Au-dessus de mes cendres — Chapitres 5 à 8
Au-dessus
de mes cendres
Au-dessus de mes cendres
Chapitres 5 à 8
CHAPITRE 5 — LA TRAME
Orzou-bibi ne regardait pas le métier.
Ses yeux — presque fermés, deux fentes sombres dans un réseau de rides — étaient tournés vers la fenêtre haute de la cellule, vers la lumière qui n’entrait pas vraiment, ou pas assez pour voir quoi que ce soit. Mais ses mains voyaient. Elles allaient et venaient sur le fil avec une intelligence autonome, une science des doigts qui n’avait plus besoin du regard, et le fuseau tournait dans sa main gauche tandis que la droite tirait la soie, l’étirait, la tendait, et le fil naissait entre les deux — un fil d’une finesse insensée, à peine visible, qui captait la lumière un instant avant de disparaître dans la torsion.
Mathias revenait pour la troisième fois.
Il avait demandé à Dilnoza de l’accompagner — pas pour traduire, cette fois, mais pour être là, parce que la présence de Dilnoza changeait quelque chose dans l’atmosphère de l’atelier. Les tisseuses se détendaient. Elles parlaient entre elles, riaient, chantaient à voix basse les mélodies lentes du Khorezm qui accompagnaient le battement du peigne sur la trame. Avec Mathias seul, elles étaient polies mais silencieuses — un étranger, un homme, un appareil photo. Avec Dilnoza, elles redevenaient elles-mêmes.
L’atelier occupait trois cellules de l’ancienne médersa Yakub Bey Khoja, construite en 1873, et une quatrième plus petite où l’on teignait la soie. Mathias avait obtenu la permission de photographier — pas le tapis en cours, la règle tenait — et il avait passé la matinée à saisir les gestes : les mains qui nouaient, le peigne qui frappait, les navettes qui traversaient la chaîne, les fils de couleur qui apparaissaient nœud après nœud dans la trame comme des mots dans une phrase. Mais ce qu’il voulait vraiment, ce n’était pas photographier. C’était comprendre.
Il avait apporté ses images de tapis — des photos prises les jours précédents dans les boutiques de l’Ichan-Kala et au petit musée de la Soie, où des tapis anciens étaient exposés sous verre. Il les avait imprimées à l’hôtel, en petit format, sur le papier médiocre de l’imprimante du business center. Et il les avait étalées sur une table basse, dans la cellule où Orzou-bibi filait, à côté de ses propres photos aériennes de l’Ichan-Kala — des vues du dessus, trouvées en ligne, qu’il avait annotées au crayon.
— Demandez-lui, dit-il à Dilnoza, ce que signifient les motifs.
Dilnoza parla longuement avec Orzou-bibi. Le dialogue était lent — la vieille femme répondait par bribes, avec des pauses, comme si les mots devaient remonter de très loin avant d’atteindre ses lèvres. Dilnoza traduisait au fur et à mesure, d’une voix basse pour ne pas interrompre le fil.
— Les étoiles à huit branches, ce sont des symboles solaires. Elles viennent d’avant l’islam — du culte de Tengri, le dieu du ciel des nomades. Chaque branche est une direction. Huit directions, parce que les quatre points cardinaux ne suffisent pas — il faut aussi ce qui est entre eux.
— Et les croix ?
— Aussi Tengri. La croix dans un losange, c’est le soleil dans l’horizon. Ça protège. Les femmes tissaient ça dans les tapis de mariage pour que le couple soit béni.
— Et ceux-là ?
Mathias montrait un motif plus complexe — une sorte de labyrinthe de lignes brisées, imbriquées, qui formait un dessin à la fois géométrique et organique, comme un circuit électrique redessiné par un calligraphe.
Orzou-bibi parla plus longtemps, cette fois. Sa voix changea — plus grave, plus lente, avec des mots que Dilnoza ne traduisait pas tout de suite, comme si elle les pesait.
— Elle dit que c’est un vieux motif. Très vieux. On l’appelle « le chemin du marchand » — c’est le trajet des caravanes dans le désert. Chaque ligne brisée est une étape. Les angles sont les virages — les endroits où le vent change et où il faut changer de direction. Le centre du motif, c’est le puits — l’endroit où l’on boit et où l’on dort.
— Un plan, dit Mathias.
— Oui. En quelque sorte. Mais pas un plan fixe. Elle dit que les anciennes tisseuses ne copiaient pas un modèle — elles tissaient ce qu’elles voyaient en rêve. Et les rêves changeaient d’une nuit à l’autre. Alors le même motif, tissé par la même femme, ne donnait jamais exactement le même tapis.
Mathias regardait la photo du tapis. Le « chemin du marchand ». Les lignes brisées, les angles, le puits au centre. Il regarda ensuite sa photo aérienne de l’Ichan-Kala. Le rectangle allongé, les ruelles perpendiculaires, les décrochements, les impasses.
Il superposa les deux.
Pas exactement — les échelles n’étaient pas les mêmes, les proportions non plus. Mais il y avait une correspondance. Pas point par point, pas ruelle par ruelle, mais dans la logique du dessin — la manière dont les lignes se brisaient aux mêmes angles, la manière dont les impasses du tapis correspondaient à des culs-de-sac du plan, la manière dont le centre — le puits — tombait à l’endroit approximatif du mausolée de Pahlavon Mahmud.
