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Au-des­sus
de mes cendres

Au-des­sus de mes cendres

Cha­pitres 5 à 8

CHA­PITRE 5 — LA TRAME

Orzou-bibi ne regar­dait pas le métier.

Ses yeux — presque fer­més, deux fentes sombres dans un réseau de rides — étaient tour­nés vers la fenêtre haute de la cel­lule, vers la lumière qui n’en­trait pas vrai­ment, ou pas assez pour voir quoi que ce soit. Mais ses mains voyaient. Elles allaient et venaient sur le fil avec une intel­li­gence auto­nome, une science des doigts qui n’a­vait plus besoin du regard, et le fuseau tour­nait dans sa main gauche tan­dis que la droite tirait la soie, l’é­ti­rait, la ten­dait, et le fil nais­sait entre les deux — un fil d’une finesse insen­sée, à peine visible, qui cap­tait la lumière un ins­tant avant de dis­pa­raître dans la torsion.

Mathias reve­nait pour la troi­sième fois.

Il avait deman­dé à Dil­no­za de l’ac­com­pa­gner — pas pour tra­duire, cette fois, mais pour être là, parce que la pré­sence de Dil­no­za chan­geait quelque chose dans l’at­mo­sphère de l’a­te­lier. Les tis­seuses se déten­daient. Elles par­laient entre elles, riaient, chan­taient à voix basse les mélo­dies lentes du Kho­rezm qui accom­pa­gnaient le bat­te­ment du peigne sur la trame. Avec Mathias seul, elles étaient polies mais silen­cieuses — un étran­ger, un homme, un appa­reil pho­to. Avec Dil­no­za, elles rede­ve­naient elles-mêmes.

L’a­te­lier occu­pait trois cel­lules de l’an­cienne méder­sa Yakub Bey Kho­ja, construite en 1873, et une qua­trième plus petite où l’on tei­gnait la soie. Mathias avait obte­nu la per­mis­sion de pho­to­gra­phier — pas le tapis en cours, la règle tenait — et il avait pas­sé la mati­née à sai­sir les gestes : les mains qui nouaient, le peigne qui frap­pait, les navettes qui tra­ver­saient la chaîne, les fils de cou­leur qui appa­rais­saient nœud après nœud dans la trame comme des mots dans une phrase. Mais ce qu’il vou­lait vrai­ment, ce n’é­tait pas pho­to­gra­phier. C’é­tait comprendre.

Il avait appor­té ses images de tapis — des pho­tos prises les jours pré­cé­dents dans les bou­tiques de l’I­chan-Kala et au petit musée de la Soie, où des tapis anciens étaient expo­sés sous verre. Il les avait impri­mées à l’hô­tel, en petit for­mat, sur le papier médiocre de l’im­pri­mante du busi­ness cen­ter. Et il les avait éta­lées sur une table basse, dans la cel­lule où Orzou-bibi filait, à côté de ses propres pho­tos aériennes de l’I­chan-Kala — des vues du des­sus, trou­vées en ligne, qu’il avait anno­tées au crayon.

— Deman­dez-lui, dit-il à Dil­no­za, ce que signi­fient les motifs.

Dil­no­za par­la lon­gue­ment avec Orzou-bibi. Le dia­logue était lent — la vieille femme répon­dait par bribes, avec des pauses, comme si les mots devaient remon­ter de très loin avant d’at­teindre ses lèvres. Dil­no­za tra­dui­sait au fur et à mesure, d’une voix basse pour ne pas inter­rompre le fil.

— Les étoiles à huit branches, ce sont des sym­boles solaires. Elles viennent d’a­vant l’is­lam — du culte de Ten­gri, le dieu du ciel des nomades. Chaque branche est une direc­tion. Huit direc­tions, parce que les quatre points car­di­naux ne suf­fisent pas — il faut aus­si ce qui est entre eux.

— Et les croix ?

— Aus­si Ten­gri. La croix dans un losange, c’est le soleil dans l’ho­ri­zon. Ça pro­tège. Les femmes tis­saient ça dans les tapis de mariage pour que le couple soit béni.

— Et ceux-là ?

Mathias mon­trait un motif plus com­plexe — une sorte de laby­rinthe de lignes bri­sées, imbri­quées, qui for­mait un des­sin à la fois géo­mé­trique et orga­nique, comme un cir­cuit élec­trique redes­si­né par un calligraphe.

Orzou-bibi par­la plus long­temps, cette fois. Sa voix chan­gea — plus grave, plus lente, avec des mots que Dil­no­za ne tra­dui­sait pas tout de suite, comme si elle les pesait.

— Elle dit que c’est un vieux motif. Très vieux. On l’ap­pelle « le che­min du mar­chand » — c’est le tra­jet des cara­vanes dans le désert. Chaque ligne bri­sée est une étape. Les angles sont les virages — les endroits où le vent change et où il faut chan­ger de direc­tion. Le centre du motif, c’est le puits — l’en­droit où l’on boit et où l’on dort.

— Un plan, dit Mathias.

— Oui. En quelque sorte. Mais pas un plan fixe. Elle dit que les anciennes tis­seuses ne copiaient pas un modèle — elles tis­saient ce qu’elles voyaient en rêve. Et les rêves chan­geaient d’une nuit à l’autre. Alors le même motif, tis­sé par la même femme, ne don­nait jamais exac­te­ment le même tapis.

Mathias regar­dait la pho­to du tapis. Le « che­min du mar­chand ». Les lignes bri­sées, les angles, le puits au centre. Il regar­da ensuite sa pho­to aérienne de l’I­chan-Kala. Le rec­tangle allon­gé, les ruelles per­pen­di­cu­laires, les décro­che­ments, les impasses.

Il super­po­sa les deux.

Pas exac­te­ment — les échelles n’é­taient pas les mêmes, les pro­por­tions non plus. Mais il y avait une cor­res­pon­dance. Pas point par point, pas ruelle par ruelle, mais dans la logique du des­sin — la manière dont les lignes se bri­saient aux mêmes angles, la manière dont les impasses du tapis cor­res­pon­daient à des culs-de-sac du plan, la manière dont le centre — le puits — tom­bait à l’en­droit approxi­ma­tif du mau­so­lée de Pah­la­von Mahmud.

