Au-dessus de mes cendres — Chapitres 9 à 12
Au-dessus
de mes cendres
Au-dessus de mes cendres
Chapitres 9 à 13
CHAPITRE 9 — LA PHOTOGRAPHIE IMPOSSIBLE
Le treizième jour, il retourna au mausolée de Pahlavon Mahmud.
De nuit.
Il ne l’avait pas prévu. Il avait dîné seul au restaurant de l’hôtel — les groupes de touristes avaient changé, un contingent japonais avait remplacé les Français, plus discrets, plus méthodiques, chacun armé d’un appareil photo qui coûtait probablement plus cher que celui de Mathias — et il était remonté dans sa chambre avec l’intention de travailler sur ses fichiers. Mais à onze heures, assis devant son écran, il avait senti l’appel.
Pas un appel au sens mystique. Mathias n’entendait pas de voix, ne recevait pas de signes. C’était plus simple et plus fort que ça : une traction, un besoin physique, comme la soif ou la faim, qui le tirait vers la porte, vers l’escalier, vers les murailles. La ville l’appelait de la même manière que l’atelier de son père l’avait appelé, enfant — non pas avec des mots, mais avec une densité, une masse, une gravité.
Il prit le Canon et le Leica. Le Canon pour le travail — les poses longues, les images précises, le livre. Le Leica pour le reste — ce qu’il ne savait pas encore nommer. Il sortit.
Bakhtiyor. Le hall. Le hochement de tête. Le stylo bleu.
L’Ichan-Kala, cette nuit-là, était plus silencieuse que les fois précédentes. Pas de vent. Pas de chien. Même les chats avaient disparu. La lune, presque pleine maintenant, blanchissait les murs de brique et les faîtes des minarets et les coupoles des mausolées avec une lumière de sel, de givre, de cendre blanche. Les ombres étaient tranchées, géométriques, noires — pas les ombres molles du crépuscule mais des ombres de midi inversé, des ombres de pleine nuit, nettes comme des lames.
Mathias marcha directement vers le mausolée de Pahlavon Mahmud. Il connaissait le chemin — de jour, il l’avait fait dix fois. De nuit, il le fit sans hésiter, et sans se tromper, et cette certitude dans ses pas l’étonna lui-même.
Le portail sud du complexe funéraire était fermé. Mathias enjamba un muret latéral — un mètre de haut, pas de barbelés, la sécurité patrimoniale de Khiva avait la désinvolture charmante des pays qui n’ont pas encore appris à avoir peur de tout — et se retrouva dans la cour intérieure.
L’arbre. Le puits. Les cellules de médersa autour. Et devant l’entrée du mausolée, sous le iwan, là où la coupole turquoise s’élevait au-dessus du bâtiment comme une lune de céramique, quelqu’un était assis.
Mathias s’arrêta.
L’homme était assis sur le sol, le dos appuyé contre le mur, les jambes étendues devant lui. Il portait un manteau — un long manteau de fourrure, sombre, avec un col relevé qui cachait la moitié de son visage. Ses mains reposaient sur ses genoux, paumes vers le ciel. Il ne bougeait pas.
La lumière de la lune tombait sur lui en plein — il était assis dans une flaque de lumière blanche, entre deux zones d’ombre, comme posé là par un éclairagiste invisible. Son visage, ce qu’on en voyait au-dessus du col de fourrure, était creusé, buriné, marqué par quelque chose qui n’était ni l’âge ni la fatigue mais le travail — le travail des mains, le travail du corps, la sculpture lente que le temps et l’effort impriment sur un visage quand l’homme ne fait rien pour l’empêcher.
Mathias leva le Canon. Lentement, sans bruit, comme on approche un animal. Il régla la sensibilité — 1600, suffisant avec cette lune —, ouvrit le diaphragme à 2.8, et cadra.
L’homme ne bougea pas.
Mathias déclencha. Le claquement du miroir parut énorme dans le silence de la cour. L’homme ne tressaillit pas. Mathias avança de deux pas, recadra, déclencha de nouveau. Puis une troisième fois, en resserrant sur le visage.
L’homme leva les yeux.
Mathias s’attendait à un regard hostile, ou effrayé, ou simplement surpris — un gardien, un sans-abri, un pèlerin nocturne. Ce qu’il vit était autre chose. Les yeux étaient sombres, profonds, immenses — des yeux qui ne regardaient pas Mathias mais qui le traversaient, comme si l’objectif du Canon et le corps derrière l’objectif et la cour et les murs et la nuit n’étaient qu’une couche de vernis transparent à travers laquelle les yeux voyaient quelque chose d’autre, quelque chose de plus loin, de plus ancien.
L’homme sourit. Pas un sourire de bienvenue ni un sourire de menace. Un sourire de reconnaissance — le sourire de quelqu’un qui retrouve un visage attendu.
Puis il ferma les yeux, comme s’il se rendormait, et Mathias eut l’impression — absurde, impossible, exacte — que la lumière de la lune passait à travers lui pendant un instant, un dixième de seconde, avant de redevenir opaque.
Mathias prit une quatrième photo. Une cinquième. Ses mains étaient stables — le photographe en lui avait pris le relais, la machine à cadrer et à déclencher qui fonctionnait indépendamment de la peur ou de l’émerveillement. Il varia les focales, les angles, les cadrages. L’homme ne bougeait pas. Les yeux restaient clos. Le sourire s’était effacé. Le manteau de fourrure enveloppait le corps comme un cocon.
Au bout de dix minutes — il ne sut jamais combien de temps exactement, mais l’horodatage des fichiers le lui dirait plus tard —, Mathias abaissa l’appareil. Il resta debout dans la cour, à cinq mètres de l’homme, et il regarda.
Le manteau de fourrure était beau. Pas beau au sens moderne, pas beau comme un vêtement de luxe — beau comme un travail, comme un geste abouti. Le cuir était tanné avec un grain profond, irrégulier, vivant. La fourrure — de l’agneau karakul, peut-être, les boucles serrées et brillantes — était cousue avec des points si fins qu’ils étaient invisibles. C’était le travail d’un maître fourreur.
Mathias pensa à ce que Dilnoza avait dit : Pahlavon Mahmud cousait des manteaux pour gagner sa vie. Et il avait été enterré dans son propre atelier.
Il leva le Leica. L’argentique. La pellicule dans le ventre de l’appareil, sensible, chimique, irréversible. Pas de fichier numérique, pas de pixel, pas de possibilité de vérifier sur un écran. Une empreinte de lumière sur un grain de sel d’argent. La photographie originelle. Le Leica avait un objectif de 50 mm, l’équivalent de l’œil humain, et Mathias s’en servait toujours pour les photos qui n’étaient pas du travail — les photos de rien, les photos pour personne.
Il cadra l’homme au Leica. Déclencha. Le bruit était différent — un clic discret, feutré, presque tendre, sans miroir à relever. Mathias avança le film d’une vue et attendit.
L’homme ouvrit les yeux.
Cette fois, il regarda Mathias. Directement. Et ses lèvres bougèrent — il dit quelque chose, un mot ou deux, dans une langue que Mathias ne comprit pas, avec une voix si basse qu’elle semblait venir non pas de la gorge de l’homme mais du mur derrière lui, de la brique, de la terre crue, du sol.
