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Au-des­sus
de mes cendres

Au-des­sus de mes cendres

Cha­pitres 1 à 4

Asia Khi­va Hotel — Automne 2015

CHA­PITRE 1 — LE SEUIL

Le taxi sen­tait la pomme.

Pas une vraie pomme — une de ces petites cartes en car­ton sus­pen­dues au rétro­vi­seur, vert fluo, qui dégagent un par­fum chi­mique de ver­ger syn­thé­tique. Mathias l’a­vait fixée pen­dant tout le tra­jet depuis l’aé­ro­port d’Our­guentch, tan­dis que le chauf­feur par­lait dans son télé­phone d’une voix douce et inin­ter­rom­pue, en ouz­bek, comme s’il racon­tait un rêve à quel­qu’un de très patient.

La route était droite. Effroya­ble­ment droite. Trente-cinq kilo­mètres de plaine irri­guée, de champs de coton à demi récol­tés, de canaux d’eau boueuse, et çà et là un bou­quet de mûriers dépouillés, un trac­teur sovié­tique arrê­té sur le bas-côté comme un ani­mal endor­mi. Le Kho­rezm en octobre : une lumière basse, dorée, qui léchait la terre et les choses avec une len­teur d’huile. Mathias avait bais­sé la vitre. L’air sen­tait la pous­sière et l’ir­ri­ga­tion, un mélange sec et humide, contra­dic­toire, qui lui avait rap­pe­lé — briè­ve­ment, comme un coup d’ongle sur une vitre — les matins d’en­fance dans le jar­din de la mai­son du Lot, quand son père arro­sait les dalles de l’a­te­lier avant de com­men­cer à travailler.

Il avait chas­sé cette image.

L’a­vion depuis Tachkent avait été un Ilyu­shin brin­que­ba­lant avec des rideaux aux hublots. Le pas­sa­ger voi­sin, un homme en cos­tume gris perle, s’é­tait endor­mi avant le décol­lage et ne s’é­tait pas réveillé à l’at­ter­ris­sage. Mathias avait dû l’en­jam­ber. L’aé­ro­port d’Our­guentch tenait dans un seul bâti­ment, peint en bleu pas­tel, avec un car­rou­sel à bagages qui fonc­tion­nait par à‑coups, comme un cœur fati­gué. Un doua­nier avait lon­gue­ment regar­dé ses boî­tiers Canon, ses objec­tifs, ses tré­pieds, et l’a­vait lais­sé pas­ser en lui disant un mot qu’il n’a­vait pas com­pris, accom­pa­gné d’un sou­rire qui pou­vait signi­fier n’im­porte quoi.

Il était venu pour pho­to­gra­phier la ville.

C’é­tait simple. Un contrat avec les édi­tions Fili­granes, un beau livre sur les villes de la Route de la Soie, for­mat pay­sage, cou­ver­ture car­ton­née, textes d’un his­to­rien de l’I­NAL­CO dont il avait oublié le nom. Il avait déjà cou­vert Samar­cande — les Regis­tan au petit matin, la nécro­pole de Shah-i-Zin­da dans la brume — et Bou­kha­ra — le Kalon, le bas­sin du Liab-i-Haouz, les cou­poles des mar­chés. Khi­va était la der­nière étape. Trois semaines pré­vues. Il avait négo­cié une qua­trième au cas où. Fili­granes n’a­vait pas dis­cu­té. Le livre était pré­vu pour l’au­tomne sui­vant et Mathias ne ratait jamais une deadline.

C’é­tait le genre de chose qu’on pou­vait dire de lui : il ne ratait jamais une dead­line. Ses images étaient nettes, com­po­sées, par­fai­te­ment éclai­rées. Il tra­vaillait en RAW, déve­lop­pait lui-même dans Ligh­troom avec des réglages dont il ne déviait pas, et livrait ses fichiers dans les délais, nom­més selon une nomen­cla­ture rigou­reuse — ville, monu­ment, date, numé­ro de prise. Il avait trente-huit ans. Il vivait seul à Paris, dans un appar­te­ment du onzième dont il n’a­vait jamais accro­ché les pho­tos aux murs. Son père était mort en mars.

Il n’a­vait pas pris de pho­to à l’enterrement.

La pre­mière chose qu’il vit de Khi­va, ce furent les murs.

Ils sur­girent d’un coup, au détour d’un virage qui n’en était pas vrai­ment un — la route s’in­flé­chis­sait à peine, et sou­dain les murailles étaient là, mas­sives, cré­ne­lées, cou­leur de terre séchée, décou­pées contre le ciel du soir comme un décor de théâtre qu’on aurait oublié de ran­ger après le der­nier acte. Der­rière, les mina­rets. Le Kal­ta Minor, tra­pu, tron­qué, cou­vert de faïences tur­quoise qui accro­chaient les der­niers rayons. Le mina­ret d’Is­lam Khod­ja, fin et haut, rayé de bandes vertes et brunes. Et entre eux, les sil­houettes des méder­sas, des cou­poles, des dômes — une ligne de crête impos­sible, ser­rée, comme si une ville entière avait été com­pri­mée dans un coffre et qu’on venait d’en sou­le­ver le couvercle.

Le chauf­feur rac­cro­cha son télé­phone et dit, en russe cette fois :

— Khi­va.

Comme si le mot suffisait.

L’A­sia Khi­va Hotel occu­pait un bâti­ment moderne de deux étages, juste en face de la porte sud — Tosh Dar­vo­za. Le chauf­feur dépo­sa Mathias et ses trois valises de maté­riel sur un trot­toir en béton cra­que­lé, entre un lam­pa­daire éteint et un mas­sif de roses défraî­chies. L’en­trée de l’hô­tel était pré­cé­dée d’un jar­din un peu sau­vage, un mélange de fleurs et de buis­sons qui sem­blaient pous­sés là par hasard plu­tôt que par des­sein. Des lustres en cris­tal pen­daient dans le hall. Le sol était en marbre beige. Une odeur de déso­do­ri­sant au jas­min cou­vrait, sans tout à fait l’ef­fa­cer, quelque chose de plus ancien — plâtre, bois, une trace de cuisine.

