com­men­taire cora­nique du XVIIe siècle, cal­li­gra­phié à l’encre rouge et noire — et l’a regar­dé comme on regarde un objet incom­pré­hen­sible, un arte­fact d’un monde révo­lu, et il l’a repo­sé dans la caisse en disant : « Tout ça pour du papier. »

Tout ça pour du papier.

J’ai pen­sé à Abdou­laye, à ce pas­sage du cahier où il décrit Caillié regar­dant l’é­tal du libraire et ne voyant que du papier. Deux siècles, et le même aveu­gle­ment. Le même échec à voir ce qui est là, devant les yeux, en pleine lumière.

Les manus­crits sont arri­vés à Mop­ti le sixième jour. Un entre­pôt près du fleuve, un local prê­té par un com­mer­çant qui ne savait pas exac­te­ment ce qu’il abri­tait. J’ai véri­fié l’in­ven­taire — quinze cent douze manus­crits, tous pré­sents, aucun man­quant, aucun abî­mé. J’ai signé un registre que quel­qu’un avait impro­vi­sé sur un cahier d’é­co­lier, et j’ai repris la route de Tom­bouc­tou avec Mous­sa et Issa, le Toyo­ta vide cette fois, léger, bon­dis­sant sur la piste comme un ani­mal délesté.

Le cahier d’Ab­dou­laye était tou­jours dans ma poche.

Il n’a­vait pas quit­té mon corps depuis la cave.

*   *   *

Cha­pitre 7 — Le mar­ché des livres

De retour à Tom­bouc­tou, j’ai repris mes nuits à La Colombe. Moha­med m’a accueilli sans ques­tion — il ne savait rien du convoi, ou fai­sait sem­blant de ne rien savoir, ce qui reve­nait au même. Il m’a ser­vi le thé, les trois verres rituels, et nous sommes res­tés un moment en silence sur la ter­rasse, à regar­der la nuit s’ins­tal­ler sur les toits plats.

L’hô­tel avait chan­gé en mon absence. Pas phy­si­que­ment — les murs étaient les mêmes, les chambres, le comp­toir, le ven­ti­la­teur fati­gué. Mais quelque chose dans l’air avait tour­né, comme un lait qu’on laisse trop long­temps au soleil. L’o­deur de la peur était plus épaisse. Les patrouilles pas­saient plus sou­vent. Un matin, m’a dit Moha­med, deux com­bat­tants étaient entrés dans le hall, avaient regar­dé autour d’eux, ouvert le registre vert, feuille­té les pages de noms, et étaient repar­tis sans un mot. Moha­med n’a­vait pas bou­gé de son tabou­ret. Il les avait regar­dés comme on regarde une tem­pête de sable — en atten­dant que ça passe.

Cette nuit-là, j’ai repris le cahier d’Abdoulaye.

*   *   *

Le cin­quième jour, j’ai sui­vi l’é­tran­ger au marché.

Le mar­ché de Tom­bouc­tou n’est pas un lieu — c’est un orga­nisme. Il res­pire avec le soleil : gon­flé à l’aube quand les mar­chands déploient leurs nattes et leurs étals, pal­pi­tant à midi quand la foule est dense et que les voix se mêlent en un bour­don­ne­ment conti­nu, et dégon­flé le soir quand les der­niers ven­deurs plient leur mar­chan­dise et que les chèvres viennent man­ger les restes de mil entre les pierres. Il occupe plu­sieurs rues, plu­sieurs places, et il change de forme selon les sai­sons — plus vaste après les cara­vanes de sel, plus maigre pen­dant les mois de séche­resse, quand les puits sont bas et que les hommes pensent davan­tage à l’eau qu’au commerce.

L’é­tran­ger y est allé seul, le matin, quand la lumière est encore oblique et que les ombres sont longues. Il por­tait son tur­ban bien ser­ré, son bou­bou pous­sié­reux, et il avait l’air d’un homme qui se pro­mène, mais sa pro­me­nade avait la pré­ci­sion d’un rele­vé topo­gra­phique. Il comp­tait les rues. Je l’ai vu tour­ner la tête à chaque inter­sec­tion, noter quelque chose dans sa mémoire — car il n’o­sait pas sor­tir son cahier en public, il atten­dait la nuit pour écrire, comme moi.

Il s’est arrê­té d’a­bord devant les mar­chands de sel. Le sel de Taou­de­ni est une chose extra­or­di­naire — des dalles grises, épaisses comme le bras d’un enfant, taillées dans les mines du désert par des esclaves qui ne voient jamais le soleil. C’est le sel qui a fait la richesse de Tom­bouc­tou, bien plus que l’or, parce que l’or est un désir mais le sel est un besoin. L’é­tran­ger a sou­pe­sé une dalle, a deman­dé le prix en arabe, et le mar­chand lui a répon­du un chiffre en cau­ris — les petits coquillages blancs qui servent de mon­naie dans tout le Sahel. L’é­tran­ger a hoché la tête sans ache­ter. Il enregistrait.

Puis il est pas­sé devant les étals de tis­sus — les coton­nades indi­go de Kano, les bou­bous bro­dés de Djen­né, les pagnes teints à l’in­di­go dont les femmes toua­règues font leurs voiles. Il a tou­ché un tis­su, l’a retour­né entre ses doigts, et l’a repo­sé. Tou­jours ce geste de col­lec­teur, d’in­ven­to­riste. Il ne vou­lait rien ache­ter. Il vou­lait tout savoir.

Et puis il est arri­vé aux livres.

L’é­tal de Bou­ba­car était ce jour-là plus gar­ni que d’ha­bi­tude. Un let­tré de la famille Baghayo­gho venait de mou­rir, et ses héri­tiers, qui n’é­taient pas des let­trés, avaient ven­du sa biblio­thèque en bloc — trois coffres de manus­crits, une cen­taine de textes, dont cer­tains por­taient des anno­ta­tions mar­gi­nales de l’au­teur lui-même, ce qui les ren­dait pré­cieux au-delà de toute éva­lua­tion mar­chande. Bou­ba­car les avait ache­tés pour presque rien et les reven­dait au détail, chaque texte posé sur la natte avec un soin de joaillier.

