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Au-des­sus de mes cendres — Cha­pitres 9 à 12

Au-des­sus de mes cendres — Cha­pitres 9 à 12

Au-des­sus
de mes cendres

Au-des­sus de mes cendres

Cha­pitres 9 à 13

CHA­PITRE 9 — LA PHO­TO­GRA­PHIE IMPOSSIBLE

Le trei­zième jour, il retour­na au mau­so­lée de Pah­la­von Mahmud.

De nuit.

Il ne l’a­vait pas pré­vu. Il avait dîné seul au res­tau­rant de l’hô­tel — les groupes de tou­ristes avaient chan­gé, un contin­gent japo­nais avait rem­pla­cé les Fran­çais, plus dis­crets, plus métho­diques, cha­cun armé d’un appa­reil pho­to qui coû­tait pro­ba­ble­ment plus cher que celui de Mathias — et il était remon­té dans sa chambre avec l’in­ten­tion de tra­vailler sur ses fichiers. Mais à onze heures, assis devant son écran, il avait sen­ti l’appel.

Pas un appel au sens mys­tique. Mathias n’en­ten­dait pas de voix, ne rece­vait pas de signes. C’é­tait plus simple et plus fort que ça : une trac­tion, un besoin phy­sique, comme la soif ou la faim, qui le tirait vers la porte, vers l’es­ca­lier, vers les murailles. La ville l’ap­pe­lait de la même manière que l’a­te­lier de son père l’a­vait appe­lé, enfant — non pas avec des mots, mais avec une den­si­té, une masse, une gravité.

Il prit le Canon et le Lei­ca. Le Canon pour le tra­vail — les poses longues, les images pré­cises, le livre. Le Lei­ca pour le reste — ce qu’il ne savait pas encore nom­mer. Il sortit.

Bakh­tiyor. Le hall. Le hoche­ment de tête. Le sty­lo bleu.

L’I­chan-Kala, cette nuit-là, était plus silen­cieuse que les fois pré­cé­dentes. Pas de vent. Pas de chien. Même les chats avaient dis­pa­ru. La lune, presque pleine main­te­nant, blan­chis­sait les murs de brique et les faîtes des mina­rets et les cou­poles des mau­so­lées avec une lumière de sel, de givre, de cendre blanche. Les ombres étaient tran­chées, géo­mé­triques, noires — pas les ombres molles du cré­pus­cule mais des ombres de midi inver­sé, des ombres de pleine nuit, nettes comme des lames.

Mathias mar­cha direc­te­ment vers le mau­so­lée de Pah­la­von Mah­mud. Il connais­sait le che­min — de jour, il l’a­vait fait dix fois. De nuit, il le fit sans hési­ter, et sans se trom­per, et cette cer­ti­tude dans ses pas l’é­ton­na lui-même.

Le por­tail sud du com­plexe funé­raire était fer­mé. Mathias enjam­ba un muret laté­ral — un mètre de haut, pas de bar­be­lés, la sécu­ri­té patri­mo­niale de Khi­va avait la désin­vol­ture char­mante des pays qui n’ont pas encore appris à avoir peur de tout — et se retrou­va dans la cour intérieure.

L’arbre. Le puits. Les cel­lules de méder­sa autour. Et devant l’en­trée du mau­so­lée, sous le iwan, là où la cou­pole tur­quoise s’é­le­vait au-des­sus du bâti­ment comme une lune de céra­mique, quel­qu’un était assis.

Mathias s’ar­rê­ta.

L’homme était assis sur le sol, le dos appuyé contre le mur, les jambes éten­dues devant lui. Il por­tait un man­teau — un long man­teau de four­rure, sombre, avec un col rele­vé qui cachait la moi­tié de son visage. Ses mains repo­saient sur ses genoux, paumes vers le ciel. Il ne bou­geait pas.

La lumière de la lune tom­bait sur lui en plein — il était assis dans une flaque de lumière blanche, entre deux zones d’ombre, comme posé là par un éclai­ra­giste invi­sible. Son visage, ce qu’on en voyait au-des­sus du col de four­rure, était creu­sé, buri­né, mar­qué par quelque chose qui n’é­tait ni l’âge ni la fatigue mais le tra­vail — le tra­vail des mains, le tra­vail du corps, la sculp­ture lente que le temps et l’ef­fort impriment sur un visage quand l’homme ne fait rien pour l’empêcher.

Mathias leva le Canon. Len­te­ment, sans bruit, comme on approche un ani­mal. Il régla la sen­si­bi­li­té — 1600, suf­fi­sant avec cette lune —, ouvrit le dia­phragme à 2.8, et cadra.

L’homme ne bou­gea pas.

Mathias déclen­cha. Le cla­que­ment du miroir parut énorme dans le silence de la cour. L’homme ne tres­saillit pas. Mathias avan­ça de deux pas, reca­dra, déclen­cha de nou­veau. Puis une troi­sième fois, en res­ser­rant sur le visage.

L’homme leva les yeux.

Mathias s’at­ten­dait à un regard hos­tile, ou effrayé, ou sim­ple­ment sur­pris — un gar­dien, un sans-abri, un pèle­rin noc­turne. Ce qu’il vit était autre chose. Les yeux étaient sombres, pro­fonds, immenses — des yeux qui ne regar­daient pas Mathias mais qui le tra­ver­saient, comme si l’ob­jec­tif du Canon et le corps der­rière l’ob­jec­tif et la cour et les murs et la nuit n’é­taient qu’une couche de ver­nis trans­pa­rent à tra­vers laquelle les yeux voyaient quelque chose d’autre, quelque chose de plus loin, de plus ancien.

L’homme sou­rit. Pas un sou­rire de bien­ve­nue ni un sou­rire de menace. Un sou­rire de recon­nais­sance — le sou­rire de quel­qu’un qui retrouve un visage attendu.

Puis il fer­ma les yeux, comme s’il se ren­dor­mait, et Mathias eut l’im­pres­sion — absurde, impos­sible, exacte — que la lumière de la lune pas­sait à tra­vers lui pen­dant un ins­tant, un dixième de seconde, avant de rede­ve­nir opaque.

Mathias prit une qua­trième pho­to. Une cin­quième. Ses mains étaient stables — le pho­to­graphe en lui avait pris le relais, la machine à cadrer et à déclen­cher qui fonc­tion­nait indé­pen­dam­ment de la peur ou de l’é­mer­veille­ment. Il varia les focales, les angles, les cadrages. L’homme ne bou­geait pas. Les yeux res­taient clos. Le sou­rire s’é­tait effa­cé. Le man­teau de four­rure enve­lop­pait le corps comme un cocon.

Au bout de dix minutes — il ne sut jamais com­bien de temps exac­te­ment, mais l’ho­ro­da­tage des fichiers le lui dirait plus tard —, Mathias abais­sa l’ap­pa­reil. Il res­ta debout dans la cour, à cinq mètres de l’homme, et il regarda.

Le man­teau de four­rure était beau. Pas beau au sens moderne, pas beau comme un vête­ment de luxe — beau comme un tra­vail, comme un geste abou­ti. Le cuir était tan­né avec un grain pro­fond, irré­gu­lier, vivant. La four­rure — de l’a­gneau kara­kul, peut-être, les boucles ser­rées et brillantes — était cou­sue avec des points si fins qu’ils étaient invi­sibles. C’é­tait le tra­vail d’un maître fourreur.

Mathias pen­sa à ce que Dil­no­za avait dit : Pah­la­von Mah­mud cou­sait des man­teaux pour gagner sa vie. Et il avait été enter­ré dans son propre atelier.

Il leva le Lei­ca. L’ar­gen­tique. La pel­li­cule dans le ventre de l’ap­pa­reil, sen­sible, chi­mique, irré­ver­sible. Pas de fichier numé­rique, pas de pixel, pas de pos­si­bi­li­té de véri­fier sur un écran. Une empreinte de lumière sur un grain de sel d’argent. La pho­to­gra­phie ori­gi­nelle. Le Lei­ca avait un objec­tif de 50 mm, l’é­qui­valent de l’œil humain, et Mathias s’en ser­vait tou­jours pour les pho­tos qui n’é­taient pas du tra­vail — les pho­tos de rien, les pho­tos pour personne.

Il cadra l’homme au Lei­ca. Déclen­cha. Le bruit était dif­fé­rent — un clic dis­cret, feu­tré, presque tendre, sans miroir à rele­ver. Mathias avan­ça le film d’une vue et attendit.

L’homme ouvrit les yeux.

Cette fois, il regar­da Mathias. Direc­te­ment. Et ses lèvres bou­gèrent — il dit quelque chose, un mot ou deux, dans une langue que Mathias ne com­prit pas, avec une voix si basse qu’elle sem­blait venir non pas de la gorge de l’homme mais du mur der­rière lui, de la brique, de la terre crue, du sol.

Puis il se leva — avec une len­teur et une sou­plesse qui ne cor­res­pon­daient à aucun âge — et mar­cha vers la porte du mau­so­lée. La porte n’é­tait pas ouverte. Mathias en était sûr — il était pas­sé devant en entrant dans la cour, et la porte était fer­mée. Mais l’homme mar­cha vers elle, posa sa main sur le bois sculp­té, et le bois céda sans bruit, et l’homme entra dans le mau­so­lée, et la porte se refer­ma der­rière lui comme de l’eau se referme sur une pierre.

Mathias cou­rut. Il attei­gnit la porte en trois secondes, posa ses mains sur le bois — le bois était tiède, comme les colonnes de la mos­quée Juma, comme la peau d’un corps vivant — et poussa.

La porte ne bou­gea pas.

Il res­ta là, les mains à plat sur le bois sculp­té, le front contre les motifs de fleurs et d’é­toiles, et il sen­tit sous ses paumes quelque chose — pas un mou­ve­ment, pas un son, mais une vibra­tion, très faible, très pro­fonde, comme le bat­te­ment d’un cœur qui n’é­tait pas le sien.

Il res­ta long­temps. Puis il s’é­car­ta. Il fit le tour du mau­so­lée par l’ex­té­rieur — les murs aveugles, la cou­pole au-des­sus, les cel­lules laté­rales fer­mées. Rien. Per­sonne. L’homme au man­teau de four­rure avait disparu.

Mathias ren­tra à l’hô­tel. Bakh­tiyor, le cahier, le sty­lo, le hoche­ment de tête. Chambre 214. Il s’as­sit sur le lit et ouvrit le Canon.

Les images étaient là.

L’homme assis devant le mau­so­lée. Le man­teau de four­rure. Les mains paumes vers le ciel. Le visage creu­sé, les yeux fer­més, puis ouverts, puis fer­més de nou­veau. La lumière de la lune. La cour intérieure.

Mais l’ar­rière-plan.

Sur les deux pre­mières pho­tos, l’ar­rière-plan était nor­mal — le mur du mau­so­lée, le iwan, les briques, la majo­lique. Le bâti­ment tel qu’il était, tel que Mathias le voyait chaque jour.

Sur la troi­sième, le mur était dif­fé­rent. Plus bas. Les briques étaient plus gros­sières, mal jointes, avec des trous. Le iwan n’é­tait plus là. La cou­pole — visible au-des­sus — était plus petite, plus sombre, sans les car­reaux tur­quoise. C’é­tait le même bâti­ment, mais d’a­vant — d’a­vant les res­tau­ra­tions, d’a­vant les recons­truc­tions de 1810, d’a­vant la gloire des khans Kun­grad. Le mau­so­lée ori­gi­nel, peut-être — la petite construc­tion modeste éle­vée au-des­sus de l’a­te­lier du four­reur au XIVe siècle.

Sur la qua­trième, le mur était en ruine. Des pans entiers man­quaient. Le ciel der­rière — visible à tra­vers les trous — n’é­tait pas le même ciel. Plus bas, plus char­gé, avec des étoiles que Mathias ne recon­nais­sait pas, dis­po­sées dans des constel­la­tions qu’il n’a­vait jamais vues, et il se dit que c’é­tait impos­sible, que les étoiles ne changent pas en quelques siècles, puis il se dit que les étoiles changent en quelques mil­lé­naires, et il ne sut plus quoi penser.

Sur la cin­quième, l’homme était debout, le dos tour­né, mar­chant vers la porte du mau­so­lée. L’ar­rière-plan était reve­nu à la nor­male — le bâti­ment actuel, la majo­lique, la cou­pole tur­quoise. Mais le sol avait chan­gé. Pas des pavés — de la terre bat­tue, nue, avec des traces de pas qui n’é­taient pas celles de Mathias.

Il regar­da les pho­tos long­temps. Très long­temps. Il zoo­ma sur cha­cune, étu­dia les détails, com­pa­ra les méta­don­nées. Mêmes coor­don­nées GPS. Même boî­tier. Même objec­tif. Même nuit. L’ho­ro­da­tage mon­trait un inter­valle de douze minutes entre la pre­mière et la der­nière image. Douze minutes pen­dant les­quelles l’ar­rière-plan avait tra­ver­sé plu­sieurs siècles.

À trois heures du matin, il appe­la Dilnoza.

Elle décro­cha à la deuxième son­ne­rie, ce qui signi­fiait qu’elle ne dor­mait pas.

— Mathias ?

— Il faut que vous voyiez quelque chose.

— Main­te­nant ?

— Oui.

Un silence. Le bruit d’un verre posé sur une table.

— Envoyez-moi les pho­tos par mail. Je viens demain matin à sept heures.

Mathias envoya cinq fichiers. Puis il s’al­lon­gea sur le lit, tout habillé, les chaus­sures encore aux pieds, et il regar­da le pla­fond de la chambre 214 jus­qu’à ce que la lumière de l’aube com­mence à blan­chir les rideaux.

Dil­no­za arri­va à sept heures, comme pro­mis. Elle avait les pho­tos sur son télé­phone. Ses yeux étaient cer­nés. Elle avait mis un fou­lard d’un vio­let sombre qui accen­tuait la pâleur de son visage.

Ils s’as­sirent dans le jar­din de l’hô­tel, à une table en plas­tique, à côté de la pis­cine vide pleine de feuilles. Mathias ouvrit l’or­di­na­teur et mon­tra les pho­tos en grand.

Dil­no­za regar­da la troi­sième image long­temps. La qua­trième plus long­temps encore. Elle agran­dit la zone du mur — les briques gros­sières, les trous, l’ab­sence de iwan. Puis elle regar­da la cin­quième — le sol de terre bat­tue, les traces de pas.

Elle ne par­la pas tout de suite. Elle regar­dait. Mathias l’ob­ser­vait pen­dant qu’elle regar­dait, et il vit quelque chose pas­ser sur son visage — pas de la peur, pas de l’in­cré­du­li­té, mais une forme de dou­leur, comme si les pho­tos confir­maient quelque chose qu’elle savait déjà et qu’elle avait espé­ré ne jamais voir confirmé.

— Le mur sur la troi­sième pho­to, dit-elle. C’est le mau­so­lée d’a­vant la recons­truc­tion de 1810. Mon père a des gra­vures d’é­poque dans ses archives — le bâti­ment res­sem­blait à ça. Un mau­so­lée modeste, en brique, sans cou­pole émaillée. La construc­tion ori­gi­nelle au-des­sus de l’atelier.

— L’a­te­lier du fourreur.

— Oui.

Elle tour­na l’é­cran vers la lumière, plis­sa les yeux.

— Sur la qua­trième — le mur en ruine —, c’est avant le mau­so­lée, ou après ? Avant qu’on construise quoi que ce soit, ou après que le pre­mier bâti­ment ait été détruit ?

— Je ne sais pas.

— Les étoiles.

— Je sais. J’ai vu.

— Ce ne sont pas nos étoiles, Mathias. Ce n’est pas notre ciel. Ces constel­la­tions — si c’est le ciel de Khi­va, c’est le ciel d’il y a très long­temps. Ou de très loin.

Ils res­tèrent silen­cieux. Un employé de l’hô­tel tra­ver­sa le jar­din avec un râteau, entre­prit de reti­rer les feuilles de la pis­cine, y renon­ça, et repartit.

— Et l’homme, dit Dil­no­za. Vous l’a­vez vu.

— Oui.

— Le man­teau de fourrure.

— Oui.

— Vous savez qui c’est.

Ce n’é­tait pas une question.

Mathias regar­da les pho­tos sur l’é­cran. L’homme assis devant le mau­so­lée. Le col rele­vé, les mains paumes vers le ciel, les yeux qui tra­ver­saient le temps. Le man­teau de four­rure cou­su avec des points invi­sibles, le tra­vail d’un maître.

— C’est l’a­te­lier, mur­mu­ra Dil­no­za. L’an­cien ate­lier. C’est là qu’il a été enter­ré. Dans sa propre échoppe de four­reur. Et il est encore là.

Mathias fer­ma l’or­di­na­teur. La lumière du matin était blanche, crue, sans mys­tère. Les murailles de l’I­chan-Kala, de l’autre côté du trot­toir, étaient les murailles de tou­jours — mas­sives, cré­ne­lées, solides. De jour, Khi­va était une ville-musée, un décor pour tou­ristes, un patri­moine mon­dial de l’hu­ma­ni­té avec un ticket d’en­trée et des bou­tiques de souvenirs.

Mais la nuit.

— Dil­no­za.

— Oui.

— La phrase d’Or­zou-bibi. « La ville n’a jamais été fixe. Ce sont les cartes qui mentent. » Est-ce qu’elle par­lait de ça ?

Dil­no­za ne répon­dit pas tout de suite. Elle plia et déplia ses lunettes de soleil, le même geste ner­veux que la feuille de vigne et le caillou, le geste de quel­qu’un qui tourne un objet pour ne pas tour­ner une pensée.

— Orzou-bibi a quatre-vingt ans, dit-elle fina­le­ment. Peut-être plus — per­sonne ne sait, elle ne sait pas elle-même. Elle a vécu toute sa vie à l’in­té­rieur des murs. Toute sa vie. Et sa mère avant elle, et la mère de sa mère. Des femmes qui n’ont jamais quit­té l’I­chan-Kala. Quand elle dit que la ville n’est pas fixe, ce n’est pas une méta­phore. C’est une obser­va­tion. Comme quand un marin dit que la mer bouge — il ne phi­lo­sophe pas, il décrit ce qu’il voit.

Mathias acquies­ça. Il ne dit rien. Il pen­sait à l’homme devant le mau­so­lée — au sou­rire de recon­nais­sance, à la voix qui sem­blait venir des murs — et il se dit que quelque chose avait chan­gé, non pas dans Khi­va mais en lui, quelque chose d’ir­ré­ver­sible, comme une pel­li­cule qui a été expo­sée et qu’on ne peut pas rembobiner.

CHA­PITRE 10 — LA CARTOGRAPHIE

Il ache­ta des tapis.

Pas dans les bou­tiques pour tou­ristes de la voie prin­ci­pale, où des ven­deurs en cha­pane bro­dé dérou­laient des méca­niques de séduc­tion — le thé, les com­pli­ments, le prix divi­sé par trois après vingt minutes de conver­sa­tion. Non. Il ache­ta dans l’a­te­lier d’Or­zou-bibi, direc­te­ment aux tis­seuses, des pièces en cours qu’elles n’a­vaient pas l’in­ten­tion de vendre — des frag­ments, des essais, des mor­ceaux de tapis inache­vés où les motifs étaient encore libres, pas encore enfer­més dans la bor­dure finale.

Dil­no­za avait négo­cié. Les tis­seuses avaient ri — un étran­ger qui vou­lait ache­ter des bouts de tapis inache­vés, c’é­tait une pre­mière. Mathias avait payé le prix qu’elles avaient deman­dé sans dis­cu­ter, et elles avaient ces­sé de rire et l’a­vaient regar­dé avec une curio­si­té nou­velle, une curio­si­té qui res­sem­blait à du respect.

Il éten­dit les frag­ments sur le sol de sa chambre 214.

Sept mor­ceaux de soie et de laine, de tailles dif­fé­rentes — le plus grand fai­sait un mètre sur soixante cen­ti­mètres, le plus petit trente cen­ti­mètres car­rés. Les motifs variaient : étoiles à huit branches, losanges imbri­qués, croix solaires, et sur­tout le « che­min du mar­chand » — les lignes bri­sées, les angles, le puits au centre. Chaque frag­ment por­tait la palette du Kho­rezm — rouge garance, bleu indi­go, ivoire natu­rel, brun de noix, jaune gre­nade — et chaque nœud, quand Mathias pas­sait le doigt des­sus, était un minus­cule relief, une bosse de soie, un point dans un sys­tème dont il cher­chait la grammaire.

Sur le bureau, à côté de l’or­di­na­teur, il avait impri­mé ses pho­tos aériennes de l’I­chan-Kala — cinq vues du des­sus, à dif­fé­rentes échelles, télé­char­gées depuis Google Earth et anno­tées au crayon rouge. Les ruelles, les impasses, les cours inté­rieures, les monu­ments. Et à côté des pho­tos aériennes, ses propres cli­chés — les ruelles au sol, les murs, les pers­pec­tives — clas­sés par date et par heure.

Il com­men­ça à superposer.

