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Au-des­sus
de mes cendres

Au-des­sus de mes cendres

Cha­pitres 9 à 13

CHA­PITRE 9 — LA PHO­TO­GRA­PHIE IMPOSSIBLE

Le trei­zième jour, il retour­na au mau­so­lée de Pah­la­von Mahmud.

De nuit.

Il ne l’a­vait pas pré­vu. Il avait dîné seul au res­tau­rant de l’hô­tel — les groupes de tou­ristes avaient chan­gé, un contin­gent japo­nais avait rem­pla­cé les Fran­çais, plus dis­crets, plus métho­diques, cha­cun armé d’un appa­reil pho­to qui coû­tait pro­ba­ble­ment plus cher que celui de Mathias — et il était remon­té dans sa chambre avec l’in­ten­tion de tra­vailler sur ses fichiers. Mais à onze heures, assis devant son écran, il avait sen­ti l’appel.

Pas un appel au sens mys­tique. Mathias n’en­ten­dait pas de voix, ne rece­vait pas de signes. C’é­tait plus simple et plus fort que ça : une trac­tion, un besoin phy­sique, comme la soif ou la faim, qui le tirait vers la porte, vers l’es­ca­lier, vers les murailles. La ville l’ap­pe­lait de la même manière que l’a­te­lier de son père l’a­vait appe­lé, enfant — non pas avec des mots, mais avec une den­si­té, une masse, une gravité.

Il prit le Canon et le Lei­ca. Le Canon pour le tra­vail — les poses longues, les images pré­cises, le livre. Le Lei­ca pour le reste — ce qu’il ne savait pas encore nom­mer. Il sortit.

Bakh­tiyor. Le hall. Le hoche­ment de tête. Le sty­lo bleu.

L’I­chan-Kala, cette nuit-là, était plus silen­cieuse que les fois pré­cé­dentes. Pas de vent. Pas de chien. Même les chats avaient dis­pa­ru. La lune, presque pleine main­te­nant, blan­chis­sait les murs de brique et les faîtes des mina­rets et les cou­poles des mau­so­lées avec une lumière de sel, de givre, de cendre blanche. Les ombres étaient tran­chées, géo­mé­triques, noires — pas les ombres molles du cré­pus­cule mais des ombres de midi inver­sé, des ombres de pleine nuit, nettes comme des lames.

Mathias mar­cha direc­te­ment vers le mau­so­lée de Pah­la­von Mah­mud. Il connais­sait le che­min — de jour, il l’a­vait fait dix fois. De nuit, il le fit sans hési­ter, et sans se trom­per, et cette cer­ti­tude dans ses pas l’é­ton­na lui-même.

Le por­tail sud du com­plexe funé­raire était fer­mé. Mathias enjam­ba un muret laté­ral — un mètre de haut, pas de bar­be­lés, la sécu­ri­té patri­mo­niale de Khi­va avait la désin­vol­ture char­mante des pays qui n’ont pas encore appris à avoir peur de tout — et se retrou­va dans la cour intérieure.

L’arbre. Le puits. Les cel­lules de méder­sa autour. Et devant l’en­trée du mau­so­lée, sous le iwan, là où la cou­pole tur­quoise s’é­le­vait au-des­sus du bâti­ment comme une lune de céra­mique, quel­qu’un était assis.

Mathias s’ar­rê­ta.

L’homme était assis sur le sol, le dos appuyé contre le mur, les jambes éten­dues devant lui. Il por­tait un man­teau — un long man­teau de four­rure, sombre, avec un col rele­vé qui cachait la moi­tié de son visage. Ses mains repo­saient sur ses genoux, paumes vers le ciel. Il ne bou­geait pas.

La lumière de la lune tom­bait sur lui en plein — il était assis dans une flaque de lumière blanche, entre deux zones d’ombre, comme posé là par un éclai­ra­giste invi­sible. Son visage, ce qu’on en voyait au-des­sus du col de four­rure, était creu­sé, buri­né, mar­qué par quelque chose qui n’é­tait ni l’âge ni la fatigue mais le tra­vail — le tra­vail des mains, le tra­vail du corps, la sculp­ture lente que le temps et l’ef­fort impriment sur un visage quand l’homme ne fait rien pour l’empêcher.

Mathias leva le Canon. Len­te­ment, sans bruit, comme on approche un ani­mal. Il régla la sen­si­bi­li­té — 1600, suf­fi­sant avec cette lune —, ouvrit le dia­phragme à 2.8, et cadra.

L’homme ne bou­gea pas.

Mathias déclen­cha. Le cla­que­ment du miroir parut énorme dans le silence de la cour. L’homme ne tres­saillit pas. Mathias avan­ça de deux pas, reca­dra, déclen­cha de nou­veau. Puis une troi­sième fois, en res­ser­rant sur le visage.

L’homme leva les yeux.

Mathias s’at­ten­dait à un regard hos­tile, ou effrayé, ou sim­ple­ment sur­pris — un gar­dien, un sans-abri, un pèle­rin noc­turne. Ce qu’il vit était autre chose. Les yeux étaient sombres, pro­fonds, immenses — des yeux qui ne regar­daient pas Mathias mais qui le tra­ver­saient, comme si l’ob­jec­tif du Canon et le corps der­rière l’ob­jec­tif et la cour et les murs et la nuit n’é­taient qu’une couche de ver­nis trans­pa­rent à tra­vers laquelle les yeux voyaient quelque chose d’autre, quelque chose de plus loin, de plus ancien.

L’homme sou­rit. Pas un sou­rire de bien­ve­nue ni un sou­rire de menace. Un sou­rire de recon­nais­sance — le sou­rire de quel­qu’un qui retrouve un visage attendu.

Puis il fer­ma les yeux, comme s’il se ren­dor­mait, et Mathias eut l’im­pres­sion — absurde, impos­sible, exacte — que la lumière de la lune pas­sait à tra­vers lui pen­dant un ins­tant, un dixième de seconde, avant de rede­ve­nir opaque.

Mathias prit une qua­trième pho­to. Une cin­quième. Ses mains étaient stables — le pho­to­graphe en lui avait pris le relais, la machine à cadrer et à déclen­cher qui fonc­tion­nait indé­pen­dam­ment de la peur ou de l’é­mer­veille­ment. Il varia les focales, les angles, les cadrages. L’homme ne bou­geait pas. Les yeux res­taient clos. Le sou­rire s’é­tait effa­cé. Le man­teau de four­rure enve­lop­pait le corps comme un cocon.

Au bout de dix minutes — il ne sut jamais com­bien de temps exac­te­ment, mais l’ho­ro­da­tage des fichiers le lui dirait plus tard —, Mathias abais­sa l’ap­pa­reil. Il res­ta debout dans la cour, à cinq mètres de l’homme, et il regarda.

Le man­teau de four­rure était beau. Pas beau au sens moderne, pas beau comme un vête­ment de luxe — beau comme un tra­vail, comme un geste abou­ti. Le cuir était tan­né avec un grain pro­fond, irré­gu­lier, vivant. La four­rure — de l’a­gneau kara­kul, peut-être, les boucles ser­rées et brillantes — était cou­sue avec des points si fins qu’ils étaient invi­sibles. C’é­tait le tra­vail d’un maître fourreur.

Mathias pen­sa à ce que Dil­no­za avait dit : Pah­la­von Mah­mud cou­sait des man­teaux pour gagner sa vie. Et il avait été enter­ré dans son propre atelier.

Il leva le Lei­ca. L’ar­gen­tique. La pel­li­cule dans le ventre de l’ap­pa­reil, sen­sible, chi­mique, irré­ver­sible. Pas de fichier numé­rique, pas de pixel, pas de pos­si­bi­li­té de véri­fier sur un écran. Une empreinte de lumière sur un grain de sel d’argent. La pho­to­gra­phie ori­gi­nelle. Le Lei­ca avait un objec­tif de 50 mm, l’é­qui­valent de l’œil humain, et Mathias s’en ser­vait tou­jours pour les pho­tos qui n’é­taient pas du tra­vail — les pho­tos de rien, les pho­tos pour personne.

Il cadra l’homme au Lei­ca. Déclen­cha. Le bruit était dif­fé­rent — un clic dis­cret, feu­tré, presque tendre, sans miroir à rele­ver. Mathias avan­ça le film d’une vue et attendit.

L’homme ouvrit les yeux.