La récep­tion­niste de jour était une femme ronde aux che­veux teints en auburn qui tapait ses infor­ma­tions avec une len­teur litur­gique. Pas­se­port. Visa. Fiche de police. Numé­ro de télé­phone local. Mathias n’en avait pas. Elle le regar­da comme s’il venait d’an­non­cer qu’il n’a­vait pas de pou­mons. Un homme en cos­tume sombre appa­rut, prit le relais, sou­rit, expli­qua quelque chose en ouz­bek à la femme qui haus­sa les épaules. Deuxième étage, chambre 214. Pas d’as­cen­seur. Un por­teur ado­les­cent mon­ta les trois valises comme si elles ne pesaient rien.

La chambre était grande, propre, imper­son­nelle. Deux lits jumeaux pous­sés ensemble sous un des­sus-de-lit bor­deaux. Un télé­vi­seur à écran plat. Un mini-réfri­gé­ra­teur qui bour­don­nait. Une bouilloire élec­trique posée par terre à côté d’une prise, faute de place sur le bureau. Et un balcon.

Mathias ouvrit les rideaux, puis la porte vitrée.

Les murailles.

Elles étaient là, à cin­quante mètres, dans la lumière décli­nante, mas­sives et silen­cieuses. Dix mètres de haut, six mètres d’é­pais­seur, en briques de terre crue, ponc­tuées de tours semi-cir­cu­laires tous les trente mètres. Les cré­neaux des­si­naient une ligne ondu­lée contre le ciel mauve. On voyait la porte sud, l’arche sombre de Tosh Dar­vo­za, et à tra­vers elle, un frag­ment de ruelle éclai­rée par une lampe jaune. Un chat tra­ver­sa le cadre de l’arche et disparut.

Mathias res­ta sur le bal­con long­temps. L’air était sec, tiède encore, avec un fond de fraî­cheur qui annon­çait la nuit. Des voix mon­taient du jar­din de l’hô­tel — un groupe de tou­ristes coréens qui pre­naient des pho­tos en riant. Quelque part dans la ville inté­rieure, un chien aboya. Puis plus rien.

Il prit son Lei­ca — pas le Canon du tra­vail, le Lei­ca per­son­nel, le M6 argen­tique qu’il empor­tait tou­jours et n’u­ti­li­sait presque jamais — et fit une pho­to du bal­con. Les murailles, l’arche, la lumière. Il ne savait pas pour­quoi. Ce n’é­tait pas une image pour le livre.

Il dîna seul au res­tau­rant de l’hô­tel. Un buf­fet conçu pour les groupes orga­ni­sés : salades en rang, pilafs sous cloche, bro­chettes de mou­ton qui avaient atten­du trop long­temps. Il man­gea sans appé­tit, but du thé vert dans un bol trop chaud pour les doigts, et remon­ta dans sa chambre.

À minuit, il redescendit.

Le hall était désert. Les lustres en cris­tal brillaient pour per­sonne. Der­rière le comp­toir de la récep­tion, un homme qu’il n’a­vait pas vu à son arri­vée était assis sur un tabou­ret, le dos très droit. Jeune — trente ans peut-être —, le visage mince, les yeux clairs, un pull-over gris sous un gilet sans manches. Un cahier était ouvert devant lui sur le comp­toir. Un sty­lo à bille bleu. L’homme leva les yeux quand Mathias tra­ver­sa le hall.

— Bon­soir, dit Mathias.

L’homme incli­na la tête. Il ne dit rien. Mathias pous­sa la porte de l’hô­tel et sor­tit dans la nuit.

La porte Tosh Dar­vo­za n’a­vait pas de ver­rou. Pas de gar­dien non plus, à cette heure. Mathias tra­ver­sa l’arche et entra dans l’Ichan-Kala.

La ville inté­rieure, de nuit, sans tou­ristes, sans lumière élec­trique ou presque, était une autre chose. Les murs de brique se refer­maient au-des­sus de sa tête, les ruelles se rétré­cis­saient, la lune éclai­rait les faîtes et lais­sait les sols dans l’ombre. Il mar­cha droit devant lui, sans plan, sans appa­reil pho­to, les mains dans les poches. Ses pas réson­naient sur les pavés. L’air sen­tait la terre, la brique chaude qui res­ti­tuait la cha­leur du jour, et quelque chose d’autre — une odeur végé­tale, comme de la sauge ou du thym, qu’il n’ar­ri­vait pas à localiser.

Il mar­cha peut-être vingt minutes. Peut-être davan­tage. Il ne croi­sa per­sonne. Les portes sculp­tées des mai­sons étaient fer­mées, les fenêtres éteintes. Devant un mur plus haut que les autres, il s’ar­rê­ta et leva la tête. Le mina­ret Kal­ta Minor, le tron­qué, était là, ses faïences tur­quoise réduites à une masse sombre trouée de reflets lunaires. Inache­vé. Inter­rom­pu à mi-hau­teur par la mort du khan qui l’a­vait com­man­dé. Un moi­gnon magnifique.

Mathias le regar­da long­temps, debout dans la ruelle, les mains dans les poches, et il pen­sa à quelque chose que son père lui avait dit un jour — la seule phrase de son père qu’il se rap­pe­lait avec cer­ti­tude — : On ne finit jamais rien. On s’arrête.

Il ren­tra à l’hô­tel vers une heure du matin. Le récep­tion­niste de nuit était tou­jours là, le dos droit, le cahier ouvert. Quand Mathias pas­sa devant le comp­toir, il vit — ou crut voir — la main de l’homme écrire quelque chose. Trois ou quatre mots, pas plus. Puis le sty­lo fut repo­sé, et les yeux clairs se levèrent, et il y eut un hoche­ment de tête, et rien d’autre.

Mathias mon­ta dans sa chambre 214 et dor­mit sans rêver.

CHA­PITRE 2 — L’INVENTAIRE

La lumière du Kho­rezm au matin entrait par le bal­con comme quel­qu’un qui ne frappe pas avant d’ou­vrir. Mathias fut debout à six heures. Le ciel était blanc, presque lai­teux, puis l’or vint en des­sous, ram­pant sur la plaine depuis l’est, et les murailles de l’I­chan-Kala pas­sèrent du gris au fauve en quelques minutes, comme un visage qui reprend des couleurs.