Pas avec un logi­ciel — à l’œil, au doigt, en posant les frag­ments de tapis sur les pho­tos aériennes et en cher­chant les cor­res­pon­dances. Les lignes bri­sées du « che­min du mar­chand », quand il les ali­gnait avec les ruelles secon­daires de la par­tie nord de l’I­chan-Kala, tom­baient juste. Pas exac­te­ment — il y avait des déca­lages, des approxi­ma­tions, la maille du tapis n’a­vait pas la même échelle que le plan — mais la logique était la même. Les angles cor­res­pon­daient. Les impasses cor­res­pon­daient. Le puits au centre du motif tom­bait, à chaque fois, dans la zone du mau­so­lée de Pah­la­von Mah­mud, à quelques dizaines de mètres près.

Puis il fit autre chose. Il prit les pho­tos qu’il avait faites la nuit — les pho­tos des ruelles noc­turnes, celles où les pers­pec­tives ne coïn­ci­daient pas avec les vues de jour — et les super­po­sa aux mêmes frag­ments de tapis.

Les cor­res­pon­dances étaient meilleures. Beau­coup meilleures.

Les tapis ne car­to­gra­phiaient pas la ville de jour. Ils car­to­gra­phiaient la ville de nuit.

Mathias tra­vailla toute la mati­née, accrou­pi sur le sol de sa chambre par­mi les frag­ments de soie et les pho­tos impri­mées, avec un car­net à spi­rale dans lequel il tra­çait des sché­mas — des super­po­si­tions, des flèches, des notes. Il ne man­geait pas. Il ne sor­tait pas. Le petit déjeu­ner pas­sa, puis le déjeu­ner, et la récep­tion­niste de jour appe­la sa chambre à deux reprises pour savoir s’il avait besoin de quelque chose, et il dit non, mer­ci, et raccrocha.

À qua­torze heures, Dil­no­za frap­pa à sa porte.

— Mathias ? Vous n’êtes pas sor­ti. Les filles de l’ac­cueil s’inquiètent.

Il ouvrit. Elle vit le sol — les tapis, les pho­tos, les sché­mas — et entra sans qu’il l’in­vite. Elle s’ac­crou­pit, regar­da, tou­cha les frag­ments de soie, sui­vit les lignes du doigt.

— Qu’est-ce que c’est ? deman­da-t-elle, bien qu’elle sût déjà.

— La nuit, dit Mathias. La ville de nuit. Les tapis la dessinent.

Dil­no­za res­ta accrou­pie long­temps. Elle prit un frag­ment — le plus grand, celui où le « che­min du mar­chand » était le plus déve­lop­pé — et le posa sur la vue aérienne de la par­tie sud de l’I­chan-Kala. Les lignes bri­sées se super­po­saient aux ruelles qui par­taient de Tosh Dar­vo­za vers le centre.

— Ça ne marche pas, dit-elle. Regar­dez — ici, le tapis montre un coude à gauche, et la ruelle va tout droit.

— De jour, oui. Mais regar­dez cette photo.

Il lui ten­dit un cli­ché noc­turne, pris trois jours plus tôt. La même ruelle, de nuit — avec un coude à gauche qui n’exis­tait pas de jour.

Dil­no­za posa la pho­to. Posa le frag­ment de tapis des­sus. Les lignes coïncidaient.

— Ce n’est pas pos­sible, dit-elle.

— Non.

— Les tis­seuses ne font pas de plans. Elles tissent des motifs tra­di­tion­nels — des motifs trans­mis de mère en fille depuis des siècles. Ce ne sont pas des cartographes.

— Et si les motifs étaient des cartes depuis le début ? Si les pre­mières tis­seuses, il y a cinq cents ans, mille ans, avaient tis­sé ce qu’elles voyaient — pas la ville de jour, mais la ville de nuit, la ville telle qu’elle se recon­fi­gure quand per­sonne ne regarde ?

— Et les motifs se seraient trans­mis, de géné­ra­tion en géné­ra­tion, sans que per­sonne ne sache ce qu’ils représentent ?

— Orzou-bibi sait. Elle a dit : « C’est la ville qui copie les tapis. »

Le silence dura. Dehors, un bus de tou­ristes manœu­vrait dans le par­king de l’hô­tel avec des râles de die­sel. Quel­qu’un cria en coréen. Un klaxon résonna.

— Il faut lui mon­trer, dit Dil­no­za. Il faut lui mon­trer les pho­tos et les super­po­si­tions et lui demander.

— Oui.

Ils retour­nèrent à l’a­te­lier dans l’a­près-midi. Orzou-bibi était là — elle était tou­jours là, comme si l’a­te­lier et elle étaient la même chose, comme si le métier à tis­ser et le fuseau et la soie étaient des exten­sions de son corps — et elle les accueillit sans sur­prise, avec un hoche­ment de tête qui pou­vait être un salut ou un acquiescement.

Mathias dépo­sa les pho­tos sur la table basse. Les vues aériennes, les cli­chés noc­turnes, les frag­ments de tapis impri­més à côté. Il ne par­la pas. Il lais­sa Orzou-bibi regarder.

La vieille femme se pen­cha — ses yeux presque fer­més, sa vision qui n’en était plus une — et pas­sa ses doigts sur les pho­tos. Pas ses yeux : ses doigts. Elle tou­chait les images comme elle tou­chait la soie, en lisant avec la peau. Ses doigts s’ar­rê­tèrent sur une super­po­si­tion — le « che­min du mar­chand » posé sur la ruelle noc­turne avec le coude à gauche.

Elle dit quelque chose. Deux phrases. Dil­no­za traduisit.

— Elle dit : « Vous avez trou­vé le che­min. Mais pas encore le puits. »

Mathias atten­dit. Orzou-bibi conti­nua, sa voix basse et sèche, avec des pauses entre les phrases comme entre les nœuds d’un tapis.

— Elle dit que les femmes de sa famille tissent la ville depuis tou­jours. Pas la ville que les hommes voient — les hommes ne voient que les murs et les portes et les mina­rets. Les femmes voient les pas­sages — les endroits où la ville res­pire, où les ruelles s’ouvrent et se referment, où le temps n’est pas le même. Elle dit que la nuit, Khi­va se sou­vient. Les murs reviennent à ce qu’ils étaient. Les pierres retrouvent leur place ancienne. Et les tis­seuses, depuis tou­jours, notent ces chan­ge­ments dans la soie — nœud après nœud, nuit après nuit.

— Pour­quoi per­sonne n’en parle ? deman­da Mathias.

Dil­no­za posa la ques­tion en ouz­bek. Orzou-bibi émit un son qui pou­vait être un rire ou un soupir.

— Elle dit : « Les hommes ne posent pas les bonnes questions. »

Puis Orzou-bibi se tut, reprit son fuseau, et recom­men­ça à filer. La conver­sa­tion était terminée.

Mathias et Dil­no­za sor­tirent dans la lumière de l’a­près-midi. Les tou­ristes pas­saient, les para­pluies de cou­leur flot­taient au-des­sus de la voie prin­ci­pale, un ven­deur pro­po­sait des aimants de réfri­gé­ra­teur en forme de Kal­ta Minor. La réa­li­té était là, banale, solide, indiscutable.

— Dil­no­za.

— Oui.

— Je vais mon­trer les pho­tos et les mesures à Viktor.

Il trou­va le Russe au bar de l’hô­tel, à l’en­droit habi­tuel, avec la bou­teille habi­tuelle. Vik­tor écou­ta sans inter­rompre. Mathias dépo­sa l’or­di­na­teur devant lui et fit défi­ler les pho­tos — la ruelle qui change, le mur qui appa­raît et dis­pa­raît, l’homme au man­teau de four­rure, les strates tem­po­relles dans l’ar­rière-plan. Puis les super­po­si­tions avec les tapis.

Vik­tor regar­da. Long­temps. Métho­di­que­ment. Il zoo­ma sur les détails archi­tec­tu­raux des dif­fé­rents arrière-plans, com­pa­ra les appa­reils de brique, les tech­niques de join­toie­ment, la taille des modules. L’ar­chi­tecte en lui ana­ly­sait, clas­sait, datait.

— Le mur sur la troi­sième pho­to, dit-il. L’ap­pa­reil est typique du XIVe, peut-être XIIIe. Briques de terre crue mou­lées, sans cuis­son. Le mor­tier est à base d’ar­gile et de paille — on ne fai­sait plus ça après le XVIe à Khi­va, quand les Kun­grad ont intro­duit la brique cuite pour les bâti­ments officiels.

— Et la qua­trième ? Les ruines ?

— Plus ancien. Ou plus récent — une période de des­truc­tion. Les Mon­gols en 1220 ont rasé Khi­va. Ce pour­rait être la ville juste après — les décombres de ce qu’il y avait avant les Mongols.

Il se tut. But un verre. Le reposa.

— Ce soir, dit-il. Je vais mesurer.

Ce soir-là, Vik­tor sor­tit dans l’I­chan-Kala avec son Lei­ca DIS­TO — le mètre laser, pas l’ap­pa­reil pho­to — et Mathias l’ac­com­pa­gna. Ils choi­sirent la Kunya Ark — la for­te­resse inté­rieure, le ter­rain de Vik­tor, le lieu qu’il connais­sait au centimètre.

Ils mesu­rèrent pen­dant deux heures. La salle du trône. Le cou­loir menant au harem. L’es­ca­lier de la ter­rasse. Vik­tor pre­nait les mesures et Mathias les notait dans le car­net à spi­rale, à côté des valeurs de réfé­rence que Vik­tor avait appor­tées — ses propres rele­vés des semaines pré­cé­dentes, impri­més sur des feuilles A4 quadrillées.

Les résul­tats furent là dès le pre­mier couloir.

La lar­geur du pas­sage entre la salle du trône et le cou­loir du harem : 2,14 mètres selon le rele­vé de la semaine pré­cé­dente. 2,07 mètres ce soir. Sept cen­ti­mètres d’é­cart. L’é­pais­seur du mur nord de la salle du trône : 93 cen­ti­mètres en réfé­rence. 89 cen­ti­mètres ce soir. La hau­teur de la porte de la ter­rasse : 1,91 mètre en réfé­rence. 1,88 mètre ce soir.

— Tou­jours dans le même sens, nota Vik­tor. Tou­jours plus petit. La nuit, les murs se res­serrent. Le jour, ils se relâchent.

— La ville res­pire, dit Mathias.

— Ou se contracte. Comme un ani­mal qui se recro­que­ville pour dormir.

Ils sor­tirent de la Kunya Ark à une heure du matin. La ville inté­rieure était silen­cieuse, bai­gnée de lune. Mathias leva les yeux vers les murs qui les entou­raient — les murs de brique crue, hauts, mas­sifs, cré­ne­lés — et il eut pour la pre­mière fois le sen­ti­ment phy­sique, cor­po­rel, que ces murs le regardaient.

Pas avec des yeux. Avec autre chose. Avec la même intel­li­gence que les doigts d’Or­zou-bibi sur la soie — une conscience sans regard, une atten­tion sans visage.

Ils ren­trèrent à l’hô­tel en silence. Dans le hall, Bakh­tiyor était à son poste. Quand Vik­tor pas­sa devant le comp­toir, il s’ar­rê­ta — c’é­tait la pre­mière fois que Mathias le voyait s’ar­rê­ter — et regar­da le cahier ouvert.

— Qu’est-ce que vous écri­vez là-dedans ? deman­da-t-il en russe.

Bakh­tiyor leva ses yeux clairs. Regar­da Vik­tor. Regar­da Mathias. Et pour la pre­mière fois depuis que Mathias le connais­sait, il parla.

Un seul mot. En ouzbek.

Vik­tor fron­ça les sour­cils. Se tour­na vers Mathias.

— Il a dit : « Tout. »

Ils mon­tèrent dans leurs chambres. Dans le cou­loir du deuxième étage, Vik­tor s’ar­rê­ta devant sa porte — chambre 208 — et dit, à voix basse, en français :

— Le Fran­çais. Vous savez ce qui me dérange le plus ? Ce ne sont pas les mesures. Les mesures, on peut tou­jours les expli­quer — la terre, l’hu­mi­di­té, l’ins­tru­ment. Ce qui me dérange, c’est que Bakh­tiyor sait. Depuis le début. Et qu’il note.

Il entra dans sa chambre et fer­ma la porte.

Mathias, dans la chambre 214, retrou­va les frag­ments de tapis sur le sol, les pho­tos épar­pillées, les sché­mas au crayon. Il s’al­lon­gea au milieu, sur le dos, les bras en croix, et il regar­da le pla­fond blanc de l’hô­tel — un pla­fond moderne, banal, en plâtre peint — et il pen­sa que sous ce pla­fond, sous les fon­da­tions de l’A­sia Khi­va Hotel, sous le trot­toir en béton cra­que­lé et le jar­din aux roses défraî­chies, la terre du Kho­rezm était la même terre que celle de l’I­chan-Kala, la même terre allu­viale du del­ta de l’A­mou-Daria, la même terre qui bou­geait la nuit, et qu’en dor­mant dans cette chambre il dor­mait sur le dos de la ville, et que la ville, sous lui, respirait.

Son télé­phone vibra. Un mes­sage de Dilnoza.

Timour a envoyé un mes­sage. Le pre­mier depuis huit mois. Un nom de ville que je ne trouve pas. Ni sur Google, ni sur aucune carte. Mon père dit que c’est le nom d’une ville qui a exis­té au XIIe siècle, dans le Kho­rezm, et qui a été détruite par les Mon­gols. Elle n’existe plus depuis 800 ans.

Mathias relut le mes­sage. Puis il l’ef­fa­ça. Non — il ne l’ef­fa­ça pas. Il le gar­da. Mais il étei­gnit le télé­phone, et la lumière, et il res­ta dans le noir, sur le dos, par­mi les tapis, et il écou­ta la ville respirer.

CHA­PITRE 11 — LE DÉSERT

Le matin du sei­zième jour, ils prirent la route du Karakoum.

C’é­tait l’i­dée de Dil­no­za. Elle avait dit : « Vous avez vu la ville de nuit. Main­te­nant il faut voir ce qu’il y a autour. » Mathias avait accep­té sans dis­cu­ter. Il avait besoin de sor­tir des murs — pas pour fuir, mais pour com­prendre. L’I­chan-Kala, depuis deux semaines, s’é­tait refer­mée sur lui comme un livre dont il ne trou­vait plus la der­nière page, et il avait besoin d’air, de dis­tance, de la ligne d’ho­ri­zon qui man­quait à l’in­té­rieur des murailles.

Dil­no­za avait une Dae­woo Nexia blanche, pous­sié­reuse, cabos­sée, avec un rétro­vi­seur inté­rieur orné d’un cha­pe­let de perles bleues contre le mau­vais œil. Elle condui­sait vite, avec la désin­vol­ture des conduc­teurs d’A­sie cen­trale pour qui le code de la route est une sug­ges­tion poé­tique. La route sor­tait de Khi­va vers le sud, tra­ver­sait la ville nou­velle — blocs sovié­tiques, bazars cou­verts, par­kings de terre bat­tue — puis entrait dans l’oa­sis du Khorezm.

C’é­tait encore vert. Pas le vert du prin­temps — un vert fati­gué, d’au­tomne, avec des jaunes et des bruns qui gagnaient du ter­rain. Les champs de coton avaient été récol­tés ; il res­tait les tiges sèches, héris­sées, comme des ran­gées d’al­lu­mettes brû­lées. Les canaux d’ir­ri­ga­tion qua­drillaient la plaine, char­riant une eau brune et lente. Des mûriers bor­daient la route, leurs feuilles d’or tom­bant une à une dans le silence de midi.

Puis l’oa­sis s’arrêta.

Pas pro­gres­si­ve­ment — bru­ta­le­ment. Un der­nier canal, un der­nier champ, un der­nier arbre, et le désert com­men­çait. Le Kara­koum. Trois cent cin­quante mille kilo­mètres car­rés de sable, de caillou, de buis­sons d’ha­loxy­lon et de rien. La ligne de démar­ca­tion entre le vert et le beige était si nette qu’on aurait pu la tra­cer au couteau.

Dil­no­za arrê­ta la voi­ture au bord de la route, là où le gou­dron cra­que­lé se per­dait dans une piste de sable. Ils descendirent.

Le silence.

Pas le silence de la nuit dans l’I­chan-Kala — un silence habi­té, plein de murs et de pré­sences. Le silence du désert était autre chose. C’é­tait un silence vidé, aspi­ré, un silence qui avait ava­lé tous les sons et qui atten­dait, immense, patient, que quel­qu’un ou quelque chose vienne le rem­plir. Le vent n’exis­tait pas. L’air était immo­bile, sec, si trans­pa­rent que la lumière sem­blait solide — un bloc d’or posé sur la terre.

Mathias mar­cha dans le sable.

Ses pas ne fai­saient presque pas de bruit — un frois­se­ment doux, un chu­cho­te­ment. Le sol était dur sous une couche de sable fin, un mélange de caillou et de pous­sière com­pac­té par des mil­lé­naires de vent et de soleil. Des buis­sons gris, cas­sants, pous­saient par touffes espa­cées. L’ho­ri­zon était plat, abso­lu, sans un arbre, sans une construc­tion, sans une rup­ture — juste la ligne où la terre ren­con­trait le ciel, d’une net­te­té qui fai­sait mal aux yeux.

Khi­va était der­rière lui. À vingt kilo­mètres, peut-être trente. Les mina­rets n’é­taient plus visibles. Les murailles avaient dis­pa­ru. La ville, avec ses colonnes et ses mau­so­lées et ses tapis et ses fan­tômes, était retour­née dans le sol, et il ne res­tait que le désert — le même désert qui était là avant les khans, avant les cara­vanes, avant les murs, avant les pre­mières briques, le désert ori­gi­nel, l’é­ten­due d’a­vant les villes et d’a­près les villes, le lieu où tout com­mence et où tout finit.

Et Mathias com­prit quelque chose.

Il le com­prit debout dans le sable, face au vide, avec le soleil sur les épaules et le Kara­koum devant lui — il com­prit que le vide du désert et le vide des ruelles noc­turnes de Khi­va étaient le même vide. Que la ville, la nuit, quand les tou­ristes par­taient et que les habi­tants dor­maient et que les murs se res­ser­raient et que les ruelles chan­geaient de place, rede­ve­nait ce qu’elle avait tou­jours été — un arran­ge­ment tem­po­raire dans le désert, un nœud dans le sable, un motif de tapis sur le sol du Kara­koum, qui pou­vait se tis­ser et se détis­ser et se retis­ser dans des confi­gu­ra­tions dif­fé­rentes parce que sous les briques et sous les pavés et sous les fon­da­tions, le sable était tou­jours là, et le sable n’a pas de plan.

Les cara­vanes l’a­vaient su. Elles tra­ver­saient le Kara­koum en sui­vant des routes qui n’é­taient pas fixes — le vent effa­çait les traces, les dunes se dépla­çaient, les puits s’en­sa­blaient et réap­pa­rais­saient ailleurs. Les cara­va­niers navi­guaient aux étoiles, et les étoiles elles-mêmes tour­naient au fil des sai­sons, et la route n’é­tait jamais la même deux fois. Khi­va était le der­nier repos avant la tra­ver­sée — le lieu où l’on s’ar­rê­tait, où l’on buvait, où l’on dor­mait. Et peut-être que la ville avait gar­dé cette mémoire — la mémoire du mou­ve­ment, la mémoire du sable — et que ses murs, la nuit, se sou­ve­naient qu’ils avaient été du sable et qu’ils le rede­vien­draient, et que dans cet entre-deux, dans ce moment de flot­te­ment entre la soli­di­té du jour et la flui­di­té de la nuit, les ruelles pou­vaient se recon­fi­gu­rer comme les dunes, et les colonnes pou­vaient migrer comme les étoiles, et le temps pou­vait tra­ver­ser les murs comme le vent tra­verse le sable.

Il prit des pho­tos. Le Canon, cette fois, mais aus­si le Lei­ca — une seule vue, la der­nière de la pel­li­cule. Le désert. L’ho­ri­zon. Le vide. Et dans le viseur, au moment de déclen­cher, il eut le sen­ti­ment — pas la cer­ti­tude, le sen­ti­ment — que le vide n’é­tait pas vide. Qu’il était plein de pas­sages, de traces effa­cées, de routes invi­sibles, et que si l’on pou­vait voir le désert comme Orzou-bibi voyait la soie — avec les doigts, avec la peau, avec la mémoire du corps — on y ver­rait le même laby­rinthe que dans les ruelles de l’I­chan-Kala. Le même « che­min du mar­chand ». Les mêmes lignes bri­sées, les mêmes angles, le même puits au centre.

Dil­no­za était res­tée près de la voi­ture. Quand Mathias revint, elle était assise sur le capot, les jambes pen­dantes, et elle regar­dait l’horizon.

— Mon père dit que Timour est vivant, dit-elle sans pré­am­bule. Il dit que la ville que Timour a nom­mée dans son mes­sage — Gur­gandj, la vieille capi­tale du Kho­rezm — n’existe plus sur aucune carte, mais qu’elle existe encore quelque part. Pas sous terre. Pas dans les livres. Ailleurs.

— Qu’est-ce qu’il veut dire ?

— Je ne sais pas. Il est his­to­rien. Il pense en couches. Pour lui, rien ne dis­pa­raît — les choses se super­posent, comme les strates d’un tell archéo­lo­gique. La ville du XIIe siècle est tou­jours là, sous la ville du XIXe, sous la ville d’au­jourd’­hui. Et par­fois, une couche remonte à la surface.