Puis il se leva — avec une lenteur et une souplesse qui ne correspondaient à aucun âge — et marcha vers la porte du mausolée. La porte n’était pas ouverte. Mathias en était sûr — il était passé devant en entrant dans la cour, et la porte était fermée. Mais l’homme marcha vers elle, posa sa main sur le bois sculpté, et le bois céda sans bruit, et l’homme entra dans le mausolée, et la porte se referma derrière lui comme de l’eau se referme sur une pierre.
Mathias courut. Il atteignit la porte en trois secondes, posa ses mains sur le bois — le bois était tiède, comme les colonnes de la mosquée Juma, comme la peau d’un corps vivant — et poussa.
La porte ne bougea pas.
Il resta là, les mains à plat sur le bois sculpté, le front contre les motifs de fleurs et d’étoiles, et il sentit sous ses paumes quelque chose — pas un mouvement, pas un son, mais une vibration, très faible, très profonde, comme le battement d’un cœur qui n’était pas le sien.
Il resta longtemps. Puis il s’écarta. Il fit le tour du mausolée par l’extérieur — les murs aveugles, la coupole au-dessus, les cellules latérales fermées. Rien. Personne. L’homme au manteau de fourrure avait disparu.
Mathias rentra à l’hôtel. Bakhtiyor, le cahier, le stylo, le hochement de tête. Chambre 214. Il s’assit sur le lit et ouvrit le Canon.
Les images étaient là.
L’homme assis devant le mausolée. Le manteau de fourrure. Les mains paumes vers le ciel. Le visage creusé, les yeux fermés, puis ouverts, puis fermés de nouveau. La lumière de la lune. La cour intérieure.
Mais l’arrière-plan.
Sur les deux premières photos, l’arrière-plan était normal — le mur du mausolée, le iwan, les briques, la majolique. Le bâtiment tel qu’il était, tel que Mathias le voyait chaque jour.
Sur la troisième, le mur était différent. Plus bas. Les briques étaient plus grossières, mal jointes, avec des trous. Le iwan n’était plus là. La coupole — visible au-dessus — était plus petite, plus sombre, sans les carreaux turquoise. C’était le même bâtiment, mais d’avant — d’avant les restaurations, d’avant les reconstructions de 1810, d’avant la gloire des khans Kungrad. Le mausolée originel, peut-être — la petite construction modeste élevée au-dessus de l’atelier du fourreur au XIVe siècle.
Sur la quatrième, le mur était en ruine. Des pans entiers manquaient. Le ciel derrière — visible à travers les trous — n’était pas le même ciel. Plus bas, plus chargé, avec des étoiles que Mathias ne reconnaissait pas, disposées dans des constellations qu’il n’avait jamais vues, et il se dit que c’était impossible, que les étoiles ne changent pas en quelques siècles, puis il se dit que les étoiles changent en quelques millénaires, et il ne sut plus quoi penser.
Sur la cinquième, l’homme était debout, le dos tourné, marchant vers la porte du mausolée. L’arrière-plan était revenu à la normale — le bâtiment actuel, la majolique, la coupole turquoise. Mais le sol avait changé. Pas des pavés — de la terre battue, nue, avec des traces de pas qui n’étaient pas celles de Mathias.
Il regarda les photos longtemps. Très longtemps. Il zooma sur chacune, étudia les détails, compara les métadonnées. Mêmes coordonnées GPS. Même boîtier. Même objectif. Même nuit. L’horodatage montrait un intervalle de douze minutes entre la première et la dernière image. Douze minutes pendant lesquelles l’arrière-plan avait traversé plusieurs siècles.
À trois heures du matin, il appela Dilnoza.
Elle décrocha à la deuxième sonnerie, ce qui signifiait qu’elle ne dormait pas.
— Mathias ?
— Il faut que vous voyiez quelque chose.
— Maintenant ?
— Oui.
Un silence. Le bruit d’un verre posé sur une table.
— Envoyez-moi les photos par mail. Je viens demain matin à sept heures.
Mathias envoya cinq fichiers. Puis il s’allongea sur le lit, tout habillé, les chaussures encore aux pieds, et il regarda le plafond de la chambre 214 jusqu’à ce que la lumière de l’aube commence à blanchir les rideaux.
Dilnoza arriva à sept heures, comme promis. Elle avait les photos sur son téléphone. Ses yeux étaient cernés. Elle avait mis un foulard d’un violet sombre qui accentuait la pâleur de son visage.
Ils s’assirent dans le jardin de l’hôtel, à une table en plastique, à côté de la piscine vide pleine de feuilles. Mathias ouvrit l’ordinateur et montra les photos en grand.
Dilnoza regarda la troisième image longtemps. La quatrième plus longtemps encore. Elle agrandit la zone du mur — les briques grossières, les trous, l’absence de iwan. Puis elle regarda la cinquième — le sol de terre battue, les traces de pas.
Elle ne parla pas tout de suite. Elle regardait. Mathias l’observait pendant qu’elle regardait, et il vit quelque chose passer sur son visage — pas de la peur, pas de l’incrédulité, mais une forme de douleur, comme si les photos confirmaient quelque chose qu’elle savait déjà et qu’elle avait espéré ne jamais voir confirmé.
— Le mur sur la troisième photo, dit-elle. C’est le mausolée d’avant la reconstruction de 1810. Mon père a des gravures d’époque dans ses archives — le bâtiment ressemblait à ça. Un mausolée modeste, en brique, sans coupole émaillée. La construction originelle au-dessus de l’atelier.
— L’atelier du fourreur.
— Oui.
Elle tourna l’écran vers la lumière, plissa les yeux.
— Sur la quatrième — le mur en ruine —, c’est avant le mausolée, ou après ? Avant qu’on construise quoi que ce soit, ou après que le premier bâtiment ait été détruit ?
— Je ne sais pas.
— Les étoiles.
— Je sais. J’ai vu.
— Ce ne sont pas nos étoiles, Mathias. Ce n’est pas notre ciel. Ces constellations — si c’est le ciel de Khiva, c’est le ciel d’il y a très longtemps. Ou de très loin.
Ils restèrent silencieux. Un employé de l’hôtel traversa le jardin avec un râteau, entreprit de retirer les feuilles de la piscine, y renonça, et repartit.
— Et l’homme, dit Dilnoza. Vous l’avez vu.
— Oui.
— Le manteau de fourrure.
— Oui.
— Vous savez qui c’est.
Ce n’était pas une question.
Mathias regarda les photos sur l’écran. L’homme assis devant le mausolée. Le col relevé, les mains paumes vers le ciel, les yeux qui traversaient le temps. Le manteau de fourrure cousu avec des points invisibles, le travail d’un maître.
— C’est l’atelier, murmura Dilnoza. L’ancien atelier. C’est là qu’il a été enterré. Dans sa propre échoppe de fourreur. Et il est encore là.
