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Tous les empe­reurs romains d’O­rient #1

Tous les empe­reurs romains d’O­rient #1

Tous les
empe­reurs
romains

d’O­rient #1

Une his­toire de l’O­rient venue d’Occident

Le fer et le rasoir

Empe­reurs d’O­rient, I : de Constan­tin à la nuit de 1204

Il reste du monas­tère de Stou­dios quatre murs et un sol. On y entre par une porte de grillage, dans un quar­tier d’Is­tan­bul où les chats sont maigres et où per­sonne ne monte, et l’on tombe sur une basi­lique sans toit dont le pave­ment de marbre conti­nue de des­si­ner, sous l’herbe sèche, des cercles et des tresses que plus per­sonne ne foule. C’est le plus vieux bâti­ment chré­tien de la ville. Il a ser­vi mille ans.

Ce n’é­tait pas seule­ment une mai­son de prière. C’é­tait le ves­tiaire de l’Em­pire. On y ame­nait les hommes dont on ne vou­lait plus, on leur pas­sait le rasoir sur le crâne, on leur don­nait une robe brune, et l’af­faire était réglée sans qu’il fût besoin de creu­ser une fosse. Un empe­reur ton­su­ré n’est plus un empe­reur : le canon l’in­ter­dit, et le canon, à Constan­ti­nople, tient mieux qu’un mur.

Quand le rasoir ne suf­fi­sait pas, on avait le fer.

C’est la grande inven­tion de l’O­rient, et l’Oc­ci­dent ne l’a jamais com­prise. À Rome, on tuait. Dans le cou­loir, dans le bain, sous la tente : cent hommes, cent trous. Ici on retire. On ôte à un homme le nez, les yeux, la langue, les che­veux, la viri­li­té — quelque chose, n’im­porte quoi, pour­vu que l’ob­jet soit ensuite impropre à l’u­sage. Un empe­reur doit être entier ; c’est écrit nulle part et res­pec­té par­tout. Il suf­fit donc d’entamer.

Reste que les Byzan­tins, en mille ans, n’ont jamais réus­si à véri­fier com­plè­te­ment leur propre règle. Elle a fui trois fois. Et c’est cette fuite, plus que le reste, qui rend la liste lisible.

I. Avant le fer

Pen­dant trois cents ans, on pro­cède encore à la romaine.

Constan­tin Ier (306–337). Il fonde la ville en 330 sur un pro­mon­toire ven­teux, en tra­çant lui-même le péri­mètre à la lance, et quand ses offi­ciers s’é­tonnent qu’il aille si loin, il répond qu’il avance der­rière quel­qu’un qu’ils ne voient pas. Il meurt à Nico­mé­die d’une fièvre, bap­ti­sé de la veille.

Constance II (337–361). Vingt-quatre ans. Un homme de conciles et de soup­çons, arien, silen­cieux. Fièvre, en Cili­cie, en mar­chant contre son cousin.

Julien (361–363). Vingt mois. Le cou­sin en ques­tion. Il rouvre les temples et prend un jave­lot dans le foie sous Ctésiphon.

Jovien (363–364). Huit mois. Le bra­se­ro, la chambre fer­mée, le matin.

Valens (364–378). Qua­torze ans. Il n’est pas tué : il dis­pa­raît. Andri­nople, une cabane, un incen­die, aucun corps. C’est la pre­mière fois que l’Em­pire perd un empe­reur sans avoir rien à enter­rer, et il fau­dra du temps pour s’habituer.

Théo­dose Ier (379–395). Le der­nier à régner sur les deux moi­tiés. Œdème, Milan, janvier.

Arca­dius (395–408). Treize ans, l’O­rient seul, et rien. On ne sait même pas de quoi il meurt. Il aura pas­sé sa vie entre sa femme et ses eunuques, et c’est sous lui, sans qu’il l’ait déci­dé, que l’O­rient prend l’ha­bi­tude de sur­vivre à l’Occident.

Théo­dose II (408–450). Qua­rante-deux ans, empe­reur à sept, et deux choses qui dure­ront plus long­temps que lui : le Code qui porte son nom, et la muraille. Trois lignes de défense, un fos­sé, quatre-vingt-seize tours — la ville devient inex­pug­nable et le res­te­ra mille ans, à un jour près. Il tombe de che­val au bord du Lycos et se casse la colonne.

Mar­cien (450–457). Sept ans. Un sol­dat qu’on a marié à la sœur du mort. Il convoque Chal­cé­doine, où l’on fixe pour tou­jours les deux natures du Christ, ce qui coû­te­ra à l’Em­pire l’É­gypte et la Syrie deux siècles plus tard. Il meurt d’une goutte deve­nue gan­grène : c’est le pied qui l’emporte.

Léon Ier (457–474). Dix-sept ans. Fait roi par le géné­ral Aspar, il passe ses années à s’en défaire — et finit par l’é­gor­ger, lui et ses fils, dans le palais. Dysenterie.

Léon II (474). Le petit-fils. Sept ans, dix mois de règne, une mala­die d’en­fant. Il aura eu le temps de cou­ron­ner son père.

Zénon (474–475, puis 476–491). L’I­sau­rien, mon­ta­gnard mal léché, qu’on n’aime pas et qui dure. C’est chez lui qu’ar­rivent, en 476, les insignes d’Oc­ci­dent ren­voyés par Odoacre avec un mot poli. Il les range. Il n’y a plus qu’un empe­reur au monde et c’est un homme dont per­sonne à la cour ne veut par­ta­ger la table. On raconte qu’il fut enter­ré vivant pen­dant une crise d’é­pi­lep­sie et qu’on l’en­ten­dit crier ; c’est pro­ba­ble­ment faux, et l’on com­prend que ça ait plu.

Basi­lis­cus (475–476). Vingt mois d’u­sur­pa­tion, le temps que Zénon revienne. On l’emmure en Cap­pa­doce avec sa femme et ses enfants — pas de fer, pas de corde : une citerne sèche, et l’hi­ver. C’est la pre­mière fois qu’on invente une façon de tuer sans avoir à en répondre.

Anas­tase Ier (491–518). Vingt-sept ans, un fonc­tion­naire aux yeux vai­rons, l’un noir l’autre bleu, qui laisse le tré­sor plein comme aucun autre. Il meurt à quatre-vingt-huit ans pen­dant un orage, et la rumeur dit la foudre. Elle n’aime pas les comptables.

II. Le siècle latin

Jus­tin Ier (518–527). Un pay­san de Bede­ria­na mon­té à pied à Constan­ti­nople avec son pain dans un sac. Anal­pha­bète, dit-on, ou presque : il signait à tra­vers un pochoir. Il meurt de démence à quatre-vingts ans, après avoir fait venir son neveu.

Jus­ti­nien Ier (527–565). Trente-huit ans. Le neveu ne dort pas — on l’ap­pelle l’empereur qui ne dort jamais, on le voit mar­cher dans les cou­loirs la nuit. Il reprend l’A­frique, l’I­ta­lie, le sud de l’Es­pagne ; il fait rédi­ger le Code qui sera le droit de l’Eu­rope jus­qu’à nous ; il fait bâtir Sainte-Sophie en cinq ans et entre dedans en disant qu’il a bat­tu Salo­mon. Il fait aus­si mas­sa­crer trente mille per­sonnes dans l’hip­po­drome en une jour­née. La peste emporte un tiers de ses sujets et lui, non. Il meurt vieux, dans son lit, seul, et le monde qu’il a recol­lé se décol­le­ra en une génération.

Jus­tin II (565–578). Le second neveu. La démence de nou­veau, et cette fois docu­men­tée : il mord ses ser­vi­teurs, on le pro­mène en le tirant sur un cha­riot dans le palais, on fait jouer de l’orgue pour le cal­mer. Dans un inter­valle de luci­di­té, il adopte un géné­ral et lui adresse le plus beau dis­cours du tiroir — n’i­mite pas ce que j’ai fait, regarde où j’en suis, vois ce que je suis devenu.

Tibère II Constan­tin (578–582). Quatre ans. Il vide le tré­sor d’A­nas­tase en libé­ra­li­tés, ce qui le rend ado­rable et ruine tout. Mort de causes incon­nues, peut-être d’un plat de mûres.

Mau­rice (582–602). Vingt ans. Un bon empe­reur, éco­nome, ce qui est une faute pro­fes­sion­nelle. L’ar­mée du Danube se révolte pour une his­toire de solde et de quar­tiers d’hi­ver. On le prend à Chal­cé­doine et on égorge ses cinq fils devant lui, du plus jeune au plus vieux ; à chaque coup il répète que le Sei­gneur est juste et que ses juge­ments sont droits. Puis c’est son tour. C’est la der­nière mort pro­pre­ment romaine de cette liste : totale, sans reste, sans retour possible.

Pho­cas (602–610). Le cen­tu­rion qui a fait ça. Huit ans de ter­reur, la Perse qui prend tout, l’Em­pire qui recule jus­qu’au Bos­phore. Quand Héra­clius débarque, on lui amène Pho­cas enchaî­né et nu. Est-ce ain­si que tu as gou­ver­né ? demande le vain­queur. Tu feras mieux ? répond l’autre. On le démembre.

III. Le pre­mier nez

Héra­clius (610–641). Trente et un ans, une des vies les plus dures du siècle. Il trouve un empire per­du — les Perses à Chal­cé­doine, la Vraie Croix empor­tée à Cté­si­phon, Jéru­sa­lem prise — et il fait la seule chose qu’au­cun empe­reur n’a­vait ten­tée depuis Julien : il part lui-même, avec l’ar­mée, six ans dans le Cau­case, et il gagne. Il rap­porte la Croix sur son dos par la porte Dorée. Six ans plus tard, des cava­liers sor­tis d’un désert dont per­sonne n’a­vait enten­du par­ler prennent la Syrie en une bataille, et le vieil homme, œdé­ma­teux, pho­bique de l’eau au point qu’on lui construit un pont de bateaux cou­vert de bran­chages pour tra­ver­ser le Bos­phore, regarde la Syrie s’en aller en disant adieu. Il change la langue de l’Em­pire : le latin s’en va, le grec entre, et l’on ne dit plus impe­ra­tor mais basi­leus. Il meurt en 641 dans une hydro­pi­sie qui l’a ren­du monstrueux.

Et là, immé­dia­te­ment, le fer.

Constan­tin III (641). Quatre mois. Tuber­cu­leux, ou empoi­son­né par sa belle-mère — la cour tran­che­ra dans un sens et l’his­toire dans aucun.

Héra­clo­nas (641). Six mois. Le demi-frère, quinze ans, pous­sé par sa mère Mar­tine. Le Sénat les dépose tous les deux et invente ce jour-là la pro­cé­dure : on coupe la langue de Mar­tine, on coupe le nez d’Hé­ra­clo­nas, on les met sur un bateau pour Rhodes. Per­sonne, avant, n’a­vait fait ça à un empe­reur. À par­tir de cette date, presque tous les autres le connaî­tront de près.

Pour­quoi le nez. Parce qu’on ne peut pas le cacher. Un homme sans yeux peut vivre au fond d’un couvent ; un homme sans nez ne peut pas être accla­mé. Le visage impé­rial est la seule chose que le peuple connaisse — il est sur les pièces, sur les portes, à l’en­trée des tri­bu­naux — et l’en­ta­mer, c’est le reti­rer de la cir­cu­la­tion. C’est de la numis­ma­tique appliquée.

Constant II (641–668). Vingt-sept ans, petit-fils d’Hé­ra­clius. Il fait tuer son frère, ce qui lui vaut d’être appe­lé le nou­veau Caïn, et quitte Constan­ti­nople pour ne jamais y reve­nir : il s’ins­talle à Syra­cuse et rêve de rebâ­tir un empire par l’ouest. Un cham­bel­lan l’as­somme dans son bain avec le seau à savon.

Constan­tin IV (668–685). Dix-sept ans. Il tient les cinq années du pre­mier siège arabe et brûle la flotte omeyyade avec un pro­duit dont la recette se per­dra — un liquide qui prend feu sur l’eau, qu’on pro­jette par des siphons de bronze, et dont trois hommes seule­ment, à chaque géné­ra­tion, connaissent le mélange. Il fait aus­si cou­per le nez de ses deux frères pour cla­ri­fier la suc­ces­sion. Dysenterie.

Jus­ti­nien II (685–695, puis 705–711). Le seul homme de cette liste à avoir gagné contre la règle.

Le fils de Constan­tin IV, seize ans, arro­gant, bâtis­seur, insup­por­table. En 695, une révolte le prend, et l’on applique le pro­to­cole : le nez, la langue peut-être, et un bateau pour Cher­so­nèse, en Cri­mée, au bout du monde connu. Il a vingt-six ans. Il devrait dis­pa­raître ici.

Il ne dis­pa­raît pas. Il tra­verse la mer d’A­zov, se fait rece­voir par le kha­gan des Kha­zars, épouse sa sœur — qu’il rebap­tise Théo­do­ra, pour l’i­dée —, apprend qu’on veut le vendre, étrangle de ses mains les deux envoyés, prend un bateau de pêche, longe la côte dans une tem­pête où le pilote le sup­plie de pro­mettre à Dieu qu’il par­don­ne­ra s’il sur­vit, et répond que si jamais il en épargne un seul, que Dieu le noie tout de suite. Il arrive chez les Bul­gares. Il en revient en 705 avec quinze mille cava­liers, trouve un aque­duc désaf­fec­té sous la muraille de Théo­dose, et rentre chez lui par le tuyau.

Il porte, dit-on, un nez d’or. Une pro­thèse, qu’il ajuste en public. Il fait ame­ner les deux empe­reurs qui ont régné pen­dant son absence dans l’hip­po­drome, s’as­sied, pose un pied sur la nuque de cha­cun, et laisse le peuple crier pen­dant qu’on chante le psaume — tu mar­che­ras sur l’as­pic et le basi­lic. Puis il les déca­pite. Il règne encore six ans, atroces, à envoyer des flottes brû­ler la ville qui l’a­vait exi­lé. En 711, l’ar­mée se retourne enfin ; on lui coupe la tête et on la pro­mène en Occi­dent, comme un objet de foire.

Le nez d’or est peut-être une légende. Mais quel­qu’un, un jour, l’a inven­té, et depuis mille trois cents ans per­sonne n’a pu le reti­rer de l’histoire.

Léonce (695–698). Trois ans. Celui qui avait cou­pé le nez de Jus­ti­nien. On lui coupe le nez, à son tour, et on l’en­ferme au monas­tère de Dal­ma­tos. Jus­ti­nien le fera sor­tir en 705 pour l’hippodrome.

Tibère III Apsi­mar (698–705). Sept ans. Un ami­ral. Même pied, même nuque, même jour.

IV. Les vingt-deux ans où l’on ne tient plus rien

Phi­lip­pi­cos Bar­da­nès (711–713). Vingt mois. Armé­nien, culti­vé, mono­thé­lite. Ses propres troupes l’a­veuglent pen­dant un ban­quet — on le sort de table, on le fait dans une pièce voi­sine, et l’on rap­porte le plat. Il meurt au monas­tère des Dalmates.

Anas­tase II (713–715). Vingt mois. Un secré­taire, un homme de plume éle­vé par des sol­dats mécon­tents de la plume pré­cé­dente. Il abdique et se fait moine à Thes­sa­lo­nique, ce qui aurait dû suf­fire — mais il res­sort quatre ans plus tard pour ten­ter sa chance. On l’exé­cute en 719. C’est la démons­tra­tion : la ton­sure ne tient que si l’homme y croit.

Théo­dose III (715–717). Deux ans. Un per­cep­teur des impôts d’A­dra­myt­tion, choi­si par des marins ivres qui cher­chaient un nom. Il ne vou­lait pas, il s’é­tait caché dans une forêt, on l’a trou­vé. Il abdique dès que quel­qu’un de sérieux arrive, se fait moine à Éphèse, et vit vieux. Le seul homme de ce siècle qui ait com­pris quelque chose.

V. Les Isauriens

Léon III (717–741). Vingt-quatre ans. Il arrive au pou­voir la semaine où quatre-vingt mille Arabes campent sous la muraille et où leur flotte tient le Bos­phore ; un an plus tard il n’en reste rien, et l’Eu­rope ne sau­ra jamais très bien ce qu’elle doit à cet hiver-là. Il fait décro­cher l’i­mage du Christ au-des­sus de la porte du palais, ce qui déclenche un siècle de guerre civile sur la ques­tion de savoir si l’on peut peindre Dieu. Hydropisie.

Arta­vasde (741–743). Deux ans d’u­sur­pa­tion. Son gendre. On l’a­veugle avec ses deux fils dans l’hip­po­drome, un jour de courses, entre deux départs.

Constan­tin V (741–775). Trente-quatre ans, et le plus détes­té des morts natu­relles. Ico­no­claste furieux, il fait aus­si lever la peste sur les icônes et gagner toutes ses batailles. Les moines l’ont sur­nom­mé Copro­nyme — celui qui s’ap­pelle merde — parce qu’il aurait sali les fonts bap­tis­maux à trois semaines. Un empire entier a rete­nu ce nom pen­dant douze siècles. Mort natu­relle, en campagne.

Léon IV le Kha­zar (775–780). Cinq ans. Fils d’une prin­cesse kha­zare. Fièvre, et une his­toire de cou­ronne volée dans une église qu’il aurait mise sur sa tête.

