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Au-des­sus de mes cendres — Cha­pitres 5 à 8

Au-des­sus de mes cendres — Cha­pitres 5 à 8

Au-des­sus
de mes cendres

Au-des­sus de mes cendres

Cha­pitres 5 à 8

CHA­PITRE 5 — LA TRAME

Orzou-bibi ne regar­dait pas le métier.

Ses yeux — presque fer­més, deux fentes sombres dans un réseau de rides — étaient tour­nés vers la fenêtre haute de la cel­lule, vers la lumière qui n’en­trait pas vrai­ment, ou pas assez pour voir quoi que ce soit. Mais ses mains voyaient. Elles allaient et venaient sur le fil avec une intel­li­gence auto­nome, une science des doigts qui n’a­vait plus besoin du regard, et le fuseau tour­nait dans sa main gauche tan­dis que la droite tirait la soie, l’é­ti­rait, la ten­dait, et le fil nais­sait entre les deux — un fil d’une finesse insen­sée, à peine visible, qui cap­tait la lumière un ins­tant avant de dis­pa­raître dans la torsion.

Mathias reve­nait pour la troi­sième fois.

Il avait deman­dé à Dil­no­za de l’ac­com­pa­gner — pas pour tra­duire, cette fois, mais pour être là, parce que la pré­sence de Dil­no­za chan­geait quelque chose dans l’at­mo­sphère de l’a­te­lier. Les tis­seuses se déten­daient. Elles par­laient entre elles, riaient, chan­taient à voix basse les mélo­dies lentes du Kho­rezm qui accom­pa­gnaient le bat­te­ment du peigne sur la trame. Avec Mathias seul, elles étaient polies mais silen­cieuses — un étran­ger, un homme, un appa­reil pho­to. Avec Dil­no­za, elles rede­ve­naient elles-mêmes.

L’a­te­lier occu­pait trois cel­lules de l’an­cienne méder­sa Yakub Bey Kho­ja, construite en 1873, et une qua­trième plus petite où l’on tei­gnait la soie. Mathias avait obte­nu la per­mis­sion de pho­to­gra­phier — pas le tapis en cours, la règle tenait — et il avait pas­sé la mati­née à sai­sir les gestes : les mains qui nouaient, le peigne qui frap­pait, les navettes qui tra­ver­saient la chaîne, les fils de cou­leur qui appa­rais­saient nœud après nœud dans la trame comme des mots dans une phrase. Mais ce qu’il vou­lait vrai­ment, ce n’é­tait pas pho­to­gra­phier. C’é­tait comprendre.

Il avait appor­té ses images de tapis — des pho­tos prises les jours pré­cé­dents dans les bou­tiques de l’I­chan-Kala et au petit musée de la Soie, où des tapis anciens étaient expo­sés sous verre. Il les avait impri­mées à l’hô­tel, en petit for­mat, sur le papier médiocre de l’im­pri­mante du busi­ness cen­ter. Et il les avait éta­lées sur une table basse, dans la cel­lule où Orzou-bibi filait, à côté de ses propres pho­tos aériennes de l’I­chan-Kala — des vues du des­sus, trou­vées en ligne, qu’il avait anno­tées au crayon.

— Deman­dez-lui, dit-il à Dil­no­za, ce que signi­fient les motifs.

Dil­no­za par­la lon­gue­ment avec Orzou-bibi. Le dia­logue était lent — la vieille femme répon­dait par bribes, avec des pauses, comme si les mots devaient remon­ter de très loin avant d’at­teindre ses lèvres. Dil­no­za tra­dui­sait au fur et à mesure, d’une voix basse pour ne pas inter­rompre le fil.

— Les étoiles à huit branches, ce sont des sym­boles solaires. Elles viennent d’a­vant l’is­lam — du culte de Ten­gri, le dieu du ciel des nomades. Chaque branche est une direc­tion. Huit direc­tions, parce que les quatre points car­di­naux ne suf­fisent pas — il faut aus­si ce qui est entre eux.

— Et les croix ?

— Aus­si Ten­gri. La croix dans un losange, c’est le soleil dans l’ho­ri­zon. Ça pro­tège. Les femmes tis­saient ça dans les tapis de mariage pour que le couple soit béni.

— Et ceux-là ?

Mathias mon­trait un motif plus com­plexe — une sorte de laby­rinthe de lignes bri­sées, imbri­quées, qui for­mait un des­sin à la fois géo­mé­trique et orga­nique, comme un cir­cuit élec­trique redes­si­né par un calligraphe.

Orzou-bibi par­la plus long­temps, cette fois. Sa voix chan­gea — plus grave, plus lente, avec des mots que Dil­no­za ne tra­dui­sait pas tout de suite, comme si elle les pesait.

— Elle dit que c’est un vieux motif. Très vieux. On l’ap­pelle « le che­min du mar­chand » — c’est le tra­jet des cara­vanes dans le désert. Chaque ligne bri­sée est une étape. Les angles sont les virages — les endroits où le vent change et où il faut chan­ger de direc­tion. Le centre du motif, c’est le puits — l’en­droit où l’on boit et où l’on dort.

— Un plan, dit Mathias.

— Oui. En quelque sorte. Mais pas un plan fixe. Elle dit que les anciennes tis­seuses ne copiaient pas un modèle — elles tis­saient ce qu’elles voyaient en rêve. Et les rêves chan­geaient d’une nuit à l’autre. Alors le même motif, tis­sé par la même femme, ne don­nait jamais exac­te­ment le même tapis.

Mathias regar­dait la pho­to du tapis. Le « che­min du mar­chand ». Les lignes bri­sées, les angles, le puits au centre. Il regar­da ensuite sa pho­to aérienne de l’I­chan-Kala. Le rec­tangle allon­gé, les ruelles per­pen­di­cu­laires, les décro­che­ments, les impasses.

Il super­po­sa les deux.

Pas exac­te­ment — les échelles n’é­taient pas les mêmes, les pro­por­tions non plus. Mais il y avait une cor­res­pon­dance. Pas point par point, pas ruelle par ruelle, mais dans la logique du des­sin — la manière dont les lignes se bri­saient aux mêmes angles, la manière dont les impasses du tapis cor­res­pon­daient à des culs-de-sac du plan, la manière dont le centre — le puits — tom­bait à l’en­droit approxi­ma­tif du mau­so­lée de Pah­la­von Mahmud.

Il mon­tra la super­po­si­tion à Dil­no­za. Elle fron­ça les sourcils.

— Vous cher­chez une carte dans un tapis ?

— Je ne cherche rien. Je regarde.

— C’est pareil, dans cette ville.

Orzou-bibi, qui avait ces­sé de filer et les obser­vait de ses yeux presque clos, dit quelque chose. Une phrase brève, sèche, sans inflexion.

— Qu’est-ce qu’elle dit ? deman­da Mathias.

Dil­no­za hési­ta. Pas long­temps — une seconde, peut-être deux — mais assez pour que Mathias le remarque.

— Elle dit : « Les tapis ne copient pas la ville. C’est la ville qui copie les tapis. »

Le silence qui sui­vit fut inter­rom­pu par le bat­te­ment du peigne — tok, tok, tok — dans la cel­lule voi­sine. Les tis­seuses conti­nuaient. Le tapis rouge et bleu gran­dis­sait, nœud après nœud. Mathias regar­dait les mains d’Or­zou-bibi, immo­biles pour la pre­mière fois sur le fuseau, et il sen­tait quelque chose se dépla­cer dans sa com­pré­hen­sion des choses — pas un séisme, pas une révé­la­tion, plu­tôt le glis­se­ment d’une pièce dans un méca­nisme qu’il ne connais­sait pas encore.

Il prit congé d’Or­zou-bibi. Elle incli­na la tête, mur­mu­ra quelques mots que Dil­no­za tra­dui­sit en souriant :

— Elle dit de reve­nir. Elle dit que vous regar­dez bien, pour un étranger.

Dehors, la lumière de midi frap­pait les murs de l’I­chan-Kala avec une vio­lence blanche. Les tou­ristes se pres­saient devant le Kal­ta Minor, bran­dis­sant leurs télé­phones. Un ven­deur de tapis avait déployé ses mar­chan­dises sur le sol, devant la méder­sa Muham­mad Amin Khan — des tapis de laine et de soie, rouges, bleus, bruns, avec leurs motifs géo­mé­triques éta­lés au soleil comme des langues qu’on ne savait plus lire.

Mathias les regar­da différemment.

— Dil­no­za.

— Oui ?

— L’his­toire des esclaves. Celle de la méder­sa Sher­ga­zi Khan. Racontez-la-moi.

Dil­no­za s’as­sit sur un muret, à l’ombre d’un auvent, et raconta.

— 1718. Le khan Sher­ga­zi décide de construire une méder­sa. Il fait cap­tu­rer cinq mille esclaves per­sans — des gens de Mech­hed, prin­ci­pa­le­ment — et les amène à Khi­va. Il leur pro­met la liber­té en échange de leur tra­vail. Ils construisent la méder­sa. Quand la construc­tion touche à sa fin, le khan com­mence à hési­ter — libé­rer cinq mille hommes, c’est perdre cinq mille esclaves, et un esclave à Khi­va, au XVIIIe siècle, ça vaut cher. Les Per­sans sentent la tra­hi­son. Ils se sou­lèvent. Ils lynchent le khan à l’in­té­rieur même de la méder­sa qu’ils ont construite.

— Et l’ins­crip­tion au-des­sus de la porte ?

— « J’ac­cepte la mort des mains d’esclaves. »

— C’est le khan qui a écrit ça ?

— Non. Quel­qu’un l’a fait gra­ver après, comme si c’é­tait la der­nière parole du khan. Mais per­sonne ne sait si c’est vrai. C’est une phrase impos­sible — elle sup­pose que le khan savait ce qui allait arri­ver et qu’il l’a accep­té. Une phrase de tra­gé­die, pas d’histoire.

Mathias regar­da en direc­tion de la méder­sa Sher­ga­zi Khan, visible depuis où ils étaient assis — un bâti­ment sobre, presque modeste com­pa­ré aux construc­tions pos­té­rieures, avec un por­tail en brique et une cour inté­rieure silencieuse.

Cinq mille Per­sans. Des mains d’es­claves qui avaient taillé chaque brique, posé chaque poutre, enduit chaque mur. Et le sang du khan ver­sé dans les murs mêmes qu’ils avaient éle­vés. Khi­va n’é­tait pas une ville de pierres. C’é­tait une ville de gestes — des mil­lions de gestes accu­mu­lés, empi­lés, couche après couche, les mains des esclaves et les mains des arti­sans et les mains des tis­seuses, tous ces gestes silen­cieux dont les murs étaient faits.

La main qui a cousu.

Comme les mains de son père sur le cuir.

Comme les mains d’Or­zou-bibi sur la soie.

Il sor­tit de l’I­chan-Kala en début d’a­près-midi et ren­tra à l’hô­tel pour trans­fé­rer ses fichiers. Sur le seuil du hall, il croi­sa un homme qu’il n’a­vait pas encore vu — grand, maigre, le crâne rasé, un gilet de toile beige sur une che­mise à car­reaux, une sacoche en cuir sous le bras. L’homme avait le teint rou­geaud et les yeux d’un bleu très pâle, presque déco­lo­ré, comme un ciel de fin d’hiver.

— Fran­çais ? dit l’homme en fran­çais, avec un accent russe qui écra­sait les voyelles.

— Oui.

— Vik­tor Nemt­sov. Res­tau­ra­teur. Je tra­vaille sur la Kunya Ark. On se ver­ra sans doute.

Il ten­dit une main ferme, sou­rit d’un sou­rire qui n’at­tei­gnait pas ses yeux, et dis­pa­rut vers le jar­din de l’hô­tel, en direc­tion de la pis­cine vide.

CHA­PITRE 6 — L’ARCHITECTE

Le bar de l’A­sia Khi­va Hotel n’é­tait pas un bar — c’é­tait une alcôve avec un comp­toir en stra­ti­fié, quatre tabou­rets en simi­li­cuir, un réfri­gé­ra­teur vitré conte­nant des bières ouz­bèkes et des bou­teilles d’eau, et une éta­gère où trois bou­teilles de vod­ka russe voi­si­naient avec un fla­con de cognac armé­nien dont le niveau n’a­vait pas bou­gé depuis l’ère sovié­tique, pro­ba­ble­ment. L’é­clai­rage venait d’une applique en forme de coquillage qui dif­fu­sait une lumière jau­nâtre sur le mur peint en crème. Per­sonne n’al­lait jamais dans ce bar, sauf Vik­tor Nemtsov.

Mathias l’y trou­va le soir du sixième jour.

Vik­tor était assis sur le tabou­ret le plus éloi­gné de la porte, un verre de vod­ka devant lui — pas la vod­ka de l’é­ta­gère, une bou­teille qu’il avait appor­tée lui-même et qui por­tait une éti­quette en cyril­lique —, et il lisait un jour­nal en russe avec l’at­ten­tion d’un homme qui ne cherche pas des nou­velles mais un pré­texte pour ne par­ler à per­sonne. Il leva les yeux quand Mathias s’assit.

— Le Fran­çais. Vous pho­to­gra­phiez les murs, c’est ça ?

— Les bâti­ments, oui.

— C’est la même chose ici. Les bâti­ments sont des murs. Et les murs sont des gens. Vodka ?

Il ver­sa sans attendre la réponse. Le verre était un verre à thé, petit, éva­sé, pas fait pour la vod­ka. Mathias but. Le liquide avait la dou­ceur trom­peuse des bonnes vod­kas — on ne sen­tait rien, puis tout brûlait.

Vik­tor Nemt­sov, apprit Mathias au cours de la demi-heure qui sui­vit, était archi­tecte de for­ma­tion — diplô­mé du MARHI de Mos­cou dans les années 90, « quand Mos­cou res­sem­blait à un chan­tier de démo­li­tion et que les archi­tectes étaient des archéo­logues mal­gré eux ». Il avait tra­vaillé pour dif­fé­rents pro­grammes de res­tau­ra­tion en Asie cen­trale — Samar­cande, Bou­kha­ra, Merv au Turk­mé­nis­tan — et se trou­vait à Khi­va depuis six mois pour un pro­jet de conso­li­da­tion de la Kunya Ark, la for­te­resse inté­rieure de l’I­chan-Kala, finan­cé par un consor­tium euro­péen et le minis­tère de la Culture ouzbek.

— Conso­li­der, dit-il en ver­sant un deuxième verre. C’est un mot diplo­ma­tique. Ça veut dire empê­cher les murs de tom­ber tout en empê­chant les Ouz­beks de les repeindre en neuf. C’est un exer­cice d’é­qui­libre entre la ruine et le mensonge.

Il par­lait un fran­çais cor­rect, appris à l’Ins­ti­tut Pou­ch­kine de Mos­cou et per­fec­tion­né sur des chan­tiers inter­na­tio­naux. Son voca­bu­laire était tech­nique et pré­cis quand il par­lait d’ar­chi­tec­ture, et sar­cas­tique quand il par­lait de tout le reste.

— Le pro­blème de la res­tau­ra­tion, c’est qu’elle sup­pose que le bâti­ment a un état d’o­ri­gine. Un état idéal, fixe, vers lequel il faut reve­nir. Mais un bâti­ment en terre crue dans le Kho­rezm, ça n’a jamais été fixe. Ça bouge. La terre res­pire. L’eau monte et des­cend dans les fon­da­tions avec les sai­sons. Les murs se dilatent en été et se contractent en hiver. Un bâti­ment en terre, c’est un organisme.

— Comme un arbre.

— Mieux qu’un arbre. Un arbre pousse dans un seul sens. Un mur en terre pousse dans tous les sens — il s’é­pais­sit, il s’a­min­cit, il se tord, il s’af­faisse. Et si vous le lais­sez tran­quille assez long­temps, il finit par res­sem­bler au sol dont il est fait. C’est la seule archi­tec­ture hon­nête du monde : elle retourne d’où elle vient.

Mathias écou­tait. Vik­tor avait la capa­ci­té de cer­tains soli­taires — les alcoo­liques culti­vés, les expa­triés de long cours — à rem­plir un silence dès qu’on le lui offrait. Il ne par­lait pas pour com­mu­ni­quer ; il par­lait pour entendre le son de sa propre intel­li­gence dans un endroit où per­sonne ne l’écoutait.

Mais au troi­sième verre, quelque chose chan­gea. Vik­tor ces­sa d’être brillant. Sa voix bais­sa d’un ton, son débit ralen­tit, et ses yeux bleu pâle se fixèrent sur la sur­face du comp­toir en stra­ti­fié comme s’il y cher­chait quelque chose.

— Je vais vous dire un truc, dit-il. Un truc que je n’ai pas mis dans mes rapports.

Mathias atten­dit.

— La Kunya Ark. La for­te­resse. Je la relève depuis six mois. Des plans, des coupes, des mesures. Tout au laser — je tra­vaille avec un Lei­ca DIS­TO, pré­cis au mil­li­mètre. Je mesure les murs, les ouver­tures, les hau­teurs sous pla­fond, les épais­seurs. Je note tout. Je reporte sur Auto­CAD. Et la semaine sui­vante, je remesure.

Il fit une pause. Ver­sa un demi-verre. Ne le but pas.

— Les mesures ne coïn­cident pas.

Mathias ne dit rien.

— Pas beau­coup. Des cen­ti­mètres. Par­fois un ou deux, par­fois cinq, rare­ment plus de dix. Une ouver­ture de porte qui fait 1,83 mètre le mar­di et 1,86 le jeu­di. Un mur de 47 cen­ti­mètres d’é­pais­seur qui en fait 45 huit jours plus tard. J’ai véri­fié mon ins­tru­ment — il est cali­bré, il fonc­tionne. J’ai mesu­ré d’autres bâti­ments dans la ville nou­velle, hors de l’I­chan-Kala — les mesures sont stables. C’est seule­ment à l’in­té­rieur des murs.

— Le mou­ve­ment de la terre, dit Mathias. Vous avez dit vous-même que les murs respirent.

— Oui. C’est ce que je me suis dit. Dila­ta­tion ther­mique, mou­ve­ment hydrique, tout ça. Mais dix cen­ti­mètres sur un mur de brique crue en une semaine, sans pluie, sans chan­ge­ment de tem­pé­ra­ture notable — non. Ça ne tient pas. Les coef­fi­cients ne cor­res­pondent pas. J’ai fait les calculs.

— Alors quoi ?

Vik­tor le regar­da. Ses yeux bleu pâle, dans la lumière jau­nâtre du bar, avaient quelque chose de miné­ral — de la tur­quoise fanée, de la faïence usée.

— Alors je ne sais pas. Je reme­sure. Je note. Je ne mets pas les écarts dans mes rap­ports parce que per­sonne ne me croi­rait et parce que, pour être franc, je ne me crois pas moi-même. Mais les chiffres sont là.

Il but son demi-verre d’un trait.

— Vous savez ce que c’est, le pro­blème, avec un bâti­ment qui bouge ? Ce n’est pas le bâti­ment. C’est ce que ça fait à votre tête. Vous com­men­cez à dou­ter de votre ins­tru­ment, puis de vos yeux, puis de votre mémoire. Et un archi­tecte qui doute de ses mesures, c’est comme un chi­rur­gien qui doute de ses mains. Il vaut mieux boire.

Il ver­sa un qua­trième verre. Cette fois, Mathias refusa.

— Je vais vous mon­trer quelque chose, dit Mathias.

Il mon­ta dans sa chambre, revint avec son ordi­na­teur por­table, et ouvrit les fichiers. La ruelle de l’a­vant-veille. Les trois pho­tos. La troi­sième, avec le coude à gauche qui n’exis­tait pas sur les deux pre­mières. Puis les pho­tos du matin — le mur plein là où la ruelle aurait dû être.

Vik­tor regar­da long­temps. Il zoo­ma, revint, zoo­ma encore. Son visage ne tra­his­sait rien — l’ha­bi­tude pro­fes­sion­nelle de ne pas réagir avant d’a­voir fini d’analyser.

— Les méta­don­nées sont propres, dit-il. Même boî­tier, même objec­tif, mêmes coor­don­nées à un mètre près. Même heure à deux secondes d’écart.

— Je sais.

— Et le mur, le len­de­main — les coor­don­nées GPS cor­res­pondent aussi ?

— Oui.

Vik­tor se ren­ver­sa sur son tabou­ret. Il fit tour­ner son verre entre ses doigts — un geste lent, presque mécanique.

— Mon grand-père était ingé­nieur topo­graphe dans l’Ar­mée rouge, dit-il. Il a car­to­gra­phié le Kho­rezm en 1947. Quand j’é­tais enfant, il m’a racon­té une his­toire que je n’ai jamais com­prise. Il disait que les cartes de Khi­va ne tenaient pas. Que les rele­vés d’une semaine ne cor­res­pon­daient pas à ceux de la sui­vante. Il pen­sait que c’é­tait à cause de la terre — le sol allu­vial du del­ta de l’A­mou-Daria, instable, qui bou­geait sous les fon­da­tions. Mais il disait aus­si quelque chose d’autre. Il disait que les vieux de Khi­va n’é­taient pas sur­pris. Ils disaient : « La ville dort le jour et marche la nuit. »

Mathias ne répon­dit pas. Le bar était silen­cieux. L’ap­plique en coquillage bour­don­nait fai­ble­ment. Par la fenêtre, on voyait le jar­din de l’hô­tel, la pis­cine vide pleine de feuilles, et au-delà, la masse sombre des murailles.

— On en reparle, dit Vik­tor en rebou­chant sa bou­teille. Ou pas. Bonne nuit, le Français.

Il se leva, glis­sa la bou­teille dans la poche inté­rieure de son gilet, et sor­tit du bar en mar­chant très droit — la démarche soi­gneu­se­ment ver­ti­cale de l’homme qui sait exac­te­ment com­bien il a bu.

Mathias res­ta seul. Il finit son verre, fer­ma son ordi­na­teur, et tra­ver­sa le hall. Bakh­tiyor était à son poste. Le cahier était ouvert. Le sty­lo bleu, posé en tra­vers de la page. Mathias s’ar­rê­ta devant le comptoir.

— Bakh­tiyor.

Le récep­tion­niste leva ses yeux clairs.

— Est-ce que la ville bouge la nuit ?

Bakh­tiyor le regar­da. Long­temps. Ses yeux ne cil­lèrent pas. Puis il bais­sa le regard vers son cahier, prit le sty­lo, et écri­vit quelque chose — trois ou quatre mots, dans cette écri­ture fine et ser­rée que Mathias ne pou­vait pas lire.

Puis il repo­sa le sty­lo et incli­na la tête.

Mathias mon­ta dans sa chambre. Sur le bal­con, les murailles de l’I­chan-Kala étaient là, immuables, cré­ne­lées, solides. Dix mètres de haut, six mètres d’é­pais­seur, quinze siècles de terre crue. Elles ne bou­geaient pas. Bien sûr qu’elles ne bou­geaient pas.

Il se cou­cha et cette nuit-là il rêva de colonnes — cent douze colonnes de bois qui mar­chaient dans le noir, len­te­ment, à pas de racines, et qui se réar­ran­geaient dans une confi­gu­ra­tion nou­velle avant l’aube, comme les pièces d’un jeu dont per­sonne ne connais­sait les règles.

CHA­PITRE 7 — LA NUIT DES COLONNES

Il atten­dit minuit.

Pas par super­sti­tion — Mathias n’é­tait pas super­sti­tieux, il était pré­cis, ce qui est une forme de super­sti­tion sans dieu — mais parce que minuit était l’heure à laquelle les der­niers pro­me­neurs quit­taient l’I­chan-Kala et où la ville inté­rieure se refer­mait sur elle-même comme un coquillage. Il avait obser­vé le rythme. Les tou­ristes dis­pa­rais­saient vers neuf heures. Les habi­tants ren­traient vers dix heures. Entre onze heures et minuit, quelques chats, un gar­dien de nuit qui fumait devant la porte ouest, et le silence.

Il pré­pa­ra son maté­riel avec une atten­tion par­ti­cu­lière. Le Canon, l’ob­jec­tif 24–70 ouvert à 2.8 pour les condi­tions de basse lumière, le tré­pied car­bone, la lampe fron­tale qu’il n’al­lu­me­rait pas — la lune était aux trois quarts et le ciel, déga­gé de tout nuage, suf­fi­rait. Il enfi­la une veste en toile, des chaus­sures à semelles souples, et descendit.

Le hall de l’A­sia Khi­va Hotel, à minuit, avait la qua­li­té par­ti­cu­lière des lieux conçus pour le jour quand le jour les a quit­tés. Les lustres en cris­tal brillaient pour per­sonne. Le marbre beige ren­voyait un écho feu­tré à chaque pas. L’o­deur de jas­min syn­thé­tique flot­tait, dépla­cée, comme un par­fum por­té par quel­qu’un qui est déjà parti.

Bakh­tiyor.

Le récep­tion­niste de nuit était à son poste — le dos droit, les yeux clairs, le cahier ouvert devant lui. Il por­tait le même pull-over gris, le même gilet sans manches. Mathias se deman­da, en pas­sant devant le comp­toir, s’il avait d’autres vête­ments ou si cette tenue était un uni­forme, une armure, un cos­tume de scène. Il se deman­da aus­si si Bakh­tiyor dor­mait — il ne l’a­vait jamais vu autre­ment qu’é­veillé, assis, immo­bile, le sty­lo bleu à por­tée de main.

— Bon­soir, dit Mathias.

Bakh­tiyor incli­na la tête. Ses yeux sui­virent le tré­pied, le sac à dos, l’ap­pa­reil pho­to. Quelque chose pas­sa dans son regard — pas de la curio­si­té, pas de l’in­quié­tude, plu­tôt une forme de recon­nais­sance, comme un gar­dien de phare regar­dant un navire mettre le cap vers le large.

Mathias pous­sa la porte et sor­tit dans la nuit.

L’air d’oc­tobre, à minuit, dans le Kho­rezm, était d’une pure­té qui fai­sait mal aux pou­mons. Sec, froid sans être gla­cial, char­gé d’une odeur de terre et de quelque chose d’autre — d’her­ba­cé, de sau­vage, qui venait du désert tout proche. Le ciel était immense. La Voie lac­tée bles­sait le noir d’un trait de craie lumi­neuse, si dense, si pré­sente, qu’elle sem­blait peser sur la ville comme un pla­fond de lumière inversée.

Les murailles de l’I­chan-Kala, éclai­rées par la lune, étaient fauves et gigan­tesques. Tosh Dar­vo­za — la porte sud — était une bouche d’ombre. Mathias y entra.

Le chan­ge­ment fut immé­diat. Dehors, la nuit était vaste, ouverte, stel­laire. Dedans, elle se res­ser­rait. Les murs de brique mon­taient de part et d’autre, proches, hauts, cou­pant le ciel en une bande étroite. La lumière lunaire n’en­trait que par le haut, en lames obliques qui tran­chaient les façades en dia­go­nales de lumière et d’ombre. Le sol — pavé, inégal — ren­voyait le bruit des pas avec un écho sec qui rebon­dis­sait entre les murs.

Mathias mar­cha vers la mos­quée Juma.

Il connais­sait le che­min. De jour, il l’a­vait fait une dizaine de fois — Tosh Dar­vo­za, la voie prin­ci­pale vers le nord, pre­mier virage à droite après la méder­sa Kut­lug Murad Inak, puis tout droit. Sept minutes de marche. Mais la nuit, les dis­tances se réar­ran­geaient. Le pre­mier virage à droite, qu’il prit sans hési­ter, menait à une ruelle plus longue que dans son sou­ve­nir — ou était-ce la nuit qui éti­rait les pers­pec­tives, l’ab­sence de lumière qui repous­sait les murs ? Il mar­cha. Ses semelles souples ne fai­saient presque pas de bruit. Il enten­dait sa res­pi­ra­tion, le frot­te­ment de la ban­dou­lière du sac sur sa veste, et un son très loin­tain, très bas, qui pou­vait être le vent dans les cré­neaux ou la res­pi­ra­tion de la ville elle-même.

La porte de la mos­quée Juma — la porte prin­ci­pale, pas la porte laté­rale de Dil­no­za — était fer­mée par un loquet simple, sans cade­nas. Mathias l’ou­vrit. Le grin­ce­ment du bois réson­na dans la ruelle vide comme un cri d’oi­seau, bref et rauque. Il entra.

Les colonnes.

Cent douze colonnes de bois dans la pénombre.

La lune entrait par les deux puits de jour, en colonnes ver­ti­cales de lumière blanche qui tom­baient sur le sol de terre bat­tue comme des piliers incor­po­rels — deux colonnes de lumière par­mi cent douze colonnes de bois, et dans la semi-obs­cu­ri­té qui régnait au-delà de ces flaques pâles, les fûts sculp­tés se devi­naient plus qu’ils ne se voyaient, masses sombres et ver­ti­cales, régu­lières et irré­gu­lières, forêt pétri­fiée sous un ciel de plafond.

Mathias ins­tal­la le tré­pied dans l’al­lée cen­trale, entre deux ran­gées de colonnes. Pose longue — trente secondes, sen­si­bi­li­té 800, ouver­ture maxi­male. L’i­mage met­trait du temps à s’ins­crire sur le cap­teur, et pen­dant ces trente secondes, tout mou­ve­ment serait un flou, une traî­née, un fantôme.

Il déclen­cha.

Le cla­que­ment du miroir réson­na dans la salle vide. Puis le silence revint, plus dense qu’a­vant, comme si le bruit avait creu­sé un espace que le silence se dépê­chait de remplir.

Mathias atten­dit que la pose soit ter­mi­née. Véri­fia l’i­mage sur l’é­cran. Les colonnes appa­rais­saient, nettes pour celles qui étaient dans la zone de net­te­té, fon­dues dans un flou doux pour les plus éloi­gnées. Les deux colonnes de lumière lunaire brillaient sur le sol comme des épées plan­tées dans la terre. C’é­tait beau. C’é­tait exac­te­ment ce qu’il fal­lait pour le livre.

Il dépla­ça le tré­pied de trois mètres vers la gauche. Nou­velle pose. Nou­veau cla­que­ment du miroir. Nou­veau silence.

Au bout de la troi­sième pose, il com­men­ça à mar­cher entre les colonnes.

Il avait lais­sé le tré­pied et mar­chait avec l’ap­pa­reil à la main, sans déclen­cher, juste pour sen­tir l’es­pace. Le sol de terre bat­tue était doux sous les semelles. Les nattes de paille cra­quaient par endroits. L’air sen­tait le bois ancien — un par­fum sec, rési­neux, presque miné­ral, comme si le bois avait fini par deve­nir de la pierre et la pierre par deve­nir du bois, et qu’entre les deux il y avait cette odeur.

Il mar­chait entre les ran­gées. Comp­tait. Pre­mière ran­gée — neuf colonnes. Deuxième ran­gée — il comp­ta, tou­cha chaque fût du bout des doigts en pas­sant — neuf. Troi­sième ran­gée. Qua­trième. Le qua­drillage tenait. Les espa­ce­ments étaient régu­liers — à peu près, à la tolé­rance d’un mil­lé­naire de mou­ve­ments de terrain.

Cin­quième ran­gée. Il comp­ta. Neuf.

Sixième ran­gée.

Il s’ar­rê­ta.

L’es­pa­ce­ment n’é­tait pas le même. Entre la cin­quième et la sixième colonne de cette ran­gée, il y avait un espace plus large — un mètre de plus, peut-être un mètre et demi — comme si une colonne man­quait, ou comme si les colonnes voi­sines s’é­taient écar­tées pour lais­ser pas­ser quelqu’un.

Mathias revint sur ses pas. Comp­ta les colonnes de la sixième ran­gée. Dix.

Dix, pas neuf.

Il recomp­ta, en tou­chant chaque fût. Un, deux, trois, quatre, cinq — l’es­pace plus large —, six, sept, huit, neuf, dix. Dix colonnes dans cette ran­gée, et un espace vide entre la cin­quième et la sixième, un espace qui n’au­rait pas dû être là, un espace qui n’é­tait pas là ce matin quand il avait pho­to­gra­phié la salle avec Dilnoza.

Il s’ac­crou­pit. Tou­cha le sol à l’en­droit de l’es­pace vide. La terre bat­tue était lisse, sans trace de fût, sans empreinte, sans creux. Pas de colonne arra­chée. Pas de colonne man­quante. L’es­pace avait tou­jours été là — ou n’a­vait jamais été là. Les deux pro­po­si­tions étaient éga­le­ment impossibles.

Il se rele­va. Ses mains trem­blaient légè­re­ment — pas de peur mais d’a­dré­na­line, le trem­ble­ment de l’al­pi­niste qui sent le vide sous son pied et qui ne tombe pas. Il leva l’ap­pa­reil et prit une pho­to — sans tré­pied, à main levée, en pous­sant la sen­si­bi­li­té à 3200. L’i­mage serait gra­nu­leuse, brui­tée, impar­faite. Il s’en fichait.

Puis il enten­dit le son.

Pas un son dans la mos­quée. Un son der­rière la mos­quée — der­rière le mur nord, dans la ruelle, ou dans ce qui était la ruelle de jour. Un son de métal. Un tin­te­ment régu­lier, espa­cé, comme celui de gre­lots sur un har­nais. Et avec le tin­te­ment, un bruit sourd, ryth­mique, pesant — le pas d’a­ni­maux lourds sur un sol de pierre. Et des voix. Des voix d’hommes, loin­taines, étouf­fées par le mur, qui par­laient dans une langue qu’il ne connais­sait pas — pas de l’ouz­bek, pas du russe, quelque chose de plus fluide, de plus ancien, avec des voyelles longues et des consonnes gutturales.

Du per­san.

Mathias ne bou­gea pas. Les gre­lots tin­taient. Les pas réson­naient. Les voix mon­taient et des­cen­daient dans des inflexions qu’il ne com­pre­nait pas mais qui avaient la cadence d’une conver­sa­tion ordi­naire — des hommes en route, qui parlent pour trom­per la fatigue de la marche. Et par-des­sus tout, une odeur. Une odeur qui entrait par les puits de jour, qui se mêlait à l’air de la mos­quée, qui rem­pla­çait le par­fum du bois ancien par quelque chose de plus âcre, de plus vivant — camphre, fumée de bois, cuir, sueur ani­male. L’o­deur d’une caravane.

Mathias sor­tit de la mosquée.

La ruelle était vide.

Pas de cha­meaux. Pas de voix. Pas d’o­deur de camphre. La lune éclai­rait les murs de brique, les pavés, le chat noir qui dor­mait sur un muret. Le silence était total. Mathias res­ta debout sur le seuil de la mos­quée, l’ap­pa­reil à la main, et il écou­ta. Rien. Le vent, peut-être, très haut, dans les cré­neaux. Un chien, très loin. Rien d’autre.

Il ren­tra dans la mos­quée. Récu­pé­ra son tré­pied. Tra­ver­sa la salle hypo­style en sens inverse, en comp­tant les colonnes de la sixième ran­gée au passage.

Neuf.

Il recomp­ta.

Neuf.

L’es­pace entre la cin­quième et la sixième colonne avait retrou­vé sa dimen­sion nor­male. Pas de trou, pas d’é­cart. Le qua­drillage tenait. Il tou­cha la sixième colonne — un fût épais, en orme, sculp­té de motifs flo­raux à demi effa­cés. Le bois était tiède sous sa paume. Tiède, pas froid. Comme si quel­qu’un l’a­vait tou­ché juste avant lui.

Mathias quit­ta la mos­quée Juma. Il ver­rouilla le loquet der­rière lui, tra­ver­sa l’I­chan-Kala en ligne droite — sans détour, sans hési­ta­tion, les yeux fixés sur l’arche de Tosh Dar­vo­za au bout de la voie prin­ci­pale — et sortit.

Devant la porte sud, un homme se tenait debout.

Bakh­tiyor.

Le récep­tion­niste de nuit était là, devant les murailles, les mains le long du corps, son visage mince éclai­ré par la lune. Il ne por­tait ni man­teau ni veste — juste le pull-over gris et le gilet sans manches, comme s’il était sor­ti en hâte ou comme s’il n’a­vait jamais froid. Il regar­dait Mathias avec ses yeux clairs, sans expres­sion par­ti­cu­lière, sans sur­prise, sans inquiétude.

Mathias s’ar­rê­ta devant lui. Ils se regar­dèrent. Le silence dura peut-être cinq secondes — cinq secondes pen­dant les­quelles Mathias eut le temps de pen­ser que cet homme l’at­ten­dait, qu’il l’a­vait vu entrer dans l’I­chan-Kala, qu’il savait exac­te­ment com­bien de temps il y avait pas­sé et ce qu’il y avait vu, et que le cahier sur le comp­toir de la récep­tion était le registre de ces pas­sages, le jour­nal de bord de ses errances.

Bakh­tiyor se retour­na et mar­cha vers l’hô­tel. Mathias le sui­vit. Ils ne par­lèrent pas. Ils tra­ver­sèrent le trot­toir cra­que­lé, le jar­din aux roses défraî­chies, le hall aux lustres de cris­tal. Bakh­tiyor reprit sa place der­rière le comp­toir, le dos droit, le cahier devant lui. Il prit le sty­lo bleu. Écrivit.

Mathias mon­ta l’es­ca­lier. Chambre 214. Il posa son maté­riel sur le lit, s’as­sit sur le bal­con, et regar­da les murailles. Elles ne bou­geaient pas. Elles ne bou­ge­raient jamais — pas devant ses yeux, pas tant qu’il regarderait.

C’est der­rière le regard que les choses se déplaçaient.

CHA­PITRE 8 — LE REGARD D’AL-BIRUNI

Les jours qui sui­virent furent calmes.

Mathias tra­vailla. Le palais Tosh-Hov­li sous toutes les lumières. La Kunya Ark — la for­te­resse inté­rieure, avec sa salle du trône en plein air, ses colonnes de bois peint, sa ter­rasse d’où les khans regar­daient les exé­cu­tions sur la place — qu’il pho­to­gra­phia au lever du soleil, quand l’or frap­pait les briques et trans­for­mait les murs en cuivre. Le tim d’Al­la-Kou­li Khan — le mar­ché cou­vert, à deux étages, avec sa voûte en ber­ceau et ses échoppes qui ven­daient des man­teaux de four­rure et des suza­nis bro­dés. Les mau­so­lées des khans, les uns à côté des autres, cha­cun dans son style, cha­cun dans son siècle, comme une conver­sa­tion entre morts qui ne par­laient pas la même langue.