Mathias ferma l’ordinateur. La lumière du matin était blanche, crue, sans mystère. Les murailles de l’Ichan-Kala, de l’autre côté du trottoir, étaient les murailles de toujours — massives, crénelées, solides. De jour, Khiva était une ville-musée, un décor pour touristes, un patrimoine mondial de l’humanité avec un ticket d’entrée et des boutiques de souvenirs.
Mais la nuit.
— Dilnoza.
— Oui.
— La phrase d’Orzou-bibi. « La ville n’a jamais été fixe. Ce sont les cartes qui mentent. » Est-ce qu’elle parlait de ça ?
Dilnoza ne répondit pas tout de suite. Elle plia et déplia ses lunettes de soleil, le même geste nerveux que la feuille de vigne et le caillou, le geste de quelqu’un qui tourne un objet pour ne pas tourner une pensée.
— Orzou-bibi a quatre-vingt ans, dit-elle finalement. Peut-être plus — personne ne sait, elle ne sait pas elle-même. Elle a vécu toute sa vie à l’intérieur des murs. Toute sa vie. Et sa mère avant elle, et la mère de sa mère. Des femmes qui n’ont jamais quitté l’Ichan-Kala. Quand elle dit que la ville n’est pas fixe, ce n’est pas une métaphore. C’est une observation. Comme quand un marin dit que la mer bouge — il ne philosophe pas, il décrit ce qu’il voit.
Mathias acquiesça. Il ne dit rien. Il pensait à l’homme devant le mausolée — au sourire de reconnaissance, à la voix qui semblait venir des murs — et il se dit que quelque chose avait changé, non pas dans Khiva mais en lui, quelque chose d’irréversible, comme une pellicule qui a été exposée et qu’on ne peut pas rembobiner.
CHAPITRE 10 — LA CARTOGRAPHIE
Il acheta des tapis.
Pas dans les boutiques pour touristes de la voie principale, où des vendeurs en chapane brodé déroulaient des mécaniques de séduction — le thé, les compliments, le prix divisé par trois après vingt minutes de conversation. Non. Il acheta dans l’atelier d’Orzou-bibi, directement aux tisseuses, des pièces en cours qu’elles n’avaient pas l’intention de vendre — des fragments, des essais, des morceaux de tapis inachevés où les motifs étaient encore libres, pas encore enfermés dans la bordure finale.
Dilnoza avait négocié. Les tisseuses avaient ri — un étranger qui voulait acheter des bouts de tapis inachevés, c’était une première. Mathias avait payé le prix qu’elles avaient demandé sans discuter, et elles avaient cessé de rire et l’avaient regardé avec une curiosité nouvelle, une curiosité qui ressemblait à du respect.
Il étendit les fragments sur le sol de sa chambre 214.
Sept morceaux de soie et de laine, de tailles différentes — le plus grand faisait un mètre sur soixante centimètres, le plus petit trente centimètres carrés. Les motifs variaient : étoiles à huit branches, losanges imbriqués, croix solaires, et surtout le « chemin du marchand » — les lignes brisées, les angles, le puits au centre. Chaque fragment portait la palette du Khorezm — rouge garance, bleu indigo, ivoire naturel, brun de noix, jaune grenade — et chaque nœud, quand Mathias passait le doigt dessus, était un minuscule relief, une bosse de soie, un point dans un système dont il cherchait la grammaire.
Sur le bureau, à côté de l’ordinateur, il avait imprimé ses photos aériennes de l’Ichan-Kala — cinq vues du dessus, à différentes échelles, téléchargées depuis Google Earth et annotées au crayon rouge. Les ruelles, les impasses, les cours intérieures, les monuments. Et à côté des photos aériennes, ses propres clichés — les ruelles au sol, les murs, les perspectives — classés par date et par heure.
Il commença à superposer.
Pas avec un logiciel — à l’œil, au doigt, en posant les fragments de tapis sur les photos aériennes et en cherchant les correspondances. Les lignes brisées du « chemin du marchand », quand il les alignait avec les ruelles secondaires de la partie nord de l’Ichan-Kala, tombaient juste. Pas exactement — il y avait des décalages, des approximations, la maille du tapis n’avait pas la même échelle que le plan — mais la logique était la même. Les angles correspondaient. Les impasses correspondaient. Le puits au centre du motif tombait, à chaque fois, dans la zone du mausolée de Pahlavon Mahmud, à quelques dizaines de mètres près.
Puis il fit autre chose. Il prit les photos qu’il avait faites la nuit — les photos des ruelles nocturnes, celles où les perspectives ne coïncidaient pas avec les vues de jour — et les superposa aux mêmes fragments de tapis.
Les correspondances étaient meilleures. Beaucoup meilleures.
Les tapis ne cartographiaient pas la ville de jour. Ils cartographiaient la ville de nuit.
Mathias travailla toute la matinée, accroupi sur le sol de sa chambre parmi les fragments de soie et les photos imprimées, avec un carnet à spirale dans lequel il traçait des schémas — des superpositions, des flèches, des notes. Il ne mangeait pas. Il ne sortait pas. Le petit déjeuner passa, puis le déjeuner, et la réceptionniste de jour appela sa chambre à deux reprises pour savoir s’il avait besoin de quelque chose, et il dit non, merci, et raccrocha.
À quatorze heures, Dilnoza frappa à sa porte.
— Mathias ? Vous n’êtes pas sorti. Les filles de l’accueil s’inquiètent.
Il ouvrit. Elle vit le sol — les tapis, les photos, les schémas — et entra sans qu’il l’invite. Elle s’accroupit, regarda, toucha les fragments de soie, suivit les lignes du doigt.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle, bien qu’elle sût déjà.
— La nuit, dit Mathias. La ville de nuit. Les tapis la dessinent.
Dilnoza resta accroupie longtemps. Elle prit un fragment — le plus grand, celui où le « chemin du marchand » était le plus développé — et le posa sur la vue aérienne de la partie sud de l’Ichan-Kala. Les lignes brisées se superposaient aux ruelles qui partaient de Tosh Darvoza vers le centre.
— Ça ne marche pas, dit-elle. Regardez — ici, le tapis montre un coude à gauche, et la ruelle va tout droit.
— De jour, oui. Mais regardez cette photo.
Il lui tendit un cliché nocturne, pris trois jours plus tôt. La même ruelle, de nuit — avec un coude à gauche qui n’existait pas de jour.
Dilnoza posa la photo. Posa le fragment de tapis dessus. Les lignes coïncidaient.
— Ce n’est pas possible, dit-elle.
— Non.
— Les tisseuses ne font pas de plans. Elles tissent des motifs traditionnels — des motifs transmis de mère en fille depuis des siècles. Ce ne sont pas des cartographes.
— Et si les motifs étaient des cartes depuis le début ? Si les premières tisseuses, il y a cinq cents ans, mille ans, avaient tissé ce qu’elles voyaient — pas la ville de jour, mais la ville de nuit, la ville telle qu’elle se reconfigure quand personne ne regarde ?
— Et les motifs se seraient transmis, de génération en génération, sans que personne ne sache ce qu’ils représentent ?