Constan­tin VI (780–797). Dix-sept ans, sous la main de sa mère. Il essaie de s’en défaire, elle revient, il répu­die sa femme, l’É­glise se déchire pour un adul­tère, et le 15 août 797 des hommes entrent dans la Chambre Pourpre — la salle tapis­sée de por­phyre où nais­saient les enfants d’empereurs — et lui crèvent les yeux, sur ordre de sa mère, dans la pièce même où elle l’a­vait mis au monde. Il meurt de ses bles­sures. On ne sait pas quand.

Irène (797–802). Cinq ans. Athé­nienne, orphe­line, arri­vée dans un concours de beau­té impé­rial et repar­tie avec l’Em­pire. Elle réta­blit les icônes à Nicée et signe basi­leus — au mas­cu­lin, empe­reur, pas impé­ra­trice. Char­le­magne, appre­nant que le trône d’O­rient est occu­pé par une femme, en conclut qu’il est vacant et se fait cou­ron­ner à Rome le jour de Noël 800 : c’est cette phrase-là, dans le pro­to­cole d’une chan­cel­le­rie, qui fabrique l’Oc­ci­dent. Elle est dépo­sée en 802 et exi­lée à Les­bos, où elle file la laine pour vivre. Morte l’an­née suivante.

VI. La coupe

Nicé­phore Ier (802–811). Neuf ans. L’an­cien ministre des Finances, arri­vé par le froid des chiffres. Il marche sur les Bul­gares, brûle la capi­tale de Krum, refuse la paix qu’on lui offre trois fois, et se laisse enfer­mer dans un défi­lé du Bal­kan où la seule sor­tie est une palis­sade. L’ar­mée entière y reste. Krum fait scier le crâne de l’empereur, le fait dou­bler d’argent, et boit dedans à ses fêtes en fai­sant cir­cu­ler la coupe par­mi les boyards.

C’est un objet, quelque part, dans une tente en Bul­ga­rie, et l’on n’en a plus jamais enten­du par­ler. De tout ce billet, c’est la chose que j’ai­me­rais le plus tenir.

Stau­ra­kios (811). Deux mois. Le fils, sor­ti du défi­lé avec la colonne ver­té­brale tran­chée. Il règne para­ly­sé, on le porte, il rêve à voix haute d’é­ta­blir une répu­blique. Sa sœur et son beau-frère le déposent ; il se fait moine et meurt six mois plus tard de ses plaies.

Michel Ier Rhan­ga­bé (811–813). Vingt mois. Le beau-frère. Bat­tu à Ver­si­ni­kia parce que son aile gauche a pré­fé­ré par­tir. Il abdique de lui-même, se fait moine, castre ses fils par pru­dence pour qu’on ne les reprenne pas, et vit encore trente-deux ans dans une île de la Marmara.

Léon V l’Ar­mé­nien (813–820). Sept ans. L’aile gauche en ques­tion. Il réta­blit l’i­co­no­clasme, gou­verne bien, et découvre la veille de Noël qu’un ami d’en­fance conspire. Il le fait enchaî­ner ; sa femme obtient qu’on attende la fête. Au matin, à Sainte-Sophie, pen­dant les matines, des hommes dégui­sés en chantres sortent de der­rière les stalles. Léon a l’i­dée d’ar­ra­cher une croix de l’au­tel et de s’en défendre. On lui coupe le bras qui la tient, puis la tête. La messe reprend.

VII. Les Amoriens

Michel II le Bègue (820–829). Neuf ans. L’a­mi d’en­fance. On va le cher­cher dans son cachot, encore avec les fers, et l’on pro­cède au cou­ron­ne­ment en cher­chant la clé — le seul empe­reur cou­ron­né en chaînes de l’his­toire. Il perd la Crète et la Sicile, qui ne revien­dront pas. Mort dans son lit.

Théo­phile (829–842). Treize ans. Le der­nier ico­no­claste, et le plus sédui­sant : il se déguise pour aller au mar­ché véri­fier les prix, il rend la jus­tice à che­val tous les ven­dre­dis, il fait construire un arbre d’or à oiseaux méca­niques et des lions qui rugissent par souf­flet, pour ter­ri­fier les ambas­sa­deurs. Il perd Amo­rion, la ville de sa famille, et n’en revient pas. Dysenterie.

Michel III (842–867). Vingt-cinq ans, l’I­vrogne — mais c’est le vain­queur qui a écrit le mot. Sa mère Théo­do­ra réta­blit les icônes, ce qui clôt le siècle du débat ; son oncle Bar­das fonde l’u­ni­ver­si­té ; c’est sous lui que Cyrille et Méthode partent chez les Slaves avec un alpha­bet dans les bagages, ce qui aura plus de consé­quences que la moi­tié des règnes de cette liste. Il ramasse dans une écu­rie un pale­fre­nier macé­do­nien capable de plier des fers à che­val, en fait son favo­ri, puis son co-empe­reur. Le pale­fre­nier le fait poi­gnar­der dans sa chambre.

VIII. Les Macédoniens

Basile Ier (867–886). Dix-neuf ans. Le pale­fre­nier. Illet­tré, superbe, fon­da­teur de la dynas­tie la plus longue et la plus brillante. Il refait le droit, reprend l’I­ta­lie du Sud, et meurt à la chasse : sa cein­ture s’ac­croche aux bois d’un cerf qui le traîne sur seize milles. Un garde le libère en tran­chant la cein­ture, et Basile, ago­ni­sant, le fait exé­cu­ter pour avoir tiré l’é­pée devant l’empereur.

Léon VI le Sage (886–912). Vingt-six ans. Fils de Basile, ou de Michel III — la ville en dis­cu­tait, et lui aus­si. Il écrit des lois, des ser­mons, un trai­té de tac­tique navale. Il enterre trois femmes sans avoir de fils, épouse la qua­trième mal­gré l’in­ter­dit for­mel de son Église, et se retrouve inter­dit d’en­trer dans Sainte-Sophie par la porte prin­ci­pale ; il reste dans le nar­thex, dehors, sous la pluie, empe­reur du monde et debout devant sa propre porte.

Alexandre (912–913). Treize mois. Le frère, qui avait atten­du vingt-cinq ans. Il défait tout ce qu’il peut, insulte les Bul­gares, et meurt d’un malaise sur un ter­rain de jeu de balle.

Constan­tin VII Por­phy­ro­gé­nète (913–959). Le fils de la qua­trième femme, celui qu’on disait bâtard, empe­reur à sept ans et écar­té pen­dant trente. Il en pro­fite pour écrire — sur l’ad­mi­nis­tra­tion de l’Em­pire, sur les pro­vinces, sur les céré­mo­nies, un livre entier pour dire com­ment on entre dans une salle et à quel moment on chante. C’est grâce à ce dés­œu­vré qu’on sait à peu près tout ce qu’on sait. Il gou­verne enfin qua­torze ans et meurt d’une fièvre en Bithy­nie, peut-être aidé.

Romain Ier Léca­pène (920–944). Vingt-quatre ans. L’a­mi­ral armé­nien qui s’é­tait mis là pour pro­té­ger l’en­fant et qui n’est jamais repar­ti. Il fait des lois pour empê­cher les puis­sants d’a­che­ter la terre des pauvres, ce qui est le seul com­bat que Byzance ait mené contre elle-même. Ses propres fils le déposent, l’emmènent sur l’île de Pro­té, et le ton­surent. Chris­tophe (921–931), l’aî­né, était mort avant. Étienne et Constan­tin Léca­pène (924–945), les cadets, croient avoir gagné : qua­rante jours plus tard, le por­phy­ro­gé­nète les fait ton­su­rer et expé­dier dans la même île que leur père — qui les accueille en riant, dit-on, et leur demande qui les a envoyés.

Romain II (959–963). Quatre ans. Beau, chas­seur, indo­lent. Mort à vingt-quatre ans, épui­sé, dit-on, ou aidé par sa femme.

Nicé­phore II Pho­cas (963–969). Six ans. Un ascète en cui­rasse, qui dort par terre sous une peau d’ours dans le palais et porte le cilice de son oncle moine. Il reprend la Crète, Antioche, la Cili­cie. Il aug­mente les impôts, déva­lue la mon­naie, et la ville qu’il a sau­vée le hue dans la rue. Sa femme, Théo­pha­no, laisse une porte ouverte et une cor­beille des­cendre le long du mur ; son neveu et amant entre par là. Nicé­phore, réveillé sur sa peau d’ours, prend un coup de pied dans la bouche, se fait traî­ner par la barbe, et demande qu’on épargne l’i­mage de la Vierge.

Jean Ier Tzi­mis­kès (969–976). Sept ans. Le neveu. Un très petit homme, très rapide, armé­nien, qui expie en fon­dant des hos­pices et en gagnant tout : les Rus’ de Svia­to­slav reje­tés au-delà du Danube, la Bul­ga­rie annexée, Damas au tri­but, Bey­routh, Byblos. Il meurt au retour, du typhus ou d’un poi­son — l’eu­nuque Basile en avait les moyens et la raison.

Basile II (976‑1025). Qua­rante-neuf ans, le plus long règne de toute l’his­toire romaine, Auguste com­pris. Il com­mence à dix-huit ans entou­ré de géné­raux qui le prennent pour un enfant ; il passe treize ans à les cas­ser un par un. Il ne se marie pas. Il n’a pas d’en­fant. Il ne boit pas. Il vit sous la tente, s’ha­bille comme un offi­cier, et fait la guerre aux Bul­gares pen­dant trente ans — jus­qu’à Klei­dion, en 1014, où il prend quinze mille pri­son­niers, les aveugle tous, laisse un œil à un homme sur cent pour gui­der les autres, et les ren­voie chez eux. Le tsar Samuel voit reve­nir sa colonne et tombe mort deux jours plus tard. On l’ap­pel­le­ra le Bul­ga­roc­tone. À sa mort, l’Em­pire va de l’Ar­mé­nie à l’A­dria­tique et le tré­sor déborde ; il n’a pas de suc­ces­seur, et il n’a rien pré­pa­ré, ce qui est la seule chose qu’il n’ait pas gagnée.

Constan­tin VIII (1025–1028). Trois ans. Le frère, soixante-cinq ans, qui a atten­du un demi-siècle et n’a rien fait d’autre pen­dant ce temps que man­ger et regar­der les courses. Aveugle faci­le­ment, par mol­lesse plus que par cruau­té. Il n’a que des filles.

Zoé (1028–1050). Cin­quante ans, trois maris, un fils adop­tif, et le pou­voir chaque fois don­né à l’homme qu’elle épouse. Elle a cin­quante ans à son pre­mier mariage. Elle passe sa vieillesse dans un appar­te­ment sur­chauf­fé à dis­til­ler des parfums.

Romain III Argyre (1028–1034). Six ans. Un séna­teur à qui l’on donne le choix entre épou­ser Zoé ou perdre les yeux. Il divorce, il épouse, il essaie d’a­voir un fils avec une femme de cin­quante ans, il échoue, il perd inté­rêt. On le retrouve dans son bain, la tête sous l’eau. La cour en tire ses conclu­sions et se tait.

Michel IV le Paphla­go­nien (1034–1041). Sept ans. Un chan­geur de mon­naie, épi­lep­tique, amant de Zoé qu’elle épouse le len­de­main de l’en­ter­re­ment — le patriarche, réveillé la nuit, accepte de bénir. Bon empe­reur mal­gré tout. Malade, il abdique et meurt au monas­tère qu’il avait fait construire, en s’y traî­nant à pied.

Michel V le Cal­fat (1041–1042). Quatre mois. Le neveu, fils d’un cal­fat de navires, adop­té par Zoé pour la forme. Il exile sa mère adop­tive dans une île. Le len­de­main, la ville se lève — pas l’ar­mée, pas le Sénat : la ville, les com­mer­çants, les femmes — et ne se recouche pas avant qu’on ait rame­né Zoé. Michel se réfu­gie au Stou­dios, dans la basi­lique dont je par­lais au début, agrip­pé à l’au­tel. On l’en arrache et on l’a­veugle dehors, sur la place, devant tout le monde. Il pleure. La foule compte les coups.

Théo­do­ra (1042, puis 1055–1056). La sœur de Zoé, cloî­trée trente ans, sor­tie de son couvent par la foule un jour de 1042, remise au couvent, puis res­sor­tie à soixante-douze ans pour régner seule quinze mois avec une com­pé­tence que per­sonne n’at­ten­dait. Der­nière des Macédoniens.

Constan­tin IX Mono­maque (1042–1055). Treize ans. Le troi­sième mari, un homme char­mant, dépen­sier, qui vit ouver­te­ment avec sa maî­tresse pen­dant que Zoé la nomme offi­ciel­le­ment Sébaste. Sous son règne, en 1054, deux délé­ga­tions d’É­glise s’ex­com­mu­nient mutuel­le­ment à Sainte-Sophie pour une his­toire de mots ajou­tés au Cre­do, et la chré­tien­té se casse en deux pour mille ans. Per­sonne, sur le moment, ne le remarque.

Michel VI Brin­gas (1056–1057). Un an. Un vieux logo­thète. Les géné­raux d’O­rient se révoltent, le patriarche lui explique gen­ti­ment qu’il vaut mieux par­tir. Il se fait moine.

IX. Les Dou­kas, et l’homme aveu­glé pour rien

Isaac Ier Com­nène (1057–1059). Deux ans. Il essaie de cou­per dans les dépenses, se fâche avec le patriarche, prend une fièvre à la chasse et abdique en croyant mou­rir. Il ne meurt pas. Il vit encore un an et demi au Stou­dios comme por­tier, à ouvrir la porte aux visi­teurs qu’il avait reçus en pourpre.

Constan­tin X Dou­kas (1059–1067). Huit ans. Un juriste. Il désarme l’Em­pire pour éco­no­mi­ser, congé­die les fron­ta­liers, laisse rouiller. Maladie.

Romain IV Dio­gène (1068–1071). Trois ans, et la jour­née qui change tout. Un géné­ral qu’on marie à la veuve pour parer au plus pres­sé ; il part avec ce qui reste de l’ar­mée, tombe sur les Turcs à Man­zi­kert, se bat toute la jour­née, et découvre en fin d’a­près-midi que son arrière-garde — un Dou­kas — est ren­trée sans lui. Fait pri­son­nier, il est trai­té par Alp Ars­lan avec une cour­toi­sie qui fait pleu­rer les chro­ni­queurs : le sul­tan le relève, l’in­vite à sa table, le ren­voie contre ran­çon. Il rentre chez lui et trouve un autre empe­reur en place. On le bat, on le prend, et on l’a­veugle — mal, en public, par un juif inex­pé­ri­men­té qu’on avait été cher­cher, et l’homme meurt quelques semaines plus tard de ses orbites infec­tées, sur l’île de Pro­té, en deman­dant qu’on ne dise pas à sa femme.

L’Em­pire perd l’A­na­to­lie cette année-là. Il ne la repren­dra jamais. Et il l’a per­due moins à la bataille qu’à la façon dont il a trai­té l’homme qui l’a­vait livrée.

Michel VII Dou­kas (1071–1078). Sept ans. Le beau-fils. Un éru­dit qui passe son temps à comp­ter des syl­labes pen­dant que la mon­naie s’ef­fondre — on l’ap­pelle Para­pi­na­kès, celui qui vous retire le quart du bois­seau, à cause du prix du pain. Dépo­sé, moine, puis évêque d’É­phèse, où il finit tranquille.

Nicé­phore III Bota­nia­tès (1078–1081). Trois ans. Un vieux géné­ral. Dépo­sé sans un mot, monas­tère. On lui demande s’il regrette : il répond que la seule chose qui lui pèse est l’abs­ti­nence de viande.

X. Les Comnènes

Alexis Ier (1081–1118). Trente-sept ans. Il ramasse une ruine et la remet debout à la force des mains : les Nor­mands, les Pet­ché­nègues écra­sés en une mati­née à Lébou­nion, les Turcs conte­nus. C’est lui qui écrit à l’Oc­ci­dent pour deman­der des mer­ce­naires et qui voit arri­ver, deux ans plus tard, cent mille croi­sés, des évêques, des char­rettes et des enfants — le plus grand mal­en­ten­du diplo­ma­tique du Moyen Âge. Sa fille Anne Com­nène écri­ra sa vie en quinze livres ; c’est la pre­mière femme his­to­rienne d’Eu­rope, et elle a un point de vue.

Jean II (1118–1143). Vingt-cinq ans. Le meilleur, disent tous ceux qui ont comp­té. Il ne perd pas une bataille, il ne fait exé­cu­ter per­sonne de tout son règne — un fait unique dans ce billet. Il meurt d’une flèche empoi­son­née qu’il s’est plan­tée dans la main en chas­sant le san­glier en Cili­cie. Une égratignure.

Manuel Ier (1143–1180). Trente-sept ans. Le der­nier grand, et le plus occi­den­tal : il orga­nise des tour­nois, aime les Latins, épouse une Alle­mande puis une Antio­chienne, tient les croi­sés en res­pect, place la Hon­grie sous tutelle. À Myrio­ke­pha­lon, en 1176, il se laisse enfer­mer dans un défi­lé comme Nicé­phore Ier trois siècles et demi plus tôt ; il en sort, mais il écrit lui-même que ce fut son Man­zi­kert. Après lui, tout va très vite.

Alexis II (1180–1183). Trois ans. Douze ans, marié à une fille de France de neuf ans. Étran­glé à la corde d’arc par son grand-oncle, qui l’o­blige d’a­bord à signer sa propre condam­na­tion, puis épouse la veuve — la petite Fran­çaise a onze ans et lui soixante-cinq.