Il ne retour­na pas dans la mos­quée Juma la nuit. Il ne retour­na pas dans la ruelle de Sayid Alaud­din. Il tra­vaillait — métho­di­que­ment, effi­ca­ce­ment, comme il savait faire — et le soir, il trans­fé­rait ses fichiers, les triait, les clas­sait, les nom­mait. Tout était en ordre. Le monde, vu à tra­vers le viseur du Canon, se com­por­tait comme il devait.

Dil­no­za était là presque tous les jours. Elle l’ac­com­pa­gnait le matin, le lais­sait tra­vailler l’a­près-midi, le retrou­vait le soir pour dîner dans les cours inté­rieures de l’I­chan-Kala ou dans les res­tau­rants de la ville nou­velle, à Our­guentch, où l’on trou­vait du plov ouz­bek et des lag­man ser­vis dans des bols larges comme des bas­sines. Elle était deve­nue une pré­sence fami­lière — pas une amie, pas encore, mais quelque chose de plus pré­cis qu’une guide : un inter­prète, au sens large, quel­qu’un qui tra­dui­sait non seule­ment les mots mais les silences, les regards, les codes invi­sibles de la ville.

Un matin du dixième jour, elle l’emmena voir les restes de l’A­ca­dé­mie de Mamoun.

Ce n’é­tait pas grand-chose — des fon­da­tions, des murs bas, un pan­neau expli­ca­tif en ouz­bek et en anglais. Le site était à la sor­tie de la ville, dans un ter­rain vague bor­dé de canaux d’ir­ri­ga­tion, loin des cir­cuits tou­ris­tiques. Per­sonne n’y allait.

— C’est ici, dit Dil­no­za, qu’Al-Biru­ni a étudié.

Elle pro­non­ça le nom avec une défé­rence que Mathias ne lui avait pas connue — pas pour les khans, pas pour Pah­la­von Mah­mud, pas même pour son père. Al-Biru­ni était autre chose.

— Abu Ray­han al-Biru­ni. Né en 973, ici ou tout près — à Kath, la vieille capi­tale du Kho­rezm. Astro­nome, mathé­ma­ti­cien, géo­graphe, his­to­rien, phar­ma­co­logue. Il a cal­cu­lé la cir­con­fé­rence de la Terre à moins de vingt kilo­mètres de la valeur exacte, six cents ans avant Gali­lée. Il a décrit la rota­tion ter­restre avant Coper­nic. Il par­lait six langues. Il a écrit cent qua­rante-six ouvrages. C’est le plus grand savant que cette terre ait pro­duit, et per­sonne en Europe ne le connaît.

Mathias regar­da les fon­da­tions. Des rec­tangles de brique dans un ter­rain vague. L’herbe pous­sait entre les pierres. Un lézard dis­pa­rut dans une fissure.

— Mon père l’ad­mi­rait plus que qui­conque, dit Dil­no­za. Il disait qu’Al-Biru­ni était le pre­mier homme à avoir mesu­ré le monde sans le réduire. Mesu­rer sans sim­pli­fier — c’est ce qu’il fai­sait. Il ne pre­nait pas le monde pour un sys­tème. Il le pre­nait pour un mys­tère qu’on pou­vait car­to­gra­phier sans le résoudre.

Elle s’as­sit sur un mur bas. Mathias res­tait debout, l’ap­pa­reil au repos, les bras croisés.

— Vous avez dit une chose, l’autre jour, reprit Dil­no­za. Vous avez dit : les colonnes ne sont pas ali­gnées. Et je vous ai répon­du : le plan ment. Mais ce n’est pas tout à fait ça. Le plan ne ment pas — il dit une seule chose, et la réa­li­té en dit plu­sieurs. Al-Biru­ni le savait. C’est pour ça qu’il fai­sait des mesures mul­tiples, qu’il reve­nait, qu’il remea­su­rait. Pas parce qu’il se trom­pait, mais parce que le monde n’é­tait pas le même d’une mesure à l’autre.

— Vous par­lez comme Vik­tor, dit Mathias.

— Vik­tor est un archi­tecte russe qui boit trop. Al-Biru­ni était un génie. Mais oui — le pro­blème est le même. Qu’est-ce qu’on fait quand les mesures ne tiennent pas ?

Mathias ne répon­dit pas. Il pen­sait à autre chose. Il pen­sait aux mains de son père sur le cuir.

Le père de Mathias — Daniel Erlin­ger, relieur, Puy-l’É­vêque, Lot — avait tra­vaillé pen­dant trente-cinq ans dans un ate­lier de douze mètres car­rés avec une fenêtre don­nant sur un pru­nier. Il res­tau­rait des livres : des mis­sels du XVIIe, des registres parois­siaux, des édi­tions anciennes de Mon­taigne ou de La Fon­taine que des biblio­thèques de pro­vince lui envoyaient dans des car­tons ren­for­cés. Il décou­sait les cahiers, net­toyait les pages, recol­lait les dos, retaillait les cuirs, repous­sait les fers à dorer. Chaque geste était pré­cis — une pré­ci­sion qui ne venait pas du cal­cul mais de la répé­ti­tion, de la mémoire du corps, du savoir accu­mu­lé dans les doigts au fil des décennies.

Mathias avait gran­di dans l’o­deur de cet ate­lier — colle de peau, cuir de veau, papier ancien — et il avait appris, sans qu’on le lui enseigne, que le monde se com­pre­nait par les mains. Son père ne lisait pas les livres qu’il res­tau­rait. Il n’en avait pas besoin. Il les connais­sait par la tex­ture du papier, par la sou­plesse du dos, par la résis­tance du fil de cou­ture. Un livre, pour Daniel Erlin­ger, n’é­tait pas un texte — c’é­tait un objet, un corps, quelque chose qui avait un poids, une odeur, une fatigue.

Mathias avait choi­si la pho­to­gra­phie comme on choi­sit un exil. Un métier des yeux, pas des mains. Un métier de dis­tance, pas de contact. Il pho­to­gra­phiait les choses ; il ne les tou­chait pas. L’ob­jec­tif était un rem­part — élé­gant, néces­saire — entre lui et le monde. Et pen­dant trente-huit ans, le rem­part avait tenu.

Mais Khi­va était en train de le fissurer.

Les colonnes de la mos­quée Juma qu’il avait tou­chées du bout des doigts. Le bois tiède. L’o­deur de résine et de terre. Les tapis d’Or­zou-bibi, dont les motifs cor­res­pon­daient aux ruelles. La main de Pah­la­von Mah­mud qui avait cou­su des four­rures et écrit des poèmes et lut­té à mains nues. Tout, dans cette ville, rame­nait aux mains — aux gestes, au contact, à la matière — et Mathias, l’homme de l’i­mage, l’homme du cadre et de la dis­tance, se sen­tait tiré vers le tou­cher comme un navire vers un port qu’il n’a­vait pas prévu.

Son père ne lui avait rien dit. Ni sur son métier, ni sur sa vie, ni sur l’a­mour, ni sur la peur. Il avait tra­vaillé, il s’é­tait tu, il était mort. Et le der­nier mot — « pru­nier » — ren­voyait à la fenêtre de l’a­te­lier, pas au fils.

Sera-t-on sou­ve­nu au-des­sus de mes cendres ?

Pah­la­von Mah­mud, le four­reur-poète, avait posé la ques­tion. Sept cents ans plus tard, la cou­pole tur­quoise répon­dait : oui. Mais Daniel Erlin­ger, le relieur silen­cieux — qui répon­drait pour lui ?

Mathias prit une pho­to des fon­da­tions de l’A­ca­dé­mie de Mamoun. L’herbe, les briques, le lézard. Ce n’é­tait pas une image pour le livre. C’é­tait une image pour rien — ou pour lui, ce qui revient au même.

— Dil­no­za, dit-il.

— Oui.

— Votre frère. Timour. Ça fait com­bien de temps ?

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Elle fit tour­ner un caillou entre ses doigts — le même geste que la feuille de vigne du pre­mier soir, le geste de quel­qu’un qui tourne un objet pour ne pas tour­ner une pensée.

— Huit mois. Il tra­vaillait dans le bâti­ment, à Ieka­te­rin­bourg. Il appe­lait une fois par semaine. Et puis il a arrêté.

— Vous avez cherché ?

— On a cher­ché. Mon père a appe­lé le consu­lat. Le consu­lat a dit qu’il n’y avait pas de Timour Kha­mi­dov enre­gis­tré à Ieka­te­rin­bourg. Pas dans les hôpi­taux, pas dans les com­mis­sa­riats, pas dans les morgues. Pas nulle part.

— Comme s’il avait disparu.

— Comme s’il n’a­vait jamais été là.

Le silence qui sui­vit n’é­tait pas incon­for­table. C’é­tait le silence de deux per­sonnes qui com­prennent qu’elles portent le même poids sans avoir besoin de le nom­mer — l’ab­sence, la non-réponse, le trou dans la carte là où quel­qu’un devrait être.

Ils ren­trèrent à Khi­va par la route pous­sié­reuse qui lon­geait le canal. Les peu­pliers étaient jaunes, presque nus. La lumière d’oc­tobre, rasante, dorée, fai­sait de chaque arbre une torche. Mathias ne prit pas de pho­to. Il regardait.

Ce soir-là, il ne sor­tit pas. Il res­ta dans sa chambre 214, sur le bal­con, avec un thé vert dans un verre trop chaud, et il regar­da les murailles de l’I­chan-Kala chan­ger de cou­leur à mesure que le soleil des­cen­dait — du fauve à l’ocre, de l’ocre au rose, du rose au vio­let, et enfin au noir, le noir par­fait de la brique crue sous un ciel d’étoiles.

Il pen­sa aux colonnes de la mos­quée Juma. Au bois tiède sous sa paume. Aux gre­lots de la cara­vane der­rière le mur. À l’es­pace vide entre la cin­quième et la sixième colonne qui avait été là et qui n’a­vait plus été là.

Il pen­sa à son père qui tou­chait les livres sans les lire.

Il pen­sa à Al-Biru­ni qui mesu­rait le monde sans le réduire.

Et pour la pre­mière fois depuis qu’il était arri­vé à Khi­va, il pen­sa qu’il était peut-être venu ici pour autre chose que des photos.

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Asia Khi­va Hotel — Automne 2015

CHA­PITRE 1 — LE SEUIL

Le taxi sen­tait la pomme.

Pas une vraie pomme — une de ces petites cartes en car­ton sus­pen­dues au rétro­vi­seur, vert fluo, qui dégagent un par­fum chi­mique de ver­ger syn­thé­tique. Mathias l’a­vait fixée pen­dant tout le tra­jet depuis l’aé­ro­port d’Our­guentch, tan­dis que le chauf­feur par­lait dans son télé­phone d’une voix douce et inin­ter­rom­pue, en ouz­bek, comme s’il racon­tait un rêve à quel­qu’un de très patient.

La route était droite. Effroya­ble­ment droite. Trente-cinq kilo­mètres de plaine irri­guée, de champs de coton à demi récol­tés, de canaux d’eau boueuse, et çà et là un bou­quet de mûriers dépouillés, un trac­teur sovié­tique arrê­té sur le bas-côté comme un ani­mal endor­mi. Le Kho­rezm en octobre : une lumière basse, dorée, qui léchait la terre et les choses avec une len­teur d’huile. Mathias avait bais­sé la vitre. L’air sen­tait la pous­sière et l’ir­ri­ga­tion, un mélange sec et humide, contra­dic­toire, qui lui avait rap­pe­lé — briè­ve­ment, comme un coup d’ongle sur une vitre — les matins d’en­fance dans le jar­din de la mai­son du Lot, quand son père arro­sait les dalles de l’a­te­lier avant de com­men­cer à travailler.

Il avait chas­sé cette image.

L’a­vion depuis Tachkent avait été un Ilyu­shin brin­que­ba­lant avec des rideaux aux hublots. Le pas­sa­ger voi­sin, un homme en cos­tume gris perle, s’é­tait endor­mi avant le décol­lage et ne s’é­tait pas réveillé à l’at­ter­ris­sage. Mathias avait dû l’en­jam­ber. L’aé­ro­port d’Our­guentch tenait dans un seul bâti­ment, peint en bleu pas­tel, avec un car­rou­sel à bagages qui fonc­tion­nait par à‑coups, comme un cœur fati­gué. Un doua­nier avait lon­gue­ment regar­dé ses boî­tiers Canon, ses objec­tifs, ses tré­pieds, et l’a­vait lais­sé pas­ser en lui disant un mot qu’il n’a­vait pas com­pris, accom­pa­gné d’un sou­rire qui pou­vait signi­fier n’im­porte quoi.

Il était venu pour pho­to­gra­phier la ville.

C’é­tait simple. Un contrat avec les édi­tions Fili­granes, un beau livre sur les villes de la Route de la Soie, for­mat pay­sage, cou­ver­ture car­ton­née, textes d’un his­to­rien de l’I­NAL­CO dont il avait oublié le nom. Il avait déjà cou­vert Samar­cande — les Regis­tan au petit matin, la nécro­pole de Shah-i-Zin­da dans la brume — et Bou­kha­ra — le Kalon, le bas­sin du Liab-i-Haouz, les cou­poles des mar­chés. Khi­va était la der­nière étape. Trois semaines pré­vues. Il avait négo­cié une qua­trième au cas où. Fili­granes n’a­vait pas dis­cu­té. Le livre était pré­vu pour l’au­tomne sui­vant et Mathias ne ratait jamais une deadline.

C’é­tait le genre de chose qu’on pou­vait dire de lui : il ne ratait jamais une dead­line. Ses images étaient nettes, com­po­sées, par­fai­te­ment éclai­rées. Il tra­vaillait en RAW, déve­lop­pait lui-même dans Ligh­troom avec des réglages dont il ne déviait pas, et livrait ses fichiers dans les délais, nom­més selon une nomen­cla­ture rigou­reuse — ville, monu­ment, date, numé­ro de prise. Il avait trente-huit ans. Il vivait seul à Paris, dans un appar­te­ment du onzième dont il n’a­vait jamais accro­ché les pho­tos aux murs. Son père était mort en mars.

Il n’a­vait pas pris de pho­to à l’enterrement.

La pre­mière chose qu’il vit de Khi­va, ce furent les murs.

Ils sur­girent d’un coup, au détour d’un virage qui n’en était pas vrai­ment un — la route s’in­flé­chis­sait à peine, et sou­dain les murailles étaient là, mas­sives, cré­ne­lées, cou­leur de terre séchée, décou­pées contre le ciel du soir comme un décor de théâtre qu’on aurait oublié de ran­ger après le der­nier acte. Der­rière, les mina­rets. Le Kal­ta Minor, tra­pu, tron­qué, cou­vert de faïences tur­quoise qui accro­chaient les der­niers rayons. Le mina­ret d’Is­lam Khod­ja, fin et haut, rayé de bandes vertes et brunes. Et entre eux, les sil­houettes des méder­sas, des cou­poles, des dômes — une ligne de crête impos­sible, ser­rée, comme si une ville entière avait été com­pri­mée dans un coffre et qu’on venait d’en sou­le­ver le couvercle.

Le chauf­feur rac­cro­cha son télé­phone et dit, en russe cette fois :

— Khi­va.

Comme si le mot suffisait.

L’A­sia Khi­va Hotel occu­pait un bâti­ment moderne de deux étages, juste en face de la porte sud — Tosh Dar­vo­za. Le chauf­feur dépo­sa Mathias et ses trois valises de maté­riel sur un trot­toir en béton cra­que­lé, entre un lam­pa­daire éteint et un mas­sif de roses défraî­chies. L’en­trée de l’hô­tel était pré­cé­dée d’un jar­din un peu sau­vage, un mélange de fleurs et de buis­sons qui sem­blaient pous­sés là par hasard plu­tôt que par des­sein. Des lustres en cris­tal pen­daient dans le hall. Le sol était en marbre beige. Une odeur de déso­do­ri­sant au jas­min cou­vrait, sans tout à fait l’ef­fa­cer, quelque chose de plus ancien — plâtre, bois, une trace de cuisine.

La récep­tion­niste de jour était une femme ronde aux che­veux teints en auburn qui tapait ses infor­ma­tions avec une len­teur litur­gique. Pas­se­port. Visa. Fiche de police. Numé­ro de télé­phone local. Mathias n’en avait pas. Elle le regar­da comme s’il venait d’an­non­cer qu’il n’a­vait pas de pou­mons. Un homme en cos­tume sombre appa­rut, prit le relais, sou­rit, expli­qua quelque chose en ouz­bek à la femme qui haus­sa les épaules. Deuxième étage, chambre 214. Pas d’as­cen­seur. Un por­teur ado­les­cent mon­ta les trois valises comme si elles ne pesaient rien.

La chambre était grande, propre, imper­son­nelle. Deux lits jumeaux pous­sés ensemble sous un des­sus-de-lit bor­deaux. Un télé­vi­seur à écran plat. Un mini-réfri­gé­ra­teur qui bour­don­nait. Une bouilloire élec­trique posée par terre à côté d’une prise, faute de place sur le bureau. Et un balcon.

Mathias ouvrit les rideaux, puis la porte vitrée.

Les murailles.

Elles étaient là, à cin­quante mètres, dans la lumière décli­nante, mas­sives et silen­cieuses. Dix mètres de haut, six mètres d’é­pais­seur, en briques de terre crue, ponc­tuées de tours semi-cir­cu­laires tous les trente mètres. Les cré­neaux des­si­naient une ligne ondu­lée contre le ciel mauve. On voyait la porte sud, l’arche sombre de Tosh Dar­vo­za, et à tra­vers elle, un frag­ment de ruelle éclai­rée par une lampe jaune. Un chat tra­ver­sa le cadre de l’arche et disparut.

Mathias res­ta sur le bal­con long­temps. L’air était sec, tiède encore, avec un fond de fraî­cheur qui annon­çait la nuit. Des voix mon­taient du jar­din de l’hô­tel — un groupe de tou­ristes coréens qui pre­naient des pho­tos en riant. Quelque part dans la ville inté­rieure, un chien aboya. Puis plus rien.

Il prit son Lei­ca — pas le Canon du tra­vail, le Lei­ca per­son­nel, le M6 argen­tique qu’il empor­tait tou­jours et n’u­ti­li­sait presque jamais — et fit une pho­to du bal­con. Les murailles, l’arche, la lumière. Il ne savait pas pour­quoi. Ce n’é­tait pas une image pour le livre.

Il dîna seul au res­tau­rant de l’hô­tel. Un buf­fet conçu pour les groupes orga­ni­sés : salades en rang, pilafs sous cloche, bro­chettes de mou­ton qui avaient atten­du trop long­temps. Il man­gea sans appé­tit, but du thé vert dans un bol trop chaud pour les doigts, et remon­ta dans sa chambre.

À minuit, il redescendit.

Le hall était désert. Les lustres en cris­tal brillaient pour per­sonne. Der­rière le comp­toir de la récep­tion, un homme qu’il n’a­vait pas vu à son arri­vée était assis sur un tabou­ret, le dos très droit. Jeune — trente ans peut-être —, le visage mince, les yeux clairs, un pull-over gris sous un gilet sans manches. Un cahier était ouvert devant lui sur le comp­toir. Un sty­lo à bille bleu. L’homme leva les yeux quand Mathias tra­ver­sa le hall.

— Bon­soir, dit Mathias.

L’homme incli­na la tête. Il ne dit rien. Mathias pous­sa la porte de l’hô­tel et sor­tit dans la nuit.

La porte Tosh Dar­vo­za n’a­vait pas de ver­rou. Pas de gar­dien non plus, à cette heure. Mathias tra­ver­sa l’arche et entra dans l’Ichan-Kala.

La ville inté­rieure, de nuit, sans tou­ristes, sans lumière élec­trique ou presque, était une autre chose. Les murs de brique se refer­maient au-des­sus de sa tête, les ruelles se rétré­cis­saient, la lune éclai­rait les faîtes et lais­sait les sols dans l’ombre. Il mar­cha droit devant lui, sans plan, sans appa­reil pho­to, les mains dans les poches. Ses pas réson­naient sur les pavés. L’air sen­tait la terre, la brique chaude qui res­ti­tuait la cha­leur du jour, et quelque chose d’autre — une odeur végé­tale, comme de la sauge ou du thym, qu’il n’ar­ri­vait pas à localiser.

Il mar­cha peut-être vingt minutes. Peut-être davan­tage. Il ne croi­sa per­sonne. Les portes sculp­tées des mai­sons étaient fer­mées, les fenêtres éteintes. Devant un mur plus haut que les autres, il s’ar­rê­ta et leva la tête. Le mina­ret Kal­ta Minor, le tron­qué, était là, ses faïences tur­quoise réduites à une masse sombre trouée de reflets lunaires. Inache­vé. Inter­rom­pu à mi-hau­teur par la mort du khan qui l’a­vait com­man­dé. Un moi­gnon magnifique.

Mathias le regar­da long­temps, debout dans la ruelle, les mains dans les poches, et il pen­sa à quelque chose que son père lui avait dit un jour — la seule phrase de son père qu’il se rap­pe­lait avec cer­ti­tude — : On ne finit jamais rien. On s’arrête.

Il ren­tra à l’hô­tel vers une heure du matin. Le récep­tion­niste de nuit était tou­jours là, le dos droit, le cahier ouvert. Quand Mathias pas­sa devant le comp­toir, il vit — ou crut voir — la main de l’homme écrire quelque chose. Trois ou quatre mots, pas plus. Puis le sty­lo fut repo­sé, et les yeux clairs se levèrent, et il y eut un hoche­ment de tête, et rien d’autre.

Mathias mon­ta dans sa chambre 214 et dor­mit sans rêver.

CHA­PITRE 2 — L’INVENTAIRE

La lumière du Kho­rezm au matin entrait par le bal­con comme quel­qu’un qui ne frappe pas avant d’ou­vrir. Mathias fut debout à six heures. Le ciel était blanc, presque lai­teux, puis l’or vint en des­sous, ram­pant sur la plaine depuis l’est, et les murailles de l’I­chan-Kala pas­sèrent du gris au fauve en quelques minutes, comme un visage qui reprend des couleurs.

Il pré­pa­ra son maté­riel avec la rigueur d’un chi­rur­gien dis­po­sant ses ins­tru­ments. Le Canon EOS 5D Mark III, deux objec­tifs — le 24–70 pour les vues d’en­semble, le 100 macro pour les détails —, le tré­pied car­bone, les filtres, deux cartes mémoire de 64 Go, la bat­te­rie de rechange. Il des­cen­dit au petit déjeu­ner. Le res­tau­rant était enva­hi par un groupe de tou­ristes euro­péens — alle­mands, pro­ba­ble­ment — qui se dis­pu­taient les places près des fenêtres. Le buf­fet pro­po­sait du pain rond, du fro­mage blanc salé, des œufs durs, des tomates cou­pées en quar­tiers, du miel dans un bol, et un samo­var de thé vert dont la vapeur mon­tait comme un petit fan­tôme tran­quille. Mathias man­gea debout, rapi­de­ment, un œuf dans une main et le plan de la ville dans l’autre.

L’I­chan-Kala, sur le papier, était d’une sim­pli­ci­té trom­peuse. Un rec­tangle de 650 mètres sur 400, orien­té nord-sud, avec une voie prin­ci­pale reliant la porte ouest à la porte est, et des ruelles per­pen­di­cu­laires. Quatre portes car­di­nales. 26 hec­tares. Tout tenait dans un cadre. C’é­tait exac­te­ment le genre de lieu qui plai­sait à Mathias : clos, lisible, photographiable.

Il entra par Tosh Dar­vo­za à sept heures. La ville inté­rieure, à cette heure, appar­te­nait encore à ses habi­tants — pas aux tou­ristes. Une femme en robe ikat balayait le seuil de sa mai­son avec un balai de brin­dilles. Un vieil homme assis sur un banc de pierre fumait en regar­dant le ciel. Deux enfants en uni­forme sco­laire — che­mise blanche, jupe bleue — cou­raient vers la porte est en riant, leurs car­tables bat­tant contre leurs hanches. Le son de leurs pas sur les pavés se mêlait au rou­cou­le­ment des tour­te­relles ins­tal­lées sur les cré­neaux des murs.

Mathias com­men­ça par le Kal­ta Minor.

Le mina­ret tron­qué était encore plus sai­sis­sant de jour. La base, large de qua­torze mètres, était entiè­re­ment recou­verte de car­reaux de faïence émaillée — tur­quoise, bleu cobalt, blanc, for­mant des bandes hori­zon­tales de motifs géo­mé­triques d’une pré­ci­sion hal­lu­ci­nante. Les cou­leurs étaient intactes, ou presque — cent soixante ans de soleil et de gel n’a­vaient pas enta­mé cet éclat. Mathias ins­tal­la son tré­pied, régla la focale, atten­dit que la lumière soit exac­te­ment là où il la vou­lait — rasante, laté­rale, de façon à creu­ser les reliefs de la céra­mique — et déclen­cha. Cinq prises. Rota­tion de quinze degrés. Cinq prises. Il tra­vailla une heure sur le seul Kal­ta Minor, tour­nant autour de lui comme un astro­nome autour d’une planète.

Puis la méder­sa Muham­mad Amin Khan, juste à côté — le plus grand bâti­ment de l’I­chan-Kala, celui qui abri­tait aujourd’­hui un hôtel pour tou­ristes, avec sa façade cou­verte de majo­lique et ses cel­lules d’é­tu­diants trans­for­mées en chambres. Mathias pho­to­gra­phia le por­tail, les colonnes du iwan, la cour inté­rieure silen­cieuse, et nota men­ta­le­ment que la conver­sion en hôtel était à la fois un sau­ve­tage et un men­songe — le bâti­ment avait été arra­ché à son usage mais pas à sa beauté.

À dix heures, les pre­miers groupes de tou­ristes arri­vèrent, et l’I­chan-Kala chan­gea de nature. Des guides bran­dis­saient des para­pluies de cou­leur — jaune, rouge, bleu — pour que leurs trou­peaux ne se perdent pas. Des sel­fie sticks entrèrent en action. Le son chan­gea : les langues se super­po­sèrent — coréen, alle­mand, fran­çais, russe — et les tour­te­relles se turent.

Mathias s’é­loi­gna de la voie prin­ci­pale et plon­gea dans les ruelles latérales.

C’est là qu’il ren­con­tra Dilnoza.

Elle était assise sur un muret, devant la méder­sa Kut­lug Murad Inak, et par­lait au télé­phone en fran­çais. Un fran­çais impec­cable, rapide, avec des into­na­tions qui tra­his­saient plus la cadence de la langue ouz­bèke qu’un accent à pro­pre­ment par­ler — les voyelles un peu rondes, les consonnes nettes. Elle por­tait un jean, des bot­tines en cuir, un fou­lard noué sur les che­veux avec une négli­gence qui sug­gé­rait l’ha­bi­tude plu­tôt que la pié­té, et des lunettes de soleil rele­vées sur le front. Trente ans, peut-être trente-deux.

Elle rac­cro­cha et vit Mathias qui la regardait.

— Vous avez l’air per­du, dit-elle en fran­çais, avec un sou­rire qui n’a­vait rien de commercial.

— Je ne suis pas per­du. Je cherche un angle.

— C’est la même chose, dans cette ville.

Elle s’ap­pe­lait Dil­no­za Kha­mi­do­va. Elle était née à Our­guentch, avait étu­dié les langues à Tachkent — l’Al­liance fran­çaise, puis l’u­ni­ver­si­té — et était reve­nue dans le Kho­rezm parce que son père était malade. Le père allait mieux main­te­nant, mais elle était res­tée. Elle tra­vaillait comme guide et tra­duc­trice free­lance, accom­pa­gnait les groupes quand il y en avait, tra­dui­sait des docu­ments pour l’ad­mi­nis­tra­tion régio­nale quand il n’y en avait pas. Elle par­lait ouz­bek, russe, fran­çais, un peu d’an­glais, et quelques phrases de per­san qui lui venaient, disait-elle, « de la pous­sière ambiante ».

— Tout le monde ici a un peu de per­san dans la gorge, dit-elle. C’est le fan­tôme de la langue.

Mathias lui expli­qua le pro­jet — le livre, Fili­granes, les trois semaines pré­vues. Elle hocha la tête.

— Trois semaines, c’est bien. Pour la plu­part des tou­ristes c’est deux jours. Ils voient le Kal­ta Minor, le palais Tosh-Hov­li, le mau­so­lée, ils prennent trois cents pho­tos et ils partent à Boukhara.

— Et en trois semaines, on voit quoi de plus ?

Elle le regar­da par-des­sus ses lunettes de soleil.

— Ce qui n’est pas dans le guide.

Elle lui pro­po­sa de l’ac­com­pa­gner le len­de­main à la mos­quée Juma — elle avait les clés d’une porte laté­rale qui per­met­tait d’en­trer avant l’ou­ver­ture offi­cielle, quand la lumière mati­nale tom­bait des puits de jour dans la salle hypo­style sans per­sonne pour l’in­ter­rompre. Mathias accepta.

Mais ce jour-là, il vou­lait tra­vailler seul. Il pas­sa l’a­près-midi dans les ruelles secon­daires de l’I­chan-Kala, pho­to­gra­phiant les portes sculp­tées — cha­cune dif­fé­rente, cha­cune un monde de motifs végé­taux et géo­mé­triques creu­sés dans le bois de pla­tane ou d’orme —, les murs de brique crue dont les joints des­si­naient des lignes ondu­lantes, les pas­sages voû­tés entre les mai­sons qui créaient des tun­nels d’ombre fraîche au milieu de la cha­leur. Il tra­vaillait vite, avec pré­ci­sion, en silence.

À un moment, il s’ar­rê­ta. Il était dans une ruelle étroite, entre deux murs aveugles, et au fond — vingt mètres, peut-être trente — il y avait une porte. Une porte en bois sombre, sculp­tée, entrou­verte. Der­rière la porte, un rai de lumière. Mathias leva son appa­reil, cadra. La lumière der­rière la porte était d’un or pro­fond, presque rouge, comme si le soleil du soir avait trou­vé un angle impos­sible pour se glis­ser dans ce recoin. Il prit trois pho­tos. Quand il abais­sa l’ap­pa­reil, la porte était fermée.

Il nota men­ta­le­ment l’emplacement — troi­sième ruelle à gauche après le mau­so­lée de Sayid Alaud­din — et continua.

Le soir, il retrou­va Dil­no­za dans une cour inté­rieure, der­rière la méder­sa Muham­mad Rahim Khan. Un res­tau­rant sans enseigne — une dou­zaine de tables sous une treille de vigne, des ampoules nues accro­chées aux branches, et une cui­sine ouverte d’où mon­tait une vapeur verte et odo­rante. On leur ser­vit des shi­vit oshi — les nouilles vertes à l’a­neth du Kho­rezm —, larges et plates, accom­pa­gnées d’un ragoût de mou­ton aux carottes et d’un bol de yaourt. Mathias n’a­vait jamais man­gé de nouilles vertes. La cou­leur était irréelle, presque fluo­res­cente, et le goût — aneth, beurre, viande lente — était d’une dou­ceur qui contre­di­sait l’apparence.

— C’est le plat de Khi­va, dit Dil­no­za. Vous ne le trou­ve­rez nulle part ailleurs en Ouz­bé­kis­tan. Même à Our­guentch, à trente kilo­mètres, ils ne le font pas pareil.

— Pour­quoi ?

— L’eau. Le blé. L’a­neth. Tout pousse un peu dif­fé­rem­ment ici, à cause du sol. Le Kho­rezm est un del­ta — l’A­mou-Daria, avant de mou­rir dans ce qui reste de la mer d’A­ral. La terre est grasse, salée, fer­tile. Ça donne un goût.

Mathias man­gea et écou­ta. Dil­no­za par­lait de son père — pro­fes­seur d’his­toire à l’u­ni­ver­si­té d’Our­guentch, spé­cia­liste du kha­nat de Khi­va, un homme qui connais­sait chaque brique de l’I­chan-Kala et qui avait pleu­ré, disait-elle, quand les res­tau­ra­tions sovié­tiques avaient recou­vert les enduits anciens de ciment neuf. Elle en par­lait avec ten­dresse et exas­pé­ra­tion, comme on parle de quel­qu’un qu’on admire sans pou­voir le suivre.

À un moment, Mathias demanda :

— Vous avez de la famille ici ? Des frères, des sœurs ?

Dil­no­za cueillit une feuille de vigne au-des­sus de sa tête et la fit tour­ner entre ses doigts.

— Un frère. Timour. Il est en Rus­sie. Quelque part.

Le « quelque part » fer­ma la porte. Mathias ne posa pas de ques­tion. Il connais­sait le son d’une porte qui se ferme.

Ils se sépa­rèrent devant Tosh Dar­vo­za. Dil­no­za par­tit à pied vers Our­guentch — elle avait une voi­ture garée à la sor­tie de la ville nou­velle. Mathias ren­tra à l’hô­tel. Le hall était désert. Les lustres brillaient. Bakh­tiyor était à son poste, le dos droit, le cahier ouvert.

— Bon­soir, dit Mathias.

Bakh­tiyor incli­na la tête. Le sty­lo bleu était posé en tra­vers du cahier. Mathias vit — cette fois il en était sûr — que des lignes étaient écrites sur la page ouverte. Une écri­ture fine, ser­rée, en carac­tères qu’il ne recon­nut pas — ni cyril­liques, ni latins. L’al­pha­bet ouz­bek, peut-être. Ou autre chose.

Il mon­ta dans sa chambre 214. Avant de se cou­cher, il trans­fé­ra les pho­tos du jour sur son ordi­na­teur et com­men­ça le tri. Kal­ta Minor, méder­sa Muham­mad Amin Khan, portes sculp­tées, murs, pas­sages. Tout était net, bien cadré, conforme. Puis il tom­ba sur les trois pho­tos de la ruelle — celle de la porte entrou­verte avec la lumière dorée au fond.

Sur la pre­mière, la porte était là, entrou­verte, le rai de lumière exac­te­ment comme il s’en souvenait.

Sur la deuxième, iden­tique, prise une seconde plus tard.

Sur la troi­sième — il véri­fia l’ho­ro­da­tage : deux secondes après la deuxième —, la porte était fer­mée. Ça, il le savait. Mais la ruelle elle-même était dif­fé­rente. Plus longue. Les murs n’a­vaient plus la même tex­ture. Et au fond, là où la porte aurait dû être, il y avait un coude — un virage qui emme­nait le regard vers la gauche, vers un endroit qui n’ap­pa­rais­sait sur aucune des deux pre­mières images.

Mathias zoo­ma. Regar­da long­temps. Véri­fia la focale, l’ob­jec­tif, les méta­don­nées. Tout était iden­tique. Même boî­tier, même réglage, même position.

Il refer­ma l’or­di­na­teur et étei­gnit la lumière.

Dans le noir, les murailles de l’I­chan-Kala étaient visibles depuis le bal­con — une ligne sombre et cré­ne­lée contre le ciel étoi­lé. Quelque part à l’in­té­rieur de ces murs, un chien aboya. Puis se tut.

CHA­PITRE 3 — LE FOURREUR

La mos­quée Juma, à sept heures du matin, sans per­sonne, était un lieu qui n’ap­par­te­nait à aucune époque.

Dil­no­za avait tenu sa pro­messe. Elle avait une clé — pas une clé offi­cielle, expli­qua-t-elle, plu­tôt une clé fami­liale, trans­mise par un oncle qui avait été gar­dien du site dans les années 90 et qui n’a­vait jamais ren­du son trous­seau. La porte laté­rale, coin­cée dans un mur de la ruelle nord, s’ou­vrit en grin­çant, et ils entrèrent dans la salle hypostyle.

Cent douze colonnes de bois.

Mathias avait lu le chiffre, vu les pho­tos, consul­té les plans. Rien ne l’a­vait pré­pa­ré. La salle était vaste — 55 mètres sur 46 —, le pla­fond bas, sou­te­nu par cette forêt de colonnes dont aucune n’é­tait pareille. Cer­taines avaient mille ans, récu­pé­rées dans des palais détruits par les Mon­gols et réem­ployées ici quand la mos­quée avait été recons­truite au XVIIIe siècle. D’autres étaient plus récentes — deux siècles, trois siècles —, sculp­tées de motifs flo­raux et géo­mé­triques d’une finesse qui tenait de l’or­fè­vre­rie. Les fûts étaient de dia­mètres dif­fé­rents, de bois dif­fé­rents — orme, pla­tane, juju­bier —, et la lumière tom­bait d’en haut, par deux puits de jour ouverts dans le pla­fond, en colonnes blanches et ver­ti­cales qui décou­paient l’es­pace en zones d’ombre et de clarté.

Mathias ne prit pas de pho­to tout de suite. Il mar­cha entre les colonnes. Le sol était de terre bat­tue, recou­vert de nattes de paille par endroits. Ses pas ne fai­saient presque pas de bruit. Dil­no­za était res­tée près de la porte. Il enten­dait sa res­pi­ra­tion, ou croyait l’en­tendre — à cette dis­tance, ce pou­vait être le bois qui respirait.

Chaque colonne racon­tait quelque chose. Les plus anciennes, noir­cies par les siècles, por­taient des motifs presque effa­cés — des entre­lacs, des ara­besques, des formes qui avaient été des fleurs ou des étoiles et qui étaient deve­nues des sou­ve­nirs de fleurs, des sou­ve­nirs d’é­toiles. Les plus récentes étaient bavardes : feuillages, grappes de rai­sin, rosaces, car­touches à ins­crip­tions. Mathias posa sa main sur un fût. Le bois était froid, lisse, vivant sous la paume comme un os.

Il ins­tal­la son tré­pied et com­men­ça à tra­vailler. Poses longues, sen­si­bi­li­té basse, pro­fon­deur de champ maxi­male pour que chaque colonne soit nette jus­qu’au fond de la salle. La lumière des puits de jour chan­geait à mesure que le soleil mon­tait — d’a­bord rasante, puis ver­ti­cale, puis dif­fuse — et chaque chan­ge­ment trans­for­mait la forêt. À neuf heures, quand les pre­miers visi­teurs com­men­ce­raient à affluer, il aurait cou­vert deux heures de varia­tions lumi­neuses. C’é­tait exac­te­ment ce qu’il fal­lait pour le livre.

Mais quelque chose le dérangeait.

