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Le cahier d’al-Wangari

Le cahier d’al-Wangari

Pre­mière partie

Tom­bouc­tou — Hôtel La Colombe

PRE­MIÈRE PAR­TIE — LE SILENCE

Cha­pitre 1 — La terrasse

La der­nière cliente de l’Hô­tel La Colombe était une Alle­mande aux che­veux cou­leur de paille qui pho­to­gra­phiait les mos­quées. Elle est par­tie un mar­di de mars, avec un sac à dos trop lourd et un regard de quel­qu’un qui sait qu’elle ne revien­dra pas. Elle a lais­sé un pour­boire exces­sif sur la table de nuit — dix mille francs CFA dans une enve­loppe sans nom — et un tube de crème solaire enta­mé dans la salle de bains. Moha­med Tou­ré a glis­sé les billets dans la poche de son bou­bou et jeté le tube à la pou­belle. Puis il a tiré le drap du lit, l’a plié en quatre avec cette len­teur méti­cu­leuse qu’il met dans chaque geste, et il a refer­mé la porte de la chambre 7.

C’é­tait la der­nière porte à refer­mer. L’hô­tel était vide.

Moi, je suis res­té. Parce qu’un hôtel sans clients a encore besoin de quel­qu’un pour veiller sur le vide, et parce que je n’a­vais nulle part où aller — ou plu­tôt, parce que l’en­droit où j’au­rais pu aller, Bama­ko, ses rues embou­teillées et ses pro­messes de postes à l’u­ni­ver­si­té qui ne venaient jamais, me sem­blait plus inha­bi­table encore qu’un hôtel désert au bord du Sahara.

Je m’ap­pelle Ous­mane Maï­ga. J’ai trente-deux ans. J’ai un diplôme d’his­toire de l’u­ni­ver­si­té de Bama­ko qui ne m’a ser­vi qu’à obte­nir un poste de récep­tion­niste de nuit dans un hôtel de Tom­bouc­tou où per­sonne ne vient plus. La nuit, quand Moha­med dort — et Moha­med dort beau­coup, c’est un homme qui a fait du som­meil une forme d’art —, je m’ins­talle sur la ter­rasse du deuxième étage avec un thé à la menthe trop sucré et je regarde les dunes. Elles com­mencent à quelques cen­taines de mètres, juste der­rière les der­nières mai­sons de ban­co, et elles montent dou­ce­ment vers le ciel comme une res­pi­ra­tion rete­nue. Quand il n’y a pas de vent, on entend le fleuve. Quand il y a du vent, on n’en­tend plus rien.

C’est depuis cette ter­rasse que j’ai vu arri­ver les pick-up.

Il fai­sait presque nuit. Le ciel avait cette cou­leur que je n’ai vue nulle part ailleurs — un orange éteint, comme une braise qu’on aurait recou­verte de cendre. J’é­tais en train de ver­ser le troi­sième thé, celui qu’on appelle amer comme la mort, quand j’ai enten­du les moteurs. Pas un moteur, pas deux. Beau­coup. Un gron­de­ment conti­nu, comme le ton­nerre au loin sauf qu’il ne pleut jamais à Tom­bouc­tou en avril.

Les phares sont appa­rus sur la route de Kaba­ra, une file de points lumi­neux trem­blant dans la cha­leur rési­duelle du sol. Puis les pick-up eux-mêmes — Toyo­ta blancs, une dou­zaine au moins, et sur cha­cun, debout à l’ar­rière, des sil­houettes en noir avec des fusils. Les dra­peaux que j’ai d’a­bord pris pour des chif­fons agi­tés par la vitesse étaient des éten­dards noirs, et il m’a fal­lu quelques secondes pour com­prendre que les mots ins­crits des­sus en arabe blanc n’é­taient pas un slo­gan poli­tique mais la cha­ha­da. La pro­fes­sion de foi.

Moha­med est appa­ru der­rière moi sur la ter­rasse. Il sen­tait le som­meil et le savon bon mar­ché. Il n’a rien dit. Il a regar­dé le convoi tra­ver­ser la rue prin­ci­pale en sou­le­vant un nuage de pous­sière ocre, et quand le bruit des moteurs a été rem­pla­cé par des voix — des cris, des ordres aboyés dans un arabe que je ne recon­nais­sais pas, un arabe du nord, gut­tu­ral, cou­pant — il a posé sa main sur mon épaule et il a dit : « Éteins la lumière. »

J’ai éteint.

Nous sommes res­tés là, dans le noir, à écou­ter la ville chan­ger de propriétaire.

Il y a eu des coups de feu vers minuit. Pas des rafales — des tirs iso­lés, espa­cés, comme une ponc­tua­tion. Quel­qu’un tirait en l’air ou sur quelque chose, impos­sible de savoir. Puis un long silence. Puis de la musique — de la musique, oui, dif­fu­sée par les haut-par­leurs d’un véhi­cule, une psal­mo­die rauque que je ne connais­sais pas, une réci­ta­tion cora­nique accé­lé­rée, méca­nique, sans aucune des modu­la­tions ni des ten­dresses que j’a­vais enten­dues dans la voix des imams de Tom­bouc­tou depuis l’enfance.