Il pré­pa­ra son maté­riel avec la rigueur d’un chi­rur­gien dis­po­sant ses ins­tru­ments. Le Canon EOS 5D Mark III, deux objec­tifs — le 24–70 pour les vues d’en­semble, le 100 macro pour les détails —, le tré­pied car­bone, les filtres, deux cartes mémoire de 64 Go, la bat­te­rie de rechange. Il des­cen­dit au petit déjeu­ner. Le res­tau­rant était enva­hi par un groupe de tou­ristes euro­péens — alle­mands, pro­ba­ble­ment — qui se dis­pu­taient les places près des fenêtres. Le buf­fet pro­po­sait du pain rond, du fro­mage blanc salé, des œufs durs, des tomates cou­pées en quar­tiers, du miel dans un bol, et un samo­var de thé vert dont la vapeur mon­tait comme un petit fan­tôme tran­quille. Mathias man­gea debout, rapi­de­ment, un œuf dans une main et le plan de la ville dans l’autre.

L’I­chan-Kala, sur le papier, était d’une sim­pli­ci­té trom­peuse. Un rec­tangle de 650 mètres sur 400, orien­té nord-sud, avec une voie prin­ci­pale reliant la porte ouest à la porte est, et des ruelles per­pen­di­cu­laires. Quatre portes car­di­nales. 26 hec­tares. Tout tenait dans un cadre. C’é­tait exac­te­ment le genre de lieu qui plai­sait à Mathias : clos, lisible, photographiable.

Il entra par Tosh Dar­vo­za à sept heures. La ville inté­rieure, à cette heure, appar­te­nait encore à ses habi­tants — pas aux tou­ristes. Une femme en robe ikat balayait le seuil de sa mai­son avec un balai de brin­dilles. Un vieil homme assis sur un banc de pierre fumait en regar­dant le ciel. Deux enfants en uni­forme sco­laire — che­mise blanche, jupe bleue — cou­raient vers la porte est en riant, leurs car­tables bat­tant contre leurs hanches. Le son de leurs pas sur les pavés se mêlait au rou­cou­le­ment des tour­te­relles ins­tal­lées sur les cré­neaux des murs.

Mathias com­men­ça par le Kal­ta Minor.

Le mina­ret tron­qué était encore plus sai­sis­sant de jour. La base, large de qua­torze mètres, était entiè­re­ment recou­verte de car­reaux de faïence émaillée — tur­quoise, bleu cobalt, blanc, for­mant des bandes hori­zon­tales de motifs géo­mé­triques d’une pré­ci­sion hal­lu­ci­nante. Les cou­leurs étaient intactes, ou presque — cent soixante ans de soleil et de gel n’a­vaient pas enta­mé cet éclat. Mathias ins­tal­la son tré­pied, régla la focale, atten­dit que la lumière soit exac­te­ment là où il la vou­lait — rasante, laté­rale, de façon à creu­ser les reliefs de la céra­mique — et déclen­cha. Cinq prises. Rota­tion de quinze degrés. Cinq prises. Il tra­vailla une heure sur le seul Kal­ta Minor, tour­nant autour de lui comme un astro­nome autour d’une planète.

Puis la méder­sa Muham­mad Amin Khan, juste à côté — le plus grand bâti­ment de l’I­chan-Kala, celui qui abri­tait aujourd’­hui un hôtel pour tou­ristes, avec sa façade cou­verte de majo­lique et ses cel­lules d’é­tu­diants trans­for­mées en chambres. Mathias pho­to­gra­phia le por­tail, les colonnes du iwan, la cour inté­rieure silen­cieuse, et nota men­ta­le­ment que la conver­sion en hôtel était à la fois un sau­ve­tage et un men­songe — le bâti­ment avait été arra­ché à son usage mais pas à sa beauté.

À dix heures, les pre­miers groupes de tou­ristes arri­vèrent, et l’I­chan-Kala chan­gea de nature. Des guides bran­dis­saient des para­pluies de cou­leur — jaune, rouge, bleu — pour que leurs trou­peaux ne se perdent pas. Des sel­fie sticks entrèrent en action. Le son chan­gea : les langues se super­po­sèrent — coréen, alle­mand, fran­çais, russe — et les tour­te­relles se turent.

Mathias s’é­loi­gna de la voie prin­ci­pale et plon­gea dans les ruelles latérales.

C’est là qu’il ren­con­tra Dilnoza.

Elle était assise sur un muret, devant la méder­sa Kut­lug Murad Inak, et par­lait au télé­phone en fran­çais. Un fran­çais impec­cable, rapide, avec des into­na­tions qui tra­his­saient plus la cadence de la langue ouz­bèke qu’un accent à pro­pre­ment par­ler — les voyelles un peu rondes, les consonnes nettes. Elle por­tait un jean, des bot­tines en cuir, un fou­lard noué sur les che­veux avec une négli­gence qui sug­gé­rait l’ha­bi­tude plu­tôt que la pié­té, et des lunettes de soleil rele­vées sur le front. Trente ans, peut-être trente-deux.

Elle rac­cro­cha et vit Mathias qui la regardait.

— Vous avez l’air per­du, dit-elle en fran­çais, avec un sou­rire qui n’a­vait rien de commercial.

— Je ne suis pas per­du. Je cherche un angle.

— C’est la même chose, dans cette ville.

Elle s’ap­pe­lait Dil­no­za Kha­mi­do­va. Elle était née à Our­guentch, avait étu­dié les langues à Tachkent — l’Al­liance fran­çaise, puis l’u­ni­ver­si­té — et était reve­nue dans le Kho­rezm parce que son père était malade. Le père allait mieux main­te­nant, mais elle était res­tée. Elle tra­vaillait comme guide et tra­duc­trice free­lance, accom­pa­gnait les groupes quand il y en avait, tra­dui­sait des docu­ments pour l’ad­mi­nis­tra­tion régio­nale quand il n’y en avait pas. Elle par­lait ouz­bek, russe, fran­çais, un peu d’an­glais, et quelques phrases de per­san qui lui venaient, disait-elle, « de la pous­sière ambiante ».

— Tout le monde ici a un peu de per­san dans la gorge, dit-elle. C’est le fan­tôme de la langue.

Mathias lui expli­qua le pro­jet — le livre, Fili­granes, les trois semaines pré­vues. Elle hocha la tête.

— Trois semaines, c’est bien. Pour la plu­part des tou­ristes c’est deux jours. Ils voient le Kal­ta Minor, le palais Tosh-Hov­li, le mau­so­lée, ils prennent trois cents pho­tos et ils partent à Boukhara.

— Et en trois semaines, on voit quoi de plus ?