Cette fois, il regar­da Mathias. Direc­te­ment. Et ses lèvres bou­gèrent — il dit quelque chose, un mot ou deux, dans une langue que Mathias ne com­prit pas, avec une voix si basse qu’elle sem­blait venir non pas de la gorge de l’homme mais du mur der­rière lui, de la brique, de la terre crue, du sol.

Puis il se leva — avec une len­teur et une sou­plesse qui ne cor­res­pon­daient à aucun âge — et mar­cha vers la porte du mau­so­lée. La porte n’é­tait pas ouverte. Mathias en était sûr — il était pas­sé devant en entrant dans la cour, et la porte était fer­mée. Mais l’homme mar­cha vers elle, posa sa main sur le bois sculp­té, et le bois céda sans bruit, et l’homme entra dans le mau­so­lée, et la porte se refer­ma der­rière lui comme de l’eau se referme sur une pierre.

Mathias cou­rut. Il attei­gnit la porte en trois secondes, posa ses mains sur le bois — le bois était tiède, comme les colonnes de la mos­quée Juma, comme la peau d’un corps vivant — et poussa.

La porte ne bou­gea pas.

Il res­ta là, les mains à plat sur le bois sculp­té, le front contre les motifs de fleurs et d’é­toiles, et il sen­tit sous ses paumes quelque chose — pas un mou­ve­ment, pas un son, mais une vibra­tion, très faible, très pro­fonde, comme le bat­te­ment d’un cœur qui n’é­tait pas le sien.

Il res­ta long­temps. Puis il s’é­car­ta. Il fit le tour du mau­so­lée par l’ex­té­rieur — les murs aveugles, la cou­pole au-des­sus, les cel­lules laté­rales fer­mées. Rien. Per­sonne. L’homme au man­teau de four­rure avait disparu.

Mathias ren­tra à l’hô­tel. Bakh­tiyor, le cahier, le sty­lo, le hoche­ment de tête. Chambre 214. Il s’as­sit sur le lit et ouvrit le Canon.

Les images étaient là.

L’homme assis devant le mau­so­lée. Le man­teau de four­rure. Les mains paumes vers le ciel. Le visage creu­sé, les yeux fer­més, puis ouverts, puis fer­més de nou­veau. La lumière de la lune. La cour intérieure.

Mais l’ar­rière-plan.

Sur les deux pre­mières pho­tos, l’ar­rière-plan était nor­mal — le mur du mau­so­lée, le iwan, les briques, la majo­lique. Le bâti­ment tel qu’il était, tel que Mathias le voyait chaque jour.

Sur la troi­sième, le mur était dif­fé­rent. Plus bas. Les briques étaient plus gros­sières, mal jointes, avec des trous. Le iwan n’é­tait plus là. La cou­pole — visible au-des­sus — était plus petite, plus sombre, sans les car­reaux tur­quoise. C’é­tait le même bâti­ment, mais d’a­vant — d’a­vant les res­tau­ra­tions, d’a­vant les recons­truc­tions de 1810, d’a­vant la gloire des khans Kun­grad. Le mau­so­lée ori­gi­nel, peut-être — la petite construc­tion modeste éle­vée au-des­sus de l’a­te­lier du four­reur au XIVe siècle.

Sur la qua­trième, le mur était en ruine. Des pans entiers man­quaient. Le ciel der­rière — visible à tra­vers les trous — n’é­tait pas le même ciel. Plus bas, plus char­gé, avec des étoiles que Mathias ne recon­nais­sait pas, dis­po­sées dans des constel­la­tions qu’il n’a­vait jamais vues, et il se dit que c’é­tait impos­sible, que les étoiles ne changent pas en quelques siècles, puis il se dit que les étoiles changent en quelques mil­lé­naires, et il ne sut plus quoi penser.

Sur la cin­quième, l’homme était debout, le dos tour­né, mar­chant vers la porte du mau­so­lée. L’ar­rière-plan était reve­nu à la nor­male — le bâti­ment actuel, la majo­lique, la cou­pole tur­quoise. Mais le sol avait chan­gé. Pas des pavés — de la terre bat­tue, nue, avec des traces de pas qui n’é­taient pas celles de Mathias.

Il regar­da les pho­tos long­temps. Très long­temps. Il zoo­ma sur cha­cune, étu­dia les détails, com­pa­ra les méta­don­nées. Mêmes coor­don­nées GPS. Même boî­tier. Même objec­tif. Même nuit. L’ho­ro­da­tage mon­trait un inter­valle de douze minutes entre la pre­mière et la der­nière image. Douze minutes pen­dant les­quelles l’ar­rière-plan avait tra­ver­sé plu­sieurs siècles.

À trois heures du matin, il appe­la Dilnoza.

Elle décro­cha à la deuxième son­ne­rie, ce qui signi­fiait qu’elle ne dor­mait pas.

— Mathias ?

— Il faut que vous voyiez quelque chose.

— Main­te­nant ?

— Oui.

Un silence. Le bruit d’un verre posé sur une table.

— Envoyez-moi les pho­tos par mail. Je viens demain matin à sept heures.

Mathias envoya cinq fichiers. Puis il s’al­lon­gea sur le lit, tout habillé, les chaus­sures encore aux pieds, et il regar­da le pla­fond de la chambre 214 jus­qu’à ce que la lumière de l’aube com­mence à blan­chir les rideaux.

Dil­no­za arri­va à sept heures, comme pro­mis. Elle avait les pho­tos sur son télé­phone. Ses yeux étaient cer­nés. Elle avait mis un fou­lard d’un vio­let sombre qui accen­tuait la pâleur de son visage.

Ils s’as­sirent dans le jar­din de l’hô­tel, à une table en plas­tique, à côté de la pis­cine vide pleine de feuilles. Mathias ouvrit l’or­di­na­teur et mon­tra les pho­tos en grand.

Dil­no­za regar­da la troi­sième image long­temps. La qua­trième plus long­temps encore. Elle agran­dit la zone du mur — les briques gros­sières, les trous, l’ab­sence de iwan. Puis elle regar­da la cin­quième — le sol de terre bat­tue, les traces de pas.

Elle ne par­la pas tout de suite. Elle regar­dait. Mathias l’ob­ser­vait pen­dant qu’elle regar­dait, et il vit quelque chose pas­ser sur son visage — pas de la peur, pas de l’in­cré­du­li­té, mais une forme de dou­leur, comme si les pho­tos confir­maient quelque chose qu’elle savait déjà et qu’elle avait espé­ré ne jamais voir confirmé.

— Le mur sur la troi­sième pho­to, dit-elle. C’est le mau­so­lée d’a­vant la recons­truc­tion de 1810. Mon père a des gra­vures d’é­poque dans ses archives — le bâti­ment res­sem­blait à ça. Un mau­so­lée modeste, en brique, sans cou­pole émaillée. La construc­tion ori­gi­nelle au-des­sus de l’atelier.

— L’a­te­lier du fourreur.

— Oui.

Elle tour­na l’é­cran vers la lumière, plis­sa les yeux.

— Sur la qua­trième — le mur en ruine —, c’est avant le mau­so­lée, ou après ? Avant qu’on construise quoi que ce soit, ou après que le pre­mier bâti­ment ait été détruit ?

— Je ne sais pas.

— Les étoiles.

— Je sais. J’ai vu.

— Ce ne sont pas nos étoiles, Mathias. Ce n’est pas notre ciel. Ces constel­la­tions — si c’est le ciel de Khi­va, c’est le ciel d’il y a très long­temps. Ou de très loin.

Ils res­tèrent silen­cieux. Un employé de l’hô­tel tra­ver­sa le jar­din avec un râteau, entre­prit de reti­rer les feuilles de la pis­cine, y renon­ça, et repartit.

— Et l’homme, dit Dil­no­za. Vous l’a­vez vu.

— Oui.

— Le man­teau de fourrure.

— Oui.

— Vous savez qui c’est.

Ce n’é­tait pas une question.

Mathias regar­da les pho­tos sur l’é­cran. L’homme assis devant le mau­so­lée. Le col rele­vé, les mains paumes vers le ciel, les yeux qui tra­ver­saient le temps. Le man­teau de four­rure cou­su avec des points invi­sibles, le tra­vail d’un maître.

— C’est l’a­te­lier, mur­mu­ra Dil­no­za. L’an­cien ate­lier. C’est là qu’il a été enter­ré. Dans sa propre échoppe de four­reur. Et il est encore là.