Andro­nic Ier (1183–1185). Deux ans. Un aven­tu­rier magni­fique de soixante-cinq ans, qui a pas­sé sa vie à s’é­va­der de pri­sons, à séduire ses cou­sines et à chan­ger de camp du Cau­case à la Pales­tine. Il gou­verne en per­sé­cu­tant les riches et en plai­sant aux pauvres, jus­qu’à ce que la ville se retourne. On le livre à la foule de l’hip­po­drome pen­dant trois jours : on lui arrache les dents, les che­veux, la barbe, une main, un œil ; on le pro­mène sur un cha­meau, on lui jette de l’eau bouillante ; deux Latins finissent par lui ouvrir le ventre par pitié ou par jeu. Il aurait répé­té Kyrie elei­son et pour­quoi bri­ser le roseau bri­sé. Rome n’a jamais fait ça. Byzance non plus, avant ce jour-là.

XI. Les Anges, ou l’u­sage domes­tique du fer

Il faut suivre, parce que c’est un vau­de­ville et qu’il finit très mal.

Isaac II Ange (1185–1195, puis 1203–1204). Dix ans, puis six mois. Un homme faible et gai, qui perd la Bul­ga­rie et la Serbie.

Alexis III Ange (1195–1203). Huit ans. Son frère aîné. Il le dépose et l’a­veugle — et cette fois c’est pour de bon : Isaac fini­ra ses jours sans yeux, à la mer­ci de tout le monde.

Alexis IV Ange (1203–1204). Six mois. Le fils d’I­saac. Il s’é­chappe, court en Occi­dent, tombe sur une croi­sade en panne de paie­ment à Venise, et leur pro­pose un mar­ché : rame­nez mon père et moi sur le trône, et je vous donne deux cent mille marcs d’argent plus l’u­nion des Églises. Les Véni­tiens acceptent. La flotte se détourne. En juillet 1203, Alexis III s’en­fuit avec le tré­sor ; on res­sort le vieil Isaac aveugle de sa cel­lule pour le remettre sur le trône, et l’on cou­ronne le fils à côté de lui. Puis il faut payer. Il n’y a rien. Alexis IV fait fondre les icônes.

Nico­las Cana­bus (1204). Trois jours. Un jeune noble que la foule, excé­dée, va cher­cher mal­gré lui à Sainte-Sophie et cou­ronne de force. Il refuse trois jours durant. Il n’au­ra pas régné une heure.

Alexis V Dou­kas Mur­zuphle (1204). Deux mois. Sour­cils joints — c’est ce que veut dire le sur­nom. Il étrangle Alexis IV dans son cachot, avec une corde, de ses mains ; le vieil Isaac meurt le même jour, de peur ou d’aide. Il orga­nise la défense, tient un peu, s’en­fuit quand les échelles atteignent les tours. Il se réfu­gie auprès d’A­lexis III, son beau-père, qui l’ac­cueille, le loge — et lui fait cre­ver les yeux. Les Latins le rat­trapent quelques mois plus tard, aveugle, sur une route. Ils le jugent, décident qu’un traître doit tom­ber de haut, et le poussent du som­met de la colonne de Théo­dose, en public, dans le forum.

Le 12 avril 1204, les hommes de la qua­trième croi­sade entrent par la Corne d’Or. Ils pillent trois jours. Ils ins­tallent une pros­ti­tuée sur le trône du patriarche et lui font chan­ter des chan­sons. Ils fondent les che­vaux de bronze, sauf quatre, qui partent pour Venise et y sont encore. Ils brûlent, dans les trois incen­dies de ces jour­nées-là, plus de livres qu’il n’en res­tait dans tout le reste du monde.

La ville tenait depuis huit cent soixante-qua­torze ans. Aucun enne­mi n’a­vait fran­chi la muraille de Théo­dose : ni les Perses, ni les Avars, ni les Arabes deux fois, ni les Bul­gares, ni les Rus’. Elle est prise par des chré­tiens venus dépan­ner leur trésorerie.


Sur le sol du Stou­dios, l’a­près-midi, il y a un car­ré de lumière qui se déplace. Les chats dorment des­sus, se lèvent quand il s’en va, le rat­trapent plus loin. Mille ans d’hommes sont pas­sés dans cette pièce pour qu’on leur rase le crâne et qu’on leur dise que c’é­tait fini, et la seule chose qui bouge encore ici est cette tache chaude que suivent des bêtes.

L’Em­pire n’est pas mort en 1204. Il se relève, et le second billet dira com­ment. Mais il en revient comme ces hommes qu’on ren­voyait dans les îles : entier, à peu près, mar­chant droit, et pri­vé de quelque chose qu’au­cun chro­ni­queur n’a réus­si à nommer.

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Tous les empe­reurs de Rome

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empe­reurs
de Rome

Une his­toire de l’Occident

Le tiroir des empereurs

D’Au­guste à Romu­lus Augustule

Il y a, dans l’ar­rière-bou­tique d’un numis­mate de la rue de Riche­lieu, un meuble à tiroirs plats qui sent la cire et la pous­sière chaude. Le mar­chand tire le troi­sième du haut et le pose sur le comp­toir sans un mot, comme on sert un plat. Cent alvéoles de feutre vert. Dans cha­cune, une pièce, et sur chaque pièce un homme de pro­fil, la nuque courte, le cou épais, l’œil fixé sur un point qui se trouve tou­jours hors du champ.

C’est le ran­ge­ment le plus hon­nête qu’on ait inven­té pour cinq siècles d’his­toire. Le tiroir ne juge pas. Il donne le même feutre à celui qui a régné qua­rante ans qu’à celui qui a régné trois semaines, et il laisse vides les loge­ments de ceux qui n’ont pas eu le temps de faire chauf­fer les coins. Il y a plus de vides qu’on ne croit.

On com­mence à gauche.

I. Ceux qui croyaient encore à la famille

Auguste (27 av. J.-C. – 14). Le pre­mier pro­fil est aus­si le seul qui ne vieillit pas. Il meurt à soixante-quinze ans et le gra­veur lui laisse le visage d’un gar­çon de trente. Il a inven­té le pro­cé­dé, la fic­tion, le voca­bu­laire — prin­ceps, le pre­mier, jamais le maître — et sur­tout il a inven­té l’i­dée qu’on pou­vait mou­rir dans son lit à Nola en deman­dant si on avait bien joué la farce. Per­sonne, après lui, ne réus­si­ra aus­si bien cette sortie.

Tibère (14–37). Le métal est plus lourd, le men­ton plus dur. Il part à Capri et n’en revient pas, gou­verne par cour­rier un empire qu’il méprise, et finit étouf­fé sous un cous­sin par pru­dence col­lec­tive, à soixante-dix-sept ans, parce qu’il avait eu le mau­vais goût de se réveiller après qu’on l’eut décla­ré mort.

Cali­gu­la (37–41). Trois ans et dix mois. Il y a sur ses pièces une jeu­nesse presque tou­chante. Il nomme un che­val, il déclare la guerre à la mer et fait ramas­ser des coquillages en guise de butin — ou c’est ce qu’on raconte, ce qui est une autre façon de mou­rir. La garde le tue dans un cou­loir du Palatin.

Claude (41–54). Trou­vé der­rière une ten­ture, bégayant, boi­teux, cin­quante ans, et pro­cla­mé empe­reur par des sol­dats qui cher­chaient quel­qu’un. Il conquiert la Bre­tagne, écrit une his­toire des Étrusques que per­sonne n’a lue depuis, et meurt d’un plat de cham­pi­gnons ser­vi par sa femme. Les cham­pi­gnons rou­vri­ront le dos­sier plus tard.

Néron (54–68). La der­nière pièce de la famille, et la plus grasse : le cou a dou­blé, la barbe est fri­sée au fer, l’homme se fait gra­ver en citha­rède. Il chante, il fait bâtir, il brûle peut-être, il tue cer­tai­ne­ment, et quand tout se retire il s’ouvre la gorge dans une vil­la de ban­lieue en déplo­rant à voix haute la perte que le monde va faire d’un artiste. Il a trente ans. Après lui, plus per­sonne ne des­cend d’Au­guste, et l’empire découvre le secret que Tacite for­mu­le­ra en une ligne : on peut faire un empe­reur ailleurs qu’à Rome.

II. L’an­née où le tiroir se rem­plit trop vite

Quatre alvéoles pour douze mois. Les pièces de 69 sont mal frap­pées, on le voit à l’œil nu ; les ate­liers tra­vaillaient à chaud, sans savoir pour qui.

Gal­ba (68–69). Sept mois. Vieux, avare, arri­vé d’Es­pagne avec la len­teur d’un homme qui croit qu’on l’at­tend. Il refuse de payer les pré­to­riens. On le tue sur le forum et on lui coupe la tête ; le por­teur, ne trou­vant pas de prise sur ce crâne chauve, la ramène en y enfon­çant le pouce dans la bouche.

Othon (69). Trois mois. Il avait prê­té sa femme à Néron, ce qui pas­sait pour une car­rière. Bat­tu à Bedria­cum, il se poi­gnarde alors qu’il lui res­tait des légions — et c’est le seul geste élé­gant de l’année.

Vitel­lius (69). Huit mois. Un man­geur. Les sources le décrivent gras à un point qui relève déjà de la cari­ca­ture poli­tique. Traî­né par un cro­chet à tra­vers la ville, ache­vé aux Gémo­nies, jeté dans le Tibre. Le fleuve, ici, com­mence son long service.

III. Les gens de Réate

Ves­pa­sien (69–79). Enfin un visage. Rides, sou­rire de pay­san sabin, le gra­veur ne triche pas et l’homme n’a pas deman­dé qu’on triche. Il taxe l’u­rine des tan­ne­ries, fait remar­quer à son fils que l’argent n’a pas d’o­deur, et meurt debout — un empe­reur doit mou­rir debout — après avoir noté qu’il était en train, hélas, de deve­nir un dieu.

Titus (79–81). Deux ans et deux mois, dont le Vésuve et l’in­cen­die de Rome. Les délices du genre humain, dit Sué­tone. Fièvre.

Domi­tien (81–96). Le der­nier des trois, et le seul dont on ait mar­te­lé le nom sur les pierres. Il se fait appe­ler maître et dieu, tue par prin­cipe, et finit cou­teau contre cou­teau dans sa propre chambre, dans une conspi­ra­tion où figurent sa femme, ses affran­chis et pro­ba­ble­ment son coiffeur.

IV. Le siècle où l’on a ces­sé d’engendrer

Le plus beau métal du tiroir. Aus­si le plus intel­li­gent : pen­dant quatre-vingts ans, per­sonne n’a de fils, ou per­sonne n’en veut, et l’empire se trans­met par adop­tion — c’est-à-dire par choix.

Ner­va (96–98). Seize mois de sur­sis. Un juriste âgé qu’on met là pour res­pi­rer. Il a le génie d’a­dop­ter un géné­ral espa­gnol et de mou­rir aus­si­tôt après.

Tra­jan (98–117). Le pre­mier pro­fil non ita­lien. Dace, arabe, parthe : les fron­tières n’i­ront jamais plus loin. Il meurt en Cili­cie sur le che­min du retour, et l’a­dop­tion qui suit est pro­ba­ble­ment un faux fabri­qué par sa veuve. On ne le sau­ra jamais et cela n’a rien changé.

Hadrien (117–138). Le pre­mier bar­bu. Un tou­riste. Il fait le tour de son empire pen­dant vingt ans, bâtit un mur en Écosse, une vil­la à Tivo­li, une ville pour un gar­çon noyé dans le Nil, et meurt à Baïes en réci­tant à son âme des vers dont on dis­cute encore le sens.

Anto­nin le Pieux (138–161). Vingt-trois ans, et rien à racon­ter. C’est la défi­ni­tion même du bon­heur d’un peuple. Il meurt de vieillesse en don­nant à l’of­fi­cier de garde le mot de passe : aequa­ni­mi­tas.

Marc Aurèle (161–180), avec Lucius Verus (161–169). Deux alvéoles côte à côte, pour la pre­mière col­lé­gia­li­té qui tienne. Verus meurt d’a­po­plexie en ren­trant d’O­rient, en rame­nant la peste dans les bagages. Marc Aurèle passe sa vie sous la tente, à Car­nun­tum, à Sir­mium, à écrire en grec des notes qu’il ne des­ti­nait à per­sonne et qui sont le seul texte de ce tiroir qu’on lise encore pour soi-même. Il meurt à Vin­do­bo­na, dans la boue du Danube.

Com­mode (180–192). Et il avait un fils. Le gra­veur le montre en Her­cule, peau de lion sur le crâne, mas­sue à l’é­paule, l’œil vide d’un homme qui des­cend dans l’a­rène par plai­sir. Sa maî­tresse tente le poi­son, il vomit, on envoie alors le par­te­naire d’en­traî­ne­ment l’é­tran­gler dans son bain. Fin de l’a­dop­tion, fin du siècle.

V. Quatre-vingt-six jours, puis soixante-six

Per­ti­nax (193). Quatre-vingt-six jours. Fils d’af­fran­chi, hon­nête, il essaie de faire les comptes. Les pré­to­riens le tuent au troi­sième mois.

Didius Julia­nus (193). Soixante-six jours. Il achète l’empire aux enchères. Les pré­to­riens le mettent en vente depuis le rem­part de leur camp, deux ache­teurs sur­en­ché­rissent, Julia­nus l’emporte à vingt-cinq mille ses­terces par tête. C’est le seul empe­reur du tiroir dont on connaisse le prix exact. Quand Sep­time Sévère arrive, le Sénat le condamne et un sol­dat l’é­gorge dans le palais ; il demande, dit-on, ce qu’il avait fait de mal. La ques­tion, dans ce tiroir, est presque tou­jours mal posée.

Deux alvéoles sup­plé­men­taires, un peu à part, pour ceux qui ont frap­pé mon­naie sans jamais entrer dans Rome : Pes­cen­nius Niger (193–194), pro­cla­mé en Syrie, bat­tu près d’An­tioche, tête pro­me­née au bout d’une pique ; Clo­dius Albi­nus (193–197), pro­cla­mé en Bre­tagne, écra­sé à Lyon dans la plus grande bataille jamais livrée entre Romains, et dont le vain­queur fait pié­ti­ner le cadavre par son cheval.

VI. Les Afri­cains et le Syrien

Sep­time Sévère (193–211). Accent punique, barbe en boucles ser­rées à l’o­rien­tale, bru­ta­li­té de comp­table. Son conseil à ses fils tient en une phrase : enri­chis­sez les sol­dats, mépri­sez tout le reste. Il meurt à York, dans la pluie.

Cara­cal­la (198–217). Le plus mau­vais visage du tiroir : le front bas, le regard en biais, une méchan­ce­té que le gra­veur n’a pas cher­ché à adou­cir — il a peut-être com­pris que c’é­tait ce qu’on lui deman­dait. Il donne la citoyen­ne­té à tous les hommes libres de l’empire, ce qui est immense, et fait mas­sa­crer Alexan­drie, ce qui l’est aus­si. Il meurt près de Carrhes, en s’é­car­tant de la route pour uri­ner, poi­gnar­dé par un garde du corps que sa hié­rar­chie avait vexé.

Geta (209–211). Le frère. Onze mois de règne par­ta­gé, tué dans les bras de leur mère par les hommes de Cara­cal­la. Son nom est effa­cé de tous les monu­ments d’A­frique ; on voit encore les trous.

Macrin (217–218), avec Dia­du­mé­nien. Qua­torze mois. Le pre­mier empe­reur à n’a­voir jamais été séna­teur — un che­va­lier, un pré­fet, un tech­ni­cien. Il perd contre un ado­les­cent, fuit dégui­sé, se casse l’é­paule en tom­bant d’un cha­riot en Bithy­nie, et on l’exé­cute au bord de la route.

Éla­ga­bal (218–222). Qua­torze ans, prêtre d’une pierre noire d’É­mèse qu’il trans­porte à Rome sur un char tiré par six che­vaux blancs qu’il fait recu­ler pour ne pas tour­ner le dos à son dieu. Il épouse une ves­tale. Il demande à ses méde­cins s’il est pos­sible de lui don­ner un sexe de femme. Les pré­to­riens le tuent à dix-huit ans avec sa mère, dans les latrines du camp où il s’é­tait caché, et jettent les corps au Tibre — qui, on l’a dit, connaît son métier.

Sévère Alexandre (222–235). Treize ans sous la tutelle de sa mère. Il essaie d’a­che­ter la paix aux Ger­mains. Ses propres sol­dats les tuent tous les deux sous la tente, à Mayence. C’est la porte ouverte, et elle ne se refer­me­ra pas de cin­quante ans.

VII. Le demi-siècle où le métal maigrit

Ici, il faut chan­ger de lunettes. Les pièces sont plus petites, l’argent y est deve­nu un ver­nis sur du cuivre, et les visages se res­semblent tous — même mâchoire, même barbe rase de sous-offi­cier, même regard tour­né vers la même mau­vaise nou­velle. Vingt-cinq alvéoles pour cin­quante ans. Le feutre est usé à cet endroit.

Maxi­min le Thrace (235–238). Un géant, dit-on, pre­mier empe­reur venu du rang, qui n’a jamais vu Rome pen­dant son règne. Ses hommes le tuent sous Aqui­lée avec son fils.

Gor­dien Ier et Gor­dien II (238). Vingt et un jours, le record du tiroir. Un pro­con­sul de quatre-vingts ans pro­cla­mé par les pro­prié­taires d’A­frique et son fils avec lui. Le fils meurt devant Car­thage, le corps ne sera pas retrou­vé ; le père apprend la nou­velle et se pend avec sa cein­ture. Leurs pièces existent, très rares, frap­pées à Rome en quelques jours par un Sénat pressé.