Elle le regar­da par-des­sus ses lunettes de soleil.

— Ce qui n’est pas dans le guide.

Elle lui pro­po­sa de l’ac­com­pa­gner le len­de­main à la mos­quée Juma — elle avait les clés d’une porte laté­rale qui per­met­tait d’en­trer avant l’ou­ver­ture offi­cielle, quand la lumière mati­nale tom­bait des puits de jour dans la salle hypo­style sans per­sonne pour l’in­ter­rompre. Mathias accepta.

Mais ce jour-là, il vou­lait tra­vailler seul. Il pas­sa l’a­près-midi dans les ruelles secon­daires de l’I­chan-Kala, pho­to­gra­phiant les portes sculp­tées — cha­cune dif­fé­rente, cha­cune un monde de motifs végé­taux et géo­mé­triques creu­sés dans le bois de pla­tane ou d’orme —, les murs de brique crue dont les joints des­si­naient des lignes ondu­lantes, les pas­sages voû­tés entre les mai­sons qui créaient des tun­nels d’ombre fraîche au milieu de la cha­leur. Il tra­vaillait vite, avec pré­ci­sion, en silence.

À un moment, il s’ar­rê­ta. Il était dans une ruelle étroite, entre deux murs aveugles, et au fond — vingt mètres, peut-être trente — il y avait une porte. Une porte en bois sombre, sculp­tée, entrou­verte. Der­rière la porte, un rai de lumière. Mathias leva son appa­reil, cadra. La lumière der­rière la porte était d’un or pro­fond, presque rouge, comme si le soleil du soir avait trou­vé un angle impos­sible pour se glis­ser dans ce recoin. Il prit trois pho­tos. Quand il abais­sa l’ap­pa­reil, la porte était fermée.

Il nota men­ta­le­ment l’emplacement — troi­sième ruelle à gauche après le mau­so­lée de Sayid Alaud­din — et continua.

Le soir, il retrou­va Dil­no­za dans une cour inté­rieure, der­rière la méder­sa Muham­mad Rahim Khan. Un res­tau­rant sans enseigne — une dou­zaine de tables sous une treille de vigne, des ampoules nues accro­chées aux branches, et une cui­sine ouverte d’où mon­tait une vapeur verte et odo­rante. On leur ser­vit des shi­vit oshi — les nouilles vertes à l’a­neth du Kho­rezm —, larges et plates, accom­pa­gnées d’un ragoût de mou­ton aux carottes et d’un bol de yaourt. Mathias n’a­vait jamais man­gé de nouilles vertes. La cou­leur était irréelle, presque fluo­res­cente, et le goût — aneth, beurre, viande lente — était d’une dou­ceur qui contre­di­sait l’apparence.

— C’est le plat de Khi­va, dit Dil­no­za. Vous ne le trou­ve­rez nulle part ailleurs en Ouz­bé­kis­tan. Même à Our­guentch, à trente kilo­mètres, ils ne le font pas pareil.

— Pour­quoi ?

— L’eau. Le blé. L’a­neth. Tout pousse un peu dif­fé­rem­ment ici, à cause du sol. Le Kho­rezm est un del­ta — l’A­mou-Daria, avant de mou­rir dans ce qui reste de la mer d’A­ral. La terre est grasse, salée, fer­tile. Ça donne un goût.

Mathias man­gea et écou­ta. Dil­no­za par­lait de son père — pro­fes­seur d’his­toire à l’u­ni­ver­si­té d’Our­guentch, spé­cia­liste du kha­nat de Khi­va, un homme qui connais­sait chaque brique de l’I­chan-Kala et qui avait pleu­ré, disait-elle, quand les res­tau­ra­tions sovié­tiques avaient recou­vert les enduits anciens de ciment neuf. Elle en par­lait avec ten­dresse et exas­pé­ra­tion, comme on parle de quel­qu’un qu’on admire sans pou­voir le suivre.

À un moment, Mathias demanda :

— Vous avez de la famille ici ? Des frères, des sœurs ?

Dil­no­za cueillit une feuille de vigne au-des­sus de sa tête et la fit tour­ner entre ses doigts.

— Un frère. Timour. Il est en Rus­sie. Quelque part.

Le « quelque part » fer­ma la porte. Mathias ne posa pas de ques­tion. Il connais­sait le son d’une porte qui se ferme.

Ils se sépa­rèrent devant Tosh Dar­vo­za. Dil­no­za par­tit à pied vers Our­guentch — elle avait une voi­ture garée à la sor­tie de la ville nou­velle. Mathias ren­tra à l’hô­tel. Le hall était désert. Les lustres brillaient. Bakh­tiyor était à son poste, le dos droit, le cahier ouvert.

— Bon­soir, dit Mathias.

Bakh­tiyor incli­na la tête. Le sty­lo bleu était posé en tra­vers du cahier. Mathias vit — cette fois il en était sûr — que des lignes étaient écrites sur la page ouverte. Une écri­ture fine, ser­rée, en carac­tères qu’il ne recon­nut pas — ni cyril­liques, ni latins. L’al­pha­bet ouz­bek, peut-être. Ou autre chose.

Il mon­ta dans sa chambre 214. Avant de se cou­cher, il trans­fé­ra les pho­tos du jour sur son ordi­na­teur et com­men­ça le tri. Kal­ta Minor, méder­sa Muham­mad Amin Khan, portes sculp­tées, murs, pas­sages. Tout était net, bien cadré, conforme. Puis il tom­ba sur les trois pho­tos de la ruelle — celle de la porte entrou­verte avec la lumière dorée au fond.

Sur la pre­mière, la porte était là, entrou­verte, le rai de lumière exac­te­ment comme il s’en souvenait.

Sur la deuxième, iden­tique, prise une seconde plus tard.

Sur la troi­sième — il véri­fia l’ho­ro­da­tage : deux secondes après la deuxième —, la porte était fer­mée. Ça, il le savait. Mais la ruelle elle-même était dif­fé­rente. Plus longue. Les murs n’a­vaient plus la même tex­ture. Et au fond, là où la porte aurait dû être, il y avait un coude — un virage qui emme­nait le regard vers la gauche, vers un endroit qui n’ap­pa­rais­sait sur aucune des deux pre­mières images.

Mathias zoo­ma. Regar­da long­temps. Véri­fia la focale, l’ob­jec­tif, les méta­don­nées. Tout était iden­tique. Même boî­tier, même réglage, même position.