Il mon­tra la super­po­si­tion à Dil­no­za. Elle fron­ça les sourcils.

— Vous cher­chez une carte dans un tapis ?

— Je ne cherche rien. Je regarde.

— C’est pareil, dans cette ville.

Orzou-bibi, qui avait ces­sé de filer et les obser­vait de ses yeux presque clos, dit quelque chose. Une phrase brève, sèche, sans inflexion.

— Qu’est-ce qu’elle dit ? deman­da Mathias.

Dil­no­za hési­ta. Pas long­temps — une seconde, peut-être deux — mais assez pour que Mathias le remarque.

— Elle dit : « Les tapis ne copient pas la ville. C’est la ville qui copie les tapis. »

Le silence qui sui­vit fut inter­rom­pu par le bat­te­ment du peigne — tok, tok, tok — dans la cel­lule voi­sine. Les tis­seuses conti­nuaient. Le tapis rouge et bleu gran­dis­sait, nœud après nœud. Mathias regar­dait les mains d’Or­zou-bibi, immo­biles pour la pre­mière fois sur le fuseau, et il sen­tait quelque chose se dépla­cer dans sa com­pré­hen­sion des choses — pas un séisme, pas une révé­la­tion, plu­tôt le glis­se­ment d’une pièce dans un méca­nisme qu’il ne connais­sait pas encore.

Il prit congé d’Or­zou-bibi. Elle incli­na la tête, mur­mu­ra quelques mots que Dil­no­za tra­dui­sit en souriant :

— Elle dit de reve­nir. Elle dit que vous regar­dez bien, pour un étranger.

Dehors, la lumière de midi frap­pait les murs de l’I­chan-Kala avec une vio­lence blanche. Les tou­ristes se pres­saient devant le Kal­ta Minor, bran­dis­sant leurs télé­phones. Un ven­deur de tapis avait déployé ses mar­chan­dises sur le sol, devant la méder­sa Muham­mad Amin Khan — des tapis de laine et de soie, rouges, bleus, bruns, avec leurs motifs géo­mé­triques éta­lés au soleil comme des langues qu’on ne savait plus lire.

Mathias les regar­da différemment.

— Dil­no­za.

— Oui ?

— L’his­toire des esclaves. Celle de la méder­sa Sher­ga­zi Khan. Racontez-la-moi.

Dil­no­za s’as­sit sur un muret, à l’ombre d’un auvent, et raconta.

— 1718. Le khan Sher­ga­zi décide de construire une méder­sa. Il fait cap­tu­rer cinq mille esclaves per­sans — des gens de Mech­hed, prin­ci­pa­le­ment — et les amène à Khi­va. Il leur pro­met la liber­té en échange de leur tra­vail. Ils construisent la méder­sa. Quand la construc­tion touche à sa fin, le khan com­mence à hési­ter — libé­rer cinq mille hommes, c’est perdre cinq mille esclaves, et un esclave à Khi­va, au XVIIIe siècle, ça vaut cher. Les Per­sans sentent la tra­hi­son. Ils se sou­lèvent. Ils lynchent le khan à l’in­té­rieur même de la méder­sa qu’ils ont construite.

— Et l’ins­crip­tion au-des­sus de la porte ?

— « J’ac­cepte la mort des mains d’esclaves. »

— C’est le khan qui a écrit ça ?

— Non. Quel­qu’un l’a fait gra­ver après, comme si c’é­tait la der­nière parole du khan. Mais per­sonne ne sait si c’est vrai. C’est une phrase impos­sible — elle sup­pose que le khan savait ce qui allait arri­ver et qu’il l’a accep­té. Une phrase de tra­gé­die, pas d’histoire.

Mathias regar­da en direc­tion de la méder­sa Sher­ga­zi Khan, visible depuis où ils étaient assis — un bâti­ment sobre, presque modeste com­pa­ré aux construc­tions pos­té­rieures, avec un por­tail en brique et une cour inté­rieure silencieuse.

Cinq mille Per­sans. Des mains d’es­claves qui avaient taillé chaque brique, posé chaque poutre, enduit chaque mur. Et le sang du khan ver­sé dans les murs mêmes qu’ils avaient éle­vés. Khi­va n’é­tait pas une ville de pierres. C’é­tait une ville de gestes — des mil­lions de gestes accu­mu­lés, empi­lés, couche après couche, les mains des esclaves et les mains des arti­sans et les mains des tis­seuses, tous ces gestes silen­cieux dont les murs étaient faits.

La main qui a cousu.

Comme les mains de son père sur le cuir.

Comme les mains d’Or­zou-bibi sur la soie.

Il sor­tit de l’I­chan-Kala en début d’a­près-midi et ren­tra à l’hô­tel pour trans­fé­rer ses fichiers. Sur le seuil du hall, il croi­sa un homme qu’il n’a­vait pas encore vu — grand, maigre, le crâne rasé, un gilet de toile beige sur une che­mise à car­reaux, une sacoche en cuir sous le bras. L’homme avait le teint rou­geaud et les yeux d’un bleu très pâle, presque déco­lo­ré, comme un ciel de fin d’hiver.

— Fran­çais ? dit l’homme en fran­çais, avec un accent russe qui écra­sait les voyelles.

— Oui.

— Vik­tor Nemt­sov. Res­tau­ra­teur. Je tra­vaille sur la Kunya Ark. On se ver­ra sans doute.

Il ten­dit une main ferme, sou­rit d’un sou­rire qui n’at­tei­gnait pas ses yeux, et dis­pa­rut vers le jar­din de l’hô­tel, en direc­tion de la pis­cine vide.

CHA­PITRE 6 — L’ARCHITECTE

Le bar de l’A­sia Khi­va Hotel n’é­tait pas un bar — c’é­tait une alcôve avec un comp­toir en stra­ti­fié, quatre tabou­rets en simi­li­cuir, un réfri­gé­ra­teur vitré conte­nant des bières ouz­bèkes et des bou­teilles d’eau, et une éta­gère où trois bou­teilles de vod­ka russe voi­si­naient avec un fla­con de cognac armé­nien dont le niveau n’a­vait pas bou­gé depuis l’ère sovié­tique, pro­ba­ble­ment. L’é­clai­rage venait d’une applique en forme de coquillage qui dif­fu­sait une lumière jau­nâtre sur le mur peint en crème. Per­sonne n’al­lait jamais dans ce bar, sauf Vik­tor Nemtsov.