Mathias fer­ma l’or­di­na­teur. La lumière du matin était blanche, crue, sans mys­tère. Les murailles de l’I­chan-Kala, de l’autre côté du trot­toir, étaient les murailles de tou­jours — mas­sives, cré­ne­lées, solides. De jour, Khi­va était une ville-musée, un décor pour tou­ristes, un patri­moine mon­dial de l’hu­ma­ni­té avec un ticket d’en­trée et des bou­tiques de souvenirs.

Mais la nuit.

— Dil­no­za.

— Oui.

— La phrase d’Or­zou-bibi. « La ville n’a jamais été fixe. Ce sont les cartes qui mentent. » Est-ce qu’elle par­lait de ça ?

Dil­no­za ne répon­dit pas tout de suite. Elle plia et déplia ses lunettes de soleil, le même geste ner­veux que la feuille de vigne et le caillou, le geste de quel­qu’un qui tourne un objet pour ne pas tour­ner une pensée.

— Orzou-bibi a quatre-vingt ans, dit-elle fina­le­ment. Peut-être plus — per­sonne ne sait, elle ne sait pas elle-même. Elle a vécu toute sa vie à l’in­té­rieur des murs. Toute sa vie. Et sa mère avant elle, et la mère de sa mère. Des femmes qui n’ont jamais quit­té l’I­chan-Kala. Quand elle dit que la ville n’est pas fixe, ce n’est pas une méta­phore. C’est une obser­va­tion. Comme quand un marin dit que la mer bouge — il ne phi­lo­sophe pas, il décrit ce qu’il voit.

Mathias acquies­ça. Il ne dit rien. Il pen­sait à l’homme devant le mau­so­lée — au sou­rire de recon­nais­sance, à la voix qui sem­blait venir des murs — et il se dit que quelque chose avait chan­gé, non pas dans Khi­va mais en lui, quelque chose d’ir­ré­ver­sible, comme une pel­li­cule qui a été expo­sée et qu’on ne peut pas rembobiner.

CHA­PITRE 10 — LA CARTOGRAPHIE

Il ache­ta des tapis.

Pas dans les bou­tiques pour tou­ristes de la voie prin­ci­pale, où des ven­deurs en cha­pane bro­dé dérou­laient des méca­niques de séduc­tion — le thé, les com­pli­ments, le prix divi­sé par trois après vingt minutes de conver­sa­tion. Non. Il ache­ta dans l’a­te­lier d’Or­zou-bibi, direc­te­ment aux tis­seuses, des pièces en cours qu’elles n’a­vaient pas l’in­ten­tion de vendre — des frag­ments, des essais, des mor­ceaux de tapis inache­vés où les motifs étaient encore libres, pas encore enfer­més dans la bor­dure finale.

Dil­no­za avait négo­cié. Les tis­seuses avaient ri — un étran­ger qui vou­lait ache­ter des bouts de tapis inache­vés, c’é­tait une pre­mière. Mathias avait payé le prix qu’elles avaient deman­dé sans dis­cu­ter, et elles avaient ces­sé de rire et l’a­vaient regar­dé avec une curio­si­té nou­velle, une curio­si­té qui res­sem­blait à du respect.

Il éten­dit les frag­ments sur le sol de sa chambre 214.

Sept mor­ceaux de soie et de laine, de tailles dif­fé­rentes — le plus grand fai­sait un mètre sur soixante cen­ti­mètres, le plus petit trente cen­ti­mètres car­rés. Les motifs variaient : étoiles à huit branches, losanges imbri­qués, croix solaires, et sur­tout le « che­min du mar­chand » — les lignes bri­sées, les angles, le puits au centre. Chaque frag­ment por­tait la palette du Kho­rezm — rouge garance, bleu indi­go, ivoire natu­rel, brun de noix, jaune gre­nade — et chaque nœud, quand Mathias pas­sait le doigt des­sus, était un minus­cule relief, une bosse de soie, un point dans un sys­tème dont il cher­chait la grammaire.

Sur le bureau, à côté de l’or­di­na­teur, il avait impri­mé ses pho­tos aériennes de l’I­chan-Kala — cinq vues du des­sus, à dif­fé­rentes échelles, télé­char­gées depuis Google Earth et anno­tées au crayon rouge. Les ruelles, les impasses, les cours inté­rieures, les monu­ments. Et à côté des pho­tos aériennes, ses propres cli­chés — les ruelles au sol, les murs, les pers­pec­tives — clas­sés par date et par heure.

Il com­men­ça à superposer.

Pas avec un logi­ciel — à l’œil, au doigt, en posant les frag­ments de tapis sur les pho­tos aériennes et en cher­chant les cor­res­pon­dances. Les lignes bri­sées du « che­min du mar­chand », quand il les ali­gnait avec les ruelles secon­daires de la par­tie nord de l’I­chan-Kala, tom­baient juste. Pas exac­te­ment — il y avait des déca­lages, des approxi­ma­tions, la maille du tapis n’a­vait pas la même échelle que le plan — mais la logique était la même. Les angles cor­res­pon­daient. Les impasses cor­res­pon­daient. Le puits au centre du motif tom­bait, à chaque fois, dans la zone du mau­so­lée de Pah­la­von Mah­mud, à quelques dizaines de mètres près.

Puis il fit autre chose. Il prit les pho­tos qu’il avait faites la nuit — les pho­tos des ruelles noc­turnes, celles où les pers­pec­tives ne coïn­ci­daient pas avec les vues de jour — et les super­po­sa aux mêmes frag­ments de tapis.

Les cor­res­pon­dances étaient meilleures. Beau­coup meilleures.

Les tapis ne car­to­gra­phiaient pas la ville de jour. Ils car­to­gra­phiaient la ville de nuit.

Mathias tra­vailla toute la mati­née, accrou­pi sur le sol de sa chambre par­mi les frag­ments de soie et les pho­tos impri­mées, avec un car­net à spi­rale dans lequel il tra­çait des sché­mas — des super­po­si­tions, des flèches, des notes. Il ne man­geait pas. Il ne sor­tait pas. Le petit déjeu­ner pas­sa, puis le déjeu­ner, et la récep­tion­niste de jour appe­la sa chambre à deux reprises pour savoir s’il avait besoin de quelque chose, et il dit non, mer­ci, et raccrocha.

À qua­torze heures, Dil­no­za frap­pa à sa porte.

— Mathias ? Vous n’êtes pas sor­ti. Les filles de l’ac­cueil s’inquiètent.

Il ouvrit. Elle vit le sol — les tapis, les pho­tos, les sché­mas — et entra sans qu’il l’in­vite. Elle s’ac­crou­pit, regar­da, tou­cha les frag­ments de soie, sui­vit les lignes du doigt.

— Qu’est-ce que c’est ? deman­da-t-elle, bien qu’elle sût déjà.

— La nuit, dit Mathias. La ville de nuit. Les tapis la dessinent.

Dil­no­za res­ta accrou­pie long­temps. Elle prit un frag­ment — le plus grand, celui où le « che­min du mar­chand » était le plus déve­lop­pé — et le posa sur la vue aérienne de la par­tie sud de l’I­chan-Kala. Les lignes bri­sées se super­po­saient aux ruelles qui par­taient de Tosh Dar­vo­za vers le centre.

— Ça ne marche pas, dit-elle. Regar­dez — ici, le tapis montre un coude à gauche, et la ruelle va tout droit.

— De jour, oui. Mais regar­dez cette photo.

Il lui ten­dit un cli­ché noc­turne, pris trois jours plus tôt. La même ruelle, de nuit — avec un coude à gauche qui n’exis­tait pas de jour.

Dil­no­za posa la pho­to. Posa le frag­ment de tapis des­sus. Les lignes coïncidaient.

— Ce n’est pas pos­sible, dit-elle.

— Non.

— Les tis­seuses ne font pas de plans. Elles tissent des motifs tra­di­tion­nels — des motifs trans­mis de mère en fille depuis des siècles. Ce ne sont pas des cartographes.

— Et si les motifs étaient des cartes depuis le début ? Si les pre­mières tis­seuses, il y a cinq cents ans, mille ans, avaient tis­sé ce qu’elles voyaient — pas la ville de jour, mais la ville de nuit, la ville telle qu’elle se recon­fi­gure quand per­sonne ne regarde ?

— Et les motifs se seraient trans­mis, de géné­ra­tion en géné­ra­tion, sans que per­sonne ne sache ce qu’ils représentent ?