Pas un pro­blème tech­nique. Un sen­ti­ment. Quelque chose dans la dis­po­si­tion des colonnes qui ne coïn­ci­dait pas avec le plan qu’il avait étu­dié. Il comp­ta : douze ran­gées de neuf, plus quelques colonnes iso­lées, plus les quatre colonnes cen­trales autour du pre­mier puits de jour. Cent douze, en théo­rie. Il recomp­ta. Cent douze. Et pour­tant, en se dépla­çant entre les ran­gées, il avait l’im­pres­sion que l’es­pa­ce­ment n’é­tait pas régu­lier — qu’il y avait des zones plus denses et des zones plus aérées, comme si les colonnes avaient migré au fil des siècles, pous­sées par une logique interne que per­sonne n’a­vait prévue.

— Elles ne sont pas ali­gnées, dit-il à Dil­no­za quand il la rejoignit.

— Non.

— Le plan montre un qua­drillage régulier.

— Le plan ment, dit Dil­no­za, et elle sou­rit. C’est une mos­quée, pas un par­king. Les colonnes viennent de par­tout — des palais gen­gis­kha­nides, des temples zoroas­triens, des mai­sons détruites. Cha­cune a été plan­tée là où elle tenait. L’ar­chi­tecte n’a pas des­si­né un plan, il a écou­té le bois.

Mathias pen­sa à la pho­to de la veille — la ruelle qui chan­geait entre deux prises. Il ne dit rien.

Ils sor­tirent de la mos­quée Juma par la porte prin­ci­pale, dans la lumière du matin qui était main­te­nant franche, crue, et tra­ver­sèrent une espla­nade en direc­tion du mau­so­lée de Pah­la­von Mahmud.

— Pah­la­von, en ouz­bek, ça veut dire « héros », dit Dil­no­za en mar­chant. Mais pas héros au sens mili­taire. Plu­tôt au sens de cham­pion — le lut­teur qui gagne tous les com­bats. Et Mah­mud était aus­si poète, phi­lo­sophe, et four­reur. Il cou­sait des man­teaux en four­rure pour gagner sa vie.

— Un fourreur-poète-lutteur.

— Le Kho­rezm n’a jamais aimé les gens simples. Ici, si tu fais une seule chose dans ta vie, on pense que tu caches les autres.

L’en­trée du mau­so­lée se fai­sait par un por­tail au sud, daté de 1701, avec une porte en bois sculp­té et incrus­té de cuivre. Ils tra­ver­sèrent une cour inté­rieure ombra­gée — un arbre, un puits, des cel­lules de méder­sa sur les côtés — et entrèrent dans le bâti­ment principal.

Le choc fut la couleur.

Bleu. Un bleu pro­fond, satu­ré, qui recou­vrait chaque cen­ti­mètre de mur, de pla­fond, d’arc et de niche. Des majo­liques peintes — motifs flo­raux, entre­lacs géo­mé­triques, car­touches cal­li­gra­phiques — dans toutes les nuances du bleu, du cobalt au tur­quoise, avec des touches de blanc et d’or qui ponc­tuaient la sur­face comme des étoiles dans un ciel noc­turne. La cou­pole s’é­le­vait au-des­sus de leurs têtes, la plus grande de Khi­va, recou­verte à l’ex­té­rieur de car­reaux tur­quoise avec un som­met doré, et à l’in­té­rieur d’une voûte de majo­lique bleue dont la lumière entrait par des fenêtres hautes et étroites, créant un halo aqua­tique, sous-marin, comme si l’on avait plon­gé dans une mer de céramique.

Au centre, le sar­co­phage de Pah­la­von Mah­mud, recou­vert de car­reaux émaillés. Et autour, ins­crits dans la majo­lique des murs, ses vers — en per­san, en carac­tères nas­ta­liq, mêlés à l’or­ne­ment flo­ral comme si les mots étaient eux-mêmes des fleurs.

— Vous pou­vez lire ? deman­da Mathias.

— Un peu. Mon père m’a appris. C’est du per­san clas­sique, pas facile.

Dil­no­za s’ap­pro­cha d’un pan­neau, plis­sa les yeux, sui­vit les lettres du doigt.

— Ici, c’est un rubai. Un qua­train. Il dit quelque chose comme… attendez…

Elle mur­mu­ra en per­san, puis tra­dui­sit, len­te­ment, en cher­chant les mots justes :

— « Les hommes passent comme le vent sur le sable. / La trace s’ef­face avant que le mar­cheur se retourne. / Seul reste le geste — la main qui a cou­su, la voix qui a chan­té. / Sera-t-on sou­ve­nu au-des­sus de mes cendres ? »

Le silence qui sui­vit dura longtemps.

Mathias ne bou­gea pas. Il regar­dait le mur. Les lettres per­sanes, enla­cées dans le bleu, disaient quelque chose qu’il ne com­pre­nait pas avec l’es­prit mais qu’il com­pre­nait ailleurs — dans un endroit du corps qui ne ser­vait pas sou­vent, un endroit entre le ster­num et la gorge, où les choses muettes se logent.

La main qui a cousu.

Son père avait été relieur. Pas un grand relieur — un arti­san de pro­vince, ins­tal­lé dans un bourg du Lot, qui res­tau­rait des livres anciens pour les biblio­thèques muni­ci­pales et les col­lec­tion­neurs locaux. Il tra­vaillait dans un ate­lier atte­nant à la mai­son, une pièce en rez-de-jar­din avec une fenêtre qui don­nait sur un pru­nier. Mathias se sou­ve­nait de l’o­deur — colle de peau, cuir, papier ancien — et des mains. Des mains larges, exactes, qui mani­pu­laient les cahiers avec une ten­dresse qu’elles n’a­vaient pour rien d’autre. Son père ne par­lait pas. Pas vrai­ment. Il répon­dait aux ques­tions par des mono­syl­labes et, quand on ne lui posait pas de ques­tions, il se tai­sait. Le silence, dans la mai­son du Lot, n’é­tait pas une absence de parole — c’é­tait un maté­riau, quelque chose de dense et de tra­vaillé, comme le cuir que le père pliait et cou­sait dans son atelier.

Mathias avait gran­di dans ce silence et il en avait fait un métier. La pho­to­gra­phie est un silence. On cadre, on attend, on déclenche, et l’i­mage est muette — elle ne dit que ce qu’on veut bien y voir. C’é­tait le pacte impli­cite entre le père et le fils : ne rien dire, mais tout mon­trer. Sauf que le père n’a­vait rien mon­tré, au bout du compte. Il était mort en mars, dans un lit d’hô­pi­tal à Cahors, et le der­nier mot qu’il avait pro­non­cé — Mathias n’é­tait pas là, c’é­tait l’in­fir­mière qui le lui avait rap­por­té — avait été « pru­nier ». Pas le nom de son fils. Un arbre.

Sera-t-on sou­ve­nu au-des­sus de mes cendres ?

Pah­la­von Mah­mud avait été enter­ré dans son propre ate­lier. Sa bou­tique de four­reur. L’en­droit où il tra­vaillait de ses mains. Et sept cents ans plus tard, la plus grande cou­pole de Khi­va s’é­le­vait au-des­sus de cette tombe, et ses vers étaient ins­crits dans la céra­mique, et les gens venaient prier et dépo­ser des vœux sur le sar­co­phage émaillé. L’ar­ti­san avait gagné — contre le temps, contre l’ou­bli, contre le sable.

Le père de Mathias n’a­vait pas de mau­so­lée. Il avait une tombe au cime­tière de Puy-l’É­vêque et un ate­lier vide que per­sonne n’a­vait vidé.

Mathias leva son appa­reil et com­men­ça à pho­to­gra­phier la majo­lique. Détail par détail. Chaque car­touche, chaque vers, chaque entre­lacs flo­ral. Il pho­to­gra­phia avec une atten­tion qu’il ne se connais­sait pas — pas l’at­ten­tion pro­fes­sion­nelle, celle qui mesure la lumière et la com­po­si­tion, mais une atten­tion plus ancienne, plus lente, comme s’il essayait de tou­cher le mur à tra­vers l’ob­jec­tif. Il res­ta plus d’une heure.

Dil­no­za le lais­sa faire. Elle s’as­sit dans la cour, à l’ombre, et atten­dit. Quand il sor­tit, elle vit quelque chose sur son visage — pas de l’é­mo­tion, Mathias n’é­tait pas le genre à mon­trer de l’é­mo­tion — mais un léger déca­lage, un dépla­ce­ment, comme si le sol sous ses pieds avait bou­gé d’un cen­ti­mètre et qu’il ne l’a­vait pas encore remarqué.

— Ça va ? dit-elle.

— Oui.

Ils mar­chèrent sans par­ler vers la sor­tie du com­plexe funé­raire. En pas­sant devant les cel­lules de la méder­sa adja­cente, Mathias enten­dit un son — un bat­te­ment sourd, régu­lier, accom­pa­gné d’un chant mur­mu­ré. Il s’arrêta.

— L’a­te­lier de soie, dit Dil­no­za. Vous vou­lez voir ?

Elle le condui­sit vers une porte basse ouverte sur une cel­lule voû­tée. À l’in­té­rieur, dans la lumière tami­sée qui entrait par une fenêtre haute, deux femmes étaient assises devant un métier à tis­ser ver­ti­cal, un cadre de bois d’un mètre cin­quante de haut ten­du de fils de soie. Leurs mains allaient vite — navette, peigne, nœud, peigne — avec une régu­la­ri­té hyp­no­tique. Le tapis qui nais­sait sous leurs doigts était d’un rouge pro­fond, gre­nat, avec des motifs géo­mé­triques en bleu et ivoire.

Et dans le coin de la pièce, sur un tabou­ret bas, une vieille femme était assise.

Elle ne tis­sait pas. Elle filait. Une que­nouille de bois dans une main, un fuseau dans l’autre, et entre les deux un fil de soie si fin qu’il était presque invi­sible — un fil d’or blanc qui sem­blait naître de l’air plu­tôt que de la laine. La femme était très vieille — soixante-dix ans, peut-être davan­tage — avec un visage creu­sé de rides pro­fondes, des yeux presque fer­més, et un fou­lard blanc noué sur la tête. Elle ne leva pas les yeux quand ils entrèrent. Elle filait par mémoire, par habi­tude, par un savoir du corps qui n’a­vait plus besoin de la vue.

— Orzou-bibi, mur­mu­ra Dilnoza.

Elle dit quelque chose en ouz­bek à la vieille femme, qui répon­dit sans ces­ser de filer, d’une voix basse et sèche comme le cra­que­ment d’une branche.

— Elle dit que vous pou­vez pho­to­gra­phier, tra­dui­sit Dil­no­za, mais pas le tapis en cours. Seule­ment les tapis finis. Et seule­ment si vous lais­sez un peu d’argent dans le panier près de la porte.

Mathias dépo­sa un billet. Il ne pho­to­gra­phia pas. Il regar­da. Les mains d’Or­zou-bibi sur le fuseau. Les mains des tis­seuses sur le métier. Le bruit du peigne — tok, tok, tok — comme un cœur lent. Les cou­leurs qui nais­saient nœud après nœud — le rouge de la garance, le bleu de l’in­di­go, l’i­voire de la soie natu­relle. Les motifs : des étoiles à huit branches, des losanges imbri­qués, des lignes bri­sées qui for­maient des laby­rinthes miniatures.

Il pen­sa aux mains de son père. La même exac­ti­tude. La même patience. Le même silence.

Quand ils sor­tirent, le soleil était haut et les groupes de tou­ristes avaient enva­hi l’I­chan-Kala. Mathias cli­gna des yeux dans la lumière crue. Il avait l’im­pres­sion d’a­voir pas­sé une demi-heure dans l’a­te­lier ; son télé­phone indi­quait qu’il en avait pas­sé deux.

— Orzou-bibi fait ça depuis com­bien de temps ? demanda-t-il.

— Depuis tou­jours, dit Dil­no­za. Et sa mère avant elle, et sa grand-mère. Les femmes de sa famille filent la soie depuis l’é­poque des khans. Elle dit que quand elle file, elle entend les voix de toutes celles qui ont filé avant elle.

Mathias ne répon­dit pas. Ils mar­chèrent en silence vers la porte sud, entre les murs de brique chaude et les portes sculp­tées, et quelque chose avait chan­gé — pas dans la ville, pas dans la lumière, pas dans l’air — dans le regard de Mathias. Quelque chose de presque imper­cep­tible, comme la dif­fé­rence entre deux prises du même sujet, à deux secondes d’in­ter­valle, quand la focale n’a pas bou­gé mais que l’i­mage n’est plus la même.

CHA­PITRE 4 — PRE­MIER GLISSEMENT

Il y retour­na le lendemain.

La ruelle — troi­sième à gauche après le mau­so­lée de Sayid Alaud­din, il en était cer­tain — n’é­tait pas là.

Mathias avait son plan déplié dans la main gauche, l’ap­pa­reil dans la droite, et il mar­chait avec la rigueur d’un géo­mètre. Il avait repé­ré les points de réfé­rence : le coin du mau­so­lée, un arbre mort plan­té dans un mètre car­ré de terre devant un mur aveugle, et une niche creu­sée dans la brique — une niche à lampe à huile, pro­ba­ble­ment, ves­tige d’un autre siècle — à hau­teur d’é­paule. Pre­mier virage à gauche : une ruelle qui menait à une cour fer­mée. Deuxième virage à gauche : une ruelle en cul-de-sac, avec une porte bleue au fond, peinte de frais. Troi­sième virage à gauche : un mur.

Un mur plein. Pas de ruelle. Pas de coude. Pas de porte sculp­tée entrou­verte avec un rai de lumière dorée au fond. Juste un mur de brique crue, cré­pi d’ar­gile, sur lequel quel­qu’un avait tra­cé au doigt — il y avait long­temps, la trace était à peine visible — un cercle.

Mathias res­ta debout devant ce mur une minute entière, son plan à la main, comme un homme qui lit une phrase dans une langue qu’il connaît et qui, sou­dain, n’en recon­naît plus les mots.

Il refit le che­min. Le mau­so­lée de Sayid Alaud­din. L’arbre mort. La niche. Il comp­ta les pas. Pre­mier virage. Deuxième virage. Troi­sième virage.

Le mur.

Il plia le plan, le ran­gea dans la poche arrière de son pan­ta­lon, et prit une pho­to du mur. Métho­di­que­ment. Puis une pho­to de la niche, une pho­to de l’arbre mort, une pho­to du coin du mau­so­lée. Quatre points de repère, quatre images horo­da­tées. Il véri­fia les coor­don­nées GPS sur l’é­cran du Canon : les chiffres cor­res­pon­daient, à un mètre près, à ceux de l’avant-veille.

Il avait pho­to­gra­phié une ruelle qui n’exis­tait pas. Ou une ruelle qui n’exis­tait plus.

Le reste de la mati­née, il tra­vailla nor­ma­le­ment. Le palais Tosh-Hov­li — le « palais de pierre » —, construit par le khan Alla-Kou­li entre 1830 et 1838, avec sa cour du harem, ses colonnes sculp­tées et ses pla­fonds peints de motifs flo­raux d’une luxu­riance enivrante. Le bleu et blanc de la majo­lique, ici, se mêlait à des rouges et des verts que Mathias n’a­vait vus nulle part ailleurs à Khi­va — une palette plus chaude, plus intime, comme si ce lieu avait été conçu pour le regard d’en bas, pour les femmes qui vivaient dans ces pièces et qui ne voyaient jamais l’ex­té­rieur des murs.

Il pho­to­gra­phia les cours, les iwans, les pièces du harem avec ses voûtes basses et ses fenêtres grilla­gées. Tout était net, cadré, maî­tri­sé. Le tra­vail le cal­mait. Le tra­vail avait tou­jours été l’en­droit où le monde se com­por­tait comme il devait.

Mais l’a­près-midi, au moment de ren­trer, il fit un détour par la ruelle de Sayid Alaud­din. Juste pour vérifier.

L’arbre mort. La niche. Pre­mier virage. Deuxième virage. Troisième —

La ruelle était là.

Pas tout à fait la même. Plus courte, peut-être. Les murs un peu plus hauts. Pas de porte sculp­tée au fond — à la place, un virage ser­ré vers la droite qui don­nait sur un pas­sage voû­té qu’il ne connais­sait pas. Mais c’é­tait une ruelle, pas un mur. L’ar­gile cré­pi avait dis­pa­ru. Le cercle tra­cé au doigt n’é­tait plus là.

Mathias s’ar­rê­ta à l’en­trée de cette ruelle qui n’é­tait pas la bonne mais qui n’é­tait pas non plus un mur, et il sen­tit quelque chose — pas de la peur, pas encore, plu­tôt une sorte de déman­geai­son intel­lec­tuelle, une irri­ta­tion du réel, comme quand on entend une note fausse dans un accord et qu’on ne sait pas laquelle.

Il ne prit pas de pho­to. Il s’en éton­na lui-même. Il fit demi-tour, sor­tit de l’I­chan-Kala par Tosh Dar­vo­za, tra­ver­sa le trot­toir en béton cra­que­lé, et ren­tra à l’A­sia Khi­va Hotel.

Dans sa chambre, il ouvrit son ordi­na­teur et cher­cha les pho­tos de l’a­vant-veille. La ruelle, la porte entrou­verte, la lumière dorée. Il les agran­dit au maxi­mum. L’i­mage numé­rique tenait — pas de flou, pas d’ar­te­fact, les briques étaient nettes, les joints visibles, l’ombre por­tée d’un mur sur l’autre cohé­rente avec l’angle du soleil. Puis il ouvrit les pho­tos du matin. Le mur. La brique crue. Le cercle. Et enfin, dans sa mémoire — parce qu’il n’a­vait pas pho­to­gra­phié —, la ruelle de l’a­près-midi. Dif­fé­rente de celle de l’a­vant-veille. Dif­fé­rente du mur du matin.

Trois pas­sages au même endroit. Trois confi­gu­ra­tions différentes.

Mathias ouvrit un fichier texte et nota, avec la même rigueur qu’il notait ses réglages de focale :

Jour 1 : ruelle, porte sculp­tée, lumière dorée au fond. Porte se ferme entre les prises 2 et 3. Sur la prise 3, la ruelle est plus longue et pré­sente un coude à gauche.

Jour 3, matin : mur plein. Cré­pi d’ar­gile. Cercle tra­cé au doigt.

Jour 3, après-midi : ruelle, plus courte que jour 1, pas de porte au fond, virage à droite, pas­sage voûté.

Il relut. L’en­chaî­ne­ment, écrit ain­si, res­sem­blait à un pro­blème tech­nique — un pho­to­graphe qui n’ar­rive pas à retrou­ver un lieu dans un dédale de ruelles qui se res­semblent toutes. L’ex­pli­ca­tion rai­son­nable était simple : il s’é­tait trom­pé de ruelle. Le plan de l’I­chan-Kala, avec ses artères per­pen­di­cu­laires, mas­quait un réseau secon­daire de pas­sages, d’im­passes et de cours inté­rieures qui n’é­taient pas car­to­gra­phiés. Mathias avait comp­té trois virages à gauche ; il en avait peut-être pris deux et demi, ou trois et un quart, et la légère dévia­tion avait suf­fi pour le mener ailleurs.

C’é­tait rai­son­nable. C’é­tait pro­bable. Il refer­ma le fichier texte.

Mais avant de fer­mer l’or­di­na­teur, il regar­da une der­nière fois la troi­sième pho­to de l’a­vant-veille — celle où la ruelle était plus longue, avec le coude à gauche — et il zoo­ma sur le fond de l’i­mage, au-delà du coude, là où la lumière était faible et les détails à peine lisibles. Il y avait quelque chose. Pas une forme nette — un grain, une den­si­té, un assom­bris­se­ment qui pou­vait être une sil­houette. Ou une ombre por­tée. Ou rien.

Il zoo­ma encore. Le grain numé­rique se décom­po­sa en pixels. L’i­mage ne tenait plus. Mais dans la seconde qui pré­cé­da la désa­gré­ga­tion, il crut voir — deux yeux clairs, un visage étroit, un gilet sans manches — quel­qu’un qu’il connaissait.

Il refer­ma l’ordinateur.

Le soir, il man­gea seul au res­tau­rant de l’hô­tel. Le buf­fet était le même — pilafs, bro­chettes, salades — mais les tou­ristes étaient dif­fé­rents, un groupe de Fran­çais d’un cer­tain âge qui par­laient fort de l’in­con­fort du bus et du prix des tapis dans les bou­tiques de l’I­chan-Kala. Mathias man­gea en silence et mon­ta se cou­cher tôt.

Il ne res­sor­tit pas cette nuit-là.

Depuis son bal­con, les murailles de l’I­chan-Kala se décou­paient contre un ciel char­gé d’é­toiles. La Voie lac­tée, ici, à la lisière du désert du Kara­koum, était d’une den­si­té qu’il n’a­vait jamais vue — non pas un ruban, mais une bles­sure, une entaille de lait dans le noir, si lumi­neuse qu’elle pro­je­tait des ombres.

En contre­bas, dans le jar­din de l’hô­tel, la pis­cine vide était rem­plie de feuilles mortes.

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IX

Le bus­ka­shi

L’in­vi­ta­tion arri­va par un billet manus­crit, glis­sé sous la porte de la chambre 214. Papier crème, écri­ture élé­gante, encre noire — la cal­li­gra­phie nas­ta­liq, cette écri­ture qui trans­forme les lettres per­sanes en ara­besques et qui est au dari ce que l’i­ta­lique est au fran­çais : une manière de rendre beau ce qui pour­rait se conten­ter d’être lisible. Le colo­nel Daoud Naze­ri priait Made­moi­selle Shi­rin War­dak de lui faire l’hon­neur de l’ac­com­pa­gner, ain­si que plu­sieurs membres de la délé­ga­tion fran­çaise, à une par­tie de bus­ka­shi orga­ni­sée dans la plaine de Sho­ma­li, au nord de Kaboul. Véhi­cules four­nis. Rafraî­chis­se­ments inclus. Same­di à neuf heures.

Shi­rin relut le billet. Il y avait dans cette invi­ta­tion quelque chose qui res­sem­blait à un ordre dégui­sé en cour­toi­sie — la signa­ture du colo­nel, au bas de la page, était trop appuyée, trop nette, trop défi­ni­tive pour être un simple geste mon­dain. On n’in­vite pas une inter­prète à un bus­ka­shi sauf si l’on a besoin d’elle, ou si l’on veut la tenir à por­tée de regard.

Arnaud avait reçu le même billet. Il était exci­té — le bus­ka­shi, le fameux bus­ka­shi, le jeu des cava­liers, la légende afghane, il en avait lu des des­crip­tions dans des récits de voya­geurs et brû­lait de voir la chose en vrai. Shi­rin ne par­ta­gea pas son enthou­siasme. Le bus­ka­shi la met­tait mal à l’aise. Pas la vio­lence — elle était afghane, la vio­lence ne l’ef­frayait pas davan­tage que le vent ou la neige, c’é­tait une don­née, une constante, une chose avec laquelle on vivait. Ce qui la met­tait mal à l’aise, c’é­tait ce que le bus­ka­shi révé­lait — cette véri­té que le Kaboul moder­niste, avec ses ciné­mas et ses uni­ver­si­tés et ses bar­men armé­niens, s’ef­for­çait d’ou­blier : qu’en des­sous de la sur­face, l’Af­gha­nis­tan res­tait un pays de cava­liers, de guer­riers, de vio­lence archaïque et magni­fique, et que cette sur­face pou­vait cra­quer à tout moment.

*

La plaine de Sho­ma­li com­mence à une heure de route au nord de Kaboul. C’est une éten­due plate, fer­tile, irri­guée par les rivières qui des­cendent de l’Hin­dou Kouch — des ver­gers, des vignobles, des champs de blé, et au-delà les mon­tagnes, tou­jours les mon­tagnes, cette muraille qui encercle tout et qui rap­pelle que la plaine n’est qu’un acci­dent, une res­pi­ra­tion entre deux parois de roche.

Le convoi du colo­nel — trois Mer­cedes noires, une Land Rover, un camion — s’ar­rê­ta au bord d’un ter­rain vague, une éten­due de terre bat­tue et de pous­sière qui ser­vait de ter­rain de bus­ka­shi depuis des géné­ra­tions. Il y avait déjà du monde. Des cen­taines de per­sonnes — des vil­la­geois venus à pied ou à che­val, des notables en tur­ban et veste bro­dée, des mar­chands qui ven­daient du thé et des bro­chettes de kebab sur des bra­se­ros de for­tune, des enfants par­tout, des chiens par­tout, et cette rumeur de foule qui est la même dans tous les pays du monde, une rumeur d’at­tente et d’ex­ci­ta­tion, un bour­don­ne­ment humain qui pré­cède le spectacle.

Et les cava­liers. Qua­rante, peut-être cin­quante, sur des che­vaux mas­sifs, des bouz­ka­chis éle­vés pour ce jeu — des bêtes énormes, au poi­trail large, aux jambes courtes, dres­sées pour la mêlée, pour le choc, pour la fureur. Les cava­liers por­taient des cha­peaux de four­rure, des bottes de cuir, des vestes mate­las­sées qui leur don­naient des sil­houettes de colosses. Cer­tains avaient le visage peint — des lignes de khôl sous les yeux, des traits noirs sur les joues, comme des guer­riers d’un autre âge. Leurs fouets pen­daient à leurs poignets.

Au centre du ter­rain, la car­casse. Un veau déca­pi­té, évis­cé­ré, dont le corps avait été trem­pé dans l’eau pen­dant la nuit pour le rendre plus lourd, plus résis­tant. C’é­tait l’ob­jet du jeu — les cava­liers devaient s’emparer de la car­casse, la por­ter au galop jus­qu’à un poteau pla­cé à plu­sieurs cen­taines de mètres, en faire le tour, et reve­nir la dépo­ser dans un cercle tra­cé à la chaux. Le pre­mier qui y par­ve­nait gagnait. Mais le mot « gagner » était inadé­quat — il s’a­gis­sait moins de vic­toire que de sur­vie, moins de com­pé­ti­tion que de com­bat, et les règles étaient aus­si floues que vio­lentes : on pou­vait frap­per les adver­saires avec le fouet, arra­cher la car­casse des mains d’un rival, ren­ver­ser un che­val, pié­ti­ner un homme à terre. Le bus­ka­shi n’é­tait pas un sport. C’é­tait un rituel.

Le colo­nel Naze­ri ins­tal­la ses invi­tés sur une tri­bune impro­vi­sée — des chaises pliantes sous un auvent de toile, des ther­mos de thé, des assiettes de fruits secs. À côté de lui, un géné­ral à la retraite, deux par­le­men­taires, un homme d’af­faires dont Shi­rin ne retint pas le nom, et les Fran­çais : Arnaud, Pierre Les­cot, un secré­taire d’am­bas­sade. Shi­rin était assise au bout de la ran­gée, là où l’in­ter­prète s’as­soit — visible, acces­sible, marginale.

La par­tie commença.

Ce fut d’a­bord un nuage de pous­sière. La qua­ran­taine de cava­liers se rua vers la car­casse dans un fra­cas de sabots, un ton­nerre qui fit trem­bler le sol sous les pieds, et la pous­sière mon­ta d’un coup, épaisse, ocre, opaque, englou­tis­sant les hommes et les che­vaux dans un brouillard de terre qui sen­tait la sueur, le cuir, et la peur ani­male. Puis des formes émer­gèrent — un cava­lier agrip­pé à la car­casse, un autre qui le frap­pait avec son fouet, un che­val qui se cabrait, un homme qui tom­bait et rou­lait sous les sabots, un cri qui n’é­tait ni humain ni ani­mal mais quelque chose entre les deux, un son d’une vio­lence pri­mi­tive qui gla­çait le sang et accé­lé­rait le cœur.

Arnaud regar­dait, fas­ci­né. Ses yeux gris-bleu ne cil­laient pas. Il avait oublié le thé, les fruits secs, la poli­tesse — il était hap­pé par la scène, aspi­ré par cette vio­lence magni­fique, et Shi­rin voyait sur son visage cette expres­sion que tous les étran­gers ont devant le bus­ka­shi : un mélange de ter­reur et d’é­mer­veille­ment, la décou­verte bru­tale que la beau­té et la bru­ta­li­té sont les deux faces d’une même pièce, que ce pays qu’ils croyaient connaître — le pays des roses, du thé à la car­da­mome, de la poé­sie per­sane — était aus­si le pays du sang, de la pous­sière, et de la chair déchirée.

Pierre Les­cot, lui, ne regar­dait pas le jeu. Il regar­dait les spec­ta­teurs. Et quand Shi­rin croi­sa son regard, elle vit qu’il pen­sait la même chose qu’elle — que le bus­ka­shi n’é­tait pas un spec­tacle mais un miroir, et que ce qu’il reflé­tait n’é­tait pas le pas­sé de l’Af­gha­nis­tan mais son avenir.

La par­tie dura deux heures. Il y eut trois bles­sés — un bras cas­sé, une côte enfon­cée, un homme pié­ti­né qui res­ta au sol un long moment avant de se rele­ver en boi­tant, accla­mé par la foule comme un héros. Le vain­queur fut un cava­lier du Pan­shir, un homme jeune, le visage cou­vert de pous­sière, qui bran­dit la car­casse au-des­sus de sa tête avec un cri de triomphe qui réson­na dans la plaine comme un appel de guerre. Le colo­nel Naze­ri applau­dit. Tout le monde applaudit.

*

Après le bus­ka­shi, les invi­tés se retrou­vèrent sous l’auvent pour le repas — un fes­tin impro­vi­sé, avec du riz, du mou­ton, des bola­ni, des gre­nades ouvertes dont les grains rouges brillaient au soleil comme des rubis. Le colo­nel pré­si­dait, un verre de thé à la main, un sou­rire aux lèvres, et dis­tri­buait les conver­sa­tions avec l’ha­bi­le­té d’un chef d’or­chestre — un mot au géné­ral, un com­pli­ment au par­le­men­taire, une anec­dote pour les Français.

Shi­rin tra­dui­sait. Elle tra­dui­sait les plai­san­te­ries, les toasts, les remarques sur le jeu — le colo­nel par­lait fran­çais mais pré­fé­rait par­ler dari quand il vou­lait mar­quer son ter­ri­toire, et les Fran­çais avaient besoin de Shi­rin pour com­prendre non pas les mots mais le sens, non pas la sur­face mais la profondeur.

À un moment, Naze­ri se tour­na vers Arnaud et dit, en dari, avec un sourire :

— Le bus­ka­shi, Mon­sieur Les­sard, est la seule véri­té de ce pays. Tout le reste — la consti­tu­tion, le par­le­ment, les confé­rences de coopé­ra­tion — c’est du théâtre. Du bon théâtre, certes. Mais du théâtre.

Shi­rin tra­dui­sit. Arnaud écou­ta, hocha la tête, et répon­dit, en français :

— En France aus­si, colo­nel, nous avons nos bus­ka­shis. Nous les appe­lons « élections ».

Naze­ri rit. Un rire sin­cère, ou qui sem­blait sin­cère — avec le colo­nel, il était impos­sible de dis­tin­guer. Puis la conver­sa­tion déri­va vers la poli­tique, les pro­jets de réforme, le roi qui vieillis­sait, le prince Daoud dont le nom flot­tait dans l’air comme une menace ou une pro­messe, et Shi­rin tra­dui­sait, phrase après phrase, mot après mot, en pen­sant que ce qu’elle tra­dui­sait n’é­tait pas une conver­sa­tion mais un inter­ro­ga­toire dégui­sé en déjeu­ner, et que le colo­nel, en invi­tant les Fran­çais à un bus­ka­shi, n’a­vait pas vou­lu leur mon­trer un spec­tacle — il avait vou­lu leur mon­trer ce que l’Af­gha­nis­tan était capable de faire quand les règles ces­saient de s’appliquer.

*

Ce fut au retour, dans la Mer­cedes du colo­nel, que la chose arriva.

Naze­ri avait pro­po­sé à Shi­rin de voya­ger avec lui — « Pour me tenir com­pa­gnie, et pour me ser­vir d’in­ter­prète si néces­saire ». Elle n’a­vait pas pu refu­ser. On ne refuse pas un colo­nel Naze­ri, sur­tout quand il vous le demande devant tout le monde, avec ce sou­rire qui est un gant de velours sur un poing de fer.

La Mer­cedes rou­lait sur la route pous­sié­reuse, le chauf­feur au volant, Naze­ri à l’ar­rière avec Shi­rin. Le convoi sui­vait, les autres véhi­cules en file indienne. Le soleil était bas, la lumière rasante, et les mon­tagnes pro­je­taient leurs ombres déme­su­rées sur la plaine comme des géants couchés.

Le colo­nel ne par­la pas pen­dant dix minutes. Il regar­dait par la fenêtre, pen­sif, et Shi­rin sen­tait que ce silence était cal­cu­lé — un silence de pré­da­teur qui attend le bon moment, qui laisse la proie se détendre avant de frapper.

Puis il dit, en dari, d’une voix douce :

— Shi­rin jan. Vous et Lessard.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait une consta­ta­tion, posée entre eux comme une carte retournée.

Shi­rin ne répon­dit pas. Son cœur bat­tait plus vite, mais sa voix, si elle avait par­lé, aurait été calme — elle avait appris, depuis long­temps, à ne pas lais­ser le corps tra­hir l’esprit.

— Ne vous inquié­tez pas, conti­nua Naze­ri. Je ne suis pas votre père. Ni votre frère. Ni votre mol­lah. Ce que vous faites de vos nuits ne me regarde pas. Sauf quand cela concerne les inté­rêts du pays.

— Les inté­rêts du pays ?

— Les­sard n’est pas seule­ment un atta­ché cultu­rel. Vous le savez. Il a des contacts, des sources, des mis­sions qui dépassent la coopé­ra­tion cultu­relle. C’est un homme du Quai d’Or­say, et le Quai d’Or­say, dans ce pays, ne s’in­té­resse pas qu’aux fresques de Bamiyan.

Shi­rin le regar­da. Le colo­nel avait le visage tour­né vers la fenêtre, mais elle voyait son pro­fil — la mâchoire ser­rée, la mous­tache noire, les yeux qui brillaient dans la lumière du couchant.

— Qu’est-ce que vous vou­lez, colonel ?

— Rien. Ou plu­tôt, je veux que vous sachiez. Que vous sachiez que je sais. Et que vous sachiez que d’autres savent aus­si. Kaboul est une petite ville, Shi­rin jan. Les secrets y durent moins long­temps que les roses.

Un silence. La Mer­cedes rou­lait. Le désert de pierre défilait.

— Et Ras­soul Khan ? deman­da Shirin.

Le colo­nel tour­na enfin la tête vers elle. Len­te­ment. Et dans ses yeux, pour la pre­mière fois, elle vit quelque chose qui n’é­tait ni la séduc­tion ni la menace — quelque chose de plus froid, de plus défi­ni­tif, quelque chose qui res­sem­blait à de la lassitude.

— Ras­soul Khan a fait une erreur, dit-il. Il a cru qu’on pou­vait ser­vir plu­sieurs maîtres en même temps. On ne peut pas. Ce pays n’a qu’un seul maître, et ce maître change. Quand il chan­ge­ra — et il chan­ge­ra bien­tôt, Shi­rin jan, plus tôt que vous ne le pen­sez — il fau­dra avoir choi­si le bon côté. Et les gens qui n’au­ront pas choi­si… les gens qui auront cru pou­voir res­ter au milieu, entre les maîtres, entre les langues, entre les mondes…

Il ne finit pas sa phrase. Il n’en avait pas besoin. La phrase se finis­sait toute seule, dans le silence de la voi­ture, dans la pous­sière de la route, dans la lumière mou­rante du soir afghan.

Shi­rin regar­da par la fenêtre. Kaboul appa­rais­sait au loin, dans la val­lée — un amas de lumières pâles au pied des mon­tagnes noires. De loin, la ville res­sem­blait à un cam­pe­ment, un bivouac pro­vi­soire que les hommes avaient ins­tal­lé dans un lieu où les hommes n’é­taient pas cen­sés s’ins­tal­ler, et qui dure­rait aus­si long­temps que les mon­tagnes le per­met­traient. Pas plus.

La Mer­cedes entra dans Kaboul. Le colo­nel la dépo­sa devant le Kabul Grand Hotel sans un mot de plus. Elle des­cen­dit de voi­ture. La por­tière se refer­ma. La Mer­cedes dis­pa­rut dans la nuit.

Dans le lob­by, Var­tan essuyait un verre. Ghu­lam Sar­war lisait son jour­nal. La table de Ras­soul était tou­jours vide. Les roses s’é­taient fanées. Per­sonne ne les avait remplacées.

Shi­rin mon­ta dans sa chambre. Elle ouvrit le Hafez au hasard. Elle tom­ba sur ce vers :

Le monde entier ne vaut pas le prix qu’on s’y attache — vends cette bou­tique, car le pro­fit ne vaut pas le capital.

Elle refer­ma le livre. Elle étei­gnit la lumière. Et dans l’obs­cu­ri­té de la chambre 214, elle écou­ta Kaboul res­pi­rer autour d’elle — les voi­tures, les chiens, le vent dans les mon­tagnes — et elle sut, avec une cer­ti­tude qui n’a­vait pas besoin de mots, dans aucune langue, que quelque chose était en train de finir, et que ce quelque chose, c’é­tait tout.

X

Les fils

Juin arri­va avec la cha­leur. Pas la cha­leur molle des plaines — la cha­leur sèche de Kaboul, une cha­leur d’al­ti­tude qui cogne comme un mar­teau sur une enclume et qui, dès que le soleil passe der­rière les mon­tagnes, s’é­va­pore d’un coup, lais­sant der­rière elle un froid sur­pris, presque offen­sé, comme si la nuit ne com­pre­nait pas ce que le jour avait fait. Les jar­dins du Kabul Grand Hotel s’é­pa­nouis­saient dans cette bru­ta­li­té ther­mique — les rosiers explo­saient, les gre­na­diers ployaient sous les fleurs rouges, le saule pleu­reur s’af­fais­sait un peu plus chaque semaine, et le bas­sin reflé­tait un ciel si bleu qu’il sem­blait faux, un bleu de carte pos­tale, un bleu qui mentait.

Shi­rin ne dor­mait plus. Ou plu­tôt, elle dor­mait par frag­ments — deux heures ici, une heure là, des som­meils super­fi­ciels peu­plés de rêves où elle tra­dui­sait des phrases dans des langues qui n’exis­taient pas, des langues inven­tées, des langues de cau­che­mar. Elle se réveillait en sueur, ouvrait la fenêtre, écou­tait les chiens de Kaboul hur­ler à la lune, et pensait.