Il y avait là un exem­plaire de la Risa­la d’Ibn Abi Zayd al-Qay­ra­wa­ni — un trai­té de droit mali­kite que tout étu­diant de San­ko­ré devait connaître par cœur — copié au XVIe siècle avec une encre si noire qu’elle brillait encore sous le soleil comme un insecte. Il y avait un trai­té d’as­tro­no­mie d’un auteur que je ne connais­sais pas, avec des dia­grammes de cercles concen­triques qui repré­sen­taient le mou­ve­ment des pla­nètes, tra­cés à la règle et au com­pas avec une pré­ci­sion qui m’é­mer­veillait chaque fois que je la voyais — car nous savions, à Tom­bouc­tou, que la Terre tour­nait autour du soleil, nous le savions bien avant que les Euro­péens ne brûlent leurs propres savants pour l’a­voir dit. Et il y avait, au bord de la natte, un petit texte relié en peau rouge, un poème sou­fi que j’au­rais vou­lu ache­ter mais que je ne pou­vais pas me per­mettre — un poème sur l’a­mour de Dieu qui com­pa­rait l’âme du croyant à un oiseau enfer­mé dans une cage de sable.

L’é­tran­ger a pris le trai­té d’as­tro­no­mie. Il l’a ouvert, a regar­dé les dia­grammes, et quelque chose dans son visage a chan­gé. Pour la pre­mière fois depuis son arri­vée, j’ai vu sur ses traits autre chose que de la décep­tion ou de la concen­tra­tion — j’ai vu de l’é­ton­ne­ment. Un éton­ne­ment bref, vite dis­si­mu­lé, comme un éclair der­rière un nuage, mais que j’ai cap­té parce que je ne le quit­tais pas des yeux.

Il ne s’at­ten­dait pas à cela. Il ne s’at­ten­dait pas à trou­ver de l’as­tro­no­mie à Tom­bouc­tou. Il ne s’at­ten­dait pas à ce que cette ville de boue, cette décep­tion archi­tec­tu­rale, pos­sède des connais­sances que ses propres savants avaient mises des siècles à découvrir.

Puis l’é­ton­ne­ment a dis­pa­ru. Il a repo­sé le manus­crit. Il n’a rien ache­té. Et il est parti.

Bou­ba­car m’a regar­dé pas­ser — il me connais­sait, il savait que je tra­vaillais avec les manus­crits — et il m’a fait signe de venir. Il m’a mon­tré l’en­droit où l’é­tran­ger avait pris le trai­té et il m’a dit : « Celui-là, il est venu deux fois déjà. Il regarde tout et il n’a­chète rien. C’est un homme qui veut le savoir sans le prix. »

C’est une phrase que je n’ai jamais oubliée. Un homme qui veut le savoir sans le prix. Bou­ba­car, qui n’a­vait jamais quit­té Tom­bouc­tou, qui ne savait rien de l’Eu­rope ni de ses explo­ra­teurs ni de ses socié­tés de géo­gra­phie, avait résu­mé en une phrase le pro­jet de Caillié — et peut-être le pro­jet de tout l’Occident.

Prendre la connais­sance. Ne rien lais­ser en échange.

*   *   *

J’ai levé les yeux du cahier. La nuit était avan­cée, cette heure entre trois et quatre heures du matin où la ville atteint son silence le plus pro­fond — même les dji­ha­distes dorment à cette heure-là, même les check-points som­meillent, et Tom­bouc­tou retrouve pen­dant quelques minutes la paix qu’elle avait avant qu’on vienne la sau­ver ou la détruire.

Un homme qui veut le savoir sans le prix.

La phrase de Bou­ba­car réson­nait dans ma tête, et je pen­sais aux jour­na­listes qui vien­draient un jour — quand tout serait fini, si jamais tout finis­sait — et qui racon­te­raient l’oc­cu­pa­tion, le sau­ve­tage des manus­crits, la résis­tance silen­cieuse de Tom­bouc­tou, et qui repar­ti­raient avec leurs articles, leurs pho­tos, leurs prix Pulit­zer, tan­dis que nous res­te­rions ici, dans le sable, avec nos coffres vides et nos biblio­thèques à reconstruire.

Mais cette pen­sée était injuste, et je le savais. Racon­ter n’est pas voler. Écrire n’est pas prendre. Abdou­laye lui-même le savait, lui qui avait écrit ce cahier non pas pour dénon­cer Caillié mais pour poser à côté du récit de l’é­tran­ger un autre récit, un contre­champ, une deuxième voix dans le chœur. Le pro­blème n’est jamais qu’on raconte. Le pro­blème, c’est quand on raconte seul.

J’ai refer­mé le cahier et je l’ai remis dans ma chemise.

Dehors, le pre­mier muez­zin a lan­cé l’ap­pel à la prière — pas la voix métal­lique des dji­ha­distes, non, la vraie voix, celle du vieil imam de Djin­gue­re­ber, qu’ils n’a­vaient pas encore rem­pla­cé, une voix usée, trem­blante, belle comme un ins­tru­ment accor­dé par le temps, et pen­dant les deux minutes qu’a duré l’ap­pel, Tom­bouc­tou a res­sem­blé à Tombouctou.

Puis le méga­phone a pris le relais, et c’é­tait fini.

*   *   *

Cha­pitre 8 — Le fan­tôme de Laing

Il faut que je parle de l’autre. Celui d’avant.