Mathias l’y trou­va le soir du sixième jour.

Vik­tor était assis sur le tabou­ret le plus éloi­gné de la porte, un verre de vod­ka devant lui — pas la vod­ka de l’é­ta­gère, une bou­teille qu’il avait appor­tée lui-même et qui por­tait une éti­quette en cyril­lique —, et il lisait un jour­nal en russe avec l’at­ten­tion d’un homme qui ne cherche pas des nou­velles mais un pré­texte pour ne par­ler à per­sonne. Il leva les yeux quand Mathias s’assit.

— Le Fran­çais. Vous pho­to­gra­phiez les murs, c’est ça ?

— Les bâti­ments, oui.

— C’est la même chose ici. Les bâti­ments sont des murs. Et les murs sont des gens. Vodka ?

Il ver­sa sans attendre la réponse. Le verre était un verre à thé, petit, éva­sé, pas fait pour la vod­ka. Mathias but. Le liquide avait la dou­ceur trom­peuse des bonnes vod­kas — on ne sen­tait rien, puis tout brûlait.

Vik­tor Nemt­sov, apprit Mathias au cours de la demi-heure qui sui­vit, était archi­tecte de for­ma­tion — diplô­mé du MARHI de Mos­cou dans les années 90, « quand Mos­cou res­sem­blait à un chan­tier de démo­li­tion et que les archi­tectes étaient des archéo­logues mal­gré eux ». Il avait tra­vaillé pour dif­fé­rents pro­grammes de res­tau­ra­tion en Asie cen­trale — Samar­cande, Bou­kha­ra, Merv au Turk­mé­nis­tan — et se trou­vait à Khi­va depuis six mois pour un pro­jet de conso­li­da­tion de la Kunya Ark, la for­te­resse inté­rieure de l’I­chan-Kala, finan­cé par un consor­tium euro­péen et le minis­tère de la Culture ouzbek.

— Conso­li­der, dit-il en ver­sant un deuxième verre. C’est un mot diplo­ma­tique. Ça veut dire empê­cher les murs de tom­ber tout en empê­chant les Ouz­beks de les repeindre en neuf. C’est un exer­cice d’é­qui­libre entre la ruine et le mensonge.

Il par­lait un fran­çais cor­rect, appris à l’Ins­ti­tut Pou­ch­kine de Mos­cou et per­fec­tion­né sur des chan­tiers inter­na­tio­naux. Son voca­bu­laire était tech­nique et pré­cis quand il par­lait d’ar­chi­tec­ture, et sar­cas­tique quand il par­lait de tout le reste.

— Le pro­blème de la res­tau­ra­tion, c’est qu’elle sup­pose que le bâti­ment a un état d’o­ri­gine. Un état idéal, fixe, vers lequel il faut reve­nir. Mais un bâti­ment en terre crue dans le Kho­rezm, ça n’a jamais été fixe. Ça bouge. La terre res­pire. L’eau monte et des­cend dans les fon­da­tions avec les sai­sons. Les murs se dilatent en été et se contractent en hiver. Un bâti­ment en terre, c’est un organisme.

— Comme un arbre.

— Mieux qu’un arbre. Un arbre pousse dans un seul sens. Un mur en terre pousse dans tous les sens — il s’é­pais­sit, il s’a­min­cit, il se tord, il s’af­faisse. Et si vous le lais­sez tran­quille assez long­temps, il finit par res­sem­bler au sol dont il est fait. C’est la seule archi­tec­ture hon­nête du monde : elle retourne d’où elle vient.

Mathias écou­tait. Vik­tor avait la capa­ci­té de cer­tains soli­taires — les alcoo­liques culti­vés, les expa­triés de long cours — à rem­plir un silence dès qu’on le lui offrait. Il ne par­lait pas pour com­mu­ni­quer ; il par­lait pour entendre le son de sa propre intel­li­gence dans un endroit où per­sonne ne l’écoutait.

Mais au troi­sième verre, quelque chose chan­gea. Vik­tor ces­sa d’être brillant. Sa voix bais­sa d’un ton, son débit ralen­tit, et ses yeux bleu pâle se fixèrent sur la sur­face du comp­toir en stra­ti­fié comme s’il y cher­chait quelque chose.

— Je vais vous dire un truc, dit-il. Un truc que je n’ai pas mis dans mes rapports.

Mathias atten­dit.

— La Kunya Ark. La for­te­resse. Je la relève depuis six mois. Des plans, des coupes, des mesures. Tout au laser — je tra­vaille avec un Lei­ca DIS­TO, pré­cis au mil­li­mètre. Je mesure les murs, les ouver­tures, les hau­teurs sous pla­fond, les épais­seurs. Je note tout. Je reporte sur Auto­CAD. Et la semaine sui­vante, je remesure.

Il fit une pause. Ver­sa un demi-verre. Ne le but pas.

— Les mesures ne coïn­cident pas.

Mathias ne dit rien.

— Pas beau­coup. Des cen­ti­mètres. Par­fois un ou deux, par­fois cinq, rare­ment plus de dix. Une ouver­ture de porte qui fait 1,83 mètre le mar­di et 1,86 le jeu­di. Un mur de 47 cen­ti­mètres d’é­pais­seur qui en fait 45 huit jours plus tard. J’ai véri­fié mon ins­tru­ment — il est cali­bré, il fonc­tionne. J’ai mesu­ré d’autres bâti­ments dans la ville nou­velle, hors de l’I­chan-Kala — les mesures sont stables. C’est seule­ment à l’in­té­rieur des murs.

— Le mou­ve­ment de la terre, dit Mathias. Vous avez dit vous-même que les murs respirent.

— Oui. C’est ce que je me suis dit. Dila­ta­tion ther­mique, mou­ve­ment hydrique, tout ça. Mais dix cen­ti­mètres sur un mur de brique crue en une semaine, sans pluie, sans chan­ge­ment de tem­pé­ra­ture notable — non. Ça ne tient pas. Les coef­fi­cients ne cor­res­pondent pas. J’ai fait les calculs.

— Alors quoi ?