— Orzou-bibi sait. Elle a dit : « C’est la ville qui copie les tapis. »
Le silence dura. Dehors, un bus de touristes manœuvrait dans le parking de l’hôtel avec des râles de diesel. Quelqu’un cria en coréen. Un klaxon résonna.
— Il faut lui montrer, dit Dilnoza. Il faut lui montrer les photos et les superpositions et lui demander.
— Oui.
Ils retournèrent à l’atelier dans l’après-midi. Orzou-bibi était là — elle était toujours là, comme si l’atelier et elle étaient la même chose, comme si le métier à tisser et le fuseau et la soie étaient des extensions de son corps — et elle les accueillit sans surprise, avec un hochement de tête qui pouvait être un salut ou un acquiescement.
Mathias déposa les photos sur la table basse. Les vues aériennes, les clichés nocturnes, les fragments de tapis imprimés à côté. Il ne parla pas. Il laissa Orzou-bibi regarder.
La vieille femme se pencha — ses yeux presque fermés, sa vision qui n’en était plus une — et passa ses doigts sur les photos. Pas ses yeux : ses doigts. Elle touchait les images comme elle touchait la soie, en lisant avec la peau. Ses doigts s’arrêtèrent sur une superposition — le « chemin du marchand » posé sur la ruelle nocturne avec le coude à gauche.
Elle dit quelque chose. Deux phrases. Dilnoza traduisit.
— Elle dit : « Vous avez trouvé le chemin. Mais pas encore le puits. »
Mathias attendit. Orzou-bibi continua, sa voix basse et sèche, avec des pauses entre les phrases comme entre les nœuds d’un tapis.
— Elle dit que les femmes de sa famille tissent la ville depuis toujours. Pas la ville que les hommes voient — les hommes ne voient que les murs et les portes et les minarets. Les femmes voient les passages — les endroits où la ville respire, où les ruelles s’ouvrent et se referment, où le temps n’est pas le même. Elle dit que la nuit, Khiva se souvient. Les murs reviennent à ce qu’ils étaient. Les pierres retrouvent leur place ancienne. Et les tisseuses, depuis toujours, notent ces changements dans la soie — nœud après nœud, nuit après nuit.
— Pourquoi personne n’en parle ? demanda Mathias.
Dilnoza posa la question en ouzbek. Orzou-bibi émit un son qui pouvait être un rire ou un soupir.
— Elle dit : « Les hommes ne posent pas les bonnes questions. »
Puis Orzou-bibi se tut, reprit son fuseau, et recommença à filer. La conversation était terminée.
Mathias et Dilnoza sortirent dans la lumière de l’après-midi. Les touristes passaient, les parapluies de couleur flottaient au-dessus de la voie principale, un vendeur proposait des aimants de réfrigérateur en forme de Kalta Minor. La réalité était là, banale, solide, indiscutable.
— Dilnoza.
— Oui.
— Je vais montrer les photos et les mesures à Viktor.
Il trouva le Russe au bar de l’hôtel, à l’endroit habituel, avec la bouteille habituelle. Viktor écouta sans interrompre. Mathias déposa l’ordinateur devant lui et fit défiler les photos — la ruelle qui change, le mur qui apparaît et disparaît, l’homme au manteau de fourrure, les strates temporelles dans l’arrière-plan. Puis les superpositions avec les tapis.
Viktor regarda. Longtemps. Méthodiquement. Il zooma sur les détails architecturaux des différents arrière-plans, compara les appareils de brique, les techniques de jointoiement, la taille des modules. L’architecte en lui analysait, classait, datait.
— Le mur sur la troisième photo, dit-il. L’appareil est typique du XIVe, peut-être XIIIe. Briques de terre crue moulées, sans cuisson. Le mortier est à base d’argile et de paille — on ne faisait plus ça après le XVIe à Khiva, quand les Kungrad ont introduit la brique cuite pour les bâtiments officiels.
— Et la quatrième ? Les ruines ?
— Plus ancien. Ou plus récent — une période de destruction. Les Mongols en 1220 ont rasé Khiva. Ce pourrait être la ville juste après — les décombres de ce qu’il y avait avant les Mongols.
Il se tut. But un verre. Le reposa.
— Ce soir, dit-il. Je vais mesurer.
Ce soir-là, Viktor sortit dans l’Ichan-Kala avec son Leica DISTO — le mètre laser, pas l’appareil photo — et Mathias l’accompagna. Ils choisirent la Kunya Ark — la forteresse intérieure, le terrain de Viktor, le lieu qu’il connaissait au centimètre.
Ils mesurèrent pendant deux heures. La salle du trône. Le couloir menant au harem. L’escalier de la terrasse. Viktor prenait les mesures et Mathias les notait dans le carnet à spirale, à côté des valeurs de référence que Viktor avait apportées — ses propres relevés des semaines précédentes, imprimés sur des feuilles A4 quadrillées.
Les résultats furent là dès le premier couloir.
La largeur du passage entre la salle du trône et le couloir du harem : 2,14 mètres selon le relevé de la semaine précédente. 2,07 mètres ce soir. Sept centimètres d’écart. L’épaisseur du mur nord de la salle du trône : 93 centimètres en référence. 89 centimètres ce soir. La hauteur de la porte de la terrasse : 1,91 mètre en référence. 1,88 mètre ce soir.
— Toujours dans le même sens, nota Viktor. Toujours plus petit. La nuit, les murs se resserrent. Le jour, ils se relâchent.
— La ville respire, dit Mathias.
— Ou se contracte. Comme un animal qui se recroqueville pour dormir.
Ils sortirent de la Kunya Ark à une heure du matin. La ville intérieure était silencieuse, baignée de lune. Mathias leva les yeux vers les murs qui les entouraient — les murs de brique crue, hauts, massifs, crénelés — et il eut pour la première fois le sentiment physique, corporel, que ces murs le regardaient.
Pas avec des yeux. Avec autre chose. Avec la même intelligence que les doigts d’Orzou-bibi sur la soie — une conscience sans regard, une attention sans visage.
Ils rentrèrent à l’hôtel en silence. Dans le hall, Bakhtiyor était à son poste. Quand Viktor passa devant le comptoir, il s’arrêta — c’était la première fois que Mathias le voyait s’arrêter — et regarda le cahier ouvert.
— Qu’est-ce que vous écrivez là-dedans ? demanda-t-il en russe.
Bakhtiyor leva ses yeux clairs. Regarda Viktor. Regarda Mathias. Et pour la première fois depuis que Mathias le connaissait, il parla.
Un seul mot. En ouzbek.
Viktor fronça les sourcils. Se tourna vers Mathias.
— Il a dit : « Tout. »
Ils montèrent dans leurs chambres. Dans le couloir du deuxième étage, Viktor s’arrêta devant sa porte — chambre 208 — et dit, à voix basse, en français :
— Le Français. Vous savez ce qui me dérange le plus ? Ce ne sont pas les mesures. Les mesures, on peut toujours les expliquer — la terre, l’humidité, l’instrument. Ce qui me dérange, c’est que Bakhtiyor sait. Depuis le début. Et qu’il note.
Il entra dans sa chambre et ferma la porte.