L’é­tran­ger qui se fait appe­ler Abd Allah n’est pas le pre­mier Euro­péen à avoir atteint Tom­bouc­tou. Deux ans avant lui — deux ans seule­ment, le temps qu’un enfant apprenne à mar­cher — il en est venu un autre. Un homme du nord, un Anglais, ou un Écos­sais, je ne sais pas la dif­fé­rence, un homme dont le nom dans la bouche des gens de la ville son­nait comme une pierre qu’on recrache : Laing.

Je l’ai vu. J’a­vais qua­torze ans.

Il est arri­vé par le nord, par la route de Tom­bouc­tou à Ara­wan, la route du sel et des cara­vanes, celle que les Bérâ­bich connaissent les yeux fer­més et que les étran­gers ne prennent que pour mou­rir. Il était à demi mort lui-même. On l’a por­té dans la ville sur une civière de for­tune, enve­lop­pé dans des cou­ver­tures mal­gré la cha­leur, le visage cou­vert de plaies, un bras en écharpe, et — je me sou­viens de cela avec une net­te­té qui me fait mal — sa main droite man­quait. Cou­pée. Il ne res­tait qu’un moi­gnon ban­dé de chif­fons bruns, et le sang avait séché sur les chif­fons en une croûte noire qui res­sem­blait à de la terre.

Il avait été atta­qué dans le désert, disait-on. Par ses propres guides, ou par des pillards, ou par des Toua­regs qui n’ai­maient pas les chré­tiens — les ver­sions chan­geaient selon celui qui les racon­tait. Ce qui ne chan­geait pas, c’est qu’il avait failli mou­rir, et qu’il était arri­vé quand même. La téna­ci­té de cet homme était une chose ter­ri­fiante. On lui avait cou­pé la main et il avait conti­nué de mar­cher. On lui avait ouvert le visage à coups de sabre et il avait conti­nué. Il avait tra­ver­sé le Saha­ra du nord au sud, seul, bles­sé, à moi­tié fou de fièvre, et il était arri­vé à Tom­bouc­tou comme on arrive au para­dis ou en enfer — sans savoir lequel des deux il avait atteint.

On l’a ins­tal­lé chez Sidi Abdal­la­hi — le même Sidi Abdal­la­hi qui héber­ge­rait l’É­gyp­tien deux ans plus tard, car Sidi Abdal­la­hi était l’hôte des étran­gers, c’é­tait sa fonc­tion et son com­merce. L’An­glais est res­té cinq semaines. Cinq semaines à se remettre de ses bles­sures, à écrire des lettres qu’il confiait à des cara­va­niers en direc­tion de Tri­po­li, à se pro­me­ner dans les rues avec ses yeux fié­vreux et son moi­gnon bandé.

Je le voyais pas­ser devant la mai­son de mon père, le matin, quand j’al­lais à l’é­cole cora­nique. Il mar­chait len­te­ment, avec la démarche pru­dente des conva­les­cents, et il regar­dait la ville avec une expres­sion que je n’ai com­prise que bien plus tard — une expres­sion de vic­toire triste. Il avait gagné. Il était le pre­mier Euro­péen à atteindre la cité légen­daire. Mais le prix avait été si éle­vé que la vic­toire res­sem­blait à une défaite.

Ce que j’ai rete­nu de lui, c’est son regard. Pas un regard de car­to­graphe comme celui de l’É­gyp­tien — un regard de nau­fra­gé. Un regard d’homme qui sait qu’il est au bout de quelque chose et qui ne sait pas si ce bout est un com­men­ce­ment ou une fin.

Il est par­ti au bout de cinq semaines. Il a dit qu’il vou­lait gagner le sud, des­cendre le Niger, rejoindre la côte. Tout le monde savait que c’é­tait dan­ge­reux. L’Al­ma­my, le chef de la ville, lui avait dit de res­ter. Les let­trés de San­ko­ré avaient essayé de le rete­nir. Même Sidi Abdal­la­hi, qui n’é­tait pas homme à s’é­mou­voir du sort de ses loca­taires, avait fron­cé les sour­cils. Mais l’An­glais vou­lait par­tir. Il avait cette obs­ti­na­tion des hommes du nord, cette volon­té dure et rec­ti­ligne qui ne com­prend pas les détours, et il est par­ti un matin de sep­tembre avec un petit groupe de guides arabes, vers le sud-ouest, en direc­tion d’un ave­nir qui n’exis­tait pas.

On a retrou­vé son corps deux jours plus tard. Ou plu­tôt, on n’a pas retrou­vé son corps — on a retrou­vé l’en­droit où il avait été tué, une dépres­sion dans le sable à un jour de marche de Tom­bouc­tou, avec des traces de lutte, du sang séché sur les pierres, et rien d’autre. Ses guides l’a­vaient assas­si­né, et ils avaient empor­té ses affaires, ses vête­ments, ses armes, et — c’est ce qui me hante — ses papiers.

Ses papiers. Son jour­nal. Cinq semaines d’ob­ser­va­tions sur Tom­bouc­tou, écrites par le pre­mier Euro­péen à l’a­voir vue, dis­pa­rues dans le sable du Saha­ra. Jamais retrou­vées. Les Anglais ont accu­sé les Fran­çais d’a­voir volé le jour­nal. Les Fran­çais ont accu­sé les Anglais de ne pas avoir pro­té­gé leur homme. Per­sonne n’a accu­sé les assas­sins, parce que les assas­sins étaient des ombres dans le désert, sans visage et sans nom, comme le désert lui-même.

Mais voi­là ce que per­sonne ne sait, et que j’é­cris ici pour la pre­mière fois.

Le jour­nal de Laing n’a pas dis­pa­ru dans le désert.

Il est à Tombouctou.