Mathias regar­da le désert. La sur­face plate, uni­forme, sans pro­fon­deur appa­rente. Et il pen­sa aux tapis — à ces nœuds ser­rés de soie et de laine, empi­lés les uns sur les autres, couche après couche, créant une épais­seur, une den­si­té, un relief, là où l’œil ne voyait qu’une surface.

Ils ren­trèrent à Khi­va en fin d’a­près-midi. La route tra­ver­sait l’oa­sis en sens inverse — les canaux, les mûriers, les champs — et les mina­rets de l’I­chan-Kala réap­pa­rurent à l’ho­ri­zon, fins et ver­ti­caux, comme des aiguilles de pierre plan­tées dans le ciel. Les murailles se des­si­nèrent. La porte sud. L’A­sia Khi­va Hotel. Le trot­toir cra­que­lé. Le jar­din. La pis­cine vide.

Mathias mon­ta dans sa chambre 214. Les frag­ments de tapis étaient tou­jours sur le sol, là où il les avait lais­sés. Les pho­tos, les sché­mas, le car­net. Tout était en ordre.

Sur la table de nuit, posé au centre, comme dépo­sé par une main soi­gneuse, il y avait un objet qui n’y était pas quand il était parti.

Un petit car­ré de soie. Quinze cen­ti­mètres sur quinze. Un frag­ment de tapis — pas un des frag­ments qu’il avait ache­tés, il les connais­sait tous, il les avait comp­tés. Un nou­veau frag­ment. La soie était d’un ivoire très pâle, presque blanc, et le motif — un seul, au centre — était le « che­min du mar­chand », mais inver­sé. Les lignes bri­sées par­taient du centre vers l’ex­té­rieur, au lieu de conver­ger vers le puits. Comme si le che­min ne menait pas vers la ville, mais en sortait.

Et au centre — là où le puits aurait dû être — il y avait un nœud d’un rouge pro­fond, gre­nat, le rouge de la garance, un seul nœud, plus gros que les autres, comme un point final.

Ou comme un cœur.

Mathias s’as­sit sur le lit, le frag­ment de soie dans les mains, et il le retour­na. Au dos, là où les nœuds for­maient un relief rugueux, quel­qu’un avait tra­cé — avec un fil de soie plus sombre, presque invi­sible — un chiffre.

214.

CHA­PITRE 12 — AU-DES­SUS DE MES CENDRES

La der­nière nuit.

Mathias ne dor­mit pas. Il ne cher­cha pas à dor­mir. Il res­ta dans sa chambre jus­qu’à minuit, assis sur le sol par­mi les tapis et les pho­tos, le frag­ment de soie avec le 214 posé sur son genou, et il atten­dit l’heure qu’il savait être la bonne — non pas minuit, mais cette heure sans nom qui vient après, quand la nuit a fini de tom­ber et com­mence à remon­ter, quand le noir est le plus noir et le silence le plus plein.

À une heure du matin, il se leva. Il prit le Lei­ca. Pas le Canon — le Canon était l’ou­til du tra­vail, l’ins­tru­ment de la pré­ci­sion, l’arme de la dis­tance. Le Lei­ca était autre chose. Le Lei­ca était l’œil nu.

Puis il repo­sa le Lei­ca sur le lit.

Il des­cen­dit sans appa­reil photo.

Le hall de l’A­sia Khi­va Hotel, à une heure du matin, avait atteint son degré ultime de vacui­té. Les lustres en cris­tal brillaient avec l’é­clat triste des objets déco­ra­tifs qui n’ont pas de spec­ta­teurs. Le marbre reflé­tait les pas de Mathias — un reflet inver­sé, un homme à l’en­vers qui mar­chait sous le sol.

Bakh­tiyor était à son poste.

Cette nuit-là, quelque chose était dif­fé­rent. Pas dans la pos­ture — le dos droit, les mains sur le comp­toir, le cahier ouvert. Pas dans le visage — les yeux clairs, le visage mince, l’ex­pres­sion indé­chif­frable. La dif­fé­rence était dans le cahier. Il était ouvert à la der­nière page. La der­nière page était presque pleine — des lignes ser­rées, dans cette écri­ture fine que Mathias n’a­vait jamais pu lire, et en bas de la page, un espace vide. Trois ou quatre lignes. Pas plus.

Mathias s’ar­rê­ta devant le comp­toir. Bakh­tiyor leva les yeux. Ils se regardèrent.

— Je sors, dit Mathias.

Bakh­tiyor incli­na la tête. Mais cette fois, il fit autre chose — un geste que Mathias ne lui avait jamais vu. Il posa sa main à plat sur le cahier ouvert, les doigts écar­tés, comme pour pro­té­ger ce qui était écrit. Ou comme pour mon­trer qu’il res­tait de la place.

Mathias pous­sa la porte de l’hô­tel et sor­tit dans la nuit.

L’air était froid. Plus froid que les nuits pré­cé­dentes — l’au­tomne avan­çait, le Kara­koum souf­flait un air sec et gla­cé qui sen­tait la pierre et le sel. Les étoiles étaient là, innom­brables, et la lune — décrois­sante main­te­nant, ampu­tée d’un quart — éclai­rait les murailles d’une lumière plus maigre, plus pâle, qui creu­sait les ombres au lieu de les adoucir.

Tosh Dar­vo­za. L’arche sombre. Mathias entra.

L’I­chan-Kala était silen­cieuse. Plus silen­cieuse que toutes les nuits pré­cé­dentes. Pas un chat. Pas un chien. Pas même le vent dans les cré­neaux. Le silence était si par­fait qu’il avait une tex­ture — quelque chose de velou­té, de dense, qui se posait sur la peau comme une brume sèche.

Mathias mar­cha.

Sans plan. Sans iti­né­raire. Sans appa­reil pho­to. Les mains dans les poches, les yeux ouverts. Il mar­cha comme on marche dans un rêve — sans choi­sir les virages, sans comp­ter les pas, en lais­sant les ruelles déci­der pour lui. Un coude à gauche. Un pas­sage voû­té. Une cour inté­rieure qu’il ne connais­sait pas, avec un figuier mort au centre et un bas­sin assé­ché. Un esca­lier de trois marches qui mon­tait vers un che­min de ronde, puis redes­cen­dait de l’autre côté du mur dans une ruelle plus étroite, plus sombre, plus ancienne.

La ville le guidait.

Il n’a­vait plus peur. Ce qui avait été, les pre­miers jours, une irri­ta­tion du réel — l’a­no­ma­lie des pho­tos, le glis­se­ment des ruelles, l’in­quié­tude de l’es­prit ration­nel devant ce qui ne tenait pas — s’é­tait trans­for­mé en autre chose. Pas en accep­ta­tion — Mathias n’ac­cep­tait rien, il n’é­tait pas fait pour accep­ter. Mais en atten­tion. Une atten­tion sans filtre, sans cadre, sans objec­tif — l’at­ten­tion nue de quel­qu’un qui a posé son appa­reil pho­to et qui regarde avec ses yeux, avec son corps, avec ses mains vides.

Les mains vides. Pour la pre­mière fois depuis qu’il pho­to­gra­phiait — depuis vingt ans, depuis le pre­mier boî­tier offert par son père quand il avait dix-huit ans —, ses mains étaient vides. Pas de boî­tier, pas d’ob­jec­tif, pas de cour­roie, pas de tré­pied. Rien entre lui et le monde. Rien entre ses yeux et les murs. L’ab­sence de l’ap­pa­reil était phy­sique — un manque, un dés­équi­libre, comme un bras ampu­té — et en même temps une libé­ra­tion, une légè­re­té, une nudi­té qui le ren­dait vul­né­rable et vivant.

Il pas­sa devant le Kal­ta Minor. Le mina­ret tron­qué, dans la lumière de la lune décrois­sante, était un cylindre d’ombre et de faïence, ses bandes tur­quoise réduites à des stries grises sur un fond noir. Inache­vé. Inter­rom­pu. Le khan qui l’a­vait com­man­dé était mort avant la fin, et le mina­ret était res­té là, mas­sif et incom­plet, comme une phrase sans point final. Comme un livre dont la der­nière page est arrachée.

On ne finit jamais rien. On s’arrête.

La voix de son père. La seule phrase dont il se souvenait.

Mathias conti­nua. Il tra­ver­sa une zone de la ville qu’il n’a­vait jamais vue — ni de jour ni de nuit — une suc­ces­sion de cours inté­rieures reliées par des pas­sages si étroits qu’il devait avan­cer de pro­fil, les épaules frot­tant contre les murs de brique. Les murs étaient tièdes. La brique, qui aurait dû être froide à cette heure et à cette sai­son, était tiède sous ses doigts — pas chaude, tiède, de la tié­deur d’un corps qui vient de se lever, de la tié­deur d’un bois que quel­qu’un a tou­ché juste avant.

Il débou­cha devant le mau­so­lée de Pah­la­von Mahmud.

La cou­pole tur­quoise, dans la lumière maigre de la lune ampu­tée, était une masse sombre cou­ron­née d’un éclat de métal — le som­met doré, le seul point de lumière dans tout le com­plexe funé­raire. La cour inté­rieure était bai­gnée d’ombre. L’arbre, le puits, les cel­lules — tout était noir. Mais la porte du mau­so­lée était ouverte.

Pas entrou­verte. Ouverte. Les deux bat­tants de bois sculp­té écar­tés contre le mur, comme deux mains ouvertes, et der­rière eux la gueule sombre de l’in­té­rieur — le kha­na­qah, la salle de prière, le sar­co­phage de Pah­la­von Mahmud.

Mathias avan­ça.

Il fran­chit le seuil. La porte ne se refer­ma pas der­rière lui. L’in­té­rieur était noir — noir total, sans la moindre lumière, les fenêtres hautes et étroites ne lais­sant pas­ser ni lune ni étoiles. Le sol sous ses pieds était de la terre bat­tue — pas du car­re­lage, pas des dalles, de la terre — et l’o­deur qui mon­tait n’é­tait pas celle de la majo­lique et de la céra­mique émaillée mais celle d’un ate­lier. Cuir. Colle. Four­rure. L’o­deur d’un lieu de tra­vail, d’un lieu de mains.

Puis la lumière vint.

Pas d’un coup — pro­gres­si­ve­ment, comme une aube inté­rieure. Les murs se révé­lèrent dans un bleu lent, émer­geant de l’obs­cu­ri­té fibre par fibre, et Mathias vit la majo­lique — les motifs flo­raux, les entre­lacs, les car­touches de cal­li­gra­phie per­sane — et il vit que les motifs bou­geaient. Pas au sens propre — les fleurs ne se dépla­çaient pas, les ara­besques ne ram­paient pas sur le mur. Mais dans la lumière qui mon­tait, les reliefs de la céra­mique chan­geaient d’ombre, et les ombres redes­si­naient les motifs, et les motifs racon­taient autre chose que ce qu’ils racon­taient de jour — pas des orne­ments, pas des déco­ra­tions, mais des visages, des mains, des gestes, des scènes entières qui vivaient dans le bleu comme des pois­sons dans l’eau.

Il vit des mains qui cou­saient de la four­rure. Des mains larges, pré­cises, qui pas­saient l’ai­guille dans le cuir avec la même patience que les mains d’Or­zou-bibi sur la soie, la même exac­ti­tude que les mains de son père sur le maro­quin. Il vit un homme — pas l’homme au man­teau, un autre, plus jeune, les épaules nues, les bras cou­verts de pous­sière — qui lut­tait, les pieds plan­tés dans le sable, les mains cher­chant la prise, le corps arc-bou­té contre un adver­saire invi­sible. Il vit un visage pen­ché sur un par­che­min, une plume trem­pée dans l’encre, des mots qui nais­saient en per­san sous les doigts — des rubai, des qua­trains, des poèmes qui par­laient du vent et du sable et de la mémoire et de la trace que laissent les mains après que les mains ont disparu.

Sera-t-on sou­ve­nu au-des­sus de mes cendres ?

Mathias se tenait debout au centre du mau­so­lée, les bras le long du corps, les mains vides, et il regar­dait les murs bleus lui racon­ter la vie d’un homme mort sept cents ans plus tôt — un homme qui avait cou­su des four­rures et écrit des poèmes et lut­té à mains nues et qui avait été enter­ré dans son propre ate­lier, et dont les mots étaient encore là, ins­crits dans la céra­mique, vivants dans le bleu.

Et il pen­sa à son père.

Non — il ne pen­sa pas à son père. Il le vit. Pas dans les murs, pas dans la majo­lique — en lui-même, dans cet endroit entre le ster­num et la gorge où les choses muettes se logent. Il vit l’a­te­lier du Lot, la fenêtre, le pru­nier, les mains sur le cuir. Il vit le silence qui n’é­tait pas une absence de parole mais un lan­gage, le lan­gage des gestes, le lan­gage de la matière, le lan­gage de ceux qui tra­vaillent de leurs mains et qui n’ont pas besoin de mots parce que le tra­vail est le mot.

Et il com­prit — debout dans le mau­so­lée de Pah­la­von Mah­mud, au cœur de l’I­chan-Kala, au cœur de la nuit, sans appa­reil pho­to — il com­prit que son père et le four­reur de Khi­va étaient le même homme. Pas la même per­sonne — le même homme. Le même geste, la même patience, le même silence, la même ques­tion posée à la matière : sera-t-on sou­ve­nu ? Et la matière répon­dait — le cuir répon­dait, la soie répon­dait, la brique répon­dait, la céra­mique répon­dait — oui, le geste reste, la main reste, le nœud dans la soie et le point dans le cuir et le mot dans la terre, tout ça reste, au-des­sus des cendres.

Mathias ne sut pas com­bien de temps il res­ta dans le mau­so­lée. La lumière bleue mon­ta, attei­gnit une inten­si­té qui n’a­vait rien de lunaire — un bleu pur, un bleu de fond de mer, un bleu de rêve — puis redes­cen­dit, len­te­ment, et l’obs­cu­ri­té revint, et il se retrou­va dans le noir, debout, les mains vides, et quelque chose en lui avait changé.

Il sor­tit.

La cour inté­rieure était bai­gnée de lune. La porte du mau­so­lée était fer­mée der­rière lui — il ne l’a­vait pas enten­due se fer­mer. L’arbre, le puits, les cel­lules. Tout était en place. Le silence était là, velou­té, dense, mais dif­fé­rent — un silence d’a­près, un silence qui avait dit ce qu’il avait à dire.

Mathias tra­ver­sa l’I­chan-Kala pour la der­nière fois. Il ne se pres­sa pas. Il mar­cha dans les ruelles en tou­chant les murs du bout des doigts — les murs tièdes, les briques vivantes, les portes sculp­tées. Il pas­sa devant la mos­quée Juma sans y entrer. Il pas­sa devant l’a­te­lier d’Or­zou-bibi — la porte était fer­mée, les métiers à tis­ser silen­cieux, la soie endor­mie. Il pas­sa devant la méder­sa Sher­ga­zi Khan — « j’ac­cepte la mort des mains d’es­claves » — et il pen­sa aux cinq mille Per­sans qui avaient construit ce lieu et qui l’a­vaient ensuite lavé du sang de leur maître, et que les murs s’en sou­ve­naient, et que la nuit les murs se le racon­taient entre eux.

Il sor­tit par Tosh Darvoza.

L’A­sia Khi­va Hotel. Le jar­din. La porte. Le hall. Les lustres.

Bakh­tiyor.

Le récep­tion­niste de nuit était debout — pas assis sur son tabou­ret, debout, der­rière le comp­toir, le cahier fer­mé devant lui. Fer­mé. Pour la pre­mière fois depuis que Mathias le voyait, le cahier était fermé.

Bakh­tiyor le regar­da. Mathias le regarda.

— C’est fini ? deman­da Mathias.

Bakh­tiyor ne répon­dit pas. Il prit le cahier — un cahier ordi­naire, à cou­ver­ture car­ton­née, du genre qu’on achète dans les pape­te­ries de bazar — et le posa sur le comp­toir, du côté de Mathias. Un geste simple, pré­cis, définitif.

Mathias prit le cahier. Il était lourd. Plus lourd qu’un cahier de cette taille n’au­rait dû l’être. Il l’ou­vrit à la pre­mière page.

L’é­cri­ture était fine, ser­rée, en carac­tères ouz­beks — l’al­pha­bet latin adop­té par l’Ouz­bé­kis­tan après l’in­dé­pen­dance — et Mathias ne pou­vait pas lire les mots, mais il pou­vait lire la forme — les dates, les heures, les chiffres de chambres qui reve­naient, les tirets qui sépa­raient les entrées. C’é­tait un registre. Le registre de Bakh­tiyor. Le jour­nal de bord du récep­tion­niste de nuit.

Il feuille­ta. Des dizaines de pages. Des cen­taines d’en­trées. Des nuits et des nuits de notes, d’ob­ser­va­tions, de quelque chose que quel­qu’un avait regar­dé et consi­gné avec la patience d’un astro­nome notant le mou­ve­ment des étoiles.

Il refer­ma le cahier. Le posa contre sa poitrine.

— Mer­ci, dit-il.

Bakh­tiyor incli­na la tête. Puis il fit quelque chose d’i­nat­ten­du — il sou­rit. Un sou­rire mince, bref, presque invi­sible, le pre­mier sou­rire que Mathias lui voyait, et dans ce sou­rire il y avait tout ce que Bakh­tiyor n’a­vait jamais dit — qu’il savait, qu’il avait tou­jours su, que la ville bou­geait la nuit et que les murs se res­sou­ve­naient et que les ruelles chan­geaient de place, et qu’il le notait, nuit après nuit, non pas pour com­prendre mais pour témoi­gner, parce que quel­qu’un devait témoi­gner, et que c’é­tait son rôle, le rôle du récep­tion­niste de nuit, le gar­dien du seuil entre l’hô­tel et la ville, entre le jour et la nuit, entre le monde des vivants et le monde de tout le reste.

Mathias mon­ta dans sa chambre 214 pour la der­nière fois. Il fit ses valises. Les boî­tiers Canon, les objec­tifs, le tré­pied, les cartes mémoire. Les frag­ments de tapis — soi­gneu­se­ment rou­lés, enve­lop­pés dans du papier de soie ache­té au bazar. Le petit car­ré de soie au 214 bro­dé au dos. Et le cahier de Bakh­tiyor, glis­sé entre deux pulls, pro­té­gé comme un manuscrit.

Le matin vint. L’or ram­pant sur la plaine, les murailles pas­sant du gris au fauve, le ciel blanc puis bleu. Mathias des­cen­dit ses valises. La récep­tion­niste de jour — la femme ronde aux che­veux auburn — lui fit signer la note avec la même len­teur litur­gique que le jour de son arri­vée. Bakh­tiyor n’é­tait plus là. Son tabou­ret était vide. Le comp­toir était nu.

Dil­no­za l’at­ten­dait dehors, dans la Dae­woo Nexia blanche. Elle l’emmena à l’aé­ro­port d’Our­guentch. Le tra­jet dura trente-cinq minutes — la même route, la même plaine, les mêmes champs de coton et les mêmes canaux. Ils ne par­lèrent presque pas.

— Vous revien­drez, dit-elle. Ce n’é­tait pas une question.

— Je ne sais pas.

— Vous reviendrez.

À l’aé­ro­port, devant le bâti­ment bleu pas­tel, Mathias posa ses valises et se retour­na. Vers le sud. Vers Khi­va. Les mina­rets n’é­taient pas visibles à cette dis­tance, mais il savait qu’ils étaient là — le Kal­ta Minor, l’Is­lam Khod­ja, les cou­poles, les murailles. Tout le laby­rinthe de brique et de terre crue, ser­ré dans ses murs comme un cœur dans sa cage thoracique.

Il leva son télé­phone et prit une pho­to par la vitre de la salle d’embarquement. Pas le Lei­ca, pas le Canon — le télé­phone, l’ap­pa­reil de rien, l’ap­pa­reil de tout le monde. La plaine, la route, l’ho­ri­zon. L’i­mage serait médiocre, sur­ex­po­sée, banale.

Il ne la regar­da pas tout de suite.

L’a­vion décol­la vers Tachkent à onze heures. L’I­lyu­shin brin­que­ba­lant, les rideaux aux hublots. Le voi­sin qui dor­mait. Le Kho­rezm qui rape­tis­sait sous les ailes — les canaux, les champs, l’oa­sis, puis le beige du Kara­koum, l’im­men­si­té, le rien.

C’est dans l’a­vion qu’il regar­da la photo.

La plaine. La route. L’ho­ri­zon. Tout était là, nor­mal, banal, sur­ex­po­sé. Mais au centre de l’i­mage — là où la route dis­pa­rais­sait dans la cha­leur et le loin­tain — quelque chose n’al­lait pas. L’angle. La pers­pec­tive. La route ne fuyait pas vers l’ho­ri­zon — elle fuyait vers le bas, comme si le sol s’ou­vrait, et dans cette ouver­ture, dans ce trou de lumière et de pous­sière, on voyait — pas net­te­ment, pas en détail, mais on voyait — des murs. Des murs de brique. Des cré­neaux. Un mina­ret tron­qué cou­vert de faïence tur­quoise. Et une ruelle, étroite, pro­fonde, vue du des­sus, comme si l’ob­jec­tif du télé­phone avait tra­ver­sé trente kilo­mètres de plaine et les murailles et le ciel pour plon­ger au cœur de l’Ichan-Kala.