Pupien et Bal­bin (238). Quatre-vingt-dix-neuf jours. Deux séna­teurs élus par le Sénat, qui se détestent, se sur­veillent, et se font mas­sa­crer ensemble par les pré­to­riens un jour de fête, nus, traî­nés dans la rue.

Gor­dien III (238–244). Treize ans, mon­té sur le trône à treize ans. Mort en Méso­po­ta­mie à vingt-cinq, tué par les Perses ou par son pré­fet, selon qu’on lit la stèle sas­sa­nide ou l’his­to­rien romain.

Phi­lippe l’A­rabe (244–249). Le pré­fet en ques­tion. Il pré­side les jeux du mil­lé­naire de Rome — mille ans, en 248, et c’est peut-être la der­nière fois qu’on y croit. Mort à Vérone.

Tra­jan Dèce (249–251), avec Heren­nius Etrus­cus. Il per­sé­cute les chré­tiens par for­mu­laire, exige un cer­ti­fi­cat de sacri­fice, invente l’ad­mi­nis­tra­tion de la conscience. Père et fils meurent ensemble dans le marais d’A­brit­tus, en Més­ie : le pre­mier empe­reur tué par des bar­bares en bataille ran­gée. On ne retrouve pas le corps.

Tré­bo­nien Galle (251–253), avec Volu­sien. Deux ans, la peste, un trai­té qu’on paie. Tués par leurs troupes à Interamna.

Émi­lien (253). Trois mois. Tué par ses troupes.

Valé­rien (253–260). Sept ans, et la fin la plus longue du tiroir. Cap­tu­ré vivant par Sha­pur Ier — un empe­reur romain, vivant, dans les mains d’un roi perse. Il sert de mar­che­pied pour mon­ter à che­val. À sa mort, on l’é­corche, on teint la peau en rouge et on la sus­pend dans un temple. La moi­tié de cela est peut-être de la pro­pa­gande chré­tienne ; l’autre moi­tié est gra­vée dans la falaise de Naqsh‑e Ros­tam, où l’on voit encore le vieil homme debout, tenu par le poignet.

Gal­lien (253–268). Quinze ans, son fils, et l’empire qui se casse en trois. Il perd la Gaule, il perd Pal­myre, il tient le centre, il ferme le Sénat à la car­rière mili­taire — ce qui déci­de­ra de tout le siècle sui­vant. Assas­si­né devant Milan par son propre état-major.

Trois alvéoles pour l’empire des Gaules, qui a duré qua­torze ans et que les manuels rangent sous « usur­pa­tion » parce qu’il a per­du : Pos­tume (260–269), tué par ses sol­dats pour leur avoir refu­sé le pillage de Mayence ; Lélien, Marius, Vic­to­rin, sai­sons courtes ; Tetri­cus (271–274), qui négo­cie sa propre défaite, défile enchaî­né dans le triomphe d’Au­ré­lien et se retrouve gou­ver­neur de Luca­nie — le seul homme du tiroir à avoir pris sa retraite.

Claude II le Gothique (268–270). Deux ans, une grande vic­toire à Nais­sus, la peste.

Quin­tillus (270). Dix-sept jours selon les uns, soixante-dix-sept selon les autres, ce qui donne la mesure de ce qu’on sait de ce siècle.

Auré­lien (270–275). Cinq ans pour tout recol­ler : la Gaule, l’O­rient, Zéno­bie enchaî­née. Il enferme Rome dans une muraille — l’a­veu le plus clair du siècle. Un secré­taire, crai­gnant une puni­tion, fabrique une fausse liste de pros­crip­tion et la montre aux offi­ciers, qui le tuent en Thrace par pré­cau­tion. Le meilleur sol­dat de l’empire est mort d’une note de service.

Tacite (275–276). Six mois. Un vieux sénateur.

Flo­rien (276). Quatre-vingt-huit jours. Son demi-frère. Tué par ses troupes en Cilicie.

Pro­bus (276–282). Six ans. Il fait plan­ter des vignes à ses légion­naires pour les occu­per. Ils le tuent à Sir­mium, dans un champ, avec les outils.

Carus (282–283). Un an. Il meurt sous sa tente au-delà du Tigre, fou­droyé pen­dant un orage — ou empoi­son­né pen­dant un orage, ce qui est plus commode.

Numé­rien (283–284) et Carin (283–285). Le pre­mier voyage en litière fer­mée pour ses yeux malades ; c’est l’o­deur qui apprend à l’ar­mée qu’il est mort depuis des jours. Le second, en Occi­dent, gagne sa der­nière bataille et se fait tuer par un de ses offi­ciers, dont il avait, dit-on, séduit la femme.

Inter­mède. Le cata­logue des sorties

Le mar­chand, à ce stade, sert du café dans des verres. Il a fait le compte, dit-il, un hiver où il n’y avait pas de clients.

Sur la cen­taine d’hommes du tiroir, une petite dizaine meurent dans leur lit sans qu’on ait rien à ajou­ter : Auguste, Ves­pa­sien, Ner­va, Anto­nin, Marc Aurèle, Sep­time Sévère, Constan­tin. C’est peu. Ce n’est pas une pro­fes­sion, c’est une exposition.

Les autres se répar­tissent ain­si. Le fer, écra­sante majo­ri­té : le cou­loir, la tente, le bain, la latrine. Le cham­pi­gnon, une fois offi­ciel­le­ment (Claude) et une fois par soup­çon (Jovien, qu’on retrouve mort au matin dans une chambre où l’on avait fait sécher du plâtre en brû­lant du char­bon — asphyxie, indi­ges­tion, poi­son : trois écoles, aucune preuve). La colère, une fois : Valen­ti­nien Ier meurt d’a­po­plexie en 375 à Bri­ge­tio, en hur­lant contre une ambas­sade quade dont il trou­vait les excuses insuf­fi­santes. C’est la seule mort du tiroir cau­sée par un pro­blème de protocole.

Et il y a les fins qui appar­tiennent moins à l’his­toire qu’à la farce : Cara­cal­la la bra­guette ouverte au bord d’une route de Méso­po­ta­mie. Éla­ga­bal dans les latrines. Vitel­lius au cro­chet de bou­cher. Gor­dien Ier à sa propre cein­ture. Auré­lien vic­time d’un faux docu­ment. Gal­ba dont on ne peut pas por­ter la tête faute de cheveux.

On rit, et puis on referme. Ce sont, presque tous, des hommes qui avaient l’âge de nos frères.

VIII. Quatre à la fois

Dio­clé­tien (284–305). Fils d’af­fran­chi dal­mate, et le seul homme du tiroir qui ait démis­sion­né. Il divise l’empire en quatre pour qu’on cesse de le tuer, invente une hié­rar­chie de dieux vivants qu’il faut saluer à genoux, et se retire à Split culti­ver des choux. Quand on vient le sup­plier de reve­nir, il répond qu’il fau­drait voir ses choux d’a­bord. Il meurt vieux, dans son palais, pen­dant que la tétrar­chie s’ef­fondre à trois jours de bateau de là.

Maxi­mien (286–305, puis 306–308, puis 310). L’Au­guste d’Oc­ci­dent, le col­lègue, le bru­tal. Il abdique de mau­vaise grâce, revient deux fois, com­plote contre son propre gendre et se pend à Mar­seille sur ordre.

Constance Chlore (305–306). Un an comme Auguste. Mort à York, comme Sévère, dans la même pluie.

Sévère II (306–307). Un an. Envoyé contre Maxence, aban­don­né par ses hommes, contraint au sui­cide à Rome.

Maxence (306–312). Six ans, une usur­pa­tion confor­table à Rome, une basi­lique magni­fique. Il sort au pont Mil­vius, la pas­se­relle de bateaux cède, il coule avec son armure. On repêche le corps pour la tête.

Et à l’Est, dans le même tiroir mais pas dans notre his­toire : Galère, que la mala­die mange vivant pen­dant un an ; Maxi­min Daïa ; Lici­nius, étran­glé après capitulation.

Constan­tin Ier (306–337). Pro­cla­mé à York par les troupes de son père, il met dix-huit ans à ramas­ser tout le jeu. Il change la reli­gion et il déplace la capi­tale — les deux choses qui feront qu’a­près lui ce tiroir-ci devien­dra le petit. Il meurt à Nico­mé­die, bap­ti­sé sur le tard, dans la seule ville qui lui conve­nait : celle d’où l’on par

IX. Les fils

Constan­tin II (337–340). Trois ans. Attaque son frère, tombe dans une embus­cade près d’A­qui­lée, corps jeté à la rivière.

Constant Ier (337–350). Treize ans. Ren­ver­sé par un offi­cier franc, il fuit vers les Pyré­nées et se fait rat­tra­per à Elne.

Constance II (337–361). Vingt-quatre ans, le sur­vi­vant, un homme d’ombre et de conciles. Il meurt de fièvre en Cili­cie en mar­chant contre son cousin.

Magnence (350–353). L’of­fi­cier franc. Trois ans, la bou­che­rie de Mur­sa où l’empire perd cin­quante mille hommes des deux côtés, et le sui­cide à Lyon.

Julien (361–363). Vingt mois. Éle­vé en cap­ti­vi­té dorée, phi­lo­sophe à Athènes, géné­ral mal­gré lui en Gaule, pro­cla­mé par ses troupes à Lutèce sur un bou­clier. Il rouvre les temples, écrit contre les Gali­léens, brûle sa flotte sur le Tigre et prend un jave­lot dans le foie sans avoir mis sa cui­rasse ce jour-là. Il a trente et un ans. Avec lui meurt la der­nière chance de l’autre chemin.

Jovien (363–364). Huit mois. Élu dans la panique au milieu du désert, il achète la retraite en cédant Nisibe, et meurt de son brasero.

X. Le partage

Valen­ti­nien Ier (364–375). Onze ans, l’Oc­ci­dent, un bâtis­seur de forts, un colé­rique. On a dit com­ment il est parti.

Valens (364–378), à l’Est, pour mémoire seule­ment : il finit brû­lé dans une cabane après Andri­nople, et cette jour­née-là fait plus pour la suite que la moi­tié de ce tiroir.

Gra­tien (367–383). Seize ans, empe­reur à huit. Il renonce au titre de grand pon­tife, retire l’au­tel de la Vic­toire du Sénat, et se fait tuer à Lyon à vingt-quatre ans par un envoyé de son rival, à table.

Valen­ti­nien II (375–392). Dix-sept ans de règne nomi­nal, com­men­cé à quatre ans. On le retrouve pen­du à Vienne, à vingt et un ans. Sui­cide ou franc trop pres­sé — le tiroir ne tranche pas.

Magnus Maxi­mus (383–388). L’homme de Lyon. Cinq ans, la Bre­tagne, la Gaule, l’Es­pagne. Déca­pi­té à Aquilée.

Eugène (392–394). Deux ans. Un pro­fes­seur de rhé­to­rique pous­sé là par un géné­ral franc, et le der­nier à faire remettre l’au­tel de la Vic­toire à sa place. Bat­tu à la Rivière Froide par un vent qui rabat­tait les jave­lots — les chré­tiens y ver­ront un miracle, les autres une bour­rasque. Décapité.

Théo­dose Ier (379–395). Le der­nier homme à régner sur les deux moi­tiés. Il meurt à Milan en jan­vier, laisse l’O­rient à un fils et l’Oc­ci­dent à l’autre, et per­sonne ne referme jamais la charnière.

XI. L’Oc­ci­dent tout seul

Le feutre change de cou­leur sur la fin du tiroir : les pièces sont en or, larges, très belles, presque toutes frap­pées à Ravenne. C’est l’in­verse du IIIe siècle. Le métal se redresse au moment où il n’y a plus rien der­rière. On appelle cela un soli­dus, ce qui ne s’in­vente pas.

Hono­rius (395–423). Vingt-huit ans, empe­reur à dix ans, et pas un jour de règne réel. Il fait tuer Sti­li­con, le seul homme qui tenait la fron­tière ; trois ans plus tard, Ala­ric prend Rome. L’a­nec­dote est célèbre et pro­ba­ble­ment fausse : à qui vient lui annon­cer que Rome a péri, il répond qu’il vient pour­tant de la voir man­ger dans sa main — il avait une poule de ce nom. Vraie ou non, elle a duré seize siècles, et c’est une per­for­mance qu’au­cune de ses lois n’a éga­lée. Mort d’hy­dro­pi­sie à Ravenne.

Constan­tin III (407–411). Quatre ans. Un sol­dat de Bre­tagne, pro­cla­mé pour son nom, qui emmène la gar­ni­son de l’île en Gaule. Elle ne revien­dra pas ; c’est ain­si que la Bre­tagne sort de l’empire, presque par dis­trac­tion. Exécuté.

Constance III (421). Sept mois d’Au­guste. Un vrai géné­ral, un mariage impé­rial, et une maladie.

Jean (423–425). Vingt mois. Un fonc­tion­naire, un pri­mi­cier des notaires — presque un chef de bureau. Il est pris à Ravenne, on lui coupe une main, on le pro­mène sur un âne dans le cirque d’A­qui­lée, on le décapite.

Valen­ti­nien III (425–455). Trente ans, empe­reur à six, et le plus long règne du bout du tiroir. Il regarde Aetius arrê­ter Atti­la aux champs Cata­lau­niques, puis, six ans plus tard, poi­gnarde Aetius de sa propre main dans le palais. Un cour­ti­san lui glisse qu’il vient de se cou­per la main droite avec la gauche. Deux amis d’Ae­tius le tuent au Champ de Mars pen­dant qu’il s’en­traîne à l’arc.

Pétrone Maxime (455). Soixante-quinze jours. Il monte, épouse la veuve de force, et fuit quand la flotte van­dale paraît. La foule romaine le lapide dans la rue et jette les mor­ceaux au Tibre. Gen­sé­ric pille la ville pen­dant quinze jours.

Avi­tus (455–456). Qua­torze mois. Un aris­to­crate gau­lois, pous­sé par les Wisi­goths, mépri­sé à Rome. Dépo­sé, ordon­né évêque de Plai­sance par conso­la­tion, mort en route.

Majo­rien (457–461). Quatre ans. Le der­nier qui essaie vrai­ment : il légi­fère contre la des­truc­tion des monu­ments antiques, réunit une flotte en Espagne pour reprendre l’A­frique. On la brûle au port avant qu’elle serve. Le géné­ral qui l’a fait empe­reur le fait arrê­ter et déca­pi­ter au bord d’un ruis­seau près de Tortone.

Libius Seve­rus (461–465). Quatre ans de silence com­plet. Une créa­ture de Rici­mer, jamais recon­nue par Constan­ti­nople. On ne sait pas com­ment il meurt.

(Suit un inter­valle de vingt mois où l’Oc­ci­dent n’a pas d’empereur du tout, et où per­sonne ne semble s’en apercevoir.)

Anthé­mius (467–472). Cinq ans. Un Grec envoyé par l’O­rient, culti­vé, capable. La der­nière grande expé­di­tion contre les Van­dales brûle elle aus­si. Rici­mer assiège Rome, prend la ville, et Anthé­mius, dégui­sé en men­diant, est recon­nu et déca­pi­té dans une église.

Oly­brius (472). Sept mois. Il meurt d’hy­dro­pi­sie avant d’a­voir rien fait, et son fai­seur de rois meurt six semaines avant lui d’une hémor­ra­gie. Cette année-là, l’Oc­ci­dent enterre les deux.

Gly­ce­rius (473–474). Qua­torze mois. Dépo­sé sans une bataille, ordon­né évêque de Salone. Il vivra vieux. C’est presque une victoire.

Julius Nepos (474–475). Qua­torze mois à Ravenne. Chas­sé par son propre géné­ral, il se réfu­gie en Dal­ma­tie et conti­nue d’être, juri­di­que­ment, l’empereur d’Oc­ci­dent jus­qu’en 480, où on l’as­sas­sine dans sa vil­la. Constan­ti­nople n’a jamais recon­nu per­sonne d’autre. La date de 476 est une com­mo­di­té d’his­to­rien ; la vraie der­nière pièce du tiroir est frap­pée pour un homme qui n’a­vait plus de capitale.

Romu­lus Augus­tule (475–476). Dix mois. Un enfant, mis là par son père Oreste, et affu­blé par la pos­té­ri­té d’un dimi­nu­tif — le petit Auguste — que le tiroir n’a don­né à per­sonne d’autre. Il porte le nom du fon­da­teur de la ville et celui du fon­da­teur de l’empire, ce que même un roman­cier n’au­rait pas osé. Odoacre entre à Ravenne, tue le père, regarde l’en­fant, le trouve trop jeune pour être dan­ge­reux, lui donne une pen­sion de six mille soli­di et une vil­la près de Naples. Puis il ren­voie les insignes impé­riaux à Constan­ti­nople avec un mot poli : l’Oc­ci­dent n’a plus besoin d’empereur à lui.

C’est tout. Aucune bataille, aucun incen­die, aucune der­nière phrase. La chose la plus douce arri­vée à quel­qu’un dans ce tiroir arrive au der­nier, et c’est de ne plus compter.

Fer­me­ture

Le mar­chand repousse le tiroir dans son loge­ment. Un bruit de bois sur du bois, et cinq siècles rentrent dans le meuble.