Il refer­ma l’or­di­na­teur et étei­gnit la lumière.

Dans le noir, les murailles de l’I­chan-Kala étaient visibles depuis le bal­con — une ligne sombre et cré­ne­lée contre le ciel étoi­lé. Quelque part à l’in­té­rieur de ces murs, un chien aboya. Puis se tut.

CHA­PITRE 3 — LE FOURREUR

La mos­quée Juma, à sept heures du matin, sans per­sonne, était un lieu qui n’ap­par­te­nait à aucune époque.

Dil­no­za avait tenu sa pro­messe. Elle avait une clé — pas une clé offi­cielle, expli­qua-t-elle, plu­tôt une clé fami­liale, trans­mise par un oncle qui avait été gar­dien du site dans les années 90 et qui n’a­vait jamais ren­du son trous­seau. La porte laté­rale, coin­cée dans un mur de la ruelle nord, s’ou­vrit en grin­çant, et ils entrèrent dans la salle hypostyle.

Cent douze colonnes de bois.

Mathias avait lu le chiffre, vu les pho­tos, consul­té les plans. Rien ne l’a­vait pré­pa­ré. La salle était vaste — 55 mètres sur 46 —, le pla­fond bas, sou­te­nu par cette forêt de colonnes dont aucune n’é­tait pareille. Cer­taines avaient mille ans, récu­pé­rées dans des palais détruits par les Mon­gols et réem­ployées ici quand la mos­quée avait été recons­truite au XVIIIe siècle. D’autres étaient plus récentes — deux siècles, trois siècles —, sculp­tées de motifs flo­raux et géo­mé­triques d’une finesse qui tenait de l’or­fè­vre­rie. Les fûts étaient de dia­mètres dif­fé­rents, de bois dif­fé­rents — orme, pla­tane, juju­bier —, et la lumière tom­bait d’en haut, par deux puits de jour ouverts dans le pla­fond, en colonnes blanches et ver­ti­cales qui décou­paient l’es­pace en zones d’ombre et de clarté.

Mathias ne prit pas de pho­to tout de suite. Il mar­cha entre les colonnes. Le sol était de terre bat­tue, recou­vert de nattes de paille par endroits. Ses pas ne fai­saient presque pas de bruit. Dil­no­za était res­tée près de la porte. Il enten­dait sa res­pi­ra­tion, ou croyait l’en­tendre — à cette dis­tance, ce pou­vait être le bois qui respirait.

Chaque colonne racon­tait quelque chose. Les plus anciennes, noir­cies par les siècles, por­taient des motifs presque effa­cés — des entre­lacs, des ara­besques, des formes qui avaient été des fleurs ou des étoiles et qui étaient deve­nues des sou­ve­nirs de fleurs, des sou­ve­nirs d’é­toiles. Les plus récentes étaient bavardes : feuillages, grappes de rai­sin, rosaces, car­touches à ins­crip­tions. Mathias posa sa main sur un fût. Le bois était froid, lisse, vivant sous la paume comme un os.

Il ins­tal­la son tré­pied et com­men­ça à tra­vailler. Poses longues, sen­si­bi­li­té basse, pro­fon­deur de champ maxi­male pour que chaque colonne soit nette jus­qu’au fond de la salle. La lumière des puits de jour chan­geait à mesure que le soleil mon­tait — d’a­bord rasante, puis ver­ti­cale, puis dif­fuse — et chaque chan­ge­ment trans­for­mait la forêt. À neuf heures, quand les pre­miers visi­teurs com­men­ce­raient à affluer, il aurait cou­vert deux heures de varia­tions lumi­neuses. C’é­tait exac­te­ment ce qu’il fal­lait pour le livre.

Mais quelque chose le dérangeait.

Pas un pro­blème tech­nique. Un sen­ti­ment. Quelque chose dans la dis­po­si­tion des colonnes qui ne coïn­ci­dait pas avec le plan qu’il avait étu­dié. Il comp­ta : douze ran­gées de neuf, plus quelques colonnes iso­lées, plus les quatre colonnes cen­trales autour du pre­mier puits de jour. Cent douze, en théo­rie. Il recomp­ta. Cent douze. Et pour­tant, en se dépla­çant entre les ran­gées, il avait l’im­pres­sion que l’es­pa­ce­ment n’é­tait pas régu­lier — qu’il y avait des zones plus denses et des zones plus aérées, comme si les colonnes avaient migré au fil des siècles, pous­sées par une logique interne que per­sonne n’a­vait prévue.

— Elles ne sont pas ali­gnées, dit-il à Dil­no­za quand il la rejoignit.

— Non.

— Le plan montre un qua­drillage régulier.

— Le plan ment, dit Dil­no­za, et elle sou­rit. C’est une mos­quée, pas un par­king. Les colonnes viennent de par­tout — des palais gen­gis­kha­nides, des temples zoroas­triens, des mai­sons détruites. Cha­cune a été plan­tée là où elle tenait. L’ar­chi­tecte n’a pas des­si­né un plan, il a écou­té le bois.

Mathias pen­sa à la pho­to de la veille — la ruelle qui chan­geait entre deux prises. Il ne dit rien.

Ils sor­tirent de la mos­quée Juma par la porte prin­ci­pale, dans la lumière du matin qui était main­te­nant franche, crue, et tra­ver­sèrent une espla­nade en direc­tion du mau­so­lée de Pah­la­von Mahmud.

— Pah­la­von, en ouz­bek, ça veut dire « héros », dit Dil­no­za en mar­chant. Mais pas héros au sens mili­taire. Plu­tôt au sens de cham­pion — le lut­teur qui gagne tous les com­bats. Et Mah­mud était aus­si poète, phi­lo­sophe, et four­reur. Il cou­sait des man­teaux en four­rure pour gagner sa vie.

— Un fourreur-poète-lutteur.

— Le Kho­rezm n’a jamais aimé les gens simples. Ici, si tu fais une seule chose dans ta vie, on pense que tu caches les autres.

L’en­trée du mau­so­lée se fai­sait par un por­tail au sud, daté de 1701, avec une porte en bois sculp­té et incrus­té de cuivre. Ils tra­ver­sèrent une cour inté­rieure ombra­gée — un arbre, un puits, des cel­lules de méder­sa sur les côtés — et entrèrent dans le bâti­ment principal.