Il montra la superposition à Dilnoza. Elle fronça les sourcils.
— Vous cherchez une carte dans un tapis ?
— Je ne cherche rien. Je regarde.
— C’est pareil, dans cette ville.
Orzou-bibi, qui avait cessé de filer et les observait de ses yeux presque clos, dit quelque chose. Une phrase brève, sèche, sans inflexion.
— Qu’est-ce qu’elle dit ? demanda Mathias.
Dilnoza hésita. Pas longtemps — une seconde, peut-être deux — mais assez pour que Mathias le remarque.
— Elle dit : « Les tapis ne copient pas la ville. C’est la ville qui copie les tapis. »
Le silence qui suivit fut interrompu par le battement du peigne — tok, tok, tok — dans la cellule voisine. Les tisseuses continuaient. Le tapis rouge et bleu grandissait, nœud après nœud. Mathias regardait les mains d’Orzou-bibi, immobiles pour la première fois sur le fuseau, et il sentait quelque chose se déplacer dans sa compréhension des choses — pas un séisme, pas une révélation, plutôt le glissement d’une pièce dans un mécanisme qu’il ne connaissait pas encore.
Il prit congé d’Orzou-bibi. Elle inclina la tête, murmura quelques mots que Dilnoza traduisit en souriant :
— Elle dit de revenir. Elle dit que vous regardez bien, pour un étranger.
Dehors, la lumière de midi frappait les murs de l’Ichan-Kala avec une violence blanche. Les touristes se pressaient devant le Kalta Minor, brandissant leurs téléphones. Un vendeur de tapis avait déployé ses marchandises sur le sol, devant la médersa Muhammad Amin Khan — des tapis de laine et de soie, rouges, bleus, bruns, avec leurs motifs géométriques étalés au soleil comme des langues qu’on ne savait plus lire.
Mathias les regarda différemment.
— Dilnoza.
— Oui ?
— L’histoire des esclaves. Celle de la médersa Shergazi Khan. Racontez-la-moi.
Dilnoza s’assit sur un muret, à l’ombre d’un auvent, et raconta.
— 1718. Le khan Shergazi décide de construire une médersa. Il fait capturer cinq mille esclaves persans — des gens de Mechhed, principalement — et les amène à Khiva. Il leur promet la liberté en échange de leur travail. Ils construisent la médersa. Quand la construction touche à sa fin, le khan commence à hésiter — libérer cinq mille hommes, c’est perdre cinq mille esclaves, et un esclave à Khiva, au XVIIIe siècle, ça vaut cher. Les Persans sentent la trahison. Ils se soulèvent. Ils lynchent le khan à l’intérieur même de la médersa qu’ils ont construite.
— Et l’inscription au-dessus de la porte ?
— « J’accepte la mort des mains d’esclaves. »
— C’est le khan qui a écrit ça ?
— Non. Quelqu’un l’a fait graver après, comme si c’était la dernière parole du khan. Mais personne ne sait si c’est vrai. C’est une phrase impossible — elle suppose que le khan savait ce qui allait arriver et qu’il l’a accepté. Une phrase de tragédie, pas d’histoire.
Mathias regarda en direction de la médersa Shergazi Khan, visible depuis où ils étaient assis — un bâtiment sobre, presque modeste comparé aux constructions postérieures, avec un portail en brique et une cour intérieure silencieuse.
Cinq mille Persans. Des mains d’esclaves qui avaient taillé chaque brique, posé chaque poutre, enduit chaque mur. Et le sang du khan versé dans les murs mêmes qu’ils avaient élevés. Khiva n’était pas une ville de pierres. C’était une ville de gestes — des millions de gestes accumulés, empilés, couche après couche, les mains des esclaves et les mains des artisans et les mains des tisseuses, tous ces gestes silencieux dont les murs étaient faits.
La main qui a cousu.
Comme les mains de son père sur le cuir.
Comme les mains d’Orzou-bibi sur la soie.
Il sortit de l’Ichan-Kala en début d’après-midi et rentra à l’hôtel pour transférer ses fichiers. Sur le seuil du hall, il croisa un homme qu’il n’avait pas encore vu — grand, maigre, le crâne rasé, un gilet de toile beige sur une chemise à carreaux, une sacoche en cuir sous le bras. L’homme avait le teint rougeaud et les yeux d’un bleu très pâle, presque décoloré, comme un ciel de fin d’hiver.
— Français ? dit l’homme en français, avec un accent russe qui écrasait les voyelles.
— Oui.
— Viktor Nemtsov. Restaurateur. Je travaille sur la Kunya Ark. On se verra sans doute.
Il tendit une main ferme, sourit d’un sourire qui n’atteignait pas ses yeux, et disparut vers le jardin de l’hôtel, en direction de la piscine vide.
CHAPITRE 6 — L’ARCHITECTE
Le bar de l’Asia Khiva Hotel n’était pas un bar — c’était une alcôve avec un comptoir en stratifié, quatre tabourets en similicuir, un réfrigérateur vitré contenant des bières ouzbèkes et des bouteilles d’eau, et une étagère où trois bouteilles de vodka russe voisinaient avec un flacon de cognac arménien dont le niveau n’avait pas bougé depuis l’ère soviétique, probablement. L’éclairage venait d’une applique en forme de coquillage qui diffusait une lumière jaunâtre sur le mur peint en crème. Personne n’allait jamais dans ce bar, sauf Viktor Nemtsov.