Ce qu’on emporte en sor­tant rue de Riche­lieu, ce n’est pas la gran­deur ; c’est l’a­rith­mé­tique. Cinq cents ans, une cen­taine d’hommes, une moyenne de cinq ans par tête, et à peu près une chance sur dix de mou­rir de vieillesse. Beau­coup d’entre eux ont exer­cé ce métier moins long­temps qu’il n’en faut aujourd’­hui pour rem­bour­ser une voi­ture. Les mon­naies, elles, ont toutes tenu. On les pèse, on les frotte, on les remet dans le feutre vert, et elles sont plus lourdes que les hommes dont elles portent le nom.

Une pen­sion près de Naples, six mille soli­di par an, la baie, le vin de la vil­la de Lucul­lus, et per­sonne pour venir vous étran­gler dans votre bain. Sur cent, un seul y a eu droit — et c’est celui qu’on a char­gé de perdre.

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Saint-Étienne, la lan­terne de Dieu

Saint-Étienne, la lan­terne de Dieu

Saint-Etienne de Metz

La lan­terne de Dieu

La Lan­terne du Bon Dieu — Metz, cathé­drale de verre

I. Arri­ver par le nord

On arrive à Metz comme on arrive dans les villes de fron­tière : avec une légère hési­ta­tion dans le pas, une incer­ti­tude sur la langue qu’on va entendre, sur la pierre qu’on va tou­cher. La gare, d’a­bord, vous met dans l’am­biance — cette for­te­resse néo-romane vou­lue par Guillaume II, ce gra­nit gris sombre des Vosges posé là comme un poing sur la table, pour dire que l’Em­pire était arri­vé et qu’il comp­tait res­ter. On sort de ce ves­ti­bule wil­hel­mi­nien, on tra­verse le quar­tier impé­rial avec ses ave­nues trop larges pour la ville, ses immeubles qui rêvent de Ber­lin, et puis quelque chose change. Les rues se res­serrent, la pierre s’é­clair­cit, elle devient jaune, d’un jaune de pain doré, de miel d’é­té, et l’on com­prend qu’on vient de pas­ser une ligne invi­sible : on a quit­té l’Al­le­magne de pierre pour entrer dans la France de lumière — ou plu­tôt, car ces caté­go­ries ne veulent rien dire ici, on a quit­té le XIXe siècle pour entrer dans le Moyen Âge.

Et puis on la voit.

On la voit mal, d’a­bord, c’est une des sin­gu­la­ri­tés de Metz : la cathé­drale ne se donne pas de face, elle n’a pas ce par­vis déga­gé d’A­miens ou de Reims où l’é­di­fice vous attend comme un décor d’o­pé­ra. Elle sur­git par frag­ments, par ruelles, un arc-bou­tant au-des­sus d’un toit, une flèche entre deux façades, et il faut débou­cher sur la place d’Armes ou des­cendre vers la Moselle pour la sai­sir enfin dans sa lon­gueur — cent trente-six mètres de vais­seau jaune posés sur la col­line Sainte-Croix, l’op­pi­dum ori­gi­nel, le point le plus haut de la ville antique, là où les Médio­ma­triques d’a­bord, puis les Romains de Divo­du­rum, avaient déjà com­pris qu’il fal­lait bâtir.

J’y suis arri­vé un après-midi sombre de juillet, un de ces jours lor­rains où le ciel est une couche de laine grise et où la lumière semble avoir renon­cé. C’é­tait, je le com­pris plus tard, la meilleure des intro­duc­tions. Car cette cathé­drale a été construite pré­ci­sé­ment pour ces jours-là. Elle a été pen­sée, cal­cu­lée, mon­tée pierre à pierre pen­dant trois siècles pour cap­tu­rer le peu de lumière que le ciel de Lor­raine consent à don­ner, et pour le trans­for­mer en incendie.

Les Mes­sins l’ap­pellent la Lan­terne du Bon Dieu. Il faut prendre ce sur­nom au sérieux, au pied de la lettre. Une lan­terne n’est pas un monu­ment : c’est un ins­tru­ment. Elle ne se contemple pas de l’ex­té­rieur, elle fonc­tionne. Elle a un dedans et un dehors, une flamme et une paroi, et sa rai­son d’être est de faire pas­ser la lumière d’un monde à l’autre.

II. La pierre de soleil

Avant le verre, la pierre. On ne com­prend rien à Metz si l’on ne com­mence pas par la pierre de Jau­mont, ce cal­caire ooli­thique extrait des car­rières du mont Saint-Quen­tin, à quelques kilo­mètres au nord-ouest de la ville, et dont le nom même — jaune mont, le mont jaune — dit tout. C’est une pierre qui a emma­ga­si­né cent soixante-dix mil­lions d’an­nées de soleil juras­sique, du temps où la Lor­raine était une mer chaude et peu pro­fonde, et qui le res­ti­tue avec une géné­ro­si­té décon­cer­tante. Par temps gris, elle est blonde. Au soleil cou­chant, elle flambe. Sous la pluie, elle prend des teintes de safran mouillé qui font pen­ser aux murs d’Ispahan.

Je note cela sans coquet­te­rie orien­ta­liste : la com­pa­rai­son s’im­pose d’elle-même à qui a mar­ché dans les villes de brique et de céra­mique de l’I­ran ou de l’Ouz­bé­kis­tan. Il y a des archi­tec­tures qui luttent contre la lumière et des archi­tec­tures qui col­la­borent avec elle. Metz appar­tient à la seconde famille, celle des cara­van­sé­rails du pla­teau ira­nien, des mos­quées du Caire mame­louk, des palais de grès rose du Rajas­than. La cathé­drale Saint-Étienne est peut-être le seul grand édi­fice gothique fran­çais dont on puisse dire qu’il est solaire — non par méta­phore, mais par matériau.

Cette pierre a une autre ver­tu : elle est tendre. Les sculp­teurs du Moyen Âge l’ont aimée pour cela, elle se laisse tailler comme du bois dur, elle auto­rise les den­telles, les gar­gouilles, les feuillages. Elle a aus­si le défaut de ses qua­li­tés : elle s’use, elle s’ef­frite, elle boit la pluie et le gel la fait écla­ter. La cathé­drale de Metz est donc, comme toutes ses sœurs mais plus qu’elles peut-être, un chan­tier per­pé­tuel. Les car­rières de Jau­mont sont tou­jours en acti­vi­té — cas raris­sime en Europe — et les tailleurs de pierre d’au­jourd’­hui rem­placent bloc à bloc ce que rem­pla­cèrent avant eux ceux du XIXe, qui rem­pla­çaient ceux du XVIIe. L’é­di­fice que nous voyons est un navire de Thé­sée jaune, iden­tique à lui-même et per­pé­tuel­le­ment renou­ve­lé, et cette imper­ma­nence tran­quille lui va bien : une lan­terne, après tout, cela s’entretient.

III. L’é­trange his­toire des deux églises siamoises

L’his­toire de la construc­tion est une des plus curieuses du gothique fran­çais, et elle explique la sil­houette si par­ti­cu­lière du monu­ment — cette absence de façade occi­den­tale monu­men­tale qui déroute le visi­teur venu de Chartres ou de Paris.

Au début du XIIIe siècle, il y avait à cet endroit non pas une église mais deux. La cathé­drale otto­nienne, dédiée à saint Étienne, occu­pait l’es­sen­tiel de la col­line ; et en tra­vers de son axe, lit­té­ra­le­ment col­lée à elle, se dres­sait une col­lé­giale, Notre-Dame-la-Ronde, avec son propre cha­pitre, ses propres cha­noines, ses propres reve­nus et ses propres sus­cep­ti­bi­li­tés. Quand on déci­da, vers 1220, de recons­truire la cathé­drale dans le style nou­veau qui des­cen­dait de l’Île-de-France, on se heur­ta à un pro­blème qui n’é­tait ni tech­nique ni théo­lo­gique mais fon­cier : Notre-Dame-la-Ronde était dans le pas­sage, et ses cha­noines n’en­ten­daient pas déménager.

La solu­tion fut d’une audace admi­nis­tra­tive qui force encore l’ad­mi­ra­tion : on déci­da d’englo­ber. La nou­velle cathé­drale ava­le­rait la col­lé­giale, qui devien­drait ses trois pre­mières tra­vées, tout en conser­vant — sub­ti­li­té de juristes — son iden­ti­té cano­nique propre. Pen­dant des siècles, un mur, puis une simple clô­ture, puis une grille sépa­rèrent à l’in­té­rieur du même vais­seau les deux églises, cha­cune avec son cler­gé et ses offices. Ce n’est qu’en 1380 envi­ron que la fusion archi­tec­tu­rale fut consom­mée et le mur abat­tu ; la fusion juri­dique atten­dit la Révo­lu­tion. Il y a quelque chose de pro­fon­dé­ment mes­sin dans cette his­toire : une ville de com­pro­mis, de sta­tuts super­po­sés, répu­blique patri­cienne dans l’Em­pire, ville d’Em­pire de langue fran­çaise, cité épis­co­pale gou­ver­née par ses bour­geois — Metz a tou­jours su faire tenir deux réa­li­tés dans un seul corps.

Cette ges­ta­tion étrange dura trois siècles. Le chan­tier, ouvert vers 1220, ne fut consi­dé­ré comme ache­vé qu’en 1520, quand on posa les der­nières voûtes du tran­sept et du chœur. Trois cents ans, dix géné­ra­tions de maçons, et pour­tant — c’est le miracle de Metz — une uni­té de style presque par­faite. Les maîtres d’œuvre suc­ces­sifs eurent la sagesse, ou l’hu­mi­li­té, de res­pec­ter le par­ti ini­tial, si bien que le gothique rayon­nant du XIIIe siècle se pro­longe sans heurt dans le flam­boyant du XVe. Le plus grand de ces maîtres fut Pierre Per­rat, actif à la fin du XIVe siècle, qui tra­vailla aus­si à Toul et à Ver­dun et dont la légende locale raconte qu’il ven­dit son âme au diable pour per­cer le secret des voûtes — le diable, à Metz, on va le voir, est un per­son­nage récur­rent. Per­rat est enter­ré dans sa cathé­drale, sous une dalle que les guides montrent encore, et l’on aime pen­ser que le diable, comme sou­vent dans ces contrats lor­rains, fut rou­lé dans la farine.

De cette his­toire tour­men­tée, l’é­di­fice garde quelques bizar­re­ries savou­reuses. Son por­tail prin­ci­pal est laté­ral. Sa façade occi­den­tale, man­gée par l’an­cienne Notre-Dame-la-Ronde, est aveugle de portes et ne s’ouvre que par la grande rose. Ses deux tours ne sont pas en façade mais plan­tées de part et d’autre de la nef, à la jonc­tion des anciennes églises, comme des sen­ti­nelles au milieu du vais­seau. L’une d’elles, la tour de la Mutte, appar­te­nait d’ailleurs non pas au cler­gé mais à la ville : c’est de là que la grande cloche, Dame Mutte, onze tonnes de bronze fon­dues et refon­dues depuis le XVe siècle, ameu­tait les bour­geois — c’est son nom, de meute, ameu­ter — pour les incen­dies, les guerres et les entrées royales. Une cathé­drale dont le bef­froi est muni­ci­pal : tout Metz, encore, dans ce détail.

IV. Le ver­tige des chiffres

Venons-en au verre, puisque c’est pour lui qu’on vient.

Les chiffres d’a­bord, qu’il faut don­ner une fois pour s’en débar­ras­ser, mais qu’il faut don­ner quand même parce qu’ils disent l’é­chelle du phé­no­mène. La cathé­drale de Metz porte envi­ron six mille cinq cents mètres car­rés de vitraux. Six mille cinq cents mètres car­rés : un hec­tare de verre, ou presque. C’est la plus grande sur­face vitrée de toutes les cathé­drales de France, et l’une des plus vastes du monde gothique. À titre de com­pa­rai­son, Chartres, la réfé­rence abso­lue en matière de vitrail médié­val, en compte envi­ron deux mille six cents. Metz en porte deux fois et demie plus.

Deuxième chiffre : qua­rante et un mètres. C’est la hau­teur des voûtes de la nef — 41,41 mètres très exac­te­ment, et les Mes­sins tiennent aux déci­males. Seules Beau­vais l’i­na­che­vée (48 mètres) et Amiens (42 mètres) montent plus haut dans tout le gothique fran­çais. Mais Beau­vais s’est effon­drée deux fois et n’a jamais eu de nef ; Amiens est plus large, plus assise. Metz com­bine cette hau­teur ver­ti­gi­neuse avec une lar­geur de nef rela­ti­ve­ment modeste — quinze mètres et demie —, ce qui pro­duit un élan­ce­ment, un rap­port hauteur/largeur, à peu près sans équi­valent. On est dans un canyon. Les col­la­té­raux, eux, sont tenus déli­bé­ré­ment bas, ce qui per­met aux fenêtres hautes de la nef de des­cendre très pro­fon­dé­ment, sur près de vingt mètres de hau­teur de verrière.

Car c’est là le vrai génie du bâti­ment, plus sub­til que les records : les archi­tectes mes­sins ont sys­té­ma­ti­que­ment réduit la pierre à son strict mini­mum struc­tu­rel. Le tri­fo­rium — cette gale­rie inter­mé­diaire qui, dans la plu­part des cathé­drales, forme une bande de maçon­ne­rie entre les arcades et les fenêtres hautes — est ici entiè­re­ment vitré, fon­du dans les ver­rières supé­rieures dont il devient le sou­bas­se­ment. Le mur a pra­ti­que­ment dis­pa­ru. Ce qui reste de pierre n’est plus qu’un sque­lette, une résille, un sys­tème de meneaux et de contre­forts dont la seule fonc­tion est de tenir le verre en l’air. Le gothique a tou­jours rêvé de cela — déma­té­ria­li­ser le mur, faire tenir le ciel sur des lignes — mais nulle part en France le rêve n’a été pous­sé aus­si loin qu’à Metz. L’ab­bé Suger, qui à Saint-Denis au XIIe siècle théo­ri­sait la lumière comme voie d’ac­cès au divin, la lux conti­nua, aurait recon­nu ici l’ac­com­plis­se­ment de son pro­gramme : une église qui n’est plus un abri per­cé de fenêtres, mais une fenêtre conti­nue à peine char­pen­tée de pierre.

D’où le sur­nom. On ne sait pas exac­te­ment quand les Mes­sins ont com­men­cé à dire « la Lan­terne du Bon Dieu » — l’ex­pres­sion semble s’être fixée au XIXe siècle, mais elle dit une évi­dence que le pre­mier regard confirme : le soir, quand l’in­té­rieur est éclai­ré et que la nuit tombe sur la col­line Sainte-Croix, l’é­di­fice s’in­verse. Le verre qui, tout le jour, a fait entrer la lumière du dehors, se met à lais­ser sor­tir celle du dedans. La cathé­drale luit sur la ville comme un pho­to­phore. Une lan­terne, exac­te­ment : la flamme au centre, la paroi trans­lu­cide autour, et la nuit lor­raine tout autour de la paroi.

V. Sept siècles de verre : petite stratigraphie

Mais la quan­ti­té n’est rien. Ce qui rend Metz unique, c’est que cet hec­tare de verre n’est pas homo­gène : c’est un palimp­seste, une coupe géo­lo­gique de sept siècles d’art du vitrail, du XIIIe siècle au XXIe, où chaque époque a dépo­sé sa strate sans effa­cer la pré­cé­dente. Il n’existe, à ma connais­sance, aucun autre édi­fice en Europe où l’on puisse lire d’un seul regard, en tour­nant sim­ple­ment sur soi-même, l’his­toire com­plète de cet art — gothique rayon­nant, flam­boyant, Renais­sance, res­tau­ra­tions du XIXe, école de Paris, non-figu­ra­tion d’a­près-guerre, Cha­gall, et l’art contem­po­rain le plus récent. Il faut prendre ces strates une à une, comme on des­cend dans une fouille.

Her­mann de Muns­ter, ou la roue de feu

La couche la plus pro­fonde et la plus spec­ta­cu­laire est à l’ouest : la grande rose occi­den­tale, œuvre d’Her­mann de Muns­ter, maître ver­rier west­pha­lien arri­vé à Metz vers 1380. Onze mètres de dia­mètre — par­mi les plus grandes roses du monde gothique. Elle occupe toute la façade que l’his­toire des deux églises sia­moises avait lais­sée sans por­tail, comme si l’é­di­fice, pri­vé de bouche, avait déci­dé d’être tout entier œil.

Il faut la voir en fin d’a­près-midi, quand le soleil des­cend sur la Moselle et la frappe de face. La rose devient alors ce que ses créa­teurs vou­laient qu’elle fût : non pas une image, mais un évé­ne­ment. Le réseau flam­boyant de pierre — refait au XIXe siècle, il faut le dire, dans un esprit fidèle — découpe la lumière en pétales, en flam­mèches, en gouttes, et l’en­semble tourne len­te­ment avec le soleil comme une roue de feu immo­bile. Les Mes­sins du XIVe siècle, qui vivaient dans des mai­sons sombres et des rues étroites, devaient rece­voir cela comme une appa­ri­tion. Nous, gavés d’é­crans et de lumières arti­fi­cielles, le rece­vons encore comme une appa­ri­tion, ce qui donne la mesure de la chose.

Her­mann de Muns­ter fut si appré­cié qu’il obtint le pri­vi­lège, rare pour un arti­san, d’être enter­ré dans la cathé­drale même. Sa dalle funé­raire est tou­jours là. J’aime cette idée d’un homme qui dort depuis six siècles sous la lumière qu’il a lui-même construite — il y a des immor­ta­li­tés plus mal conçues.