Et dans la ruelle, une sil­houette. De dos. Un homme qui mar­chait, les mains dans les poches, sans appa­reil pho­to, sans bagage. Un homme qui mar­chait dans une ruelle qui n’exis­tait sur aucune carte. Un homme qui res­sem­blait à Mathias.

Mathias regar­da la pho­to long­temps. Puis il regar­da par le hublot. Le Kara­koum s’é­ten­dait en des­sous — beige, plat, infi­ni. Quelque part dans ce vide, Khi­va respirait.

Il ran­gea le télé­phone. Ouvrit le cahier de Bakh­tiyor. Les pages d’é­cri­ture fine, ser­rée, en carac­tères qu’il ne savait pas lire. Il feuille­ta jus­qu’à la der­nière page — celle qu’il avait vue la veille, presque pleine, avec l’es­pace vide en bas.

L’es­pace n’é­tait plus vide.

Trois lignes avaient été ajou­tées. La der­nière entrée. L’é­cri­ture de Bakh­tiyor — fine, ser­rée, régu­lière. Et à la fin de la troi­sième ligne, un mot que Mathias recon­nut, parce que c’é­tait un nom propre et que les noms propres se lisent dans toutes les langues :

Erlin­ger.

Sui­vi d’un chiffre :

214.

Et d’une phrase, la der­nière, qu’il ne pou­vait pas lire, dont il ne connais­sait pas les mots, mais dont il devi­nait le sens — parce qu’il l’a­vait lu sur les murs du mau­so­lée, dans la majo­lique bleue, dans les lettres per­sanes enla­cées aux fleurs, et que la ques­tion n’a­vait pas besoin de traduction :

Sera-t-on sou­ve­nu au-des­sus de mes cendres ?

Mathias fer­ma le cahier. L’a­vion tra­ver­sait le ciel. En des­sous, le désert. Et quelque part dans le désert, une ville qui bou­geait la nuit, dont les murs se sou­ve­naient, dont les tapis des­si­naient les che­mins, et dont un récep­tion­niste de nuit, assis sur un tabou­ret, le dos très droit, notait tout dans un cahier — nuit après nuit, mot après mot, nœud après nœud — pour que rien ne soit oublié.

Au-des­sus des cendres.

FIN

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Au-des­sus de mes cendres — Cha­pitres 5 à 8

Au-des­sus
de mes cendres

Au-des­sus de mes cendres

Cha­pitres 5 à 8

CHA­PITRE 5 — LA TRAME

Orzou-bibi ne regar­dait pas le métier.

Ses yeux — presque fer­més, deux fentes sombres dans un réseau de rides — étaient tour­nés vers la fenêtre haute de la cel­lule, vers la lumière qui n’en­trait pas vrai­ment, ou pas assez pour voir quoi que ce soit. Mais ses mains voyaient. Elles allaient et venaient sur le fil avec une intel­li­gence auto­nome, une science des doigts qui n’a­vait plus besoin du regard, et le fuseau tour­nait dans sa main gauche tan­dis que la droite tirait la soie, l’é­ti­rait, la ten­dait, et le fil nais­sait entre les deux — un fil d’une finesse insen­sée, à peine visible, qui cap­tait la lumière un ins­tant avant de dis­pa­raître dans la torsion.

Mathias reve­nait pour la troi­sième fois.

Il avait deman­dé à Dil­no­za de l’ac­com­pa­gner — pas pour tra­duire, cette fois, mais pour être là, parce que la pré­sence de Dil­no­za chan­geait quelque chose dans l’at­mo­sphère de l’a­te­lier. Les tis­seuses se déten­daient. Elles par­laient entre elles, riaient, chan­taient à voix basse les mélo­dies lentes du Kho­rezm qui accom­pa­gnaient le bat­te­ment du peigne sur la trame. Avec Mathias seul, elles étaient polies mais silen­cieuses — un étran­ger, un homme, un appa­reil pho­to. Avec Dil­no­za, elles rede­ve­naient elles-mêmes.

L’a­te­lier occu­pait trois cel­lules de l’an­cienne méder­sa Yakub Bey Kho­ja, construite en 1873, et une qua­trième plus petite où l’on tei­gnait la soie. Mathias avait obte­nu la per­mis­sion de pho­to­gra­phier — pas le tapis en cours, la règle tenait — et il avait pas­sé la mati­née à sai­sir les gestes : les mains qui nouaient, le peigne qui frap­pait, les navettes qui tra­ver­saient la chaîne, les fils de cou­leur qui appa­rais­saient nœud après nœud dans la trame comme des mots dans une phrase. Mais ce qu’il vou­lait vrai­ment, ce n’é­tait pas pho­to­gra­phier. C’é­tait comprendre.

Il avait appor­té ses images de tapis — des pho­tos prises les jours pré­cé­dents dans les bou­tiques de l’I­chan-Kala et au petit musée de la Soie, où des tapis anciens étaient expo­sés sous verre. Il les avait impri­mées à l’hô­tel, en petit for­mat, sur le papier médiocre de l’im­pri­mante du busi­ness cen­ter. Et il les avait éta­lées sur une table basse, dans la cel­lule où Orzou-bibi filait, à côté de ses propres pho­tos aériennes de l’I­chan-Kala — des vues du des­sus, trou­vées en ligne, qu’il avait anno­tées au crayon.

— Deman­dez-lui, dit-il à Dil­no­za, ce que signi­fient les motifs.

Dil­no­za par­la lon­gue­ment avec Orzou-bibi. Le dia­logue était lent — la vieille femme répon­dait par bribes, avec des pauses, comme si les mots devaient remon­ter de très loin avant d’at­teindre ses lèvres. Dil­no­za tra­dui­sait au fur et à mesure, d’une voix basse pour ne pas inter­rompre le fil.

— Les étoiles à huit branches, ce sont des sym­boles solaires. Elles viennent d’a­vant l’is­lam — du culte de Ten­gri, le dieu du ciel des nomades. Chaque branche est une direc­tion. Huit direc­tions, parce que les quatre points car­di­naux ne suf­fisent pas — il faut aus­si ce qui est entre eux.

— Et les croix ?

— Aus­si Ten­gri. La croix dans un losange, c’est le soleil dans l’ho­ri­zon. Ça pro­tège. Les femmes tis­saient ça dans les tapis de mariage pour que le couple soit béni.

— Et ceux-là ?

Mathias mon­trait un motif plus com­plexe — une sorte de laby­rinthe de lignes bri­sées, imbri­quées, qui for­mait un des­sin à la fois géo­mé­trique et orga­nique, comme un cir­cuit élec­trique redes­si­né par un calligraphe.

Orzou-bibi par­la plus long­temps, cette fois. Sa voix chan­gea — plus grave, plus lente, avec des mots que Dil­no­za ne tra­dui­sait pas tout de suite, comme si elle les pesait.

— Elle dit que c’est un vieux motif. Très vieux. On l’ap­pelle « le che­min du mar­chand » — c’est le tra­jet des cara­vanes dans le désert. Chaque ligne bri­sée est une étape. Les angles sont les virages — les endroits où le vent change et où il faut chan­ger de direc­tion. Le centre du motif, c’est le puits — l’en­droit où l’on boit et où l’on dort.

— Un plan, dit Mathias.

— Oui. En quelque sorte. Mais pas un plan fixe. Elle dit que les anciennes tis­seuses ne copiaient pas un modèle — elles tis­saient ce qu’elles voyaient en rêve. Et les rêves chan­geaient d’une nuit à l’autre. Alors le même motif, tis­sé par la même femme, ne don­nait jamais exac­te­ment le même tapis.

Mathias regar­dait la pho­to du tapis. Le « che­min du mar­chand ». Les lignes bri­sées, les angles, le puits au centre. Il regar­da ensuite sa pho­to aérienne de l’I­chan-Kala. Le rec­tangle allon­gé, les ruelles per­pen­di­cu­laires, les décro­che­ments, les impasses.

Il super­po­sa les deux.

Pas exac­te­ment — les échelles n’é­taient pas les mêmes, les pro­por­tions non plus. Mais il y avait une cor­res­pon­dance. Pas point par point, pas ruelle par ruelle, mais dans la logique du des­sin — la manière dont les lignes se bri­saient aux mêmes angles, la manière dont les impasses du tapis cor­res­pon­daient à des culs-de-sac du plan, la manière dont le centre — le puits — tom­bait à l’en­droit approxi­ma­tif du mau­so­lée de Pah­la­von Mahmud.

Il mon­tra la super­po­si­tion à Dil­no­za. Elle fron­ça les sourcils.

— Vous cher­chez une carte dans un tapis ?

— Je ne cherche rien. Je regarde.

— C’est pareil, dans cette ville.

Orzou-bibi, qui avait ces­sé de filer et les obser­vait de ses yeux presque clos, dit quelque chose. Une phrase brève, sèche, sans inflexion.

— Qu’est-ce qu’elle dit ? deman­da Mathias.

Dil­no­za hési­ta. Pas long­temps — une seconde, peut-être deux — mais assez pour que Mathias le remarque.

— Elle dit : « Les tapis ne copient pas la ville. C’est la ville qui copie les tapis. »

Le silence qui sui­vit fut inter­rom­pu par le bat­te­ment du peigne — tok, tok, tok — dans la cel­lule voi­sine. Les tis­seuses conti­nuaient. Le tapis rouge et bleu gran­dis­sait, nœud après nœud. Mathias regar­dait les mains d’Or­zou-bibi, immo­biles pour la pre­mière fois sur le fuseau, et il sen­tait quelque chose se dépla­cer dans sa com­pré­hen­sion des choses — pas un séisme, pas une révé­la­tion, plu­tôt le glis­se­ment d’une pièce dans un méca­nisme qu’il ne connais­sait pas encore.

Il prit congé d’Or­zou-bibi. Elle incli­na la tête, mur­mu­ra quelques mots que Dil­no­za tra­dui­sit en souriant :

— Elle dit de reve­nir. Elle dit que vous regar­dez bien, pour un étranger.

Dehors, la lumière de midi frap­pait les murs de l’I­chan-Kala avec une vio­lence blanche. Les tou­ristes se pres­saient devant le Kal­ta Minor, bran­dis­sant leurs télé­phones. Un ven­deur de tapis avait déployé ses mar­chan­dises sur le sol, devant la méder­sa Muham­mad Amin Khan — des tapis de laine et de soie, rouges, bleus, bruns, avec leurs motifs géo­mé­triques éta­lés au soleil comme des langues qu’on ne savait plus lire.

Mathias les regar­da différemment.

— Dil­no­za.

— Oui ?

— L’his­toire des esclaves. Celle de la méder­sa Sher­ga­zi Khan. Racontez-la-moi.

Dil­no­za s’as­sit sur un muret, à l’ombre d’un auvent, et raconta.

— 1718. Le khan Sher­ga­zi décide de construire une méder­sa. Il fait cap­tu­rer cinq mille esclaves per­sans — des gens de Mech­hed, prin­ci­pa­le­ment — et les amène à Khi­va. Il leur pro­met la liber­té en échange de leur tra­vail. Ils construisent la méder­sa. Quand la construc­tion touche à sa fin, le khan com­mence à hési­ter — libé­rer cinq mille hommes, c’est perdre cinq mille esclaves, et un esclave à Khi­va, au XVIIIe siècle, ça vaut cher. Les Per­sans sentent la tra­hi­son. Ils se sou­lèvent. Ils lynchent le khan à l’in­té­rieur même de la méder­sa qu’ils ont construite.

— Et l’ins­crip­tion au-des­sus de la porte ?

— « J’ac­cepte la mort des mains d’esclaves. »

— C’est le khan qui a écrit ça ?

— Non. Quel­qu’un l’a fait gra­ver après, comme si c’é­tait la der­nière parole du khan. Mais per­sonne ne sait si c’est vrai. C’est une phrase impos­sible — elle sup­pose que le khan savait ce qui allait arri­ver et qu’il l’a accep­té. Une phrase de tra­gé­die, pas d’histoire.

Mathias regar­da en direc­tion de la méder­sa Sher­ga­zi Khan, visible depuis où ils étaient assis — un bâti­ment sobre, presque modeste com­pa­ré aux construc­tions pos­té­rieures, avec un por­tail en brique et une cour inté­rieure silencieuse.

Cinq mille Per­sans. Des mains d’es­claves qui avaient taillé chaque brique, posé chaque poutre, enduit chaque mur. Et le sang du khan ver­sé dans les murs mêmes qu’ils avaient éle­vés. Khi­va n’é­tait pas une ville de pierres. C’é­tait une ville de gestes — des mil­lions de gestes accu­mu­lés, empi­lés, couche après couche, les mains des esclaves et les mains des arti­sans et les mains des tis­seuses, tous ces gestes silen­cieux dont les murs étaient faits.

La main qui a cousu.

Comme les mains de son père sur le cuir.

Comme les mains d’Or­zou-bibi sur la soie.

Il sor­tit de l’I­chan-Kala en début d’a­près-midi et ren­tra à l’hô­tel pour trans­fé­rer ses fichiers. Sur le seuil du hall, il croi­sa un homme qu’il n’a­vait pas encore vu — grand, maigre, le crâne rasé, un gilet de toile beige sur une che­mise à car­reaux, une sacoche en cuir sous le bras. L’homme avait le teint rou­geaud et les yeux d’un bleu très pâle, presque déco­lo­ré, comme un ciel de fin d’hiver.

— Fran­çais ? dit l’homme en fran­çais, avec un accent russe qui écra­sait les voyelles.

— Oui.

— Vik­tor Nemt­sov. Res­tau­ra­teur. Je tra­vaille sur la Kunya Ark. On se ver­ra sans doute.

Il ten­dit une main ferme, sou­rit d’un sou­rire qui n’at­tei­gnait pas ses yeux, et dis­pa­rut vers le jar­din de l’hô­tel, en direc­tion de la pis­cine vide.

CHA­PITRE 6 — L’ARCHITECTE

Le bar de l’A­sia Khi­va Hotel n’é­tait pas un bar — c’é­tait une alcôve avec un comp­toir en stra­ti­fié, quatre tabou­rets en simi­li­cuir, un réfri­gé­ra­teur vitré conte­nant des bières ouz­bèkes et des bou­teilles d’eau, et une éta­gère où trois bou­teilles de vod­ka russe voi­si­naient avec un fla­con de cognac armé­nien dont le niveau n’a­vait pas bou­gé depuis l’ère sovié­tique, pro­ba­ble­ment. L’é­clai­rage venait d’une applique en forme de coquillage qui dif­fu­sait une lumière jau­nâtre sur le mur peint en crème. Per­sonne n’al­lait jamais dans ce bar, sauf Vik­tor Nemtsov.

Mathias l’y trou­va le soir du sixième jour.

Vik­tor était assis sur le tabou­ret le plus éloi­gné de la porte, un verre de vod­ka devant lui — pas la vod­ka de l’é­ta­gère, une bou­teille qu’il avait appor­tée lui-même et qui por­tait une éti­quette en cyril­lique —, et il lisait un jour­nal en russe avec l’at­ten­tion d’un homme qui ne cherche pas des nou­velles mais un pré­texte pour ne par­ler à per­sonne. Il leva les yeux quand Mathias s’assit.

— Le Fran­çais. Vous pho­to­gra­phiez les murs, c’est ça ?

— Les bâti­ments, oui.

— C’est la même chose ici. Les bâti­ments sont des murs. Et les murs sont des gens. Vodka ?

Il ver­sa sans attendre la réponse. Le verre était un verre à thé, petit, éva­sé, pas fait pour la vod­ka. Mathias but. Le liquide avait la dou­ceur trom­peuse des bonnes vod­kas — on ne sen­tait rien, puis tout brûlait.

Vik­tor Nemt­sov, apprit Mathias au cours de la demi-heure qui sui­vit, était archi­tecte de for­ma­tion — diplô­mé du MARHI de Mos­cou dans les années 90, « quand Mos­cou res­sem­blait à un chan­tier de démo­li­tion et que les archi­tectes étaient des archéo­logues mal­gré eux ». Il avait tra­vaillé pour dif­fé­rents pro­grammes de res­tau­ra­tion en Asie cen­trale — Samar­cande, Bou­kha­ra, Merv au Turk­mé­nis­tan — et se trou­vait à Khi­va depuis six mois pour un pro­jet de conso­li­da­tion de la Kunya Ark, la for­te­resse inté­rieure de l’I­chan-Kala, finan­cé par un consor­tium euro­péen et le minis­tère de la Culture ouzbek.

— Conso­li­der, dit-il en ver­sant un deuxième verre. C’est un mot diplo­ma­tique. Ça veut dire empê­cher les murs de tom­ber tout en empê­chant les Ouz­beks de les repeindre en neuf. C’est un exer­cice d’é­qui­libre entre la ruine et le mensonge.

Il par­lait un fran­çais cor­rect, appris à l’Ins­ti­tut Pou­ch­kine de Mos­cou et per­fec­tion­né sur des chan­tiers inter­na­tio­naux. Son voca­bu­laire était tech­nique et pré­cis quand il par­lait d’ar­chi­tec­ture, et sar­cas­tique quand il par­lait de tout le reste.

— Le pro­blème de la res­tau­ra­tion, c’est qu’elle sup­pose que le bâti­ment a un état d’o­ri­gine. Un état idéal, fixe, vers lequel il faut reve­nir. Mais un bâti­ment en terre crue dans le Kho­rezm, ça n’a jamais été fixe. Ça bouge. La terre res­pire. L’eau monte et des­cend dans les fon­da­tions avec les sai­sons. Les murs se dilatent en été et se contractent en hiver. Un bâti­ment en terre, c’est un organisme.

— Comme un arbre.

— Mieux qu’un arbre. Un arbre pousse dans un seul sens. Un mur en terre pousse dans tous les sens — il s’é­pais­sit, il s’a­min­cit, il se tord, il s’af­faisse. Et si vous le lais­sez tran­quille assez long­temps, il finit par res­sem­bler au sol dont il est fait. C’est la seule archi­tec­ture hon­nête du monde : elle retourne d’où elle vient.

Mathias écou­tait. Vik­tor avait la capa­ci­té de cer­tains soli­taires — les alcoo­liques culti­vés, les expa­triés de long cours — à rem­plir un silence dès qu’on le lui offrait. Il ne par­lait pas pour com­mu­ni­quer ; il par­lait pour entendre le son de sa propre intel­li­gence dans un endroit où per­sonne ne l’écoutait.

Mais au troi­sième verre, quelque chose chan­gea. Vik­tor ces­sa d’être brillant. Sa voix bais­sa d’un ton, son débit ralen­tit, et ses yeux bleu pâle se fixèrent sur la sur­face du comp­toir en stra­ti­fié comme s’il y cher­chait quelque chose.

— Je vais vous dire un truc, dit-il. Un truc que je n’ai pas mis dans mes rapports.

Mathias atten­dit.

— La Kunya Ark. La for­te­resse. Je la relève depuis six mois. Des plans, des coupes, des mesures. Tout au laser — je tra­vaille avec un Lei­ca DIS­TO, pré­cis au mil­li­mètre. Je mesure les murs, les ouver­tures, les hau­teurs sous pla­fond, les épais­seurs. Je note tout. Je reporte sur Auto­CAD. Et la semaine sui­vante, je remesure.

Il fit une pause. Ver­sa un demi-verre. Ne le but pas.

— Les mesures ne coïn­cident pas.

Mathias ne dit rien.

— Pas beau­coup. Des cen­ti­mètres. Par­fois un ou deux, par­fois cinq, rare­ment plus de dix. Une ouver­ture de porte qui fait 1,83 mètre le mar­di et 1,86 le jeu­di. Un mur de 47 cen­ti­mètres d’é­pais­seur qui en fait 45 huit jours plus tard. J’ai véri­fié mon ins­tru­ment — il est cali­bré, il fonc­tionne. J’ai mesu­ré d’autres bâti­ments dans la ville nou­velle, hors de l’I­chan-Kala — les mesures sont stables. C’est seule­ment à l’in­té­rieur des murs.

— Le mou­ve­ment de la terre, dit Mathias. Vous avez dit vous-même que les murs respirent.

— Oui. C’est ce que je me suis dit. Dila­ta­tion ther­mique, mou­ve­ment hydrique, tout ça. Mais dix cen­ti­mètres sur un mur de brique crue en une semaine, sans pluie, sans chan­ge­ment de tem­pé­ra­ture notable — non. Ça ne tient pas. Les coef­fi­cients ne cor­res­pondent pas. J’ai fait les calculs.

— Alors quoi ?

Vik­tor le regar­da. Ses yeux bleu pâle, dans la lumière jau­nâtre du bar, avaient quelque chose de miné­ral — de la tur­quoise fanée, de la faïence usée.

— Alors je ne sais pas. Je reme­sure. Je note. Je ne mets pas les écarts dans mes rap­ports parce que per­sonne ne me croi­rait et parce que, pour être franc, je ne me crois pas moi-même. Mais les chiffres sont là.

Il but son demi-verre d’un trait.