— Orzou-bibi sait. Elle a dit : « C’est la ville qui copie les tapis. »

Le silence dura. Dehors, un bus de tou­ristes manœu­vrait dans le par­king de l’hô­tel avec des râles de die­sel. Quel­qu’un cria en coréen. Un klaxon résonna.

— Il faut lui mon­trer, dit Dil­no­za. Il faut lui mon­trer les pho­tos et les super­po­si­tions et lui demander.

— Oui.

Ils retour­nèrent à l’a­te­lier dans l’a­près-midi. Orzou-bibi était là — elle était tou­jours là, comme si l’a­te­lier et elle étaient la même chose, comme si le métier à tis­ser et le fuseau et la soie étaient des exten­sions de son corps — et elle les accueillit sans sur­prise, avec un hoche­ment de tête qui pou­vait être un salut ou un acquiescement.

Mathias dépo­sa les pho­tos sur la table basse. Les vues aériennes, les cli­chés noc­turnes, les frag­ments de tapis impri­més à côté. Il ne par­la pas. Il lais­sa Orzou-bibi regarder.

La vieille femme se pen­cha — ses yeux presque fer­més, sa vision qui n’en était plus une — et pas­sa ses doigts sur les pho­tos. Pas ses yeux : ses doigts. Elle tou­chait les images comme elle tou­chait la soie, en lisant avec la peau. Ses doigts s’ar­rê­tèrent sur une super­po­si­tion — le « che­min du mar­chand » posé sur la ruelle noc­turne avec le coude à gauche.

Elle dit quelque chose. Deux phrases. Dil­no­za traduisit.

— Elle dit : « Vous avez trou­vé le che­min. Mais pas encore le puits. »

Mathias atten­dit. Orzou-bibi conti­nua, sa voix basse et sèche, avec des pauses entre les phrases comme entre les nœuds d’un tapis.

— Elle dit que les femmes de sa famille tissent la ville depuis tou­jours. Pas la ville que les hommes voient — les hommes ne voient que les murs et les portes et les mina­rets. Les femmes voient les pas­sages — les endroits où la ville res­pire, où les ruelles s’ouvrent et se referment, où le temps n’est pas le même. Elle dit que la nuit, Khi­va se sou­vient. Les murs reviennent à ce qu’ils étaient. Les pierres retrouvent leur place ancienne. Et les tis­seuses, depuis tou­jours, notent ces chan­ge­ments dans la soie — nœud après nœud, nuit après nuit.

— Pour­quoi per­sonne n’en parle ? deman­da Mathias.

Dil­no­za posa la ques­tion en ouz­bek. Orzou-bibi émit un son qui pou­vait être un rire ou un soupir.

— Elle dit : « Les hommes ne posent pas les bonnes questions. »

Puis Orzou-bibi se tut, reprit son fuseau, et recom­men­ça à filer. La conver­sa­tion était terminée.

Mathias et Dil­no­za sor­tirent dans la lumière de l’a­près-midi. Les tou­ristes pas­saient, les para­pluies de cou­leur flot­taient au-des­sus de la voie prin­ci­pale, un ven­deur pro­po­sait des aimants de réfri­gé­ra­teur en forme de Kal­ta Minor. La réa­li­té était là, banale, solide, indiscutable.

— Dil­no­za.

— Oui.

— Je vais mon­trer les pho­tos et les mesures à Viktor.

Il trou­va le Russe au bar de l’hô­tel, à l’en­droit habi­tuel, avec la bou­teille habi­tuelle. Vik­tor écou­ta sans inter­rompre. Mathias dépo­sa l’or­di­na­teur devant lui et fit défi­ler les pho­tos — la ruelle qui change, le mur qui appa­raît et dis­pa­raît, l’homme au man­teau de four­rure, les strates tem­po­relles dans l’ar­rière-plan. Puis les super­po­si­tions avec les tapis.

Vik­tor regar­da. Long­temps. Métho­di­que­ment. Il zoo­ma sur les détails archi­tec­tu­raux des dif­fé­rents arrière-plans, com­pa­ra les appa­reils de brique, les tech­niques de join­toie­ment, la taille des modules. L’ar­chi­tecte en lui ana­ly­sait, clas­sait, datait.

— Le mur sur la troi­sième pho­to, dit-il. L’ap­pa­reil est typique du XIVe, peut-être XIIIe. Briques de terre crue mou­lées, sans cuis­son. Le mor­tier est à base d’ar­gile et de paille — on ne fai­sait plus ça après le XVIe à Khi­va, quand les Kun­grad ont intro­duit la brique cuite pour les bâti­ments officiels.

— Et la qua­trième ? Les ruines ?

— Plus ancien. Ou plus récent — une période de des­truc­tion. Les Mon­gols en 1220 ont rasé Khi­va. Ce pour­rait être la ville juste après — les décombres de ce qu’il y avait avant les Mongols.

Il se tut. But un verre. Le reposa.

— Ce soir, dit-il. Je vais mesurer.

Ce soir-là, Vik­tor sor­tit dans l’I­chan-Kala avec son Lei­ca DIS­TO — le mètre laser, pas l’ap­pa­reil pho­to — et Mathias l’ac­com­pa­gna. Ils choi­sirent la Kunya Ark — la for­te­resse inté­rieure, le ter­rain de Vik­tor, le lieu qu’il connais­sait au centimètre.

Ils mesu­rèrent pen­dant deux heures. La salle du trône. Le cou­loir menant au harem. L’es­ca­lier de la ter­rasse. Vik­tor pre­nait les mesures et Mathias les notait dans le car­net à spi­rale, à côté des valeurs de réfé­rence que Vik­tor avait appor­tées — ses propres rele­vés des semaines pré­cé­dentes, impri­més sur des feuilles A4 quadrillées.

Les résul­tats furent là dès le pre­mier couloir.

La lar­geur du pas­sage entre la salle du trône et le cou­loir du harem : 2,14 mètres selon le rele­vé de la semaine pré­cé­dente. 2,07 mètres ce soir. Sept cen­ti­mètres d’é­cart. L’é­pais­seur du mur nord de la salle du trône : 93 cen­ti­mètres en réfé­rence. 89 cen­ti­mètres ce soir. La hau­teur de la porte de la ter­rasse : 1,91 mètre en réfé­rence. 1,88 mètre ce soir.

— Tou­jours dans le même sens, nota Vik­tor. Tou­jours plus petit. La nuit, les murs se res­serrent. Le jour, ils se relâchent.

— La ville res­pire, dit Mathias.

— Ou se contracte. Comme un ani­mal qui se recro­que­ville pour dormir.

Ils sor­tirent de la Kunya Ark à une heure du matin. La ville inté­rieure était silen­cieuse, bai­gnée de lune. Mathias leva les yeux vers les murs qui les entou­raient — les murs de brique crue, hauts, mas­sifs, cré­ne­lés — et il eut pour la pre­mière fois le sen­ti­ment phy­sique, cor­po­rel, que ces murs le regardaient.

Pas avec des yeux. Avec autre chose. Avec la même intel­li­gence que les doigts d’Or­zou-bibi sur la soie — une conscience sans regard, une atten­tion sans visage.

Ils ren­trèrent à l’hô­tel en silence. Dans le hall, Bakh­tiyor était à son poste. Quand Vik­tor pas­sa devant le comp­toir, il s’ar­rê­ta — c’é­tait la pre­mière fois que Mathias le voyait s’ar­rê­ter — et regar­da le cahier ouvert.

— Qu’est-ce que vous écri­vez là-dedans ? deman­da-t-il en russe.

Bakh­tiyor leva ses yeux clairs. Regar­da Vik­tor. Regar­da Mathias. Et pour la pre­mière fois depuis que Mathias le connais­sait, il parla.

Un seul mot. En ouzbek.

Vik­tor fron­ça les sour­cils. Se tour­na vers Mathias.

— Il a dit : « Tout. »

Ils mon­tèrent dans leurs chambres. Dans le cou­loir du deuxième étage, Vik­tor s’ar­rê­ta devant sa porte — chambre 208 — et dit, à voix basse, en français :

— Le Fran­çais. Vous savez ce qui me dérange le plus ? Ce ne sont pas les mesures. Les mesures, on peut tou­jours les expli­quer — la terre, l’hu­mi­di­té, l’ins­tru­ment. Ce qui me dérange, c’est que Bakh­tiyor sait. Depuis le début. Et qu’il note.