Je sais cela parce que mon père me l’a dit. Mon père, Moham­med al-Wan­ga­ri, qui était copiste avant moi, et qui connais­sait tous les textes de cette ville comme un ber­ger connaît ses chèvres — par leur forme, par leur odeur, par le bruit qu’elles font quand elles se déplacent. Mon père m’a dit, un soir, quelques mois avant sa mort, que le jour­nal de l’An­glais avait été rap­por­té à Tom­bouc­tou par l’un des guides — non pas par celui qui avait don­né le coup fatal, mais par un autre, un jeune Arabe qui avait récu­pé­ré le cahier dans les affaires du mort et qui, ne sachant pas lire l’é­cri­ture des chré­tiens, l’a­vait ven­du au mar­ché pour quelques cau­ris, pen­sant que c’é­tait un talis­man ou un texte de magie.

Et quel­qu’un l’a­vait ache­té. Un let­tré, un col­lec­tion­neur, quel­qu’un qui avait com­pris que ce cahier en écri­ture étran­gère était un docu­ment sans prix — le témoi­gnage d’un homme qui avait payé de sa vie le droit de regar­der notre ville.

Mon père ne m’a pas dit le nom de ce let­tré. Ou peut-être l’a-t-il dit et je l’ai oublié — j’é­tais jeune, je n’é­cou­tais pas tou­jours, et les morts emportent avec eux les détails qui auraient tout chan­gé. Mais il m’a dit que le jour­nal exis­tait, qu’il était quelque part dans la ville, caché dans un mur ou dans un coffre, atten­dant qu’un lec­teur le trouve.

Et il m’a dit autre chose, que j’é­cris main­te­nant avec une hési­ta­tion qui rend ma main lourde : il m’a dit qu’il savait où le jour­nal était caché.

Il m’a dit que c’é­tait dans la mos­quée Sidi Yahya. Pas dans la biblio­thèque de la mos­quée — cela aurait été trop évident, trop acces­sible. Non. Dans le mur lui-même. Dans l’é­pais­seur du ban­co, der­rière la porte.

La porte de Sidi Yahya.

Celle qui, selon la légende, res­te­rait fer­mée jus­qu’au der­nier jour du monde.

Mon père m’a dit cela et il est mort trois mois plus tard, en me lais­sant ses coffres, ses encres et cette his­toire que je n’ai jamais véri­fiée. Je ne suis pas allé à Sidi Yahya. Je n’ai pas cher­ché le jour­nal dans le mur. Pas par paresse, ni par peur — par res­pect. La porte de Sidi Yahya est scel­lée depuis sa construc­tion, au XVe siècle, et il y a des choses qu’on ne touche pas, des mys­tères qu’on laisse intacts, parce que le mys­tère lui-même est plus pré­cieux que la révélation.

Mais j’é­cris ceci. Je l’é­cris dans ce cahier que je cache­rai moi aus­si dans un mur, comme on cache un secret dans un autre secret, et si quel­qu’un le trouve un jour, dans un siècle ou dans deux, il sau­ra que le jour­nal de l’An­glais est peut-être là, der­rière la porte scel­lée, et il déci­de­ra lui-même s’il veut ouvrir ou non.

Cer­taines portes sont faites pour res­ter fermées.

D’autres attendent sim­ple­ment la bonne main.

*   *   *

J’ai repo­sé le cahier et j’ai regar­dé mes propres mains. Elles trem­blaient. Pas de froid — il ne fait jamais froid à Tom­bouc­tou, même la nuit — mais de quelque chose d’autre, une vibra­tion inté­rieure, une exci­ta­tion que j’a­vais du mal à contrôler.

Le jour­nal de Gor­don Laing.

Le Graal de l’ex­plo­ra­tion afri­caine. Le docu­ment que les his­to­riens bri­tan­niques cher­chaient depuis deux siècles, que des dizaines d’ex­pé­di­tions avaient ten­té de retrou­ver, qui avait fait l’ob­jet de que­relles diplo­ma­tiques entre la France et l’An­gle­terre, et qui avait fini par acqué­rir le sta­tut de légende — le jour­nal per­du, à jamais dis­pa­ru dans les sables du Sahara.

Et Abdou­laye al-Wan­ga­ri, scribe de San­ko­ré, pré­ten­dait qu’il n’a­vait jamais quit­té Tombouctou.

Il était dans le mur de la mos­quée Sidi Yahya.

Der­rière la porte que les dji­ha­distes avaient bri­sée six mois plus tôt.

Je me suis levé. Je me suis assis. Je me suis rele­vé. J’ai mar­ché jus­qu’au bord de la ter­rasse et j’ai regar­dé la ville, les toits plats, les mina­rets dans la nuit, et quelque part dans cette masse sombre de ban­co et de sable, la mos­quée Sidi Yahya, dont la porte sacrée avait été enfon­cée à coups de pioche par des hommes qui croyaient que le der­nier jour du monde était venu et qu’il leur appar­te­nait de l’accomplir.

La porte était ouverte.

Ce que des siècles de pié­té avaient scel­lé, la bru­ta­li­té avait des­cel­lé en quelques minutes.

Et si le jour­nal de Laing était vrai­ment der­rière cette porte — s’il avait sur­vé­cu aux siècles, à l’hu­mi­di­té, aux ter­mites, au temps —, alors il était là, main­te­nant, dans le mur éven­tré d’une mos­quée pro­fa­née, à la mer­ci du pre­mier pillard ou du pre­mier com­bat­tant qui déci­de­rait de fouiller les décombres.

Il fal­lait y aller.

Pas main­te­nant. Pas cette nuit. Pas avec les patrouilles, les check-points, les hommes en noir qui sur­veillaient les mos­quées comme des chiens de garde.

Mais bien­tôt.

J’ai remis le cahier dans ma che­mise. J’ai éteint la bou­gie. Et je suis res­té debout dans le noir, le cœur bat­tant, à écou­ter le vent sur les dunes et à pen­ser à une porte qui ne devait s’ou­vrir qu’au der­nier jour du monde — et qui était ouverte.