Mathias l’y trouva le soir du sixième jour.
Viktor était assis sur le tabouret le plus éloigné de la porte, un verre de vodka devant lui — pas la vodka de l’étagère, une bouteille qu’il avait apportée lui-même et qui portait une étiquette en cyrillique —, et il lisait un journal en russe avec l’attention d’un homme qui ne cherche pas des nouvelles mais un prétexte pour ne parler à personne. Il leva les yeux quand Mathias s’assit.
— Le Français. Vous photographiez les murs, c’est ça ?
— Les bâtiments, oui.
— C’est la même chose ici. Les bâtiments sont des murs. Et les murs sont des gens. Vodka ?
Il versa sans attendre la réponse. Le verre était un verre à thé, petit, évasé, pas fait pour la vodka. Mathias but. Le liquide avait la douceur trompeuse des bonnes vodkas — on ne sentait rien, puis tout brûlait.
Viktor Nemtsov, apprit Mathias au cours de la demi-heure qui suivit, était architecte de formation — diplômé du MARHI de Moscou dans les années 90, « quand Moscou ressemblait à un chantier de démolition et que les architectes étaient des archéologues malgré eux ». Il avait travaillé pour différents programmes de restauration en Asie centrale — Samarcande, Boukhara, Merv au Turkménistan — et se trouvait à Khiva depuis six mois pour un projet de consolidation de la Kunya Ark, la forteresse intérieure de l’Ichan-Kala, financé par un consortium européen et le ministère de la Culture ouzbek.
— Consolider, dit-il en versant un deuxième verre. C’est un mot diplomatique. Ça veut dire empêcher les murs de tomber tout en empêchant les Ouzbeks de les repeindre en neuf. C’est un exercice d’équilibre entre la ruine et le mensonge.
Il parlait un français correct, appris à l’Institut Pouchkine de Moscou et perfectionné sur des chantiers internationaux. Son vocabulaire était technique et précis quand il parlait d’architecture, et sarcastique quand il parlait de tout le reste.
— Le problème de la restauration, c’est qu’elle suppose que le bâtiment a un état d’origine. Un état idéal, fixe, vers lequel il faut revenir. Mais un bâtiment en terre crue dans le Khorezm, ça n’a jamais été fixe. Ça bouge. La terre respire. L’eau monte et descend dans les fondations avec les saisons. Les murs se dilatent en été et se contractent en hiver. Un bâtiment en terre, c’est un organisme.
— Comme un arbre.
— Mieux qu’un arbre. Un arbre pousse dans un seul sens. Un mur en terre pousse dans tous les sens — il s’épaissit, il s’amincit, il se tord, il s’affaisse. Et si vous le laissez tranquille assez longtemps, il finit par ressembler au sol dont il est fait. C’est la seule architecture honnête du monde : elle retourne d’où elle vient.
Mathias écoutait. Viktor avait la capacité de certains solitaires — les alcooliques cultivés, les expatriés de long cours — à remplir un silence dès qu’on le lui offrait. Il ne parlait pas pour communiquer ; il parlait pour entendre le son de sa propre intelligence dans un endroit où personne ne l’écoutait.
Mais au troisième verre, quelque chose changea. Viktor cessa d’être brillant. Sa voix baissa d’un ton, son débit ralentit, et ses yeux bleu pâle se fixèrent sur la surface du comptoir en stratifié comme s’il y cherchait quelque chose.
— Je vais vous dire un truc, dit-il. Un truc que je n’ai pas mis dans mes rapports.
Mathias attendit.
— La Kunya Ark. La forteresse. Je la relève depuis six mois. Des plans, des coupes, des mesures. Tout au laser — je travaille avec un Leica DISTO, précis au millimètre. Je mesure les murs, les ouvertures, les hauteurs sous plafond, les épaisseurs. Je note tout. Je reporte sur AutoCAD. Et la semaine suivante, je remesure.
Il fit une pause. Versa un demi-verre. Ne le but pas.
— Les mesures ne coïncident pas.
Mathias ne dit rien.
— Pas beaucoup. Des centimètres. Parfois un ou deux, parfois cinq, rarement plus de dix. Une ouverture de porte qui fait 1,83 mètre le mardi et 1,86 le jeudi. Un mur de 47 centimètres d’épaisseur qui en fait 45 huit jours plus tard. J’ai vérifié mon instrument — il est calibré, il fonctionne. J’ai mesuré d’autres bâtiments dans la ville nouvelle, hors de l’Ichan-Kala — les mesures sont stables. C’est seulement à l’intérieur des murs.
— Le mouvement de la terre, dit Mathias. Vous avez dit vous-même que les murs respirent.
— Oui. C’est ce que je me suis dit. Dilatation thermique, mouvement hydrique, tout ça. Mais dix centimètres sur un mur de brique crue en une semaine, sans pluie, sans changement de température notable — non. Ça ne tient pas. Les coefficients ne correspondent pas. J’ai fait les calculs.
— Alors quoi ?