Il entra dans sa chambre et fer­ma la porte.

Mathias, dans la chambre 214, retrou­va les frag­ments de tapis sur le sol, les pho­tos épar­pillées, les sché­mas au crayon. Il s’al­lon­gea au milieu, sur le dos, les bras en croix, et il regar­da le pla­fond blanc de l’hô­tel — un pla­fond moderne, banal, en plâtre peint — et il pen­sa que sous ce pla­fond, sous les fon­da­tions de l’A­sia Khi­va Hotel, sous le trot­toir en béton cra­que­lé et le jar­din aux roses défraî­chies, la terre du Kho­rezm était la même terre que celle de l’I­chan-Kala, la même terre allu­viale du del­ta de l’A­mou-Daria, la même terre qui bou­geait la nuit, et qu’en dor­mant dans cette chambre il dor­mait sur le dos de la ville, et que la ville, sous lui, respirait.

Son télé­phone vibra. Un mes­sage de Dilnoza.

Timour a envoyé un mes­sage. Le pre­mier depuis huit mois. Un nom de ville que je ne trouve pas. Ni sur Google, ni sur aucune carte. Mon père dit que c’est le nom d’une ville qui a exis­té au XIIe siècle, dans le Kho­rezm, et qui a été détruite par les Mon­gols. Elle n’existe plus depuis 800 ans.

Mathias relut le mes­sage. Puis il l’ef­fa­ça. Non — il ne l’ef­fa­ça pas. Il le gar­da. Mais il étei­gnit le télé­phone, et la lumière, et il res­ta dans le noir, sur le dos, par­mi les tapis, et il écou­ta la ville respirer.

CHA­PITRE 11 — LE DÉSERT

Le matin du sei­zième jour, ils prirent la route du Karakoum.

C’é­tait l’i­dée de Dil­no­za. Elle avait dit : « Vous avez vu la ville de nuit. Main­te­nant il faut voir ce qu’il y a autour. » Mathias avait accep­té sans dis­cu­ter. Il avait besoin de sor­tir des murs — pas pour fuir, mais pour com­prendre. L’I­chan-Kala, depuis deux semaines, s’é­tait refer­mée sur lui comme un livre dont il ne trou­vait plus la der­nière page, et il avait besoin d’air, de dis­tance, de la ligne d’ho­ri­zon qui man­quait à l’in­té­rieur des murailles.

Dil­no­za avait une Dae­woo Nexia blanche, pous­sié­reuse, cabos­sée, avec un rétro­vi­seur inté­rieur orné d’un cha­pe­let de perles bleues contre le mau­vais œil. Elle condui­sait vite, avec la désin­vol­ture des conduc­teurs d’A­sie cen­trale pour qui le code de la route est une sug­ges­tion poé­tique. La route sor­tait de Khi­va vers le sud, tra­ver­sait la ville nou­velle — blocs sovié­tiques, bazars cou­verts, par­kings de terre bat­tue — puis entrait dans l’oa­sis du Khorezm.

C’é­tait encore vert. Pas le vert du prin­temps — un vert fati­gué, d’au­tomne, avec des jaunes et des bruns qui gagnaient du ter­rain. Les champs de coton avaient été récol­tés ; il res­tait les tiges sèches, héris­sées, comme des ran­gées d’al­lu­mettes brû­lées. Les canaux d’ir­ri­ga­tion qua­drillaient la plaine, char­riant une eau brune et lente. Des mûriers bor­daient la route, leurs feuilles d’or tom­bant une à une dans le silence de midi.

Puis l’oa­sis s’arrêta.

Pas pro­gres­si­ve­ment — bru­ta­le­ment. Un der­nier canal, un der­nier champ, un der­nier arbre, et le désert com­men­çait. Le Kara­koum. Trois cent cin­quante mille kilo­mètres car­rés de sable, de caillou, de buis­sons d’ha­loxy­lon et de rien. La ligne de démar­ca­tion entre le vert et le beige était si nette qu’on aurait pu la tra­cer au couteau.

Dil­no­za arrê­ta la voi­ture au bord de la route, là où le gou­dron cra­que­lé se per­dait dans une piste de sable. Ils descendirent.

Le silence.

Pas le silence de la nuit dans l’I­chan-Kala — un silence habi­té, plein de murs et de pré­sences. Le silence du désert était autre chose. C’é­tait un silence vidé, aspi­ré, un silence qui avait ava­lé tous les sons et qui atten­dait, immense, patient, que quel­qu’un ou quelque chose vienne le rem­plir. Le vent n’exis­tait pas. L’air était immo­bile, sec, si trans­pa­rent que la lumière sem­blait solide — un bloc d’or posé sur la terre.

Mathias mar­cha dans le sable.

Ses pas ne fai­saient presque pas de bruit — un frois­se­ment doux, un chu­cho­te­ment. Le sol était dur sous une couche de sable fin, un mélange de caillou et de pous­sière com­pac­té par des mil­lé­naires de vent et de soleil. Des buis­sons gris, cas­sants, pous­saient par touffes espa­cées. L’ho­ri­zon était plat, abso­lu, sans un arbre, sans une construc­tion, sans une rup­ture — juste la ligne où la terre ren­con­trait le ciel, d’une net­te­té qui fai­sait mal aux yeux.

Khi­va était der­rière lui. À vingt kilo­mètres, peut-être trente. Les mina­rets n’é­taient plus visibles. Les murailles avaient dis­pa­ru. La ville, avec ses colonnes et ses mau­so­lées et ses tapis et ses fan­tômes, était retour­née dans le sol, et il ne res­tait que le désert — le même désert qui était là avant les khans, avant les cara­vanes, avant les murs, avant les pre­mières briques, le désert ori­gi­nel, l’é­ten­due d’a­vant les villes et d’a­près les villes, le lieu où tout com­mence et où tout finit.

Et Mathias com­prit quelque chose.

Il le com­prit debout dans le sable, face au vide, avec le soleil sur les épaules et le Kara­koum devant lui — il com­prit que le vide du désert et le vide des ruelles noc­turnes de Khi­va étaient le même vide. Que la ville, la nuit, quand les tou­ristes par­taient et que les habi­tants dor­maient et que les murs se res­ser­raient et que les ruelles chan­geaient de place, rede­ve­nait ce qu’elle avait tou­jours été — un arran­ge­ment tem­po­raire dans le désert, un nœud dans le sable, un motif de tapis sur le sol du Kara­koum, qui pou­vait se tis­ser et se détis­ser et se retis­ser dans des confi­gu­ra­tions dif­fé­rentes parce que sous les briques et sous les pavés et sous les fon­da­tions, le sable était tou­jours là, et le sable n’a pas de plan.

Les cara­vanes l’a­vaient su. Elles tra­ver­saient le Kara­koum en sui­vant des routes qui n’é­taient pas fixes — le vent effa­çait les traces, les dunes se dépla­çaient, les puits s’en­sa­blaient et réap­pa­rais­saient ailleurs. Les cara­va­niers navi­guaient aux étoiles, et les étoiles elles-mêmes tour­naient au fil des sai­sons, et la route n’é­tait jamais la même deux fois. Khi­va était le der­nier repos avant la tra­ver­sée — le lieu où l’on s’ar­rê­tait, où l’on buvait, où l’on dor­mait. Et peut-être que la ville avait gar­dé cette mémoire — la mémoire du mou­ve­ment, la mémoire du sable — et que ses murs, la nuit, se sou­ve­naient qu’ils avaient été du sable et qu’ils le rede­vien­draient, et que dans cet entre-deux, dans ce moment de flot­te­ment entre la soli­di­té du jour et la flui­di­té de la nuit, les ruelles pou­vaient se recon­fi­gu­rer comme les dunes, et les colonnes pou­vaient migrer comme les étoiles, et le temps pou­vait tra­ver­ser les murs comme le vent tra­verse le sable.

Il prit des pho­tos. Le Canon, cette fois, mais aus­si le Lei­ca — une seule vue, la der­nière de la pel­li­cule. Le désert. L’ho­ri­zon. Le vide. Et dans le viseur, au moment de déclen­cher, il eut le sen­ti­ment — pas la cer­ti­tude, le sen­ti­ment — que le vide n’é­tait pas vide. Qu’il était plein de pas­sages, de traces effa­cées, de routes invi­sibles, et que si l’on pou­vait voir le désert comme Orzou-bibi voyait la soie — avec les doigts, avec la peau, avec la mémoire du corps — on y ver­rait le même laby­rinthe que dans les ruelles de l’I­chan-Kala. Le même « che­min du mar­chand ». Les mêmes lignes bri­sées, les mêmes angles, le même puits au centre.