Théo­bald de Lix­heim et Valen­tin Bousch, ou la Renais­sance en Lorraine

Deuxième strate, au tour­nant des XVe et XVIe siècles, deux noms que l’his­toire de l’art n’a jamais mis à leur vraie place, qui est la pre­mière : Théo­bald de Lix­heim, qui signe en 1504 les ver­rières du bras nord du tran­sept, et sur­tout Valen­tin Bousch, actif de 1520 à 1541, l’homme des immenses ver­rières du bras sud et du chœur.

Il faut s’ar­rê­ter devant le mur sud du tran­sept pour com­prendre ce que le mot « ver­rière » peut vou­loir dire. Celle de Bousch mesure envi­ron trente-trois mètres de haut. C’est un immeuble de dix étages en verre peint, un rideau de lumière qui monte de la hau­teur d’homme jus­qu’aux voûtes, et qui fut long­temps — cer­tains disent qu’elle l’est tou­jours — la plus grande ver­rière d’Eu­rope. Bousch y déploie un art qui n’est déjà plus médié­val : les figures ont pris du volume, les archi­tec­tures peintes sont des archi­tec­tures Renais­sance, à can­dé­labres et à rin­ceaux, les cou­leurs ont cette pro­fon­deur de joyau que per­met le jaune d’argent por­té à sa per­fec­tion. On pense aux contem­po­rains alle­mands, à Bal­dung Grien, à Dürer ; Bousch venait de Stras­bourg, et il fait le pont entre le Rhin et la Lor­raine comme la ville elle-même le fait entre les mondes ger­ma­nique et français.

Ce qui me touche chez Bousch, c’est le moment his­to­rique. Il pose ses ver­rières entre 1520 et 1540 : Luther a affi­ché ses thèses, l’Eu­rope du vitrail est en train de mou­rir, dans vingt ans les guerres de reli­gion bri­se­ront les ate­liers et l’art du vitrail entre­ra dans une éclipse de trois siècles. Bousch est un homme qui achève une tra­di­tion de quatre cents ans au som­met de ses moyens, sans savoir — ou en sachant ? — qu’il éteint la lumière en sor­tant. Les grandes ver­rières du chœur de Metz sont le chant du cygne du vitrail euro­péen, et elles ont la beau­té par­ti­cu­lière des fins.

Les bles­sures et les modernes

Troi­sième strate : le XXe siècle, qui com­mence, comme sou­vent, par une des­truc­tion. En sep­tembre 1944, les com­bats de la libé­ra­tion de Metz soufflent une par­tie des ver­rières — la ville, trans­for­mée en for­te­resse par l’ar­mée alle­mande, ne fut libé­rée qu’au terme de semaines de siège. D’autres vitraux avaient déjà été per­dus au fil des siècles : l’in­cen­die de 1877, allu­mé par un feu d’ar­ti­fice tiré pour la visite de Guillaume Ier (l’his­toire a de ces iro­nies : l’Em­pire alle­mand célé­brant sa conquête en brû­lant la toi­ture de la cathé­drale), les rema­nie­ments du XVIIIe siècle, l’u­sure ordinaire.

Or ces bles­sures firent la chance du lieu. Car au lieu de com­bler les manques par des pas­tiches néo-gothiques, les Monu­ments his­to­riques et le cler­gé mes­sin des années 1950 prirent une déci­sion qui fait aujourd’­hui de Metz un mani­feste : confier les fenêtres vides aux artistes vivants. C’é­tait l’é­poque du grand réveil de l’art sacré fran­çais, l’é­poque du père Cou­tu­rier, d’As­sy, de Ron­champ, d’Au­din­court — cette convic­tion, por­tée par quelques domi­ni­cains têtus, qu’il valait mieux un chef-d’œuvre d’in­croyant qu’une pié­té académique.

Metz reçut ain­si, en 1957, les vitraux de Jacques Vil­lon pour la cha­pelle du Saint-Sacre­ment : le frère de Mar­cel Duchamp, cubiste de la pre­mière heure, alors âgé de plus de quatre-vingts ans, y tra­dui­sit la Cru­ci­fixion, la Cène et les Noces de Cana en prismes de cou­leur pure, rouges et ors frac­tu­rés comme à tra­vers un cris­tal. Puis vinrent, en 1960, les ver­rières de Roger Bis­sière pour les tym­pans ouest, sous la grande rose : deux com­po­si­tions non figu­ra­tives, mosaïques de car­rés colo­rés qu’on dirait tis­sées — Bis­sière par­lait lui-même de ses pein­tures comme de tapis­se­ries — et qui font chan­ter le mur aveugle du cou­chant en jaunes et en gris-bleus, en verts et en noirs. De la non-figu­ra­tion pure dans une cathé­drale : en 1960, il fal­lait du cou­rage des deux côtés, chez l’ar­tiste comme chez le chanoine.

VI. Cha­gall, ou la Bible en apesanteur

Et puis il y a Chagall.

Marc Cha­gall avait plus de soixante-dix ans quand l’ar­chi­tecte en chef des Monu­ments his­to­riques, Robert Renard, lui pro­po­sa les baies du déam­bu­la­toire et du tran­sept nord de Metz. Le peintre de Vitebsk n’a­vait encore jamais fait de vitrail. Il com­men­ça ici, à Metz, en 1958 — avant Jéru­sa­lem, avant Reims, avant Mayence, avant Zurich et New York : Metz est le labo­ra­toire, le lieu où Cha­gall et le maître ver­rier Charles Marq, de l’a­te­lier Simon de Reims, ont inven­té ensemble le vitrail cha­gal­lien. Marq mit au point pour lui une tech­nique de verres pla­qués gra­vés à l’a­cide qui per­met­tait de modu­ler plu­sieurs tons sur une même pièce de verre, libé­rant la cou­leur du réseau de plomb ; Cha­gall pei­gnait ensuite à la gri­saille, direc­te­ment, de sa main de peintre, si bien que ces vitraux sont aus­si, lit­té­ra­le­ment, des Cha­gall autographes.

Le tra­vail dura dix ans, de 1958 à 1968, et couvre fina­le­ment une ving­taine de baies. Le pro­gramme est essen­tiel­le­ment biblique, et il faut mesu­rer ce que cela signi­fiait : un juif de l’Em­pire russe, chas­sé par les pogroms puis par le nazisme, dont le monde natal avait été anéan­ti dans la Shoah, accep­tait de peindre la Genèse et l’Exode dans une cathé­drale catho­lique de Lor­raine — dans cette région-fron­tière que les deux guerres avaient déchi­rée, à cent kilo­mètres du camp du Stru­thof. Cha­gall en avait plei­ne­ment conscience. Il disait vou­loir que ses vitraux soient un don au-delà des reli­gions, une offrande à ce qu’il appe­lait sim­ple­ment « la Bible », qui était pour lui la plus grande source de poé­sie de tous les temps.

Devant les baies du déam­bu­la­toire — la Créa­tion, le Para­dis, Ève et le ser­pent, Abra­ham, Jacob lut­tant avec l’ange, le Songe de Jacob, Moïse devant le Buis­son ardent — on com­prend ce que le verre a appor­té à Cha­gall, et ce que Cha­gall a appor­té au verre. Sa pein­ture avait tou­jours été une pein­ture de l’a­pe­san­teur : des amants qui flottent, des vaches dans le ciel, des vio­lo­nistes sur les toits, des anges qui tombent. Or le vitrail est le seul médium où la cou­leur flotte réel­le­ment, où elle est faite de lumière et non de matière. Les rouges de Cha­gall à Metz — ce rouge du tran­sept nord, pro­fond comme une gre­nade ouverte — ne sont pas posés sur un sup­port : ils sont sus­pen­dus dans l’air, tra­ver­sés, vivants, chan­geant avec chaque nuage qui passe sur la Lor­raine. Cha­gall a trou­vé à Metz le médium que toute sa pein­ture appe­lait depuis cin­quante ans. Il disait que le vitrail était « la cloi­son trans­pa­rente entre mon cœur et le cœur du monde » — et pour une fois la for­mule d’ar­tiste n’est pas une coquet­te­rie, c’est une des­crip­tion technique.

Il y a, dans le déam­bu­la­toire, un détail que je ne me lasse pas d’al­ler véri­fier à chaque pas­sage : dans la baie du Sacri­fice d’A­bra­ham, au-des­sus de la scène patriar­cale, Cha­gall a glis­sé une petite cru­ci­fixion, et ailleurs des motifs de son réper­toire intime — le coq, l’âne, les amou­reux, Vitebsk peut-être. Le vieux peintre a signé la Bible de ses propres songes, comme les enlu­mi­neurs du Moyen Âge glis­saient leur auto­por­trait dans les marges. Sept siècles après Her­mann de Muns­ter, la cathé­drale conti­nuait d’ab­sor­ber les bio­gra­phies de ses verriers.

VII. La strate vivante : le XXIe siècle

On pour­rait croire l’his­toire close. Elle ne l’est pas — et c’est peut-être la leçon la plus pro­fonde de Metz : ici, le vitrail n’est pas un patri­moine, c’est une pratique.

En 2020, pour le hui­tième cen­te­naire de la pose de la pre­mière pierre — huit cents ans, 1220–2020, l’an­née où le monde entier se confi­na, iro­nie que les cha­noines du XIIIe siècle auraient goû­tée —, l’É­tat a com­man­dé de nou­veaux vitraux pour la cathé­drale, pour­sui­vant le geste de 1957. L’ar­tiste coréenne Kim­soo­ja a déployé dans une cha­pelle son tra­vail sur la dif­frac­tion : un film pris­ma­tique posé sur le verre blanc, qui décom­pose la lumière natu­relle en spectres mou­vants, en arcs-en-ciel purs qui glissent sur la pierre de Jau­mont au fil des heures. Pas d’i­mage, pas de plomb, pas de récit : la lumière elle-même, mon­trée dans son ana­to­mie. C’est à la fois ce qu’on a fait de plus contem­po­rain et de plus fidèle à l’ab­bé Suger — la lux conti­nua réduite à son épure scien­ti­fique. D’autres com­mandes ont sui­vi ou sont en cours, et il est pro­bable que dans vingt ans une strate de plus se sera dépo­sée. La coupe géo­lo­gique conti­nue de s’é­pais­sir. Aucun autre monu­ment en Europe ne fait cela avec cette constance : à Metz, depuis 1220, on n’a jamais vrai­ment ces­sé de poser du verre.

VIII. Le dra­gon dans la crypte

Il faut, avant de sor­tir, des­cendre à la crypte, parce que c’est là que dort le plus vieux loca­taire des lieux : le Graoully.

Le Graoul­ly est un dra­gon. Sus­pen­due à la voûte de la crypte, son effi­gie — une dépouille de toile et de bois, refaite au fil des siècles, gueule ouverte, l’air plus débon­naire que ter­rible — rap­pelle la légende fon­da­trice de la ville : au IIIe siècle, saint Clé­ment, pre­mier évêque de Metz, aurait trou­vé la cité ter­ro­ri­sée par un dra­gon qui nichait dans les ruines de l’am­phi­théâtre romain, par­mi des nuées de ser­pents. Clé­ment mar­cha vers la bête, la lia de son étole — de son écharpe de tis­su, notez l’arme : pas d’é­pée, pas de lance, un tex­tile — et la condui­sit au bord de la Seille, où il lui ordon­na de dis­pa­raître. Le nom même du monstre vien­drait de l’al­le­mand gräu­lich, « effroyable » : jusque dans son dra­gon, Metz est bilingue.

Rabe­lais s’est moqué du Graoul­ly, qu’il avait vu pro­me­ner dans les pro­ces­sions mes­sines, « effi­gie mons­trueuse et ridi­cule » ; les folk­lo­ristes y lisent, clas­si­que­ment, la vic­toire du chris­tia­nisme sur le paga­nisme, le ser­pent des cultes anciens domp­té par l’é­tole épis­co­pale. Moi, j’aime sur­tout la cohé­rence sou­ter­raine de l’his­toire : une ville dont la légende raconte la domes­ti­ca­tion d’une force chtho­nienne, obs­cure, née des ruines et des sou­bas­se­ments — et dont la gloire est un monu­ment entiè­re­ment voué à la cap­ture de la lumière. Le dra­gon dans la crypte, la lan­terne au-des­sus. Toute cathé­drale est construite sur son dra­gon ; Metz a seule­ment l’hon­nê­te­té de gar­der le sien accro­ché au pla­fond de la cave, comme un tro­phée de famille qu’on n’ose pas jeter.

IX. un hec­tare de lumière

Reste à dire ce qu’on éprouve, et c’est le plus dif­fi­cile, parce que l’ex­pé­rience de la nef de Metz appar­tient à cette caté­go­rie de sen­sa­tions que les mots aplatissent.

J’ai pas­sé, la der­nière fois, une heure entière assis dans la nef, un jour de semaine, hors sai­son, et il fai­sait incroya­ble­ment chaud, anor­ma­le­ment. Il n’y avait presque per­sonne : un sacris­tain au loin, deux visi­teurs japo­nais métho­diques, une femme qui priait dans le tran­sept de Cha­gall. Le soleil de juillet fai­sait des per­cées de quelques minutes. Et à chaque per­cée, l’é­di­fice entier chan­geait d’é­tat. Ce n’é­tait pas un éclai­rage qui variait, c’é­tait une matière qui se trans­for­mait : les colonnes de Jau­mont viraient du beige au safran, les ver­rières hautes s’al­lu­maient l’une après l’autre comme les touches d’un ins­tru­ment, des flaques de rouge et de bleu se met­taient à ram­per sur le dal­lage, mon­taient le long des piliers, s’é­tei­gnaient. Puis le nuage reve­nait, et la cathé­drale replon­geait dans sa pénombre dorée, en attente.

J’ai com­pris ce jour-là pour­quoi le mot de « lan­terne » est plus juste que tous les voca­bu­laires savants. Une cathé­drale ordi­naire est une archi­tec­ture : elle est ce qu’elle est, stable, et la lumière lui arrive comme un orne­ment. Metz est un ins­tru­ment à lumière, au sens où un vio­lon est un ins­tru­ment à vibra­tions : une caisse de réso­nance optique, construite pour ampli­fier et colo­rer un phé­no­mène qui la tra­verse. Par temps cou­vert, l’ins­tru­ment est en sour­dine. Par grand soleil, il joue for­tis­si­mo. Mais il joue tou­jours, et celui qui s’as­soit dans la nef n’est pas devant l’œuvre : il est dedans, comme on est dans la musique.

Les hommes du XIIIe siècle avaient une théo­lo­gie pour cela. Pour Suger et les néo­pla­to­ni­ciens qui l’ins­pi­raient, la lumière était la chose du monde la plus proche de Dieu, l’a­na­lo­gie sen­sible de l’in­vi­sible ; le vitrail, en la colo­rant sans l’ar­rê­ter, figu­rait exac­te­ment le mys­tère d’un divin qui se rend per­cep­tible sans ces­ser d’être inac­ces­sible. Nous avons per­du cette théo­lo­gie, ou la plu­part d’entre nous, mais l’ex­pé­rience, elle, n’a pas bou­gé d’un pouce. Le corps assis dans la nef de Metz reçoit ce que rece­vait le corps d’un dra­pier mes­sin de 1400 : une leçon muette sur la tra­ver­sée. Le verre enseigne qu’on peut être une paroi et un pas­sage. Que la fer­me­ture n’est pas le contraire de la trans­pa­rence. Qu’il existe une manière d’être fron­tière qui consiste non pas à blo­quer, mais à colo­rer ce qui passe.

Et c’est peut-être pour cela que cette cathé­drale-là se trouve dans cette ville-là. Metz a pas­sé sa vie entière sur des fron­tières : entre l’Em­pire et le Royaume, entre les langues d’oïl et les par­lers fran­ciques, entre Rome et la Réforme, annexée deux fois, ren­due deux fois, capi­tale d’une région qui a chan­gé quatre fois de dra­peau en soixante-quinze ans. Les fron­tières, d’or­di­naire, pro­duisent des murs. Celle-ci a pro­duit un hec­tare de verre — la plus grande sur­face d’Eu­rope consa­crée à l’i­dée qu’une limite peut être lumi­neuse. Je ne connais pas de plus beau démen­ti archi­tec­tu­ral à la fata­li­té des lignes de front.

X. Sor­tir

On sort par le por­tail de la Vierge, sur la place d’Armes, et l’on fait bien de se retour­ner une der­nière fois. De l’ex­té­rieur, au jour, les vitraux sont gris — c’est la grande iro­nie du médium : le vitrail ne montre rien à qui reste dehors, il exige qu’on entre, il est le seul art au monde qui ne se donne qu’aux gens de l’in­té­rieur. Les six mille cinq cents mètres car­rés qui vous ont ébloui pen­dant une heure ne sont plus, vus de la place, que des sur­faces plom­bées, ternes, presque aveugles. La lan­terne éteinte res­semble à n’im­porte quelle lampe.

Mais atten­dez le soir. Res­tez dîner dans les rues de la col­line Sainte-Croix, remon­tez vers la place après la nuit tom­bée, un soir d’of­fice ou de concert, quand l’in­té­rieur est allu­mé. Alors l’é­di­fice s’in­verse comme un gant : les ver­rières s’é­clairent une à une depuis le dedans, la rose d’Her­mann de Muns­ter se met à rou­geoyer au-des­sus de la Moselle, les bleus de Cha­gall percent la nuit du tran­sept, et la masse jaune de Jau­mont, elle-même dorée par les pro­jec­teurs, semble lévi­ter sur sa col­line. La ville entière est éclai­rée par sa cathé­drale, ce qui est, quand on y pense, la défi­ni­tion exacte d’une lan­terne — et peut-être, qui sait, la défi­ni­tion d’autre chose encore, que les Mes­sins ont eu la déli­ca­tesse de lais­ser dans le sur­nom, entre le Bon Dieu et le sourire.