Elle pen­sait à Ras­soul Khan. Trois semaines avaient pas­sé depuis sa dis­pa­ri­tion, et per­sonne n’en par­lait plus. Le silence s’é­tait refer­mé sur son absence comme l’eau se referme sur une pierre qu’on y jette — un cercle, des ondu­la­tions, puis rien, la sur­face lisse et indif­fé­rente. Sa table dans le lob­by avait été dépla­cée. Ses affaires avaient été ran­gées dans un pla­card par Ghu­lam Sar­war, qui avait accom­pli cette tâche avec la digni­té funèbre d’un croque-mort. Les bagues, le tur­ban, le cha­pe­let — tout était dans une boîte en car­ton, éti­que­tée de la main ronde du concierge : « Effets de M. Ras­soul Khan. En attente. »

En attente de quoi ? De qui ? Per­sonne ne le disait. La famille de Ras­soul — une femme, des fils, quelque part dans les pro­vinces du sud — n’a­vait pas don­né signe de vie. Ou n’a­vait pas été pré­ve­nue. Ou avait été pré­ve­nue et avait com­pris qu’il valait mieux ne pas poser de ques­tions. Dans l’Af­gha­nis­tan de 1973, les dis­pa­ri­tions avaient cette par­ti­cu­la­ri­té — elles ne pro­vo­quaient pas d’en­quête, elles pro­vo­quaient du silence, et le silence était accep­té comme on accepte la pluie ou la séche­resse, comme une don­née cli­ma­tique, un phé­no­mène natu­rel contre lequel il serait vain de protester.

Mais Shi­rin ne pou­vait pas se taire. Non pas parce qu’elle était cou­ra­geuse — elle ne se sen­tait pas cou­ra­geuse, elle se sen­tait fati­guée et inquiète et seule — mais parce que les fils, tous les fils, conver­geaient main­te­nant dans sa main, et qu’elle ne pou­vait plus pré­tendre ne pas les tenir.

*

Le pre­mier fil : le trafic.

Depuis la réunion au minis­tère, Shi­rin avait été appe­lée deux autres fois pour tra­duire des entre­tiens entre Wahid Ansa­ri et des ache­teurs étran­gers. Un Suisse, repré­sen­tant un musée pri­vé de Zurich. Un Japo­nais, cour­tois et impé­né­trable, qui col­lec­tion­nait l’art du Gand­ha­ra pour un indus­triel d’O­sa­ka. À chaque fois, le même voca­bu­laire — prêt, contri­bu­tion, coopé­ra­tion, pré­ser­va­tion — et à chaque fois, les mêmes pho­to­gra­phies, les mêmes frag­ments de fresques, les mêmes têtes de Boud­dhas aux sou­rires éter­nels. Le sys­tème fonc­tion­nait. Ras­soul avait dis­pa­ru, mais le sys­tème conti­nuait — il avait sim­ple­ment chan­gé d’in­ter­mé­diaire, comme un fleuve change de lit quand un bar­rage s’effondre.

Le nou­vel inter­mé­diaire était un homme que Shi­rin n’a­vait jamais vu — un Tad­jik de Mazar-i-Sha­rif, dis­cret, poli, qui n’a­vait pas de table atti­trée dans le lob­by et qui ne por­tait pas de bagues de lapis-lazu­li, mais dont la pré­sence dans les cou­loirs de l’hô­tel, à des heures inha­bi­tuelles, était notée par Far­za­na avec la pré­ci­sion d’un sismographe.

— Il vient la nuit, dit Far­za­na à Shi­rin, un soir, dans le cou­loir du deuxième étage. Comme l’autre. Par l’es­ca­lier de ser­vice. Avec des sacs.

— Les mêmes sacs ?

— Des sacs dif­fé­rents. Plus petits. Mais lourds.

Far­za­na avait les yeux cer­nés. Elle mai­gris­sait. Shi­rin se deman­da si c’é­tait la fatigue du tra­vail ou la fatigue de la peur — cette fatigue par­ti­cu­lière de ceux qui voient ce qu’ils ne devraient pas voir et qui savent que cette vision est un far­deau qu’ils por­te­ront seuls, parce que per­sonne ne veut savoir ce que sait une femme de chambre hazara.

— Far­za­na jan. Tu devrais oublier tout ça.

— Je ne peux pas oublier, Shi­rin jan. J’ai la mémoire des Haza­ras. On se sou­vient de tout. C’est notre punition.

*

Le deuxième fil : Kessler.

L’Al­le­mand au Lei­ca avait chan­gé. Ou plu­tôt, il avait ces­sé de jouer le pho­to­graphe décon­trac­té et avait lais­sé paraître, sous le bron­zage et la barbe blonde, un homme plus dur, plus concen­tré, plus dan­ge­reux. Shi­rin le croi­sait de plus en plus sou­vent — au bar, dans les jar­dins, dans le hall — et chaque fois il lui posait des ques­tions. Pas les ques­tions d’un pho­to­graphe. Les ques­tions d’un homme qui cherche quelque chose de précis.

— Vous avez tra­duit pour Ansa­ri, au minis­tère. Qu’est-ce qu’il vend, exactement ?

— Je suis inter­prète, mon­sieur Kess­ler. Ce que je tra­duis est confidentiel.

— Bien sûr. Mais vous avez des yeux. Et des oreilles. Et un sens moral, j’imagine.

Il dit cela un soir, au bar, assis à côté d’elle, un gin tonic devant lui — un gin tonic, la bois­son des espions dans les films et des jour­na­listes dans la réa­li­té. Var­tan les obser­vait depuis son comp­toir, et Shi­rin sen­tait le regard du bar­man armé­nien comme une pré­sence pro­tec­trice, un bou­clier invisible.

— Qu’est-ce que vous êtes, Kess­ler ? Un jour­na­liste ? Un agent ?

— Est-ce que ça change quelque chose ?

— Ça change tout.

— Alors disons que je suis un jour­na­liste qui tra­vaille sur un article consa­cré au tra­fic d’an­ti­qui­tés afghanes. Un article long. Docu­men­té. Avec des noms, des dates, des chiffres. Un article qui pour­rait faire du bruit. Ou pas. Selon ce que je trouve.

Il la regar­da. Ses yeux clairs avaient cette fixi­té pho­to­gra­phique — le regard de l’homme qui cadre, qui isole, qui fige un ins­tant pour l’éternité.

— Ras­soul Khan était l’un de mes contacts, dit-il. Il devait me four­nir des docu­ments. Des reçus, des fac­tures, des listes de pièces ven­dues avec le nom des ache­teurs et des fonc­tion­naires impli­qués. Il a dis­pa­ru avant de pou­voir le faire.

— Et vous pen­sez que sa dis­pa­ri­tion est liée à ces documents ?

— Je pense que Ras­soul Khan a été sup­pri­mé parce qu’il avait déci­dé de par­ler. Pas par morale — par inté­rêt. On l’a­vait écar­té du cir­cuit. On avait mis quel­qu’un d’autre à sa place. Et Ras­soul n’é­tait pas le genre d’homme à accep­ter ça en silence.

Shi­rin ne dit rien. Mais quelque chose dans sa tête se mit en mou­ve­ment — une méca­nique, un engre­nage, une série de connexions qui trans­for­maient les faits épars en un motif, un des­sin, un plan. Ras­soul avait vou­lu par­ler. Ras­soul avait dis­pa­ru. Et les gens qui l’a­vaient fait taire étaient les mêmes qui ache­taient et ven­daient les Boud­dhas de Bamiyan, les mêmes qui signaient les cer­ti­fi­cats bidons au minis­tère, les mêmes qui venaient au Kabul Grand Hotel la nuit avec des sacs lourds.

— Et Naze­ri ? demanda-t-elle.

Kess­ler sou­rit. Un sou­rire mince, un sou­rire de chasseur.

— Le colo­nel Naze­ri est un homme inté­res­sant. Un homme qui joue sur plu­sieurs tableaux. L’ar­mée, le gou­ver­ne­ment, les affaires. Et le prince Daoud, dont il est le cou­sin. Vous savez ce qu’on dit de Daoud ?

— On dit beau­coup de choses.

— On dit qu’il pré­pare quelque chose. Quelque chose de gros. Et que les gens comme Naze­ri sont en train de choi­sir leur camp.

*

Le troi­sième fil : Carol Ann Whitfield.

Elle quit­ta le Kabul Grand Hotel un mar­di matin, à l’aube. Shi­rin était debout — elle ne dor­mait plus, ou si peu — et elle vit par la fenêtre de la chambre 214 la scène sui­vante : un taxi garé devant l’hô­tel, le coffre ouvert, et Carol Ann Whit­field qui super­vi­sait le char­ge­ment de ses bagages avec l’au­to­ri­té d’un géné­ral diri­geant une manœuvre. Des valises. Beau­coup de valises. Trop de valises pour une femme qui était arri­vée avec deux sacs et une carte de l’Af­gha­nis­tan. Des valises lourdes que le chauf­feur sou­le­vait avec dif­fi­cul­té et qui, quand il les posait dans le coffre, pro­dui­saient un bruit sourd — le bruit de la pierre, pen­sa Shi­rin, le bruit du schiste et du stuc et du grès, le bruit de l’é­ter­ni­té embal­lée dans du papier jour­nal et ran­gée dans une Samsonite.

Carol Ann leva les yeux et vit Shi­rin à la fenêtre. Elle eut un geste — un geste de la main, petit, rapide, qui pou­vait être un salut ou un adieu ou un aver­tis­se­ment. Puis elle mon­ta dans le taxi, et le taxi dis­pa­rut dans la lumière pâle du matin.

Shi­rin ne la revit jamais. Carol Ann Whit­field retour­na dans le Connec­ti­cut avec ses valises, ses bijoux en lapis-lazu­li, et ses « sou­ve­nirs d’Af­gha­nis­tan », et elle ne fut jamais inquié­tée, parce que les lois sur le tra­fic d’an­ti­qui­tés ne s’ap­pliquent qu’à ceux qui n’ont pas les moyens de les contourner.

*

Le qua­trième fil : Arnaud.

Il avait chan­gé, lui aus­si. La légè­re­té du début — les dîners, les pro­me­nades, le Boud­dha ache­té à Chi­cken Street — avait lais­sé place à quelque chose de plus sombre, de plus ten­du. Il pas­sait des heures au télé­phone de l’am­bas­sade. Il rece­vait des télé­grammes qu’il lisait en détour­nant le regard. Il ren­trait tard. Et quand il était avec Shi­rin, dans la chambre 214, il était là sans être là — son corps était pré­sent mais son esprit était ailleurs, dans un bureau du Quai d’Or­say, dans un câble diplo­ma­tique, dans une ana­lyse géo­po­li­tique qui rédui­sait l’Af­gha­nis­tan à une pièce sur un échiquier.

— Qu’est-ce qui se passe, Arnaud ?

— Rien. La rou­tine diplomatique.

— Tu mens.

— Je fais mon métier. Comme toi.

C’é­tait vrai. Et c’é­tait cruel. Parce que son métier à lui et son métier à elle étaient des métiers de men­songe — le diplo­mate ment par fonc­tion, l’in­ter­prète ment par omis­sion, et entre les deux le men­songe n’est pas un obs­tacle mais un ter­rain com­mun, une langue par­ta­gée, la seule langue qu’ils par­laient cou­ram­ment tous les deux.

Un soir, au lit, dans le noir, elle posa la question :

— Le colo­nel a dit que tu n’é­tais pas seule­ment un atta­ché cultu­rel. C’est vrai ?

Un silence.

— Shi­rin. Il y a des choses que je ne peux pas te dire.

— Parce que tu ne veux pas ou parce que tu ne peux pas ?

— Parce que te les dire te met­trait en danger.

— Je suis déjà en dan­ger, Arnaud. Je tra­duis des réunions où l’on vend le patri­moine de mon pays. Je couche avec un diplo­mate fran­çais que le colo­nel Naze­ri sur­veille. Un mar­chand que je connais­sais a dis­pa­ru et per­sonne ne sait où il est. Et un Alle­mand qui se fait pas­ser pour un pho­to­graphe me pose des ques­tions aux­quelles je ne peux pas répondre. Alors ne me dis pas que tu ne veux pas me mettre en dan­ger. Le dan­ger, j’y suis.

Il ne répon­dit pas. Il l’at­ti­ra contre lui, et elle se lais­sa faire, parce que le corps a ses rai­sons que la colère ne connaît pas, et parce que dans l’obs­cu­ri­té de la chambre 214, avec la fenêtre ouverte sur la nuit de Kaboul, la cha­leur d’un autre corps était la seule chose qui res­sem­blait à de la vérité.

Mais elle sut, cette nuit-là, qu’Ar­naud lui échap­pait. Non pas parce qu’il ne l’ai­mait pas — peut-être l’ai­mait-il, à sa manière fran­çaise, cette manière élé­gante et insuf­fi­sante qui confond l’at­ta­che­ment et l’a­mour — mais parce qu’il appar­te­nait à un monde qui n’é­tait pas le sien, un monde de câbles et de télé­grammes et de notes de syn­thèse, un monde où l’Af­gha­nis­tan n’é­tait qu’un dos­sier par­mi d’autres, un pays sur une carte qu’on pou­vait replier et ran­ger dans un tiroir.

Et elle, Shi­rin War­dak, aux yeux verts trop clairs, elle ne pou­vait pas être repliée. Elle ne pou­vait pas être ran­gée. Elle était ce pays. Elle était cette terre. Et quand le tiroir se fer­me­rait, elle serait du mau­vais côté.

XI

La tra­duc­tion impossible

La convo­ca­tion arri­va un ven­dre­di. Un papier offi­ciel, tam­pon­né du sceau du minis­tère de la Défense, appor­té par un sol­dat en uni­forme qui ne sou­rit pas et ne s’as­sit pas et ne but pas le thé qu’on lui offrit — autant de signes, dans la culture afghane, qu’il ne s’a­gis­sait pas d’une visite de cour­toi­sie. Le papier était bref : Made­moi­selle Shi­rin War­dak était priée de se rendre au minis­tère de la Défense le same­di 30 juin à huit heures pour une mis­sion de tra­duc­tion clas­si­fiée. Rému­né­ra­tion : à déter­mi­ner. Durée : indé­ter­mi­née. Signa­ture : colo­nel Daoud Nazeri.

Shi­rin lut le papier deux fois. Elle le plia, le ran­gea dans son sac, et des­cen­dit au bar.

Var­tan essuyait un verre. Il fai­sait tou­jours ça. Il avait dû essuyer des mil­liers de verres depuis qu’il tra­vaillait au Kabul Grand Hotel, et Shi­rin se deman­dait par­fois si ce geste n’é­tait pas pour lui une forme de médi­ta­tion — la répé­ti­tion du même mou­ve­ment, la cir­cu­la­ri­té du tis­su sur le cris­tal, l’at­ten­tion por­tée à une sur­face trans­pa­rente qu’il fal­lait rendre plus trans­pa­rente encore. Un moine armé­nien devant son man­da­la de verre.

— Var­tan jan.

— Shi­rin jan.

— J’ai besoin d’un conseil.

Var­tan posa le verre. C’é­tait si inha­bi­tuel — Shi­rin ne deman­dait jamais de conseil, Shi­rin était la femme qui conseillait les autres — que le bar­man com­prit que quelque chose de sérieux était en jeu.

Elle lui mon­tra le papier. Var­tan le lut. Son visage ne chan­gea pas — les visages des sur­vi­vants ne changent pas, ils sont déjà pas­sés par toutes les expres­sions que la peur peut pro­duire et ils sont reve­nus de l’autre côté, dans une zone de calme qui n’est pas de la séré­ni­té mais de l’épuisement.

— Une mis­sion de tra­duc­tion au minis­tère de la Défense, dit-il. Ce n’est pas la même chose qu’au minis­tère de la Culture.

— Non.

— Et c’est Naze­ri qui signe.

— Oui.

Var­tan prit un autre verre et com­men­ça à l’es­suyer. Le mou­ve­ment cir­cu­laire de ses mains sem­blait aider sa pen­sée — ou peut-être retar­der sa réponse, lui don­ner le temps de peser les mots avec la pré­ci­sion du pharmacien.

— Shi­rin jan. Je vais vous racon­ter quelque chose. En 1915, quand ma famille a fui Erzu­rum, ma grand-mère par­lait turc, armé­nien, kurde et un peu de russe. Elle ser­vait d’in­ter­prète entre les dépor­tés et les gen­darmes otto­mans. Elle tra­dui­sait les ordres de marche, les menaces, les exi­gences. Elle tra­dui­sait des mots qui tuaient. Et elle ne pou­vait pas ne pas les tra­duire, parce que si elle ne les tra­dui­sait pas, c’é­taient les gen­darmes qui les exé­cu­taient sans expli­ca­tion, et c’é­tait pire. Alors elle tra­dui­sait. Et chaque mot qu’elle tra­dui­sait la tuait un peu, elle aussi.

Un silence. Le bar était vide. La lumière de l’a­près-midi entrait par les fenêtres et posait des rec­tangles dorés sur le sol.

— Ma grand-mère a sur­vé­cu, dit Var­tan. Pas grâce à la tra­duc­tion. Mal­gré elle. Elle a sur­vé­cu parce qu’à un moment, elle a choi­si de ne plus tra­duire un ordre. Un seul ordre. Et ce refus, ce tout petit refus, cette toute petite déso­béis­sance, lui a don­né la force de conti­nuer à vivre.

Il posa le verre. Il regar­da Shi­rin. Et dans ses yeux — ces yeux d’Ar­mé­nien afghan, ces yeux qui avaient vu deux pays et deux catas­trophes — elle lut quelque chose qui res­sem­blait à une per­mis­sion. Pas la per­mis­sion de refu­ser. La per­mis­sion de savoir qu’on pou­vait refuser.

— Mer­ci, Var­tan jan.

— De rien. C’est juste une his­toire. Les his­toires ne conseillent rien. Elles racontent.

*

Elle y alla.

Le minis­tère de la Défense occu­pait un com­plexe de bâti­ments au sud de Kaboul, entou­ré de murs et de bar­be­lés, gar­dé par des sol­dats en armes qui véri­fiaient les papiers avec une len­teur bureau­cra­tique des­ti­née à rap­pe­ler aux visi­teurs qu’ils entraient dans un ter­ri­toire où les règles civiles ne s’ap­pli­quaient plus. Shi­rin mon­tra sa convo­ca­tion. On la fit attendre dans un cou­loir — un cou­loir long, gris, éclai­ré au néon, qui sen­tait le dés­in­fec­tant et le tabac froid. Des portes fer­mées. Des bruits de pas der­rière les murs. Le silence par­ti­cu­lier des lieux mili­taires, un silence dis­ci­pli­né, un silence qui obéit aux ordres.

On vint la cher­cher au bout de vingt minutes. Un adju­dant la condui­sit au deuxième étage, dans une salle de réunion sans fenêtres. Table rec­tan­gu­laire, chaises métal­liques, carafe d’eau, cen­drier. Au mur, un por­trait du roi Zaher Shah et une carte topo­gra­phique de l’Af­gha­nis­tan cou­verte d’an­no­ta­tions au crayon rouge.

Ils étaient cinq dans la salle. Le colo­nel Naze­ri, en uni­forme cette fois — non plus l’homme en cos­tume du bar, mais l’of­fi­cier, la veste bou­ton­née, les galons, la trans­for­ma­tion com­plète. Deux autres offi­ciers que Shi­rin ne connais­sait pas — un com­man­dant à la mous­tache blanche et un jeune capi­taine au regard ner­veux. Un civil en cos­tume sombre, la qua­ran­taine, qui ne se pré­sen­ta pas et dont les mains, posées à plat sur la table, ne bou­gèrent pas une seule fois pen­dant les trois heures qui sui­virent. Et un étran­ger — un homme en veste de safa­ri beige, la cin­quan­taine, le visage brû­lé par le soleil, qui par­lait fran­çais avec un accent qu’elle n’ar­ri­va pas à iden­ti­fier. Pas fran­çais. Pas belge. Pas suisse. Peut-être liba­nais. Peut-être nord-afri­cain. Peut-être rien de tout cela.

Naze­ri fit les pré­sen­ta­tions avec une briè­ve­té mili­taire. Les noms des offi­ciers afghans, oui. Le nom du civil, non — « un conseiller ». Le nom de l’é­tran­ger, non plus — « notre interlocuteur ».

— Shi­rin jan, dit Naze­ri. Vous allez tra­duire cette réunion du fran­çais au dari et du dari au fran­çais. Ce qui sera dit ici est clas­si­fié. Vous ne devez en par­ler à per­sonne. À per­sonne. Vous comprenez ?

— Je com­prends, colonel.

— Bien. Commençons.

La réunion com­men­ça. Et Shi­rin com­prit, dès les pre­mières phrases, qu’elle n’é­tait plus dans le monde de la coopé­ra­tion cultu­relle, des bourses d’é­tudes et des fresques de Bamiyan. Elle était dans un autre monde. Un monde où les mots avaient des consé­quences immé­diates, mesu­rables, irréversibles.

L’é­tran­ger par­lait d’armes. Pas direc­te­ment — il uti­li­sait le voca­bu­laire feu­tré du com­merce inter­na­tio­nal, les mêmes euphé­mismes que Van der Berg pour les anti­qui­tés : « maté­riel », « équi­pe­ment », « four­ni­tures ». Mais les chiffres, les quan­ti­tés, les spé­ci­fi­ca­tions tech­niques ne lais­saient aucun doute. Il était ques­tion de fusils, de muni­tions, de véhi­cules blin­dés. Il était ques­tion de livrai­sons, de calen­driers, de points de pas­sage. Et il était ques­tion d’argent — des sommes qui fai­saient paraître les « contri­bu­tions » de Van der Berg pour les anti­qui­tés aus­si déri­soires qu’un pourboire.

Shi­rin tra­dui­sait. Sa voix était calme, sa dic­tion claire, son débit régu­lier — la vitre, propre, trans­pa­rente, impec­cable. Les mots entraient en fran­çais et sor­taient en dari, et entre les deux il n’y avait pas de pen­sée, pas de juge­ment, juste le cou­rant, le flux, la mécanique.

Sauf que cette fois, la méca­nique grip­pait. Pas exté­rieu­re­ment — exté­rieu­re­ment, rien ne tra­his­sait le trouble. Mais à l’in­té­rieur, der­rière la vitre, quelque chose se dis­lo­quait. Parce que les mots qu’elle tra­dui­sait n’é­taient pas des mots inno­cents. C’é­taient des mots qui pré­pa­raient quelque chose. Quelque chose de violent. Quelque chose qui allait chan­ger ce pays, cette ville, cet hôtel, cette vie — sa vie.

Le colo­nel Naze­ri écou­tait avec une atten­tion de félin. Le com­man­dant à la mous­tache blanche pre­nait des notes. Le jeune capi­taine hochait la tête. Le civil ne bou­geait pas. Et l’é­tran­ger par­lait, par­lait, avec la flui­di­té pro­fes­sion­nelle de quel­qu’un qui avait ven­du des armes dans d’autres pays, à d’autres offi­ciers, dans d’autres salles sans fenêtres.

À un moment, l’é­tran­ger men­tion­na un nom. Un nom que Shi­rin connais­sait. Le prince Moham­med Daoud.

— Notre client prin­ci­pal, dit l’é­tran­ger, sou­haite que la livrai­son soit effec­tuée avant la fin du mois de juillet. C’est un calen­drier ser­ré, mais réa­li­sable. Les condi­tions poli­tiques actuelles offrent une fenêtre d’op­por­tu­ni­té qui ne se repré­sen­te­ra pas.

Shi­rin tra­dui­sit. Et en tra­dui­sant, elle com­prit. La « fenêtre d’op­por­tu­ni­té ». Le « calen­drier ser­ré ». Les armes. Daoud. Juillet. Ce n’é­tait pas une tran­sac­tion com­mer­ciale. C’é­tait la pré­pa­ra­tion d’un coup d’État.

Le colo­nel Naze­ri, cou­sin de Daoud. Le minis­tère de la Défense. Les offi­ciers qui hochaient la tête. Tout se met­tait en place — les pièces du puzzle qu’elle avait tenues sépa­ré­ment depuis des semaines se rejoi­gnaient enfin, et le des­sin qu’elles for­maient était lim­pide, ter­rible, inévitable.

Elle conti­nua de tra­duire. Trois heures. Sans inter­rup­tion, sans hési­ta­tion, sans que sa voix tremble une seule fois. La vitre. Propre. Trans­pa­rente. Parfaite.

*

Quand la réunion se ter­mi­na, le colo­nel Naze­ri la rac­com­pa­gna jus­qu’à la sor­tie. Ils mar­chèrent côte à côte dans le cou­loir gris, au néon, et leurs pas réson­naient sur le sol avec une régu­la­ri­té de métronome.

— Vous avez fait un excellent tra­vail, Shi­rin jan, dit-il.

— Mer­ci, colonel.

— Vous com­pre­nez, natu­rel­le­ment, l’im­por­tance de la discrétion.

— Je suis inter­prète, colo­nel. La dis­cré­tion est mon métier.

— Votre métier. Oui.

Il s’ar­rê­ta devant la porte de sor­tie. Il la regar­da. Et pour la deuxième fois — après la Mer­cedes, après le bus­ka­shi — elle vit dans ses yeux quelque chose qui dépas­sait la menace, quelque chose de plus com­plexe, de plus trou­blant. Du res­pect, peut-être. Ou de la pitié. Ou les deux.

— Shi­rin jan. Vous êtes une femme intel­li­gente. Vous avez com­pris ce que vous avez enten­du aujourd’­hui. Et je sais que vous ne pou­vez pas « oublier ». Alors je vais vous deman­der autre chose. Je vais vous deman­der de faire confiance.

— Confiance ?

— Au pays. À l’a­ve­nir. À ce qui va venir. Ce pays a besoin de chan­ge­ment. Vous le savez aus­si bien que moi. Le roi est un homme bon, mais un homme bon n’est pas tou­jours un homme suf­fi­sant. Et le temps des hommes bons est peut-être terminé.

Il ouvrit la porte. Le soleil de Kaboul entra comme une gifle.

— Ren­trez chez vous, Shi­rin jan. Tra­dui­sez vos confé­rences. Lisez votre Hafez. Et quand les choses chan­ge­ront — parce qu’elles chan­ge­ront — sou­ve­nez-vous que vous avez été pré­ve­nue. Et que ceux qui sont pré­ve­nus ont le choix.

Elle sor­tit. La porte se refer­ma der­rière elle. Et Shi­rin War­dak, inter­prète, debout sur le trot­toir du minis­tère de la Défense, dans la cha­leur blanche de Kaboul, sut qu’elle venait de fran­chir une fron­tière — non pas une fron­tière géo­gra­phique, ni même une fron­tière morale, mais une fron­tière plus intime, plus per­son­nelle : la fron­tière entre celle qui tra­duit et celle qui sait, entre la vitre et la main qui la brise.

Elle ren­tra à l’hô­tel à pied. C’é­tait long — une heure de marche sous le soleil — mais elle avait besoin du temps, du mou­ve­ment, de l’air brû­lant sur son visage. Elle tra­ver­sa Kaboul comme on tra­verse un rêve — les rues, les bazars, les enfants, les voi­tures, les mon­tagnes au fond, tout cela avait la net­te­té irréelle des choses qu’on voit pour la der­nière fois. Non pas qu’elle par­tît. Elle ne par­tait pas. Mais le pays qu’elle tra­ver­sait allait par­tir, lui — ce pays-ci, le pays du roi Zaher Shah, le pays des confé­rences de coopé­ra­tion et des robes sans voile et du vin dans les théières, ce pays allait dis­pa­raître, et un autre allait naître, et elle ne savait pas encore quel visage il aurait, mais elle savait qu’il ne lui res­sem­ble­rait pas.

Dans le lob­by du Kabul Grand Hotel, Var­tan essuyait un verre. Il leva les yeux quand elle entra. Il ne posa pas de ques­tion. Il lui ser­vit un thé.

— Var­tan jan, dit-elle.

— Oui.

— Ta grand-mère. L’ordre qu’elle a refu­sé de tra­duire. Quel était-il ?

Var­tan posa le verre. Il la regar­da long­temps. Puis il dit :

— Elle n’a jamais vou­lu le dire. Elle disait que les mots qu’on refuse de tra­duire sont les seuls qui res­tent vivants.

Shi­rin but son thé. Il avait le goût de la car­da­mome, le goût du retour, le goût de l’hô­tel. Le goût de tout ce qui allait finir.

XII

Les adieux

Le télé­gramme arri­va le 5 juillet. Arnaud le lut dans le hall, debout, le papier frois­sé dans ses mains, et Shi­rin vit son visage chan­ger — non pas s’as­som­brir, car Arnaud n’é­tait pas un homme qui s’as­som­bris­sait, mais se fer­mer, se lis­ser, reprendre cette sur­face diplo­ma­tique, cette poli­tesse de masque qu’il avait per­due, pen­dant quelques semaines, dans la chambre 214.

— Je suis rap­pe­lé, dit-il.

Ils étaient au bar. Var­tan essuyait un verre, évi­dem­ment. Simon Lefèvre lisait Sid­dhar­tha dans un fau­teuil, les pieds sur la table basse, indif­fé­rent à tout.

— Rap­pe­lé quand ?

— Le 12. Rota­tion de poste. Assi­gna­tion pro­vi­soire au Quai. « Dans l’at­tente d’une nou­velle affectation. »

Il réci­ta les termes du télé­gramme avec l’i­ro­nie fati­guée de l’homme qui recon­naît le lan­gage bureau­cra­tique pour ce qu’il est — un men­songe en lan­gage admi­nis­tra­tif, une déci­sion dégui­sée en pro­cé­dure, un ordre embal­lé dans du papier de soie. On ne le rap­pe­lait pas pour une rota­tion de poste. On le rap­pe­lait parce que Paris savait ce que Shi­rin savait — que quelque chose allait se pas­ser à Kaboul, bien­tôt, et que les diplo­mates fran­çais n’a­vaient pas inté­rêt à être là quand ça arriverait.

— Tu savais, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une question.

— Je savais que c’é­tait pos­sible. Pas cer­tain. La diplo­ma­tie fonc­tionne sur le pos­sible, jamais sur le cer­tain. On pré­pare des scé­na­rios. On rédige des notes. On envoie des câbles. Et un jour, un câble vous revient qui dit : rentrez.

— Et tu rentres.

— Je rentre.

Il dit cela sim­ple­ment, sans héroïsme ni honte, et Shi­rin pen­sa que c’é­tait peut-être cela, la dif­fé­rence fon­da­men­tale entre eux — non pas la natio­na­li­té, ni la langue, ni le mariage, mais cette facul­té qu’il avait de par­tir, cette mobi­li­té qui était à la fois son pri­vi­lège et sa malé­dic­tion. Arnaud pou­vait par­tir. Il par­tait tou­jours. C’é­tait son métier, sa nature, la forme de son exis­tence — une suc­ces­sion de départs élé­gants, de valises bien faites, d’aé­ro­ports tra­ver­sés avec le déta­che­ment de celui qui sait que chaque lieu n’est qu’un passage.

Et elle, Shi­rin, ne pou­vait pas par­tir. Non pas qu’elle fût rete­nue — per­sonne ne la rete­nait, aucune loi, aucun homme, aucun devoir. Elle avait un pas­se­port, de l’argent, des amis à Paris. Elle pou­vait prendre l’a­vion demain. Mais elle ne le ferait pas. Pas parce qu’elle était cou­ra­geuse. Pas parce qu’elle était patriote. Mais parce qu’il y avait en elle quelque chose — un poids, un ancrage, un enra­ci­ne­ment — qui la liait à cette terre comme les rosiers des jar­dins étaient liés au sol, par des racines invi­sibles et pro­fondes, des racines qu’on ne peut pas trans­plan­ter sans les tuer.

*

La semaine qui sui­vit fut une semaine de départs. Le Kabul Grand Hotel se vidait len­te­ment, comme un orga­nisme qui perd son sang — goutte à goutte, chambre après chambre, valise après valise. Les ingé­nieurs sovié­tiques par­tirent les pre­miers — ils avaient reçu des ordres de Mos­cou, des ordres dis­crets, des ordres qui n’a­vaient pas besoin d’être expli­qués. Les jour­na­listes amé­ri­cains sui­virent — pas parce qu’ils avaient peur, mais parce que leurs rédac­tions les envoyaient ailleurs, au Chi­li, au Viet­nam, dans des endroits où l’his­toire se fai­sait avec plus de bruit. Le couple de diplo­mates alle­mands fit ses valises avec une effi­ca­ci­té teu­tonne qui impres­sion­na Ghu­lam Sarwar.

Simon Lefèvre par­tit aus­si. Un matin, il appa­rut dans le lob­by avec son sac à dos, sa che­mise bro­dée, ses che­veux trop longs, et cette expres­sion de tris­tesse douce qui était la sienne depuis le pre­mier jour — la tris­tesse de celui qui cherche quelque chose et qui ne sait pas qu’il ne le trou­ve­ra pas, ni ici ni ailleurs, parce que ce qu’il cherche n’existe pas.

— Je pars, Shi­rin, dit-il. Le Khy­ber Pass. Le Pakis­tan. L’Inde. Kat­man­dou. La route.

— Tu reviendras ?

— Je ne sais pas. Peut-être. Si Kaboul est encore là.

Il dit cela en riant, mais le rire son­na faux, et Shi­rin pen­sa que Simon Lefèvre, mal­gré le haschich, mal­gré Hesse, mal­gré tout, avait peut-être com­pris quelque chose que les diplo­mates et les espions n’a­vaient pas com­pris — que Kaboul, ce Kaboul, le Kaboul des hip­pies et des pos­teens et du vin dans les théières, n’é­tait pas éter­nel. N’a­vait jamais été éter­nel. N’a­vait été qu’un rêve — un rêve beau, un rêve suave et étrange, un rêve qui avait duré dix ans, peut-être quinze, et qui allait finir.

Elle l’embrassa sur la joue. Il rou­git. Il sor­tit de l’hô­tel avec son sac à dos et dis­pa­rut dans la rue, sil­houette maigre et blonde dans la lumière de Kaboul, et Shi­rin ne le revit jamais, et elle ne sut jamais s’il avait atteint Kat­man­dou ou s’il s’é­tait per­du en route, dans un de ces trous que la route creuse sous les pieds des voya­geurs trop jeunes et trop seuls.

*

La der­nière nuit d’Ar­naud au Kabul Grand Hotel fut un ven­dre­di. Le 11 juillet 1973.

Ils dînèrent au res­tau­rant de l’hô­tel, comme la pre­mière fois. Le kabu­li pulao. Le vin dans la théière. La nappe blanche. Le ser­veur en gilet noir. Tout était iden­tique et tout était dif­fé­rent, parce que la pre­mière fois ils ne savaient pas encore ce qu’ils allaient deve­nir l’un pour l’autre, et cette fois ils savaient ce qu’ils allaient ces­ser d’être.

Arnaud par­la peu. Il man­geait avec cette appli­ca­tion exa­gé­rée des hommes qui ne veulent pas pen­ser. Shi­rin le regar­dait et pen­sait à tout ce qu’elle ne lui avait pas dit — la réunion au minis­tère de la Défense, les armes, le nom de Daoud, le coup d’É­tat qui se pré­pa­rait. Elle ne lui avait rien dit. Pas par loyau­té envers Naze­ri. Pas par patrio­tisme. Par quelque chose de plus obs­cur, de plus égoïste — parce que lui dire aurait été lui don­ner une rai­son de res­ter, et qu’elle savait qu’il ne res­te­rait pas, et que sa décep­tion aurait été insupportable.

Ou peut-être — et c’é­tait pire — parce que lui dire aurait été admettre qu’elle avait besoin de lui, et que Shi­rin War­dak, fille du doc­teur Yous­sef War­dak, diplô­mée de la Sor­bonne, inter­prète de cinq langues, n’a­vait besoin de per­sonne. C’é­tait un men­songe, bien sûr. Le plus vieux men­songe du monde. Mais c’é­tait son men­songe, et elle y tenait.

Après le dîner, ils mon­tèrent dans la chambre. La 214. La fenêtre ouverte. Les jar­dins dans la nuit. L’o­deur de roses et de poussière.

— Viens à Paris, dit Arnaud.

Il le dit debout, près de la fenêtre, le visage à moi­tié dans l’ombre, et sa voix avait cette qua­li­té que Shi­rin ne lui connais­sait pas — une vul­né­ra­bi­li­té, une fêlure, quelque chose qui n’é­tait pas de la diplo­ma­tie mais de la vérité.

— Viens à Paris. Quitte tout ça. L’hô­tel. Le minis­tère. Les tra­duc­tions. Viens.

— Et Catherine ?

— Cathe­rine sait. Cathe­rine a tou­jours su. Les femmes de diplo­mates savent.

— Ce n’est pas une réponse.

— C’est la seule que j’aie.

Un silence. Dehors, un chien aboya. Un autre répon­dit. Kaboul par­lait dans son sommeil.

— Arnaud. Tu me demandes de quit­ter mon pays.

— Je te demande de venir vivre.

— Je vis ici.

— Tu tra­duis ici. Ce n’est pas la même chose.

La phrase la frap­pa comme une gifle — non pas par sa cruau­té, car Arnaud n’é­tait pas cruel, mais par sa jus­tesse. Tu tra­duis ici. Tu n’existes pas ici — pas vrai­ment, pas entiè­re­ment, pas avec ta propre voix. Tu es la voix des autres. La vitre. Le pas­sage. Le seuil que les mots fran­chissent en te tra­ver­sant sans te toucher.

Il avait rai­son. Et c’est pour cela qu’elle refusa.

— Non.

— Pour­quoi ?

— Parce que c’est chez moi.

— Ce n’est pas une raison.

— C’est la seule que j’aie.

Ils firent l’a­mour une der­nière fois. Len­te­ment, cette fois. Avec la gra­vi­té des adieux, cette atten­tion extrême que les corps portent l’un à l’autre quand ils savent que c’est la der­nière fois, quand chaque geste est un geste de mémoire, une ins­crip­tion dans la peau, une phrase qu’on ne pour­ra pas relire.

Après, dans le noir, Shi­rin dit :

— Arnaud. Quelque chose va se pas­ser. Bien­tôt. Ne me demande pas quoi. Ne me demande pas com­ment je le sais. Mais quelque chose va changer.

— Je sais, dit-il. C’est pour ça qu’on me rappelle.

— Alors tu sais.

— Je sais ce que Paris sait. Et Paris ne sait jamais tout.