*   *   *

Cha­pitre 9 — La gui­tare enterrée

C’est arri­vé un soir de novembre, un de ces soirs où le vent de sable tombe d’un coup et où l’air devient si immo­bile qu’on entend les murs res­pi­rer. J’é­tais dans le hall de La Colombe, assis der­rière le comp­toir, à la place de Moha­med qui était mon­té se cou­cher tôt — une migraine, avait-il dit, en se frot­tant les tempes avec un geste las qui ne lui res­sem­blait pas. L’élec­tri­ci­té était cou­pée depuis trois jours. Une bou­gie sur le comp­toir. Le registre vert fer­mé. Les clés au tableau, bien ali­gnées, inutiles comme des déco­ra­tions mili­taires sur le torse d’un sol­dat mort.

J’ai enten­du la musique.

Pas tout de suite. D’a­bord, j’ai cru que c’é­tait le vent dans les tuyaux de la cour inté­rieure — ces bruits que font les vieilles mai­sons de ban­co quand la tem­pé­ra­ture change, des cra­que­ments, des sif­fle­ments, des plaintes sourdes. Mais le vent était tom­bé. Et le bruit ne venait pas des tuyaux.

Ça venait d’en haut.

Une gui­tare. Quel­qu’un jouait de la gui­tare au deuxième étage de l’Hô­tel La Colombe, dans une ville où la musique était punie de qua­rante coups de fouet.

Le son était si faible que je devais rete­nir ma res­pi­ra­tion pour l’en­tendre. Un filet de notes, hési­tantes d’a­bord, puis plus assu­rées, une mélo­die que j’ai recon­nue avec un coup au cœur — « Ai Du », d’A­li Far­ka Tou­ré. Le mor­ceau lent, celui avec les cordes qui pleurent et la voix qui mur­mure en son­ghay des mots d’a­mour et de fleuve. Sauf qu’il n’y avait pas de voix. Seule­ment la gui­tare, jouée en sour­dine, les doigts étouf­fant les cordes après chaque note comme on referme la main sur une flamme.

J’ai mon­té les escaliers.

Le son venait de la chambre 11. La porte était entre­bâillée. J’ai poussé.

Il était assis sur le lit, en tailleur, une gui­tare acous­tique posée sur ses cuisses. Un homme maigre, la peau très sombre, des mains fines et longues qui cou­raient sur les cordes avec la pré­ci­sion d’un scribe sur le papier. Il por­tait un tur­ban indi­go des­ser­ré, un bou­bou gris, des san­dales de cuir. Toua­reg ou Son­ghay, je n’au­rais pas su dire dans la pénombre — il avait ce visage étroit et angu­leux qui est com­mun aux deux peuples, ces pom­mettes hautes, ces yeux enfon­cés qui voient loin.

Quand il m’a vu, il a posé la paume à plat sur les cordes. Le silence est reve­nu d’un coup, comme un rideau qu’on tire.

« Tu vas me dénon­cer ? » a‑t-il dit.

Sa voix était calme. Pas rési­gnée — calme, avec cette qua­li­té par­ti­cu­lière de ceux qui ont déjà consi­dé­ré toutes les consé­quences pos­sibles et qui ont déci­dé que le risque en valait la peine.

« Non », j’ai dit.

Il m’a regar­dé un moment. Puis il a reti­ré sa main des cordes et il a recom­men­cé à jouer, le même mor­ceau, encore plus bas, un mur­mure de bois et de métal qui rem­plis­sait la chambre comme une odeur.

Je me suis assis par terre, le dos contre le mur, et j’ai écouté.

Il s’ap­pe­lait Agha­ly. Il ne m’a pas dit son nom de famille et je ne l’ai pas deman­dé. Il était musi­cien — gui­ta­riste, chan­teur, il avait joué avec un groupe dans la région de Kidal, il avait fait des concerts au Fes­ti­val au Désert, il avait même joué à Bama­ko dans un club qui s’ap­pe­lait, je crois, le Hogon. Quand les dji­ha­distes étaient arri­vés, il avait enter­ré sa gui­tare dans le jar­din de sa mère, à Tom­bouc­tou — lit­té­ra­le­ment enter­rée, dans un sac plas­tique, sous le man­guier, à côté du puits. Et il était res­té. Il n’a­vait pas fui vers le sud comme beau­coup de musi­ciens. Il n’a­vait pas les moyens, ou il n’a­vait pas le cœur, ou les deux.

Pen­dant sept mois, il n’a­vait pas tou­ché une corde. Sept mois de silence. Le plus long silence de sa vie, disait-il, pire que le silence du désert, parce que le silence du désert est choi­si et que celui-ci était impo­sé. Le désert se tait parce qu’il n’a rien à dire. Tom­bouc­tou se tai­sait parce qu’on la bâillonnait.

Et puis un soir, il n’a­vait plus tenu. Il avait déter­ré la gui­tare, l’a­vait net­toyée, réac­cor­dée — les cordes avaient tenu, la séche­resse du sable les avait conser­vées —, et il avait cher­ché un endroit pour jouer. Pas chez sa mère, c’é­tait trop ris­qué, les voi­sins pou­vaient entendre. Pas dans la rue, évi­dem­ment. Il lui fal­lait un bâti­ment vide, aux murs épais, loin des patrouilles. Et il avait pen­sé à La Colombe.

« L’hô­tel est vide depuis des mois, m’a-t-il dit. Per­sonne n’y vient. Les murs sont épais. Et la chambre 11 est au fond du cou­loir, loin de la rue. »

Il avait rai­son. Les murs de La Colombe, comme tous les murs de ban­co de Tom­bouc­tou, ont cin­quante cen­ti­mètres d’é­pais­seur. C’est une archi­tec­ture qui absorbe la cha­leur, le froid, et le son. Ce qui se joue dans la chambre 11 reste dans la chambre 11.

« Tu viens sou­vent ? » j’ai demandé.