Le choc fut la couleur.

Bleu. Un bleu pro­fond, satu­ré, qui recou­vrait chaque cen­ti­mètre de mur, de pla­fond, d’arc et de niche. Des majo­liques peintes — motifs flo­raux, entre­lacs géo­mé­triques, car­touches cal­li­gra­phiques — dans toutes les nuances du bleu, du cobalt au tur­quoise, avec des touches de blanc et d’or qui ponc­tuaient la sur­face comme des étoiles dans un ciel noc­turne. La cou­pole s’é­le­vait au-des­sus de leurs têtes, la plus grande de Khi­va, recou­verte à l’ex­té­rieur de car­reaux tur­quoise avec un som­met doré, et à l’in­té­rieur d’une voûte de majo­lique bleue dont la lumière entrait par des fenêtres hautes et étroites, créant un halo aqua­tique, sous-marin, comme si l’on avait plon­gé dans une mer de céramique.

Au centre, le sar­co­phage de Pah­la­von Mah­mud, recou­vert de car­reaux émaillés. Et autour, ins­crits dans la majo­lique des murs, ses vers — en per­san, en carac­tères nas­ta­liq, mêlés à l’or­ne­ment flo­ral comme si les mots étaient eux-mêmes des fleurs.

— Vous pou­vez lire ? deman­da Mathias.

— Un peu. Mon père m’a appris. C’est du per­san clas­sique, pas facile.

Dil­no­za s’ap­pro­cha d’un pan­neau, plis­sa les yeux, sui­vit les lettres du doigt.

— Ici, c’est un rubai. Un qua­train. Il dit quelque chose comme… attendez…

Elle mur­mu­ra en per­san, puis tra­dui­sit, len­te­ment, en cher­chant les mots justes :

— « Les hommes passent comme le vent sur le sable. / La trace s’ef­face avant que le mar­cheur se retourne. / Seul reste le geste — la main qui a cou­su, la voix qui a chan­té. / Sera-t-on sou­ve­nu au-des­sus de mes cendres ? »

Le silence qui sui­vit dura longtemps.

Mathias ne bou­gea pas. Il regar­dait le mur. Les lettres per­sanes, enla­cées dans le bleu, disaient quelque chose qu’il ne com­pre­nait pas avec l’es­prit mais qu’il com­pre­nait ailleurs — dans un endroit du corps qui ne ser­vait pas sou­vent, un endroit entre le ster­num et la gorge, où les choses muettes se logent.

La main qui a cousu.

Son père avait été relieur. Pas un grand relieur — un arti­san de pro­vince, ins­tal­lé dans un bourg du Lot, qui res­tau­rait des livres anciens pour les biblio­thèques muni­ci­pales et les col­lec­tion­neurs locaux. Il tra­vaillait dans un ate­lier atte­nant à la mai­son, une pièce en rez-de-jar­din avec une fenêtre qui don­nait sur un pru­nier. Mathias se sou­ve­nait de l’o­deur — colle de peau, cuir, papier ancien — et des mains. Des mains larges, exactes, qui mani­pu­laient les cahiers avec une ten­dresse qu’elles n’a­vaient pour rien d’autre. Son père ne par­lait pas. Pas vrai­ment. Il répon­dait aux ques­tions par des mono­syl­labes et, quand on ne lui posait pas de ques­tions, il se tai­sait. Le silence, dans la mai­son du Lot, n’é­tait pas une absence de parole — c’é­tait un maté­riau, quelque chose de dense et de tra­vaillé, comme le cuir que le père pliait et cou­sait dans son atelier.

Mathias avait gran­di dans ce silence et il en avait fait un métier. La pho­to­gra­phie est un silence. On cadre, on attend, on déclenche, et l’i­mage est muette — elle ne dit que ce qu’on veut bien y voir. C’é­tait le pacte impli­cite entre le père et le fils : ne rien dire, mais tout mon­trer. Sauf que le père n’a­vait rien mon­tré, au bout du compte. Il était mort en mars, dans un lit d’hô­pi­tal à Cahors, et le der­nier mot qu’il avait pro­non­cé — Mathias n’é­tait pas là, c’é­tait l’in­fir­mière qui le lui avait rap­por­té — avait été « pru­nier ». Pas le nom de son fils. Un arbre.

Sera-t-on sou­ve­nu au-des­sus de mes cendres ?

Pah­la­von Mah­mud avait été enter­ré dans son propre ate­lier. Sa bou­tique de four­reur. L’en­droit où il tra­vaillait de ses mains. Et sept cents ans plus tard, la plus grande cou­pole de Khi­va s’é­le­vait au-des­sus de cette tombe, et ses vers étaient ins­crits dans la céra­mique, et les gens venaient prier et dépo­ser des vœux sur le sar­co­phage émaillé. L’ar­ti­san avait gagné — contre le temps, contre l’ou­bli, contre le sable.

Le père de Mathias n’a­vait pas de mau­so­lée. Il avait une tombe au cime­tière de Puy-l’É­vêque et un ate­lier vide que per­sonne n’a­vait vidé.

Mathias leva son appa­reil et com­men­ça à pho­to­gra­phier la majo­lique. Détail par détail. Chaque car­touche, chaque vers, chaque entre­lacs flo­ral. Il pho­to­gra­phia avec une atten­tion qu’il ne se connais­sait pas — pas l’at­ten­tion pro­fes­sion­nelle, celle qui mesure la lumière et la com­po­si­tion, mais une atten­tion plus ancienne, plus lente, comme s’il essayait de tou­cher le mur à tra­vers l’ob­jec­tif. Il res­ta plus d’une heure.

Dil­no­za le lais­sa faire. Elle s’as­sit dans la cour, à l’ombre, et atten­dit. Quand il sor­tit, elle vit quelque chose sur son visage — pas de l’é­mo­tion, Mathias n’é­tait pas le genre à mon­trer de l’é­mo­tion — mais un léger déca­lage, un dépla­ce­ment, comme si le sol sous ses pieds avait bou­gé d’un cen­ti­mètre et qu’il ne l’a­vait pas encore remarqué.

— Ça va ? dit-elle.

— Oui.

Ils mar­chèrent sans par­ler vers la sor­tie du com­plexe funé­raire. En pas­sant devant les cel­lules de la méder­sa adja­cente, Mathias enten­dit un son — un bat­te­ment sourd, régu­lier, accom­pa­gné d’un chant mur­mu­ré. Il s’arrêta.