Mathias, dans la chambre 214, retrouva les fragments de tapis sur le sol, les photos éparpillées, les schémas au crayon. Il s’allongea au milieu, sur le dos, les bras en croix, et il regarda le plafond blanc de l’hôtel — un plafond moderne, banal, en plâtre peint — et il pensa que sous ce plafond, sous les fondations de l’Asia Khiva Hotel, sous le trottoir en béton craquelé et le jardin aux roses défraîchies, la terre du Khorezm était la même terre que celle de l’Ichan-Kala, la même terre alluviale du delta de l’Amou-Daria, la même terre qui bougeait la nuit, et qu’en dormant dans cette chambre il dormait sur le dos de la ville, et que la ville, sous lui, respirait.
Son téléphone vibra. Un message de Dilnoza.
Timour a envoyé un message. Le premier depuis huit mois. Un nom de ville que je ne trouve pas. Ni sur Google, ni sur aucune carte. Mon père dit que c’est le nom d’une ville qui a existé au XIIe siècle, dans le Khorezm, et qui a été détruite par les Mongols. Elle n’existe plus depuis 800 ans.
Mathias relut le message. Puis il l’effaça. Non — il ne l’effaça pas. Il le garda. Mais il éteignit le téléphone, et la lumière, et il resta dans le noir, sur le dos, parmi les tapis, et il écouta la ville respirer.
CHAPITRE 11 — LE DÉSERT
Le matin du seizième jour, ils prirent la route du Karakoum.
C’était l’idée de Dilnoza. Elle avait dit : « Vous avez vu la ville de nuit. Maintenant il faut voir ce qu’il y a autour. » Mathias avait accepté sans discuter. Il avait besoin de sortir des murs — pas pour fuir, mais pour comprendre. L’Ichan-Kala, depuis deux semaines, s’était refermée sur lui comme un livre dont il ne trouvait plus la dernière page, et il avait besoin d’air, de distance, de la ligne d’horizon qui manquait à l’intérieur des murailles.
Dilnoza avait une Daewoo Nexia blanche, poussiéreuse, cabossée, avec un rétroviseur intérieur orné d’un chapelet de perles bleues contre le mauvais œil. Elle conduisait vite, avec la désinvolture des conducteurs d’Asie centrale pour qui le code de la route est une suggestion poétique. La route sortait de Khiva vers le sud, traversait la ville nouvelle — blocs soviétiques, bazars couverts, parkings de terre battue — puis entrait dans l’oasis du Khorezm.
C’était encore vert. Pas le vert du printemps — un vert fatigué, d’automne, avec des jaunes et des bruns qui gagnaient du terrain. Les champs de coton avaient été récoltés ; il restait les tiges sèches, hérissées, comme des rangées d’allumettes brûlées. Les canaux d’irrigation quadrillaient la plaine, charriant une eau brune et lente. Des mûriers bordaient la route, leurs feuilles d’or tombant une à une dans le silence de midi.
Puis l’oasis s’arrêta.
Pas progressivement — brutalement. Un dernier canal, un dernier champ, un dernier arbre, et le désert commençait. Le Karakoum. Trois cent cinquante mille kilomètres carrés de sable, de caillou, de buissons d’haloxylon et de rien. La ligne de démarcation entre le vert et le beige était si nette qu’on aurait pu la tracer au couteau.
Dilnoza arrêta la voiture au bord de la route, là où le goudron craquelé se perdait dans une piste de sable. Ils descendirent.
Le silence.
Pas le silence de la nuit dans l’Ichan-Kala — un silence habité, plein de murs et de présences. Le silence du désert était autre chose. C’était un silence vidé, aspiré, un silence qui avait avalé tous les sons et qui attendait, immense, patient, que quelqu’un ou quelque chose vienne le remplir. Le vent n’existait pas. L’air était immobile, sec, si transparent que la lumière semblait solide — un bloc d’or posé sur la terre.
Mathias marcha dans le sable.
Ses pas ne faisaient presque pas de bruit — un froissement doux, un chuchotement. Le sol était dur sous une couche de sable fin, un mélange de caillou et de poussière compacté par des millénaires de vent et de soleil. Des buissons gris, cassants, poussaient par touffes espacées. L’horizon était plat, absolu, sans un arbre, sans une construction, sans une rupture — juste la ligne où la terre rencontrait le ciel, d’une netteté qui faisait mal aux yeux.
Khiva était derrière lui. À vingt kilomètres, peut-être trente. Les minarets n’étaient plus visibles. Les murailles avaient disparu. La ville, avec ses colonnes et ses mausolées et ses tapis et ses fantômes, était retournée dans le sol, et il ne restait que le désert — le même désert qui était là avant les khans, avant les caravanes, avant les murs, avant les premières briques, le désert originel, l’étendue d’avant les villes et d’après les villes, le lieu où tout commence et où tout finit.
Et Mathias comprit quelque chose.
Il le comprit debout dans le sable, face au vide, avec le soleil sur les épaules et le Karakoum devant lui — il comprit que le vide du désert et le vide des ruelles nocturnes de Khiva étaient le même vide. Que la ville, la nuit, quand les touristes partaient et que les habitants dormaient et que les murs se resserraient et que les ruelles changeaient de place, redevenait ce qu’elle avait toujours été — un arrangement temporaire dans le désert, un nœud dans le sable, un motif de tapis sur le sol du Karakoum, qui pouvait se tisser et se détisser et se retisser dans des configurations différentes parce que sous les briques et sous les pavés et sous les fondations, le sable était toujours là, et le sable n’a pas de plan.
Les caravanes l’avaient su. Elles traversaient le Karakoum en suivant des routes qui n’étaient pas fixes — le vent effaçait les traces, les dunes se déplaçaient, les puits s’ensablaient et réapparaissaient ailleurs. Les caravaniers naviguaient aux étoiles, et les étoiles elles-mêmes tournaient au fil des saisons, et la route n’était jamais la même deux fois. Khiva était le dernier repos avant la traversée — le lieu où l’on s’arrêtait, où l’on buvait, où l’on dormait. Et peut-être que la ville avait gardé cette mémoire — la mémoire du mouvement, la mémoire du sable — et que ses murs, la nuit, se souvenaient qu’ils avaient été du sable et qu’ils le redeviendraient, et que dans cet entre-deux, dans ce moment de flottement entre la solidité du jour et la fluidité de la nuit, les ruelles pouvaient se reconfigurer comme les dunes, et les colonnes pouvaient migrer comme les étoiles, et le temps pouvait traverser les murs comme le vent traverse le sable.
Il prit des photos. Le Canon, cette fois, mais aussi le Leica — une seule vue, la dernière de la pellicule. Le désert. L’horizon. Le vide. Et dans le viseur, au moment de déclencher, il eut le sentiment — pas la certitude, le sentiment — que le vide n’était pas vide. Qu’il était plein de passages, de traces effacées, de routes invisibles, et que si l’on pouvait voir le désert comme Orzou-bibi voyait la soie — avec les doigts, avec la peau, avec la mémoire du corps — on y verrait le même labyrinthe que dans les ruelles de l’Ichan-Kala. Le même « chemin du marchand ». Les mêmes lignes brisées, les mêmes angles, le même puits au centre.