Vik­tor le regar­da. Ses yeux bleu pâle, dans la lumière jau­nâtre du bar, avaient quelque chose de miné­ral — de la tur­quoise fanée, de la faïence usée.

— Alors je ne sais pas. Je reme­sure. Je note. Je ne mets pas les écarts dans mes rap­ports parce que per­sonne ne me croi­rait et parce que, pour être franc, je ne me crois pas moi-même. Mais les chiffres sont là.

Il but son demi-verre d’un trait.

— Vous savez ce que c’est, le pro­blème, avec un bâti­ment qui bouge ? Ce n’est pas le bâti­ment. C’est ce que ça fait à votre tête. Vous com­men­cez à dou­ter de votre ins­tru­ment, puis de vos yeux, puis de votre mémoire. Et un archi­tecte qui doute de ses mesures, c’est comme un chi­rur­gien qui doute de ses mains. Il vaut mieux boire.

Il ver­sa un qua­trième verre. Cette fois, Mathias refusa.

— Je vais vous mon­trer quelque chose, dit Mathias.

Il mon­ta dans sa chambre, revint avec son ordi­na­teur por­table, et ouvrit les fichiers. La ruelle de l’a­vant-veille. Les trois pho­tos. La troi­sième, avec le coude à gauche qui n’exis­tait pas sur les deux pre­mières. Puis les pho­tos du matin — le mur plein là où la ruelle aurait dû être.

Vik­tor regar­da long­temps. Il zoo­ma, revint, zoo­ma encore. Son visage ne tra­his­sait rien — l’ha­bi­tude pro­fes­sion­nelle de ne pas réagir avant d’a­voir fini d’analyser.

— Les méta­don­nées sont propres, dit-il. Même boî­tier, même objec­tif, mêmes coor­don­nées à un mètre près. Même heure à deux secondes d’écart.

— Je sais.

— Et le mur, le len­de­main — les coor­don­nées GPS cor­res­pondent aussi ?

— Oui.

Vik­tor se ren­ver­sa sur son tabou­ret. Il fit tour­ner son verre entre ses doigts — un geste lent, presque mécanique.

— Mon grand-père était ingé­nieur topo­graphe dans l’Ar­mée rouge, dit-il. Il a car­to­gra­phié le Kho­rezm en 1947. Quand j’é­tais enfant, il m’a racon­té une his­toire que je n’ai jamais com­prise. Il disait que les cartes de Khi­va ne tenaient pas. Que les rele­vés d’une semaine ne cor­res­pon­daient pas à ceux de la sui­vante. Il pen­sait que c’é­tait à cause de la terre — le sol allu­vial du del­ta de l’A­mou-Daria, instable, qui bou­geait sous les fon­da­tions. Mais il disait aus­si quelque chose d’autre. Il disait que les vieux de Khi­va n’é­taient pas sur­pris. Ils disaient : « La ville dort le jour et marche la nuit. »

Mathias ne répon­dit pas. Le bar était silen­cieux. L’ap­plique en coquillage bour­don­nait fai­ble­ment. Par la fenêtre, on voyait le jar­din de l’hô­tel, la pis­cine vide pleine de feuilles, et au-delà, la masse sombre des murailles.

— On en reparle, dit Vik­tor en rebou­chant sa bou­teille. Ou pas. Bonne nuit, le Français.

Il se leva, glis­sa la bou­teille dans la poche inté­rieure de son gilet, et sor­tit du bar en mar­chant très droit — la démarche soi­gneu­se­ment ver­ti­cale de l’homme qui sait exac­te­ment com­bien il a bu.

Mathias res­ta seul. Il finit son verre, fer­ma son ordi­na­teur, et tra­ver­sa le hall. Bakh­tiyor était à son poste. Le cahier était ouvert. Le sty­lo bleu, posé en tra­vers de la page. Mathias s’ar­rê­ta devant le comptoir.

— Bakh­tiyor.

Le récep­tion­niste leva ses yeux clairs.

— Est-ce que la ville bouge la nuit ?

Bakh­tiyor le regar­da. Long­temps. Ses yeux ne cil­lèrent pas. Puis il bais­sa le regard vers son cahier, prit le sty­lo, et écri­vit quelque chose — trois ou quatre mots, dans cette écri­ture fine et ser­rée que Mathias ne pou­vait pas lire.

Puis il repo­sa le sty­lo et incli­na la tête.

Mathias mon­ta dans sa chambre. Sur le bal­con, les murailles de l’I­chan-Kala étaient là, immuables, cré­ne­lées, solides. Dix mètres de haut, six mètres d’é­pais­seur, quinze siècles de terre crue. Elles ne bou­geaient pas. Bien sûr qu’elles ne bou­geaient pas.

Il se cou­cha et cette nuit-là il rêva de colonnes — cent douze colonnes de bois qui mar­chaient dans le noir, len­te­ment, à pas de racines, et qui se réar­ran­geaient dans une confi­gu­ra­tion nou­velle avant l’aube, comme les pièces d’un jeu dont per­sonne ne connais­sait les règles.

CHA­PITRE 7 — LA NUIT DES COLONNES

Il atten­dit minuit.

Pas par super­sti­tion — Mathias n’é­tait pas super­sti­tieux, il était pré­cis, ce qui est une forme de super­sti­tion sans dieu — mais parce que minuit était l’heure à laquelle les der­niers pro­me­neurs quit­taient l’I­chan-Kala et où la ville inté­rieure se refer­mait sur elle-même comme un coquillage. Il avait obser­vé le rythme. Les tou­ristes dis­pa­rais­saient vers neuf heures. Les habi­tants ren­traient vers dix heures. Entre onze heures et minuit, quelques chats, un gar­dien de nuit qui fumait devant la porte ouest, et le silence.

Il pré­pa­ra son maté­riel avec une atten­tion par­ti­cu­lière. Le Canon, l’ob­jec­tif 24–70 ouvert à 2.8 pour les condi­tions de basse lumière, le tré­pied car­bone, la lampe fron­tale qu’il n’al­lu­me­rait pas — la lune était aux trois quarts et le ciel, déga­gé de tout nuage, suf­fi­rait. Il enfi­la une veste en toile, des chaus­sures à semelles souples, et descendit.