— L’a­te­lier de soie, dit Dil­no­za. Vous vou­lez voir ?

Elle le condui­sit vers une porte basse ouverte sur une cel­lule voû­tée. À l’in­té­rieur, dans la lumière tami­sée qui entrait par une fenêtre haute, deux femmes étaient assises devant un métier à tis­ser ver­ti­cal, un cadre de bois d’un mètre cin­quante de haut ten­du de fils de soie. Leurs mains allaient vite — navette, peigne, nœud, peigne — avec une régu­la­ri­té hyp­no­tique. Le tapis qui nais­sait sous leurs doigts était d’un rouge pro­fond, gre­nat, avec des motifs géo­mé­triques en bleu et ivoire.

Et dans le coin de la pièce, sur un tabou­ret bas, une vieille femme était assise.

Elle ne tis­sait pas. Elle filait. Une que­nouille de bois dans une main, un fuseau dans l’autre, et entre les deux un fil de soie si fin qu’il était presque invi­sible — un fil d’or blanc qui sem­blait naître de l’air plu­tôt que de la laine. La femme était très vieille — soixante-dix ans, peut-être davan­tage — avec un visage creu­sé de rides pro­fondes, des yeux presque fer­més, et un fou­lard blanc noué sur la tête. Elle ne leva pas les yeux quand ils entrèrent. Elle filait par mémoire, par habi­tude, par un savoir du corps qui n’a­vait plus besoin de la vue.

— Orzou-bibi, mur­mu­ra Dilnoza.

Elle dit quelque chose en ouz­bek à la vieille femme, qui répon­dit sans ces­ser de filer, d’une voix basse et sèche comme le cra­que­ment d’une branche.

— Elle dit que vous pou­vez pho­to­gra­phier, tra­dui­sit Dil­no­za, mais pas le tapis en cours. Seule­ment les tapis finis. Et seule­ment si vous lais­sez un peu d’argent dans le panier près de la porte.

Mathias dépo­sa un billet. Il ne pho­to­gra­phia pas. Il regar­da. Les mains d’Or­zou-bibi sur le fuseau. Les mains des tis­seuses sur le métier. Le bruit du peigne — tok, tok, tok — comme un cœur lent. Les cou­leurs qui nais­saient nœud après nœud — le rouge de la garance, le bleu de l’in­di­go, l’i­voire de la soie natu­relle. Les motifs : des étoiles à huit branches, des losanges imbri­qués, des lignes bri­sées qui for­maient des laby­rinthes miniatures.

Il pen­sa aux mains de son père. La même exac­ti­tude. La même patience. Le même silence.

Quand ils sor­tirent, le soleil était haut et les groupes de tou­ristes avaient enva­hi l’I­chan-Kala. Mathias cli­gna des yeux dans la lumière crue. Il avait l’im­pres­sion d’a­voir pas­sé une demi-heure dans l’a­te­lier ; son télé­phone indi­quait qu’il en avait pas­sé deux.

— Orzou-bibi fait ça depuis com­bien de temps ? demanda-t-il.

— Depuis tou­jours, dit Dil­no­za. Et sa mère avant elle, et sa grand-mère. Les femmes de sa famille filent la soie depuis l’é­poque des khans. Elle dit que quand elle file, elle entend les voix de toutes celles qui ont filé avant elle.

Mathias ne répon­dit pas. Ils mar­chèrent en silence vers la porte sud, entre les murs de brique chaude et les portes sculp­tées, et quelque chose avait chan­gé — pas dans la ville, pas dans la lumière, pas dans l’air — dans le regard de Mathias. Quelque chose de presque imper­cep­tible, comme la dif­fé­rence entre deux prises du même sujet, à deux secondes d’in­ter­valle, quand la focale n’a pas bou­gé mais que l’i­mage n’est plus la même.

CHA­PITRE 4 — PRE­MIER GLISSEMENT

Il y retour­na le lendemain.

La ruelle — troi­sième à gauche après le mau­so­lée de Sayid Alaud­din, il en était cer­tain — n’é­tait pas là.

Mathias avait son plan déplié dans la main gauche, l’ap­pa­reil dans la droite, et il mar­chait avec la rigueur d’un géo­mètre. Il avait repé­ré les points de réfé­rence : le coin du mau­so­lée, un arbre mort plan­té dans un mètre car­ré de terre devant un mur aveugle, et une niche creu­sée dans la brique — une niche à lampe à huile, pro­ba­ble­ment, ves­tige d’un autre siècle — à hau­teur d’é­paule. Pre­mier virage à gauche : une ruelle qui menait à une cour fer­mée. Deuxième virage à gauche : une ruelle en cul-de-sac, avec une porte bleue au fond, peinte de frais. Troi­sième virage à gauche : un mur.

Un mur plein. Pas de ruelle. Pas de coude. Pas de porte sculp­tée entrou­verte avec un rai de lumière dorée au fond. Juste un mur de brique crue, cré­pi d’ar­gile, sur lequel quel­qu’un avait tra­cé au doigt — il y avait long­temps, la trace était à peine visible — un cercle.

Mathias res­ta debout devant ce mur une minute entière, son plan à la main, comme un homme qui lit une phrase dans une langue qu’il connaît et qui, sou­dain, n’en recon­naît plus les mots.

Il refit le che­min. Le mau­so­lée de Sayid Alaud­din. L’arbre mort. La niche. Il comp­ta les pas. Pre­mier virage. Deuxième virage. Troi­sième virage.

Le mur.

Il plia le plan, le ran­gea dans la poche arrière de son pan­ta­lon, et prit une pho­to du mur. Métho­di­que­ment. Puis une pho­to de la niche, une pho­to de l’arbre mort, une pho­to du coin du mau­so­lée. Quatre points de repère, quatre images horo­da­tées. Il véri­fia les coor­don­nées GPS sur l’é­cran du Canon : les chiffres cor­res­pon­daient, à un mètre près, à ceux de l’avant-veille.

Il avait pho­to­gra­phié une ruelle qui n’exis­tait pas. Ou une ruelle qui n’exis­tait plus.