— Vous savez ce que c’est, le pro­blème, avec un bâti­ment qui bouge ? Ce n’est pas le bâti­ment. C’est ce que ça fait à votre tête. Vous com­men­cez à dou­ter de votre ins­tru­ment, puis de vos yeux, puis de votre mémoire. Et un archi­tecte qui doute de ses mesures, c’est comme un chi­rur­gien qui doute de ses mains. Il vaut mieux boire.

Il ver­sa un qua­trième verre. Cette fois, Mathias refusa.

— Je vais vous mon­trer quelque chose, dit Mathias.

Il mon­ta dans sa chambre, revint avec son ordi­na­teur por­table, et ouvrit les fichiers. La ruelle de l’a­vant-veille. Les trois pho­tos. La troi­sième, avec le coude à gauche qui n’exis­tait pas sur les deux pre­mières. Puis les pho­tos du matin — le mur plein là où la ruelle aurait dû être.

Vik­tor regar­da long­temps. Il zoo­ma, revint, zoo­ma encore. Son visage ne tra­his­sait rien — l’ha­bi­tude pro­fes­sion­nelle de ne pas réagir avant d’a­voir fini d’analyser.

— Les méta­don­nées sont propres, dit-il. Même boî­tier, même objec­tif, mêmes coor­don­nées à un mètre près. Même heure à deux secondes d’écart.

— Je sais.

— Et le mur, le len­de­main — les coor­don­nées GPS cor­res­pondent aussi ?

— Oui.

Vik­tor se ren­ver­sa sur son tabou­ret. Il fit tour­ner son verre entre ses doigts — un geste lent, presque mécanique.

— Mon grand-père était ingé­nieur topo­graphe dans l’Ar­mée rouge, dit-il. Il a car­to­gra­phié le Kho­rezm en 1947. Quand j’é­tais enfant, il m’a racon­té une his­toire que je n’ai jamais com­prise. Il disait que les cartes de Khi­va ne tenaient pas. Que les rele­vés d’une semaine ne cor­res­pon­daient pas à ceux de la sui­vante. Il pen­sait que c’é­tait à cause de la terre — le sol allu­vial du del­ta de l’A­mou-Daria, instable, qui bou­geait sous les fon­da­tions. Mais il disait aus­si quelque chose d’autre. Il disait que les vieux de Khi­va n’é­taient pas sur­pris. Ils disaient : « La ville dort le jour et marche la nuit. »

Mathias ne répon­dit pas. Le bar était silen­cieux. L’ap­plique en coquillage bour­don­nait fai­ble­ment. Par la fenêtre, on voyait le jar­din de l’hô­tel, la pis­cine vide pleine de feuilles, et au-delà, la masse sombre des murailles.

— On en reparle, dit Vik­tor en rebou­chant sa bou­teille. Ou pas. Bonne nuit, le Français.

Il se leva, glis­sa la bou­teille dans la poche inté­rieure de son gilet, et sor­tit du bar en mar­chant très droit — la démarche soi­gneu­se­ment ver­ti­cale de l’homme qui sait exac­te­ment com­bien il a bu.

Mathias res­ta seul. Il finit son verre, fer­ma son ordi­na­teur, et tra­ver­sa le hall. Bakh­tiyor était à son poste. Le cahier était ouvert. Le sty­lo bleu, posé en tra­vers de la page. Mathias s’ar­rê­ta devant le comptoir.

— Bakh­tiyor.

Le récep­tion­niste leva ses yeux clairs.

— Est-ce que la ville bouge la nuit ?

Bakh­tiyor le regar­da. Long­temps. Ses yeux ne cil­lèrent pas. Puis il bais­sa le regard vers son cahier, prit le sty­lo, et écri­vit quelque chose — trois ou quatre mots, dans cette écri­ture fine et ser­rée que Mathias ne pou­vait pas lire.

Puis il repo­sa le sty­lo et incli­na la tête.

Mathias mon­ta dans sa chambre. Sur le bal­con, les murailles de l’I­chan-Kala étaient là, immuables, cré­ne­lées, solides. Dix mètres de haut, six mètres d’é­pais­seur, quinze siècles de terre crue. Elles ne bou­geaient pas. Bien sûr qu’elles ne bou­geaient pas.

Il se cou­cha et cette nuit-là il rêva de colonnes — cent douze colonnes de bois qui mar­chaient dans le noir, len­te­ment, à pas de racines, et qui se réar­ran­geaient dans une confi­gu­ra­tion nou­velle avant l’aube, comme les pièces d’un jeu dont per­sonne ne connais­sait les règles.

CHA­PITRE 7 — LA NUIT DES COLONNES

Il atten­dit minuit.

Pas par super­sti­tion — Mathias n’é­tait pas super­sti­tieux, il était pré­cis, ce qui est une forme de super­sti­tion sans dieu — mais parce que minuit était l’heure à laquelle les der­niers pro­me­neurs quit­taient l’I­chan-Kala et où la ville inté­rieure se refer­mait sur elle-même comme un coquillage. Il avait obser­vé le rythme. Les tou­ristes dis­pa­rais­saient vers neuf heures. Les habi­tants ren­traient vers dix heures. Entre onze heures et minuit, quelques chats, un gar­dien de nuit qui fumait devant la porte ouest, et le silence.

Il pré­pa­ra son maté­riel avec une atten­tion par­ti­cu­lière. Le Canon, l’ob­jec­tif 24–70 ouvert à 2.8 pour les condi­tions de basse lumière, le tré­pied car­bone, la lampe fron­tale qu’il n’al­lu­me­rait pas — la lune était aux trois quarts et le ciel, déga­gé de tout nuage, suf­fi­rait. Il enfi­la une veste en toile, des chaus­sures à semelles souples, et descendit.

Le hall de l’A­sia Khi­va Hotel, à minuit, avait la qua­li­té par­ti­cu­lière des lieux conçus pour le jour quand le jour les a quit­tés. Les lustres en cris­tal brillaient pour per­sonne. Le marbre beige ren­voyait un écho feu­tré à chaque pas. L’o­deur de jas­min syn­thé­tique flot­tait, dépla­cée, comme un par­fum por­té par quel­qu’un qui est déjà parti.

Bakh­tiyor.

Le récep­tion­niste de nuit était à son poste — le dos droit, les yeux clairs, le cahier ouvert devant lui. Il por­tait le même pull-over gris, le même gilet sans manches. Mathias se deman­da, en pas­sant devant le comp­toir, s’il avait d’autres vête­ments ou si cette tenue était un uni­forme, une armure, un cos­tume de scène. Il se deman­da aus­si si Bakh­tiyor dor­mait — il ne l’a­vait jamais vu autre­ment qu’é­veillé, assis, immo­bile, le sty­lo bleu à por­tée de main.

— Bon­soir, dit Mathias.

Bakh­tiyor incli­na la tête. Ses yeux sui­virent le tré­pied, le sac à dos, l’ap­pa­reil pho­to. Quelque chose pas­sa dans son regard — pas de la curio­si­té, pas de l’in­quié­tude, plu­tôt une forme de recon­nais­sance, comme un gar­dien de phare regar­dant un navire mettre le cap vers le large.

Mathias pous­sa la porte et sor­tit dans la nuit.

L’air d’oc­tobre, à minuit, dans le Kho­rezm, était d’une pure­té qui fai­sait mal aux pou­mons. Sec, froid sans être gla­cial, char­gé d’une odeur de terre et de quelque chose d’autre — d’her­ba­cé, de sau­vage, qui venait du désert tout proche. Le ciel était immense. La Voie lac­tée bles­sait le noir d’un trait de craie lumi­neuse, si dense, si pré­sente, qu’elle sem­blait peser sur la ville comme un pla­fond de lumière inversée.

Les murailles de l’I­chan-Kala, éclai­rées par la lune, étaient fauves et gigan­tesques. Tosh Dar­vo­za — la porte sud — était une bouche d’ombre. Mathias y entra.

Le chan­ge­ment fut immé­diat. Dehors, la nuit était vaste, ouverte, stel­laire. Dedans, elle se res­ser­rait. Les murs de brique mon­taient de part et d’autre, proches, hauts, cou­pant le ciel en une bande étroite. La lumière lunaire n’en­trait que par le haut, en lames obliques qui tran­chaient les façades en dia­go­nales de lumière et d’ombre. Le sol — pavé, inégal — ren­voyait le bruit des pas avec un écho sec qui rebon­dis­sait entre les murs.

Mathias mar­cha vers la mos­quée Juma.

Il connais­sait le che­min. De jour, il l’a­vait fait une dizaine de fois — Tosh Dar­vo­za, la voie prin­ci­pale vers le nord, pre­mier virage à droite après la méder­sa Kut­lug Murad Inak, puis tout droit. Sept minutes de marche. Mais la nuit, les dis­tances se réar­ran­geaient. Le pre­mier virage à droite, qu’il prit sans hési­ter, menait à une ruelle plus longue que dans son sou­ve­nir — ou était-ce la nuit qui éti­rait les pers­pec­tives, l’ab­sence de lumière qui repous­sait les murs ? Il mar­cha. Ses semelles souples ne fai­saient presque pas de bruit. Il enten­dait sa res­pi­ra­tion, le frot­te­ment de la ban­dou­lière du sac sur sa veste, et un son très loin­tain, très bas, qui pou­vait être le vent dans les cré­neaux ou la res­pi­ra­tion de la ville elle-même.

La porte de la mos­quée Juma — la porte prin­ci­pale, pas la porte laté­rale de Dil­no­za — était fer­mée par un loquet simple, sans cade­nas. Mathias l’ou­vrit. Le grin­ce­ment du bois réson­na dans la ruelle vide comme un cri d’oi­seau, bref et rauque. Il entra.

Les colonnes.

Cent douze colonnes de bois dans la pénombre.

La lune entrait par les deux puits de jour, en colonnes ver­ti­cales de lumière blanche qui tom­baient sur le sol de terre bat­tue comme des piliers incor­po­rels — deux colonnes de lumière par­mi cent douze colonnes de bois, et dans la semi-obs­cu­ri­té qui régnait au-delà de ces flaques pâles, les fûts sculp­tés se devi­naient plus qu’ils ne se voyaient, masses sombres et ver­ti­cales, régu­lières et irré­gu­lières, forêt pétri­fiée sous un ciel de plafond.

Mathias ins­tal­la le tré­pied dans l’al­lée cen­trale, entre deux ran­gées de colonnes. Pose longue — trente secondes, sen­si­bi­li­té 800, ouver­ture maxi­male. L’i­mage met­trait du temps à s’ins­crire sur le cap­teur, et pen­dant ces trente secondes, tout mou­ve­ment serait un flou, une traî­née, un fantôme.

Il déclen­cha.

Le cla­que­ment du miroir réson­na dans la salle vide. Puis le silence revint, plus dense qu’a­vant, comme si le bruit avait creu­sé un espace que le silence se dépê­chait de remplir.

Mathias atten­dit que la pose soit ter­mi­née. Véri­fia l’i­mage sur l’é­cran. Les colonnes appa­rais­saient, nettes pour celles qui étaient dans la zone de net­te­té, fon­dues dans un flou doux pour les plus éloi­gnées. Les deux colonnes de lumière lunaire brillaient sur le sol comme des épées plan­tées dans la terre. C’é­tait beau. C’é­tait exac­te­ment ce qu’il fal­lait pour le livre.

Il dépla­ça le tré­pied de trois mètres vers la gauche. Nou­velle pose. Nou­veau cla­que­ment du miroir. Nou­veau silence.

Au bout de la troi­sième pose, il com­men­ça à mar­cher entre les colonnes.

Il avait lais­sé le tré­pied et mar­chait avec l’ap­pa­reil à la main, sans déclen­cher, juste pour sen­tir l’es­pace. Le sol de terre bat­tue était doux sous les semelles. Les nattes de paille cra­quaient par endroits. L’air sen­tait le bois ancien — un par­fum sec, rési­neux, presque miné­ral, comme si le bois avait fini par deve­nir de la pierre et la pierre par deve­nir du bois, et qu’entre les deux il y avait cette odeur.

Il mar­chait entre les ran­gées. Comp­tait. Pre­mière ran­gée — neuf colonnes. Deuxième ran­gée — il comp­ta, tou­cha chaque fût du bout des doigts en pas­sant — neuf. Troi­sième ran­gée. Qua­trième. Le qua­drillage tenait. Les espa­ce­ments étaient régu­liers — à peu près, à la tolé­rance d’un mil­lé­naire de mou­ve­ments de terrain.

Cin­quième ran­gée. Il comp­ta. Neuf.

Sixième ran­gée.

Il s’ar­rê­ta.

L’es­pa­ce­ment n’é­tait pas le même. Entre la cin­quième et la sixième colonne de cette ran­gée, il y avait un espace plus large — un mètre de plus, peut-être un mètre et demi — comme si une colonne man­quait, ou comme si les colonnes voi­sines s’é­taient écar­tées pour lais­ser pas­ser quelqu’un.

Mathias revint sur ses pas. Comp­ta les colonnes de la sixième ran­gée. Dix.

Dix, pas neuf.

Il recomp­ta, en tou­chant chaque fût. Un, deux, trois, quatre, cinq — l’es­pace plus large —, six, sept, huit, neuf, dix. Dix colonnes dans cette ran­gée, et un espace vide entre la cin­quième et la sixième, un espace qui n’au­rait pas dû être là, un espace qui n’é­tait pas là ce matin quand il avait pho­to­gra­phié la salle avec Dilnoza.

Il s’ac­crou­pit. Tou­cha le sol à l’en­droit de l’es­pace vide. La terre bat­tue était lisse, sans trace de fût, sans empreinte, sans creux. Pas de colonne arra­chée. Pas de colonne man­quante. L’es­pace avait tou­jours été là — ou n’a­vait jamais été là. Les deux pro­po­si­tions étaient éga­le­ment impossibles.

Il se rele­va. Ses mains trem­blaient légè­re­ment — pas de peur mais d’a­dré­na­line, le trem­ble­ment de l’al­pi­niste qui sent le vide sous son pied et qui ne tombe pas. Il leva l’ap­pa­reil et prit une pho­to — sans tré­pied, à main levée, en pous­sant la sen­si­bi­li­té à 3200. L’i­mage serait gra­nu­leuse, brui­tée, impar­faite. Il s’en fichait.

Puis il enten­dit le son.

Pas un son dans la mos­quée. Un son der­rière la mos­quée — der­rière le mur nord, dans la ruelle, ou dans ce qui était la ruelle de jour. Un son de métal. Un tin­te­ment régu­lier, espa­cé, comme celui de gre­lots sur un har­nais. Et avec le tin­te­ment, un bruit sourd, ryth­mique, pesant — le pas d’a­ni­maux lourds sur un sol de pierre. Et des voix. Des voix d’hommes, loin­taines, étouf­fées par le mur, qui par­laient dans une langue qu’il ne connais­sait pas — pas de l’ouz­bek, pas du russe, quelque chose de plus fluide, de plus ancien, avec des voyelles longues et des consonnes gutturales.

Du per­san.

Mathias ne bou­gea pas. Les gre­lots tin­taient. Les pas réson­naient. Les voix mon­taient et des­cen­daient dans des inflexions qu’il ne com­pre­nait pas mais qui avaient la cadence d’une conver­sa­tion ordi­naire — des hommes en route, qui parlent pour trom­per la fatigue de la marche. Et par-des­sus tout, une odeur. Une odeur qui entrait par les puits de jour, qui se mêlait à l’air de la mos­quée, qui rem­pla­çait le par­fum du bois ancien par quelque chose de plus âcre, de plus vivant — camphre, fumée de bois, cuir, sueur ani­male. L’o­deur d’une caravane.

Mathias sor­tit de la mosquée.

La ruelle était vide.

Pas de cha­meaux. Pas de voix. Pas d’o­deur de camphre. La lune éclai­rait les murs de brique, les pavés, le chat noir qui dor­mait sur un muret. Le silence était total. Mathias res­ta debout sur le seuil de la mos­quée, l’ap­pa­reil à la main, et il écou­ta. Rien. Le vent, peut-être, très haut, dans les cré­neaux. Un chien, très loin. Rien d’autre.

Il ren­tra dans la mos­quée. Récu­pé­ra son tré­pied. Tra­ver­sa la salle hypo­style en sens inverse, en comp­tant les colonnes de la sixième ran­gée au passage.

Neuf.

Il recomp­ta.

Neuf.

L’es­pace entre la cin­quième et la sixième colonne avait retrou­vé sa dimen­sion nor­male. Pas de trou, pas d’é­cart. Le qua­drillage tenait. Il tou­cha la sixième colonne — un fût épais, en orme, sculp­té de motifs flo­raux à demi effa­cés. Le bois était tiède sous sa paume. Tiède, pas froid. Comme si quel­qu’un l’a­vait tou­ché juste avant lui.

Mathias quit­ta la mos­quée Juma. Il ver­rouilla le loquet der­rière lui, tra­ver­sa l’I­chan-Kala en ligne droite — sans détour, sans hési­ta­tion, les yeux fixés sur l’arche de Tosh Dar­vo­za au bout de la voie prin­ci­pale — et sortit.

Devant la porte sud, un homme se tenait debout.

Bakh­tiyor.

Le récep­tion­niste de nuit était là, devant les murailles, les mains le long du corps, son visage mince éclai­ré par la lune. Il ne por­tait ni man­teau ni veste — juste le pull-over gris et le gilet sans manches, comme s’il était sor­ti en hâte ou comme s’il n’a­vait jamais froid. Il regar­dait Mathias avec ses yeux clairs, sans expres­sion par­ti­cu­lière, sans sur­prise, sans inquiétude.

Mathias s’ar­rê­ta devant lui. Ils se regar­dèrent. Le silence dura peut-être cinq secondes — cinq secondes pen­dant les­quelles Mathias eut le temps de pen­ser que cet homme l’at­ten­dait, qu’il l’a­vait vu entrer dans l’I­chan-Kala, qu’il savait exac­te­ment com­bien de temps il y avait pas­sé et ce qu’il y avait vu, et que le cahier sur le comp­toir de la récep­tion était le registre de ces pas­sages, le jour­nal de bord de ses errances.

Bakh­tiyor se retour­na et mar­cha vers l’hô­tel. Mathias le sui­vit. Ils ne par­lèrent pas. Ils tra­ver­sèrent le trot­toir cra­que­lé, le jar­din aux roses défraî­chies, le hall aux lustres de cris­tal. Bakh­tiyor reprit sa place der­rière le comp­toir, le dos droit, le cahier devant lui. Il prit le sty­lo bleu. Écrivit.

Mathias mon­ta l’es­ca­lier. Chambre 214. Il posa son maté­riel sur le lit, s’as­sit sur le bal­con, et regar­da les murailles. Elles ne bou­geaient pas. Elles ne bou­ge­raient jamais — pas devant ses yeux, pas tant qu’il regarderait.

C’est der­rière le regard que les choses se déplaçaient.

CHA­PITRE 8 — LE REGARD D’AL-BIRUNI

Les jours qui sui­virent furent calmes.

Mathias tra­vailla. Le palais Tosh-Hov­li sous toutes les lumières. La Kunya Ark — la for­te­resse inté­rieure, avec sa salle du trône en plein air, ses colonnes de bois peint, sa ter­rasse d’où les khans regar­daient les exé­cu­tions sur la place — qu’il pho­to­gra­phia au lever du soleil, quand l’or frap­pait les briques et trans­for­mait les murs en cuivre. Le tim d’Al­la-Kou­li Khan — le mar­ché cou­vert, à deux étages, avec sa voûte en ber­ceau et ses échoppes qui ven­daient des man­teaux de four­rure et des suza­nis bro­dés. Les mau­so­lées des khans, les uns à côté des autres, cha­cun dans son style, cha­cun dans son siècle, comme une conver­sa­tion entre morts qui ne par­laient pas la même langue.

Il ne retour­na pas dans la mos­quée Juma la nuit. Il ne retour­na pas dans la ruelle de Sayid Alaud­din. Il tra­vaillait — métho­di­que­ment, effi­ca­ce­ment, comme il savait faire — et le soir, il trans­fé­rait ses fichiers, les triait, les clas­sait, les nom­mait. Tout était en ordre. Le monde, vu à tra­vers le viseur du Canon, se com­por­tait comme il devait.

Dil­no­za était là presque tous les jours. Elle l’ac­com­pa­gnait le matin, le lais­sait tra­vailler l’a­près-midi, le retrou­vait le soir pour dîner dans les cours inté­rieures de l’I­chan-Kala ou dans les res­tau­rants de la ville nou­velle, à Our­guentch, où l’on trou­vait du plov ouz­bek et des lag­man ser­vis dans des bols larges comme des bas­sines. Elle était deve­nue une pré­sence fami­lière — pas une amie, pas encore, mais quelque chose de plus pré­cis qu’une guide : un inter­prète, au sens large, quel­qu’un qui tra­dui­sait non seule­ment les mots mais les silences, les regards, les codes invi­sibles de la ville.

Un matin du dixième jour, elle l’emmena voir les restes de l’A­ca­dé­mie de Mamoun.

Ce n’é­tait pas grand-chose — des fon­da­tions, des murs bas, un pan­neau expli­ca­tif en ouz­bek et en anglais. Le site était à la sor­tie de la ville, dans un ter­rain vague bor­dé de canaux d’ir­ri­ga­tion, loin des cir­cuits tou­ris­tiques. Per­sonne n’y allait.