« Ce n’est pas notre Coran », a mur­mu­ré Mohamed.

Non. Ce n’é­tait pas notre Coran. C’é­tait le même texte et ce n’é­tait pas le même texte, comme une pho­to­gra­phie d’un visage aimé prise sous un éclai­rage cruel — les traits sont là, mais l’âme a disparu.

Au matin, les dra­peaux noirs flot­taient sur le com­mis­sa­riat, sur la mai­rie, sur le bureau du gou­ver­neur. Des hommes en tur­ban, le visage cou­vert, patrouillaient en binômes dans les rues. L’un d’eux s’est arrê­té devant La Colombe, a regar­dé la façade en ban­co — les murs ocre, la ter­rasse aux balus­trades blanches, le pan­neau à demi effa­cé qui disait HÔTEL en lettres bleues — et il est pas­sé sans entrer. Moha­med a pous­sé un souffle. Pas un sou­pir, pas un mot. Un souffle.

Depuis la ter­rasse, je voyais la mos­quée Djin­gue­re­ber au sud, son mina­ret de terre qui sem­blait fondre dans la lumière, et au nord, par-delà les toits plats, la lisière du sable. Entre les deux, Tom­bouc­tou. Ma ville. La ville de mon père et du père de mon père, la ville aux trois cent trente-trois saints, la ville des manus­crits. La ville qui, ce matin-là, ne res­sem­blait plus à rien de ce que je connaissais.

Un enfant a tra­ver­sé la rue en cou­rant, pieds nus, et un homme en noir lui a crié quelque chose. L’en­fant s’est arrê­té net, comme fou­droyé, puis il a fait demi-tour et il a dis­pa­ru dans une ruelle. Il ne cou­rait plus. Il mar­chait très vite, les épaules rentrées.

C’est à ce moment-là, je crois, que j’ai com­pris que ce ne serait pas une affaire de jours.

Moha­med a des­cen­du les esca­liers, a ouvert le registre de l’hô­tel — le grand cahier vert où il ins­cri­vait les noms des clients depuis 1998 — et il l’a refer­mé. Il l’a glis­sé sous le comp­toir, der­rière la boîte à clés. Comme si les noms ins­crits dedans étaient eux aus­si quelque chose qu’il fal­lait désor­mais protéger.

Moi, je suis res­té sur la ter­rasse. Je n’ai pas bou­gé de la jour­née. J’ai regar­dé ma ville deve­nir une autre ville — la même, exac­te­ment la même, les mêmes murs, les mêmes ruelles, les mêmes chèvres errant entre les mai­sons, mais tra­ver­sée par un silence nou­veau, un silence qui n’é­tait pas l’ab­sence de bruit mais la pré­sence de la peur.

Le soir, j’ai pré­pa­ré le thé comme d’ha­bi­tude. Trois verres. Le pre­mier doux comme la vie, le deuxième fort comme l’a­mour, le troi­sième amer comme la mort. Je les ai bus tous les trois, seul, face aux dunes.

Les dunes n’a­vaient pas changé.

C’est peut-être pour ça que je les regarde.

*   *   *

Cha­pitre 2 — La nou­velle loi

Les pre­miers jours, on n’a pas com­pris les règles. Ou plu­tôt, les règles chan­geaient d’heure en heure, selon l’homme qui patrouillait, selon l’hu­meur du chef de sec­teur, selon la direc­tion du vent — et à Tom­bouc­tou le vent change sou­vent. Le lun­di, une femme pou­vait mar­cher seule dans la rue à condi­tion d’être voi­lée de la tête aux pieds. Le mar­di, elle ne pou­vait plus sor­tir du tout sans un homme à ses côtés. Le mer­cre­di, le couvre-feu tom­bait à vingt heures. Le jeu­di, à dix-huit. Per­sonne ne savait.

La seule constante, c’é­tait le silence.

La musique avait dis­pa­ru le pre­mier jour. Pas pro­gres­si­ve­ment, pas par décret offi­ciel affi­ché sur les murs — non, phy­si­que­ment, bru­ta­le­ment, comme un organe qu’on arrache. Des hommes en noir sont entrés dans les mai­sons où ils enten­daient du bruit et ils ont pris les postes de radio, les lec­teurs de cas­settes, les CD, les télé­phones qui dif­fu­saient de la musique. Quand ils n’ont pas pris, ils ont cas­sé. Bin­tu Dara, la chan­teuse qui vivait près de la mos­quée Sidi Yahya, m’a racon­té plus tard qu’un com­bat­tant était entré chez elle, avait vu le petit djem­bé de son fils de huit ans posé dans un coin, et l’a­vait fra­cas­sé contre le mur sans un mot. Le gosse n’a pas pleu­ré. Il a regar­dé les mor­ceaux de bois et de peau au sol, puis il a regar­dé sa mère, et il est sor­ti dans la cour.