Le reste de la mati­née, il tra­vailla nor­ma­le­ment. Le palais Tosh-Hov­li — le « palais de pierre » —, construit par le khan Alla-Kou­li entre 1830 et 1838, avec sa cour du harem, ses colonnes sculp­tées et ses pla­fonds peints de motifs flo­raux d’une luxu­riance enivrante. Le bleu et blanc de la majo­lique, ici, se mêlait à des rouges et des verts que Mathias n’a­vait vus nulle part ailleurs à Khi­va — une palette plus chaude, plus intime, comme si ce lieu avait été conçu pour le regard d’en bas, pour les femmes qui vivaient dans ces pièces et qui ne voyaient jamais l’ex­té­rieur des murs.

Il pho­to­gra­phia les cours, les iwans, les pièces du harem avec ses voûtes basses et ses fenêtres grilla­gées. Tout était net, cadré, maî­tri­sé. Le tra­vail le cal­mait. Le tra­vail avait tou­jours été l’en­droit où le monde se com­por­tait comme il devait.

Mais l’a­près-midi, au moment de ren­trer, il fit un détour par la ruelle de Sayid Alaud­din. Juste pour vérifier.

L’arbre mort. La niche. Pre­mier virage. Deuxième virage. Troisième —

La ruelle était là.

Pas tout à fait la même. Plus courte, peut-être. Les murs un peu plus hauts. Pas de porte sculp­tée au fond — à la place, un virage ser­ré vers la droite qui don­nait sur un pas­sage voû­té qu’il ne connais­sait pas. Mais c’é­tait une ruelle, pas un mur. L’ar­gile cré­pi avait dis­pa­ru. Le cercle tra­cé au doigt n’é­tait plus là.

Mathias s’ar­rê­ta à l’en­trée de cette ruelle qui n’é­tait pas la bonne mais qui n’é­tait pas non plus un mur, et il sen­tit quelque chose — pas de la peur, pas encore, plu­tôt une sorte de déman­geai­son intel­lec­tuelle, une irri­ta­tion du réel, comme quand on entend une note fausse dans un accord et qu’on ne sait pas laquelle.

Il ne prit pas de pho­to. Il s’en éton­na lui-même. Il fit demi-tour, sor­tit de l’I­chan-Kala par Tosh Dar­vo­za, tra­ver­sa le trot­toir en béton cra­que­lé, et ren­tra à l’A­sia Khi­va Hotel.

Dans sa chambre, il ouvrit son ordi­na­teur et cher­cha les pho­tos de l’a­vant-veille. La ruelle, la porte entrou­verte, la lumière dorée. Il les agran­dit au maxi­mum. L’i­mage numé­rique tenait — pas de flou, pas d’ar­te­fact, les briques étaient nettes, les joints visibles, l’ombre por­tée d’un mur sur l’autre cohé­rente avec l’angle du soleil. Puis il ouvrit les pho­tos du matin. Le mur. La brique crue. Le cercle. Et enfin, dans sa mémoire — parce qu’il n’a­vait pas pho­to­gra­phié —, la ruelle de l’a­près-midi. Dif­fé­rente de celle de l’a­vant-veille. Dif­fé­rente du mur du matin.

Trois pas­sages au même endroit. Trois confi­gu­ra­tions différentes.

Mathias ouvrit un fichier texte et nota, avec la même rigueur qu’il notait ses réglages de focale :

Jour 1 : ruelle, porte sculp­tée, lumière dorée au fond. Porte se ferme entre les prises 2 et 3. Sur la prise 3, la ruelle est plus longue et pré­sente un coude à gauche.

Jour 3, matin : mur plein. Cré­pi d’ar­gile. Cercle tra­cé au doigt.

Jour 3, après-midi : ruelle, plus courte que jour 1, pas de porte au fond, virage à droite, pas­sage voûté.

Il relut. L’en­chaî­ne­ment, écrit ain­si, res­sem­blait à un pro­blème tech­nique — un pho­to­graphe qui n’ar­rive pas à retrou­ver un lieu dans un dédale de ruelles qui se res­semblent toutes. L’ex­pli­ca­tion rai­son­nable était simple : il s’é­tait trom­pé de ruelle. Le plan de l’I­chan-Kala, avec ses artères per­pen­di­cu­laires, mas­quait un réseau secon­daire de pas­sages, d’im­passes et de cours inté­rieures qui n’é­taient pas car­to­gra­phiés. Mathias avait comp­té trois virages à gauche ; il en avait peut-être pris deux et demi, ou trois et un quart, et la légère dévia­tion avait suf­fi pour le mener ailleurs.

C’é­tait rai­son­nable. C’é­tait pro­bable. Il refer­ma le fichier texte.

Mais avant de fer­mer l’or­di­na­teur, il regar­da une der­nière fois la troi­sième pho­to de l’a­vant-veille — celle où la ruelle était plus longue, avec le coude à gauche — et il zoo­ma sur le fond de l’i­mage, au-delà du coude, là où la lumière était faible et les détails à peine lisibles. Il y avait quelque chose. Pas une forme nette — un grain, une den­si­té, un assom­bris­se­ment qui pou­vait être une sil­houette. Ou une ombre por­tée. Ou rien.

Il zoo­ma encore. Le grain numé­rique se décom­po­sa en pixels. L’i­mage ne tenait plus. Mais dans la seconde qui pré­cé­da la désa­gré­ga­tion, il crut voir — deux yeux clairs, un visage étroit, un gilet sans manches — quel­qu’un qu’il connaissait.

Il refer­ma l’ordinateur.

Le soir, il man­gea seul au res­tau­rant de l’hô­tel. Le buf­fet était le même — pilafs, bro­chettes, salades — mais les tou­ristes étaient dif­fé­rents, un groupe de Fran­çais d’un cer­tain âge qui par­laient fort de l’in­con­fort du bus et du prix des tapis dans les bou­tiques de l’I­chan-Kala. Mathias man­gea en silence et mon­ta se cou­cher tôt.

Il ne res­sor­tit pas cette nuit-là.

Depuis son bal­con, les murailles de l’I­chan-Kala se décou­paient contre un ciel char­gé d’é­toiles. La Voie lac­tée, ici, à la lisière du désert du Kara­koum, était d’une den­si­té qu’il n’a­vait jamais vue — non pas un ruban, mais une bles­sure, une entaille de lait dans le noir, si lumi­neuse qu’elle pro­je­tait des ombres.

En contre­bas, dans le jar­din de l’hô­tel, la pis­cine vide était rem­plie de feuilles mortes.

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