Il s’en­dor­mit. Les Fran­çais dorment tou­jours après l’a­mour. Shi­rin res­ta éveillée. Elle écou­ta sa res­pi­ra­tion, cette res­pi­ra­tion régu­lière d’homme endor­mi qui est le son le plus intime du monde, le son qu’on entend quand on par­tage un lit avec quel­qu’un, et elle pen­sa que ce son, elle l’ou­blie­rait. Pas tout de suite. Pas dans un mois. Mais un jour, elle l’ou­blie­rait, parce que les sons s’ou­blient, les odeurs s’ou­blient, les visages s’ou­blient, et qu’il ne reste que les mots — les mots qu’on a dits et les mots qu’on n’a pas dits — et que les mots, elle le savait mieux que per­sonne, ne sont jamais suffisants.

*

Le len­de­main matin, Arnaud fit ses bagages. Shi­rin ne l’ac­com­pa­gna pas à l’aé­ro­port. Ce n’é­tait pas de la froi­deur — c’é­tait de la sur­vie. Elle ne pou­vait pas se tenir sur un trot­toir et regar­der un avion empor­ter un homme qu’elle aimait vers un pays qu’elle avait aimé aus­si. Il y a des spec­tacles aux­quels on ne sur­vit pas debout.

Il des­cen­dit dans le lob­by avec ses valises. Il por­tait son cos­tume en lin clair, la cra­vate dénouée, les pos­teens plié sous le bras — le man­teau de mou­ton de Chi­cken Street, qu’il avait gar­dé. Il ser­ra la main de Ghu­lam Sar­war, qui s’in­cli­na avec la digni­té d’un ambas­sa­deur. Il salua Var­tan, qui lui ser­vit un der­nier café et dit, en fran­çais, avec son accent arménien :

— Au revoir, Mon­sieur Les­sard. Si vous reve­nez, le bar sera ouvert.

— Et s’il ne l’est pas ?

— Alors je serai mort. Et dans ce cas, le café sera gratuit.

C’é­tait une plai­san­te­rie. Ou pas. Avec Var­tan, il était impos­sible de savoir.

Arnaud mon­ta dans la voi­ture de l’am­bas­sade. La voi­ture démar­ra. Shi­rin regar­da par la fenêtre de la chambre 214 — la même fenêtre par laquelle elle avait vu Carol Ann Whit­field par­tir avec ses valises pleines de Boud­dhas volés. La voi­ture tour­na au coin de la rue et disparut.

Sur la table de nuit, le petit Boud­dha en schiste de Chi­cken Street. Arnaud l’a­vait lais­sé. Avec un mot, plié en deux, posé contre la pierre.

Pour toi. Il est chez lui.

Shi­rin prit le Boud­dha dans ses mains. Il était froid, lourd, lisse — la pierre avait cette per­fec­tion que seuls les siècles confèrent aux objets, cet arron­di, cette patine, cette dou­ceur qui n’est pas de la dou­ceur mais de l’u­sure, l’u­sure de mille mains qui l’a­vaient tou­ché avant elle.

Elle le posa sur la table de nuit, à côté du Hafez. Le Boud­dha et le poète. La pierre et le mot. Deux façons de sur­vivre au temps.

Puis elle des­cen­dit au bar. Var­tan lui ser­vit un thé.

— Il est par­ti, dit-elle.

— Oui.

— C’est fini.

— Ce n’est jamais fini, Shi­rin jan. Les gens partent, mais les thés restent.

Il dit cela avec un sou­rire — le pre­mier vrai sou­rire que Shi­rin eût jamais vu sur le visage de Var­tan, un sou­rire fugace, presque clan­des­tin, le sou­rire d’un homme qui a sur­vé­cu à assez de catas­trophes pour savoir que la seule sagesse est de ser­vir le thé.

Et le thé avait le goût de la car­da­mome, et les jar­dins embau­maient la rose, et les mon­tagnes autour de Kaboul étaient immo­biles sous le soleil de juillet, et le por­trait du roi Zaher Shah sou­riait dans le lob­by, et rien n’a­vait encore chan­gé, et tout était déjà fini.

XIII

Shi­rin reste

Le 17 juillet 1973, Shi­rin se réveilla à l’aube. Ce n’é­tait pas inha­bi­tuel — elle se réveillait tou­jours à l’aube depuis le départ d’Ar­naud, parce que le lit était trop grand pour une seule per­sonne et que le vide, à côté d’elle, avait un poids qui la tirait hors du som­meil. Mais ce matin-là, quelque chose était dif­fé­rent. Pas un bruit — au contraire, une absence de bruit. Le silence avait une qua­li­té nou­velle, ten­due, com­pri­mée, comme l’air avant l’o­rage, quand les oiseaux se taisent et que les chiens se couchent.

Elle se leva. Elle ouvrit la fenêtre. L’air était frais — cette fraî­cheur des matins de juillet à Kaboul, quand la cha­leur de la veille s’est dis­si­pée dans la nuit et que la terre exhale une odeur de pous­sière mouillée, comme si quel­qu’un avait arro­sé les jar­dins pen­dant que la ville dor­mait. Les mon­tagnes, à l’est, étaient roses. Le ciel était vide — pas un nuage, pas un oiseau, pas un cerf-volant. Vide.

Et puis elle enten­dit. Pas un bruit de guerre — pas d’ex­plo­sion, pas de tirs, pas de cris. Un bruit de moteurs. Beau­coup de moteurs. Des moteurs lourds, des moteurs de camions et de blin­dés, un gron­de­ment sourd qui venait du nord et du sud en même temps, comme si la ville était prise en tenaille par un son.

Elle s’ha­billa vite. Elle descendit.

Le lob­by du Kabul Grand Hotel était désert. Non pas vide — désert. Il y a une dif­fé­rence. Vide, c’est quand les gens sont par­tis et qu’ils revien­dront. Désert, c’est quand les gens sont par­tis et qu’on ne sait pas. Le récep­tion­niste n’é­tait pas à son poste. Les ser­veurs n’é­taient pas dans la salle du res­tau­rant. Le hall en marbre gris, avec ses tapis afghans et ses lustres, avait l’im­mo­bi­li­té d’un musée après la fermeture.

Mais Var­tan était là.

Il était der­rière son bar, debout, les mains posées à plat sur le comp­toir, et il regar­dait devant lui avec une fixi­té qui n’é­tait pas de la peur mais quelque chose de plus ancien, de plus fami­lier — la rési­gna­tion de celui qui a déjà vu des mondes s’ef­fon­drer et qui sait que le geste le plus utile, en ces cir­cons­tances, est de res­ter debout.

— Var­tan jan.

— Shi­rin jan. C’est arrivé.

Il dit cela comme on dit « il pleut » ou « le thé est prêt » — un fait, une don­née, quelque chose qu’on constate sans pou­voir le chan­ger. Puis il tour­na le bou­ton de la radio posée sur l’é­ta­gère, der­rière les bouteilles.

La radio gré­silla. Une voix. Une voix d’homme, solen­nelle, métal­lique, une voix qui lisait un com­mu­ni­qué avec la cadence des pro­cla­ma­tions offi­cielles — ces phrases mar­te­lées, scan­dées, qui trans­forment les mots en coups de tam­bour. La voix disait que la monar­chie était abo­lie. Que le roi Zaher Shah était des­ti­tué. Que la Répu­blique d’Af­gha­nis­tan était pro­cla­mée. Que le prince Moham­med Daoud Khan était le nou­veau chef de l’É­tat. Que l’ar­mée avait pris le contrôle de la situa­tion. Que le calme régnait dans la capi­tale. Que les citoyens étaient priés de vaquer à leurs occu­pa­tions habituelles.

Shi­rin écou­ta. Elle tra­dui­sit — non pas à voix haute, pour per­sonne, mais dans sa tête, par réflexe, par habi­tude, par cette méca­nique de l’in­ter­prète qui ne s’ar­rête jamais, même quand il n’y a per­sonne pour l’en­tendre. Elle tra­dui­sit le dari en fran­çais, le com­mu­ni­qué offi­ciel en phrases lisses et neutres — la Répu­blique est pro­cla­mée, le calme règne, les citoyens sont priés — et les mots, dans les deux langues, avaient la même sono­ri­té creuse, la même vacui­té solen­nelle, le même mensonge.

Le calme ne régnait pas. Le calme n’a­vait jamais régné à Kaboul. Ce qui régnait, c’é­tait l’ha­bi­tude du désordre, cette capa­ci­té afghane à absor­ber les catas­trophes comme le sable absorbe la pluie — sans trace visible, sans pro­tes­ta­tion, avec une patience qui res­sem­blait à de la sou­mis­sion mais qui était autre chose, quelque chose de plus pro­fond, de plus résis­tant, une endu­rance de montagne.

Ghu­lam Sar­war appa­rut. Il venait de l’ex­té­rieur — il avait mar­ché depuis chez lui, à tra­vers les rues, et ses chaus­sures étaient pous­sié­reuses et son visage était grave. Sa mous­tache sem­blait plus épaisse que d’ha­bi­tude, comme si la gra­vi­té des évé­ne­ments l’a­vait fait pous­ser pen­dant la nuit.

— Il y a des chars dans les rues, dit-il. Des sol­dats devant les minis­tères. Le palais royal est encer­clé. Pas de tirs. Pas de morts, pour l’instant.

— Pour l’ins­tant, répé­ta Vartan.

Ghu­lam Sar­war se mit à son poste, der­rière la récep­tion, comme si c’é­tait un matin ordi­naire. Il ouvrit le registre. Il véri­fia les clés. Il fit les gestes du concierge, les gestes de tou­jours, parce que les gestes sont ce qui reste quand tout le reste s’ef­fondre — les gestes et les rituels et les habi­tudes, ces petits actes de nor­ma­li­té qui sont la seule résis­tance pos­sible face au chaos.

*

La mati­née pas­sa dans un brouillard de radio et de silence. Les rares clients de l’hô­tel — un homme d’af­faires pakis­ta­nais, un couple de tou­ristes danois éga­rés, un fonc­tion­naire de l’O­NU — des­cen­dirent les uns après les autres, inquiets, posant des ques­tions aux­quelles per­sonne ne pou­vait répondre. Shi­rin tra­dui­sit pour eux — le com­mu­ni­qué, les nou­velles, les rumeurs — avec la neu­tra­li­té d’une machine, parce que la neu­tra­li­té était tout ce qu’elle avait, la seule chose que les évé­ne­ments n’a­vaient pas emportée.

Nan­cy Dupree arri­va à midi. Elle avait tra­ver­sé la ville dans son Land Rover, et son visage, d’ha­bi­tude si ani­mé, était figé dans une expres­sion que Shi­rin ne lui avait jamais vue — non pas de la peur, mais de la tris­tesse. Une tris­tesse pro­fonde, géo­lo­gique, la tris­tesse de quel­qu’un qui voit s’ef­fon­drer ce qu’il avait pas­sé sa vie à construire.

— Les chars sont devant l’u­ni­ver­si­té, dit-elle. L’u­ni­ver­si­té, Shi­rin. La plus belle chose que ce pays ait bâtie.

Elle s’as­sit au bar. Var­tan lui ser­vit son café noir dans le cezve en cuivre. Elle le but sans par­ler. Puis elle dit :

— Le roi est en Ita­lie. À Rome. Il pre­nait les eaux. Il pre­nait les eaux pen­dant que son cou­sin pré­pa­rait le coup d’É­tat. Qua­rante ans de règne, et ça se ter­mine par une cure ther­male en Toscane.

Il y avait dans sa voix une colère qui n’é­tait pas diri­gée contre Daoud, ni contre l’ar­mée, ni contre le sys­tème — mais contre l’ab­sur­di­té, cette absur­di­té qui est la marque de l’His­toire quand elle se fait en temps réel, sans scé­na­rio, sans dra­ma­tur­gie, sans la digni­té qu’on lui prête après coup dans les livres.

— Qu’est-ce qui va se pas­ser, Nan­cy ? deman­da Shirin.

— Je ne sais pas. Per­sonne ne sait. Daoud dit qu’il veut moder­ni­ser le pays. Abo­lir le féo­da­lisme. Rap­pro­cher l’Af­gha­nis­tan du bloc socia­liste. Tout cela sonne bien. Tout cela sonne tou­jours bien au début.

Elle regar­da son café, les grains noirs au fond de la tasse, et Shi­rin pen­sa que Nan­cy Dupree, en cet ins­tant, fai­sait de la tas­séo­gra­phie — cette pra­tique orien­tale qui consiste à lire l’a­ve­nir dans le marc de café, et que l’a­ve­nir qu’elle y lisait ne lui plai­sait pas.

— Mais les Boud­dhas ? dit Nan­cy, et sa voix se bri­sa légè­re­ment. Les Boud­dhas de Bamiyan. Est-ce qu’ils seront pro­té­gés ? Est-ce qu’un gou­ver­ne­ment répu­bli­cain sera meilleur qu’une monar­chie pour le patri­moine ? Ou pire ?

Shi­rin ne répon­dit pas. Elle n’a­vait pas de réponse. Elle avait des mots — des mots en dari, en fran­çais, en anglais, en pach­to — mais aucun de ces mots ne pou­vait répondre à la ques­tion de Nan­cy, parce que la ques­tion n’é­tait pas lin­guis­tique, elle était exis­ten­tielle, et les ques­tions exis­ten­tielles ne se tra­duisent dans aucune langue.

*

L’a­près-midi, Far­za­na vint la trou­ver. La femme de chambre haza­ra avait les yeux rouges — non pas de larmes, mais de fatigue et de peur, cette peur spé­ci­fique des Haza­ras, une peur ances­trale, trans­mise de géné­ra­tion en géné­ra­tion, la peur de ceux qui savent que chaque chan­ge­ment de régime, dans ce pays, est une menace pour les minorités.

— Shi­rin jan, dit-elle. Qu’est-ce qui va m’arriver ?

— Rien, Far­za­na jan. Il ne va rien t’arriver.

C’é­tait un men­songe. Shi­rin le savait. Far­za­na le savait. Mais cer­tains men­songes sont néces­saires — ils sont le ciment qui empêche les murs de s’ef­fon­drer, la fic­tion mini­male qui per­met aux gens de conti­nuer à vivre, à tra­vailler, à net­toyer les chambres et chan­ger les draps dans un hôtel dont le monde venait de basculer.

Far­za­na retour­na à son tra­vail. Shi­rin l’en­ten­dit dans le cou­loir du deuxième étage, le bruit du seau, de la ser­pillière, le rythme régu­lier du net­toyage — ce rythme qui était sa prière, sa médi­ta­tion, sa façon de res­ter debout dans un monde qui tanguait.

*

Le soir tom­ba. Les chars étaient tou­jours dans les rues. La radio répé­tait le com­mu­ni­qué en boucle. Le couvre-feu avait été décré­té à par­tir de vingt et une heures. Le Kabul Grand Hotel, pour la pre­mière fois de son exis­tence, fer­ma ses portes à clé.

Shi­rin était dans le lob­by. Seule. Le hall en marbre gris était éclai­ré par les lustres, et cette lumière — cette lumière d’hô­tel, chaude, tami­sée, ras­su­rante — avait quelque chose d’ir­réel, de déca­lé, comme un sou­rire sur le visage d’un mou­rant. Les tapis afghans étaient tou­jours là. Le grand Turk­men rouge sang au mur du fond. Les Hera­ti, les Baloutches. Le comp­toir de la récep­tion avec son registre ouvert.

Et le por­trait du roi Zaher Shah.

Il était tou­jours accro­ché au-des­sus de la récep­tion — le roi sou­riant, le roi bien­veillant, le roi qui pre­nait les eaux en Tos­cane pen­dant que son cou­sin pre­nait le pou­voir à Kaboul. Per­sonne ne l’a­vait décro­ché. Pas encore. Mais Shi­rin savait que quel­qu’un vien­drait, demain, ou après-demain, ou dans une semaine, et que le por­trait serait reti­ré, rem­pla­cé par un autre — celui de Daoud, ou celui de per­sonne, un mur vide, un clou soli­taire — et que ce geste, ce petit geste de décro­cher un cadre, serait le signe le plus concret, le plus défi­ni­tif, le plus irré­ver­sible de ce qui venait de se passer.

Elle regar­da autour d’elle. L’hô­tel. Son hôtel. Le Kabul Grand Hotel, avec ses murs de béton qui vou­laient res­sem­bler à du marbre, ses lignes droites sovié­tiques adou­cies par la grâce per­sane, son bar où un Armé­nien ser­vait du whis­ky dans un pays musul­man, son lob­by où un mar­chand pach­toune avait tenu sa cour pen­dant des années avant de dis­pa­raître dans la nuit, ses jar­dins où les roses pous­saient dans la pous­sière, ses chambres où les diplo­mates fai­saient l’a­mour à des inter­prètes, ses cou­loirs où une femme de chambre haza­ra voyait pas­ser des sacs pleins de Boud­dhas volés.

Tout était là. Tout était intact. Les lustres brillaient. Les tapis absor­baient les sons. Le bas­sin dans les jar­dins reflé­tait la lune. L’hô­tel conti­nuait. L’hô­tel conti­nue­rait — comme il avait conti­nué à tra­vers les décen­nies, indif­fé­rent aux rois et aux répu­bliques, aux coups d’É­tat et aux inva­sions, fidèle à sa seule voca­tion : accueillir les voya­geurs, les espions, les amants, les mar­chands, les hip­pies, les archéo­logues, les sol­dats, tous ceux qui passent et qui croient que le lieu les attend, alors que c’est eux qui passent et que le lieu reste.

Le lieu reste. Les gens passent.

Var­tan appa­rut der­rière le bar. Il posa un verre devant elle — pas du thé cette fois. Du vin. Le rouge afghan, rude et ter­reux, celui qu’ils avaient bu, Arnaud et elle, le pre­mier soir.

— Var­tan jan. Tu ne fermes pas le bar ?

— Je ferme le bar quand il n’y a plus per­sonne. Et vous êtes encore là.

— Je suis encore là.

— Alors le bar est ouvert.

Il essuya un verre. Évi­dem­ment. Le même geste, le même mou­ve­ment cir­cu­laire, le même tis­su sur le même cris­tal. Et Shi­rin pen­sa que Var­tan, le fils de sur­vi­vants du géno­cide armé­nien, échoué à Kaboul par les hasards de l’exil, était peut-être la per­sonne la plus sage qu’elle eût jamais ren­con­trée — non pas parce qu’il savait des choses, mais parce qu’il avait com­pris la seule chose qui valait la peine d’être com­prise : que le monde s’ef­fondre et qu’on essuie les verres, que les empires tombent et qu’on sert le thé, que les rois sont détrô­nés et que le bar reste ouvert, parce que le bar, comme la poé­sie, comme la musique, comme l’a­mour, est l’un des der­niers rem­parts contre le néant.

— Var­tan jan, dit Shirin.

— Oui.

— Qu’est-ce qui va nous arriver ?

Var­tan posa le verre. Il regar­da Shi­rin. Et dans ses yeux — ces yeux d’Ar­mé­nien, ces yeux qui por­taient la mémoire d’un peuple mas­sa­cré — elle vit quelque chose qu’elle n’a­vait jamais vu : de la dou­ceur. Pas de la pitié. Pas de la com­pas­sion. De la dou­ceur — cette ten­dresse brute, non sen­ti­men­tale, qui est le der­nier degré de l’a­mour humain, l’a­mour qui ne pro­met rien, qui ne sauve rien, qui ne pro­tège de rien, mais qui est là, pré­sent, debout der­rière un comp­toir, un verre à la main.

— Je ne sais pas, Shi­rin jan. Per­sonne ne sait. Mais je sais une chose : demain matin, je serai là. Et le thé sera prêt.

*

Shi­rin but le vin. Elle posa le verre vide sur le comp­toir. Elle mon­ta dans la chambre 214. Elle ouvrit la fenêtre. L’air de la nuit entra — le même air, la même fraî­cheur, la même odeur de roses et de pous­sière, le même Kaboul, le même et un autre, déjà un autre, irré­mé­dia­ble­ment un autre.

Sur la table de nuit, le petit Boud­dha en schiste sou­riait dans la pénombre. À côté de lui, le recueil de Hafez. Elle ouvrit le livre au hasard, une der­nière fois.

*Dans le bazar de l’a­mour, per­sonne ne dis­tingue le sage du fou —

car celui qui achète et celui qui vend sont tous deux perdus.*

Elle refer­ma le livre. Elle s’al­lon­gea sur le lit, tout habillée, les yeux ouverts. Dehors, Kaboul était silen­cieux — un silence de couvre-feu, un silence impo­sé, un silence qui n’a­vait rien à voir avec la paix et tout à voir avec l’attente.

Les mon­tagnes étaient noires. Les étoiles brû­laient. Les chars dor­maient dans les rues. Et Shi­rin War­dak, inter­prète, trente ans le mois pro­chain, aux yeux verts trop clairs, fille du doc­teur Yous­sef War­dak qui croyait au pro­grès, petite-fille d’un pays qui venait de chan­ger de visage, restait.

Elle res­tait parce qu’on ne quitte pas un lieu qu’on aime au moment où il souffre. Elle res­tait parce que les mots qu’elle por­tait — les mots dari, les mots pach­to, les mots fran­çais, les mots per­sans — étaient les mots de cette terre, et que ces mots avaient besoin d’une voix, même quand il n’y avait plus rien à tra­duire, même quand le silence était la seule langue possible.

Elle res­tait parce que Var­tan res­tait. Parce que Far­za­na res­tait. Parce que Ghu­lam Sar­war res­tait. Parce que les gens qui servent, les gens qui net­toient, les gens qui tra­duisent, les gens qui essuient les verres — ces gens-là res­tent tou­jours. Ce sont les rois qui partent. Ce sont les diplo­mates qui partent. Ce sont les hip­pies et les mar­chands et les archéo­logues et les espions qui partent. Mais les gens qui tiennent les hôtels debout, les gens dont les mains connaissent le poids des pla­teaux et la forme des clés et la tem­pé­ra­ture du thé — ces gens-là, on ne les voit jamais partir.

Ils res­tent. Et le matin, le thé est prêt.

Shi­rin fer­ma les yeux. Elle ne dor­mit pas. Elle écou­ta Kaboul res­pi­rer dans la nuit — les chiens, le vent, le gron­de­ment loin­tain des moteurs — et elle atten­dit l’aube, parce que l’aube vien­drait, comme elle venait tou­jours, par-des­sus les mon­tagnes, dorée et pous­sié­reuse, dans cette lumière qui ne res­semble à aucune autre lumière au monde.

Et l’aube vint.

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V

Le tra­fic

Le minis­tère de la Culture afghan occu­pait un bâti­ment sans grâce dans le quar­tier de Shahr‑e Naw, à dix minutes à pied du Kabul Grand Hotel — un bloc de béton des années cin­quante dont la façade avait été peinte en jaune pâle, sans doute pour lui don­ner un air accueillant, et qui avait pris avec le temps et la pous­sière une teinte de vieux par­che­min. À l’in­té­rieur, des cou­loirs longs et frais, des bureaux dont les portes étaient tou­jours ouvertes, des fonc­tion­naires qui buvaient du thé en feuille­tant des dos­siers, et cette atmo­sphère par­ti­cu­lière des admi­nis­tra­tions afghanes — un mélange de len­teur orien­tale et d’ef­fi­ca­ci­té ponc­tuelle, comme si les choses se fai­saient non pas mal­gré le désordre appa­rent mais grâce à lui, selon une logique invi­sible que seuls les ini­tiés comprenaient.

Shi­rin y fut convo­quée un lun­di matin pour une mis­sion de tra­duc­tion « confi­den­tielle ». Le mot confi­den­tiel, dans le voca­bu­laire admi­nis­tra­tif afghan, pou­vait signi­fier beau­coup de choses — un entre­tien diplo­ma­tique, une négo­cia­tion com­mer­ciale, un règle­ment de comptes entre fonc­tion­naires. Elle ne posa pas de ques­tions. L’in­ter­prète ne pose pas de ques­tions. L’in­ter­prète arrive, s’as­soit, écoute, tra­duit, et s’en va. La vitre.

La réunion se tenait au deuxième étage, dans un bureau plus grand que les autres, meu­blé d’un bureau en bois mas­sif, de fau­teuils recou­verts d’un tis­su ver­dâtre, et d’une carte de l’Af­gha­nis­tan punai­sée au mur — une carte ancienne, anté­rieure aux fron­tières actuelles, sur laquelle les noms étaient écrits en per­san et en anglais, et où la zone tri­bale à la fron­tière pakis­ta­naise por­tait encore la men­tion « ter­ri­to­ries not ful­ly admi­nis­te­red ». C’é­tait le bureau du direc­teur adjoint du patri­moine, un homme nom­mé Wahid Ansa­ri, la cin­quan­taine, petit, sec, un visage de rapace et des lunettes à mon­ture dorée qui glis­saient constam­ment sur son nez.

En face de lui, l’a­che­teur. Un homme que Shi­rin n’a­vait jamais vu — euro­péen, la cin­quan­taine éga­le­ment, un cos­tume de lin beige, une barbe poivre et sel taillée avec soin, des mains soi­gnées, des mains qui n’a­vaient jamais tou­ché la terre mais qui savaient tou­cher les choses de la terre, les recon­naître, les éva­luer. Il se pré­sen­ta sous le nom de Mon­sieur Van der Berg. Hol­lan­dais. Repré­sen­tant d’un « groupe de col­lec­tion­neurs pri­vés inté­res­sés par la pré­ser­va­tion du patri­moine boud­dhique d’A­sie cen­trale ». La phrase était si lisse qu’elle glis­sait sans lais­ser de prise.

La conver­sa­tion se dérou­la en fran­çais — Van der Berg par­lait un fran­çais pré­cis, légè­re­ment accen­tué, celui des Hol­lan­dais culti­vés qui ont fait leurs études à Genève ou à Bruxelles. Ansa­ri ne par­lait pas fran­çais. Shi­rin était le pont.

Il fut d’a­bord ques­tion de géné­ra­li­tés. La richesse archéo­lo­gique de l’Af­gha­nis­tan. Les fouilles en cours à Bamiyan, à Aï-Kha­noum, à Had­da. La néces­si­té de « pro­té­ger » ce patri­moine. La « coopé­ra­tion inter­na­tio­nale ». Les « par­te­na­riats public-pri­vé ». Shi­rin tra­dui­sait, mot pour mot, phrase par phrase, et les mots avaient un goût de cendre dans sa bouche — non pas parce qu’ils étaient faux, mais parce qu’ils étaient vrais d’une façon qui n’é­tait pas celle qu’ils pré­ten­daient être. Quand Van der Berg disait « pro­té­ger », il vou­lait dire ache­ter. Quand il disait « pré­ser­ver », il vou­lait dire empor­ter. Et quand Ansa­ri répon­dait, en dari, que « cer­taines dis­po­si­tions pou­vaient être envi­sa­gées dans le cadre d’un accord bila­té­ral de coopé­ra­tion cultu­relle », il vou­lait dire que tout avait un prix, y com­pris les Bouddhas.

Puis la conver­sa­tion devint tech­nique. Van der Berg sor­tit un dos­sier de sa sacoche en cuir — des pho­to­gra­phies. Des cli­chés en noir et blanc, de qua­li­té pro­fes­sion­nelle, mon­trant des pièces archéo­lo­giques : une tête de bod­hi­satt­va en stuc, les yeux mi-clos, le sou­rire flot­tant ; un frag­ment de fresque repré­sen­tant un musi­cien céleste jouant d’un ins­tru­ment à cordes ; un pan­neau de schiste gris sculp­té en bas-relief — un Boud­dha assis, la main droite tou­chant la terre, le geste de la prise de la terre à témoin.

— Voi­ci le type de pièces qui inté­ressent mes clients, dit Van der Berg. Des pièces de pre­mière qua­li­té, d’o­ri­gine cer­ti­fiée, avec une docu­men­ta­tion pro­ve­nant des auto­ri­tés compétentes.

Shi­rin tra­dui­sit. Ansa­ri regar­da les pho­to­gra­phies, ajus­ta ses lunettes, et répon­dit en dari, d’un ton neutre :

— La légis­la­tion afghane inter­dit l’ex­por­ta­tion d’an­ti­qui­tés sans auto­ri­sa­tion spé­ciale du minis­tère. Cepen­dant, il existe des cas où des pièces en double — des frag­ments, des élé­ments secon­daires — peuvent faire l’ob­jet d’un prêt à long terme à des ins­ti­tu­tions ou à des col­lec­tion­neurs agréés, moyen­nant une contri­bu­tion aux efforts de conser­va­tion sur le ter­ri­toire national.

Shi­rin tra­dui­sit. Les mots sor­taient de sa bouche avec la pré­ci­sion méca­nique de l’ha­bi­tude, mais à l’in­té­rieur quelque chose trem­blait. « Prêt à long terme. » « Pièces en double. » « Contri­bu­tion aux efforts de conser­va­tion. » C’é­tait le voca­bu­laire du tra­fic légi­ti­mé, la gram­maire polie du pillage. Elle connais­sait ce lan­gage. Elle l’a­vait enten­du dans d’autres réunions, d’autres bureaux, d’autres contextes — par­tout où des hommes en cos­tume ache­taient des mor­ceaux de l’his­toire à des hommes en cos­tume qui avaient le pou­voir de les vendre.

Van der Berg hocha la tête. Il prit des notes dans un car­net relié de cuir. Il men­tion­na des chiffres — pas direc­te­ment, pas crû­ment, mais en évo­quant les « contri­bu­tions » que ses clients seraient dis­po­sés à ver­ser, et ces chiffres, tra­duits du fran­çais au dari par la bouche de Shi­rin, étaient consi­dé­rables. Assez consi­dé­rables pour qu’An­sa­ri cesse de faire glis­ser ses lunettes et se tienne très droit dans son fauteuil.

— Il y aura une livrai­son à exa­mi­ner, dit Ansa­ri. La semaine pro­chaine. À l’hôtel.

— Quel hôtel ? deman­da Van der Berg.

— Le Kabul Grand Hotel. Chambre de Ras­soul Khan.

Shi­rin ne bron­cha pas. La vitre res­ta propre. Mais der­rière la vitre, quelque chose se brisa.

*

Elle sor­tit du minis­tère à midi. Le soleil de Kaboul frap­pait le trot­toir avec cette vio­lence blanche des villes d’al­ti­tude, et Shi­rin mar­chait vite, trop vite, comme si la vitesse pou­vait effa­cer ce qu’elle venait d’en­tendre. Ras­soul Khan. Le Kabul Grand Hotel. Les sacs dans l’es­ca­lier de ser­vice dont Far­za­na avait par­lé. La tête en pierre qui sou­riait dans l’obs­cu­ri­té. Tout se tenait. Tout était lié — le mar­chand du lob­by, les visi­teurs noc­turnes, le fonc­tion­naire aux lunettes dorées, le Hol­lan­dais aux mains soignées.

Elle s’ar­rê­ta dans un tchaï­kha­na — une mai­son de thé, un de ces éta­blis­se­ments sombres et frais où les hommes s’ac­crou­pissent sur des toshaks et boivent du thé vert en regar­dant le temps pas­ser. Elle était la seule femme. Quelques regards se tour­nèrent vers elle — pas hos­tiles, mais sur­pris, cette sur­prise muette des hommes afghans qui n’ont pas l’ha­bi­tude de voir une femme seule dans un tchaï­kha­na, même à Kaboul, même en 1973, même dans ce Kaboul moder­niste où les femmes conduisent des voi­tures et enseignent à l’u­ni­ver­si­té. Elle com­man­da un thé et s’as­sit dans un coin.

Elle pen­sa à son père. Le doc­teur Yous­sef War­dak, qui croyait au pro­grès, qui soi­gnait les pauvres de Kaboul pour une poi­gnée d’af­gha­nis, qui disait que l’Af­gha­nis­tan avait deux tré­sors — ses enfants et ses pierres — et qu’il fal­lait pro­té­ger les deux. Son père n’au­rait pas sup­por­té cette réunion. Son père aurait dit quelque chose. Mais son père n’é­tait pas inter­prète. Son père avait le luxe de dire ce qu’il pen­sait, parce que les méde­cins ont ce pri­vi­lège — on les écoute, on les res­pecte, on leur accorde une parole. Les inter­prètes n’ont pas de parole. Les inter­prètes ont la parole des autres.

Elle but son thé. Elle regar­da les hommes accrou­pis autour d’elle — des arti­sans, des chauf­feurs, des petits com­mer­çants, des gens dont la vie était simple non par choix mais par absence de choix, et qui n’au­raient jamais enten­du par­ler de Van der Berg, ni d’An­sa­ri, ni de « prêts à long terme », ni de « contri­bu­tions aux efforts de conser­va­tion ». C’é­tait leur patri­moine qu’on ven­dait. Leurs Boud­dhas. Leurs ancêtres de pierre. Et ils ne le savaient pas.

En sor­tant du tchaï­kha­na, elle croi­sa Ras­soul Khan. C’é­tait un hasard — ou non, dans une ville comme Kaboul, où les quar­tiers sont des vil­lages et où tout le monde finit par croi­ser tout le monde. Il mar­chait dans la rue, sa sil­houette mas­sive, son tur­ban de soie, ses bagues, et à côté de lui un homme plus petit, plus mince, vêtu d’un shal­war kameez gris, qui por­tait une mal­lette en cuir. Ils ne la virent pas. Ou peut-être que Ras­soul la vit et choi­sit de ne pas la saluer, ce qui, venant de lui, était inha­bi­tuel et donc significatif.

Shi­rin les regar­da s’é­loi­gner. L’homme à la mal­lette mar­chait d’un pas rapide, ner­veux, le pas de quel­qu’un qui trans­porte quelque chose de pré­cieux ou de com­pro­met­tant. Ras­soul mar­chait len­te­ment, comme tou­jours, avec cette majes­té de pachy­derme qui était sa marque — un homme qui ne se pres­sait jamais parce que le monde venait à lui, parce que les choses qu’il ven­dait étaient éter­nelles et que l’é­ter­ni­té ne connaît pas l’urgence.

Elle ren­tra à l’hô­tel. Dans le lob­by, la table de Ras­soul était vide. Les deux fau­teuils étaient là, les cous­sins, le cen­drier en cuivre, mais pas de Ras­soul. Et à la table voi­sine, Carol Ann Whit­field, seule, sa carte dépliée, un verre de jus de gre­nade à la main, qui regar­dait l’en­trée avec l’im­pa­tience de quel­qu’un qui attend quel­qu’un qui n’ar­rive pas.

Shi­rin pas­sa sans s’ar­rê­ter. Dans l’as­cen­seur, elle pen­sa : je sais trop de choses. Et immé­dia­te­ment après : je ne sais rien. C’est le para­doxe de l’in­ter­prète. On entend tout et on ne com­prend rien, ou on com­prend tout et on ne peut rien dire. La vitre est propre. La vitre est trans­pa­rente. La vitre ne brise rien.

Sauf quand la vitre elle-même se brise.

VI

Chi­cken Street

Arnaud vou­lait voir Chi­cken Street. Tous les étran­gers vou­laient voir Chi­cken Street — c’é­tait le pas­sage obli­gé, la pro­me­nade ini­tia­tique, l’en­droit de Kaboul où l’O­rient et l’Oc­ci­dent se ren­con­traient dans un bazar de man­teaux en peau retour­née, de bijoux en argent, de lapis-lazu­li taillé en pen­den­tifs, de tapis qu’on dérou­lait sous vos pieds comme des pro­messes, et de haschich qu’on ne mon­trait pas mais dont l’o­deur flot­tait entre les étals comme une ponc­tua­tion invi­sible. Shi­rin avait dit oui, parce qu’on dit tou­jours oui à un amant qui veut décou­vrir votre ville, et parce que mar­cher à côté d’Ar­naud dans les rues de Kaboul lui don­nait un plai­sir qu’elle n’a­vait pas éprou­vé depuis long­temps — le plai­sir simple de ne pas mar­cher seule.

C’é­tait un same­di après-midi. Le soleil tapait sur Shar‑e Naw avec une fran­chise de prin­temps, et les rues étaient pleines de cette foule kabou­lie que Shi­rin aimait et qui la décon­cer­tait — des fonc­tion­naires en cos­tume-cra­vate côtoyant des pay­sans en tur­ban, des femmes en jupe et lunettes de soleil croi­sant des femmes en tcha­dri bleu, des enfants qui jouaient au foot­ball avec un bal­lon dégon­flé, des mar­chands ambu­lants qui ven­daient des fruits secs sur des cha­riots en bois, des sol­dats qui flâ­naient, des mol­lahs qui mar­chaient vite, des hip­pies occi­den­taux qui mar­chaient len­te­ment, tout ce monde mêlé dans une cir­cu­la­tion pié­tonne qui obéis­sait à des règles invi­sibles et qui, vue de loin, res­sem­blait au chaos mais qui, vue de l’in­té­rieur, avait la logique secrète d’un fleuve.

Chi­cken Street com­men­çait par un virage — une rue en pente douce, bor­dée de bou­tiques basses dont les devan­tures débor­daient sur le trot­toir. Arnaud s’ar­rê­tait toutes les dix secondes. Devant un mar­chand de man­teaux en peau de mou­ton retour­née, bro­dés de fils mul­ti­co­lores — les fameux pos­teens — qu’il tou­cha avec la curio­si­té gour­mande d’un enfant dans un maga­sin de jouets. Devant un étal de bijoux en argent et en lapis-lazu­li, où un vieil arti­san polis­sait une pierre avec la patience d’un moine. Devant une vitrine de cuivres mar­te­lés — samo­vars, pla­teaux, théières — qui brillaient dans l’ombre comme un tré­sor de conte.

— C’est magni­fique, dit-il.

— C’est une bou­tique pour tou­ristes, dit Shirin.

— Vous êtes dure.

— Je suis d’ici.

Il lui jeta un regard — un regard amu­sé, un peu bles­sé, le regard de l’homme qui com­prend qu’il vient d’être remis à sa place et qui ne sait pas encore si cela l’ex­cite ou le vexe. Shi­rin ne s’ex­cu­sa pas. Elle n’a­vait pas dit ça pour être cruelle. Elle l’a­vait dit parce que c’é­tait vrai — Chi­cken Street n’é­tait pas Kaboul, Chi­cken Street était l’i­dée que les étran­gers se fai­saient de Kaboul, une vitrine, un décor, un spec­tacle de soi pour les autres, et la vraie ville était ailleurs, dans les ruelles de Murad Kha­ni, dans les cours inté­rieures de Karte‑e Seh, dans les cime­tières de Karte‑e Sakhi où les cerfs-volants pas­saient au-des­sus des tombes.