Huit cents ans que ça brûle. Et les ver­riers, en bas, pré­parent la strate suivante.

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Balade mes­sine

Balade
mes­sine

Au royaume d’Austrasie

Metz, la ville en deux pierres — quand le grès vint ger­ma­ni­ser la cité dorée

 Il y a une chose que l’on remarque à Metz avant même de sor­tir de la gare : la cou­leur change. Pas la lumière, pas le ciel — la pierre. On arrive depuis Nan­cy dans un train qui longe la Moselle et ses vil­lages aux façades cou­leur miel, on des­cend sur le quai, et brus­que­ment on se retrouve sous une voûte de grès gris pâle, presque froide, aux reflets légè­re­ment bleu­tés selon l’heure. Quelque chose s’est pas­sé là, dans ce chan­ge­ment de teinte. Ce n’est pas un caprice de géo­logue. C’est de la poli­tique minérale.

Metz, avant 1871, est une ville jaune. D’un jaune chaud, légè­re­ment ocré, qui vire au doré au soleil cou­chant et à l’o­range brû­lé par temps de pluie.
La pierre de Jau­mont, ce cal­caire ocre clair, domine dans le centre médié­val et clas­sique. Elle donne son uni­té chro­ma­tique à la cathé­drale, aux églises, aux hôtels par­ti­cu­liers.
Le nom dit tout : du fait de sa cou­leur jaune ocre, elle est encore nom­mée « Pierre de Soleil ». C’est aus­si de cette cou­leur que vient le nom Jau­mont, à l’o­ri­gine « Mont Jaune ».

Cette pierre n’est pas seule­ment belle ; elle est ancienne, d’une ancien­ne­té ver­ti­gi­neuse.
Il s’a­git d’un cal­caire à ooïdes à grain moyen, de cou­leur jaune, dont la teinte est due à la pré­sence d’oxydes de fer dans un sédi­ment dépo­sé en mer peu pro­fonde, au début du Bajo­cien supé­rieur.
En clair : ce que vous tou­chez sur la façade de la cathé­drale Saint-Étienne, c’est le fond d’une mer juras­sique vieille de quelque cent soixante-quinze mil­lions d’an­nées. Les oolithes — ces petites billes cal­caires qui lui donnent sa tex­ture — se sont for­mées en rou­lant dou­ce­ment sur le plan­cher d’un océan dis­pa­ru. Il y a quelque chose d’un peu solen­nel à bâtir des lieux de culte avec du temps fossilisé.

L’oo­lithe de Jau­mont est exploi­tée depuis l’é­poque gal­lo-romaine, comme en témoignent les nom­breux sar­co­phages et stèles décou­verts dans les chan­tiers archéo­lo­giques de Metz.

La Pierre de Jau­mont carac­té­rise la ville de Metz : outre la cathé­drale, elle est visible dans les for­ti­fi­ca­tions de la ville, la Porte des Alle­mands, le Théâtre, le Palais du Gou­ver­neur, dans de nom­breuses habi­ta­tions et dans des bâti­ments contem­po­rains comme les archives dépar­te­men­tales.
Autre­ment dit, pen­dant deux mil­lé­naires, Metz s’est construite avec la même roche, extraite des mêmes col­lines à une dizaine de kilo­mètres au nord. Une cohé­rence urbaine raris­sime, et par­fai­te­ment invo­lon­taire — le genre de conti­nui­té qui naît non d’un plan mais d’une géographie.

1871 : l’en­trée du grès

Le 16 août 1870, la bataille de Gra­ve­lotte. Le 27 octobre, la capi­tu­la­tion. Metz entre dans l’Em­pire alle­mand pour qua­rante-sept ans. Les consé­quences sont innom­brables, mais l’une d’elles est par­fai­te­ment tan­gible, ins­crite dans la matière même des façades :
l’u­sage du grès fut intro­duit par les Alle­mands au début du XXe siècle. Le nou­vel occu­pant sou­hai­tait ain­si ger­ma­ni­ser Metz et se démar­quer des construc­tions anté­rieures à 1871.

La stra­té­gie est simple et bru­tale : puis­qu’on ne peut pas raser la vieille ville fran­çaise — ce serait contre-pro­duc­tif —, on construit à côté.
Les auto­ri­tés impé­riales décident d’en faire une vitrine de la puis­sance alle­mande, et lancent un plan d’ex­ten­sion urbaine sans équi­valent dans la région. Le choix est radi­cal : on ne rase pas le centre médié­val fran­çais, on construit un quar­tier entiè­re­ment neuf au sud, sur des ter­rains libé­rés par le déclas­se­ment des for­ti­fi­ca­tions.
Le plan urba­nis­tique de la Neue Stadt est éta­bli en 1902 par Conrad Wahn, archi­tecte de la ville. Et pour ce nou­veau quar­tier, on apporte de nou­velles pierres — des pierres qui ne res­semblent à rien de ce que Metz a jamais connu.

Quatre types de maté­riaux ont été employés dans l’é­di­fi­ca­tion des bâti­ments : le cal­caire gris, le cal­caire blanc, le grès rose des Vosges et la pierre de Jau­mont dorée.
Mais c’est le grès qui donne le ton, qui impose la dif­fé­rence, qui marque la rup­ture.
Le décor archi­tec­tu­ral est dis­tinc­tif éga­le­ment par ses dif­fé­rentes teintes, domi­nées tout de même par le gris et le rose des bâti­ments en grès, et le jaune de ceux construits tra­di­tion­nel­le­ment en pierre de Jau­mont.
La coha­bi­ta­tion des deux maté­riaux dans un même tis­su urbain crée un effet de bito­na­li­té qu’on ne voit pas deux fois dans une vie de voyageur.

Nider­vil­ler, vil­lage car­rier de l’Empire

Pour construire en grès à Metz, il faut aller cher­cher la pierre loin. Elle vient des Vosges — d’un vil­lage de la Moselle qui s’ap­pelle Nider­vil­ler, niché dans les col­lines entre Sar­re­bourg et Saverne.
Les pre­mières traces de son exploi­ta­tion remontent à 1735, date qui cor­res­pond à celle de la faïen­ce­rie. Au XIXe siècle sur­tout, la car­rière de grès des Vosges a connu une acti­vi­té intense.
Et puis les Alle­mands arrivent, et Nider­vil­ler devient four­nis­seur offi­ciel de l’Empire.

La car­rière a four­ni en par­ti­cu­lier la pierre de construc­tion pour la gare et la poste de Metz, vers 1900. De 1900 à 1940, le célèbre entre­pre­neur Eugène Levêque y employait une cen­taine d’ou­vriers. Les blocs de grès étaient trans­por­tés par des wagon­nets jus­qu’au canal, où les atten­daient des péniches.
On ima­gine la scène : des convois flu­viaux remon­tant vers Metz par le canal Marne-Rhin, char­gés de blocs gris pâle des­ti­nés à signi­fier, une fois taillés et assem­blés, que la ville appar­te­nait désor­mais à un autre monde.

Le grès de Nider­vil­ler est une roche par­ti­cu­lière, dite « à Volt­zia » — ce grès doit son nom à des restes d’un arbre, ancêtre de nos coni­fères actuels. De gra­nu­la­tion très fine, ce grès peut avoir des cou­leurs très variées allant du gris au rose, en pas­sant par le vert.
C’est cette varia­bi­li­té de teinte qui explique les dif­fé­rences per­cep­tibles entre la gare — construite dans un grès gris pâle assez froid — et la poste cen­trale, en face, dont les façades tirent davan­tage vers le rose.

La gare : le grès comme manifeste

La gare de Metz est le monu­ment-grès par excel­lence, celui autour duquel tout s’or­ga­nise.
La construc­tion a com­men­cé en 1905, durant une période his­to­rique mar­quée par le règne de l’Em­pire alle­mand sur la Lor­raine. Le Kai­ser Guillaume II a vou­lu faire de Metz un modèle de l’ur­ba­nisme impé­rial alle­mand.
L’ar­chi­tecte ber­li­nois Jür­gen Krö­ger rem­porte le concours avec un pro­jet inti­tu­lé Licht und Luft — Lumière et Air — dont l’i­ro­nie invo­lon­taire ne manque pas de charme quand on contemple aujourd’­hui la masse consi­dé­rable du bâtiment.

Construite en grès de Nider­vil­ler de cou­leur gris pâle, elle se dis­tingue des bâti­ments du centre ancien faits de cal­caire ocre jaune.
La façade s’é­tend sur plus de trois cents mètres. La tour de l’hor­loge monte à qua­rante mètres.
La gare et son châ­teau d’eau prennent assise sur 3 034 pieux de fon­da­tion de dix à dix-sept mètres de pro­fon­deur, réa­li­sés en béton armé sui­vant le pro­cé­dé que venait de mettre au point l’in­gé­nieur fran­çais Fran­çois Hen­ne­bique.
Le sol de Metz est mou, gor­gé d’eau — il faut enfon­cer des mil­liers de pieux pour que l’empire tienne debout.

L’al­lure exté­rieure de la gare est un mélange entre palais impé­rial et édi­fice reli­gieux. Une alliance du trône et de l’au­tel chère à Guillaume II.
Le style néo-roman rhé­nan est reven­di­qué, cal­cu­lé, comme une langue étran­gère apprise à la per­fec­tion et par­lée avec un léger accent.
La gare de Metz, tout comme les quar­tiers impé­riaux, ont souf­fert pen­dant très long­temps d’un cer­tain désa­mour de la popu­la­tion : trop mas­sif, trop fouillé, trop osten­ta­toire.
On com­prend le sen­ti­ment. Et pour­tant,
la gare a été décla­rée plus belle gare de France dans un concours de la SNCF en 2017.
La pierre grise a fini par gagner les cœurs mes­sins — il n’au­ra fal­lu qu’un siècle.

Le grès rose de la poste, ou la nuance comme argument

En face de la gare, de l’autre côté de la place du Géné­ral-de-Gaulle, se dresse la poste cen­trale. Même époque, même ambi­tion, mais une autre teinte de grès.
La Neue Ober­post­di­rek­tion est un édi­fice de style néo­ro­man, construit à Metz en 1905 par les auto­ri­tés allemandes.

L’é­di­fice est construit en grès rose des Vosges, et non dans la pierre locale de Jaumont.

Les façades sont construites en grès rose, avec des colonnes en gra­nit gris, et per­cées de fenêtres en plein cintre. Le décor, beau­coup plus sobre que celui de la gare, est basé essen­tiel­le­ment sur des reliefs dans la pierre, avec quelques motifs fan­tas­tiques ou sym­bo­liques sur les cha­pi­teaux, et un aigle impé­rial sur la façade, effa­cé en 1919.

Effa­cé en 1919 — le détail dit tout. On peut chas­ser un aigle sculp­té d’un coup de ciseau. La pierre, elle, reste.
Le grès rose est la signa­ture de l’ar­chi­tec­ture wil­hel­mienne, omni­pré­sente à Stras­bourg et dans les villes de Rhé­na­nie.
En uti­li­sant ce maté­riau à Metz, on ne construi­sait pas seule­ment des bâti­ments : on gref­fait sur un corps urbain fran­çais un frag­ment de Rhé­na­nie, on ten­tait de dépla­cer une fron­tière cultu­relle à coups de blocs extraits des Vosges.
L’ob­jec­tif recher­ché était de « ger­ma­ni­ser » la ville lor­raine. Ain­si sont appa­rus à Metz le grès rose des Vosges pour la poste cen­trale et le grès gris de Nider­vil­ler pour la gare ferroviaire.

Ce que la pierre garde, ce que la ville oublie

Aujourd’­hui, un indice simple per­met de dater un bâti­ment mes­sin sans regar­der une plaque : obser­ver la cou­leur de sa façade.
Le jaune de Jau­mont dit : avant 1871, ou après 1918. Le gris et le rose du grès disent : l’Em­pire est pas­sé par là.
Le quar­tier impé­rial, sou­vent igno­ré des cir­cuits tou­ris­tiques clas­siques, consti­tue l’un des ensembles urba­nis­tiques alle­mands les mieux pré­ser­vés d’Eu­rope, avec une cohé­rence sty­lis­tique que peu de villes fran­çaises possèdent.

Ce qui est fas­ci­nant, dans cette his­toire de pierre, c’est que la poli­tique a échoué là où la géo­lo­gie a réus­si.
L’empereur pen­sait naï­ve­ment qu’en entou­rant les Mes­sins de bâti­ments de style alle­mand, ils allaient se sen­tir alle­mands.
Ils ne se sont pas sen­tis alle­mands. Mais ils vivent depuis cent ans entre deux gammes de cou­leurs qui ne se fondent pas vrai­ment — un jaune doux, orga­nique, ancien, et un gris-rose miné­ral, impo­sé, venu d’ailleurs. La ville entière est une palimp­seste de géo­lo­gies contradictoires.

La pro­chaine fois que vous pas­se­rez par Metz, sor­tez de la gare et posez la main sur le grès de la façade. La pierre est rugueuse, légè­re­ment fraîche, avec cette gra­nu­la­tion fine qui retient la lumière autre­ment que le cal­caire. Puis tra­ver­sez la place, conti­nuez vers la vieille ville, et tou­chez le mur de la cathé­drale. Là, c’est doux, presque gras, d’un grain dif­fé­rent, plus ancien d’une façon dif­fi­cile à expli­quer. Ce sont deux temps géo­lo­giques, deux inten­tions poli­tiques, deux façons d’ha­bi­ter la terre. Entre elles, l’es­pace d’une place — et qua­rante-sept ans d’histoire.

Le châ­ti­ment de la xippe

Il y a des places qui portent leur his­toire dans les pavés sans rien mon­trer. La place Cois­lin, à Metz, res­semble aujourd’­hui à n’im­porte quelle espla­nade de centre-ville : du bitume, des voi­tures, quelques arbres qui résistent. Rien ne tra­hit ce qui se pas­sait ici.

L’une des plus vastes places de la ville médié­vale se déployait en ces lieux, men­tion­née dès 1197 sous le nom de Champ-à-Seille — ou Cham­pas­saille. Elle accueillait des mar­chés et des joutes.

En 1356, elle vit la pro­cla­ma­tion de la Bulle d’Or du Saint-Empire romain. Empe­reurs et tan­neurs, che­va­liers et mar­chands de pois­son : la même boue sous les sandales.

Mais la place avait son coin d’ombre. De l’é­poque médié­vale jus­qu’en 1633, il se trou­vait sur cette grande place un égout rem­pli d’eau et d’im­mon­dices où les per­sonnes condam­nées pour une faute qui ne méri­tait ni la mort ni la muti­la­tion des membres étaient ame­nées pour subir le châ­ti­ment de la Xippe — ou Xeuppe. Pro­non­cer chippe. Le mot, dans la bouche, a quelque chose de mou et de gluant qui convient parfaitement.

Le sup­plice consis­tait à enfer­mer le condam­né dans une cage en osier appe­lée « bas­sin », sus­pen­due par une pou­lie à une potence pla­cée juste au-des­sous de l’é­gout qui condui­sait les déchets de l’Hos­pice Saint-Nico­las dans la Seille. Il était ensuite jeté dans les immon­dices par le bour­reau, autant de fois que les magis­trats l’ordonnaient.

Le peuple raf­fo­lait de ce spec­tacle immonde.

La jus­tice médié­vale avait le sens de la gra­da­tion. Entre la mort et la liber­té, elle avait inven­té l’hu­mi­lia­tion orga­nique : ni sup­plice du corps, ni simple amende. Quelque chose de pire — la honte publique mêlée à l’o­deur. Cette puni­tion infa­mante ces­sa lorsque la Cour du Par­le­ment de Metz fut ins­ti­tuée, en jan­vier 1633.

Dans les années 1730, Hen­ri-Charles de Cois­lin, évêque de Metz, y construi­sit des casernes — au grand sou­la­ge­ment des Mes­sins qui n’a­vaient plus à loger chez eux les sol­dats fran­çais, mais au prix de la des­truc­tion de la plus belle place de la ville.
Aujourd’­hui les archéo­logues sondent le sol jus­qu’à plus de quatre mètres de pro­fon­deur pour le réamé­na­ger. Ils cherchent des mosaïques romaines. Ils ne trou­ve­ront pas l’odeur.

Pierre de Jau­mont et noms ger­ma­niques — Une pro­me­nade au cime­tière de l’Est, Metz

Il y a une heure que la pluie s’est arrê­tée. Le gra­vier est encore sombre, presque noir, et sous les tilleuls les flaques reflètent un ciel de juillet indé­cis. C’est par là qu’on entre : une grille de fonte, rue du Roi Albert, ouverte sur un monde qui n’a pas tout à fait fini de parler.

Le cime­tière de l’Est de Metz est de ceux qu’on visite par hasard, ou par obs­ti­na­tion. C’est le plus grand cime­tière de la ville, situé en lisière du quar­tier de Plan­tières-Queu­leu, à la limite avec celui de Bor­ny.
On vous dira que c’est à Metz ce que le Père-Lachaise est à Paris — ce qui est vrai, et aus­si une manière com­mode d’en finir avec le sujet. Restons‑y un peu plus longtemps.