Le hall de l’A­sia Khi­va Hotel, à minuit, avait la qua­li­té par­ti­cu­lière des lieux conçus pour le jour quand le jour les a quit­tés. Les lustres en cris­tal brillaient pour per­sonne. Le marbre beige ren­voyait un écho feu­tré à chaque pas. L’o­deur de jas­min syn­thé­tique flot­tait, dépla­cée, comme un par­fum por­té par quel­qu’un qui est déjà parti.

Bakh­tiyor.

Le récep­tion­niste de nuit était à son poste — le dos droit, les yeux clairs, le cahier ouvert devant lui. Il por­tait le même pull-over gris, le même gilet sans manches. Mathias se deman­da, en pas­sant devant le comp­toir, s’il avait d’autres vête­ments ou si cette tenue était un uni­forme, une armure, un cos­tume de scène. Il se deman­da aus­si si Bakh­tiyor dor­mait — il ne l’a­vait jamais vu autre­ment qu’é­veillé, assis, immo­bile, le sty­lo bleu à por­tée de main.

— Bon­soir, dit Mathias.

Bakh­tiyor incli­na la tête. Ses yeux sui­virent le tré­pied, le sac à dos, l’ap­pa­reil pho­to. Quelque chose pas­sa dans son regard — pas de la curio­si­té, pas de l’in­quié­tude, plu­tôt une forme de recon­nais­sance, comme un gar­dien de phare regar­dant un navire mettre le cap vers le large.

Mathias pous­sa la porte et sor­tit dans la nuit.

L’air d’oc­tobre, à minuit, dans le Kho­rezm, était d’une pure­té qui fai­sait mal aux pou­mons. Sec, froid sans être gla­cial, char­gé d’une odeur de terre et de quelque chose d’autre — d’her­ba­cé, de sau­vage, qui venait du désert tout proche. Le ciel était immense. La Voie lac­tée bles­sait le noir d’un trait de craie lumi­neuse, si dense, si pré­sente, qu’elle sem­blait peser sur la ville comme un pla­fond de lumière inversée.

Les murailles de l’I­chan-Kala, éclai­rées par la lune, étaient fauves et gigan­tesques. Tosh Dar­vo­za — la porte sud — était une bouche d’ombre. Mathias y entra.

Le chan­ge­ment fut immé­diat. Dehors, la nuit était vaste, ouverte, stel­laire. Dedans, elle se res­ser­rait. Les murs de brique mon­taient de part et d’autre, proches, hauts, cou­pant le ciel en une bande étroite. La lumière lunaire n’en­trait que par le haut, en lames obliques qui tran­chaient les façades en dia­go­nales de lumière et d’ombre. Le sol — pavé, inégal — ren­voyait le bruit des pas avec un écho sec qui rebon­dis­sait entre les murs.

Mathias mar­cha vers la mos­quée Juma.

Il connais­sait le che­min. De jour, il l’a­vait fait une dizaine de fois — Tosh Dar­vo­za, la voie prin­ci­pale vers le nord, pre­mier virage à droite après la méder­sa Kut­lug Murad Inak, puis tout droit. Sept minutes de marche. Mais la nuit, les dis­tances se réar­ran­geaient. Le pre­mier virage à droite, qu’il prit sans hési­ter, menait à une ruelle plus longue que dans son sou­ve­nir — ou était-ce la nuit qui éti­rait les pers­pec­tives, l’ab­sence de lumière qui repous­sait les murs ? Il mar­cha. Ses semelles souples ne fai­saient presque pas de bruit. Il enten­dait sa res­pi­ra­tion, le frot­te­ment de la ban­dou­lière du sac sur sa veste, et un son très loin­tain, très bas, qui pou­vait être le vent dans les cré­neaux ou la res­pi­ra­tion de la ville elle-même.

La porte de la mos­quée Juma — la porte prin­ci­pale, pas la porte laté­rale de Dil­no­za — était fer­mée par un loquet simple, sans cade­nas. Mathias l’ou­vrit. Le grin­ce­ment du bois réson­na dans la ruelle vide comme un cri d’oi­seau, bref et rauque. Il entra.

Les colonnes.

Cent douze colonnes de bois dans la pénombre.

La lune entrait par les deux puits de jour, en colonnes ver­ti­cales de lumière blanche qui tom­baient sur le sol de terre bat­tue comme des piliers incor­po­rels — deux colonnes de lumière par­mi cent douze colonnes de bois, et dans la semi-obs­cu­ri­té qui régnait au-delà de ces flaques pâles, les fûts sculp­tés se devi­naient plus qu’ils ne se voyaient, masses sombres et ver­ti­cales, régu­lières et irré­gu­lières, forêt pétri­fiée sous un ciel de plafond.

Mathias ins­tal­la le tré­pied dans l’al­lée cen­trale, entre deux ran­gées de colonnes. Pose longue — trente secondes, sen­si­bi­li­té 800, ouver­ture maxi­male. L’i­mage met­trait du temps à s’ins­crire sur le cap­teur, et pen­dant ces trente secondes, tout mou­ve­ment serait un flou, une traî­née, un fantôme.

Il déclen­cha.

Le cla­que­ment du miroir réson­na dans la salle vide. Puis le silence revint, plus dense qu’a­vant, comme si le bruit avait creu­sé un espace que le silence se dépê­chait de remplir.

Mathias atten­dit que la pose soit ter­mi­née. Véri­fia l’i­mage sur l’é­cran. Les colonnes appa­rais­saient, nettes pour celles qui étaient dans la zone de net­te­té, fon­dues dans un flou doux pour les plus éloi­gnées. Les deux colonnes de lumière lunaire brillaient sur le sol comme des épées plan­tées dans la terre. C’é­tait beau. C’é­tait exac­te­ment ce qu’il fal­lait pour le livre.

Il dépla­ça le tré­pied de trois mètres vers la gauche. Nou­velle pose. Nou­veau cla­que­ment du miroir. Nou­veau silence.

Au bout de la troi­sième pose, il com­men­ça à mar­cher entre les colonnes.