Dil­no­za était res­tée près de la voi­ture. Quand Mathias revint, elle était assise sur le capot, les jambes pen­dantes, et elle regar­dait l’horizon.

— Mon père dit que Timour est vivant, dit-elle sans pré­am­bule. Il dit que la ville que Timour a nom­mée dans son mes­sage — Gur­gandj, la vieille capi­tale du Kho­rezm — n’existe plus sur aucune carte, mais qu’elle existe encore quelque part. Pas sous terre. Pas dans les livres. Ailleurs.

— Qu’est-ce qu’il veut dire ?

— Je ne sais pas. Il est his­to­rien. Il pense en couches. Pour lui, rien ne dis­pa­raît — les choses se super­posent, comme les strates d’un tell archéo­lo­gique. La ville du XIIe siècle est tou­jours là, sous la ville du XIXe, sous la ville d’au­jourd’­hui. Et par­fois, une couche remonte à la surface.

Mathias regar­da le désert. La sur­face plate, uni­forme, sans pro­fon­deur appa­rente. Et il pen­sa aux tapis — à ces nœuds ser­rés de soie et de laine, empi­lés les uns sur les autres, couche après couche, créant une épais­seur, une den­si­té, un relief, là où l’œil ne voyait qu’une surface.

Ils ren­trèrent à Khi­va en fin d’a­près-midi. La route tra­ver­sait l’oa­sis en sens inverse — les canaux, les mûriers, les champs — et les mina­rets de l’I­chan-Kala réap­pa­rurent à l’ho­ri­zon, fins et ver­ti­caux, comme des aiguilles de pierre plan­tées dans le ciel. Les murailles se des­si­nèrent. La porte sud. L’A­sia Khi­va Hotel. Le trot­toir cra­que­lé. Le jar­din. La pis­cine vide.

Mathias mon­ta dans sa chambre 214. Les frag­ments de tapis étaient tou­jours sur le sol, là où il les avait lais­sés. Les pho­tos, les sché­mas, le car­net. Tout était en ordre.

Sur la table de nuit, posé au centre, comme dépo­sé par une main soi­gneuse, il y avait un objet qui n’y était pas quand il était parti.

Un petit car­ré de soie. Quinze cen­ti­mètres sur quinze. Un frag­ment de tapis — pas un des frag­ments qu’il avait ache­tés, il les connais­sait tous, il les avait comp­tés. Un nou­veau frag­ment. La soie était d’un ivoire très pâle, presque blanc, et le motif — un seul, au centre — était le « che­min du mar­chand », mais inver­sé. Les lignes bri­sées par­taient du centre vers l’ex­té­rieur, au lieu de conver­ger vers le puits. Comme si le che­min ne menait pas vers la ville, mais en sortait.

Et au centre — là où le puits aurait dû être — il y avait un nœud d’un rouge pro­fond, gre­nat, le rouge de la garance, un seul nœud, plus gros que les autres, comme un point final.

Ou comme un cœur.

Mathias s’as­sit sur le lit, le frag­ment de soie dans les mains, et il le retour­na. Au dos, là où les nœuds for­maient un relief rugueux, quel­qu’un avait tra­cé — avec un fil de soie plus sombre, presque invi­sible — un chiffre.

214.

CHA­PITRE 12 — AU-DES­SUS DE MES CENDRES

La der­nière nuit.

Mathias ne dor­mit pas. Il ne cher­cha pas à dor­mir. Il res­ta dans sa chambre jus­qu’à minuit, assis sur le sol par­mi les tapis et les pho­tos, le frag­ment de soie avec le 214 posé sur son genou, et il atten­dit l’heure qu’il savait être la bonne — non pas minuit, mais cette heure sans nom qui vient après, quand la nuit a fini de tom­ber et com­mence à remon­ter, quand le noir est le plus noir et le silence le plus plein.

À une heure du matin, il se leva. Il prit le Lei­ca. Pas le Canon — le Canon était l’ou­til du tra­vail, l’ins­tru­ment de la pré­ci­sion, l’arme de la dis­tance. Le Lei­ca était autre chose. Le Lei­ca était l’œil nu.

Puis il repo­sa le Lei­ca sur le lit.

Il des­cen­dit sans appa­reil photo.

Le hall de l’A­sia Khi­va Hotel, à une heure du matin, avait atteint son degré ultime de vacui­té. Les lustres en cris­tal brillaient avec l’é­clat triste des objets déco­ra­tifs qui n’ont pas de spec­ta­teurs. Le marbre reflé­tait les pas de Mathias — un reflet inver­sé, un homme à l’en­vers qui mar­chait sous le sol.

Bakh­tiyor était à son poste.

Cette nuit-là, quelque chose était dif­fé­rent. Pas dans la pos­ture — le dos droit, les mains sur le comp­toir, le cahier ouvert. Pas dans le visage — les yeux clairs, le visage mince, l’ex­pres­sion indé­chif­frable. La dif­fé­rence était dans le cahier. Il était ouvert à la der­nière page. La der­nière page était presque pleine — des lignes ser­rées, dans cette écri­ture fine que Mathias n’a­vait jamais pu lire, et en bas de la page, un espace vide. Trois ou quatre lignes. Pas plus.

Mathias s’ar­rê­ta devant le comp­toir. Bakh­tiyor leva les yeux. Ils se regardèrent.

— Je sors, dit Mathias.

Bakh­tiyor incli­na la tête. Mais cette fois, il fit autre chose — un geste que Mathias ne lui avait jamais vu. Il posa sa main à plat sur le cahier ouvert, les doigts écar­tés, comme pour pro­té­ger ce qui était écrit. Ou comme pour mon­trer qu’il res­tait de la place.

Mathias pous­sa la porte de l’hô­tel et sor­tit dans la nuit.

L’air était froid. Plus froid que les nuits pré­cé­dentes — l’au­tomne avan­çait, le Kara­koum souf­flait un air sec et gla­cé qui sen­tait la pierre et le sel. Les étoiles étaient là, innom­brables, et la lune — décrois­sante main­te­nant, ampu­tée d’un quart — éclai­rait les murailles d’une lumière plus maigre, plus pâle, qui creu­sait les ombres au lieu de les adoucir.

Tosh Dar­vo­za. L’arche sombre. Mathias entra.

L’I­chan-Kala était silen­cieuse. Plus silen­cieuse que toutes les nuits pré­cé­dentes. Pas un chat. Pas un chien. Pas même le vent dans les cré­neaux. Le silence était si par­fait qu’il avait une tex­ture — quelque chose de velou­té, de dense, qui se posait sur la peau comme une brume sèche.

Mathias mar­cha.

Sans plan. Sans iti­né­raire. Sans appa­reil pho­to. Les mains dans les poches, les yeux ouverts. Il mar­cha comme on marche dans un rêve — sans choi­sir les virages, sans comp­ter les pas, en lais­sant les ruelles déci­der pour lui. Un coude à gauche. Un pas­sage voû­té. Une cour inté­rieure qu’il ne connais­sait pas, avec un figuier mort au centre et un bas­sin assé­ché. Un esca­lier de trois marches qui mon­tait vers un che­min de ronde, puis redes­cen­dait de l’autre côté du mur dans une ruelle plus étroite, plus sombre, plus ancienne.

La ville le guidait.

Il n’a­vait plus peur. Ce qui avait été, les pre­miers jours, une irri­ta­tion du réel — l’a­no­ma­lie des pho­tos, le glis­se­ment des ruelles, l’in­quié­tude de l’es­prit ration­nel devant ce qui ne tenait pas — s’é­tait trans­for­mé en autre chose. Pas en accep­ta­tion — Mathias n’ac­cep­tait rien, il n’é­tait pas fait pour accep­ter. Mais en atten­tion. Une atten­tion sans filtre, sans cadre, sans objec­tif — l’at­ten­tion nue de quel­qu’un qui a posé son appa­reil pho­to et qui regarde avec ses yeux, avec son corps, avec ses mains vides.