Mais elle ne pou­vait pas mon­trer cette ville-là à Arnaud. Pas encore. Peut-être jamais. Parce que cette ville-là était en dari, en pach­to, en haza­ra­gi, dans des langues qu’il ne com­pre­nait pas et qu’elle ne pou­vait pas tra­duire sans les trahir.

Ils mar­chèrent. Arnaud ache­ta un pos­teeen — un man­teau de mou­ton retour­né, blanc et mar­ron, bro­dé de motifs rouges et verts — qui lui allait comme une armure de che­va­lier errant et qui le fit rire devant le miroir du mar­chand. Shi­rin le regar­da rire et pen­sa qu’il était beau dans ce rire, beau d’une beau­té fran­çaise, angu­leuse, un peu sèche, une beau­té qui avait besoin du rire pour s’a­dou­cir. Elle ne le lui dit pas.

*

C’est dans une bou­tique d’an­ti­qui­tés, au bout de Chi­cken Street, qu’ils le virent. La bou­tique s’ap­pe­lait « Afghan Trea­sures » — un nom d’une iro­nie dont le pro­prié­taire n’a­vait pro­ba­ble­ment pas conscience — et elle était tenue par un homme nom­mé Habib, un Tad­jik fluet à la mous­tache fine qui par­lait cinq langues et ven­dait de tout : des tapis, des bijoux, des minia­tures, des manus­crits anciens, et des pièces archéo­lo­giques dont l’o­ri­gine était aus­si floue que leur authenticité.

Arnaud entra parce que la vitrine l’in­tri­guait — il y avait, posée sur un tis­su de velours noir, une petite sculp­ture en schiste gris, un Boud­dha assis, pas plus de trente cen­ti­mètres de haut, d’un style que Shi­rin recon­nut immé­dia­te­ment : l’art du Gand­ha­ra, ce mélange impro­bable de boud­dhisme et d’hel­lé­nisme qui avait fleu­ri dans le nord de l’Af­gha­nis­tan et du Pakis­tan aux pre­miers siècles de notre ère — des Boud­dhas aux traits grecs, dra­pés dans des toges romaines, un art hybride, un art d’entre-deux, un art d’in­ter­prète, pen­sa-t-elle avec un sou­rire amer.

Habib les accueillit avec cette hos­pi­ta­li­té empres­sée des mar­chands afghans — thé vert, bis­cuits, com­pli­ments, tout le rituel de la séduc­tion com­mer­ciale. Il mon­tra ses pièces à Arnaud, les sor­tant une par une de vitrines pous­sié­reuses et d’ar­moires fer­mées à clé, les posant sur le comp­toir avec une révé­rence de prêtre mani­pu­lant des reliques. Et il racon­ta leur his­toire — chaque pièce avait une his­toire, bien sûr, une pro­ve­nance, un pedi­gree, une légende — et ces his­toires étaient si bien racon­tées qu’elles com­pen­saient l’ab­sence de documentation.

— Celle-ci vient de Had­da, dit-il en mon­trant un frag­ment de fresque — un visage de bod­hi­satt­va aux yeux clos. Un pay­san l’a trou­vée dans son champ. Il l’a ven­due à mon cou­sin. Mon cou­sin me l’a ven­due. C’est comme ça que les choses circulent.

Shi­rin ne tra­dui­sit pas cette der­nière phrase à Arnaud. C’é­tait un geste ins­tinc­tif, un acte de cen­sure invo­lon­taire — ou peut-être volon­taire, elle ne savait plus. « C’est comme ça que les choses cir­culent » — c’é­tait la for­mule magique, le sésame, le mot de passe du tra­fic d’an­ti­qui­tés afghan. Les pay­sans trou­vaient, les inter­mé­diaires ache­taient, les mar­chands ven­daient, les col­lec­tion­neurs col­lec­tion­naient, et à chaque étape le prix mon­tait et la conscience bais­sait, et per­sonne n’é­tait cou­pable parce que tout le monde participait.

Arnaud ne vit rien de tout cela. Il regar­dait les pièces avec l’œil du culti­vé, pas du connais­seur — il voyait la beau­té, pas le sys­tème. Il deman­da le prix du petit Boud­dha en schiste. Habib nom­ma un chiffre. Arnaud mar­chan­da — mol­le­ment, par poli­tesse, sans convic­tion. Shi­rin inter­vint en dari :

— Habib jan. Ce Boud­dha. D’où vient-il vraiment ?

Habib la regar­da. Un regard rapide, éva­lua­teur, celui du mar­chand qui jauge le client et com­prend que ce client-ci n’est pas un client.

— Bamiyan, dit-il. Mais pas du site prin­ci­pal. Des grottes secon­daires. C’est légal.

— Légal comment ?

— Légal comme tout ce qui se vend à Chi­cken Street, Shi­rin jan. Avec un cer­ti­fi­cat du minis­tère. Vous vou­lez voir le certificat ?

Elle ne vou­lait pas voir le cer­ti­fi­cat. Elle savait ce que valaient les cer­ti­fi­cats du minis­tère — le papier sur lequel ils étaient impri­més, guère plus. Des tam­pons, des signa­tures, des numé­ros de réfé­rence qui ne réfé­ren­çaient rien, tout un appa­reil bureau­cra­tique de légi­ti­ma­tion qui trans­for­mait le vol en com­merce et le pillage en coopé­ra­tion culturelle.

Arnaud ache­ta le Boud­dha. Pas cher — cin­quante dol­lars, une somme ridi­cule pour un objet qui en valait mille sur le mar­ché euro­péen et qui n’a­vait pas de prix pour ceux qui croyaient qu’une sta­tue est plus qu’une sta­tue, qu’une pierre sculp­tée au troi­sième siècle porte en elle quelque chose d’ir­rem­pla­çable, une mémoire, un geste, la trace d’une main humaine qui a mode­lé la terre pour y mettre un dieu.

Dehors, dans la lumière de l’a­près-midi, Arnaud tenait son Boud­dha enve­lop­pé dans du papier jour­nal et son pos­teeen plié sous le bras, et il avait l’air d’un homme heu­reux. Shi­rin le regar­da et ne dit rien. Elle ne pou­vait pas lui expli­quer. Pas encore. Pas sans tra­hir ce qu’elle avait enten­du au minis­tère, ce qu’elle avait vu dans le lob­by de l’hô­tel, ce que Far­za­na lui avait mur­mu­ré dans le cou­loir du deuxième étage. L’in­ter­prète garde les secrets. Tous les secrets. Même ceux qui la brûlent.

*

C’est au coin de Chi­cken Street et de Flo­wer Street qu’ils croi­sèrent Bruce Chatwin.

Il ne se pré­sen­ta pas sous ce nom — pas tout de suite. Il était debout devant un mar­chand de tapis, un homme grand et ner­veux, la tren­taine, des che­veux châ­tains en désordre, un visage mince aux yeux extra­or­di­nai­re­ment bleus, vêtu d’une che­mise blanche ouverte au col et d’un pan­ta­lon de toile qui avait connu des jours meilleurs. Il tenait un car­net dans une main et un crayon dans l’autre, et il négo­ciait un kilim avec une inten­si­té qui confi­nait à la manie.

— Ce kilim est un Mush­wa­ni, disait-il en anglais au mar­chand. Pas un Baloutche. La bor­dure est dif­fé­rente. Les losanges sont asy­mé­triques. Et cette cou­leur — ce rouge — c’est de la garance, pas de l’a­ni­line. Vous le savez et je le sais.

Le mar­chand, un Pach­toune imper­tur­bable, regar­dait cet Anglais ner­veux avec la patience sou­riante de quel­qu’un qui a vu défi­ler des dizaines d’Oc­ci­den­taux per­sua­dés de connaître les tapis mieux que ceux qui les tissent.

Arnaud s’ar­rê­ta pour écou­ter. L’An­glais remar­qua leur pré­sence et se tour­na vers eux avec la rapi­di­té d’un oiseau.

— Vous êtes fran­çais, dit-il. Je recon­nais les chaus­sures. Les Fran­çais ont des chaus­sures impos­sibles. Bruce Chat­win. Jour­na­liste. Écri­vain. Enfin, pas encore écri­vain. Bientôt.

Il ser­ra la main d’Ar­naud, puis celle de Shi­rin, et ses yeux bleus s’at­tar­dèrent une seconde sur ses yeux verts.

— Vous êtes afghane, dit-il. Et vous par­lez fran­çais. Quelle chance extra­or­di­naire. Pou­vez-vous dire à cet homme que je sais que son kilim est un Mush­wa­ni et que je refuse de payer le prix d’un Baloutche ?

Shi­rin tra­dui­sit. Le mar­chand répon­dit, en dari, que ce mon­sieur anglais pou­vait bien l’ap­pe­ler Mush­wa­ni, Baloutche ou tapis volant, le prix ne chan­ge­rait pas. Shi­rin tra­dui­sit. Chat­win rit — un rire bref, ner­veux, le rire de quel­qu’un dont le cer­veau tourne trop vite pour le corps.

— J’a­dore ce pays, dit-il. C’est le der­nier endroit au monde où un mar­chand vous dit non avec le sourire.

Il ache­ta le kilim. Au prix du mar­chand. Et pen­dant les vingt minutes qui sui­virent, debout au milieu de Chi­cken Street, il par­la sans s’ar­rê­ter — de nomades, de tapis, de routes com­mer­ciales, de la théo­rie selon laquelle le noma­disme était la condi­tion natu­relle de l’homme et la séden­ta­ri­té une aber­ra­tion, de Bamiyan qu’il avait visi­té la semaine pré­cé­dente et où il avait dor­mi dans une grotte au pied des Boud­dhas, de l’Af­gha­nis­tan qui était selon lui « le der­nier pays libre du monde, ce qui signi­fie qu’il sera le pro­chain à tomber ».

Puis il dis­pa­rut. Comme ça — d’un coup, au milieu d’une phrase, comme s’il avait aper­çu quelque chose d’ir­ré­sis­tible au bout de la rue. Il lais­sa der­rière lui une impres­sion de vitesse, d’in­tel­li­gence tran­chante, et cette phrase qui res­ta dans l’o­reille de Shi­rin comme un éclat de verre : le der­nier pays libre du monde, ce qui signi­fie qu’il sera le pro­chain à tomber.

*

Le soir, au bar du Kabul Grand Hotel, Shi­rin but un verre de vin dans une théière et regar­da Arnaud débal­ler son Boud­dha sur le comp­toir. Var­tan l’exa­mi­na avec l’œil du connais­seur — les Armé­niens connaissent l’art comme les marins connaissent la mer, par ins­tinct et par héritage.

— Gand­ha­ra, dit Var­tan. Peut-être troi­sième siècle. Peut-être une copie. Impos­sible à savoir sans analyse.

— C’est beau, en tout cas, dit Arnaud.

— La beau­té ne prouve rien, dit Var­tan. Les faus­saires aus­si sont artistes.

Il dit cela sans malice, en ran­geant le Boud­dha der­rière le comp­toir pour qu’Ar­naud ne l’ou­blie pas en remon­tant, et Shi­rin pen­sa que Var­tan avait dit en une phrase ce qu’elle n’o­sait pas dire en mille — que la beau­té ne prouve rien, que l’au­then­ti­ci­té est un luxe, que dans ce pays où tout le monde joue un rôle — le mar­chand joue le mar­chand, le diplo­mate joue le diplo­mate, l’in­ter­prète joue l’in­ter­prète — la seule hon­nê­te­té pos­sible est de recon­naître qu’on joue.

Au fond du bar, Simon Lefèvre dor­mait dans un fau­teuil, la bouche ouverte, un livre de Her­mann Hesse posé sur le ventre. Dehors, la nuit de Kaboul enve­lop­pait les mon­tagnes. Et quelque part dans l’hô­tel, dans une chambre dont Shi­rin ne vou­lait pas connaître le numé­ro, Ras­soul Khan rece­vait peut-être des visi­teurs, des hommes avec des sacs, des sacs avec des têtes qui sou­riaient dans l’obscurité.

VII

La dis­pa­ri­tion

Le mar­di 8 mai 1973, à sept heures du matin, la table de Ras­soul Khan était vide.

Ce n’é­tait pas la pre­mière fois que Ras­soul arri­vait tard — il lui arri­vait de ne des­cendre dans le lob­by qu’à neuf ou dix heures, selon l’hu­meur, les affaires, les ren­dez-vous. Mais il y avait quelque chose de dif­fé­rent ce matin-là. Quelque chose dans la qua­li­té de l’ab­sence. La table était là — les deux fau­teuils, le cen­drier en cuivre, le petit gué­ri­don où il posait son thé — mais elle avait l’air d’un décor après la pièce, d’un pla­teau après le tour­nage, un espace qui avait conte­nu une pré­sence et qui n’en conte­nait plus, et cette absence avait une den­si­té, un poids, que Shi­rin sen­tit dès qu’elle tra­ver­sa le lobby.

Var­tan le remar­qua aus­si. Il n’en dit rien — Var­tan ne disait jamais rien qui pût être inter­pré­té comme une inquié­tude — mais ses mains, en essuyant le comp­toir, se dépla­çaient plus len­te­ment que d’ha­bi­tude, et ses yeux reve­naient sans cesse vers la table vide, comme atti­rés par un aimant.

— Ras­soul n’est pas des­cen­du ? deman­da Shirin.

— Non.

— C’est inhabituel.

— Oui.

Deux mots. Deux faits. Var­tan ne spé­cu­lait pas. La spé­cu­la­tion était un luxe de ceux qui n’a­vaient pas vécu ce que Var­tan avait vécu — ou plu­tôt ce que sa famille avait vécu, et dont il por­tait la mémoire comme une cica­trice invi­sible. Quand on est le fils de sur­vi­vants d’un géno­cide, on apprend très tôt que les dis­pa­ri­tions ne sont jamais ano­dines, mais on apprend aus­si qu’il est dan­ge­reux de le dire à voix haute.

À neuf heures, Ras­soul n’é­tait tou­jours pas là. Shi­rin mon­ta au deuxième étage. Elle frap­pa à la porte de la chambre 209 — la chambre de Ras­soul, celle qu’il occu­pait depuis des années, à l’angle du cou­loir, avec une vue sur les jar­dins et un accès direct à l’es­ca­lier de ser­vice. Pas de réponse. Elle frap­pa encore. Le silence avait la tex­ture du coton — épais, étouf­fant, impénétrable.

Elle redes­cen­dit et trou­va Ghu­lam Sar­war à la récep­tion. Le concierge de nuit finis­sait son ser­vice — il avait les yeux rouges du manque de som­meil et cette mous­tache fron­cée qui était chez lui le signe de la réflexion.

— Ghu­lam Sar­war jan. Ras­soul Khan n’est pas ren­tré cette nuit ?

Le concierge la regar­da. Lon­gue­ment. Puis il dit, d’une voix basse :

— Il est sor­ti hier soir à vingt-deux heures. Avec un homme que je n’ai pas recon­nu. Un homme en shal­war kameez gris. Il m’a dit qu’il ren­tre­rait tard. Il n’est pas rentré.

— Et ses affaires ?

— Elles sont dans sa chambre. J’ai véri­fié ce matin. La porte était fer­mée à clé. J’ai ouvert avec le passe. Ses bagues sont sur la table de nuit. Son tur­ban de rechange est dans l’ar­moire. Son cha­pe­let d’ambre est sur l’o­reiller. Tout est là.

— Sauf lui.

— Sauf lui.

Ghu­lam Sar­war pro­non­ça ces deux mots avec une gra­vi­té qui n’a­vait rien de théâ­tral — c’é­tait la gra­vi­té d’un homme qui avait pas­sé trente ans dans un hôtel et qui savait que les gens qui laissent leurs bagues sur la table de nuit ont l’in­ten­tion de reve­nir, et que s’ils ne reviennent pas, c’est qu’on les en a empêchés.

— Il faut pré­ve­nir quel­qu’un, dit Shirin.

— Qui ?

C’é­tait la bonne ques­tion. La police ? La police de Kaboul, en 1973, était un orga­nisme aus­si opaque que les mon­tagnes qui entou­raient la ville — effi­cace par endroits, cor­rom­pue par d’autres, sou­mise à des hié­rar­chies qui ne figu­raient sur aucun orga­ni­gramme. Pré­ve­nir la police, c’é­tait ouvrir une boîte dont on ne connais­sait pas le conte­nu, et peut-être — pro­ba­ble­ment — impli­quer des gens qui ne vou­laient pas être impliqués.

— Atten­dons, dit Ghu­lam Sar­war. Les mar­chands voyagent. C’est leur métier.

Il dit cela sans convic­tion, comme on récite une for­mule dont on sait qu’elle ne tient pas, une phrase des­ti­née non pas à ras­su­rer mais à repous­ser l’an­goisse d’une heure, de deux heures, le temps que la réa­li­té s’im­pose par sa propre pesanteur.

*

À midi, la nou­velle avait cir­cu­lé dans l’hô­tel — pas offi­ciel­le­ment, pas par une annonce, mais par ce réseau invi­sible de mur­mures, de regards, de silences qui est le véri­table sys­tème de com­mu­ni­ca­tion de tout éta­blis­se­ment hôte­lier. Le per­son­nel savait. Les rési­dents per­ma­nents savaient. Les habi­tués du bar savaient. Ras­soul Khan avait disparu.

Les réac­tions furent variées. Le couple de diplo­mates alle­mands ne remar­qua rien. Les ingé­nieurs sovié­tiques haus­sèrent les épaules — ils avaient l’ha­bi­tude des dis­pa­ri­tions. Les jour­na­listes amé­ri­cains posèrent des ques­tions aux­quelles per­sonne ne répon­dit. Simon Lefèvre, le hip­pie, fut le pre­mier à en par­ler à Shirin.

Il l’a­bor­da dans les jar­dins, où elle était assise sur son banc habi­tuel, le Hafez ouvert sur les genoux.

— Shi­rin, dit-il avec cette fami­lia­ri­té des Fran­çais de vingt-deux ans qui tutoient le monde entier. Le gros mar­chand du lob­by. Il paraît qu’il a disparu.

— Qui dit ça ?

— Tout le monde. Le bar­man a l’air bizarre. Le concierge a l’air bizarre. Même les ser­veurs ont l’air bizarre.

— Les ser­veurs ont tou­jours l’air bizarre, Simon.

— Oui mais là c’est un air bizarre dif­fé­rent. Un air bizarre inquiet.

Il s’as­sit à côté d’elle sans y être invi­té, comme tou­jours, et se mit à par­ler de ce qu’il avait vu — ou cru voir — la nuit pré­cé­dente. Il dor­mait mal, dit-il. Le haschich afghan lui don­nait des insom­nies para­doxales — il s’en­dor­mait à minuit et se réveillait à trois heures du matin avec une luci­di­té insup­por­table, une clar­té men­tale qu’il n’a­vait jamais le reste de la jour­née. Et cette nuit, à trois heures, il était des­cen­du au rez-de-chaus­sée pour fumer une ciga­rette dans les jardins.

— J’ai enten­du une voi­ture, dit-il. Pas dans la rue — der­rière l’hô­tel. Il y a une ruelle, tu sais, qui donne sur l’ar­rière du bâti­ment. Une voi­ture a démar­ré très vite. Avec les phares éteints. J’ai trou­vé ça bizarre. Qui démarre à trois heures du matin avec les phares éteints ?

— Tu étais défon­cé, Simon.

— J’é­tais défon­cé, oui. Mais pas sourd.

Shi­rin le regar­da. Ce gar­çon per­du, avec ses che­veux trop longs et ses yeux vitreux, avait peut-être enten­du quelque chose de vrai. Dans le bruit de fond de son brouillard chi­mique, un signal réel s’é­tait peut-être glis­sé — une voi­ture, des phares éteints, trois heures du matin. L’heure à laquelle les choses qu’on ne veut pas que le monde voie se font dans l’ombre.

— Simon. Est-ce que tu as vu autre chose ?

— Non. Enfin si. Peut-être. En remon­tant, j’ai vu quel­qu’un dans le cou­loir du deuxième étage. Un homme. Pas un client — il n’a­vait pas l’air d’un client. Il mar­chait vite. Il est des­cen­du par l’es­ca­lier de service.

— Tu l’as reconnu ?

— Non. Il fai­sait sombre. Mais il por­tait un shal­war kameez gris. Je m’en sou­viens parce que le gris, c’est la cou­leur la plus triste, et à trois heures du matin la tris­tesse est la seule cou­leur qui fait sens.

Il dit cela avec une gra­vi­té phi­lo­so­phique qui aurait pu être ridi­cule si elle n’a­vait pas été sin­cère, et Shi­rin pen­sa que Simon Lefèvre, mal­gré le haschich, mal­gré Hesse, mal­gré la route de Kat­man­dou, était peut-être le témoin le plus fiable de cette nuit-là — pré­ci­sé­ment parce que per­sonne ne fai­sait atten­tion à lui, pré­ci­sé­ment parce qu’un hip­pie défon­cé dans un cou­loir d’hô­tel à trois heures du matin est aus­si invi­sible qu’une femme de chambre haza­ra avec un seau.

*

L’a­près-midi, le colo­nel Naze­ri vint au bar. Il ne venait jamais l’a­près-midi. C’é­tait un homme du soir, un homme des lumières tami­sées et des verres de whis­ky, et sa pré­sence à cette heure — qua­torze heures, le soleil au zénith, le bar presque vide — avait quelque chose d’in­con­gru qui res­sem­blait à un message.

Shi­rin était au comp­toir, un thé devant elle. Naze­ri s’as­sit à côté d’elle. Var­tan ser­vit le whis­ky sans qu’on le lui demande.

— Shi­rin jan, dit Naze­ri. Vous avez l’air préoccupée.

— Je tra­vaille beau­coup. La conférence.

— Bien sûr. La confé­rence. Les Fran­çais sont très exi­geants en matière de traduction.

Il but une gor­gée. Puis, d’un ton qu’il vou­lait léger :

— Le vieux Ras­soul a pris des vacances, paraît-il.

— Vous êtes au courant.

— Je suis tou­jours au cou­rant. C’est un défaut professionnel.

Il tour­na son verre entre ses doigts. Le whis­ky avait la cou­leur de l’ambre, la même cou­leur que le cha­pe­let de Ras­soul, et Shi­rin se deman­da si Naze­ri avait choi­si cette com­pa­rai­son ou si c’é­tait un hasard.

— Ras­soul est un homme com­pli­qué, dit le colo­nel. Un homme qui a beau­coup d’a­mis et beau­coup de clients. Et par­fois, les amis et les clients ne sont pas les mêmes per­sonnes, et il arrive que les uns se fâchent avec les autres. Vous comprenez ?

— Je com­prends les mots, colo­nel. Je suis interprète.

— Vous com­pre­nez plus que les mots, Shi­rin jan. C’est ce qui fait de vous une inter­prète excep­tion­nelle. Et c’est aus­si ce qui pour­rait vous cau­ser des ennuis.

Il dit cela en la regar­dant droit dans les yeux, et Shi­rin sou­tint son regard — ces yeux sombres et brillants qui conte­naient à la fois la séduc­tion et la menace, comme un cou­teau dans un four­reau de velours.

— Ras­soul ven­dait des pierres, dit Naze­ri. Du lapis-lazu­li. Des tapis. Et de temps en temps, d’autres choses. Des choses plus anciennes, plus pré­cieuses, plus… déli­cates. Tout le monde le savait. Tout le monde fer­mait les yeux. Parce que Ras­soul connais­sait les règles. Il payait les gens qu’il fal­lait payer. Il ne par­lait pas aux gens à qui il ne fal­lait pas par­ler. Il était un rouage. Un rouage utile.

— Et un rouage qui disparaît ?

— Un rouage qui dis­pa­raît, c’est un rouage qui a ces­sé d’être utile. Ou qui est deve­nu dan­ge­reux. L’un ou l’autre.

Le colo­nel finit son whis­ky. Il posa le verre sur le comp­toir avec un geste pré­cis, mili­taire, le geste d’un homme qui range ses affaires.

— Shi­rin jan. Vous êtes une femme intel­li­gente. Je le dis sin­cè­re­ment. Et je vous donne un conseil sin­cère, que vous pou­vez prendre ou lais­ser : ne cher­chez pas Ras­soul. Les mar­chands voyagent. C’est leur métier. Et les inter­prètes tra­duisent. C’est le leur.

Il se leva. Il bou­ton­na sa veste. Et avant de par­tir, il ajou­ta, presque par-des­sus l’é­paule, comme on ajoute une pen­sée négligeable :

— Don­nez mes ami­tiés à Mon­sieur Les­sard. Nous avons des amis com­muns à Paris. Des gens de Saint-Cyr. Des gens qui com­prennent la valeur de la discrétion.

Il sor­tit. Le bar retrou­va son silence. Var­tan essuya le verre du colo­nel et le ran­gea sans un mot. Et Shi­rin res­ta assise, les mains autour de sa tasse de thé, et pen­sa : il sait pour Arnaud. Il sait pour le tra­fic. Il sait pour tout. Et il me dit de me taire.

La ques­tion était : pour­quoi pre­nait-il la peine de le dire ? On ne met pas en garde les gens qu’on ne craint pas. On ne menace pas les gens qui ne savent rien.

Ce qui signi­fiait que le colo­nel Naze­ri pen­sait que Shi­rin War­dak savait quelque chose. Et que ce quelque chose valait un avertissement.

*

Le soir, Shi­rin mon­ta au deuxième étage. Le cou­loir était silen­cieux. Elle s’ar­rê­ta devant la chambre 209. La porte était fer­mée. Elle posa sa main sur la poi­gnée — un geste ins­tinc­tif, presque invo­lon­taire — et la poi­gnée tourna.

La chambre de Ras­soul Khan sen­tait le musc, le tabac, et quelque chose de plus ancien, de plus pro­fond — l’o­deur des tapis, cette odeur de laine et de pous­sière qui est l’o­deur même de l’Af­gha­nis­tan, l’o­deur des cara­vanes et des cols de mon­tagne, des yourtes et des bazars, une odeur qui contient des siècles de pas­sage et qui ne s’ef­face jamais vrai­ment, même dans une chambre d’hô­tel avec des draps propres et des rideaux de coton.

La chambre était en ordre. Le lit était fait — Far­za­na l’a­vait fait, par habi­tude, par devoir, ou peut-être par une forme de res­pect pour l’ab­sent. Sur la table de nuit, les bagues. Six bagues, dont quatre en lapis-lazu­li, posées en cercle comme des pla­nètes autour d’un soleil invi­sible. Le tur­ban de soie grise était plié dans l’ar­moire. Le cha­pe­let d’ambre était sur l’o­reiller. Un exem­plaire du Coran était posé sur le bureau, ouvert à une page que Shi­rin ne lut pas.

Elle regar­da. Elle ne tou­cha à rien. Elle cher­chait quelque chose sans savoir quoi — un indice, une trace, un mot lais­sé par un homme qui savait peut-être qu’il ne revien­drait pas. Mais il n’y avait rien. Ras­soul Khan avait quit­té sa chambre comme on quitte une chambre d’hô­tel pour aller dîner — en lais­sant tout der­rière soi, parce qu’on a l’in­ten­tion de revenir.

Sauf qu’il n’é­tait pas revenu.

Et ses bagues étaient là. Six bagues. Quatre en lapis-lazu­li. Ce bleu pro­fond, presque obs­cène, qui est la cou­leur de l’Afghanistan.

Shi­rin refer­ma la porte et redes­cen­dit. Dans le lob­by, la table de Ras­soul était tou­jours vide. Quel­qu’un y avait posé un vase de fleurs — des roses, des roses de Kaboul, d’un rouge si pro­fond qu’il était presque noir. Shi­rin ne sut pas qui avait posé le vase. Peut-être Var­tan. Peut-être Ghu­lam Sar­war. Peut-être per­sonne — peut-être que les roses étaient appa­rues toutes seules, comme appa­raissent les choses dans les his­toires afghanes, par la grâce d’un monde où le visible et l’in­vi­sible ne sont pas sépa­rés par une fron­tière mais par un voile, un voile mince, un voile que le vent sou­lève parfois.

VIII

Bamiyan

Le convoi par­tit à l’aube. Trois véhi­cules — un Land Rover de l’am­bas­sade de France, une jeep du minis­tère de la Culture, et un camion bâché qui trans­por­tait du maté­riel de fouille et des caisses de pro­vi­sions — s’en­ga­gèrent sur la route de Bamiyan à cinq heures du matin, quand Kaboul dort encore et que les mon­tagnes, à l’est, com­mencent à rou­gir comme du métal chauffé.

Shi­rin était dans le Land Rover, assise à l’ar­rière, entre Arnaud et un archéo­logue de la DAFA — la Délé­ga­tion Archéo­lo­gique Fran­çaise en Afgha­nis­tan — un homme nom­mé Pierre Les­cot, la soixan­taine, barbe blanche, mains cal­leuses, qui fouillait les sites afghans depuis trente ans et qui par­lait du pays avec l’au­to­ri­té bien­veillante d’un homme qui a consa­cré sa vie à une terre qui n’est pas la sienne. À l’a­vant, le chauf­feur — un Haza­ra silen­cieux, comme tous les chauf­feurs haza­ras — condui­sait avec cette pru­dence fata­liste des hommes qui connaissent les routes afghanes et qui savent que chaque virage est une prière.

La route de Bamiyan est une épreuve. Deux cent trente kilo­mètres de lacets, de cols, de ravins, de pas­sages où la piste se réduit à une cor­niche au-des­sus du vide, et où deux véhi­cules ne peuvent pas se croi­ser sans que l’un des deux ne recule jus­qu’au pro­chain élar­gis­se­ment. Le Salang Pass — le tun­nel per­cé par les Sovié­tiques sous le col de Salang, à 3 400 mètres d’al­ti­tude — avait amé­lio­ré la route du nord, mais Bamiyan était à l’ouest, par un che­min plus ancien, plus sau­vage, qui pas­sait par les gorges de Ghor­band et les cols de l’Hin­dou Kouch.

Shi­rin regar­dait par la fenêtre. Le pay­sage défi­lait — d’a­bord la plaine de Kaboul, avec ses ver­gers et ses champs de blé vert, puis les pre­mières mon­tagnes, les vil­lages en pisé accro­chés aux flancs comme des nids de guêpes, les rivières grises de fonte gla­ciaire, les ber­gers avec leurs trou­peaux de mou­tons et de chèvres, les enfants qui cou­raient le long de la piste en agi­tant les bras. Puis le désert de pierre. Les gorges. Le vide.

À mesure que la route mon­tait, l’air chan­geait. Il deve­nait plus fin, plus cou­pant, char­gé de cette odeur miné­rale qui est l’o­deur des hauts pla­teaux — une odeur de roche, de vent, de rien. Shi­rin sen­tait sa res­pi­ra­tion se rac­cour­cir, son cœur battre un peu plus vite, cette ivresse légère de l’al­ti­tude qui donne aux choses une net­te­té exces­sive, comme si le monde avait été pas­sé au couteau.

Arnaud, à côté d’elle, dor­mait. Il dor­mait comme dorment les Fran­çais en voi­ture — la tête contre la vitre, la bouche légè­re­ment ouverte, aban­don­né. En dor­mant, il per­dait cette élé­gance vigi­lante qui était la sienne éveillé, et Shi­rin le trou­vait plus beau ain­si, plus vul­né­rable, plus vrai. Elle résis­ta à l’en­vie de tou­cher ses cheveux.

Pierre Les­cot, lui, ne dor­mait pas. Il regar­dait les mon­tagnes avec l’at­ten­tion concen­trée de l’ar­chéo­logue qui lit dans la pierre.

— Vous savez, dit-il à Shi­rin, la pre­mière fois que je suis venu en Afgha­nis­tan, c’é­tait en 1938. J’a­vais vingt-trois ans. La DAFA exis­tait depuis 1922, et Fou­cher — le grand Alfred Fou­cher — avait déjà iden­ti­fié les prin­ci­paux sites du Gand­ha­ra. J’ai pas­sé trente-cinq ans dans ce pays. Plus long­temps que dans aucun autre, y com­pris la France. Par­fois je me demande si je suis encore français.

— Vous l’êtes, dit Shi­rin. Les Fran­çais qui doutent d’être fran­çais sont les plus fran­çais de tous.

Les­cot sou­rit. Puis il devint grave.

— Shi­rin jan. Je vais vous dire quelque chose que je ne devrais peut-être pas dire. Les sites de Bamiyan sont en dan­ger. Pas à cause du temps. Pas à cause des ber­gers. À cause des hommes. Il y a un tra­fic. Vous le savez, n’est-ce pas ?

Shi­rin ne répon­dit pas. Le Land Rover pre­nait un virage en épingle, et le chauf­feur haza­ra négo­cia la courbe avec une séré­ni­té qui confi­nait au mysticisme.

— Des frag­ments de fresques, conti­nua Les­cot. Des têtes de sta­tues. Des pan­neaux sculp­tés. Ils dis­pa­raissent. Pas d’un coup — len­te­ment, pièce par pièce, comme un corps qu’on démembre. J’ai écrit au minis­tère. J’ai écrit à l’am­bas­sade. Tout le monde dit la même chose : nous allons agir. Per­sonne n’a­git. Parce que les gens qui achètent sont puis­sants, et les gens qui vendent sont pro­té­gés, et les gens qui pour­raient arrê­ter tout ça n’en ont pas la volon­té. Ou pas le courage.

— Ou pas l’in­té­rêt, dit Shirin.

Les­cot la regar­da. Un long regard, le regard d’un homme qui recon­naît une alliée.

— Ras­soul Khan, dit-il. Vous le connaissiez.

— Tout le monde le connaissait.

— Il était l’un des inter­mé­diaires. Pas le seul. Pas le plus impor­tant. Mais l’un des plus visibles. Et main­te­nant il a disparu.

— Vous êtes au courant ?

— Ma chère Shi­rin, à Kaboul, les archéo­logues et les tra­fi­quants fré­quentent les mêmes hôtels, les mêmes res­tau­rants, et par­fois les mêmes per­sonnes. La fron­tière entre les deux est moins nette que vous ne le pen­sez. Même la DAFA… mais je m’ar­rête là. Je suis un vieil homme et les vieux hommes parlent trop.

Il se tut. La route mon­tait. Les mon­tagnes se rapprochaient.

*

Ils arri­vèrent à Bamiyan en fin d’a­près-midi, quand le soleil rase la falaise et donne aux Boud­dhas cette cou­leur de miel qui les rend presque vivants.

Shi­rin les avait déjà vus. Plu­sieurs fois. Et chaque fois, le même ver­tige. La falaise de grès ocre, haute de cent mètres, per­cée de cen­taines de grottes comme un visage cri­blé d’yeux, et au centre — deux niches géantes, deux absences de pierre, et dans ces absences deux pré­sences : les Boud­dhas. Le grand — cin­quante-trois mètres, le plus haut Boud­dha rupestre du monde — et le petit — trente-cinq mètres, qu’on appe­lait le petit par conven­tion, comme on appelle petit un homme d’un mètre quatre-vingts quand il se tient à côté d’un géant.

Ils étaient muti­lés. Pas encore détruits — pas encore — mais abî­més par les siècles, les guerres, les van­da­lismes suc­ces­sifs. Le grand Boud­dha n’a­vait plus de visage — les musul­mans l’a­vaient détruit au Moyen Âge, parce que l’i­mage est inter­dite, parce que le visage est le lieu de l’i­do­lâ­trie. Et pour­tant il était encore là, debout, les bras le long du corps dans les cavi­tés taillées pour eux, dra­pé dans son man­teau de pierre, et son absence de visage était plus élo­quente qu’un visage — c’é­tait le visage de tout le monde et de per­sonne, un visage uni­ver­sel, un visage de vide.

Arnaud, réveillé, debout au pied de la falaise, regar­dait sans rien dire. Shi­rin l’ob­ser­vait. C’é­tait un test — pas un test qu’elle avait pré­vu, pas un test conscient, mais un test quand même : com­ment un homme réagit devant les Boud­dhas de Bamiyan dit quelque chose sur cet homme, quelque chose d’es­sen­tiel, quelque chose qui ne peut pas être contrefait.

Arnaud ne dit rien. Il res­ta debout, les mains dans les poches, la tête ren­ver­sée en arrière, et il regar­da. Long­temps. Et quand il se tour­na vers Shi­rin, il avait les yeux mouillés.

— Je ne savais pas, dit-il. Je ne savais pas que c’é­tait ça.

— Per­sonne ne sait, dit Shi­rin. Pas avant de les voir.

*

Le cam­pe­ment était ins­tal­lé au pied de la falaise, dans un ver­ger d’a­bri­co­tiers. Des tentes, un feu, des lampes à pétrole. L’é­quipe de la DAFA tra­vaillait sur un chan­tier de fouilles dans les grottes — des fresques à docu­men­ter, des frag­ments à col­lec­ter avant que les intem­pé­ries ne les détruisent. Shi­rin n’a­vait pas de rôle offi­ciel ici — elle avait accom­pa­gné le convoi en tant qu’in­ter­prète de la délé­ga­tion, mais la plu­part des échanges se fai­saient en fran­çais ou en anglais, et les ouvriers afghans par­laient le haza­ra­gi, qu’elle com­pre­nait mais ne maî­tri­sait pas.

Elle pro­fi­ta de la fin d’a­près-midi pour mon­ter dans les grottes. Seule. Les marches taillées dans la roche étaient usées par des siècles de pieds — des pieds de moines, de pèle­rins, de mar­chands, de sol­dats, de tou­ristes, de voleurs — et elles mon­taient en spi­rale dans l’é­pais­seur de la falaise, étroites, glis­santes, éclai­rées par des ouver­tures per­cées dans la pierre qui lais­saient entrer la lumière par inter­valles, comme des respirations.

Dans les grottes supé­rieures, les fresques. Ce qui res­tait des fresques. Des Boud­dhas assis en médi­ta­tion, auréo­lés de flammes. Des bod­hi­satt­vas aux visages doux, aux robes plis­sées. Des motifs flo­raux d’une déli­ca­tesse qui ser­rait le cœur. Et par­tout, des traces d’ar­ra­che­ment — des rec­tangles plus clairs sur la paroi, des trous là où un pan­neau avait été décou­pé, des cica­trices dans la pierre qui disaient, plus clai­re­ment que n’im­porte quel rap­port offi­ciel, que quel­qu’un était pas­sé ici avec des outils et avait empor­té des mor­ceaux d’éternité.