— C’est ici, dit Dil­no­za, qu’Al-Biru­ni a étudié.

Elle pro­non­ça le nom avec une défé­rence que Mathias ne lui avait pas connue — pas pour les khans, pas pour Pah­la­von Mah­mud, pas même pour son père. Al-Biru­ni était autre chose.

— Abu Ray­han al-Biru­ni. Né en 973, ici ou tout près — à Kath, la vieille capi­tale du Kho­rezm. Astro­nome, mathé­ma­ti­cien, géo­graphe, his­to­rien, phar­ma­co­logue. Il a cal­cu­lé la cir­con­fé­rence de la Terre à moins de vingt kilo­mètres de la valeur exacte, six cents ans avant Gali­lée. Il a décrit la rota­tion ter­restre avant Coper­nic. Il par­lait six langues. Il a écrit cent qua­rante-six ouvrages. C’est le plus grand savant que cette terre ait pro­duit, et per­sonne en Europe ne le connaît.

Mathias regar­da les fon­da­tions. Des rec­tangles de brique dans un ter­rain vague. L’herbe pous­sait entre les pierres. Un lézard dis­pa­rut dans une fissure.

— Mon père l’ad­mi­rait plus que qui­conque, dit Dil­no­za. Il disait qu’Al-Biru­ni était le pre­mier homme à avoir mesu­ré le monde sans le réduire. Mesu­rer sans sim­pli­fier — c’est ce qu’il fai­sait. Il ne pre­nait pas le monde pour un sys­tème. Il le pre­nait pour un mys­tère qu’on pou­vait car­to­gra­phier sans le résoudre.

Elle s’as­sit sur un mur bas. Mathias res­tait debout, l’ap­pa­reil au repos, les bras croisés.

— Vous avez dit une chose, l’autre jour, reprit Dil­no­za. Vous avez dit : les colonnes ne sont pas ali­gnées. Et je vous ai répon­du : le plan ment. Mais ce n’est pas tout à fait ça. Le plan ne ment pas — il dit une seule chose, et la réa­li­té en dit plu­sieurs. Al-Biru­ni le savait. C’est pour ça qu’il fai­sait des mesures mul­tiples, qu’il reve­nait, qu’il remea­su­rait. Pas parce qu’il se trom­pait, mais parce que le monde n’é­tait pas le même d’une mesure à l’autre.

— Vous par­lez comme Vik­tor, dit Mathias.

— Vik­tor est un archi­tecte russe qui boit trop. Al-Biru­ni était un génie. Mais oui — le pro­blème est le même. Qu’est-ce qu’on fait quand les mesures ne tiennent pas ?

Mathias ne répon­dit pas. Il pen­sait à autre chose. Il pen­sait aux mains de son père sur le cuir.

Le père de Mathias — Daniel Erlin­ger, relieur, Puy-l’É­vêque, Lot — avait tra­vaillé pen­dant trente-cinq ans dans un ate­lier de douze mètres car­rés avec une fenêtre don­nant sur un pru­nier. Il res­tau­rait des livres : des mis­sels du XVIIe, des registres parois­siaux, des édi­tions anciennes de Mon­taigne ou de La Fon­taine que des biblio­thèques de pro­vince lui envoyaient dans des car­tons ren­for­cés. Il décou­sait les cahiers, net­toyait les pages, recol­lait les dos, retaillait les cuirs, repous­sait les fers à dorer. Chaque geste était pré­cis — une pré­ci­sion qui ne venait pas du cal­cul mais de la répé­ti­tion, de la mémoire du corps, du savoir accu­mu­lé dans les doigts au fil des décennies.

Mathias avait gran­di dans l’o­deur de cet ate­lier — colle de peau, cuir de veau, papier ancien — et il avait appris, sans qu’on le lui enseigne, que le monde se com­pre­nait par les mains. Son père ne lisait pas les livres qu’il res­tau­rait. Il n’en avait pas besoin. Il les connais­sait par la tex­ture du papier, par la sou­plesse du dos, par la résis­tance du fil de cou­ture. Un livre, pour Daniel Erlin­ger, n’é­tait pas un texte — c’é­tait un objet, un corps, quelque chose qui avait un poids, une odeur, une fatigue.

Mathias avait choi­si la pho­to­gra­phie comme on choi­sit un exil. Un métier des yeux, pas des mains. Un métier de dis­tance, pas de contact. Il pho­to­gra­phiait les choses ; il ne les tou­chait pas. L’ob­jec­tif était un rem­part — élé­gant, néces­saire — entre lui et le monde. Et pen­dant trente-huit ans, le rem­part avait tenu.

Mais Khi­va était en train de le fissurer.

Les colonnes de la mos­quée Juma qu’il avait tou­chées du bout des doigts. Le bois tiède. L’o­deur de résine et de terre. Les tapis d’Or­zou-bibi, dont les motifs cor­res­pon­daient aux ruelles. La main de Pah­la­von Mah­mud qui avait cou­su des four­rures et écrit des poèmes et lut­té à mains nues. Tout, dans cette ville, rame­nait aux mains — aux gestes, au contact, à la matière — et Mathias, l’homme de l’i­mage, l’homme du cadre et de la dis­tance, se sen­tait tiré vers le tou­cher comme un navire vers un port qu’il n’a­vait pas prévu.

Son père ne lui avait rien dit. Ni sur son métier, ni sur sa vie, ni sur l’a­mour, ni sur la peur. Il avait tra­vaillé, il s’é­tait tu, il était mort. Et le der­nier mot — « pru­nier » — ren­voyait à la fenêtre de l’a­te­lier, pas au fils.

Sera-t-on sou­ve­nu au-des­sus de mes cendres ?

Pah­la­von Mah­mud, le four­reur-poète, avait posé la ques­tion. Sept cents ans plus tard, la cou­pole tur­quoise répon­dait : oui. Mais Daniel Erlin­ger, le relieur silen­cieux — qui répon­drait pour lui ?

Mathias prit une pho­to des fon­da­tions de l’A­ca­dé­mie de Mamoun. L’herbe, les briques, le lézard. Ce n’é­tait pas une image pour le livre. C’é­tait une image pour rien — ou pour lui, ce qui revient au même.

— Dil­no­za, dit-il.

— Oui.

— Votre frère. Timour. Ça fait com­bien de temps ?

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Elle fit tour­ner un caillou entre ses doigts — le même geste que la feuille de vigne du pre­mier soir, le geste de quel­qu’un qui tourne un objet pour ne pas tour­ner une pensée.

— Huit mois. Il tra­vaillait dans le bâti­ment, à Ieka­te­rin­bourg. Il appe­lait une fois par semaine. Et puis il a arrêté.

— Vous avez cherché ?

— On a cher­ché. Mon père a appe­lé le consu­lat. Le consu­lat a dit qu’il n’y avait pas de Timour Kha­mi­dov enre­gis­tré à Ieka­te­rin­bourg. Pas dans les hôpi­taux, pas dans les com­mis­sa­riats, pas dans les morgues. Pas nulle part.

— Comme s’il avait disparu.

— Comme s’il n’a­vait jamais été là.

Le silence qui sui­vit n’é­tait pas incon­for­table. C’é­tait le silence de deux per­sonnes qui com­prennent qu’elles portent le même poids sans avoir besoin de le nom­mer — l’ab­sence, la non-réponse, le trou dans la carte là où quel­qu’un devrait être.

Ils ren­trèrent à Khi­va par la route pous­sié­reuse qui lon­geait le canal. Les peu­pliers étaient jaunes, presque nus. La lumière d’oc­tobre, rasante, dorée, fai­sait de chaque arbre une torche. Mathias ne prit pas de pho­to. Il regardait.

Ce soir-là, il ne sor­tit pas. Il res­ta dans sa chambre 214, sur le bal­con, avec un thé vert dans un verre trop chaud, et il regar­da les murailles de l’I­chan-Kala chan­ger de cou­leur à mesure que le soleil des­cen­dait — du fauve à l’ocre, de l’ocre au rose, du rose au vio­let, et enfin au noir, le noir par­fait de la brique crue sous un ciel d’étoiles.

Il pen­sa aux colonnes de la mos­quée Juma. Au bois tiède sous sa paume. Aux gre­lots de la cara­vane der­rière le mur. À l’es­pace vide entre la cin­quième et la sixième colonne qui avait été là et qui n’a­vait plus été là.

Il pen­sa à son père qui tou­chait les livres sans les lire.

Il pen­sa à Al-Biru­ni qui mesu­rait le monde sans le réduire.

Et pour la pre­mière fois depuis qu’il était arri­vé à Khi­va, il pen­sa qu’il était peut-être venu ici pour autre chose que des photos.

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Au-des­sus
de mes cendres

Au-des­sus de mes cendres

Cha­pitres 1 à 4

Asia Khi­va Hotel — Automne 2015

CHA­PITRE 1 — LE SEUIL

Le taxi sen­tait la pomme.

Pas une vraie pomme — une de ces petites cartes en car­ton sus­pen­dues au rétro­vi­seur, vert fluo, qui dégagent un par­fum chi­mique de ver­ger syn­thé­tique. Mathias l’a­vait fixée pen­dant tout le tra­jet depuis l’aé­ro­port d’Our­guentch, tan­dis que le chauf­feur par­lait dans son télé­phone d’une voix douce et inin­ter­rom­pue, en ouz­bek, comme s’il racon­tait un rêve à quel­qu’un de très patient.

La route était droite. Effroya­ble­ment droite. Trente-cinq kilo­mètres de plaine irri­guée, de champs de coton à demi récol­tés, de canaux d’eau boueuse, et çà et là un bou­quet de mûriers dépouillés, un trac­teur sovié­tique arrê­té sur le bas-côté comme un ani­mal endor­mi. Le Kho­rezm en octobre : une lumière basse, dorée, qui léchait la terre et les choses avec une len­teur d’huile. Mathias avait bais­sé la vitre. L’air sen­tait la pous­sière et l’ir­ri­ga­tion, un mélange sec et humide, contra­dic­toire, qui lui avait rap­pe­lé — briè­ve­ment, comme un coup d’ongle sur une vitre — les matins d’en­fance dans le jar­din de la mai­son du Lot, quand son père arro­sait les dalles de l’a­te­lier avant de com­men­cer à travailler.

Il avait chas­sé cette image.

L’a­vion depuis Tachkent avait été un Ilyu­shin brin­que­ba­lant avec des rideaux aux hublots. Le pas­sa­ger voi­sin, un homme en cos­tume gris perle, s’é­tait endor­mi avant le décol­lage et ne s’é­tait pas réveillé à l’at­ter­ris­sage. Mathias avait dû l’en­jam­ber. L’aé­ro­port d’Our­guentch tenait dans un seul bâti­ment, peint en bleu pas­tel, avec un car­rou­sel à bagages qui fonc­tion­nait par à‑coups, comme un cœur fati­gué. Un doua­nier avait lon­gue­ment regar­dé ses boî­tiers Canon, ses objec­tifs, ses tré­pieds, et l’a­vait lais­sé pas­ser en lui disant un mot qu’il n’a­vait pas com­pris, accom­pa­gné d’un sou­rire qui pou­vait signi­fier n’im­porte quoi.

Il était venu pour pho­to­gra­phier la ville.

C’é­tait simple. Un contrat avec les édi­tions Fili­granes, un beau livre sur les villes de la Route de la Soie, for­mat pay­sage, cou­ver­ture car­ton­née, textes d’un his­to­rien de l’I­NAL­CO dont il avait oublié le nom. Il avait déjà cou­vert Samar­cande — les Regis­tan au petit matin, la nécro­pole de Shah-i-Zin­da dans la brume — et Bou­kha­ra — le Kalon, le bas­sin du Liab-i-Haouz, les cou­poles des mar­chés. Khi­va était la der­nière étape. Trois semaines pré­vues. Il avait négo­cié une qua­trième au cas où. Fili­granes n’a­vait pas dis­cu­té. Le livre était pré­vu pour l’au­tomne sui­vant et Mathias ne ratait jamais une deadline.

C’é­tait le genre de chose qu’on pou­vait dire de lui : il ne ratait jamais une dead­line. Ses images étaient nettes, com­po­sées, par­fai­te­ment éclai­rées. Il tra­vaillait en RAW, déve­lop­pait lui-même dans Ligh­troom avec des réglages dont il ne déviait pas, et livrait ses fichiers dans les délais, nom­més selon une nomen­cla­ture rigou­reuse — ville, monu­ment, date, numé­ro de prise. Il avait trente-huit ans. Il vivait seul à Paris, dans un appar­te­ment du onzième dont il n’a­vait jamais accro­ché les pho­tos aux murs. Son père était mort en mars.

Il n’a­vait pas pris de pho­to à l’enterrement.

La pre­mière chose qu’il vit de Khi­va, ce furent les murs.

Ils sur­girent d’un coup, au détour d’un virage qui n’en était pas vrai­ment un — la route s’in­flé­chis­sait à peine, et sou­dain les murailles étaient là, mas­sives, cré­ne­lées, cou­leur de terre séchée, décou­pées contre le ciel du soir comme un décor de théâtre qu’on aurait oublié de ran­ger après le der­nier acte. Der­rière, les mina­rets. Le Kal­ta Minor, tra­pu, tron­qué, cou­vert de faïences tur­quoise qui accro­chaient les der­niers rayons. Le mina­ret d’Is­lam Khod­ja, fin et haut, rayé de bandes vertes et brunes. Et entre eux, les sil­houettes des méder­sas, des cou­poles, des dômes — une ligne de crête impos­sible, ser­rée, comme si une ville entière avait été com­pri­mée dans un coffre et qu’on venait d’en sou­le­ver le couvercle.

Le chauf­feur rac­cro­cha son télé­phone et dit, en russe cette fois :

— Khi­va.

Comme si le mot suffisait.

L’A­sia Khi­va Hotel occu­pait un bâti­ment moderne de deux étages, juste en face de la porte sud — Tosh Dar­vo­za. Le chauf­feur dépo­sa Mathias et ses trois valises de maté­riel sur un trot­toir en béton cra­que­lé, entre un lam­pa­daire éteint et un mas­sif de roses défraî­chies. L’en­trée de l’hô­tel était pré­cé­dée d’un jar­din un peu sau­vage, un mélange de fleurs et de buis­sons qui sem­blaient pous­sés là par hasard plu­tôt que par des­sein. Des lustres en cris­tal pen­daient dans le hall. Le sol était en marbre beige. Une odeur de déso­do­ri­sant au jas­min cou­vrait, sans tout à fait l’ef­fa­cer, quelque chose de plus ancien — plâtre, bois, une trace de cuisine.

La récep­tion­niste de jour était une femme ronde aux che­veux teints en auburn qui tapait ses infor­ma­tions avec une len­teur litur­gique. Pas­se­port. Visa. Fiche de police. Numé­ro de télé­phone local. Mathias n’en avait pas. Elle le regar­da comme s’il venait d’an­non­cer qu’il n’a­vait pas de pou­mons. Un homme en cos­tume sombre appa­rut, prit le relais, sou­rit, expli­qua quelque chose en ouz­bek à la femme qui haus­sa les épaules. Deuxième étage, chambre 214. Pas d’as­cen­seur. Un por­teur ado­les­cent mon­ta les trois valises comme si elles ne pesaient rien.

La chambre était grande, propre, imper­son­nelle. Deux lits jumeaux pous­sés ensemble sous un des­sus-de-lit bor­deaux. Un télé­vi­seur à écran plat. Un mini-réfri­gé­ra­teur qui bour­don­nait. Une bouilloire élec­trique posée par terre à côté d’une prise, faute de place sur le bureau. Et un balcon.

Mathias ouvrit les rideaux, puis la porte vitrée.

Les murailles.

Elles étaient là, à cin­quante mètres, dans la lumière décli­nante, mas­sives et silen­cieuses. Dix mètres de haut, six mètres d’é­pais­seur, en briques de terre crue, ponc­tuées de tours semi-cir­cu­laires tous les trente mètres. Les cré­neaux des­si­naient une ligne ondu­lée contre le ciel mauve. On voyait la porte sud, l’arche sombre de Tosh Dar­vo­za, et à tra­vers elle, un frag­ment de ruelle éclai­rée par une lampe jaune. Un chat tra­ver­sa le cadre de l’arche et disparut.

Mathias res­ta sur le bal­con long­temps. L’air était sec, tiède encore, avec un fond de fraî­cheur qui annon­çait la nuit. Des voix mon­taient du jar­din de l’hô­tel — un groupe de tou­ristes coréens qui pre­naient des pho­tos en riant. Quelque part dans la ville inté­rieure, un chien aboya. Puis plus rien.

Il prit son Lei­ca — pas le Canon du tra­vail, le Lei­ca per­son­nel, le M6 argen­tique qu’il empor­tait tou­jours et n’u­ti­li­sait presque jamais — et fit une pho­to du bal­con. Les murailles, l’arche, la lumière. Il ne savait pas pour­quoi. Ce n’é­tait pas une image pour le livre.

Il dîna seul au res­tau­rant de l’hô­tel. Un buf­fet conçu pour les groupes orga­ni­sés : salades en rang, pilafs sous cloche, bro­chettes de mou­ton qui avaient atten­du trop long­temps. Il man­gea sans appé­tit, but du thé vert dans un bol trop chaud pour les doigts, et remon­ta dans sa chambre.

À minuit, il redescendit.

Le hall était désert. Les lustres en cris­tal brillaient pour per­sonne. Der­rière le comp­toir de la récep­tion, un homme qu’il n’a­vait pas vu à son arri­vée était assis sur un tabou­ret, le dos très droit. Jeune — trente ans peut-être —, le visage mince, les yeux clairs, un pull-over gris sous un gilet sans manches. Un cahier était ouvert devant lui sur le comp­toir. Un sty­lo à bille bleu. L’homme leva les yeux quand Mathias tra­ver­sa le hall.

— Bon­soir, dit Mathias.

L’homme incli­na la tête. Il ne dit rien. Mathias pous­sa la porte de l’hô­tel et sor­tit dans la nuit.

La porte Tosh Dar­vo­za n’a­vait pas de ver­rou. Pas de gar­dien non plus, à cette heure. Mathias tra­ver­sa l’arche et entra dans l’Ichan-Kala.

La ville inté­rieure, de nuit, sans tou­ristes, sans lumière élec­trique ou presque, était une autre chose. Les murs de brique se refer­maient au-des­sus de sa tête, les ruelles se rétré­cis­saient, la lune éclai­rait les faîtes et lais­sait les sols dans l’ombre. Il mar­cha droit devant lui, sans plan, sans appa­reil pho­to, les mains dans les poches. Ses pas réson­naient sur les pavés. L’air sen­tait la terre, la brique chaude qui res­ti­tuait la cha­leur du jour, et quelque chose d’autre — une odeur végé­tale, comme de la sauge ou du thym, qu’il n’ar­ri­vait pas à localiser.

Il mar­cha peut-être vingt minutes. Peut-être davan­tage. Il ne croi­sa per­sonne. Les portes sculp­tées des mai­sons étaient fer­mées, les fenêtres éteintes. Devant un mur plus haut que les autres, il s’ar­rê­ta et leva la tête. Le mina­ret Kal­ta Minor, le tron­qué, était là, ses faïences tur­quoise réduites à une masse sombre trouée de reflets lunaires. Inache­vé. Inter­rom­pu à mi-hau­teur par la mort du khan qui l’a­vait com­man­dé. Un moi­gnon magnifique.

Mathias le regar­da long­temps, debout dans la ruelle, les mains dans les poches, et il pen­sa à quelque chose que son père lui avait dit un jour — la seule phrase de son père qu’il se rap­pe­lait avec cer­ti­tude — : On ne finit jamais rien. On s’arrête.

Il ren­tra à l’hô­tel vers une heure du matin. Le récep­tion­niste de nuit était tou­jours là, le dos droit, le cahier ouvert. Quand Mathias pas­sa devant le comp­toir, il vit — ou crut voir — la main de l’homme écrire quelque chose. Trois ou quatre mots, pas plus. Puis le sty­lo fut repo­sé, et les yeux clairs se levèrent, et il y eut un hoche­ment de tête, et rien d’autre.

Mathias mon­ta dans sa chambre 214 et dor­mit sans rêver.

CHA­PITRE 2 — L’INVENTAIRE

La lumière du Kho­rezm au matin entrait par le bal­con comme quel­qu’un qui ne frappe pas avant d’ou­vrir. Mathias fut debout à six heures. Le ciel était blanc, presque lai­teux, puis l’or vint en des­sous, ram­pant sur la plaine depuis l’est, et les murailles de l’I­chan-Kala pas­sèrent du gris au fauve en quelques minutes, comme un visage qui reprend des couleurs.

Il pré­pa­ra son maté­riel avec la rigueur d’un chi­rur­gien dis­po­sant ses ins­tru­ments. Le Canon EOS 5D Mark III, deux objec­tifs — le 24–70 pour les vues d’en­semble, le 100 macro pour les détails —, le tré­pied car­bone, les filtres, deux cartes mémoire de 64 Go, la bat­te­rie de rechange. Il des­cen­dit au petit déjeu­ner. Le res­tau­rant était enva­hi par un groupe de tou­ristes euro­péens — alle­mands, pro­ba­ble­ment — qui se dis­pu­taient les places près des fenêtres. Le buf­fet pro­po­sait du pain rond, du fro­mage blanc salé, des œufs durs, des tomates cou­pées en quar­tiers, du miel dans un bol, et un samo­var de thé vert dont la vapeur mon­tait comme un petit fan­tôme tran­quille. Mathias man­gea debout, rapi­de­ment, un œuf dans une main et le plan de la ville dans l’autre.