« Tous les deux ou trois jours. La nuit, quand le vieux dort. Je passe par la cour de der­rière. Le mur est bas. »

Je n’ai rien dit. J’ai pen­sé à Moha­med, qui dor­mait au rez-de-chaus­sée avec la séré­ni­té d’un homme qui n’en­tend rien, et je me suis deman­dé s’il savait — s’il avait enten­du, une nuit, ce filet de musique dans les étages, et s’il avait déci­dé de ne rien dire, comme il déci­dait de ne rien dire sur tant de choses, parce que ne rien dire était sa façon de résister.

Agha­ly a joué pen­dant une heure encore. Pas seule­ment Ali Far­ka Tou­ré — aus­si des choses que je ne connais­sais pas, des mélo­dies toua­règues, lentes, hyp­no­tiques, construites sur deux ou trois notes répé­tées comme une prière, et des mor­ceaux plus rapides, syn­co­pés, qui res­sem­blaient à du blues mais en plus angu­leux, en plus sec, comme si le blues avait tra­ver­sé le Saha­ra et que le sable lui avait enle­vé tout ce qui était superflu.

À un moment, il a joué quelque chose et il m’a deman­dé : « Tu connais ? »

J’ai secoué la tête.

« C’est Tina­ri­wen. “Chet Boghas­sa”. Ça veut dire “La Peur n’a pas d’is­sue” en tamachek. »

La peur n’a pas d’is­sue. J’ai pen­sé aux dji­ha­distes dehors, aux patrouilles, aux check-points, et j’ai pen­sé que le titre disait exac­te­ment ce que nous vivions — une peur sans sor­tie, une peur qui n’a­vait pas de porte de der­rière, seule­ment ce mur de ban­co et cette gui­tare en sour­dine et ce musi­cien maigre assis en tailleur sur un lit d’hô­tel vide.

Avant de par­tir, Agha­ly m’a regar­dé et il a dit une chose que je n’ai jamais oubliée. Il a dit : « Tu sais pour­quoi ils inter­disent la musique ? »

J’ai haus­sé les épaules. « Parce que c’est haram ? Parce que le Prophète… »

Il a secoué la tête. « Non. Le Pro­phète aimait la poé­sie. Il aimait les voix. Ce n’est pas une ques­tion de reli­gion. Ils inter­disent la musique parce que la musique est la seule chose qu’on ne peut pas contrô­ler. Tu peux contrô­ler les corps — les cou­vrir, les fla­gel­ler, leur cou­per les mains. Tu peux contrô­ler les mots — inter­dire les livres, fer­mer les écoles, brû­ler les manus­crits. Mais une mélo­die, une fois qu’elle est dans la tête de quel­qu’un, tu ne peux pas l’en sor­tir. Tu ne peux pas fouiller un cer­veau à un check-point. Tu ne peux pas brû­ler un sou­ve­nir. La musique, c’est le seul manus­crit qu’on ne peut pas détruire. »

Il a ran­gé sa gui­tare dans le sac plas­tique, a noué le sac, et il est par­ti par la cour de der­rière, par-des­sus le mur bas, dans la nuit sans lune de Tombouctou.

Je suis redes­cen­du au comp­toir. Moha­med dor­mait tou­jours. La bou­gie s’é­tait éteinte. Dans le noir, j’ai pris le cahier d’Ab­dou­laye et je l’ai ser­ré contre moi, et j’ai pen­sé qu’A­gha­ly avait tort sur un point — les manus­crits aus­si sont indes­truc­tibles, pas leur papier, pas leur encre, mais ce qu’ils contiennent, les mots qu’un scribe a tra­cés il y a deux cents ans dans une cave de Tom­bouc­tou et qui vivent encore, main­te­nant, cette nuit, dans ma che­mise, contre ma peau, intacts.

Il est reve­nu deux nuits plus tard. Et trois nuits après. Et encore après. La chambre 11 est deve­nue notre salle de concert secrète. Par­fois, il jouait et je lisais le cahier d’Ab­dou­laye, cha­cun dans son monde, cha­cun dans son siècle, reliés par le silence de l’hô­tel et par le fait d’être vivants et en résis­tance dans une ville qui vou­lait nous éteindre.

Un soir de décembre, il a ame­né un autre musi­cien — un joueur de cale­basse nom­mé Hami­dou, un Peul ner­veux et sou­riant qui par­lait peu et frap­pait sa cale­basse avec une déli­ca­tesse de chi­rur­gien. À trois, dans la chambre 11, avec une bou­gie, une gui­tare et une cale­basse, nous avons fait de la musique — ou plu­tôt, ils ont fait de la musique et j’ai écou­té, et cette écoute était un acte poli­tique aus­si radi­cal que de trans­por­ter des manus­crits dans la nuit.

Car c’est cela que les dji­ha­distes ne com­pre­naient pas, et que Caillié n’a­vait pas com­pris non plus en son temps, et qu’Ab­dou­laye, dans son cahier, essayait de dire avec ses mots de scribe — Tom­bouc­tou ne se résume pas à ce qu’on voit. Elle est ce qu’on entend, ce qu’on lit, ce qu’on trans­met de bouche à oreille et de main en main, dans l’ombre, quand ceux qui tiennent les armes croient qu’ils tiennent aus­si le silence.

Le silence ne leur a jamais appartenu.

*   *   *

Cha­pitre 10 — Le départ de l’Égyptien

Il est res­té qua­torze jours.

Qua­torze jours, c’est le temps qu’il faut pour tra­ver­ser une fièvre, pour lire un livre court, pour tom­ber amou­reux ou pour déci­der de ne pas le faire. C’est aus­si le temps qu’il a fal­lu à l’é­tran­ger pour voir Tom­bouc­tou — la voir de ses yeux d’Eu­ro­péen, la mesu­rer, la comp­ter, la décrire dans son cahier blanc — et pour déci­der qu’il en avait assez vu.