Shi­rin posa la main sur la paroi. La pierre était froide, rugueuse sous ses doigts, vivante d’une vie miné­rale qui n’a­vait rien à voir avec la vie humaine — une vie plus lente, plus patiente, une vie qui comp­tait en mil­lé­naires et non en années. Et elle pen­sa à Ras­soul Khan, à ses bagues de lapis-lazu­li posées sur la table de nuit d’une chambre d’hô­tel, à la tête de Boud­dha que Far­za­na avait vue dans un sac, à la réunion au minis­tère, à Van der Berg et ses « contri­bu­tions aux efforts de conser­va­tion », et elle com­prit — avec la clar­té vio­lente de l’al­ti­tude, cette luci­di­té qui vient quand l’air est trop fin pour le men­songe — que tout était lié, que le tra­fic était un sys­tème, une chaîne qui allait des grottes de Bamiyan aux vitrines de Chi­cken Street en pas­sant par les cou­loirs du minis­tère et les esca­liers de ser­vice du Kabul Grand Hotel, et que Ras­soul Khan, le rouage, le maillon, l’in­ter­mé­diaire, avait peut-être payé de sa vie le prix de sa place dans cette chaîne.

En redes­cen­dant, elle croi­sa Pierre Les­cot dans l’une des grottes infé­rieures. Le vieil archéo­logue était assis par terre, une lampe de poche entre les dents, un car­net sur les genoux, et il des­si­nait — il des­si­nait les fresques, minu­tieu­se­ment, au crayon, parce que « les pho­to­gra­phies mentent et le des­sin ne ment jamais ».

— Vous avez vu les arra­che­ments, dit-il sans lever les yeux.

— Oui.

— C’est récent. Quelques mois, peut-être moins. Les bords sont encore vifs. Quand la pierre est cou­pée depuis long­temps, les bords s’ar­ron­dissent. Ceux-ci sont tran­chants comme des couteaux.

Il des­si­na encore un moment, puis posa son crayon.

— Il y a un homme dans le vil­lage, dit-il. Un gar­dien. Il tra­vaille pour le minis­tère, en théo­rie. En pra­tique, il garde les chèvres et il regarde les tou­ristes. Mais il voit des choses. La nuit, des hommes viennent avec des échelles, des scies. Il ne peut rien faire — ils sont armés, et lui ne l’est pas. Il m’en a par­lé la der­nière fois. Il avait peur.

— Peur de quoi ?

— De tout. De ceux qui viennent la nuit. De ceux qui les envoient. De ceux qui ferment les yeux. De vous. De moi. De tout le monde.

*

Le soir, dans le cam­pe­ment, il y eut un repas autour du feu. Du riz, du mou­ton bouilli, du pain chaud, du thé. Les archéo­logues fran­çais par­laient de stra­ti­gra­phie et de data­tion au car­bone 14. Les ouvriers afghans man­geaient en silence. Les étoiles appa­rurent — ces étoiles de Bamiyan qui sont les plus proches du ciel que Shi­rin eût jamais vues, des étoiles à tou­cher, des étoiles qui pesaient.

Arnaud était assis à côté d’elle, une assiette sur les genoux. Ils ne se par­laient pas. Ils n’a­vaient pas besoin de se par­ler — le silence entre eux avait acquis cette qua­li­té des silences qui sont plus intimes que les paroles, un silence habi­té, un silence de couple, et Shi­rin se sur­prit à pen­ser ce mot — couple — et à le reje­ter aus­si­tôt, parce que ce mot impli­quait un ave­nir et qu’entre elle et Arnaud il n’y avait pas d’a­ve­nir, il n’y avait qu’un pré­sent, fra­gile, pro­vi­soire, un pré­sent de chambre d’hô­tel et de nuits afghanes.

Plus tard, quand le cam­pe­ment s’en­dor­mit, ils s’é­loi­gnèrent du feu. Ils mar­chèrent dans le ver­ger d’a­bri­co­tiers. La lune éclai­rait la falaise et les Boud­dhas, debout dans leurs niches, sem­blaient res­pi­rer dans la lumière blanche — deux géants de pierre qui veillaient sur la val­lée depuis dix-sept siècles et qui veille­raient encore, croyait-on, long­temps après que les hommes auraient ces­sé de se sou­ve­nir de leur nom.

Ils firent l’a­mour dans le ver­ger, sur une cou­ver­ture de laine posée à même la terre. C’é­tait dif­fé­rent de l’hô­tel — plus rapide, plus rude, presque violent, comme si l’al­ti­tude et la soli­tude et la pré­sence des Boud­dhas avaient dis­sous les poli­tesses du corps et lais­sé quelque chose de plus pri­mi­tif, de plus urgent. La terre était froide sous eux. L’air sen­tait l’a­bri­cot et la pierre. Au-des­sus d’eux, les étoiles ne cil­laient pas.

Après, allon­gés côte à côte, enve­lop­pés dans la cou­ver­ture, Arnaud dit :

— Shi­rin. Qu’est-ce qui s’est pas­sé avec Ras­soul Khan ?

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Elle regar­da les Boud­dhas, là-haut, leurs sil­houettes mas­sives contre le ciel.

— Je ne sais pas, dit-elle. Pas encore.

— Mais tu sais quelque chose.

— Je sais beau­coup de choses, Arnaud. C’est le pro­blème. Je sais tou­jours beau­coup de choses, parce que les gens parlent devant moi comme s’ils par­laient devant un meuble. Et les meubles n’ont pas de mémoire.

— Tu n’es pas un meuble.

— Non. Et c’est pour ça que c’est compliqué.

Il ne posa pas d’autres ques­tions. Il l’at­ti­ra contre lui, et elle sen­tit la cha­leur de son corps contre le froid de la nuit, et elle fer­ma les yeux, et elle pen­sa que demain ils ren­tre­raient à Kaboul, et que Kaboul serait le même et que rien ne serait le même, parce qu’elle avait vu les arra­che­ments dans les grottes, les cica­trices dans la pierre, et qu’elle savait main­te­nant que ce qu’on fai­sait à ces murs, on le fai­sait à ce pays, et que per­sonne — pas Arnaud, pas Nan­cy Dupree, pas Pierre Les­cot, pas elle — ne pou­vait l’empêcher.

La val­lée de Bamiyan dor­mait. Les Boud­dhas veillaient. Et quelque part dans la nuit, der­rière les mon­tagnes, Kaboul attendait.

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Le der­nier pays libre — Cha­pitres 9 à 13

Le der­nier pays libre — Cha­pitres 1 à 4

Le der­nier
pays libre

Le der­nier pays libre

Cha­pitres 1 à 4

Kabul Grand Hotel, 1973

I

L’in­ter­prète

Le taxi s’ar­rê­ta devant le Kabul Grand Hotel à quatre heures de l’a­près-midi, quand la lumière de Kaboul atteint cette qua­li­té par­ti­cu­lière qu’on ne trouve nulle part ailleurs — une dorure pous­sié­reuse, presque irréelle, comme si le soleil tra­ver­sait un voile de soie avant de tou­cher les choses. Shi­rin War­dak paya le chauf­feur, un Haza­ra silen­cieux qui n’a­vait pas pro­non­cé un mot depuis Shahr‑e Naw, et res­ta un ins­tant debout sur le trot­toir, sa valise à la main, à regar­der la façade.

L’hô­tel n’a­vait pas chan­gé. Il ne chan­geait jamais. C’é­tait sa ver­tu et peut-être sa malé­dic­tion — cette façade moder­niste des années soixante, ce béton qui vou­lait res­sem­bler à du marbre, ces lignes droites héri­tées des archi­tectes sovié­tiques mais adou­cies par quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable, une grâce per­sane, un arron­di dans les angles, comme si le bâti­ment lui-même avait fini par céder aux manières du pays. Au-des­sus de l’en­trée, les lettres en dari et en anglais — KABUL GRAND HOTEL — brillaient dans la lumière de l’a­près-midi, et le por­tier, un vieil homme en uni­forme gris dont Shi­rin ne connais­sait que le sur­nom, Agha Noor, s’a­van­ça avec cette len­teur céré­mo­nieuse qui est la marque des vrais pro­fes­sion­nels de l’hospitalité.

— Khosh âma­did, Shi­rin jan. Bienvenue.

Il prit sa valise sans qu’elle ait besoin de la tendre. Il fai­sait tou­jours ça — anti­ci­per le geste, devan­cer le besoin, avec une dis­cré­tion qui res­sem­blait à de l’affection.

Elle entra.

Le hall du Kabul Grand Hotel sen­tait le thé à la car­da­mome, la cire, et quelque chose de plus ancien, de plus dif­fi­cile à nom­mer — une odeur de tapis, de laine, de pous­sière pié­gée dans les fibres depuis des années, qui don­nait à l’air une épais­seur presque pal­pable. Le sol en marbre gris reflé­tait les lustres. Les tapis afghans — des Hera­ti, des Baloutches, un grand Turk­men rouge sang accro­ché au mur du fond — absor­baient les sons et don­naient au hall cette acous­tique feu­trée des lieux où l’on parle bas, où les secrets cir­culent à hau­teur de murmure.

À droite, la récep­tion. Un comp­toir en bois sombre, un registre ouvert, un employé en gilet qui leva les yeux et sou­rit en la recon­nais­sant. Der­rière lui, le tableau des clés — des cro­chets en cuivre, numé­ro­tés, dont cer­tains étaient vides et d’autres por­taient encore leur clé, et chaque absence racon­tait une pré­sence, quel­qu’un là-haut, dans une chambre, en train de vivre une vie que le hall ne connaî­trait jamais.

À gauche, le bar. Et der­rière le bar, Vartan.

Il essuyait un verre, comme tou­jours. Shi­rin se deman­dait par­fois si Var­tan fai­sait autre chose dans la vie qu’es­suyer des verres — si cet homme mince aux che­veux gris, aux mains longues et sèches, exis­tait en dehors de ce comp­toir en aca­jou, de ces bou­teilles ali­gnées comme des sol­dats, de cette lumière tami­sée qui lui don­nait un teint d’i­cône byzan­tine. Il leva les yeux. Il ne sou­rit pas — Var­tan ne sou­riait presque jamais — mais quelque chose bou­gea dans son regard, un léger dépla­ce­ment, comme une porte qui s’entrouvre.

— Shi­rin jan.

— Var­tan jan.

C’é­tait leur rituel. Deux mots, deux noms, et entre eux tout ce qui n’a­vait pas besoin d’être dit. Var­tan posa le verre, prit une tasse der­rière lui, ver­sa le thé sans deman­der — thé vert à la car­da­mome, un demi-sucre, pas de lait. Il le dépo­sa devant elle sur le comptoir.

— Com­bien de temps cette fois ?

— Trois semaines. Peut-être quatre. La confé­rence de coopé­ra­tion fran­co-afghane. Ils ont besoin d’une inter­prète dari-français.

— Ils ont de la chance.

Elle but une gor­gée. Le thé avait exac­te­ment le goût qu’il devait avoir — celui de l’hô­tel, celui du retour, celui de cette ville à 1 800 mètres d’al­ti­tude où l’eau bout plus vite et le thé infuse dif­fé­rem­ment, et où même les choses les plus simples ont une saveur que la plaine ne connaît pas.

Dans le lob­by, à la table qu’il occu­pait depuis si long­temps qu’elle sem­blait faire par­tie du mobi­lier, Ras­soul Khan tenait sa cour. C’é­tait un homme mas­sif, la cin­quan­taine épaisse, une barbe teinte au hen­né qui lui don­nait un air de pro­phète en colère, un tur­ban de soie grise noué avec une pré­ci­sion mili­taire, et aux doigts — Shi­rin les comp­ta machi­na­le­ment — six bagues, dont quatre en lapis-lazu­li, ce bleu pro­fond, presque obs­cène, qui est la cou­leur de l’Af­gha­nis­tan comme le rouge est la cou­leur du sang. Il par­lait à deux hommes assis en face de lui, des étran­gers, des Euro­péens à en juger par leurs vête­ments — vestes de lin frois­sées, montres suisses, chaus­sures de ville incon­grues dans la pous­sière de Kaboul. Il par­lait en pach­to, sa langue quand il vou­lait que les choses res­tent entre Pach­tounes, et sa voix grave, caden­cée, avait cette musi­ca­li­té rauque des langues qui viennent des montagnes.

Il aper­çut Shi­rin et leva une main — un geste lent, royal, un geste qui disait je t’ai vue, je te salue, tu peux passer.

Elle incli­na la tête et passa.

*

Sa chambre était au deuxième étage. La 214. Ghu­lam Sar­war, le concierge de nuit, ne tra­vaillait pas encore — il n’ap­pa­rais­sait qu’au cré­pus­cule, comme une chauve-sou­ris ponc­tuelle — mais il avait lais­sé un mot sur la table de nuit, écrit de sa main ronde et soi­gnée : Khosh âma­did. La chambre a été pré­pa­rée. Le robi­net de gauche fuit un peu, j’ai pré­ve­nu le plom­bier. C’é­tait du Ghu­lam Sar­war tout cra­ché — cette atten­tion aux détails, cette conscience que le confort d’un hôte se mesure à l’é­tat de sa plom­be­rie autant qu’à la qua­li­té de ses draps.

La chambre n’é­tait pas grande. Un lit, une armoire, un bureau, une fenêtre qui don­nait sur les jar­dins inté­rieurs. Shi­rin posa sa valise, ouvrit la fenêtre, et respira.

Les jar­dins du Kabul Grand Hotel étaient ce que l’hô­tel avait de plus beau — un rec­tangle de ver­dure impro­bable au milieu du béton, avec un bas­sin cen­tral, des rosiers, des gre­na­diers, un saule pleu­reur qui n’a­vait rien à faire là mais qui avait sur­vé­cu à tous les étés et à tous les hivers, et des bancs de pierre dis­po­sés le long des allées comme des invi­ta­tions au silence. En fin d’a­près-midi, quand le soleil pas­sait der­rière les mon­tagnes et que l’air se refroi­dis­sait brus­que­ment — c’est le secret de Kaboul, cette fraî­cheur sou­daine qui tombe comme un rideau — les jar­dins pre­naient une beau­té mélan­co­lique, presque euro­péenne, qui fai­sait oublier qu’on était en Afgha­nis­tan, au centre exact de nulle part.

Shi­rin s’as­sit sur le lit. Elle sor­tit de sa valise un livre — un recueil de Hafez, l’é­di­tion de poche qu’elle empor­tait par­tout — et un cahier dans lequel elle notait les mots. Pas les mots qu’elle tra­dui­sait pour les autres, non. Les mots qu’elle ne tra­dui­sait pas. Les mots qui res­taient entre les langues, dans cet espace inter­sti­tiel où le dari disait une chose et le fran­çais une autre, et où la véri­té était quelque part au milieu, insaisissable.

Elle avait vingt-neuf ans. Des yeux verts très clairs — si clairs qu’on les remar­quait avant de remar­quer le reste, avant le visage fin, les che­veux noirs tirés en arrière, la peau mate, la sil­houette mince. Ces yeux fai­saient d’elle quel­qu’un qu’on n’ou­blie pas, ce qui est un avan­tage dans la vie sociale et un incon­vé­nient dans le métier d’in­ter­prète, où l’i­déal est d’être invi­sible. Shi­rin n’a­vait jamais été invi­sible. Elle avait appris à com­pen­ser par la dis­cré­tion du geste, la sobrié­té du vête­ment, la neu­tra­li­té de la voix. Mais les yeux, on ne pou­vait rien faire pour les yeux.

Elle était fille d’un méde­cin, le doc­teur Yous­sef War­dak, qui avait étu­dié à Paris dans les années trente et en était reve­nu avec deux choses : un diplôme de la Facul­té de méde­cine et la convic­tion que l’Af­gha­nis­tan pou­vait deve­nir un pays moderne sans ces­ser d’être lui-même. Convic­tion noble, convic­tion fra­gile, convic­tion que Shi­rin avait héri­tée sans jamais oser la for­mu­ler aus­si clai­re­ment. Sa mère, Soraya, ensei­gnait la lit­té­ra­ture per­sane au lycée Mala­lai — le lycée des filles de Kaboul, fier­té de la monar­chie, preuve vivante que ce pays n’é­tait pas ce que le monde croyait.

Shi­rin avait fait la Sor­bonne. Licence de langues vivantes, 1963. Trois ans à Paris, dans un stu­dio du Quar­tier latin, entre les cours de tra­duc­tion et les cafés de Saint-Ger­main-des-Prés, et elle était ren­trée à Kaboul en 1966 avec un fran­çais impec­cable, une cer­taine idée de la liber­té, et la cer­ti­tude décon­cer­tante que chez elle n’é­tait plus tout à fait chez elle — ni là-bas ni ici, nulle part et par­tout, dans cette zone grise que connaissent tous ceux qui ont vécu entre deux langues assez long­temps pour que les deux deviennent étrangères.

Elle ouvrit le Hafez au hasard. C’est ce qu’on fait avec Hafez — on ouvre au hasard et le poète vous dit ce que vous avez besoin d’en­tendre. Elle tom­ba sur ce vers :

Ne juge pas les buveurs de vin, ô ascète pur — car on ne te repro­che­ra pas leurs péchés.

Elle sou­rit. Elle refer­ma le livre, des­cen­dit au bar, et com­man­da un deuxième thé.

*

Le soir tom­ba sur le Kabul Grand Hotel comme il tombe sur toute cette ville — vite, sans tran­si­tion, avec ce pas­sage bru­tal de la lumière dorée à l’obs­cu­ri­té bleue qui déso­riente les étran­gers et que les Kabou­lis ne remarquent même plus. Les mon­tagnes, tout autour, man­gèrent le soleil d’un seul coup. Les lumières de l’hô­tel s’al­lu­mèrent — les lustres du hall, les lampes du bar, les appliques des cou­loirs — et l’é­ta­blis­se­ment chan­gea de nature, comme un ani­mal qui mue. L’hô­tel du jour, admi­nis­tra­tif, un peu terne, lais­sait place à l’hô­tel du soir, plus doux, plus ambi­gu, plus dangereux.

Var­tan allu­ma les bou­gies du bar. C’é­tait un geste inutile — l’é­clai­rage élec­trique suf­fi­sait — mais Var­tan tenait aux bou­gies comme à un sou­ve­nir d’un monde plus ancien, plus lent. Il avait soixante-trois ans. Sa famille avait fui le géno­cide armé­nien en 1915, tra­ver­sé la Perse à pied, et s’é­tait échouée à Kaboul comme un navire s’é­choue sur une plage — par hasard, par épui­se­ment, par la grâce incom­pré­hen­sible de la géo­gra­phie. Var­tan était né ici. Il était aus­si afghan que le roi, à ceci près que per­sonne ne l’a­vait jamais consi­dé­ré comme tel, et il avait ces­sé depuis long­temps d’at­tendre qu’on le fasse. Il pré­pa­rait les meilleurs cock­tails de Kaboul dans un pays musul­man. L’ab­sur­di­té de la chose ne le fai­sait même plus sourire.

Le bar se rem­plit len­te­ment. Un couple de diplo­mates alle­mands, raides et cor­rects, qui com­man­dèrent de la bière. Un groupe d’in­gé­nieurs sovié­tiques en cos­tume gris, qui com­man­dèrent de la vod­ka et ne par­lèrent qu’entre eux. Deux jour­na­listes amé­ri­cains, bruyants, che­mises ouvertes, qui com­man­dèrent du whis­ky et posèrent des ques­tions à Var­tan sur la situa­tion poli­tique — Var­tan répon­dit par des mono­syl­labes, ce qui est la meilleure façon de répondre aux jour­na­listes amé­ri­cains. Un homme seul, dans un coin, qui lisait un jour­nal en our­dou et ne com­man­dait rien.

Et puis, dans un coin du bar, un musi­cien. Shi­rin ne le connais­sait pas — un jeune homme, vingt-cinq ans peut-être, maigre, le visage ouvert, un rubab posé sur ses genoux comme un enfant endor­mi. Il ne jouait pas encore. Il accor­dait l’ins­tru­ment, tour­nant les che­villes avec une patience infi­nie, l’o­reille col­lée à la caisse de réso­nance, et ce geste — cet ajus­te­ment silen­cieux, cette recherche de la note juste — était en soi une forme de musique.

Quand il com­men­ça à jouer, le bar se tut. Pas d’un coup — pro­gres­si­ve­ment, conver­sa­tion après conver­sa­tion, comme des bou­gies qu’on souffle. Le rubab a ce pou­voir. C’est un ins­tru­ment à cordes afghan, fait de bois de mûrier et de peau de chèvre, et son son est quelque chose entre le luth et le cœur humain — une vibra­tion chaude, légè­re­ment nasale, qui parle direc­te­ment aux os. Le jeune homme jouait un air que Shi­rin recon­nut — un gha­zal clas­sique, une mélo­die ancienne, venue de cette Asie cen­trale dont l’Af­gha­nis­tan est le car­re­four et le résidu.

Elle écou­ta. Elle pen­sa à son père, qui aimait cette musique. Elle pen­sa à Paris, où elle n’a­vait jamais trou­vé un son qui lui rap­pe­lât chez elle. Elle pen­sa à rien.

Le por­trait du roi Zaher Shah, au-des­sus de la récep­tion, la regar­dait avec ce sou­rire bien­veillant et un peu absent qui était le sien — le sou­rire d’un homme qui régnait depuis qua­rante ans et qui croyait, sin­cè­re­ment, que le temps était de son côté.

Il avait tort. Mais per­sonne, dans le bar du Kabul Grand Hotel, en ce soir d’a­vril 1973, ne le savait encore.

II

Le Fran­çais

La confé­rence de coopé­ra­tion fran­co-afghane s’ou­vrit le len­de­main matin dans la salle de ban­quet du Kabul Grand Hotel, une pièce rec­tan­gu­laire aux murs ten­dus de velours vert que per­sonne n’a­vait chan­gé depuis l’i­nau­gu­ra­tion et qui don­nait à l’en­semble un air de cercle de jeu pro­vin­cial. Des tables avaient été dis­po­sées en U. Des carafes d’eau et des verres. Des blocs-notes frap­pés du sceau de l’am­bas­sade de France — un coq doré — et des crayons à papier dont la mine était trop dure. Shi­rin connais­sait ces crayons. Elle en avait usé des dizaines dans des confé­rences sem­blables, et chaque fois elle se deman­dait quel fonc­tion­naire pari­sien avait déci­dé que des crayons à mine dure feraient l’af­faire en Afgha­nis­tan, où la cha­leur ramol­lit tout le reste.

Elle s’ins­tal­la à sa place — la place de l’in­ter­prète, légè­re­ment en retrait, entre les deux délé­ga­tions, visible de tous et regar­dée par per­sonne. C’est la posi­tion de l’in­ter­prète. Un no man’s land lin­guis­tique. On existe par la voix et on dis­pa­raît par le corps. Shi­rin avait appris cela à la Sor­bonne, dans les cours de tra­duc­tion simul­ta­née de Madame Lede­rer, une femme sèche et brillante qui répé­tait : « L’in­ter­prète est une vitre. On doit voir à tra­vers. Si l’on vous remarque, c’est que la vitre est sale. »

Shi­rin n’a­vait jamais réus­si à être une vitre. Ses yeux l’en empêchaient.

Les Afghans arri­vèrent les pre­miers — trois fonc­tion­naires du minis­tère de la Culture, un sous-direc­teur de la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale, et un homme plus âgé, dont Shi­rin ne connais­sait pas le visage, qui por­tait un cos­tume occi­den­tal mal cou­pé et un calot d’as­tra­kan sur la tête. Il s’as­sit au bout de la table et ne par­la à per­sonne. Les Fran­çais arri­vèrent cinq minutes plus tard, avec cette ponc­tua­li­té approxi­ma­tive qui est la marque de la diplo­ma­tie fran­çaise — jamais en avance, jamais vrai­ment en retard, tou­jours dans cette zone inter­mé­diaire qui laisse pla­ner un doute poli sur leurs priorités.

Et par­mi eux, Arnaud Lessard.

Il entra le der­nier. Grand, mince, la qua­ran­taine pas­sée, un visage angu­leux que la lumière de Kaboul ren­dait plus net qu’il ne devait l’être à Paris — les pom­mettes saillantes, le nez droit, des yeux gris-bleu qui avaient cette par­ti­cu­la­ri­té de ne jamais se poser long­temps sur la même chose, comme s’ils cher­chaient per­pé­tuel­le­ment quelque chose dans les marges du visible. Il por­tait un cos­tume en lin clair, frois­sé aux coudes, et une cra­vate qu’il avait dénouée dans le cou­loir et qu’il renoua en s’as­seyant, avec un geste las qui disait tout sur son rap­port aux conventions.

Il cher­cha l’in­ter­prète du regard. Il trou­va Shirin.

Ce ne fut pas un coup de foudre. Shi­rin ne croyait pas aux coups de foudre — elle croyait aux glis­se­ments, aux dépla­ce­ments lents, aux mou­ve­ments tec­to­niques de l’at­ten­tion qui font qu’un visage par­mi d’autres devient sou­dain le seul visage dans la pièce. Ce fut un regard. Bref. Un demi-sou­rire, à peine esquis­sé, qui pou­vait signi­fier bon­jour, ou mer­ci d’être là, ou sim­ple­ment la poli­tesse réflexe du diplo­mate. Shi­rin incli­na la tête et ouvrit son bloc-notes.

La confé­rence com­men­ça. Il était ques­tion de coopé­ra­tion cultu­relle, de fouilles archéo­lo­giques, de res­tau­ra­tion de monu­ments, de bourses d’é­tudes pour les étu­diants afghans. Shi­rin tra­dui­sait. Le dari cou­lait dans un sens, le fran­çais dans l’autre, et entre les deux elle exis­tait comme un cou­rant, un pas­sage, un seuil que les mots fran­chis­saient en chan­geant de peau. Elle tra­dui­sait les phrases offi­cielles — « la France réaf­firme son enga­ge­ment envers le patri­moine afghan » — et aus­si les silences, les hési­ta­tions, les sous-enten­dus. Quand le sous-direc­teur afghan dit, en dari, que « cer­taines fouilles néces­sitent une sur­veillance plus atten­tive des auto­ri­tés natio­nales », elle tra­dui­sit les mots mais enten­dit autre chose — une plainte, un reproche voi­lé, l’ac­cu­sa­tion muette que les archéo­logues fran­çais empor­taient plus qu’ils ne déclaraient.

Arnaud Les­sard écou­tait. Pas comme les autres Fran­çais, qui atten­daient leur tour de par­ler avec cette impa­tience polie des gens qui n’é­coutent que pour pré­pa­rer leur réponse. Lui écou­tait vrai­ment — pen­ché en avant, les mains croi­sées, les yeux fixés non pas sur le locu­teur mais sur Shi­rin, comme si c’é­tait elle qui par­lait et non le fonc­tion­naire afghan qu’elle tra­dui­sait. Comme si la voix de Shi­rin était la seule voix dans la pièce.

C’é­tait trou­blant. Et elle détes­ta que ce fût troublant.

*

La confé­rence dura trois heures. À la pause, on ser­vit du thé vert et des bis­cuits secs dans le hall, et les deux délé­ga­tions se mélan­gèrent avec cette gau­che­rie cor­diale qui carac­té­rise les ren­contres diplo­ma­tiques — poi­gnées de main appuyées, sou­rires cali­brés, petites phrases en anglais pour ceux dont le dari ou le fran­çais ne suf­fi­saient pas. Shi­rin se tenait près de la fenêtre, son thé à la main, dans cette zone inter­mé­diaire où l’in­ter­prète attend d’être à nou­veau utile.

Arnaud Les­sard vint à elle.

— Vous êtes remar­quable, dit-il en fran­çais. Et je ne dis pas ça par politesse.

— C’est pour­tant ce qu’on dit par poli­tesse, répondit-elle.

Il rit. Un rire bref, presque sur­pris, comme s’il ne s’at­ten­dait pas à être rem­bar­ré et que cela lui plaisait.

— Arnaud Les­sard. Atta­ché cultu­rel. Mais ça, vous le savez déjà.

— Shi­rin War­dak. Inter­prète. Mais ça, vous le savez aussi.

— Ce que je ne sais pas, c’est où vous avez appris ce fran­çais. Ce n’est pas du fran­çais d’é­cole. C’est du fran­çais de quel­qu’un qui a vécu dedans.

— La Sor­bonne. Trois ans.

— Quelle époque ?

— Soixante à soixante-trois.

— Juste avant moi. J’é­tais à Sciences Po en soixante-quatre. On a mar­ché sur les mêmes trottoirs.

— Paris est grand, mon­sieur Lessard.

— Arnaud. Et Paris est petit, made­moi­selle War­dak. Plus petit qu’on ne croit.

Il y eut un silence. Pas un silence gêné — un silence atten­tif, comme celui qui pré­cède le pre­mier mou­ve­ment d’un mor­ceau de musique, quand l’ar­chet est levé et que tout le monde retient son souffle. Puis la confé­rence reprit, et Shi­rin retour­na à sa place, et pen­dant les deux heures sui­vantes elle tra­dui­sit les paroles des uns et des autres avec une pré­ci­sion impec­cable, et pas une seule fois elle ne croi­sa le regard d’Ar­naud Les­sard, et pas une seule fois elle ne ces­sa de sen­tir ce regard posé sur elle.

*

Le soir, au res­tau­rant de l’hô­tel. Il l’a­vait invi­tée. Elle avait refu­sé. Il avait insis­té — avec élé­gance, sans lour­deur, en invo­quant le besoin de « pré­pa­rer les ses­sions du len­de­main ». Elle avait cédé en se disant qu’elle cédait pour des rai­sons pro­fes­sion­nelles, et en sachant par­fai­te­ment que c’é­tait un mensonge.

Le res­tau­rant du Kabul Grand Hotel occu­pait une salle atte­nante au bar, sépa­rée par des rideaux de velours bor­deaux que per­sonne ne tirait jamais. Les tables étaient cou­vertes de nappes blanches. Les ser­veurs por­taient des gilets noirs. Le menu pro­po­sait du kabu­li pulao — le grand plat natio­nal, riz au safran, rai­sins secs, carottes, viande d’a­gneau — mais aus­si du pou­let rôti « à la fran­çaise », un bœuf Stro­ga­noff dont la recette venait des ingé­nieurs sovié­tiques, et une salade niçoise dont la pré­sence à Kaboul rele­vait du mys­tère méta­phy­sique. Le vin exis­tait, mais il fal­lait le deman­der à voix basse, et Var­tan l’ap­por­tait dans une théière pour pré­ser­ver les apparences.

Arnaud com­man­da du kabu­li pulao et le vin dans la théière. Shi­rin com­man­da la même chose. Il y avait dans ce paral­lé­lisme quelque chose de trop facile, et elle le savait, et il le savait aus­si, et aucun des deux n’en dit rien.

Ils par­lèrent. De la confé­rence, d’a­bord — les for­ma­li­tés, les enjeux, les non-dits. Puis de Kaboul. Arnaud était arri­vé depuis six mois et avait cette fas­ci­na­tion des nou­veaux venus pour une ville qui ne res­semble à aucune autre — il par­lait des mon­tagnes qui encerclent la capi­tale comme des gardes du corps, des cerfs-volants du ven­dre­di après-midi, du bazar de Man­da­wi où l’on trouve des samo­vars russes à côté de tran­sis­tors japo­nais, des jar­dins de Babur où il allait lire le dimanche. Il par­lait bien. Trop bien peut-être. Avec cette aisance du diplo­mate qui sait trans­for­mer l’ob­ser­va­tion en conver­sa­tion et la conver­sa­tion en séduction.

Shi­rin l’é­cou­tait et se deman­dait ce qu’il voyait. Voyait-il Kaboul ou l’i­dée qu’il se fai­sait de Kaboul ? Voyait-il l’Af­gha­nis­tan ou le décor d’un poste exo­tique dans une car­rière qui le mène­rait ensuite à Rome, à Tokyo, à Washing­ton ? Elle connais­sait ce regard. Elle l’a­vait vu chez d’autres étran­gers — cette ten­dresse sin­cère mais super­fi­cielle, cet amour du pit­to­resque qui s’ar­rête au seuil de la compréhension.

— Vous êtes sévère, dit-il, comme s’il avait lu ses pensées.

— Je suis prudente.

— Avec les diplomates ?

— Avec les Français.

Il sou­rit. Il ver­sa le vin — un rouge afghan, rude, ter­reux, un vin qui n’a­vait aucune pré­ten­tion et qui pour cette rai­son exacte était hon­nête. Ils burent. La conver­sa­tion glis­sa vers Paris, vers les sou­ve­nirs com­muns d’une ville qu’ils avaient habi­tée à des époques dif­fé­rentes, et pour la pre­mière fois de la soi­rée Shi­rin sen­tit quelque chose se des­ser­rer en elle — non pas la méfiance, qui res­tait intacte, mais la soli­tude, cette soli­tude spé­ci­fique de ceux qui vivent entre les langues et qui ne trouvent dans aucune d’elles un lieu où se reposer.

— C’est étrange, dit Arnaud. Je parle fran­çais avec une Afghane à Kaboul, et j’ai l’im­pres­sion d’être plus à Paris qu’à Paris.

— C’est parce que vous n’êtes pas vrai­ment à Kaboul, dit Shirin.

— Et vous, vous êtes vrai­ment à Kaboul ?

Elle ne répon­dit pas. C’é­tait la bonne ques­tion, la ques­tion qu’elle se posait depuis son retour de France, sept ans plus tôt, et à laquelle elle n’a­vait tou­jours pas de réponse.

*

C’est à ce moment que Simon Lefèvre fit son entrée. Il avait vingt-deux ans, des che­veux longs qui lui tom­baient sur les épaules, une che­mise bro­dée ache­tée à Chi­cken Street dont les cou­leurs juraient avec sa pâleur lyon­naise, et les yeux légè­re­ment vitreux de ceux qui ont fumé du haschich afghan sans en mesu­rer la puis­sance. Il repé­ra la table de Shi­rin et Arnaud, et son visage s’illu­mi­na de cette joie indis­cri­mi­née des soli­taires qui trouvent un interlocuteur.

— Ah, des Fran­çais ! dit-il en s’ap­pro­chant. Vous êtes fran­çais, n’est-ce pas ? Je vous ai enten­dus par­ler fran­çais. Je peux m’as­seoir ? Ça fait trois semaines que je n’ai pas par­lé fran­çais. Enfin, j’ai par­lé fran­çais avec un Suisse à Herat, mais ce n’est pas pareil, un Suisse.

Il s’as­sit sans attendre la réponse. Il com­man­da un thé — pas d’al­cool, il avait déjà sa dose d’un autre genre — et se lan­ça dans un mono­logue décou­su sur son voyage : Lyon, Istan­bul, Téhé­ran, Herat, Kaboul, bien­tôt le Khy­ber Pass, le Pakis­tan, l’Inde, Kat­man­dou. La route. Le che­min. La quête. Il par­lait de « trou­ver quelque chose » sans jamais pré­ci­ser quoi, et Shi­rin recon­nut dans cette impré­ci­sion la marque de toute une géné­ra­tion d’Oc­ci­den­taux qui tra­ver­saient l’Af­gha­nis­tan comme on tra­verse un rêve — sans s’ar­rê­ter, sans com­prendre, en cher­chant ailleurs ce qu’ils n’a­vaient pas trou­vé chez eux.

Arnaud l’é­cou­tait avec une patience amu­sée. Shi­rin l’é­cou­tait avec une ten­dresse aga­cée — ce gar­çon qui traî­nait au bar d’un hôtel trop cher pour lui parce que c’é­tait le seul endroit de Kaboul où il pou­vait entendre sa propre langue, ce gar­çon per­du qui ne savait pas qu’il était perdu.

— Et vous, vous faites quoi à Kaboul ? deman­da Simon.

— Je tra­duis, dit Shirin.

— Ah, c’est beau ça, tra­duire. C’est comme un pont, non ? Un pont entre les gens.

— Ou un mur, dit Shirin.

Simon ne com­prit pas. Il sou­rit quand même.

Au même moment, la porte du res­tau­rant s’ou­vrit et une femme entra. Grande, blonde, la qua­ran­taine solaire, vêtue d’une tunique afghane en soie tur­quoise sur un pan­ta­lon de lin blanc, des bra­ce­lets d’argent aux poi­gnets, un col­lier de lapis-lazu­li au cou — trop de lapis-lazu­li, pen­sa Shi­rin, la quan­ti­té de lapis-lazu­li qu’on porte étant inver­se­ment pro­por­tion­nelle à la connais­sance qu’on a du pays. C’é­tait Carol Ann Whit­field. Elle entra comme on entre en scène — avec la conscience exacte de l’ef­fet pro­duit, un sou­rire qui balayait la salle comme un pro­jec­teur, et cette assu­rance des Amé­ri­caines riches qui consi­dèrent le monde entier comme une exten­sion de leur salon.

— Bon­soir ! lan­ça-t-elle à per­sonne en par­ti­cu­lier et à tout le monde en général.

Elle s’as­sit seule à une table, com­man­da en anglais — un anglais du Connec­ti­cut, lent et rond, avec des voyelles qui pre­naient deux fois plus de place que néces­saire — et déplia une carte de l’Af­gha­nis­tan qu’elle éta­la devant elle comme une nappe. Elle y tra­ça des lignes au crayon, des cercles, des anno­ta­tions. Bamiyan. Balkh. Mazar-i-Sha­rif. L’i­ti­né­raire d’une tou­riste ou celui d’une acheteuse.

— Qui est-ce ? mur­mu­ra Arnaud.

— Je ne sais pas, dit Shi­rin. Mais elle est cliente de Ras­soul Khan.

— Le mar­chand du lobby ?

— Le mar­chand du lobby.

Arnaud regar­da Carol Ann Whit­field avec un inté­rêt nou­veau. Shi­rin regar­da Arnaud regar­der Carol Ann Whit­field, et nota, sans savoir pour­quoi, que le regard du diplo­mate avait chan­gé de nature — ce n’é­tait plus le regard de l’homme qui dîne avec une femme et qui en voit pas­ser une autre, c’é­tait le regard pro­fes­sion­nel, celui qui éva­lue, qui classe, qui range dans une catégorie.

Le musi­cien au rubab com­men­ça à jouer dans le bar voi­sin. Les notes pas­sèrent à tra­vers les rideaux de velours et se posèrent sur la table comme des feuilles d’au­tomne. Simon fer­ma les yeux et dit : « C’est tel­le­ment beau, ce pays. » Arnaud ver­sa le reste du vin. Shi­rin ne dit rien.