L’I­chan-Kala, sur le papier, était d’une sim­pli­ci­té trom­peuse. Un rec­tangle de 650 mètres sur 400, orien­té nord-sud, avec une voie prin­ci­pale reliant la porte ouest à la porte est, et des ruelles per­pen­di­cu­laires. Quatre portes car­di­nales. 26 hec­tares. Tout tenait dans un cadre. C’é­tait exac­te­ment le genre de lieu qui plai­sait à Mathias : clos, lisible, photographiable.

Il entra par Tosh Dar­vo­za à sept heures. La ville inté­rieure, à cette heure, appar­te­nait encore à ses habi­tants — pas aux tou­ristes. Une femme en robe ikat balayait le seuil de sa mai­son avec un balai de brin­dilles. Un vieil homme assis sur un banc de pierre fumait en regar­dant le ciel. Deux enfants en uni­forme sco­laire — che­mise blanche, jupe bleue — cou­raient vers la porte est en riant, leurs car­tables bat­tant contre leurs hanches. Le son de leurs pas sur les pavés se mêlait au rou­cou­le­ment des tour­te­relles ins­tal­lées sur les cré­neaux des murs.

Mathias com­men­ça par le Kal­ta Minor.

Le mina­ret tron­qué était encore plus sai­sis­sant de jour. La base, large de qua­torze mètres, était entiè­re­ment recou­verte de car­reaux de faïence émaillée — tur­quoise, bleu cobalt, blanc, for­mant des bandes hori­zon­tales de motifs géo­mé­triques d’une pré­ci­sion hal­lu­ci­nante. Les cou­leurs étaient intactes, ou presque — cent soixante ans de soleil et de gel n’a­vaient pas enta­mé cet éclat. Mathias ins­tal­la son tré­pied, régla la focale, atten­dit que la lumière soit exac­te­ment là où il la vou­lait — rasante, laté­rale, de façon à creu­ser les reliefs de la céra­mique — et déclen­cha. Cinq prises. Rota­tion de quinze degrés. Cinq prises. Il tra­vailla une heure sur le seul Kal­ta Minor, tour­nant autour de lui comme un astro­nome autour d’une planète.

Puis la méder­sa Muham­mad Amin Khan, juste à côté — le plus grand bâti­ment de l’I­chan-Kala, celui qui abri­tait aujourd’­hui un hôtel pour tou­ristes, avec sa façade cou­verte de majo­lique et ses cel­lules d’é­tu­diants trans­for­mées en chambres. Mathias pho­to­gra­phia le por­tail, les colonnes du iwan, la cour inté­rieure silen­cieuse, et nota men­ta­le­ment que la conver­sion en hôtel était à la fois un sau­ve­tage et un men­songe — le bâti­ment avait été arra­ché à son usage mais pas à sa beauté.

À dix heures, les pre­miers groupes de tou­ristes arri­vèrent, et l’I­chan-Kala chan­gea de nature. Des guides bran­dis­saient des para­pluies de cou­leur — jaune, rouge, bleu — pour que leurs trou­peaux ne se perdent pas. Des sel­fie sticks entrèrent en action. Le son chan­gea : les langues se super­po­sèrent — coréen, alle­mand, fran­çais, russe — et les tour­te­relles se turent.

Mathias s’é­loi­gna de la voie prin­ci­pale et plon­gea dans les ruelles latérales.

C’est là qu’il ren­con­tra Dilnoza.

Elle était assise sur un muret, devant la méder­sa Kut­lug Murad Inak, et par­lait au télé­phone en fran­çais. Un fran­çais impec­cable, rapide, avec des into­na­tions qui tra­his­saient plus la cadence de la langue ouz­bèke qu’un accent à pro­pre­ment par­ler — les voyelles un peu rondes, les consonnes nettes. Elle por­tait un jean, des bot­tines en cuir, un fou­lard noué sur les che­veux avec une négli­gence qui sug­gé­rait l’ha­bi­tude plu­tôt que la pié­té, et des lunettes de soleil rele­vées sur le front. Trente ans, peut-être trente-deux.

Elle rac­cro­cha et vit Mathias qui la regardait.

— Vous avez l’air per­du, dit-elle en fran­çais, avec un sou­rire qui n’a­vait rien de commercial.

— Je ne suis pas per­du. Je cherche un angle.

— C’est la même chose, dans cette ville.

Elle s’ap­pe­lait Dil­no­za Kha­mi­do­va. Elle était née à Our­guentch, avait étu­dié les langues à Tachkent — l’Al­liance fran­çaise, puis l’u­ni­ver­si­té — et était reve­nue dans le Kho­rezm parce que son père était malade. Le père allait mieux main­te­nant, mais elle était res­tée. Elle tra­vaillait comme guide et tra­duc­trice free­lance, accom­pa­gnait les groupes quand il y en avait, tra­dui­sait des docu­ments pour l’ad­mi­nis­tra­tion régio­nale quand il n’y en avait pas. Elle par­lait ouz­bek, russe, fran­çais, un peu d’an­glais, et quelques phrases de per­san qui lui venaient, disait-elle, « de la pous­sière ambiante ».

— Tout le monde ici a un peu de per­san dans la gorge, dit-elle. C’est le fan­tôme de la langue.

Mathias lui expli­qua le pro­jet — le livre, Fili­granes, les trois semaines pré­vues. Elle hocha la tête.

— Trois semaines, c’est bien. Pour la plu­part des tou­ristes c’est deux jours. Ils voient le Kal­ta Minor, le palais Tosh-Hov­li, le mau­so­lée, ils prennent trois cents pho­tos et ils partent à Boukhara.

— Et en trois semaines, on voit quoi de plus ?

Elle le regar­da par-des­sus ses lunettes de soleil.

— Ce qui n’est pas dans le guide.

Elle lui pro­po­sa de l’ac­com­pa­gner le len­de­main à la mos­quée Juma — elle avait les clés d’une porte laté­rale qui per­met­tait d’en­trer avant l’ou­ver­ture offi­cielle, quand la lumière mati­nale tom­bait des puits de jour dans la salle hypo­style sans per­sonne pour l’in­ter­rompre. Mathias accepta.

Mais ce jour-là, il vou­lait tra­vailler seul. Il pas­sa l’a­près-midi dans les ruelles secon­daires de l’I­chan-Kala, pho­to­gra­phiant les portes sculp­tées — cha­cune dif­fé­rente, cha­cune un monde de motifs végé­taux et géo­mé­triques creu­sés dans le bois de pla­tane ou d’orme —, les murs de brique crue dont les joints des­si­naient des lignes ondu­lantes, les pas­sages voû­tés entre les mai­sons qui créaient des tun­nels d’ombre fraîche au milieu de la cha­leur. Il tra­vaillait vite, avec pré­ci­sion, en silence.

À un moment, il s’ar­rê­ta. Il était dans une ruelle étroite, entre deux murs aveugles, et au fond — vingt mètres, peut-être trente — il y avait une porte. Une porte en bois sombre, sculp­tée, entrou­verte. Der­rière la porte, un rai de lumière. Mathias leva son appa­reil, cadra. La lumière der­rière la porte était d’un or pro­fond, presque rouge, comme si le soleil du soir avait trou­vé un angle impos­sible pour se glis­ser dans ce recoin. Il prit trois pho­tos. Quand il abais­sa l’ap­pa­reil, la porte était fermée.

Il nota men­ta­le­ment l’emplacement — troi­sième ruelle à gauche après le mau­so­lée de Sayid Alaud­din — et continua.

Le soir, il retrou­va Dil­no­za dans une cour inté­rieure, der­rière la méder­sa Muham­mad Rahim Khan. Un res­tau­rant sans enseigne — une dou­zaine de tables sous une treille de vigne, des ampoules nues accro­chées aux branches, et une cui­sine ouverte d’où mon­tait une vapeur verte et odo­rante. On leur ser­vit des shi­vit oshi — les nouilles vertes à l’a­neth du Kho­rezm —, larges et plates, accom­pa­gnées d’un ragoût de mou­ton aux carottes et d’un bol de yaourt. Mathias n’a­vait jamais man­gé de nouilles vertes. La cou­leur était irréelle, presque fluo­res­cente, et le goût — aneth, beurre, viande lente — était d’une dou­ceur qui contre­di­sait l’apparence.

— C’est le plat de Khi­va, dit Dil­no­za. Vous ne le trou­ve­rez nulle part ailleurs en Ouz­bé­kis­tan. Même à Our­guentch, à trente kilo­mètres, ils ne le font pas pareil.

— Pour­quoi ?

— L’eau. Le blé. L’a­neth. Tout pousse un peu dif­fé­rem­ment ici, à cause du sol. Le Kho­rezm est un del­ta — l’A­mou-Daria, avant de mou­rir dans ce qui reste de la mer d’A­ral. La terre est grasse, salée, fer­tile. Ça donne un goût.

Mathias man­gea et écou­ta. Dil­no­za par­lait de son père — pro­fes­seur d’his­toire à l’u­ni­ver­si­té d’Our­guentch, spé­cia­liste du kha­nat de Khi­va, un homme qui connais­sait chaque brique de l’I­chan-Kala et qui avait pleu­ré, disait-elle, quand les res­tau­ra­tions sovié­tiques avaient recou­vert les enduits anciens de ciment neuf. Elle en par­lait avec ten­dresse et exas­pé­ra­tion, comme on parle de quel­qu’un qu’on admire sans pou­voir le suivre.

À un moment, Mathias demanda :

— Vous avez de la famille ici ? Des frères, des sœurs ?

Dil­no­za cueillit une feuille de vigne au-des­sus de sa tête et la fit tour­ner entre ses doigts.

— Un frère. Timour. Il est en Rus­sie. Quelque part.

Le « quelque part » fer­ma la porte. Mathias ne posa pas de ques­tion. Il connais­sait le son d’une porte qui se ferme.

Ils se sépa­rèrent devant Tosh Dar­vo­za. Dil­no­za par­tit à pied vers Our­guentch — elle avait une voi­ture garée à la sor­tie de la ville nou­velle. Mathias ren­tra à l’hô­tel. Le hall était désert. Les lustres brillaient. Bakh­tiyor était à son poste, le dos droit, le cahier ouvert.

— Bon­soir, dit Mathias.

Bakh­tiyor incli­na la tête. Le sty­lo bleu était posé en tra­vers du cahier. Mathias vit — cette fois il en était sûr — que des lignes étaient écrites sur la page ouverte. Une écri­ture fine, ser­rée, en carac­tères qu’il ne recon­nut pas — ni cyril­liques, ni latins. L’al­pha­bet ouz­bek, peut-être. Ou autre chose.

Il mon­ta dans sa chambre 214. Avant de se cou­cher, il trans­fé­ra les pho­tos du jour sur son ordi­na­teur et com­men­ça le tri. Kal­ta Minor, méder­sa Muham­mad Amin Khan, portes sculp­tées, murs, pas­sages. Tout était net, bien cadré, conforme. Puis il tom­ba sur les trois pho­tos de la ruelle — celle de la porte entrou­verte avec la lumière dorée au fond.

Sur la pre­mière, la porte était là, entrou­verte, le rai de lumière exac­te­ment comme il s’en souvenait.

Sur la deuxième, iden­tique, prise une seconde plus tard.

Sur la troi­sième — il véri­fia l’ho­ro­da­tage : deux secondes après la deuxième —, la porte était fer­mée. Ça, il le savait. Mais la ruelle elle-même était dif­fé­rente. Plus longue. Les murs n’a­vaient plus la même tex­ture. Et au fond, là où la porte aurait dû être, il y avait un coude — un virage qui emme­nait le regard vers la gauche, vers un endroit qui n’ap­pa­rais­sait sur aucune des deux pre­mières images.

Mathias zoo­ma. Regar­da long­temps. Véri­fia la focale, l’ob­jec­tif, les méta­don­nées. Tout était iden­tique. Même boî­tier, même réglage, même position.

Il refer­ma l’or­di­na­teur et étei­gnit la lumière.

Dans le noir, les murailles de l’I­chan-Kala étaient visibles depuis le bal­con — une ligne sombre et cré­ne­lée contre le ciel étoi­lé. Quelque part à l’in­té­rieur de ces murs, un chien aboya. Puis se tut.

CHA­PITRE 3 — LE FOURREUR

La mos­quée Juma, à sept heures du matin, sans per­sonne, était un lieu qui n’ap­par­te­nait à aucune époque.

Dil­no­za avait tenu sa pro­messe. Elle avait une clé — pas une clé offi­cielle, expli­qua-t-elle, plu­tôt une clé fami­liale, trans­mise par un oncle qui avait été gar­dien du site dans les années 90 et qui n’a­vait jamais ren­du son trous­seau. La porte laté­rale, coin­cée dans un mur de la ruelle nord, s’ou­vrit en grin­çant, et ils entrèrent dans la salle hypostyle.

Cent douze colonnes de bois.

Mathias avait lu le chiffre, vu les pho­tos, consul­té les plans. Rien ne l’a­vait pré­pa­ré. La salle était vaste — 55 mètres sur 46 —, le pla­fond bas, sou­te­nu par cette forêt de colonnes dont aucune n’é­tait pareille. Cer­taines avaient mille ans, récu­pé­rées dans des palais détruits par les Mon­gols et réem­ployées ici quand la mos­quée avait été recons­truite au XVIIIe siècle. D’autres étaient plus récentes — deux siècles, trois siècles —, sculp­tées de motifs flo­raux et géo­mé­triques d’une finesse qui tenait de l’or­fè­vre­rie. Les fûts étaient de dia­mètres dif­fé­rents, de bois dif­fé­rents — orme, pla­tane, juju­bier —, et la lumière tom­bait d’en haut, par deux puits de jour ouverts dans le pla­fond, en colonnes blanches et ver­ti­cales qui décou­paient l’es­pace en zones d’ombre et de clarté.

Mathias ne prit pas de pho­to tout de suite. Il mar­cha entre les colonnes. Le sol était de terre bat­tue, recou­vert de nattes de paille par endroits. Ses pas ne fai­saient presque pas de bruit. Dil­no­za était res­tée près de la porte. Il enten­dait sa res­pi­ra­tion, ou croyait l’en­tendre — à cette dis­tance, ce pou­vait être le bois qui respirait.

Chaque colonne racon­tait quelque chose. Les plus anciennes, noir­cies par les siècles, por­taient des motifs presque effa­cés — des entre­lacs, des ara­besques, des formes qui avaient été des fleurs ou des étoiles et qui étaient deve­nues des sou­ve­nirs de fleurs, des sou­ve­nirs d’é­toiles. Les plus récentes étaient bavardes : feuillages, grappes de rai­sin, rosaces, car­touches à ins­crip­tions. Mathias posa sa main sur un fût. Le bois était froid, lisse, vivant sous la paume comme un os.

Il ins­tal­la son tré­pied et com­men­ça à tra­vailler. Poses longues, sen­si­bi­li­té basse, pro­fon­deur de champ maxi­male pour que chaque colonne soit nette jus­qu’au fond de la salle. La lumière des puits de jour chan­geait à mesure que le soleil mon­tait — d’a­bord rasante, puis ver­ti­cale, puis dif­fuse — et chaque chan­ge­ment trans­for­mait la forêt. À neuf heures, quand les pre­miers visi­teurs com­men­ce­raient à affluer, il aurait cou­vert deux heures de varia­tions lumi­neuses. C’é­tait exac­te­ment ce qu’il fal­lait pour le livre.

Mais quelque chose le dérangeait.

Pas un pro­blème tech­nique. Un sen­ti­ment. Quelque chose dans la dis­po­si­tion des colonnes qui ne coïn­ci­dait pas avec le plan qu’il avait étu­dié. Il comp­ta : douze ran­gées de neuf, plus quelques colonnes iso­lées, plus les quatre colonnes cen­trales autour du pre­mier puits de jour. Cent douze, en théo­rie. Il recomp­ta. Cent douze. Et pour­tant, en se dépla­çant entre les ran­gées, il avait l’im­pres­sion que l’es­pa­ce­ment n’é­tait pas régu­lier — qu’il y avait des zones plus denses et des zones plus aérées, comme si les colonnes avaient migré au fil des siècles, pous­sées par une logique interne que per­sonne n’a­vait prévue.

— Elles ne sont pas ali­gnées, dit-il à Dil­no­za quand il la rejoignit.

— Non.

— Le plan montre un qua­drillage régulier.

— Le plan ment, dit Dil­no­za, et elle sou­rit. C’est une mos­quée, pas un par­king. Les colonnes viennent de par­tout — des palais gen­gis­kha­nides, des temples zoroas­triens, des mai­sons détruites. Cha­cune a été plan­tée là où elle tenait. L’ar­chi­tecte n’a pas des­si­né un plan, il a écou­té le bois.

Mathias pen­sa à la pho­to de la veille — la ruelle qui chan­geait entre deux prises. Il ne dit rien.

Ils sor­tirent de la mos­quée Juma par la porte prin­ci­pale, dans la lumière du matin qui était main­te­nant franche, crue, et tra­ver­sèrent une espla­nade en direc­tion du mau­so­lée de Pah­la­von Mahmud.

— Pah­la­von, en ouz­bek, ça veut dire « héros », dit Dil­no­za en mar­chant. Mais pas héros au sens mili­taire. Plu­tôt au sens de cham­pion — le lut­teur qui gagne tous les com­bats. Et Mah­mud était aus­si poète, phi­lo­sophe, et four­reur. Il cou­sait des man­teaux en four­rure pour gagner sa vie.

— Un fourreur-poète-lutteur.

— Le Kho­rezm n’a jamais aimé les gens simples. Ici, si tu fais une seule chose dans ta vie, on pense que tu caches les autres.

L’en­trée du mau­so­lée se fai­sait par un por­tail au sud, daté de 1701, avec une porte en bois sculp­té et incrus­té de cuivre. Ils tra­ver­sèrent une cour inté­rieure ombra­gée — un arbre, un puits, des cel­lules de méder­sa sur les côtés — et entrèrent dans le bâti­ment principal.

Le choc fut la couleur.

Bleu. Un bleu pro­fond, satu­ré, qui recou­vrait chaque cen­ti­mètre de mur, de pla­fond, d’arc et de niche. Des majo­liques peintes — motifs flo­raux, entre­lacs géo­mé­triques, car­touches cal­li­gra­phiques — dans toutes les nuances du bleu, du cobalt au tur­quoise, avec des touches de blanc et d’or qui ponc­tuaient la sur­face comme des étoiles dans un ciel noc­turne. La cou­pole s’é­le­vait au-des­sus de leurs têtes, la plus grande de Khi­va, recou­verte à l’ex­té­rieur de car­reaux tur­quoise avec un som­met doré, et à l’in­té­rieur d’une voûte de majo­lique bleue dont la lumière entrait par des fenêtres hautes et étroites, créant un halo aqua­tique, sous-marin, comme si l’on avait plon­gé dans une mer de céramique.

Au centre, le sar­co­phage de Pah­la­von Mah­mud, recou­vert de car­reaux émaillés. Et autour, ins­crits dans la majo­lique des murs, ses vers — en per­san, en carac­tères nas­ta­liq, mêlés à l’or­ne­ment flo­ral comme si les mots étaient eux-mêmes des fleurs.

— Vous pou­vez lire ? deman­da Mathias.

— Un peu. Mon père m’a appris. C’est du per­san clas­sique, pas facile.

Dil­no­za s’ap­pro­cha d’un pan­neau, plis­sa les yeux, sui­vit les lettres du doigt.

— Ici, c’est un rubai. Un qua­train. Il dit quelque chose comme… attendez…

Elle mur­mu­ra en per­san, puis tra­dui­sit, len­te­ment, en cher­chant les mots justes :

— « Les hommes passent comme le vent sur le sable. / La trace s’ef­face avant que le mar­cheur se retourne. / Seul reste le geste — la main qui a cou­su, la voix qui a chan­té. / Sera-t-on sou­ve­nu au-des­sus de mes cendres ? »

Le silence qui sui­vit dura longtemps.

Mathias ne bou­gea pas. Il regar­dait le mur. Les lettres per­sanes, enla­cées dans le bleu, disaient quelque chose qu’il ne com­pre­nait pas avec l’es­prit mais qu’il com­pre­nait ailleurs — dans un endroit du corps qui ne ser­vait pas sou­vent, un endroit entre le ster­num et la gorge, où les choses muettes se logent.

La main qui a cousu.