Il avait lais­sé le tré­pied et mar­chait avec l’ap­pa­reil à la main, sans déclen­cher, juste pour sen­tir l’es­pace. Le sol de terre bat­tue était doux sous les semelles. Les nattes de paille cra­quaient par endroits. L’air sen­tait le bois ancien — un par­fum sec, rési­neux, presque miné­ral, comme si le bois avait fini par deve­nir de la pierre et la pierre par deve­nir du bois, et qu’entre les deux il y avait cette odeur.

Il mar­chait entre les ran­gées. Comp­tait. Pre­mière ran­gée — neuf colonnes. Deuxième ran­gée — il comp­ta, tou­cha chaque fût du bout des doigts en pas­sant — neuf. Troi­sième ran­gée. Qua­trième. Le qua­drillage tenait. Les espa­ce­ments étaient régu­liers — à peu près, à la tolé­rance d’un mil­lé­naire de mou­ve­ments de terrain.

Cin­quième ran­gée. Il comp­ta. Neuf.

Sixième ran­gée.

Il s’ar­rê­ta.

L’es­pa­ce­ment n’é­tait pas le même. Entre la cin­quième et la sixième colonne de cette ran­gée, il y avait un espace plus large — un mètre de plus, peut-être un mètre et demi — comme si une colonne man­quait, ou comme si les colonnes voi­sines s’é­taient écar­tées pour lais­ser pas­ser quelqu’un.

Mathias revint sur ses pas. Comp­ta les colonnes de la sixième ran­gée. Dix.

Dix, pas neuf.

Il recomp­ta, en tou­chant chaque fût. Un, deux, trois, quatre, cinq — l’es­pace plus large —, six, sept, huit, neuf, dix. Dix colonnes dans cette ran­gée, et un espace vide entre la cin­quième et la sixième, un espace qui n’au­rait pas dû être là, un espace qui n’é­tait pas là ce matin quand il avait pho­to­gra­phié la salle avec Dilnoza.

Il s’ac­crou­pit. Tou­cha le sol à l’en­droit de l’es­pace vide. La terre bat­tue était lisse, sans trace de fût, sans empreinte, sans creux. Pas de colonne arra­chée. Pas de colonne man­quante. L’es­pace avait tou­jours été là — ou n’a­vait jamais été là. Les deux pro­po­si­tions étaient éga­le­ment impossibles.

Il se rele­va. Ses mains trem­blaient légè­re­ment — pas de peur mais d’a­dré­na­line, le trem­ble­ment de l’al­pi­niste qui sent le vide sous son pied et qui ne tombe pas. Il leva l’ap­pa­reil et prit une pho­to — sans tré­pied, à main levée, en pous­sant la sen­si­bi­li­té à 3200. L’i­mage serait gra­nu­leuse, brui­tée, impar­faite. Il s’en fichait.

Puis il enten­dit le son.

Pas un son dans la mos­quée. Un son der­rière la mos­quée — der­rière le mur nord, dans la ruelle, ou dans ce qui était la ruelle de jour. Un son de métal. Un tin­te­ment régu­lier, espa­cé, comme celui de gre­lots sur un har­nais. Et avec le tin­te­ment, un bruit sourd, ryth­mique, pesant — le pas d’a­ni­maux lourds sur un sol de pierre. Et des voix. Des voix d’hommes, loin­taines, étouf­fées par le mur, qui par­laient dans une langue qu’il ne connais­sait pas — pas de l’ouz­bek, pas du russe, quelque chose de plus fluide, de plus ancien, avec des voyelles longues et des consonnes gutturales.

Du per­san.

Mathias ne bou­gea pas. Les gre­lots tin­taient. Les pas réson­naient. Les voix mon­taient et des­cen­daient dans des inflexions qu’il ne com­pre­nait pas mais qui avaient la cadence d’une conver­sa­tion ordi­naire — des hommes en route, qui parlent pour trom­per la fatigue de la marche. Et par-des­sus tout, une odeur. Une odeur qui entrait par les puits de jour, qui se mêlait à l’air de la mos­quée, qui rem­pla­çait le par­fum du bois ancien par quelque chose de plus âcre, de plus vivant — camphre, fumée de bois, cuir, sueur ani­male. L’o­deur d’une caravane.

Mathias sor­tit de la mosquée.

La ruelle était vide.

Pas de cha­meaux. Pas de voix. Pas d’o­deur de camphre. La lune éclai­rait les murs de brique, les pavés, le chat noir qui dor­mait sur un muret. Le silence était total. Mathias res­ta debout sur le seuil de la mos­quée, l’ap­pa­reil à la main, et il écou­ta. Rien. Le vent, peut-être, très haut, dans les cré­neaux. Un chien, très loin. Rien d’autre.

Il ren­tra dans la mos­quée. Récu­pé­ra son tré­pied. Tra­ver­sa la salle hypo­style en sens inverse, en comp­tant les colonnes de la sixième ran­gée au passage.

Neuf.

Il recomp­ta.

Neuf.

L’es­pace entre la cin­quième et la sixième colonne avait retrou­vé sa dimen­sion nor­male. Pas de trou, pas d’é­cart. Le qua­drillage tenait. Il tou­cha la sixième colonne — un fût épais, en orme, sculp­té de motifs flo­raux à demi effa­cés. Le bois était tiède sous sa paume. Tiède, pas froid. Comme si quel­qu’un l’a­vait tou­ché juste avant lui.

Mathias quit­ta la mos­quée Juma. Il ver­rouilla le loquet der­rière lui, tra­ver­sa l’I­chan-Kala en ligne droite — sans détour, sans hési­ta­tion, les yeux fixés sur l’arche de Tosh Dar­vo­za au bout de la voie prin­ci­pale — et sortit.

Devant la porte sud, un homme se tenait debout.

Bakh­tiyor.

Le récep­tion­niste de nuit était là, devant les murailles, les mains le long du corps, son visage mince éclai­ré par la lune. Il ne por­tait ni man­teau ni veste — juste le pull-over gris et le gilet sans manches, comme s’il était sor­ti en hâte ou comme s’il n’a­vait jamais froid. Il regar­dait Mathias avec ses yeux clairs, sans expres­sion par­ti­cu­lière, sans sur­prise, sans inquiétude.