Il n’en avait pas assez vu. Mais il ne le savait pas, et il ne le sau­ra jamais, parce qu’on ne sait jamais ce qu’on n’a pas vu. C’est le pri­vi­lège de l’a­veugle — il ne sait pas qu’il est aveugle, et il rentre chez lui convain­cu d’a­voir vu le monde.

Pen­dant ces qua­torze jours, je l’ai sui­vi chaque matin et chaque soir. J’ai vu ses pro­me­nades dans les rues, ses conver­sa­tions pru­dentes avec les mar­chands, ses visites aux trois mos­quées, ses silences devant les murs de ban­co, son éton­ne­ment devant le fleuve — car oui, on l’a emme­né voir le Niger, à une heure de marche au sud, et il est res­té long­temps sur la rive, immo­bile, à regar­der l’eau cou­ler, et j’ai pen­sé que c’é­tait peut-être la seule chose de Tom­bouc­tou qu’il com­pre­nait vrai­ment, parce que l’eau coule par­tout de la même manière et qu’il n’y a pas besoin de savoir lire pour com­prendre un fleuve.

J’ai vu aus­si ce que les autres n’ont pas vu — ou ce qu’ils ont vu sans le com­prendre. J’ai vu l’é­tran­ger écrire. Pas en public, non — il n’au­rait jamais osé sor­tir son cahier blanc dans la rue, cela aurait été la fin de son impos­ture. Mais la nuit, dans la mai­son de Sidi Abdal­la­hi, quand la mai­son­née dor­mait, je suis pas­sé sous sa fenêtre — une fenêtre étroite, comme toutes les fenêtres de Tom­bouc­tou, à peine plus large qu’une main — et j’ai vu la lueur de sa lampe et son ombre pen­chée sur quelque chose, et le mou­ve­ment de sa main qui allait et venait, de gauche à droite, de gauche à droite, cette écri­ture inver­sée, cette écri­ture qui fuit.

Il écri­vait sa ver­sion. Moi j’é­cri­vais la mienne. Deux scribes dans la même ville, la même nuit, cha­cun de son côté du mur, et aucun des deux ne savait que l’autre existait.

Le dou­zième jour, il a eu une alerte. Un mar­chand arabe, un cer­tain Ould Moham­med — un homme que­rel­leur et soup­çon­neux que tout le monde évi­tait — a décla­ré au mar­ché que l’é­tran­ger n’é­tait pas plus égyp­tien qu’une chèvre n’est un cha­meau. Il a dit cela fort, devant des témoins, et le bruit a cou­ru jus­qu’à l’Al­ma­my, le chef de la ville, qui a convo­qué Sidi Abdal­la­hi pour lui deman­der des explications.

Sidi Abdal­la­hi a men­ti. Il a men­ti avec l’é­lo­quence d’un homme dont la pro­fes­sion est l’hos­pi­ta­li­té et dont le talent est la per­sua­sion. Il a dit que l’é­tran­ger était un pauvre pèle­rin, un musul­man dévot, un fils d’É­gypte reve­nu à la foi après des années d’exil chez les chré­tiens, et que le mettre en doute, c’é­tait mettre en doute la misé­ri­corde de Dieu. L’Al­ma­my a gron­dé, mais il n’a pas insis­té. Les Fula­ni de Maci­na, qui contrô­laient la ville, avaient d’autres sou­cis que les voya­geurs de pas­sage — les cara­vanes de sel, les taxes, les que­relles de pou­voir avec les Toua­regs du nord. Un faux Égyp­tien de plus ou de moins ne chan­geait pas grand-chose à l’é­qui­libre pré­caire de Tombouctou.

Mais l’é­tran­ger a com­pris qu’il était temps de partir.

Je l’ai vu pré­pa­rer son départ. Il a ache­té des pro­vi­sions au mar­ché — du mil, des dattes, de l’eau dans une outre — et il a négo­cié une place dans une cara­vane qui par­tait vers le nord, vers Araouane, puis à tra­vers le désert jus­qu’au Maroc. La route la plus dan­ge­reuse, la plus longue, celle que seuls les fous et les déses­pé­rés empruntent. Mais c’é­tait la seule qui menait vers l’Eu­rope sans repas­ser par les terres où il avait failli mou­rir en venant.

Le qua­tor­zième jour, à l’aube, il est parti.

Je me suis levé avant le soleil pour le voir. Il a quit­té la mai­son de Sidi Abdal­la­hi avec son sac, son tur­ban, son bou­bou sale, son cahier blanc caché quelque part sur son corps — dans la cein­ture de son pan­ta­lon, je crois, c’est là que j’au­rais mis un texte si j’a­vais dû le cacher pen­dant une tra­ver­sée du Saha­ra. Il a mar­ché vers le nord, vers le point de ras­sem­ble­ment de la cara­vane, au-delà des der­nières mai­sons, là où le sable com­mence pour ne plus finir.

Il ne s’est pas retour­né. Pas une seule fois. Il mar­chait droit, les épaules un peu voû­tées sous le poids de son sac, et il n’a pas regar­dé la ville une der­nière fois, comme si Tom­bouc­tou était déjà der­rière lui, déjà pas­sée, déjà ran­gée dans les pages de son cahier.

J’é­tais debout au coin de la der­nière mai­son, ados­sé au mur de ban­co, et je l’ai regar­dé s’é­loi­gner. Sa sil­houette a dimi­nué len­te­ment — c’est l’ef­fet du désert, les sil­houettes ne dis­pa­raissent pas, elles rétré­cissent, comme si le sable les man­geait par les pieds — et je me suis deman­dé s’il allait survivre.

L’An­glais n’a­vait pas sur­vé­cu. L’An­glais était par­ti dans une autre direc­tion, vers le sud, mais le résul­tat avait été le même — le désert, les guides traîtres, la mort dans le sable. Cet homme-là par­tait vers le nord, vers un désert plus vaste encore, des semaines de marche sans eau, sans ombre, avec le seul secours de sa cara­vane et de son mensonge.