Viktor le regarda. Ses yeux bleu pâle, dans la lumière jaunâtre du bar, avaient quelque chose de minéral — de la turquoise fanée, de la faïence usée.
— Alors je ne sais pas. Je remesure. Je note. Je ne mets pas les écarts dans mes rapports parce que personne ne me croirait et parce que, pour être franc, je ne me crois pas moi-même. Mais les chiffres sont là.
Il but son demi-verre d’un trait.
— Vous savez ce que c’est, le problème, avec un bâtiment qui bouge ? Ce n’est pas le bâtiment. C’est ce que ça fait à votre tête. Vous commencez à douter de votre instrument, puis de vos yeux, puis de votre mémoire. Et un architecte qui doute de ses mesures, c’est comme un chirurgien qui doute de ses mains. Il vaut mieux boire.
Il versa un quatrième verre. Cette fois, Mathias refusa.
— Je vais vous montrer quelque chose, dit Mathias.
Il monta dans sa chambre, revint avec son ordinateur portable, et ouvrit les fichiers. La ruelle de l’avant-veille. Les trois photos. La troisième, avec le coude à gauche qui n’existait pas sur les deux premières. Puis les photos du matin — le mur plein là où la ruelle aurait dû être.
Viktor regarda longtemps. Il zooma, revint, zooma encore. Son visage ne trahissait rien — l’habitude professionnelle de ne pas réagir avant d’avoir fini d’analyser.
— Les métadonnées sont propres, dit-il. Même boîtier, même objectif, mêmes coordonnées à un mètre près. Même heure à deux secondes d’écart.
— Je sais.
— Et le mur, le lendemain — les coordonnées GPS correspondent aussi ?
— Oui.
Viktor se renversa sur son tabouret. Il fit tourner son verre entre ses doigts — un geste lent, presque mécanique.
— Mon grand-père était ingénieur topographe dans l’Armée rouge, dit-il. Il a cartographié le Khorezm en 1947. Quand j’étais enfant, il m’a raconté une histoire que je n’ai jamais comprise. Il disait que les cartes de Khiva ne tenaient pas. Que les relevés d’une semaine ne correspondaient pas à ceux de la suivante. Il pensait que c’était à cause de la terre — le sol alluvial du delta de l’Amou-Daria, instable, qui bougeait sous les fondations. Mais il disait aussi quelque chose d’autre. Il disait que les vieux de Khiva n’étaient pas surpris. Ils disaient : « La ville dort le jour et marche la nuit. »
Mathias ne répondit pas. Le bar était silencieux. L’applique en coquillage bourdonnait faiblement. Par la fenêtre, on voyait le jardin de l’hôtel, la piscine vide pleine de feuilles, et au-delà, la masse sombre des murailles.
— On en reparle, dit Viktor en rebouchant sa bouteille. Ou pas. Bonne nuit, le Français.
Il se leva, glissa la bouteille dans la poche intérieure de son gilet, et sortit du bar en marchant très droit — la démarche soigneusement verticale de l’homme qui sait exactement combien il a bu.
Mathias resta seul. Il finit son verre, ferma son ordinateur, et traversa le hall. Bakhtiyor était à son poste. Le cahier était ouvert. Le stylo bleu, posé en travers de la page. Mathias s’arrêta devant le comptoir.
— Bakhtiyor.
Le réceptionniste leva ses yeux clairs.
— Est-ce que la ville bouge la nuit ?
Bakhtiyor le regarda. Longtemps. Ses yeux ne cillèrent pas. Puis il baissa le regard vers son cahier, prit le stylo, et écrivit quelque chose — trois ou quatre mots, dans cette écriture fine et serrée que Mathias ne pouvait pas lire.
Puis il reposa le stylo et inclina la tête.
Mathias monta dans sa chambre. Sur le balcon, les murailles de l’Ichan-Kala étaient là, immuables, crénelées, solides. Dix mètres de haut, six mètres d’épaisseur, quinze siècles de terre crue. Elles ne bougeaient pas. Bien sûr qu’elles ne bougeaient pas.
Il se coucha et cette nuit-là il rêva de colonnes — cent douze colonnes de bois qui marchaient dans le noir, lentement, à pas de racines, et qui se réarrangeaient dans une configuration nouvelle avant l’aube, comme les pièces d’un jeu dont personne ne connaissait les règles.
CHAPITRE 7 — LA NUIT DES COLONNES
Il attendit minuit.
Pas par superstition — Mathias n’était pas superstitieux, il était précis, ce qui est une forme de superstition sans dieu — mais parce que minuit était l’heure à laquelle les derniers promeneurs quittaient l’Ichan-Kala et où la ville intérieure se refermait sur elle-même comme un coquillage. Il avait observé le rythme. Les touristes disparaissaient vers neuf heures. Les habitants rentraient vers dix heures. Entre onze heures et minuit, quelques chats, un gardien de nuit qui fumait devant la porte ouest, et le silence.
Il prépara son matériel avec une attention particulière. Le Canon, l’objectif 24–70 ouvert à 2.8 pour les conditions de basse lumière, le trépied carbone, la lampe frontale qu’il n’allumerait pas — la lune était aux trois quarts et le ciel, dégagé de tout nuage, suffirait. Il enfila une veste en toile, des chaussures à semelles souples, et descendit.