Son père avait été relieur. Pas un grand relieur — un arti­san de pro­vince, ins­tal­lé dans un bourg du Lot, qui res­tau­rait des livres anciens pour les biblio­thèques muni­ci­pales et les col­lec­tion­neurs locaux. Il tra­vaillait dans un ate­lier atte­nant à la mai­son, une pièce en rez-de-jar­din avec une fenêtre qui don­nait sur un pru­nier. Mathias se sou­ve­nait de l’o­deur — colle de peau, cuir, papier ancien — et des mains. Des mains larges, exactes, qui mani­pu­laient les cahiers avec une ten­dresse qu’elles n’a­vaient pour rien d’autre. Son père ne par­lait pas. Pas vrai­ment. Il répon­dait aux ques­tions par des mono­syl­labes et, quand on ne lui posait pas de ques­tions, il se tai­sait. Le silence, dans la mai­son du Lot, n’é­tait pas une absence de parole — c’é­tait un maté­riau, quelque chose de dense et de tra­vaillé, comme le cuir que le père pliait et cou­sait dans son atelier.

Mathias avait gran­di dans ce silence et il en avait fait un métier. La pho­to­gra­phie est un silence. On cadre, on attend, on déclenche, et l’i­mage est muette — elle ne dit que ce qu’on veut bien y voir. C’é­tait le pacte impli­cite entre le père et le fils : ne rien dire, mais tout mon­trer. Sauf que le père n’a­vait rien mon­tré, au bout du compte. Il était mort en mars, dans un lit d’hô­pi­tal à Cahors, et le der­nier mot qu’il avait pro­non­cé — Mathias n’é­tait pas là, c’é­tait l’in­fir­mière qui le lui avait rap­por­té — avait été « pru­nier ». Pas le nom de son fils. Un arbre.

Sera-t-on sou­ve­nu au-des­sus de mes cendres ?

Pah­la­von Mah­mud avait été enter­ré dans son propre ate­lier. Sa bou­tique de four­reur. L’en­droit où il tra­vaillait de ses mains. Et sept cents ans plus tard, la plus grande cou­pole de Khi­va s’é­le­vait au-des­sus de cette tombe, et ses vers étaient ins­crits dans la céra­mique, et les gens venaient prier et dépo­ser des vœux sur le sar­co­phage émaillé. L’ar­ti­san avait gagné — contre le temps, contre l’ou­bli, contre le sable.

Le père de Mathias n’a­vait pas de mau­so­lée. Il avait une tombe au cime­tière de Puy-l’É­vêque et un ate­lier vide que per­sonne n’a­vait vidé.

Mathias leva son appa­reil et com­men­ça à pho­to­gra­phier la majo­lique. Détail par détail. Chaque car­touche, chaque vers, chaque entre­lacs flo­ral. Il pho­to­gra­phia avec une atten­tion qu’il ne se connais­sait pas — pas l’at­ten­tion pro­fes­sion­nelle, celle qui mesure la lumière et la com­po­si­tion, mais une atten­tion plus ancienne, plus lente, comme s’il essayait de tou­cher le mur à tra­vers l’ob­jec­tif. Il res­ta plus d’une heure.

Dil­no­za le lais­sa faire. Elle s’as­sit dans la cour, à l’ombre, et atten­dit. Quand il sor­tit, elle vit quelque chose sur son visage — pas de l’é­mo­tion, Mathias n’é­tait pas le genre à mon­trer de l’é­mo­tion — mais un léger déca­lage, un dépla­ce­ment, comme si le sol sous ses pieds avait bou­gé d’un cen­ti­mètre et qu’il ne l’a­vait pas encore remarqué.

— Ça va ? dit-elle.

— Oui.

Ils mar­chèrent sans par­ler vers la sor­tie du com­plexe funé­raire. En pas­sant devant les cel­lules de la méder­sa adja­cente, Mathias enten­dit un son — un bat­te­ment sourd, régu­lier, accom­pa­gné d’un chant mur­mu­ré. Il s’arrêta.

— L’a­te­lier de soie, dit Dil­no­za. Vous vou­lez voir ?

Elle le condui­sit vers une porte basse ouverte sur une cel­lule voû­tée. À l’in­té­rieur, dans la lumière tami­sée qui entrait par une fenêtre haute, deux femmes étaient assises devant un métier à tis­ser ver­ti­cal, un cadre de bois d’un mètre cin­quante de haut ten­du de fils de soie. Leurs mains allaient vite — navette, peigne, nœud, peigne — avec une régu­la­ri­té hyp­no­tique. Le tapis qui nais­sait sous leurs doigts était d’un rouge pro­fond, gre­nat, avec des motifs géo­mé­triques en bleu et ivoire.

Et dans le coin de la pièce, sur un tabou­ret bas, une vieille femme était assise.

Elle ne tis­sait pas. Elle filait. Une que­nouille de bois dans une main, un fuseau dans l’autre, et entre les deux un fil de soie si fin qu’il était presque invi­sible — un fil d’or blanc qui sem­blait naître de l’air plu­tôt que de la laine. La femme était très vieille — soixante-dix ans, peut-être davan­tage — avec un visage creu­sé de rides pro­fondes, des yeux presque fer­més, et un fou­lard blanc noué sur la tête. Elle ne leva pas les yeux quand ils entrèrent. Elle filait par mémoire, par habi­tude, par un savoir du corps qui n’a­vait plus besoin de la vue.

— Orzou-bibi, mur­mu­ra Dilnoza.

Elle dit quelque chose en ouz­bek à la vieille femme, qui répon­dit sans ces­ser de filer, d’une voix basse et sèche comme le cra­que­ment d’une branche.

— Elle dit que vous pou­vez pho­to­gra­phier, tra­dui­sit Dil­no­za, mais pas le tapis en cours. Seule­ment les tapis finis. Et seule­ment si vous lais­sez un peu d’argent dans le panier près de la porte.

Mathias dépo­sa un billet. Il ne pho­to­gra­phia pas. Il regar­da. Les mains d’Or­zou-bibi sur le fuseau. Les mains des tis­seuses sur le métier. Le bruit du peigne — tok, tok, tok — comme un cœur lent. Les cou­leurs qui nais­saient nœud après nœud — le rouge de la garance, le bleu de l’in­di­go, l’i­voire de la soie natu­relle. Les motifs : des étoiles à huit branches, des losanges imbri­qués, des lignes bri­sées qui for­maient des laby­rinthes miniatures.

Il pen­sa aux mains de son père. La même exac­ti­tude. La même patience. Le même silence.

Quand ils sor­tirent, le soleil était haut et les groupes de tou­ristes avaient enva­hi l’I­chan-Kala. Mathias cli­gna des yeux dans la lumière crue. Il avait l’im­pres­sion d’a­voir pas­sé une demi-heure dans l’a­te­lier ; son télé­phone indi­quait qu’il en avait pas­sé deux.

— Orzou-bibi fait ça depuis com­bien de temps ? demanda-t-il.

— Depuis tou­jours, dit Dil­no­za. Et sa mère avant elle, et sa grand-mère. Les femmes de sa famille filent la soie depuis l’é­poque des khans. Elle dit que quand elle file, elle entend les voix de toutes celles qui ont filé avant elle.

Mathias ne répon­dit pas. Ils mar­chèrent en silence vers la porte sud, entre les murs de brique chaude et les portes sculp­tées, et quelque chose avait chan­gé — pas dans la ville, pas dans la lumière, pas dans l’air — dans le regard de Mathias. Quelque chose de presque imper­cep­tible, comme la dif­fé­rence entre deux prises du même sujet, à deux secondes d’in­ter­valle, quand la focale n’a pas bou­gé mais que l’i­mage n’est plus la même.

CHA­PITRE 4 — PRE­MIER GLISSEMENT

Il y retour­na le lendemain.

La ruelle — troi­sième à gauche après le mau­so­lée de Sayid Alaud­din, il en était cer­tain — n’é­tait pas là.

Mathias avait son plan déplié dans la main gauche, l’ap­pa­reil dans la droite, et il mar­chait avec la rigueur d’un géo­mètre. Il avait repé­ré les points de réfé­rence : le coin du mau­so­lée, un arbre mort plan­té dans un mètre car­ré de terre devant un mur aveugle, et une niche creu­sée dans la brique — une niche à lampe à huile, pro­ba­ble­ment, ves­tige d’un autre siècle — à hau­teur d’é­paule. Pre­mier virage à gauche : une ruelle qui menait à une cour fer­mée. Deuxième virage à gauche : une ruelle en cul-de-sac, avec une porte bleue au fond, peinte de frais. Troi­sième virage à gauche : un mur.

Un mur plein. Pas de ruelle. Pas de coude. Pas de porte sculp­tée entrou­verte avec un rai de lumière dorée au fond. Juste un mur de brique crue, cré­pi d’ar­gile, sur lequel quel­qu’un avait tra­cé au doigt — il y avait long­temps, la trace était à peine visible — un cercle.

Mathias res­ta debout devant ce mur une minute entière, son plan à la main, comme un homme qui lit une phrase dans une langue qu’il connaît et qui, sou­dain, n’en recon­naît plus les mots.

Il refit le che­min. Le mau­so­lée de Sayid Alaud­din. L’arbre mort. La niche. Il comp­ta les pas. Pre­mier virage. Deuxième virage. Troi­sième virage.

Le mur.

Il plia le plan, le ran­gea dans la poche arrière de son pan­ta­lon, et prit une pho­to du mur. Métho­di­que­ment. Puis une pho­to de la niche, une pho­to de l’arbre mort, une pho­to du coin du mau­so­lée. Quatre points de repère, quatre images horo­da­tées. Il véri­fia les coor­don­nées GPS sur l’é­cran du Canon : les chiffres cor­res­pon­daient, à un mètre près, à ceux de l’avant-veille.

Il avait pho­to­gra­phié une ruelle qui n’exis­tait pas. Ou une ruelle qui n’exis­tait plus.

Le reste de la mati­née, il tra­vailla nor­ma­le­ment. Le palais Tosh-Hov­li — le « palais de pierre » —, construit par le khan Alla-Kou­li entre 1830 et 1838, avec sa cour du harem, ses colonnes sculp­tées et ses pla­fonds peints de motifs flo­raux d’une luxu­riance enivrante. Le bleu et blanc de la majo­lique, ici, se mêlait à des rouges et des verts que Mathias n’a­vait vus nulle part ailleurs à Khi­va — une palette plus chaude, plus intime, comme si ce lieu avait été conçu pour le regard d’en bas, pour les femmes qui vivaient dans ces pièces et qui ne voyaient jamais l’ex­té­rieur des murs.

Il pho­to­gra­phia les cours, les iwans, les pièces du harem avec ses voûtes basses et ses fenêtres grilla­gées. Tout était net, cadré, maî­tri­sé. Le tra­vail le cal­mait. Le tra­vail avait tou­jours été l’en­droit où le monde se com­por­tait comme il devait.

Mais l’a­près-midi, au moment de ren­trer, il fit un détour par la ruelle de Sayid Alaud­din. Juste pour vérifier.

L’arbre mort. La niche. Pre­mier virage. Deuxième virage. Troisième —

La ruelle était là.

Pas tout à fait la même. Plus courte, peut-être. Les murs un peu plus hauts. Pas de porte sculp­tée au fond — à la place, un virage ser­ré vers la droite qui don­nait sur un pas­sage voû­té qu’il ne connais­sait pas. Mais c’é­tait une ruelle, pas un mur. L’ar­gile cré­pi avait dis­pa­ru. Le cercle tra­cé au doigt n’é­tait plus là.

Mathias s’ar­rê­ta à l’en­trée de cette ruelle qui n’é­tait pas la bonne mais qui n’é­tait pas non plus un mur, et il sen­tit quelque chose — pas de la peur, pas encore, plu­tôt une sorte de déman­geai­son intel­lec­tuelle, une irri­ta­tion du réel, comme quand on entend une note fausse dans un accord et qu’on ne sait pas laquelle.

Il ne prit pas de pho­to. Il s’en éton­na lui-même. Il fit demi-tour, sor­tit de l’I­chan-Kala par Tosh Dar­vo­za, tra­ver­sa le trot­toir en béton cra­que­lé, et ren­tra à l’A­sia Khi­va Hotel.

Dans sa chambre, il ouvrit son ordi­na­teur et cher­cha les pho­tos de l’a­vant-veille. La ruelle, la porte entrou­verte, la lumière dorée. Il les agran­dit au maxi­mum. L’i­mage numé­rique tenait — pas de flou, pas d’ar­te­fact, les briques étaient nettes, les joints visibles, l’ombre por­tée d’un mur sur l’autre cohé­rente avec l’angle du soleil. Puis il ouvrit les pho­tos du matin. Le mur. La brique crue. Le cercle. Et enfin, dans sa mémoire — parce qu’il n’a­vait pas pho­to­gra­phié —, la ruelle de l’a­près-midi. Dif­fé­rente de celle de l’a­vant-veille. Dif­fé­rente du mur du matin.

Trois pas­sages au même endroit. Trois confi­gu­ra­tions différentes.

Mathias ouvrit un fichier texte et nota, avec la même rigueur qu’il notait ses réglages de focale :

Jour 1 : ruelle, porte sculp­tée, lumière dorée au fond. Porte se ferme entre les prises 2 et 3. Sur la prise 3, la ruelle est plus longue et pré­sente un coude à gauche.

Jour 3, matin : mur plein. Cré­pi d’ar­gile. Cercle tra­cé au doigt.

Jour 3, après-midi : ruelle, plus courte que jour 1, pas de porte au fond, virage à droite, pas­sage voûté.

Il relut. L’en­chaî­ne­ment, écrit ain­si, res­sem­blait à un pro­blème tech­nique — un pho­to­graphe qui n’ar­rive pas à retrou­ver un lieu dans un dédale de ruelles qui se res­semblent toutes. L’ex­pli­ca­tion rai­son­nable était simple : il s’é­tait trom­pé de ruelle. Le plan de l’I­chan-Kala, avec ses artères per­pen­di­cu­laires, mas­quait un réseau secon­daire de pas­sages, d’im­passes et de cours inté­rieures qui n’é­taient pas car­to­gra­phiés. Mathias avait comp­té trois virages à gauche ; il en avait peut-être pris deux et demi, ou trois et un quart, et la légère dévia­tion avait suf­fi pour le mener ailleurs.

C’é­tait rai­son­nable. C’é­tait pro­bable. Il refer­ma le fichier texte.

Mais avant de fer­mer l’or­di­na­teur, il regar­da une der­nière fois la troi­sième pho­to de l’a­vant-veille — celle où la ruelle était plus longue, avec le coude à gauche — et il zoo­ma sur le fond de l’i­mage, au-delà du coude, là où la lumière était faible et les détails à peine lisibles. Il y avait quelque chose. Pas une forme nette — un grain, une den­si­té, un assom­bris­se­ment qui pou­vait être une sil­houette. Ou une ombre por­tée. Ou rien.

Il zoo­ma encore. Le grain numé­rique se décom­po­sa en pixels. L’i­mage ne tenait plus. Mais dans la seconde qui pré­cé­da la désa­gré­ga­tion, il crut voir — deux yeux clairs, un visage étroit, un gilet sans manches — quel­qu’un qu’il connaissait.

Il refer­ma l’ordinateur.

Le soir, il man­gea seul au res­tau­rant de l’hô­tel. Le buf­fet était le même — pilafs, bro­chettes, salades — mais les tou­ristes étaient dif­fé­rents, un groupe de Fran­çais d’un cer­tain âge qui par­laient fort de l’in­con­fort du bus et du prix des tapis dans les bou­tiques de l’I­chan-Kala. Mathias man­gea en silence et mon­ta se cou­cher tôt.

Il ne res­sor­tit pas cette nuit-là.

Depuis son bal­con, les murailles de l’I­chan-Kala se décou­paient contre un ciel char­gé d’é­toiles. La Voie lac­tée, ici, à la lisière du désert du Kara­koum, était d’une den­si­té qu’il n’a­vait jamais vue — non pas un ruban, mais une bles­sure, une entaille de lait dans le noir, si lumi­neuse qu’elle pro­je­tait des ombres.

En contre­bas, dans le jar­din de l’hô­tel, la pis­cine vide était rem­plie de feuilles mortes.

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Le silence de la Naqshbandiyya

Le silence de la Naqshbandiyya

A une dizaine de kilo­mètres de Bou­kha­ra, en Ouz­bé­kis­tan, se trouve un petit vil­lage du nom de Qasr al-‘Arifan. C’est ici qu’on peut trou­ver le com­plexe du Mau­so­lée d’un cer­tain Bahâ’uddin Naq­sh­band, un sage musul­man né en 1317 qui créa une des confré­ries sou­fies les plus secrètes de l’his­toire du sou­fisme. Si cette confré­rie de la Naq­sh­ban­diyya fut incroya­ble­ment influente à une époque, puis­qu’elle s’é­ten­dit de la Tur­quie à l’Inde, elle est aujourd’­hui une des prin­ci­pales écoles sou­fies encore pré­sentes en Inde. Quelques adeptes sont encore pré­sents en Ouz­bé­kis­tan à proxi­mi­té du petit vil­lage de Qasr al-‘Arifan, mais c’est avant tout un immense lieu de pèle­ri­nage pour les naq­sh­ban­dîs du monde entier. On retrouve quelques mots à pro­pos de cette confré­rie dans le très beau livre de Colin Thu­bron, L’ombre de la route de la soie. Focus sur une confré­rie sou­fie qui a réus­si à pas­ser au tra­vers des mailles du filet de l’URSS…

Si Dieu exis­tait — et il était incon­ce­vable qu’il n’exis­tât pas —, les fidèles avaient le devoir de s’ap­pro­cher de Lui, de cher­cher l’a­néan­tis­se­ment de soi, et même de deve­nir Lui. Cette presque héré­sie pre­nait déjà racine aux confins orien­taux de l’empire arabe, deux siècles après la mort de Maho­met. Et au fil du temps, le cou­loir d’A­sie Cen­trale allait don­ner nais­sance à un sal­mi­gon­dis de sectes mys­tiques, fai­sant écho à l’is­lam ortho­doxe à la manière d’une fer­vente musique intérieure.
La Naq­sh­ban­diyya, appa­rue au XIIè siècle, devint la plus puis­sante de ces sectes, et la plus répan­due. Les naq­sh­ban­dîs prirent le nom d’un de leurs adeptes qui avait don­né forme à leur prière, uni­que­ment silen­cieuse, et dont la tombe ici est le point de mire des pèle­rins. Leur influence se fit sen­tir dans les conseils des khans d’A­sie cen­trale et enchan­ta les grands poètes de l’é­poque, y com­pris Ali­sher Navoi. Ils essai­mèrent en Inde et en Ana­to­lie, conver­tirent les Kir­ghiz au XIXè siècle et com­bat­tirent les Russes tsa­ristes, par­ve­nant presque à les immo­bi­li­ser dans le Cau­case. Même les plus silen­cieuses de leurs confré­ries orien­tales se révol­tèrent contre les bol­ché­viks et le pou­voir sovié­tique devait res­ter han­té pen­dant des décen­nies par le cau­che­mar d’une secrète renais­sance. Ils étaient impos­sible à iden­ti­fier, avec leur hié­rar­chie assez lâche, leur pra­tique de rituels silen­cieux et une par­ti­ci­pa­tion à la vie quo­ti­dienne qui ne les dis­tin­guaient en rien des autres. Jamais ils ne furent infil­trés par le KGB. Mais l’in­dé­pen­dance venue, ils se révé­lèrent éton­nam­ment paci­fiques : leurs sheiks étaient rares et épar­pillés, les lignées de trans­mis­sion des ensei­gne­ments s’é­taient inter­rom­pues. Si bien que, même à Bou­kha­ra, les adeptes avaient dis­pa­ru. Les fidèles les plus modestes, pour­tant, n’a­vaient pas oublié. Alors que le sanc­tuaire naq­sh­ban­dî ser­vait de musée de l’a­théisme durant les années de pou­voir sovié­tique, les gens étaient venus la nuit : ils sau­taient par-des­sus la clô­ture pour faire le tour de la tombe et en bai­ser les pierres. Le gou­ver­ne­ment Kari­mov avait vu dans ce mys­ti­cisme un contre­poids à l’is­lam radi­cal et l’a­vait éle­vé au rang de gloire nationale. […]
Toute une ville naq­sh­ban­dî sort de terre, parcs com­pris, et le cime­tière jadis à l’a­ban­don devient un fau­bourg de mau­so­lées de marbre et de gra­nit, avec des toits à lan­terne qui ins­crivent leurs étranges sil­houettes au-des­sus du sol.
Les pèle­rins vont et viennent dans la pous­sière. Ils sont habillés comme pour un car­na­val ; les femmes rutilent dans leurs vastes pan­ta­lons de soie, les che­veux rele­vés en chi­gnon ou super­be­ment lâchés sur les épaules. Ils prient où ils peuvent et déballent leur pique-niques sous les arbres. Ce sanc­tuaire dégage une magie : les femmes en mal d’en­fant rampent sous le tronc d’un mûrier tom­bé à terre et, paraît-il, plan­té par le saint ; et puis elles se frottent contre lui et glissent dans les fentes de l’é­corce des petits papiers por­tant leurs requêtes. D’autres visitent la tombe de la mère et des tantes du saint dont l’une, « Madame Mar­di », déploie ses pou­voirs une fois la semaine. Mais je cherche en vain un membre de la secte. Les mol­lahs et les imams qui offi­cient ici ne sont que de simples gar­diens de la tra­di­tion, ils n’ap­par­tiennent pas à ce courant.

Women at the bazar in front of the Naqshband Mausoleum

Pho­to © Juho Korho­nen

Pho­to d’en-tête © Seven Saints of Bukhara

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