Mathias s’ar­rê­ta devant lui. Ils se regar­dèrent. Le silence dura peut-être cinq secondes — cinq secondes pen­dant les­quelles Mathias eut le temps de pen­ser que cet homme l’at­ten­dait, qu’il l’a­vait vu entrer dans l’I­chan-Kala, qu’il savait exac­te­ment com­bien de temps il y avait pas­sé et ce qu’il y avait vu, et que le cahier sur le comp­toir de la récep­tion était le registre de ces pas­sages, le jour­nal de bord de ses errances.

Bakh­tiyor se retour­na et mar­cha vers l’hô­tel. Mathias le sui­vit. Ils ne par­lèrent pas. Ils tra­ver­sèrent le trot­toir cra­que­lé, le jar­din aux roses défraî­chies, le hall aux lustres de cris­tal. Bakh­tiyor reprit sa place der­rière le comp­toir, le dos droit, le cahier devant lui. Il prit le sty­lo bleu. Écrivit.

Mathias mon­ta l’es­ca­lier. Chambre 214. Il posa son maté­riel sur le lit, s’as­sit sur le bal­con, et regar­da les murailles. Elles ne bou­geaient pas. Elles ne bou­ge­raient jamais — pas devant ses yeux, pas tant qu’il regarderait.

C’est der­rière le regard que les choses se déplaçaient.

CHA­PITRE 8 — LE REGARD D’AL-BIRUNI

Les jours qui sui­virent furent calmes.

Mathias tra­vailla. Le palais Tosh-Hov­li sous toutes les lumières. La Kunya Ark — la for­te­resse inté­rieure, avec sa salle du trône en plein air, ses colonnes de bois peint, sa ter­rasse d’où les khans regar­daient les exé­cu­tions sur la place — qu’il pho­to­gra­phia au lever du soleil, quand l’or frap­pait les briques et trans­for­mait les murs en cuivre. Le tim d’Al­la-Kou­li Khan — le mar­ché cou­vert, à deux étages, avec sa voûte en ber­ceau et ses échoppes qui ven­daient des man­teaux de four­rure et des suza­nis bro­dés. Les mau­so­lées des khans, les uns à côté des autres, cha­cun dans son style, cha­cun dans son siècle, comme une conver­sa­tion entre morts qui ne par­laient pas la même langue.

Il ne retour­na pas dans la mos­quée Juma la nuit. Il ne retour­na pas dans la ruelle de Sayid Alaud­din. Il tra­vaillait — métho­di­que­ment, effi­ca­ce­ment, comme il savait faire — et le soir, il trans­fé­rait ses fichiers, les triait, les clas­sait, les nom­mait. Tout était en ordre. Le monde, vu à tra­vers le viseur du Canon, se com­por­tait comme il devait.

Dil­no­za était là presque tous les jours. Elle l’ac­com­pa­gnait le matin, le lais­sait tra­vailler l’a­près-midi, le retrou­vait le soir pour dîner dans les cours inté­rieures de l’I­chan-Kala ou dans les res­tau­rants de la ville nou­velle, à Our­guentch, où l’on trou­vait du plov ouz­bek et des lag­man ser­vis dans des bols larges comme des bas­sines. Elle était deve­nue une pré­sence fami­lière — pas une amie, pas encore, mais quelque chose de plus pré­cis qu’une guide : un inter­prète, au sens large, quel­qu’un qui tra­dui­sait non seule­ment les mots mais les silences, les regards, les codes invi­sibles de la ville.

Un matin du dixième jour, elle l’emmena voir les restes de l’A­ca­dé­mie de Mamoun.

Ce n’é­tait pas grand-chose — des fon­da­tions, des murs bas, un pan­neau expli­ca­tif en ouz­bek et en anglais. Le site était à la sor­tie de la ville, dans un ter­rain vague bor­dé de canaux d’ir­ri­ga­tion, loin des cir­cuits tou­ris­tiques. Per­sonne n’y allait.

— C’est ici, dit Dil­no­za, qu’Al-Biru­ni a étudié.

Elle pro­non­ça le nom avec une défé­rence que Mathias ne lui avait pas connue — pas pour les khans, pas pour Pah­la­von Mah­mud, pas même pour son père. Al-Biru­ni était autre chose.

— Abu Ray­han al-Biru­ni. Né en 973, ici ou tout près — à Kath, la vieille capi­tale du Kho­rezm. Astro­nome, mathé­ma­ti­cien, géo­graphe, his­to­rien, phar­ma­co­logue. Il a cal­cu­lé la cir­con­fé­rence de la Terre à moins de vingt kilo­mètres de la valeur exacte, six cents ans avant Gali­lée. Il a décrit la rota­tion ter­restre avant Coper­nic. Il par­lait six langues. Il a écrit cent qua­rante-six ouvrages. C’est le plus grand savant que cette terre ait pro­duit, et per­sonne en Europe ne le connaît.

Mathias regar­da les fon­da­tions. Des rec­tangles de brique dans un ter­rain vague. L’herbe pous­sait entre les pierres. Un lézard dis­pa­rut dans une fissure.

— Mon père l’ad­mi­rait plus que qui­conque, dit Dil­no­za. Il disait qu’Al-Biru­ni était le pre­mier homme à avoir mesu­ré le monde sans le réduire. Mesu­rer sans sim­pli­fier — c’est ce qu’il fai­sait. Il ne pre­nait pas le monde pour un sys­tème. Il le pre­nait pour un mys­tère qu’on pou­vait car­to­gra­phier sans le résoudre.

Elle s’as­sit sur un mur bas. Mathias res­tait debout, l’ap­pa­reil au repos, les bras croisés.

— Vous avez dit une chose, l’autre jour, reprit Dil­no­za. Vous avez dit : les colonnes ne sont pas ali­gnées. Et je vous ai répon­du : le plan ment. Mais ce n’est pas tout à fait ça. Le plan ne ment pas — il dit une seule chose, et la réa­li­té en dit plu­sieurs. Al-Biru­ni le savait. C’est pour ça qu’il fai­sait des mesures mul­tiples, qu’il reve­nait, qu’il remea­su­rait. Pas parce qu’il se trom­pait, mais parce que le monde n’é­tait pas le même d’une mesure à l’autre.

— Vous par­lez comme Vik­tor, dit Mathias.

— Vik­tor est un archi­tecte russe qui boit trop. Al-Biru­ni était un génie. Mais oui — le pro­blème est le même. Qu’est-ce qu’on fait quand les mesures ne tiennent pas ?