Un homme d’ordre et une épidémie

L’his­toire de ce lieu com­mence, comme beau­coup d’his­toires mes­sines, par une ques­tion de salu­bri­té. En 1829, les cime­tières de la ville deve­naient exi­gus pour accueillir de nou­veaux défunts sans infli­ger au voi­si­nage des nui­sances olfac­tives ou autres : répar­tis autour des dif­fé­rentes églises, ils obli­geaient à exhu­mer les cadavres afin d’en enter­rer de nouveaux.

Marie-Lucien Silly, ins­pec­teur de la voi­rie de Metz, constate que les familles sont bou­le­ver­sées chaque fois qu’on est obli­gé d’en­le­ver les pierres tumu­laires pour réuti­li­ser les fosses. Il achète donc un ter­rain, le fait clore, fait construire une mai­son de gar­dien et pro­pose l’af­faire à la ville. La ville ter­gi­verse. Le ministre du Com­merce s’y oppose. En 1832, le cho­lé­ra fait rage à Metz — il oblige la muni­ci­pa­li­té à prendre une décision.

Le cime­tière de l’Est ouvre ses portes en 1834. La mort, tou­jours, a le der­nier mot sur l’administration.

La cou­leur d’un calcaire

Ce qu’on remarque d’a­bord, en des­cen­dant vers la par­tie ancienne, c’est la lumière.
Deux cou­leurs dominent le cime­tière : le jaune de la pierre de Jau­mont, uti­li­sée le plus sou­vent par les familles les plus notables, et le vert, omni­pré­sent, de la végé­ta­tion — par­ti­cu­liè­re­ment celui du lierre qui s’empare des tom­beaux et leur donne une touche émi­nem­ment roman­tique.
La pierre de Jau­mont donne à la ville entière cette teinte chaude, presque dorée en fin d’a­près-midi, qui fait men­tir le ciel lorrain.

Sur cette pierre, les tailleurs du XIXe siècle ont cise­lé l’É­gypte, la Grèce, Rome, le gothique flam­boyant. Peu de nécro­poles fran­çaises pos­sèdent autant de monu­ments datant de l’é­poque roman­tique et témoi­gnant d’au­tant de styles archi­tec­tu­raux différents.

On vient ici pour l’é­clec­tisme des styles de tom­beaux : le cime­tière de l’Est est le cham­pion de France en ce qui concerne le “néo” — néo-antique, néo-médié­val.
Chaque famille vou­lait sa civi­li­sa­tion. C’est tou­chant, et un peu comique.

Par­mi les monu­ments qui retiennent l’at­ten­tion : Jean-Bap­tiste Bou­chotte (1754–1840), mili­taire et homme poli­tique, ministre de la Guerre d’a­vril 1793 à avril 1794, repose sous une grande cha­pelle au fron­ton égyptien.

Il eut la saga­ci­té de nom­mer offi­ciers Klé­ber, Mas­sé­na, Moreau et Bona­parte. La chute des Héber­tistes cau­sa sa des­ti­tu­tion, son arres­ta­tion, mais il échap­pa à la guillo­tine et se reti­ra à Metz. Non loin, une œuvre du sculp­teur Deny en pierre de Jau­mont : la tombe d’un méde­cin mili­taire, libre pen­seur, Fran­çois Man­suy Ram­po­ni (1777–1858), avec ses têtes hel­lé­nis­tiques et ses flam­beaux ren­ver­sés — tout un pro­gramme phi­lo­so­phique gra­vé dans le cal­caire doré.

Les noms changent après 1870

Ce cime­tière est aus­si un livre d’his­toire poli­tique qu’on lit sans le cher­cher.
On note les noms aux sono­ri­tés fran­çaises des grandes familles mes­sines jus­qu’à l’an­nexion, rem­pla­cés ensuite par les noms à conso­nance ger­ma­nique.
Un simple dépla­ce­ment du regard, d’une allée à l’autre, et qua­rante-huit ans s’é­coulent.
L’an­nexion de Metz, ain­si que de l’Al­sace et d’une par­tie de la Lor­raine, fut offi­cia­li­sée par le trai­té de Franc­fort signé le 10 mai 1871.

Au len­de­main de la défaite de 1870, Metz per­dit presque 20 000 per­sonnes, émi­grées vers la France. Ceux qui res­tèrent conti­nuèrent à mou­rir ici, et leurs pierres portent, selon les années, tan­tôt une épi­taphe en fran­çais, tan­tôt en alle­mand, par­fois dans les deux langues — hési­ta­tion qui en dit plus long que n’im­porte quel traité.

La seconde entrée, ave­nue de Stras­bourg, ne fut per­cée qu’en 1864 ; elle était réser­vée aux Pro­tes­tants, qui jus­qu’à cette date n’a­vaient pas de cime­tière où enter­rer leurs morts à Metz.
Puis vinrent les sol­dats cana­diens de l’O­TAN dans les années 1950 : une stèle impo­sante porte ces mots : À la mémoire des membres des familles cana­diennes décé­dés et inhu­més ici et dans les lieux envi­ron­nants alors que les forces cana­diennes étaient au ser­vice de l’O­TAN. France 1953–1967. Nous nous sou­vien­drons d’eux.
Le monde entier, semble-t-il, a fini par pas­ser par Metz.

le lierre recouvre tout

Que de ruines, d’é­di­fices déla­brés, de colonnes bran­lantes, de sta­tues déca­pi­tées, de médaillons envolés…

Comme un miroir du temps et des ravages, de nom­breuses pièces ont été volées ou dégra­dées. Sou­vent, les vitraux des cha­pelles ont été bri­sés. Cer­taines sta­tues ont même été déca­pi­tées.
On met les têtes à l’a­bri dans des locaux. La mort des monu­ments est plus lente que celle des hommes, mais tout aus­si cer­taine.
La par­tie ancienne du cime­tière est ins­crite au titre des monu­ments his­to­riques par arrê­té du 29 juillet 2003 — ce qui n’empêche pas le lierre de conti­nuer son tra­vail, métho­dique, patient, indif­fé­rent aux arrê­tés préfectoraux.

On repart par la même grille. Il est tard, les allées se vident. Un homme ratisse avec l’air de quel­qu’un qui sait que c’est un tra­vail sans fin.
Les artistes sont ici mino­ri­taires face à toute une nota­bi­li­té com­po­sée de juges, d’a­vo­cats, de méde­cins, de pro­fes­seurs et de ren­tiers.
Metz : une ville qui a tou­jours su gérer ses affaires, même les plus défi­ni­tives. Et dans la pierre jaune qui s’as­som­brit avec le soir, quelque chose per­siste — non pas la gloire, mais l’obs­ti­na­tion tran­quille d’une cité qui, plu­sieurs fois annexée, plu­sieurs fois ren­due à elle-même, a conti­nué d’en­ter­rer ses morts avec soin.

Sources

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Les bains oubliés de Thessalonique

Les bains oubliés de Thessalonique

Les bains Du Paradis

Une his­toire de Thessalonique

Il y a une ins­crip­tion en arabe au-des­sus d’une porte basse, sur l’E­gna­tia. La rue est bruyante, les scoo­ters sla­loment entre les tou­ristes, une odeur de kou­lou­ri grillé flotte depuis l’é­tal d’en face. On passe devant sans regar­der. C’est pré­ci­sé­ment là qu’il faut s’arrêter.

Ce que l’on frôle ain­si, sans le savoir, c’est le plus vieux ham­mam otto­man de Grèce.

Murad II et le pre­mier savon

Fon­dé en 1444 par le sul­tan Murad II peu après la conquête otto­mane, le Bey Hamam — qu’on appe­la long­temps les « Bains du Para­dis » — était bien plus qu’un lieu d’hygiène.

C’é­tait un sanc­tuaire social où les rituels de la vapeur et de la conver­sa­tion com­blaient la dis­tance entre l’ère byzan­tine et l’ère ottomane.La ville venait de tom­ber en 1430. La mos­quée, le ham­mam, le bazar : telle était la tri­ni­té urbaine que les Otto­mans implan­taient dans toute cité conquise, avec la même régu­la­ri­té qu’un jar­di­nier plante des bulbes à l’automne.

Construit sur les ruines d’une église byzan­tine anté­rieure, le bâti­ment illustre les prin­cipes archi­tec­tu­raux otto­mans de la pre­mière période, avec un desi­gn à la fois fonc­tion­nel et orné.

La struc­ture pré­sente des dômes mul­tiples per­cés d’ou­ver­tures lais­sant pas­ser la lumière, des sec­tions sépa­rées non com­mu­ni­cantes pour les hommes et les femmes, et des salles suc­ces­sives selon la tem­pé­ra­ture de l’eau — froide, tiède, chaude —, avec bancs de marbre, bas­sins, arcades et déco­ra­tions murales.

On ima­gine ce que devait être la salle des hommes un matin de jan­vier, vers 1600. Une grande salle octo­go­nale froide, une gale­rie repo­sant sur des colonnes, des arcades enca­drant les fenêtres, et une cou­pole peinte.

Puis la salle tiède, elle aus­si octo­go­nale, équi­pée d’une cou­pole à ocu­li et d’une riche série de repré­sen­ta­tions peintes de végé­taux. La vapeur mon­tait len­te­ment à tra­vers les trous des voûtes. Les langues se mêlaient — le turc, le grec, le judéo-espa­gnol — comme les corps dans la cha­leur moite. Car la ville de Thes­sa­lo­nique était pré­ci­sé­ment cela : un monde mul­ti­con­fes­sion­nel et poly­glotte où l’on par­lait le turc, le grec, le bul­gare, le judéo-espa­gnol ou l’italien.

Une géo­gra­phie de la propreté

La ville en comp­tait cinq, construits entre le XVe et le XVIe siècle. Le Bey Hamam, le Yeni Hamam, le Paşa Hamam et le Yahu­di Hamam (ou Pazar Hamam) — aux­quels on ajoute le ham­mam des Lou­lou­da­di­ka, celui des mar­chands de fleurs. Cha­cun avait sa géo­gra­phie, son quar­tier, ses habitués.

Le Yahu­di Hamam, situé à l’in­ter­sec­tion des rues Vasi­leos Irak­leiou et Fran­gi­ni, date du XVIe siècle. Son nom signi­fie « Bain des Juifs », car le quar­tier était prin­ci­pa­le­ment peu­plé de Juifs séfarades.

À l’o­ri­gine, on l’ap­pe­lait Pazar Hamam — le bain du mar­ché — en rai­son de son empla­ce­ment stra­té­gique au cœur de la place com­mer­çante. On se lave avant de vendre, on se lave après avoir mar­chan­dé. La pro­pre­té et le com­merce, dans l’empire, allaient de pair.

Le Yeni Hamam — le « ham­mam neuf » —, lui, fut appa­rem­ment construit dans le der­nier quart du XVIe siècle par Khus­ref Ken­khu­da, un pro­prié­taire thes­sa­lo­ni­cien qui offi­ciait pro­ba­ble­ment comme admi­nis­tra­teur pour le vizir Soko­lu Meh­met Pacha. La puis­sance d’un homme se mesu­rait aus­si au nombre de fon­da­tions pieuses qu’il lais­sait der­rière lui.

Le Paşa Hamam fut édi­fié par Che­ze­ri Pacha dans les années 1520, sur le site d’un ancien bain byzan­tin. Les Otto­mans n’in­ven­taient pas : ils héri­taient, recou­vraient, sub­sti­tuaient. Comme si la ville avait tou­jours su qu’elle aurait besoin de se laver.

1912

Après les guerres bal­ka­niques de 1912–1913 et l’é­change de popu­la­tions gré­co-turc de 1923, qui entraî­na le départ de la plu­part des musul­mans de la ville, le Bey Hamam devint l’un des rares ves­tiges maté­riels de la pré­sence isla­mique dans une cité qui avait été otto­mane pen­dant près de cinq siècles.

C’est là que les choses se com­pliquent. Le Yeni Hamam ces­sa de fonc­tion­ner comme bain public dès l’an­nexion de Thes­sa­lo­nique par la Grèce en 1912, contrai­re­ment aux autres ham­mams de la ville qui res­tèrent ouverts.

En 1919, il devint pro­prié­té de l’É­tat grec, puis fut rache­té en 1937 par un par­ti­cu­lier qui l’u­ti­li­sa comme entre­pôt. Pen­dant de nom­breuses années, un ciné­ma d’hi­ver y fonc­tion­na, jus­qu’au milieu des années 1980, tan­dis qu’un ciné­ma d’é­té opé­rait dans son jardin.

Ciné­ma, entre­pôt, salle de concert. La ville n’a pas détruit ses ham­mams : elle les a réaf­fec­tés. Thes­sa­lo­nique avance en inté­grant les témoi­gnages du pas­sé, s’en­ri­chis­sant de l’art de vivre de chaque époque ; avec les bâti­ments de l’é­poque otto­mane, cette capa­ci­té d’ap­pro­pria­tion est peut-être la plus fla­grante. Il y a dans cela une sagesse prag­ma­tique, une façon de ne pas se lais­ser para­ly­ser par l’his­toire tout en refu­sant de la raser.

Le Yahu­di Hamam ces­sa de fonc­tion­ner au début du XXe siècle, mais ses for­tunes décli­nèrent encore après l’in­cen­die catas­tro­phique de 1917. Après la Seconde Guerre mon­diale, le bâti­ment à l’a­ban­don tom­ba dans un déla­bre­ment sup­plé­men­taire. Des bou­tiques, dont des étals de fleurs, s’ins­tal­lèrent autour et même dans les ruines, mas­quant une grande par­tie de son tra­cé original.

Le Para­dis retrouvé

Le Bey Hamam, lui, tint bon. Fonc­tion­nant sans inter­rup­tion pen­dant plus de cinq siècles, le site ne tom­ba en désué­tude qu’en 1968, étouf­fé par l’ar­ri­vée de la plom­be­rie domes­tique moderne, et fut fina­le­ment condam­né suite au dévas­ta­teur séisme de 1978.

Mais voi­là qu’en 2026, quelque chose bouge. Après une res­tau­ra­tion méti­cu­leuse de 1,5 mil­lion d’eu­ros menée par l’E­pho­rate des Anti­qui­tés, le plus vieux et le plus grand ham­mam otto­man de la ville a plei­ne­ment rou­vert ses salles aux cou­poles de plomb, mar­quant une étape cen­trale d’un pro­gramme plus large de 100 mil­lions d’eu­ros visant à faire revivre le pas­sé mul­ti­cul­tu­rel de la cité.

Les sols d’o­ri­gine en marbre et les bas­sins octo­go­naux ont été polis à leur lustre du XVe siècle. Plus frap­pante encore est la révé­la­tion de l’aile des femmes — long­temps inac­ces­sible et enve­lop­pée de mys­tère — qui pré­sente désor­mais de déli­cieuses fresques flo­rales et une maçon­ne­rie en « sta­lac­tites » (muqar­nas) dis­si­mu­lée depuis des générations.

Les espaces inté­rieurs sont cou­verts de dômes de tailles diverses, per­cés d’ou­ver­tures cir­cu­laires pour l’é­clai­rage natu­rel et la ven­ti­la­tion. La déco­ra­tion du monu­ment est par­ti­cu­liè­re­ment remar­quable : des sec­tions de déco­ra­tion en relief et en stuc sur­vivent sur les murs et les bases des cou­poles, datant de la phase ini­tiale de construc­tion au XVe siècle.

On pense à ces bâti­ments de Séville ou de Cor­doue où la pierre garde la mémoire d’une pré­sence que les his­to­riens eux-mêmes peinent à nom­mer. Les dis­cus­sions sur la façon dont Thes­sa­lo­nique devrait res­tau­rer et valo­ri­ser son héri­tage otto­man étaient pra­ti­que­ment inexis­tantes jus­qu’en 2011, année où l’é­lec­tion de Yián­nis Boutá­ris à la mai­rie inau­gu­ra de nou­veaux débats sur la pro­mo­tion de la ville en tant que métro­pole his­to­ri­que­ment cos­mo­po­lite. Il aura fal­lu un siècle après 1912 pour que quel­qu’un accepte publi­que­ment de dire que ces pierres appar­te­naient, elles aus­si, à la ville.

l’air du hammam

La réou­ver­ture du Bey Hamam n’est pas un évé­ne­ment iso­lé. Elle sert d’an­crage à un ambi­tieux « iti­né­raire cultu­rel » conçu pour mettre en valeur le patri­moine divers de Thessalonique.

Plus au nord, l’A­lat­za Ima­ret et le mar­ché Bezes­te­ni ont eux aus­si béné­fi­cié d’ef­forts de conser­va­tion renou­ve­lés. Ces sites, qui s’ef­fri­taient sous le poids de la négli­gence, sont réin­ven­tés comme des espaces pour des per­for­mances acous­tiques, des expo­si­tions d’art et des visites historiques.

Il reste quand même quelque chose d’un peu mélan­co­lique dans l’af­faire. Ces ham­mams, on peut encore les visi­ter — le Bey Hamam, le Yeni Hamam, le Paşa Hamam, le Yahu­di Hamam —, mais aucun ne fonc­tionne plus comme bain. On peut admi­rer l’ar­chi­tec­ture, pas vivre le rituel. Les dômes sont là, les ocu­li filtrent la même lumière blanche qu’en 1500. Mais la vapeur ne monte plus. Il ne reste que la pierre.

Sur l’E­gna­tia, les scoo­ters conti­nuent de sla­lo­mer. L’ins­crip­tion arabe au-des­sus de la porte basse attend, patiente. Elle a vu pas­ser cinq cent quatre-vingts ans. Elle peut bien attendre encore un pas­sant qui lève les yeux.

Sources

 

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