Dilnoza était restée près de la voiture. Quand Mathias revint, elle était assise sur le capot, les jambes pendantes, et elle regardait l’horizon.
— Mon père dit que Timour est vivant, dit-elle sans préambule. Il dit que la ville que Timour a nommée dans son message — Gurgandj, la vieille capitale du Khorezm — n’existe plus sur aucune carte, mais qu’elle existe encore quelque part. Pas sous terre. Pas dans les livres. Ailleurs.
— Qu’est-ce qu’il veut dire ?
— Je ne sais pas. Il est historien. Il pense en couches. Pour lui, rien ne disparaît — les choses se superposent, comme les strates d’un tell archéologique. La ville du XIIe siècle est toujours là, sous la ville du XIXe, sous la ville d’aujourd’hui. Et parfois, une couche remonte à la surface.
Mathias regarda le désert. La surface plate, uniforme, sans profondeur apparente. Et il pensa aux tapis — à ces nœuds serrés de soie et de laine, empilés les uns sur les autres, couche après couche, créant une épaisseur, une densité, un relief, là où l’œil ne voyait qu’une surface.
Ils rentrèrent à Khiva en fin d’après-midi. La route traversait l’oasis en sens inverse — les canaux, les mûriers, les champs — et les minarets de l’Ichan-Kala réapparurent à l’horizon, fins et verticaux, comme des aiguilles de pierre plantées dans le ciel. Les murailles se dessinèrent. La porte sud. L’Asia Khiva Hotel. Le trottoir craquelé. Le jardin. La piscine vide.
Mathias monta dans sa chambre 214. Les fragments de tapis étaient toujours sur le sol, là où il les avait laissés. Les photos, les schémas, le carnet. Tout était en ordre.
Sur la table de nuit, posé au centre, comme déposé par une main soigneuse, il y avait un objet qui n’y était pas quand il était parti.
Un petit carré de soie. Quinze centimètres sur quinze. Un fragment de tapis — pas un des fragments qu’il avait achetés, il les connaissait tous, il les avait comptés. Un nouveau fragment. La soie était d’un ivoire très pâle, presque blanc, et le motif — un seul, au centre — était le « chemin du marchand », mais inversé. Les lignes brisées partaient du centre vers l’extérieur, au lieu de converger vers le puits. Comme si le chemin ne menait pas vers la ville, mais en sortait.
Et au centre — là où le puits aurait dû être — il y avait un nœud d’un rouge profond, grenat, le rouge de la garance, un seul nœud, plus gros que les autres, comme un point final.
Ou comme un cœur.
Mathias s’assit sur le lit, le fragment de soie dans les mains, et il le retourna. Au dos, là où les nœuds formaient un relief rugueux, quelqu’un avait tracé — avec un fil de soie plus sombre, presque invisible — un chiffre.
214.
CHAPITRE 12 — AU-DESSUS DE MES CENDRES
La dernière nuit.
Mathias ne dormit pas. Il ne chercha pas à dormir. Il resta dans sa chambre jusqu’à minuit, assis sur le sol parmi les tapis et les photos, le fragment de soie avec le 214 posé sur son genou, et il attendit l’heure qu’il savait être la bonne — non pas minuit, mais cette heure sans nom qui vient après, quand la nuit a fini de tomber et commence à remonter, quand le noir est le plus noir et le silence le plus plein.
À une heure du matin, il se leva. Il prit le Leica. Pas le Canon — le Canon était l’outil du travail, l’instrument de la précision, l’arme de la distance. Le Leica était autre chose. Le Leica était l’œil nu.
Puis il reposa le Leica sur le lit.
Il descendit sans appareil photo.
Le hall de l’Asia Khiva Hotel, à une heure du matin, avait atteint son degré ultime de vacuité. Les lustres en cristal brillaient avec l’éclat triste des objets décoratifs qui n’ont pas de spectateurs. Le marbre reflétait les pas de Mathias — un reflet inversé, un homme à l’envers qui marchait sous le sol.
Bakhtiyor était à son poste.
Cette nuit-là, quelque chose était différent. Pas dans la posture — le dos droit, les mains sur le comptoir, le cahier ouvert. Pas dans le visage — les yeux clairs, le visage mince, l’expression indéchiffrable. La différence était dans le cahier. Il était ouvert à la dernière page. La dernière page était presque pleine — des lignes serrées, dans cette écriture fine que Mathias n’avait jamais pu lire, et en bas de la page, un espace vide. Trois ou quatre lignes. Pas plus.
Mathias s’arrêta devant le comptoir. Bakhtiyor leva les yeux. Ils se regardèrent.
— Je sors, dit Mathias.
Bakhtiyor inclina la tête. Mais cette fois, il fit autre chose — un geste que Mathias ne lui avait jamais vu. Il posa sa main à plat sur le cahier ouvert, les doigts écartés, comme pour protéger ce qui était écrit. Ou comme pour montrer qu’il restait de la place.
Mathias poussa la porte de l’hôtel et sortit dans la nuit.
L’air était froid. Plus froid que les nuits précédentes — l’automne avançait, le Karakoum soufflait un air sec et glacé qui sentait la pierre et le sel. Les étoiles étaient là, innombrables, et la lune — décroissante maintenant, amputée d’un quart — éclairait les murailles d’une lumière plus maigre, plus pâle, qui creusait les ombres au lieu de les adoucir.
Tosh Darvoza. L’arche sombre. Mathias entra.
L’Ichan-Kala était silencieuse. Plus silencieuse que toutes les nuits précédentes. Pas un chat. Pas un chien. Pas même le vent dans les créneaux. Le silence était si parfait qu’il avait une texture — quelque chose de velouté, de dense, qui se posait sur la peau comme une brume sèche.
Mathias marcha.
Sans plan. Sans itinéraire. Sans appareil photo. Les mains dans les poches, les yeux ouverts. Il marcha comme on marche dans un rêve — sans choisir les virages, sans compter les pas, en laissant les ruelles décider pour lui. Un coude à gauche. Un passage voûté. Une cour intérieure qu’il ne connaissait pas, avec un figuier mort au centre et un bassin asséché. Un escalier de trois marches qui montait vers un chemin de ronde, puis redescendait de l’autre côté du mur dans une ruelle plus étroite, plus sombre, plus ancienne.
La ville le guidait.
Il n’avait plus peur. Ce qui avait été, les premiers jours, une irritation du réel — l’anomalie des photos, le glissement des ruelles, l’inquiétude de l’esprit rationnel devant ce qui ne tenait pas — s’était transformé en autre chose. Pas en acceptation — Mathias n’acceptait rien, il n’était pas fait pour accepter. Mais en attention. Une attention sans filtre, sans cadre, sans objectif — l’attention nue de quelqu’un qui a posé son appareil photo et qui regarde avec ses yeux, avec son corps, avec ses mains vides.
Les mains vides. Pour la première fois depuis qu’il photographiait — depuis vingt ans, depuis le premier boîtier offert par son père quand il avait dix-huit ans —, ses mains étaient vides. Pas de boîtier, pas d’objectif, pas de courroie, pas de trépied. Rien entre lui et le monde. Rien entre ses yeux et les murs. L’absence de l’appareil était physique — un manque, un déséquilibre, comme un bras amputé — et en même temps une libération, une légèreté, une nudité qui le rendait vulnérable et vivant.