Le hall de l’Asia Khiva Hotel, à minuit, avait la qualité particulière des lieux conçus pour le jour quand le jour les a quittés. Les lustres en cristal brillaient pour personne. Le marbre beige renvoyait un écho feutré à chaque pas. L’odeur de jasmin synthétique flottait, déplacée, comme un parfum porté par quelqu’un qui est déjà parti.
Bakhtiyor.
Le réceptionniste de nuit était à son poste — le dos droit, les yeux clairs, le cahier ouvert devant lui. Il portait le même pull-over gris, le même gilet sans manches. Mathias se demanda, en passant devant le comptoir, s’il avait d’autres vêtements ou si cette tenue était un uniforme, une armure, un costume de scène. Il se demanda aussi si Bakhtiyor dormait — il ne l’avait jamais vu autrement qu’éveillé, assis, immobile, le stylo bleu à portée de main.
— Bonsoir, dit Mathias.
Bakhtiyor inclina la tête. Ses yeux suivirent le trépied, le sac à dos, l’appareil photo. Quelque chose passa dans son regard — pas de la curiosité, pas de l’inquiétude, plutôt une forme de reconnaissance, comme un gardien de phare regardant un navire mettre le cap vers le large.
Mathias poussa la porte et sortit dans la nuit.
L’air d’octobre, à minuit, dans le Khorezm, était d’une pureté qui faisait mal aux poumons. Sec, froid sans être glacial, chargé d’une odeur de terre et de quelque chose d’autre — d’herbacé, de sauvage, qui venait du désert tout proche. Le ciel était immense. La Voie lactée blessait le noir d’un trait de craie lumineuse, si dense, si présente, qu’elle semblait peser sur la ville comme un plafond de lumière inversée.
Les murailles de l’Ichan-Kala, éclairées par la lune, étaient fauves et gigantesques. Tosh Darvoza — la porte sud — était une bouche d’ombre. Mathias y entra.
Le changement fut immédiat. Dehors, la nuit était vaste, ouverte, stellaire. Dedans, elle se resserrait. Les murs de brique montaient de part et d’autre, proches, hauts, coupant le ciel en une bande étroite. La lumière lunaire n’entrait que par le haut, en lames obliques qui tranchaient les façades en diagonales de lumière et d’ombre. Le sol — pavé, inégal — renvoyait le bruit des pas avec un écho sec qui rebondissait entre les murs.
Mathias marcha vers la mosquée Juma.
Il connaissait le chemin. De jour, il l’avait fait une dizaine de fois — Tosh Darvoza, la voie principale vers le nord, premier virage à droite après la médersa Kutlug Murad Inak, puis tout droit. Sept minutes de marche. Mais la nuit, les distances se réarrangeaient. Le premier virage à droite, qu’il prit sans hésiter, menait à une ruelle plus longue que dans son souvenir — ou était-ce la nuit qui étirait les perspectives, l’absence de lumière qui repoussait les murs ? Il marcha. Ses semelles souples ne faisaient presque pas de bruit. Il entendait sa respiration, le frottement de la bandoulière du sac sur sa veste, et un son très lointain, très bas, qui pouvait être le vent dans les créneaux ou la respiration de la ville elle-même.
La porte de la mosquée Juma — la porte principale, pas la porte latérale de Dilnoza — était fermée par un loquet simple, sans cadenas. Mathias l’ouvrit. Le grincement du bois résonna dans la ruelle vide comme un cri d’oiseau, bref et rauque. Il entra.
Les colonnes.
Cent douze colonnes de bois dans la pénombre.
La lune entrait par les deux puits de jour, en colonnes verticales de lumière blanche qui tombaient sur le sol de terre battue comme des piliers incorporels — deux colonnes de lumière parmi cent douze colonnes de bois, et dans la semi-obscurité qui régnait au-delà de ces flaques pâles, les fûts sculptés se devinaient plus qu’ils ne se voyaient, masses sombres et verticales, régulières et irrégulières, forêt pétrifiée sous un ciel de plafond.
Mathias installa le trépied dans l’allée centrale, entre deux rangées de colonnes. Pose longue — trente secondes, sensibilité 800, ouverture maximale. L’image mettrait du temps à s’inscrire sur le capteur, et pendant ces trente secondes, tout mouvement serait un flou, une traînée, un fantôme.
Il déclencha.
Le claquement du miroir résonna dans la salle vide. Puis le silence revint, plus dense qu’avant, comme si le bruit avait creusé un espace que le silence se dépêchait de remplir.
Mathias attendit que la pose soit terminée. Vérifia l’image sur l’écran. Les colonnes apparaissaient, nettes pour celles qui étaient dans la zone de netteté, fondues dans un flou doux pour les plus éloignées. Les deux colonnes de lumière lunaire brillaient sur le sol comme des épées plantées dans la terre. C’était beau. C’était exactement ce qu’il fallait pour le livre.
Il déplaça le trépied de trois mètres vers la gauche. Nouvelle pose. Nouveau claquement du miroir. Nouveau silence.
Au bout de la troisième pose, il commença à marcher entre les colonnes.
Il avait laissé le trépied et marchait avec l’appareil à la main, sans déclencher, juste pour sentir l’espace. Le sol de terre battue était doux sous les semelles. Les nattes de paille craquaient par endroits. L’air sentait le bois ancien — un parfum sec, résineux, presque minéral, comme si le bois avait fini par devenir de la pierre et la pierre par devenir du bois, et qu’entre les deux il y avait cette odeur.