Mathias ne répon­dit pas. Il pen­sait à autre chose. Il pen­sait aux mains de son père sur le cuir.

Le père de Mathias — Daniel Erlin­ger, relieur, Puy-l’É­vêque, Lot — avait tra­vaillé pen­dant trente-cinq ans dans un ate­lier de douze mètres car­rés avec une fenêtre don­nant sur un pru­nier. Il res­tau­rait des livres : des mis­sels du XVIIe, des registres parois­siaux, des édi­tions anciennes de Mon­taigne ou de La Fon­taine que des biblio­thèques de pro­vince lui envoyaient dans des car­tons ren­for­cés. Il décou­sait les cahiers, net­toyait les pages, recol­lait les dos, retaillait les cuirs, repous­sait les fers à dorer. Chaque geste était pré­cis — une pré­ci­sion qui ne venait pas du cal­cul mais de la répé­ti­tion, de la mémoire du corps, du savoir accu­mu­lé dans les doigts au fil des décennies.

Mathias avait gran­di dans l’o­deur de cet ate­lier — colle de peau, cuir de veau, papier ancien — et il avait appris, sans qu’on le lui enseigne, que le monde se com­pre­nait par les mains. Son père ne lisait pas les livres qu’il res­tau­rait. Il n’en avait pas besoin. Il les connais­sait par la tex­ture du papier, par la sou­plesse du dos, par la résis­tance du fil de cou­ture. Un livre, pour Daniel Erlin­ger, n’é­tait pas un texte — c’é­tait un objet, un corps, quelque chose qui avait un poids, une odeur, une fatigue.

Mathias avait choi­si la pho­to­gra­phie comme on choi­sit un exil. Un métier des yeux, pas des mains. Un métier de dis­tance, pas de contact. Il pho­to­gra­phiait les choses ; il ne les tou­chait pas. L’ob­jec­tif était un rem­part — élé­gant, néces­saire — entre lui et le monde. Et pen­dant trente-huit ans, le rem­part avait tenu.

Mais Khi­va était en train de le fissurer.

Les colonnes de la mos­quée Juma qu’il avait tou­chées du bout des doigts. Le bois tiède. L’o­deur de résine et de terre. Les tapis d’Or­zou-bibi, dont les motifs cor­res­pon­daient aux ruelles. La main de Pah­la­von Mah­mud qui avait cou­su des four­rures et écrit des poèmes et lut­té à mains nues. Tout, dans cette ville, rame­nait aux mains — aux gestes, au contact, à la matière — et Mathias, l’homme de l’i­mage, l’homme du cadre et de la dis­tance, se sen­tait tiré vers le tou­cher comme un navire vers un port qu’il n’a­vait pas prévu.

Son père ne lui avait rien dit. Ni sur son métier, ni sur sa vie, ni sur l’a­mour, ni sur la peur. Il avait tra­vaillé, il s’é­tait tu, il était mort. Et le der­nier mot — « pru­nier » — ren­voyait à la fenêtre de l’a­te­lier, pas au fils.

Sera-t-on sou­ve­nu au-des­sus de mes cendres ?

Pah­la­von Mah­mud, le four­reur-poète, avait posé la ques­tion. Sept cents ans plus tard, la cou­pole tur­quoise répon­dait : oui. Mais Daniel Erlin­ger, le relieur silen­cieux — qui répon­drait pour lui ?

Mathias prit une pho­to des fon­da­tions de l’A­ca­dé­mie de Mamoun. L’herbe, les briques, le lézard. Ce n’é­tait pas une image pour le livre. C’é­tait une image pour rien — ou pour lui, ce qui revient au même.

— Dil­no­za, dit-il.

— Oui.

— Votre frère. Timour. Ça fait com­bien de temps ?

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Elle fit tour­ner un caillou entre ses doigts — le même geste que la feuille de vigne du pre­mier soir, le geste de quel­qu’un qui tourne un objet pour ne pas tour­ner une pensée.

— Huit mois. Il tra­vaillait dans le bâti­ment, à Ieka­te­rin­bourg. Il appe­lait une fois par semaine. Et puis il a arrêté.

— Vous avez cherché ?

— On a cher­ché. Mon père a appe­lé le consu­lat. Le consu­lat a dit qu’il n’y avait pas de Timour Kha­mi­dov enre­gis­tré à Ieka­te­rin­bourg. Pas dans les hôpi­taux, pas dans les com­mis­sa­riats, pas dans les morgues. Pas nulle part.

— Comme s’il avait disparu.

— Comme s’il n’a­vait jamais été là.

Le silence qui sui­vit n’é­tait pas incon­for­table. C’é­tait le silence de deux per­sonnes qui com­prennent qu’elles portent le même poids sans avoir besoin de le nom­mer — l’ab­sence, la non-réponse, le trou dans la carte là où quel­qu’un devrait être.

Ils ren­trèrent à Khi­va par la route pous­sié­reuse qui lon­geait le canal. Les peu­pliers étaient jaunes, presque nus. La lumière d’oc­tobre, rasante, dorée, fai­sait de chaque arbre une torche. Mathias ne prit pas de pho­to. Il regardait.

Ce soir-là, il ne sor­tit pas. Il res­ta dans sa chambre 214, sur le bal­con, avec un thé vert dans un verre trop chaud, et il regar­da les murailles de l’I­chan-Kala chan­ger de cou­leur à mesure que le soleil des­cen­dait — du fauve à l’ocre, de l’ocre au rose, du rose au vio­let, et enfin au noir, le noir par­fait de la brique crue sous un ciel d’étoiles.

Il pen­sa aux colonnes de la mos­quée Juma. Au bois tiède sous sa paume. Aux gre­lots de la cara­vane der­rière le mur. À l’es­pace vide entre la cin­quième et la sixième colonne qui avait été là et qui n’a­vait plus été là.

Il pen­sa à son père qui tou­chait les livres sans les lire.

Il pen­sa à Al-Biru­ni qui mesu­rait le monde sans le réduire.

Et pour la pre­mière fois depuis qu’il était arri­vé à Khi­va, il pen­sa qu’il était peut-être venu ici pour autre chose que des photos.

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