Les mains vides. Pour la pre­mière fois depuis qu’il pho­to­gra­phiait — depuis vingt ans, depuis le pre­mier boî­tier offert par son père quand il avait dix-huit ans —, ses mains étaient vides. Pas de boî­tier, pas d’ob­jec­tif, pas de cour­roie, pas de tré­pied. Rien entre lui et le monde. Rien entre ses yeux et les murs. L’ab­sence de l’ap­pa­reil était phy­sique — un manque, un dés­équi­libre, comme un bras ampu­té — et en même temps une libé­ra­tion, une légè­re­té, une nudi­té qui le ren­dait vul­né­rable et vivant.

Il pas­sa devant le Kal­ta Minor. Le mina­ret tron­qué, dans la lumière de la lune décrois­sante, était un cylindre d’ombre et de faïence, ses bandes tur­quoise réduites à des stries grises sur un fond noir. Inache­vé. Inter­rom­pu. Le khan qui l’a­vait com­man­dé était mort avant la fin, et le mina­ret était res­té là, mas­sif et incom­plet, comme une phrase sans point final. Comme un livre dont la der­nière page est arrachée.

On ne finit jamais rien. On s’arrête.

La voix de son père. La seule phrase dont il se souvenait.

Mathias conti­nua. Il tra­ver­sa une zone de la ville qu’il n’a­vait jamais vue — ni de jour ni de nuit — une suc­ces­sion de cours inté­rieures reliées par des pas­sages si étroits qu’il devait avan­cer de pro­fil, les épaules frot­tant contre les murs de brique. Les murs étaient tièdes. La brique, qui aurait dû être froide à cette heure et à cette sai­son, était tiède sous ses doigts — pas chaude, tiède, de la tié­deur d’un corps qui vient de se lever, de la tié­deur d’un bois que quel­qu’un a tou­ché juste avant.

Il débou­cha devant le mau­so­lée de Pah­la­von Mahmud.

La cou­pole tur­quoise, dans la lumière maigre de la lune ampu­tée, était une masse sombre cou­ron­née d’un éclat de métal — le som­met doré, le seul point de lumière dans tout le com­plexe funé­raire. La cour inté­rieure était bai­gnée d’ombre. L’arbre, le puits, les cel­lules — tout était noir. Mais la porte du mau­so­lée était ouverte.

Pas entrou­verte. Ouverte. Les deux bat­tants de bois sculp­té écar­tés contre le mur, comme deux mains ouvertes, et der­rière eux la gueule sombre de l’in­té­rieur — le kha­na­qah, la salle de prière, le sar­co­phage de Pah­la­von Mahmud.

Mathias avan­ça.

Il fran­chit le seuil. La porte ne se refer­ma pas der­rière lui. L’in­té­rieur était noir — noir total, sans la moindre lumière, les fenêtres hautes et étroites ne lais­sant pas­ser ni lune ni étoiles. Le sol sous ses pieds était de la terre bat­tue — pas du car­re­lage, pas des dalles, de la terre — et l’o­deur qui mon­tait n’é­tait pas celle de la majo­lique et de la céra­mique émaillée mais celle d’un ate­lier. Cuir. Colle. Four­rure. L’o­deur d’un lieu de tra­vail, d’un lieu de mains.

Puis la lumière vint.

Pas d’un coup — pro­gres­si­ve­ment, comme une aube inté­rieure. Les murs se révé­lèrent dans un bleu lent, émer­geant de l’obs­cu­ri­té fibre par fibre, et Mathias vit la majo­lique — les motifs flo­raux, les entre­lacs, les car­touches de cal­li­gra­phie per­sane — et il vit que les motifs bou­geaient. Pas au sens propre — les fleurs ne se dépla­çaient pas, les ara­besques ne ram­paient pas sur le mur. Mais dans la lumière qui mon­tait, les reliefs de la céra­mique chan­geaient d’ombre, et les ombres redes­si­naient les motifs, et les motifs racon­taient autre chose que ce qu’ils racon­taient de jour — pas des orne­ments, pas des déco­ra­tions, mais des visages, des mains, des gestes, des scènes entières qui vivaient dans le bleu comme des pois­sons dans l’eau.

Il vit des mains qui cou­saient de la four­rure. Des mains larges, pré­cises, qui pas­saient l’ai­guille dans le cuir avec la même patience que les mains d’Or­zou-bibi sur la soie, la même exac­ti­tude que les mains de son père sur le maro­quin. Il vit un homme — pas l’homme au man­teau, un autre, plus jeune, les épaules nues, les bras cou­verts de pous­sière — qui lut­tait, les pieds plan­tés dans le sable, les mains cher­chant la prise, le corps arc-bou­té contre un adver­saire invi­sible. Il vit un visage pen­ché sur un par­che­min, une plume trem­pée dans l’encre, des mots qui nais­saient en per­san sous les doigts — des rubai, des qua­trains, des poèmes qui par­laient du vent et du sable et de la mémoire et de la trace que laissent les mains après que les mains ont disparu.

Sera-t-on sou­ve­nu au-des­sus de mes cendres ?

Mathias se tenait debout au centre du mau­so­lée, les bras le long du corps, les mains vides, et il regar­dait les murs bleus lui racon­ter la vie d’un homme mort sept cents ans plus tôt — un homme qui avait cou­su des four­rures et écrit des poèmes et lut­té à mains nues et qui avait été enter­ré dans son propre ate­lier, et dont les mots étaient encore là, ins­crits dans la céra­mique, vivants dans le bleu.

Et il pen­sa à son père.

Non — il ne pen­sa pas à son père. Il le vit. Pas dans les murs, pas dans la majo­lique — en lui-même, dans cet endroit entre le ster­num et la gorge où les choses muettes se logent. Il vit l’a­te­lier du Lot, la fenêtre, le pru­nier, les mains sur le cuir. Il vit le silence qui n’é­tait pas une absence de parole mais un lan­gage, le lan­gage des gestes, le lan­gage de la matière, le lan­gage de ceux qui tra­vaillent de leurs mains et qui n’ont pas besoin de mots parce que le tra­vail est le mot.

Et il com­prit — debout dans le mau­so­lée de Pah­la­von Mah­mud, au cœur de l’I­chan-Kala, au cœur de la nuit, sans appa­reil pho­to — il com­prit que son père et le four­reur de Khi­va étaient le même homme. Pas la même per­sonne — le même homme. Le même geste, la même patience, le même silence, la même ques­tion posée à la matière : sera-t-on sou­ve­nu ? Et la matière répon­dait — le cuir répon­dait, la soie répon­dait, la brique répon­dait, la céra­mique répon­dait — oui, le geste reste, la main reste, le nœud dans la soie et le point dans le cuir et le mot dans la terre, tout ça reste, au-des­sus des cendres.

Mathias ne sut pas com­bien de temps il res­ta dans le mau­so­lée. La lumière bleue mon­ta, attei­gnit une inten­si­té qui n’a­vait rien de lunaire — un bleu pur, un bleu de fond de mer, un bleu de rêve — puis redes­cen­dit, len­te­ment, et l’obs­cu­ri­té revint, et il se retrou­va dans le noir, debout, les mains vides, et quelque chose en lui avait changé.

Il sor­tit.

La cour inté­rieure était bai­gnée de lune. La porte du mau­so­lée était fer­mée der­rière lui — il ne l’a­vait pas enten­due se fer­mer. L’arbre, le puits, les cel­lules. Tout était en place. Le silence était là, velou­té, dense, mais dif­fé­rent — un silence d’a­près, un silence qui avait dit ce qu’il avait à dire.

Mathias tra­ver­sa l’I­chan-Kala pour la der­nière fois. Il ne se pres­sa pas. Il mar­cha dans les ruelles en tou­chant les murs du bout des doigts — les murs tièdes, les briques vivantes, les portes sculp­tées. Il pas­sa devant la mos­quée Juma sans y entrer. Il pas­sa devant l’a­te­lier d’Or­zou-bibi — la porte était fer­mée, les métiers à tis­ser silen­cieux, la soie endor­mie. Il pas­sa devant la méder­sa Sher­ga­zi Khan — « j’ac­cepte la mort des mains d’es­claves » — et il pen­sa aux cinq mille Per­sans qui avaient construit ce lieu et qui l’a­vaient ensuite lavé du sang de leur maître, et que les murs s’en sou­ve­naient, et que la nuit les murs se le racon­taient entre eux.

Il sor­tit par Tosh Darvoza.

L’A­sia Khi­va Hotel. Le jar­din. La porte. Le hall. Les lustres.