Il passa devant le Kalta Minor. Le minaret tronqué, dans la lumière de la lune décroissante, était un cylindre d’ombre et de faïence, ses bandes turquoise réduites à des stries grises sur un fond noir. Inachevé. Interrompu. Le khan qui l’avait commandé était mort avant la fin, et le minaret était resté là, massif et incomplet, comme une phrase sans point final. Comme un livre dont la dernière page est arrachée.
On ne finit jamais rien. On s’arrête.
La voix de son père. La seule phrase dont il se souvenait.
Mathias continua. Il traversa une zone de la ville qu’il n’avait jamais vue — ni de jour ni de nuit — une succession de cours intérieures reliées par des passages si étroits qu’il devait avancer de profil, les épaules frottant contre les murs de brique. Les murs étaient tièdes. La brique, qui aurait dû être froide à cette heure et à cette saison, était tiède sous ses doigts — pas chaude, tiède, de la tiédeur d’un corps qui vient de se lever, de la tiédeur d’un bois que quelqu’un a touché juste avant.
Il déboucha devant le mausolée de Pahlavon Mahmud.
La coupole turquoise, dans la lumière maigre de la lune amputée, était une masse sombre couronnée d’un éclat de métal — le sommet doré, le seul point de lumière dans tout le complexe funéraire. La cour intérieure était baignée d’ombre. L’arbre, le puits, les cellules — tout était noir. Mais la porte du mausolée était ouverte.
Pas entrouverte. Ouverte. Les deux battants de bois sculpté écartés contre le mur, comme deux mains ouvertes, et derrière eux la gueule sombre de l’intérieur — le khanaqah, la salle de prière, le sarcophage de Pahlavon Mahmud.
Mathias avança.
Il franchit le seuil. La porte ne se referma pas derrière lui. L’intérieur était noir — noir total, sans la moindre lumière, les fenêtres hautes et étroites ne laissant passer ni lune ni étoiles. Le sol sous ses pieds était de la terre battue — pas du carrelage, pas des dalles, de la terre — et l’odeur qui montait n’était pas celle de la majolique et de la céramique émaillée mais celle d’un atelier. Cuir. Colle. Fourrure. L’odeur d’un lieu de travail, d’un lieu de mains.
Puis la lumière vint.
Pas d’un coup — progressivement, comme une aube intérieure. Les murs se révélèrent dans un bleu lent, émergeant de l’obscurité fibre par fibre, et Mathias vit la majolique — les motifs floraux, les entrelacs, les cartouches de calligraphie persane — et il vit que les motifs bougeaient. Pas au sens propre — les fleurs ne se déplaçaient pas, les arabesques ne rampaient pas sur le mur. Mais dans la lumière qui montait, les reliefs de la céramique changeaient d’ombre, et les ombres redessinaient les motifs, et les motifs racontaient autre chose que ce qu’ils racontaient de jour — pas des ornements, pas des décorations, mais des visages, des mains, des gestes, des scènes entières qui vivaient dans le bleu comme des poissons dans l’eau.
Il vit des mains qui cousaient de la fourrure. Des mains larges, précises, qui passaient l’aiguille dans le cuir avec la même patience que les mains d’Orzou-bibi sur la soie, la même exactitude que les mains de son père sur le maroquin. Il vit un homme — pas l’homme au manteau, un autre, plus jeune, les épaules nues, les bras couverts de poussière — qui luttait, les pieds plantés dans le sable, les mains cherchant la prise, le corps arc-bouté contre un adversaire invisible. Il vit un visage penché sur un parchemin, une plume trempée dans l’encre, des mots qui naissaient en persan sous les doigts — des rubai, des quatrains, des poèmes qui parlaient du vent et du sable et de la mémoire et de la trace que laissent les mains après que les mains ont disparu.
Sera-t-on souvenu au-dessus de mes cendres ?
Mathias se tenait debout au centre du mausolée, les bras le long du corps, les mains vides, et il regardait les murs bleus lui raconter la vie d’un homme mort sept cents ans plus tôt — un homme qui avait cousu des fourrures et écrit des poèmes et lutté à mains nues et qui avait été enterré dans son propre atelier, et dont les mots étaient encore là, inscrits dans la céramique, vivants dans le bleu.
Et il pensa à son père.
Non — il ne pensa pas à son père. Il le vit. Pas dans les murs, pas dans la majolique — en lui-même, dans cet endroit entre le sternum et la gorge où les choses muettes se logent. Il vit l’atelier du Lot, la fenêtre, le prunier, les mains sur le cuir. Il vit le silence qui n’était pas une absence de parole mais un langage, le langage des gestes, le langage de la matière, le langage de ceux qui travaillent de leurs mains et qui n’ont pas besoin de mots parce que le travail est le mot.
Et il comprit — debout dans le mausolée de Pahlavon Mahmud, au cœur de l’Ichan-Kala, au cœur de la nuit, sans appareil photo — il comprit que son père et le fourreur de Khiva étaient le même homme. Pas la même personne — le même homme. Le même geste, la même patience, le même silence, la même question posée à la matière : sera-t-on souvenu ? Et la matière répondait — le cuir répondait, la soie répondait, la brique répondait, la céramique répondait — oui, le geste reste, la main reste, le nœud dans la soie et le point dans le cuir et le mot dans la terre, tout ça reste, au-dessus des cendres.
Mathias ne sut pas combien de temps il resta dans le mausolée. La lumière bleue monta, atteignit une intensité qui n’avait rien de lunaire — un bleu pur, un bleu de fond de mer, un bleu de rêve — puis redescendit, lentement, et l’obscurité revint, et il se retrouva dans le noir, debout, les mains vides, et quelque chose en lui avait changé.
Il sortit.
La cour intérieure était baignée de lune. La porte du mausolée était fermée derrière lui — il ne l’avait pas entendue se fermer. L’arbre, le puits, les cellules. Tout était en place. Le silence était là, velouté, dense, mais différent — un silence d’après, un silence qui avait dit ce qu’il avait à dire.
Mathias traversa l’Ichan-Kala pour la dernière fois. Il ne se pressa pas. Il marcha dans les ruelles en touchant les murs du bout des doigts — les murs tièdes, les briques vivantes, les portes sculptées. Il passa devant la mosquée Juma sans y entrer. Il passa devant l’atelier d’Orzou-bibi — la porte était fermée, les métiers à tisser silencieux, la soie endormie. Il passa devant la médersa Shergazi Khan — « j’accepte la mort des mains d’esclaves » — et il pensa aux cinq mille Persans qui avaient construit ce lieu et qui l’avaient ensuite lavé du sang de leur maître, et que les murs s’en souvenaient, et que la nuit les murs se le racontaient entre eux.
Il sortit par Tosh Darvoza.
L’Asia Khiva Hotel. Le jardin. La porte. Le hall. Les lustres.
Bakhtiyor.