Il marchait entre les rangées. Comptait. Première rangée — neuf colonnes. Deuxième rangée — il compta, toucha chaque fût du bout des doigts en passant — neuf. Troisième rangée. Quatrième. Le quadrillage tenait. Les espacements étaient réguliers — à peu près, à la tolérance d’un millénaire de mouvements de terrain.
Cinquième rangée. Il compta. Neuf.
Sixième rangée.
Il s’arrêta.
L’espacement n’était pas le même. Entre la cinquième et la sixième colonne de cette rangée, il y avait un espace plus large — un mètre de plus, peut-être un mètre et demi — comme si une colonne manquait, ou comme si les colonnes voisines s’étaient écartées pour laisser passer quelqu’un.
Mathias revint sur ses pas. Compta les colonnes de la sixième rangée. Dix.
Dix, pas neuf.
Il recompta, en touchant chaque fût. Un, deux, trois, quatre, cinq — l’espace plus large —, six, sept, huit, neuf, dix. Dix colonnes dans cette rangée, et un espace vide entre la cinquième et la sixième, un espace qui n’aurait pas dû être là, un espace qui n’était pas là ce matin quand il avait photographié la salle avec Dilnoza.
Il s’accroupit. Toucha le sol à l’endroit de l’espace vide. La terre battue était lisse, sans trace de fût, sans empreinte, sans creux. Pas de colonne arrachée. Pas de colonne manquante. L’espace avait toujours été là — ou n’avait jamais été là. Les deux propositions étaient également impossibles.
Il se releva. Ses mains tremblaient légèrement — pas de peur mais d’adrénaline, le tremblement de l’alpiniste qui sent le vide sous son pied et qui ne tombe pas. Il leva l’appareil et prit une photo — sans trépied, à main levée, en poussant la sensibilité à 3200. L’image serait granuleuse, bruitée, imparfaite. Il s’en fichait.
Puis il entendit le son.
Pas un son dans la mosquée. Un son derrière la mosquée — derrière le mur nord, dans la ruelle, ou dans ce qui était la ruelle de jour. Un son de métal. Un tintement régulier, espacé, comme celui de grelots sur un harnais. Et avec le tintement, un bruit sourd, rythmique, pesant — le pas d’animaux lourds sur un sol de pierre. Et des voix. Des voix d’hommes, lointaines, étouffées par le mur, qui parlaient dans une langue qu’il ne connaissait pas — pas de l’ouzbek, pas du russe, quelque chose de plus fluide, de plus ancien, avec des voyelles longues et des consonnes gutturales.
Du persan.
Mathias ne bougea pas. Les grelots tintaient. Les pas résonnaient. Les voix montaient et descendaient dans des inflexions qu’il ne comprenait pas mais qui avaient la cadence d’une conversation ordinaire — des hommes en route, qui parlent pour tromper la fatigue de la marche. Et par-dessus tout, une odeur. Une odeur qui entrait par les puits de jour, qui se mêlait à l’air de la mosquée, qui remplaçait le parfum du bois ancien par quelque chose de plus âcre, de plus vivant — camphre, fumée de bois, cuir, sueur animale. L’odeur d’une caravane.
Mathias sortit de la mosquée.
La ruelle était vide.
Pas de chameaux. Pas de voix. Pas d’odeur de camphre. La lune éclairait les murs de brique, les pavés, le chat noir qui dormait sur un muret. Le silence était total. Mathias resta debout sur le seuil de la mosquée, l’appareil à la main, et il écouta. Rien. Le vent, peut-être, très haut, dans les créneaux. Un chien, très loin. Rien d’autre.
Il rentra dans la mosquée. Récupéra son trépied. Traversa la salle hypostyle en sens inverse, en comptant les colonnes de la sixième rangée au passage.
Neuf.
Il recompta.
Neuf.
L’espace entre la cinquième et la sixième colonne avait retrouvé sa dimension normale. Pas de trou, pas d’écart. Le quadrillage tenait. Il toucha la sixième colonne — un fût épais, en orme, sculpté de motifs floraux à demi effacés. Le bois était tiède sous sa paume. Tiède, pas froid. Comme si quelqu’un l’avait touché juste avant lui.
Mathias quitta la mosquée Juma. Il verrouilla le loquet derrière lui, traversa l’Ichan-Kala en ligne droite — sans détour, sans hésitation, les yeux fixés sur l’arche de Tosh Darvoza au bout de la voie principale — et sortit.
Devant la porte sud, un homme se tenait debout.
Bakhtiyor.
Le réceptionniste de nuit était là, devant les murailles, les mains le long du corps, son visage mince éclairé par la lune. Il ne portait ni manteau ni veste — juste le pull-over gris et le gilet sans manches, comme s’il était sorti en hâte ou comme s’il n’avait jamais froid. Il regardait Mathias avec ses yeux clairs, sans expression particulière, sans surprise, sans inquiétude.
Mathias s’arrêta devant lui. Ils se regardèrent. Le silence dura peut-être cinq secondes — cinq secondes pendant lesquelles Mathias eut le temps de penser que cet homme l’attendait, qu’il l’avait vu entrer dans l’Ichan-Kala, qu’il savait exactement combien de temps il y avait passé et ce qu’il y avait vu, et que le cahier sur le comptoir de la réception était le registre de ces passages, le journal de bord de ses errances.