Bakh­tiyor.

Le récep­tion­niste de nuit était debout — pas assis sur son tabou­ret, debout, der­rière le comp­toir, le cahier fer­mé devant lui. Fer­mé. Pour la pre­mière fois depuis que Mathias le voyait, le cahier était fermé.

Bakh­tiyor le regar­da. Mathias le regarda.

— C’est fini ? deman­da Mathias.

Bakh­tiyor ne répon­dit pas. Il prit le cahier — un cahier ordi­naire, à cou­ver­ture car­ton­née, du genre qu’on achète dans les pape­te­ries de bazar — et le posa sur le comp­toir, du côté de Mathias. Un geste simple, pré­cis, définitif.

Mathias prit le cahier. Il était lourd. Plus lourd qu’un cahier de cette taille n’au­rait dû l’être. Il l’ou­vrit à la pre­mière page.

L’é­cri­ture était fine, ser­rée, en carac­tères ouz­beks — l’al­pha­bet latin adop­té par l’Ouz­bé­kis­tan après l’in­dé­pen­dance — et Mathias ne pou­vait pas lire les mots, mais il pou­vait lire la forme — les dates, les heures, les chiffres de chambres qui reve­naient, les tirets qui sépa­raient les entrées. C’é­tait un registre. Le registre de Bakh­tiyor. Le jour­nal de bord du récep­tion­niste de nuit.

Il feuille­ta. Des dizaines de pages. Des cen­taines d’en­trées. Des nuits et des nuits de notes, d’ob­ser­va­tions, de quelque chose que quel­qu’un avait regar­dé et consi­gné avec la patience d’un astro­nome notant le mou­ve­ment des étoiles.

Il refer­ma le cahier. Le posa contre sa poitrine.

— Mer­ci, dit-il.

Bakh­tiyor incli­na la tête. Puis il fit quelque chose d’i­nat­ten­du — il sou­rit. Un sou­rire mince, bref, presque invi­sible, le pre­mier sou­rire que Mathias lui voyait, et dans ce sou­rire il y avait tout ce que Bakh­tiyor n’a­vait jamais dit — qu’il savait, qu’il avait tou­jours su, que la ville bou­geait la nuit et que les murs se res­sou­ve­naient et que les ruelles chan­geaient de place, et qu’il le notait, nuit après nuit, non pas pour com­prendre mais pour témoi­gner, parce que quel­qu’un devait témoi­gner, et que c’é­tait son rôle, le rôle du récep­tion­niste de nuit, le gar­dien du seuil entre l’hô­tel et la ville, entre le jour et la nuit, entre le monde des vivants et le monde de tout le reste.

Mathias mon­ta dans sa chambre 214 pour la der­nière fois. Il fit ses valises. Les boî­tiers Canon, les objec­tifs, le tré­pied, les cartes mémoire. Les frag­ments de tapis — soi­gneu­se­ment rou­lés, enve­lop­pés dans du papier de soie ache­té au bazar. Le petit car­ré de soie au 214 bro­dé au dos. Et le cahier de Bakh­tiyor, glis­sé entre deux pulls, pro­té­gé comme un manuscrit.

Le matin vint. L’or ram­pant sur la plaine, les murailles pas­sant du gris au fauve, le ciel blanc puis bleu. Mathias des­cen­dit ses valises. La récep­tion­niste de jour — la femme ronde aux che­veux auburn — lui fit signer la note avec la même len­teur litur­gique que le jour de son arri­vée. Bakh­tiyor n’é­tait plus là. Son tabou­ret était vide. Le comp­toir était nu.

Dil­no­za l’at­ten­dait dehors, dans la Dae­woo Nexia blanche. Elle l’emmena à l’aé­ro­port d’Our­guentch. Le tra­jet dura trente-cinq minutes — la même route, la même plaine, les mêmes champs de coton et les mêmes canaux. Ils ne par­lèrent presque pas.

— Vous revien­drez, dit-elle. Ce n’é­tait pas une question.

— Je ne sais pas.

— Vous reviendrez.

À l’aé­ro­port, devant le bâti­ment bleu pas­tel, Mathias posa ses valises et se retour­na. Vers le sud. Vers Khi­va. Les mina­rets n’é­taient pas visibles à cette dis­tance, mais il savait qu’ils étaient là — le Kal­ta Minor, l’Is­lam Khod­ja, les cou­poles, les murailles. Tout le laby­rinthe de brique et de terre crue, ser­ré dans ses murs comme un cœur dans sa cage thoracique.

Il leva son télé­phone et prit une pho­to par la vitre de la salle d’embarquement. Pas le Lei­ca, pas le Canon — le télé­phone, l’ap­pa­reil de rien, l’ap­pa­reil de tout le monde. La plaine, la route, l’ho­ri­zon. L’i­mage serait médiocre, sur­ex­po­sée, banale.

Il ne la regar­da pas tout de suite.

L’a­vion décol­la vers Tachkent à onze heures. L’I­lyu­shin brin­que­ba­lant, les rideaux aux hublots. Le voi­sin qui dor­mait. Le Kho­rezm qui rape­tis­sait sous les ailes — les canaux, les champs, l’oa­sis, puis le beige du Kara­koum, l’im­men­si­té, le rien.

C’est dans l’a­vion qu’il regar­da la photo.

La plaine. La route. L’ho­ri­zon. Tout était là, nor­mal, banal, sur­ex­po­sé. Mais au centre de l’i­mage — là où la route dis­pa­rais­sait dans la cha­leur et le loin­tain — quelque chose n’al­lait pas. L’angle. La pers­pec­tive. La route ne fuyait pas vers l’ho­ri­zon — elle fuyait vers le bas, comme si le sol s’ou­vrait, et dans cette ouver­ture, dans ce trou de lumière et de pous­sière, on voyait — pas net­te­ment, pas en détail, mais on voyait — des murs. Des murs de brique. Des cré­neaux. Un mina­ret tron­qué cou­vert de faïence tur­quoise. Et une ruelle, étroite, pro­fonde, vue du des­sus, comme si l’ob­jec­tif du télé­phone avait tra­ver­sé trente kilo­mètres de plaine et les murailles et le ciel pour plon­ger au cœur de l’Ichan-Kala.

Et dans la ruelle, une sil­houette. De dos. Un homme qui mar­chait, les mains dans les poches, sans appa­reil pho­to, sans bagage. Un homme qui mar­chait dans une ruelle qui n’exis­tait sur aucune carte. Un homme qui res­sem­blait à Mathias.

Mathias regar­da la pho­to long­temps. Puis il regar­da par le hublot. Le Kara­koum s’é­ten­dait en des­sous — beige, plat, infi­ni. Quelque part dans ce vide, Khi­va respirait.

Il ran­gea le télé­phone. Ouvrit le cahier de Bakh­tiyor. Les pages d’é­cri­ture fine, ser­rée, en carac­tères qu’il ne savait pas lire. Il feuille­ta jus­qu’à la der­nière page — celle qu’il avait vue la veille, presque pleine, avec l’es­pace vide en bas.

L’es­pace n’é­tait plus vide.

Trois lignes avaient été ajou­tées. La der­nière entrée. L’é­cri­ture de Bakh­tiyor — fine, ser­rée, régu­lière. Et à la fin de la troi­sième ligne, un mot que Mathias recon­nut, parce que c’é­tait un nom propre et que les noms propres se lisent dans toutes les langues :

Erlin­ger.

Sui­vi d’un chiffre :

214.

Et d’une phrase, la der­nière, qu’il ne pou­vait pas lire, dont il ne connais­sait pas les mots, mais dont il devi­nait le sens — parce qu’il l’a­vait lu sur les murs du mau­so­lée, dans la majo­lique bleue, dans les lettres per­sanes enla­cées aux fleurs, et que la ques­tion n’a­vait pas besoin de traduction :

Sera-t-on sou­ve­nu au-des­sus de mes cendres ?

Mathias fer­ma le cahier. L’a­vion tra­ver­sait le ciel. En des­sous, le désert. Et quelque part dans le désert, une ville qui bou­geait la nuit, dont les murs se sou­ve­naient, dont les tapis des­si­naient les che­mins, et dont un récep­tion­niste de nuit, assis sur un tabou­ret, le dos très droit, notait tout dans un cahier — nuit après nuit, mot après mot, nœud après nœud — pour que rien ne soit oublié.

Au-des­sus des cendres.

FIN

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