Dehors, au-des­sus des mon­tagnes, les étoiles de Kaboul étaient si proches qu’on aurait pu les cueillir. Mais per­sonne ne regar­dait les étoiles. Per­sonne ne regarde jamais les étoiles quand il y a des gens à regarder.

III

Les visi­teurs

Nan­cy Dupree arri­va un mar­di, à bord d’un Land Rover cou­vert de boue qui se gara devant l’hô­tel avec un bruit de fer­raille fati­guée. Elle en des­cen­dit comme on des­cend d’un che­val — d’un seul mou­ve­ment, sans hési­ta­tion, avec l’ai­sance de quel­qu’un qui a pas­sé plus de temps dans des véhi­cules tout-ter­rain que dans des salons. C’é­tait une femme d’une cin­quan­taine d’an­nées, mince, le visage tan­né par le soleil des hauts pla­teaux, les che­veux gris cou­pés court, des lunettes rondes qui lui don­naient un air de chouette savante. Elle por­tait un pan­ta­lon de toile kaki, une che­mise d’homme, des boots de marche, et au poi­gnet une montre d’homme aus­si, une Sei­ko à bra­ce­let métal­lique dont le cadran était rayé par vingt ans de terrain.

Shi­rin était dans le hall quand elle entra. Elle la recon­nut aus­si­tôt — tout le monde connais­sait Nan­cy Dupree à Kaboul. L’A­mé­ri­caine qui aimait l’Af­gha­nis­tan plus que les Afghans eux-mêmes, disait-on, et ce n’é­tait pas tout à fait un com­pli­ment. Elle avait écrit le guide de réfé­rence sur le pays — An His­to­ri­cal Guide to Afgha­nis­tan — qu’elle met­tait à jour sans cesse, voya­geant de site en site avec son car­net et son appa­reil pho­to, docu­men­tant chaque mos­quée, chaque cara­van­sé­rail, chaque ins­crip­tion oubliée dans un mur de pisé. Elle connais­sait les routes mieux que les chauf­feurs, les ruines mieux que les archéo­logues, les vil­lages mieux que les gou­ver­neurs de pro­vince. Et elle par­lait le dari avec un accent amé­ri­cain qui aurait dû être ridi­cule mais qui, par la force de l’ha­bi­tude et la sin­cé­ri­té de l’ef­fort, était deve­nu presque charmant.

— Shi­rin ! dit-elle en tra­ver­sant le hall à grandes enjam­bées. Shi­rin jan, comme je suis contente de vous voir. J’ar­rive de Bamiyan. Les Boud­dhas sont tou­jours debout.

Elle dit cela en riant, mais il y avait dans cette phrase une inquié­tude, un besoin de ras­su­rer qui tra­his­sait quelque chose — la conscience, peut-être, que rien n’est éter­nel, que même les géants de pierre peuvent un jour disparaître.

Var­tan lui ser­vit un café — Nan­cy Dupree ne buvait que du café, noir, sans sucre, un café turc pré­pa­ré dans un cezve en cuivre que Var­tan gar­dait spé­cia­le­ment pour elle. Elle s’ins­tal­la au bar, déplia ses cartes, ses notes, ses cro­quis, et com­men­ça à par­ler. Nan­cy Dupree par­lait comme elle mar­chait — vite, droit, sans détour.

— Les fresques de la niche ouest se dégradent, dit-elle. L’hu­mi­di­té. Le gel. Et les ber­gers qui font du feu dans les grottes. J’ai écrit au minis­tère. Trois fois. Per­sonne ne répond. Per­sonne ne répond jamais.

Shi­rin s’as­sit à côté d’elle et l’é­cou­ta. C’é­tait un exer­cice fami­lier — écou­ter Nan­cy, c’é­tait écou­ter l’Af­gha­nis­tan racon­té par quel­qu’un qui l’ai­mait avec une fer­veur presque dou­lou­reuse, et qui ne com­pre­nait pas pour­quoi le pays ne s’ai­mait pas lui-même avec la même inten­si­té. Shi­rin avait de l’af­fec­tion pour Nan­cy. Et quelque chose d’autre aus­si, plus dif­fi­cile à nom­mer — une irri­ta­tion sourde, celle que pro­voque l’a­mour d’un étran­ger pour votre pays quand cet amour, si sin­cère soit-il, pré­sup­pose que le pays a besoin d’être aimé de l’ex­té­rieur pour avoir de la valeur.

— Il y a un groupe de jour­na­listes qui veut que je leur parle de Bamiyan, dit Nan­cy. Demain matin. Vous pour­riez tra­duire ? Mon dari est bon pour les mar­chands et les chauf­feurs, mais pour les jour­na­listes j’ai besoin de quel­qu’un qui sache manier les nuances.

— Bien sûr.

— Vous êtes un ange.

— Je suis inter­prète. C’est différent.

Nan­cy rit. Elle avait un rire franc, sonore, un rire de femme habi­tuée aux grands espaces, et dans le bar du Kabul Grand Hotel ce rire réson­na comme un appel de clairon.

*

Le len­de­main, dans le petit salon de récep­tion au pre­mier étage, Nan­cy Dupree par­la des Boud­dhas de Bamiyan pen­dant deux heures. Shi­rin tra­dui­sait pour les jour­na­listes afghans — un repor­ter de Radio Kaboul, un cor­res­pon­dant du quo­ti­dien Anis, et un pho­to­graphe qui ne notait rien mais pre­nait des pho­tos de Nan­cy comme si elle était le monu­ment. Les jour­na­listes étran­gers, eux, com­pre­naient l’an­glais de Nancy.

Elle par­la des deux sta­tues — la grande, cin­quante-trois mètres, et la petite, trente-cinq — creu­sées dans la falaise de grès au troi­sième siècle de notre ère, quand le boud­dhisme régnait sur cette terre avant l’is­lam, avant les Mon­gols, avant tout ce que l’His­toire avait dépo­sé par-des­sus comme des couches de sédi­ment. Elle par­la des fresques — ces pein­tures murales dans les niches et les grottes, des Boud­dhas assis, des bod­hi­satt­vas, des motifs flo­raux d’une déli­ca­tesse impos­sible, peints par des artistes dont on ne savait rien, sinon qu’ils avaient eu le génie et la patience de déco­rer une falaise à cent mètres du sol. Elle par­la de la val­lée — verte, irri­gée, enca­drée de mon­tagnes ocre, un lieu si beau qu’on com­pre­nait pour­quoi des moines avaient choi­si d’y vivre et d’y creu­ser la pierre pour y loger l’éternité.

Et puis elle dit une chose que Shi­rin ne tra­dui­sit pas tout de suite, parce que les mots lui res­tèrent dans la gorge.

— Ces Boud­dhas, dit Nan­cy, sont les gar­diens silen­cieux de quelque chose que l’Af­gha­nis­tan ne sait pas qu’il pos­sède. Le jour où ils dis­pa­raî­tront — et je prie pour que ce jour ne vienne jamais — ce sera le signe que quelque chose de fon­da­men­tal aura été bri­sé dans ce pays. Quelque chose d’irréparable.

Shi­rin tra­dui­sit. Le jour­na­liste de Radio Kaboul nota la phrase. Le pho­to­graphe prit une pho­to. Et Shi­rin pen­sa, sans savoir pour­quoi, que Nan­cy avait rai­son, et que cette rai­son était insupportable.

*

C’est ce jour-là que le colo­nel Naze­ri apparut.

Il vint au bar à sept heures du soir, comme on vient à un ren­dez-vous qu’on n’a pas pris — avec la cer­ti­tude tran­quille de celui qui sait qu’il est atten­du par­tout. C’é­tait un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, beau d’une beau­té afghane clas­sique — peau brune, mous­tache noire taillée avec soin, yeux sombres et brillants, une sta­ture mili­taire adou­cie par l’é­lé­gance du civil. Il por­tait un cos­tume bien cou­pé — trop bien cou­pé pour un salaire d’of­fi­cier — et une cra­vate en soie dont le bleu rap­pe­lait le lapis-lazu­li. Tout chez lui rap­pe­lait le lapis-lazu­li, cette pierre qui est à la fois la fier­té et la malé­dic­tion de l’Af­gha­nis­tan — trop belle, trop convoi­tée, trop pillée.

Shi­rin le connais­sait. Pas per­son­nel­le­ment — on ne connaît pas per­son­nel­le­ment un colo­nel Naze­ri, on le connaît par répu­ta­tion, par ouï-dire, par le silence qui se fait quand il entre dans une pièce. Cou­sin éloi­gné du prince Moham­med Daoud, ancien Pre­mier ministre, homme d’am­bi­tion et de ran­cœur, dont le nom cir­cu­lait dans les salons de Kaboul avec cette insis­tance qui pré­cède les com­plots. Le colo­nel avait été for­mé à Saint-Cyr — l’é­cole mili­taire fran­çaise — dans les années cin­quante, ce qui lui don­nait un ver­nis fran­co­phone et une fami­lia­ri­té avec les Fran­çais qui n’é­tait pas dénuée d’am­bi­guï­té. Il avait ser­vi dans les pro­vinces du Nord, com­man­dé des troupes à la fron­tière pakis­ta­naise, et quelque chose dans cette car­rière — une affec­ta­tion, une muta­tion, un inci­dent — l’a­vait rame­né à Kaboul, où il occu­pait désor­mais un poste au minis­tère de la Défense dont les contours exacts étaient aus­si flous que ses fonc­tions réelles.

Il s’as­sit au bar. Var­tan lui ser­vit un whis­ky — John­ny Wal­ker Black Label, deux gla­çons — sans qu’il ait besoin de le deman­der. Le colo­nel but une gor­gée, regar­da la salle, et ses yeux trou­vèrent Shi­rin avec la pré­ci­sion d’un tireur d’élite.

— Shi­rin jan. Quelle bonne surprise.

Ce n’é­tait pas une sur­prise et ils le savaient tous les deux.

— Colo­nel Naze­ri. Bonsoir.

— Vous tra­vaillez pour la confé­rence fran­çaise, m’a-t-on dit.

— C’est exact.

— Bien. Les Fran­çais sont nos amis. Il est impor­tant que nos amis soient bien traduits.

Il dit cela avec un sou­rire — un sou­rire par­fait, cali­bré, un sou­rire qui mon­trait exac­te­ment la quan­ti­té de dents néces­saire pour expri­mer la cor­dia­li­té sans tom­ber dans la cha­leur. Puis il ajou­ta, d’un ton plus bas, en dari :

— Et il est encore plus impor­tant que ce qui n’a pas besoin d’être tra­duit ne le soit pas.

Shi­rin ne répon­dit pas. Le colo­nel but une autre gor­gée de whis­ky. Autour d’eux, le bar du Kabul Grand Hotel pour­sui­vait sa vie de bar — les conver­sa­tions, les rires, les cli­que­tis de verres. Le musi­cien au rubab était absent ce soir-là. À sa place, un magné­to­phone pas­sait de la musique indienne, un sitar loin­tain et nasillard qui ne conve­nait pas à l’hu­meur de la pièce.

C’est alors qu’un groupe de diplo­mates s’ap­pro­cha du comp­toir, et par­mi eux Arnaud Les­sard. Le colo­nel le vit. Quelque chose chan­gea dans son regard — un éclat, bref, comme le reflet d’un cou­teau qu’on sort et qu’on range aussitôt.

— Les­sard, dit-il en fran­çais. Saint-Cyr, pro­mo­tion 1955. Nous avons des amis communs.

— Colo­nel, dit Arnaud. Je crois que nous nous sommes croi­sés à la récep­tion de l’am­bas­sade, le mois dernier.

— Pos­sible. Les récep­tions se res­semblent. Les gens aus­si, malheureusement.

Ils échan­gèrent quelques phrases — des bana­li­tés, des for­mules, le code social des hommes qui se mesurent sans en avoir l’air. Shi­rin les obser­vait. Deux hommes en cos­tume, un verre à la main, dans le bar d’un hôtel de Kaboul, et entre eux un ter­ri­toire invi­sible, miné, dont elle seule per­ce­vait les contours parce qu’elle com­pre­nait les deux langues, les deux silences, les deux façons de ne pas dire ce qu’on pensait.

Le colo­nel prit congé avec cette cour­toi­sie mili­taire qui est la forme la plus élé­gante de l’in­ti­mi­da­tion. En par­tant, il posa la main sur l’é­paule d’Ar­naud — une seconde, pas plus — et dit :

— Soyez pru­dent, Les­sard. Kaboul est une ville où les ami­tiés sont pré­cieuses. Et les impru­dences aussi.

Il sor­tit. Le bar retrou­va son souffle. Var­tan essuya un verre.

*

Plus tard dans la soi­rée, Shi­rin mon­ta au deuxième étage. Le cou­loir était silen­cieux — cette qua­li­té de silence propre aux hôtels la nuit, un silence habi­té, peu­plé de bruits infimes der­rière les portes closes, de chasses d’eau, de pages tour­nées, de rêves. Elle pas­sait devant la chambre 207 quand elle enten­dit une voix.

Pas une voix dans la chambre. Une voix dans le couloir.

Far­za­na.

La femme de chambre haza­ra était assise par terre, le dos contre le mur, un seau et une ser­pillière à côté d’elle. Elle ne net­toyait pas. Elle atten­dait. Ou elle se repo­sait. Ou elle se cachait — avec Far­za­na, il était dif­fi­cile de savoir, parce que son visage rond, aux pom­mettes mon­goles, aux yeux en amande, n’ex­pri­mait jamais rien qui res­sem­blât à une émo­tion iden­ti­fiable, et cette absence d’ex­pres­sion était en soi une forme de pro­tec­tion, un masque de sur­vie per­fec­tion­né par des géné­ra­tions de Haza­ras habi­tués à être les der­niers, les plus mépri­sés, les plus invisibles.

— Far­za­na jan, dit Shi­rin. Tout va bien ?

Far­za­na leva les yeux. Elle avait dix-neuf ans. Elle en parais­sait quinze ou qua­rante, selon la lumière.

— Bale, Shi­rin jan. Tout va bien.

— Tu tra­vailles à cette heure ?

— Les chambres du deuxième étage. Il faut que ce soit fait avant minuit.

Shi­rin s’ac­crou­pit à côté d’elle. Dans le dari qu’elles par­ta­geaient — un dari simple, direct, sans les fio­ri­tures poé­tiques de la bour­geoi­sie kabou­lie — elle demanda :

— Tu as l’air fatiguée.

Far­za­na haus­sa les épaules. La fatigue n’é­tait pas un concept per­ti­nent dans sa vie. La fatigue sup­po­sait qu’on puisse ne pas être fati­gué, qu’il exis­tât un état de repos auquel on reve­nait. Pour Far­za­na, il n’y avait que le tra­vail et le som­meil, et le som­meil n’é­tait qu’une forme plus douce du tra­vail — les rêves aus­si étaient fatigants.

— Shi­rin jan, dit-elle après un silence.

— Oui ?

— Ras­soul Khan. Le mar­chand du bas.

— Qu’est-ce qu’il a ?

Far­za­na hési­ta. Ses mains se posèrent sur la ser­pillière, la ser­rèrent, la relâ­chèrent. Puis elle dit, d’une voix si basse que Shi­rin dut se pen­cher pour entendre :

— Il reçoit des gens la nuit. Des hommes que je n’ai jamais vus. Ils ne passent pas par la récep­tion. Ils viennent par l’es­ca­lier de ser­vice. Ils portent des sacs. Pas des valises — des sacs. Lourds. Ils res­tent une heure, par­fois deux, et ils repartent.

— Com­ment tu sais ça ?

— Je net­toie le cou­loir. Je les vois pas­ser. Ils ne me regardent pas. Per­sonne ne regarde une Haza­ra avec un seau.

Elle dit cela sans amer­tume. C’é­tait un fait, comme la gra­vi­té ou le lever du soleil — les Haza­ras sont invi­sibles, les femmes de chambre sont invi­sibles, une femme de chambre haza­ra est l’in­vi­si­bi­li­té au car­ré. Et dans cette invi­si­bi­li­té, Far­za­na voyait tout.

— Et dans les sacs ? deman­da Shirin.

— Je ne sais pas. Mais un jour, un des sacs était ouvert. Pas com­plè­te­ment — juste un peu, comme s’ils avaient oublié de le fer­mer. Et j’ai vu quelque chose.

— Quoi ?

— Une tête.

Shi­rin sen­tit son cœur s’accélérer.

— Une tête ?

— En pierre. Une tête en pierre. Avec un sourire.

Un sou­rire. Une tête de Boud­dha. Un frag­ment de sta­tue ou de fresque, arra­ché à un site, embal­lé dans un sac, trans­por­té de nuit par l’es­ca­lier de ser­vice du Kabul Grand Hotel jus­qu’à la chambre d’un mar­chand de lapis-lazu­li dont les bagues brillaient au soleil comme des décla­ra­tions d’innocence.

Shi­rin ne dit rien. Elle posa la main sur le bras de Far­za­na — un geste bref, dis­cret, le seul geste de ten­dresse que la hié­rar­chie des castes et des classes per­met­tait entre elles — et se releva.

— Ne parle de ça à per­sonne, dit-elle.

— Je ne parle à per­sonne, dit Far­za­na. Per­sonne ne me parle non plus.

Shi­rin retour­na dans sa chambre. Elle ouvrit la fenêtre. L’air de la nuit entra — frais, sec, char­gé de cette odeur de pous­sière et de roses qui est l’o­deur de Kaboul au prin­temps. Dans les jar­dins, les arbres étaient immo­biles. Au loin, les mon­tagnes décou­paient le ciel étoi­lé comme des dents noires.

Elle pen­sa aux Boud­dhas. Elle pen­sa à Nan­cy Dupree qui disait : le jour où ils dis­pa­raî­tront. Elle pen­sa à Ras­soul Khan et à ses bagues. Elle pen­sa aux sacs lourds dans l’es­ca­lier de ser­vice. Elle pen­sa à Far­za­na, assise par terre avec sa ser­pillière, qui voyait tout parce que per­sonne ne la regardait.

Et elle se deman­da ce qu’elle allait faire de ce qu’elle savait. C’é­tait tou­jours la même ques­tion. La ques­tion de l’in­ter­prète. On tra­duit les mots des autres, on porte les secrets des autres, on voit ce que les autres ne voient pas — et puis quoi ? On se tait. C’est le métier. La vitre est propre, la vitre est trans­pa­rente, la vitre ne dit rien.

Mais cette nuit, pour la pre­mière fois, la vitre avait des fissures.

IV

La nuit

Cela arri­va un jeu­di. Shi­rin se sou­vien­drait du jour parce que le jeu­di est la veille du ven­dre­di, le jour de repos à Kaboul, et que les jeu­dis soir au bar du Kabul Grand Hotel avaient une qua­li­té par­ti­cu­lière — plus relâ­chée, plus tendre, comme si la pers­pec­tive du len­de­main libre des­ser­rait les cra­vates et les langues. Var­tan pré­pa­rait ses meilleurs cock­tails le jeu­di. Les diplo­mates res­taient plus tard. Le musi­cien au rubab jouait des airs plus lents, plus lan­gou­reux, des gha­zals d’a­mour qui fai­saient bais­ser les pau­pières et mon­ter les souvenirs.

La confé­rence fran­co-afghane se pro­lon­geait. Les ses­sions de l’a­près-midi avaient été consa­crées aux bourses d’é­tudes — com­bien d’é­tu­diants afghans la France pou­vait-elle accueillir, dans quelles filières, à quelles condi­tions. Shi­rin avait tra­duit pen­dant quatre heures, pas­sant du dari au fran­çais et du fran­çais au dari avec cette flui­di­té méca­nique qui, après des années de pra­tique, ne néces­si­tait plus de réflexion consciente — les mots entraient par une oreille dans une langue et sor­taient par la bouche dans une autre, et entre les deux il n’y avait pas de pen­sée, pas de juge­ment, juste un cou­rant, un flux, quelque chose qui res­sem­blait à la musique.

Sauf quand Arnaud par­lait. Quand Arnaud par­lait, le cou­rant se trou­blait. Ses phrases avaient des angles, des aspé­ri­tés, des retour­ne­ments inat­ten­dus qui obli­geaient Shi­rin à pen­ser, à cher­cher l’é­qui­valent dari d’une iro­nie, d’une ellipse, d’un sous-enten­du. Il ne par­lait pas comme un diplo­mate — il par­lait comme quel­qu’un qui avait lu, qui avait vécu, qui savait que les mots sont des ins­tru­ments impar­faits et qui s’en amu­sait au lieu de s’en déso­ler. Elle le détes­tait un peu pour ça. Elle l’ad­mi­rait un peu pour ça. Les deux sen­ti­ments étaient si proches qu’elle ne les dis­tin­guait plus.

Après la ses­sion, dans le hall, il s’ap­pro­cha d’elle.

— Vous dînez seule ce soir ?

— Comme tous les soirs.

— Ce n’est pas une réponse.

— C’est une constatation.

— Alors consta­tons ensemble.

Elle faillit refu­ser. Le mot non était dans sa bouche, prêt, for­mé, aus­si natu­rel que la res­pi­ra­tion — non, mer­ci, je suis fati­guée, non, c’est gen­til mais pas ce soir, non, je ne dîne pas avec les hommes que je tra­duis, les inter­prètes ne dînent pas avec les inter­pré­tés, c’est une règle, une règle qu’elle venait d’in­ven­ter et qui, comme toutes les règles qu’on invente sur le moment, avait l’a­van­tage de sem­bler ancienne et respectable.

Elle ne dit pas non.

*

Ils ne dînèrent pas au res­tau­rant de l’hô­tel. Arnaud pro­po­sa de sor­tir — un res­tau­rant qu’on lui avait recom­man­dé, dans le vieux quar­tier de Murad Kha­ni, un lieu « authen­tique », dit-il, et Shi­rin faillit sou­rire à ce mot, authen­tique, ce mot que les étran­gers emploient pour dési­gner ce que les Afghans appellent sim­ple­ment la vie. Mais elle accep­ta. La soi­rée était douce. Kaboul en avril a cette tié­deur fra­gile des villes d’al­ti­tude au prin­temps — l’air est clair, presque cou­pant, mais il porte en lui une pro­messe de cha­leur, et les jar­dins com­mencent à fleu­rir, les aman­diers d’a­bord, puis les ceri­siers, puis les roses, et la ville entière semble hési­ter entre l’hi­ver qu’elle quitte et l’é­té qu’elle attend.

Ils mar­chèrent. Shar‑e Naw d’a­bord, le quar­tier moderne — les bou­tiques, les ciné­mas, les vitrines éclai­rées, les réver­bères qui fonc­tion­naient une fois sur deux. Puis les rues plus étroites, plus anciennes, où le béton lais­sait place au pisé, où les portes en bois sculp­té gar­daient des cours inté­rieures invi­sibles depuis la rue, où le silence rem­pla­çait le bruit et où Kaboul ces­sait d’être une ville et rede­ve­nait ce qu’elle avait tou­jours été — un vil­lage per­ché dans les mon­tagnes, un relais sur la route de la soie, un lieu de pas­sage où l’on s’ar­rê­tait pour reprendre son souffle entre deux immensités.

Arnaud mar­chait à côté de Shi­rin, les mains dans les poches, le col de sa veste rele­vé contre la fraî­cheur du soir. Il ne par­lait pas. C’é­tait la pre­mière fois qu’il ne par­lait pas, et ce silence avait une qua­li­té dif­fé­rente de ses paroles — il était plus vrai, plus vul­né­rable, comme si le diplo­mate avait enfin posé son masque et qu’il res­tait des­sous un homme ordi­naire, un homme qui mar­chait dans une ville étran­gère avec une femme qu’il com­men­çait à dési­rer et dont il ne savait rien.

Le res­tau­rant était une mai­son en pisé dont la porte basse obli­geait à se cour­ber pour entrer — un geste d’hu­mi­li­té invo­lon­taire, pen­sa Shi­rin, comme si le lieu exi­geait qu’on se fasse petit avant de vous accueillir. À l’in­té­rieur, une salle unique, des toshaks — ces mate­las épais posés au sol — des nappes en plas­tique, une lumière de néon qui rem­pla­çait les bou­gies avec une fran­chise presque bru­tale. Pas de carte. On ser­vait ce qu’il y avait : du man­tu — ces ravio­lis afghans far­cis de viande et d’oi­gnons, nap­pés de yaourt et de sauce tomate — du bola­ni, du pain chaud, du thé.

Ils s’as­sirent. Ils man­gèrent. Arnaud goû­ta le man­tu avec une concen­tra­tion exa­gé­rée, comme un cri­tique gas­tro­no­mique dans un res­tau­rant trois étoiles, et Shi­rin se moqua de lui — c’est de la pâte et de la viande, Arnaud, pas une épreuve phi­lo­so­phique. Il rit. Et dans ce rire, quelque chose bas­cu­la. Pas entre eux — en elle. Quelque chose qu’elle tenait ser­ré depuis long­temps, depuis son retour de Paris peut-être, depuis sept ans de soli­tude dis­ci­pli­née dans une ville qui lui deman­dait d’être soit afghane soit étran­gère, jamais les deux, jamais entre — quelque chose se desserra.

— Pour­quoi vous êtes reve­nue ? deman­da Arnaud.

La ques­tion. La grande ques­tion. Celle que tous les étran­gers posaient et qu’au­cun Afghan n’au­rait posé, parce que pour un Afghan la réponse est évi­dente — on revient parce que c’est chez soi, on revient parce qu’on n’a pas le choix, on revient parce que les mon­tagnes vous rap­pellent et que les mon­tagnes sont plus fortes que les boulevards.

— Parce que Paris n’est pas chez moi, dit Shirin.

— Et Kaboul, c’est chez vous ?

— Kaboul est l’en­droit où je ne suis pas étran­gère. Ce n’est pas la même chose qu’être chez soi.

Il la regar­da. Long­temps. Et elle vit dans ses yeux gris-bleu quelque chose qu’elle ne s’at­ten­dait pas à y trou­ver — non pas de la com­pré­hen­sion, qui aurait été pré­somp­tueuse, mais de la recon­nais­sance. Comme s’il savait, lui aus­si, ce que c’est de n’être chez soi nulle part.

— Le diplo­mate est un apa­tride pro­fes­sion­nel, dit-il. On vit par­tout et on n’ha­bite nulle part. Au bout de vingt ans, on ne sait plus quelle ville on regrette.

— Vous regret­tez Paris ?

— Je regrette une idée de Paris. Pas Paris.

— C’est déjà beaucoup.

— C’est déjà trop.

Ils burent le thé. Vert, brû­lant, dans des tasses sans anses qu’il fal­lait tenir par le bord avec les doigts, et cette cha­leur par­ta­gée, ce petit rituel de la brû­lure et de la patience, créa entre eux une inti­mi­té que les mots n’au­raient pas pu créer.

*

Ils ren­trèrent à l’hô­tel à pied, par un che­min plus long que néces­saire. Les rues de Kaboul la nuit ne sont pas dan­ge­reuses — pas encore, pas en 1973 — mais elles sont étranges. Les réver­bères pro­jettent des ombres trop longues. Les chiens errants tra­versent les car­re­fours en meute silen­cieuse. Les mon­tagnes, tout autour, sont des pré­sences noires et mas­sives qui rap­pellent que la ville n’est qu’un acci­dent dans un pay­sage qui n’a pas été fait pour les hommes.

Devant l’hô­tel, sous le porche, Arnaud s’arrêta.

— Shi­rin.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il pro­non­çait son pré­nom sans le jan, sans le made­moi­selle, sans rien — juste son pré­nom, nu, dans le fran­çais de la nuit, et la sono­ri­té était dif­fé­rente, le sh fran­çais plus doux que le sh dari, comme un tis­su qu’on aurait pas­sé à la main pour en ôter les aspérités.

Elle ne répon­dit pas. Elle entra dans l’hô­tel. Il la sui­vit. Le hall était presque vide — Ghu­lam Sar­war à la récep­tion, lisant un jour­nal en dari, la mous­tache fron­cée par la concen­tra­tion. Var­tan qui fer­mait le bar, les bou­teilles ran­gées, les bou­gies éteintes. Un silence de fin de soi­rée, oua­té, complice.

Ils mon­tèrent l’es­ca­lier. Pas l’as­cen­seur — l’es­ca­lier, parce que l’es­ca­lier est plus lent, et que la len­teur, à cet ins­tant pré­cis, était néces­saire. Chaque marche était un choix. Chaque palier une hési­ta­tion. Au deuxième étage, le cou­loir s’é­ten­dit devant eux, long, fai­ble­ment éclai­ré, avec ses portes numé­ro­tées comme des secrets alignés.

La chambre 214. Shi­rin ouvrit la porte. Elle ne se retour­na pas pour l’in­vi­ter. Elle lais­sa la porte ouverte der­rière elle, et ce geste — ce non-geste, cette absence de fer­me­ture — était plus élo­quent que n’im­porte quelle invitation.

Arnaud entra. La porte se referma.

*

La fenêtre était ouverte. L’air de la nuit, frais et sec, entrait dans la chambre avec les bruits ténus du jar­din — un frois­se­ment de feuilles, un cra­que­ment de branche, le mur­mure loin­tain de l’eau dans le bas­sin. La lune éclai­rait le lit défait, le bureau, le recueil de Hafez posé sur la table de nuit.

Ce qui se pas­sa entre eux cette nuit-là n’a­vait rien de l’é­lan ni de la fièvre. C’é­tait plus lent que ça, plus grave, plus atten­tif. Deux corps qui se décou­vraient avec la pru­dence de ceux qui savent que le désir est une langue aus­si, et qu’on peut s’y trom­per comme on se trompe dans n’im­porte quelle tra­duc­tion. Les mains d’Ar­naud sur sa peau. Les lèvres de Shi­rin dans son cou. Et entre eux, le silence — non pas l’ab­sence de mots mais leur inuti­li­té, ce moment où les langues, toutes les langues, abdiquent devant quelque chose de plus ancien, de plus simple, de plus vrai.

Après, ils res­tèrent allon­gés dans le noir, le drap sur les jambes, la fenêtre ouverte sur la nuit afghane. Arnaud fumait une ciga­rette — une Gitane sans filtre qu’il avait rame­née de Paris et dont le tabac noir sen­tait une autre ville, un autre cli­mat, un autre monde. Shi­rin ne fumait pas. Elle regar­dait le pla­fond et pen­sait à une chose que sa mère lui avait dite un jour : « Les femmes War­dak ne font pas les choses à moi­tié. Quand elles aiment, elles aiment entiè­re­ment, et quand elles souffrent, elles souffrent entiè­re­ment, et la dif­fé­rence entre les deux est plus mince que tu ne crois. »

— Arnaud.

— Oui.

— Tu es marié.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un fait, posé entre eux comme un objet — un objet qu’on peut regar­der, tour­ner, exa­mi­ner, mais qu’on ne peut pas faire disparaître.

— Oui, dit-il. À Paris. Elle s’ap­pelle Cathe­rine. Deux enfants. Un gar­çon et une fille.

Il dit cela sans défense et sans excuses, avec cette hon­nê­te­té nue qui est par­fois la forme la plus cruelle de la cruau­té. Il ne cher­chait pas à mini­mi­ser. Il ne disait pas que son mariage était mort, que sa femme ne le com­pre­nait pas, que les diplo­mates vivent des vies paral­lèles. Il disait les faits. Cathe­rine. Deux enfants. Paris.

— Je sais, dit Shirin.

— Com­ment tu sais ?

— Je suis inter­prète. Je sais tout. C’est le problème.

Il écra­sa sa ciga­rette dans le cen­drier sur la table de nuit. La fumée res­ta un ins­tant sus­pen­due dans la lumière de la lune, un fan­tôme gris-bleu qui se dis­si­pa len­te­ment, et Shi­rin pen­sa que cette fumée res­sem­blait à beau­coup de choses dans sa vie — pré­sente, insai­sis­sable, et déjà en train de disparaître.

*

Elle ne dor­mit pas. Arnaud dor­mait — les Fran­çais dorment tou­jours après l’a­mour, c’é­tait une consta­ta­tion eth­no­gra­phique, pas un reproche — et elle se leva dou­ce­ment, enfi­la une robe, et des­cen­dit dans les jardins.

La nuit de Kaboul. Il faut l’a­voir vue pour com­prendre pour­quoi les poètes per­sans écrivent des gha­zals sur la nuit. L’air est si pur à cette alti­tude que les étoiles ne scin­tillent pas — elles brûlent, fixes, intenses, comme des trous dans un tis­su noir der­rière lequel il y aurait de la lumière. Le silence est total, ou presque — un chien aboie au loin, une voi­ture passe sur Shar‑e Naw, un gar­dien tousse quelque part. Et les jar­dins de l’hô­tel, bai­gnés de lune, avaient cette beau­té irréelle des lieux qu’on voit en rêve — les rosiers argen­tés, le bas­sin noir, le saule qui pen­dait comme une chevelure.

Shi­rin s’as­sit sur un banc de pierre. Elle fer­ma les yeux. Elle écouta.

Et c’est alors qu’elle enten­dit des pas.

Quel­qu’un mar­chait dans les jar­dins. Pas un ser­veur, pas un gar­dien — les ser­veurs et les gar­diens ont des pas recon­nais­sables, dis­crets, fonc­tion­nels. Ceux-ci étaient des pas d’homme qui ne vou­lait pas être enten­du mais qui ne connais­sait pas assez les lieux pour évi­ter le gravier.

Elle ouvrit les yeux. Une sil­houette, près du bas­sin. Un homme, debout, qui fumait une ciga­rette dont le bout rou­geoyait dans l’obs­cu­ri­té comme un œil unique. Il la vit au même moment et s’approcha.

Jür­gen Kess­ler. L’Al­le­mand au Leica.

— Guten Abend, dit-il. Puis, se repre­nant : Bon­soir. Vous ne dor­mez pas non plus ?

Il avait la tren­taine, une barbe blonde de trois jours, des yeux clairs qui sem­blaient pho­to­gra­phier tout ce qu’ils regar­daient. Son appa­reil pen­dait à son cou même à cette heure — un Lei­ca M3, nota Shi­rin, l’ap­pa­reil des professionnels.

— La nuit de Kaboul est trop belle pour dor­mir, dit-elle.

— C’est vrai. J’es­sayais de pho­to­gra­phier les étoiles, mais elles refusent de poser.

Il sou­rit. Un sou­rire char­mant, ouvert, un sou­rire de voya­geur habi­tué à mettre les gens à l’aise. Puis il s’as­sit sur le banc voi­sin, sans y être invi­té, avec cette décon­trac­tion des Euro­péens qui consi­dèrent l’es­pace public comme un bien partagé.

— Vous êtes l’in­ter­prète de la confé­rence fran­çaise, n’est-ce pas ? J’ai enten­du par­ler de vous. On dit que vous êtes la meilleure de Kaboul.

— On dit beau­coup de choses à Kaboul.

— C’est ce qui rend cette ville si intéressante.

Un silence. Le bas­sin reflé­tait la lune. Quelque part dans l’hô­tel, une fenêtre se ferma.

— Dites-moi, reprit Kess­ler, et son ton avait chan­gé — plus bas, plus direct, comme quel­qu’un qui ces­se­rait sou­dain de jouer un rôle pour en jouer un autre. Ce mar­chand, au lob­by. Ras­soul Khan. Vous le connais­sez bien ?

La ques­tion était trop pré­cise. Trop rapide. On ne demande pas à une femme qu’on vient de ren­con­trer dans un jar­din à deux heures du matin si elle connaît un mar­chand de lapis-lazu­li, sauf si l’on a une rai­son de poser cette ques­tion qui n’a rien à voir avec la curio­si­té touristique.

— Tout le monde connaît Ras­soul Khan, dit Shi­rin. Il fait par­tie du mobilier.

— Et ce qu’il vend, c’est uni­que­ment du lapis-lazu­li et des tapis ?

— Qu’est-ce que vous êtes, exac­te­ment, mon­sieur Kess­ler ? Photographe ?

Il la regar­da. Elle sou­tint son regard. Dans l’obs­cu­ri­té du jar­din, à cette heure où les masques tombent parce que la nuit est un pays sans fron­tières, quelque chose pas­sa entre eux — non pas de la séduc­tion, mais de la recon­nais­sance. Deux per­sonnes qui savaient que l’autre n’é­tait pas exac­te­ment ce qu’elle pré­ten­dait être.

— Pho­to­graphe, dit-il. Oui. C’est ce qui est écrit sur mon passeport.

— Et der­rière le passeport ?

— Der­rière le pas­se­port, il y a un homme curieux. Comme vous, made­moi­selle War­dak. Comme vous.

Il écra­sa sa ciga­rette, se leva, et la salua d’une incli­nai­son de tête presque for­melle — un geste qui contras­tait avec la décon­trac­tion de sa tenue et qui, pour cette rai­son, était plus inquié­tant qu’un geste menaçant.

— Bonne nuit, dit-il. Les étoiles de Kaboul sont déci­dé­ment imphotographiables.

Il dis­pa­rut dans l’hô­tel. Shi­rin res­ta assise. L’air de la nuit lui parut sou­dain plus froid, ou peut-être était-ce elle qui avait froid, cette sorte de froid inté­rieur qui vient quand on com­prend que les choses sont plus com­pli­quées qu’on ne le croyait, que les gens sont plus opaques, que l’hô­tel où l’on croyait être en sécu­ri­té est un lieu tra­ver­sé de cou­rants sou­ter­rains, de ques­tions, de pré­sences qui ne sont pas ce qu’elles semblent.

Elle remon­ta dans sa chambre. Arnaud dor­mait tou­jours. Elle se glis­sa sous le drap à côté de lui, sen­tit la cha­leur de son corps, cette cha­leur ani­male et simple qui est la seule véri­té du désir, et fer­ma les yeux.

Dans son som­meil, Arnaud mur­mu­ra un mot. En fran­çais. Un mot qu’elle ne com­prit pas — peut-être un nom, peut-être rien, peut-être le rési­du d’un rêve qui n’a­vait rien à voir avec elle, avec Kaboul, avec cette chambre au deuxième étage du Kabul Grand Hotel où deux per­sonnes qui n’au­raient pas dû se trou­ver ensemble dor­maient dans le même lit pen­dant que dehors, au-des­sus des mon­tagnes, les étoiles afghanes conti­nuaient de brû­ler avec une indif­fé­rence magnifique.

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