Bakhtiyor se retourna et marcha vers l’hôtel. Mathias le suivit. Ils ne parlèrent pas. Ils traversèrent le trottoir craquelé, le jardin aux roses défraîchies, le hall aux lustres de cristal. Bakhtiyor reprit sa place derrière le comptoir, le dos droit, le cahier devant lui. Il prit le stylo bleu. Écrivit.
Mathias monta l’escalier. Chambre 214. Il posa son matériel sur le lit, s’assit sur le balcon, et regarda les murailles. Elles ne bougeaient pas. Elles ne bougeraient jamais — pas devant ses yeux, pas tant qu’il regarderait.
C’est derrière le regard que les choses se déplaçaient.
CHAPITRE 8 — LE REGARD D’AL-BIRUNI
Les jours qui suivirent furent calmes.
Mathias travailla. Le palais Tosh-Hovli sous toutes les lumières. La Kunya Ark — la forteresse intérieure, avec sa salle du trône en plein air, ses colonnes de bois peint, sa terrasse d’où les khans regardaient les exécutions sur la place — qu’il photographia au lever du soleil, quand l’or frappait les briques et transformait les murs en cuivre. Le tim d’Alla-Kouli Khan — le marché couvert, à deux étages, avec sa voûte en berceau et ses échoppes qui vendaient des manteaux de fourrure et des suzanis brodés. Les mausolées des khans, les uns à côté des autres, chacun dans son style, chacun dans son siècle, comme une conversation entre morts qui ne parlaient pas la même langue.
Il ne retourna pas dans la mosquée Juma la nuit. Il ne retourna pas dans la ruelle de Sayid Alauddin. Il travaillait — méthodiquement, efficacement, comme il savait faire — et le soir, il transférait ses fichiers, les triait, les classait, les nommait. Tout était en ordre. Le monde, vu à travers le viseur du Canon, se comportait comme il devait.
Dilnoza était là presque tous les jours. Elle l’accompagnait le matin, le laissait travailler l’après-midi, le retrouvait le soir pour dîner dans les cours intérieures de l’Ichan-Kala ou dans les restaurants de la ville nouvelle, à Ourguentch, où l’on trouvait du plov ouzbek et des lagman servis dans des bols larges comme des bassines. Elle était devenue une présence familière — pas une amie, pas encore, mais quelque chose de plus précis qu’une guide : un interprète, au sens large, quelqu’un qui traduisait non seulement les mots mais les silences, les regards, les codes invisibles de la ville.
Un matin du dixième jour, elle l’emmena voir les restes de l’Académie de Mamoun.
Ce n’était pas grand-chose — des fondations, des murs bas, un panneau explicatif en ouzbek et en anglais. Le site était à la sortie de la ville, dans un terrain vague bordé de canaux d’irrigation, loin des circuits touristiques. Personne n’y allait.
— C’est ici, dit Dilnoza, qu’Al-Biruni a étudié.
Elle prononça le nom avec une déférence que Mathias ne lui avait pas connue — pas pour les khans, pas pour Pahlavon Mahmud, pas même pour son père. Al-Biruni était autre chose.
— Abu Rayhan al-Biruni. Né en 973, ici ou tout près — à Kath, la vieille capitale du Khorezm. Astronome, mathématicien, géographe, historien, pharmacologue. Il a calculé la circonférence de la Terre à moins de vingt kilomètres de la valeur exacte, six cents ans avant Galilée. Il a décrit la rotation terrestre avant Copernic. Il parlait six langues. Il a écrit cent quarante-six ouvrages. C’est le plus grand savant que cette terre ait produit, et personne en Europe ne le connaît.
Mathias regarda les fondations. Des rectangles de brique dans un terrain vague. L’herbe poussait entre les pierres. Un lézard disparut dans une fissure.
— Mon père l’admirait plus que quiconque, dit Dilnoza. Il disait qu’Al-Biruni était le premier homme à avoir mesuré le monde sans le réduire. Mesurer sans simplifier — c’est ce qu’il faisait. Il ne prenait pas le monde pour un système. Il le prenait pour un mystère qu’on pouvait cartographier sans le résoudre.
Elle s’assit sur un mur bas. Mathias restait debout, l’appareil au repos, les bras croisés.
— Vous avez dit une chose, l’autre jour, reprit Dilnoza. Vous avez dit : les colonnes ne sont pas alignées. Et je vous ai répondu : le plan ment. Mais ce n’est pas tout à fait ça. Le plan ne ment pas — il dit une seule chose, et la réalité en dit plusieurs. Al-Biruni le savait. C’est pour ça qu’il faisait des mesures multiples, qu’il revenait, qu’il remeasurait. Pas parce qu’il se trompait, mais parce que le monde n’était pas le même d’une mesure à l’autre.
— Vous parlez comme Viktor, dit Mathias.
— Viktor est un architecte russe qui boit trop. Al-Biruni était un génie. Mais oui — le problème est le même. Qu’est-ce qu’on fait quand les mesures ne tiennent pas ?
Mathias ne répondit pas. Il pensait à autre chose. Il pensait aux mains de son père sur le cuir.