J’ai pen­sé : il va mourir.

Je me suis trom­pé. Il n’est pas mort. J’ai appris plus tard — des mois plus tard, par un mar­chand de retour de Fès — qu’il avait tra­ver­sé le Saha­ra, atteint le Maroc, et de là, rejoint l’Eu­rope. Il avait sur­vé­cu. L’É­gyp­tien avait réus­si ce que l’An­glais n’a­vait pas réus­si — non pas atteindre Tom­bouc­tou, car l’An­glais y était arri­vé avant lui, mais en revenir.

Et il avait racon­té notre ville au monde.

Je ne sais pas ce qu’il a écrit. Je ne lirai jamais son cahier blanc, comme il ne lira jamais le mien. Mais je sais, avec la cer­ti­tude du scribe qui a pas­sé sa vie à dis­tin­guer les copies fidèles des copies faus­sées, que ce qu’il a écrit n’est pas Tom­bouc­tou. C’est l’ombre de Tom­bouc­tou vue par un homme qui ne savait pas lire ses murs.

Et pour­tant. Et pour­tant, je ne peux pas lui en vou­loir. Il a ris­qué sa vie pour voir notre ville. Il a tra­ver­sé un conti­nent dégui­sé, malade, affa­mé, pour poser ses yeux sur nos rues de sable et nos mos­quées de boue. Il y a dans ce geste quelque chose de fou et de noble — quelque chose que je recon­nais, parce que c’est le même geste que font les copistes depuis des siècles : tra­ver­ser une épreuve pour accé­der à un texte.

Il est venu lire Tom­bouc­tou. Il l’a mal lue. Mais il est venu.

C’est plus que ce que feront la plu­part des hommes.

*   *   *

J’é­cris ces lignes finales à la lumière d’une lampe à huile de sésame, dans la pièce du fond de la mai­son de mon père. Les coffres de manus­crits sont autour de moi, lourds et silen­cieux, et dans ces coffres il y a des siècles de savoir, d’a­mour, de prière, de cal­cul, de poé­sie, d’en­nui, de génie, de bana­li­té — tout ce qu’une ville peut pro­duire quand elle décide que la chose la plus impor­tante au monde est d’écrire.

Je vais cacher ce cahier. Je vais le mettre dans le coffre le plus ancien, celui du fond, contre le mur de la cave. Je ne le met­trai pas avec les textes sacrés — il n’est pas sacré. Je ne le met­trai pas avec les trai­tés de science — il n’est pas savant. Je le met­trai au fond, sous les autres, comme on met une graine sous la terre, et j’at­ten­drai. Pas moi — je n’at­ten­drai rien, je serai mort bien avant qu’on le trouve. Mais le cahier atten­dra. Les cahiers sont patients. Ils ont le temps que les hommes n’ont pas.

Si vous lisez ceci, c’est que quel­qu’un a ouvert le coffre. C’est que Tom­bouc­tou existe encore. C’est que les mots ont sur­vé­cu — au sable, à la cha­leur, aux ter­mites, aux pillards, aux conqué­rants, à tous ceux qui croient qu’on peut tuer une ville en brû­lant ses livres.

Ils se trompent. Ils se sont tou­jours trompés.

Les livres brûlent. Mais les mots restent.

Abdou­laye fils de Moham­med al-Wan­ga­ri, scribe, Tom­bouc­tou, année 1244 de l’Hégire.

*   *   *

J’ai refer­mé le cahier.

C’é­tait la der­nière page. L’encre, au bas du texte, était un peu plus épaisse que dans le reste du manus­crit — comme si Abdou­laye avait appuyé plus fort sur la plume pour les der­niers mots, conscient que c’é­taient les der­niers, que le cahier allait des­cendre dans la cave et que plus per­sonne ne le lirait avant longtemps.

Il ne s’é­tait pas trom­pé. Per­sonne ne l’a­vait lu. Pas en cent quatre-vingt-quatre ans. Le cahier avait atten­du dans le coffre, sous les trai­tés de juris­pru­dence et les com­men­taires cora­niques, patient comme une graine sous la terre, exac­te­ment comme il l’a­vait écrit, et il avait fal­lu que des hommes en noir arrivent dans des pick-up Toyo­ta et menacent de brû­ler les biblio­thèques pour que quel­qu’un — moi, Ous­mane Maï­ga, récep­tion­niste de nuit — des­cende dans la cave, ouvre le coffre, et trouve le cahier.

Si vous lisez ceci, c’est que Tom­bouc­tou existe encore.

Tom­bouc­tou exis­tait encore. Meur­trie, bâillon­née, occu­pée, mais debout. Les murs de ban­co n’a­vaient pas bou­gé. Les manus­crits que nous avions sau­vés étaient en route vers le sud. La musique résis­tait dans la chambre 11 d’un hôtel vide. Et moi, je tenais dans mes mains le témoi­gnage d’un scribe du XIXe siècle qui avait vu pas­ser Caillié et qui avait eu l’in­tel­li­gence — la grâce — de ne pas le dénon­cer, de ne pas le chas­ser, mais de l’ob­ser­ver, de le com­prendre, et de poser à côté de son regard un autre regard.

Dehors, le ciel de décembre était immense et froid. Les étoiles étaient si nom­breuses qu’elles fai­saient un bruit — pas un bruit audible, un bruit visuel, un scin­tille­ment trop dense pour être silen­cieux. La ville dor­mait. Les dji­ha­distes dor­maient. Moha­med dor­mait. Agha­ly dor­mait quelque part avec sa gui­tare enter­rée dans sa mémoire.

Et moi je veillais, avec un cahier en cuir de chèvre et une ques­tion qui me brû­lait les doigts :

Le jour­nal de Gor­don Laing.

La porte de Sidi Yahya.

Fal­lait-il y aller ?

*   *   *

Lire la suite…

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