Le réceptionniste de nuit était debout — pas assis sur son tabouret, debout, derrière le comptoir, le cahier fermé devant lui. Fermé. Pour la première fois depuis que Mathias le voyait, le cahier était fermé.
Bakhtiyor le regarda. Mathias le regarda.
— C’est fini ? demanda Mathias.
Bakhtiyor ne répondit pas. Il prit le cahier — un cahier ordinaire, à couverture cartonnée, du genre qu’on achète dans les papeteries de bazar — et le posa sur le comptoir, du côté de Mathias. Un geste simple, précis, définitif.
Mathias prit le cahier. Il était lourd. Plus lourd qu’un cahier de cette taille n’aurait dû l’être. Il l’ouvrit à la première page.
L’écriture était fine, serrée, en caractères ouzbeks — l’alphabet latin adopté par l’Ouzbékistan après l’indépendance — et Mathias ne pouvait pas lire les mots, mais il pouvait lire la forme — les dates, les heures, les chiffres de chambres qui revenaient, les tirets qui séparaient les entrées. C’était un registre. Le registre de Bakhtiyor. Le journal de bord du réceptionniste de nuit.
Il feuilleta. Des dizaines de pages. Des centaines d’entrées. Des nuits et des nuits de notes, d’observations, de quelque chose que quelqu’un avait regardé et consigné avec la patience d’un astronome notant le mouvement des étoiles.
Il referma le cahier. Le posa contre sa poitrine.
— Merci, dit-il.
Bakhtiyor inclina la tête. Puis il fit quelque chose d’inattendu — il sourit. Un sourire mince, bref, presque invisible, le premier sourire que Mathias lui voyait, et dans ce sourire il y avait tout ce que Bakhtiyor n’avait jamais dit — qu’il savait, qu’il avait toujours su, que la ville bougeait la nuit et que les murs se ressouvenaient et que les ruelles changeaient de place, et qu’il le notait, nuit après nuit, non pas pour comprendre mais pour témoigner, parce que quelqu’un devait témoigner, et que c’était son rôle, le rôle du réceptionniste de nuit, le gardien du seuil entre l’hôtel et la ville, entre le jour et la nuit, entre le monde des vivants et le monde de tout le reste.
Mathias monta dans sa chambre 214 pour la dernière fois. Il fit ses valises. Les boîtiers Canon, les objectifs, le trépied, les cartes mémoire. Les fragments de tapis — soigneusement roulés, enveloppés dans du papier de soie acheté au bazar. Le petit carré de soie au 214 brodé au dos. Et le cahier de Bakhtiyor, glissé entre deux pulls, protégé comme un manuscrit.
Le matin vint. L’or rampant sur la plaine, les murailles passant du gris au fauve, le ciel blanc puis bleu. Mathias descendit ses valises. La réceptionniste de jour — la femme ronde aux cheveux auburn — lui fit signer la note avec la même lenteur liturgique que le jour de son arrivée. Bakhtiyor n’était plus là. Son tabouret était vide. Le comptoir était nu.
Dilnoza l’attendait dehors, dans la Daewoo Nexia blanche. Elle l’emmena à l’aéroport d’Ourguentch. Le trajet dura trente-cinq minutes — la même route, la même plaine, les mêmes champs de coton et les mêmes canaux. Ils ne parlèrent presque pas.
— Vous reviendrez, dit-elle. Ce n’était pas une question.
— Je ne sais pas.
— Vous reviendrez.
À l’aéroport, devant le bâtiment bleu pastel, Mathias posa ses valises et se retourna. Vers le sud. Vers Khiva. Les minarets n’étaient pas visibles à cette distance, mais il savait qu’ils étaient là — le Kalta Minor, l’Islam Khodja, les coupoles, les murailles. Tout le labyrinthe de brique et de terre crue, serré dans ses murs comme un cœur dans sa cage thoracique.
Il leva son téléphone et prit une photo par la vitre de la salle d’embarquement. Pas le Leica, pas le Canon — le téléphone, l’appareil de rien, l’appareil de tout le monde. La plaine, la route, l’horizon. L’image serait médiocre, surexposée, banale.
Il ne la regarda pas tout de suite.
L’avion décolla vers Tachkent à onze heures. L’Ilyushin brinquebalant, les rideaux aux hublots. Le voisin qui dormait. Le Khorezm qui rapetissait sous les ailes — les canaux, les champs, l’oasis, puis le beige du Karakoum, l’immensité, le rien.
C’est dans l’avion qu’il regarda la photo.
La plaine. La route. L’horizon. Tout était là, normal, banal, surexposé. Mais au centre de l’image — là où la route disparaissait dans la chaleur et le lointain — quelque chose n’allait pas. L’angle. La perspective. La route ne fuyait pas vers l’horizon — elle fuyait vers le bas, comme si le sol s’ouvrait, et dans cette ouverture, dans ce trou de lumière et de poussière, on voyait — pas nettement, pas en détail, mais on voyait — des murs. Des murs de brique. Des créneaux. Un minaret tronqué couvert de faïence turquoise. Et une ruelle, étroite, profonde, vue du dessus, comme si l’objectif du téléphone avait traversé trente kilomètres de plaine et les murailles et le ciel pour plonger au cœur de l’Ichan-Kala.
Et dans la ruelle, une silhouette. De dos. Un homme qui marchait, les mains dans les poches, sans appareil photo, sans bagage. Un homme qui marchait dans une ruelle qui n’existait sur aucune carte. Un homme qui ressemblait à Mathias.
Mathias regarda la photo longtemps. Puis il regarda par le hublot. Le Karakoum s’étendait en dessous — beige, plat, infini. Quelque part dans ce vide, Khiva respirait.
Il rangea le téléphone. Ouvrit le cahier de Bakhtiyor. Les pages d’écriture fine, serrée, en caractères qu’il ne savait pas lire. Il feuilleta jusqu’à la dernière page — celle qu’il avait vue la veille, presque pleine, avec l’espace vide en bas.
L’espace n’était plus vide.
Trois lignes avaient été ajoutées. La dernière entrée. L’écriture de Bakhtiyor — fine, serrée, régulière. Et à la fin de la troisième ligne, un mot que Mathias reconnut, parce que c’était un nom propre et que les noms propres se lisent dans toutes les langues :
Erlinger.
Suivi d’un chiffre :
214.
Et d’une phrase, la dernière, qu’il ne pouvait pas lire, dont il ne connaissait pas les mots, mais dont il devinait le sens — parce qu’il l’avait lu sur les murs du mausolée, dans la majolique bleue, dans les lettres persanes enlacées aux fleurs, et que la question n’avait pas besoin de traduction :
Sera-t-on souvenu au-dessus de mes cendres ?
Mathias ferma le cahier. L’avion traversait le ciel. En dessous, le désert. Et quelque part dans le désert, une ville qui bougeait la nuit, dont les murs se souvenaient, dont les tapis dessinaient les chemins, et dont un réceptionniste de nuit, assis sur un tabouret, le dos très droit, notait tout dans un cahier — nuit après nuit, mot après mot, nœud après nœud — pour que rien ne soit oublié.
Au-dessus des cendres.
FIN