Le père de Mathias — Daniel Erlinger, relieur, Puy-l’Évêque, Lot — avait travaillé pendant trente-cinq ans dans un atelier de douze mètres carrés avec une fenêtre donnant sur un prunier. Il restaurait des livres : des missels du XVIIe, des registres paroissiaux, des éditions anciennes de Montaigne ou de La Fontaine que des bibliothèques de province lui envoyaient dans des cartons renforcés. Il décousait les cahiers, nettoyait les pages, recollait les dos, retaillait les cuirs, repoussait les fers à dorer. Chaque geste était précis — une précision qui ne venait pas du calcul mais de la répétition, de la mémoire du corps, du savoir accumulé dans les doigts au fil des décennies.
Mathias avait grandi dans l’odeur de cet atelier — colle de peau, cuir de veau, papier ancien — et il avait appris, sans qu’on le lui enseigne, que le monde se comprenait par les mains. Son père ne lisait pas les livres qu’il restaurait. Il n’en avait pas besoin. Il les connaissait par la texture du papier, par la souplesse du dos, par la résistance du fil de couture. Un livre, pour Daniel Erlinger, n’était pas un texte — c’était un objet, un corps, quelque chose qui avait un poids, une odeur, une fatigue.
Mathias avait choisi la photographie comme on choisit un exil. Un métier des yeux, pas des mains. Un métier de distance, pas de contact. Il photographiait les choses ; il ne les touchait pas. L’objectif était un rempart — élégant, nécessaire — entre lui et le monde. Et pendant trente-huit ans, le rempart avait tenu.
Mais Khiva était en train de le fissurer.
Les colonnes de la mosquée Juma qu’il avait touchées du bout des doigts. Le bois tiède. L’odeur de résine et de terre. Les tapis d’Orzou-bibi, dont les motifs correspondaient aux ruelles. La main de Pahlavon Mahmud qui avait cousu des fourrures et écrit des poèmes et lutté à mains nues. Tout, dans cette ville, ramenait aux mains — aux gestes, au contact, à la matière — et Mathias, l’homme de l’image, l’homme du cadre et de la distance, se sentait tiré vers le toucher comme un navire vers un port qu’il n’avait pas prévu.
Son père ne lui avait rien dit. Ni sur son métier, ni sur sa vie, ni sur l’amour, ni sur la peur. Il avait travaillé, il s’était tu, il était mort. Et le dernier mot — « prunier » — renvoyait à la fenêtre de l’atelier, pas au fils.
Sera-t-on souvenu au-dessus de mes cendres ?
Pahlavon Mahmud, le fourreur-poète, avait posé la question. Sept cents ans plus tard, la coupole turquoise répondait : oui. Mais Daniel Erlinger, le relieur silencieux — qui répondrait pour lui ?
Mathias prit une photo des fondations de l’Académie de Mamoun. L’herbe, les briques, le lézard. Ce n’était pas une image pour le livre. C’était une image pour rien — ou pour lui, ce qui revient au même.
— Dilnoza, dit-il.
— Oui.
— Votre frère. Timour. Ça fait combien de temps ?
Elle ne répondit pas tout de suite. Elle fit tourner un caillou entre ses doigts — le même geste que la feuille de vigne du premier soir, le geste de quelqu’un qui tourne un objet pour ne pas tourner une pensée.
— Huit mois. Il travaillait dans le bâtiment, à Iekaterinbourg. Il appelait une fois par semaine. Et puis il a arrêté.
— Vous avez cherché ?
— On a cherché. Mon père a appelé le consulat. Le consulat a dit qu’il n’y avait pas de Timour Khamidov enregistré à Iekaterinbourg. Pas dans les hôpitaux, pas dans les commissariats, pas dans les morgues. Pas nulle part.
— Comme s’il avait disparu.
— Comme s’il n’avait jamais été là.
Le silence qui suivit n’était pas inconfortable. C’était le silence de deux personnes qui comprennent qu’elles portent le même poids sans avoir besoin de le nommer — l’absence, la non-réponse, le trou dans la carte là où quelqu’un devrait être.
Ils rentrèrent à Khiva par la route poussiéreuse qui longeait le canal. Les peupliers étaient jaunes, presque nus. La lumière d’octobre, rasante, dorée, faisait de chaque arbre une torche. Mathias ne prit pas de photo. Il regardait.
Ce soir-là, il ne sortit pas. Il resta dans sa chambre 214, sur le balcon, avec un thé vert dans un verre trop chaud, et il regarda les murailles de l’Ichan-Kala changer de couleur à mesure que le soleil descendait — du fauve à l’ocre, de l’ocre au rose, du rose au violet, et enfin au noir, le noir parfait de la brique crue sous un ciel d’étoiles.
Il pensa aux colonnes de la mosquée Juma. Au bois tiède sous sa paume. Aux grelots de la caravane derrière le mur. À l’espace vide entre la cinquième et la sixième colonne qui avait été là et qui n’avait plus été là.
Il pensa à son père qui touchait les livres sans les lire.
Il pensa à Al-Biruni qui mesurait le monde sans le réduire.
Et pour la première fois depuis qu’il était arrivé à Khiva, il pensa qu’il était peut-être venu ici pour autre chose que des photos.