Tom­bouc­tou sans musique, c’est un corps sans souffle. On ne s’en rend compte que lors­qu’elle dis­pa­raît. Les appels du muez­zin, oui, ceux-là ont conti­nué — mais tor­dus, accé­lé­rés, mécon­nais­sables, lus par des voix étran­gères dans des micro­phones gré­sillants. Et entre les appels, rien. Plus de kora der­rière les portes. Plus de femmes qui chantent en pilant le mil. Plus de radio dans les échoppes du mar­ché. Plus de Tina­ri­wen en sour­dine dans les ate­liers des méca­ni­ciens. Rien que le vent, les chèvres, et de temps en temps un ordre crié en arabe.

J’ai appris très vite à recon­naître les groupes. Il y avait Ansar Dine, les « Défen­seurs de la Foi », qui étaient sur­tout des Toua­regs du nord ral­liés au dji­had par idéo­lo­gie ou par oppor­tu­nisme — ceux-là par­laient tama­chek entre eux et arabe quand ils don­naient des ordres. Il y avait les com­bat­tants d’A­Q­MI, Al-Qaï­da au Magh­reb isla­mique, des Algé­riens sur­tout, le visage tou­jours cou­vert, qui occu­paient les bâti­ments offi­ciels. Et il y avait le MUJAO, le Mou­ve­ment pour l’u­ni­ci­té et le jihad en Afrique de l’Ouest, les plus impré­vi­sibles, les plus jeunes, ceux qui jouaient avec leurs kalach­ni­kovs comme des enfants avec des bâtons.

À La Colombe, les jours avaient un goût de pous­sière et de néant. Moha­med ouvrait l’hô­tel chaque matin par habi­tude, comme un prêtre qui conti­nue d’of­fi­cier dans une église déser­tée. Il balayait l’en­trée, épous­se­tait le comp­toir, véri­fiait les clés — chambre 1, chambre 2, chambre 3, toutes accro­chées au tableau, toutes inutiles. Par­fois il met­tait en marche le ven­ti­la­teur du hall, quand il y avait de l’élec­tri­ci­té, c’est-à-dire de moins en moins sou­vent. Le ven­ti­la­teur bras­sait l’air chaud avec un bruit de papillon épui­sé, et Moha­med s’as­seyait der­rière le comp­toir et fer­mait les yeux.

Moi, je conti­nuais de venir la nuit. C’é­tait absurde. Un récep­tion­niste de nuit dans un hôtel sans clients, c’est une sen­ti­nelle qui garde un tré­sor volé. Mais je venais quand même, parce que l’hô­tel était le seul endroit de Tom­bouc­tou qui res­sem­blait encore au monde d’a­vant. Les murs étaient les mêmes. La ter­rasse n’a­vait pas chan­gé. Les chambres sen­taient tou­jours le savon et la pous­sière, cette odeur par­ti­cu­lière des lieux qu’on habite peu, une odeur de patience. Et la nuit, quand je mon­tais sur le toit, je voyais les mêmes étoiles que la veille et que le siècle der­nier — le Saha­ra offre ça, cette per­ma­nence du ciel quand tout le reste bascule.

C’est au cours de la troi­sième semaine que j’ai vu ma pre­mière flagellation.

C’é­tait un ven­dre­di, sur la place devant le com­mis­sa­riat. Un attrou­pe­ment silen­cieux. J’ai recon­nu des visages — des voi­sins, des com­mer­çants du mar­ché, le bou­cher de la rue Askia Moham­med — mais per­sonne ne se regar­dait. Tous les yeux étaient fixés au sol ou sur la scène, et la scène c’é­tait un homme à genoux, les mains liées, le dos nu, et un com­bat­tant der­rière lui avec une lanière de cuir. L’homme à genoux avait fumé une ciga­rette. C’est ce qu’a dit le juge — un jeune bar­bu en tur­ban noir qui lisait la sen­tence dans un méga­phone. Qua­rante coups.

Je n’ai pas comp­té les coups. J’ai comp­té les silences entre les coups. Ce qui m’a frap­pé, c’est que l’homme ne criait pas. Il ser­rait les dents et il regar­dait le sol, et entre chaque coup il y avait un silence d’en­vi­ron trois secondes, le temps que le bras se lève et retombe, et dans ce silence on n’en­ten­dait rien — pas un mur­mure dans la foule, pas un chien, pas un oiseau, rien que le vent sur le sable.

Qua­rante silences.

Quand c’é­tait fini, la foule s’est dis­per­sée sans bruit, comme de l’eau qui s’in­filtre dans la terre. L’homme s’est rele­vé seul. Per­sonne ne l’a aidé. Pas parce que per­sonne ne vou­lait l’ai­der, mais parce que l’ai­der, c’é­tait se désigner.

Je suis ren­tré à La Colombe. Moha­med était sur le seuil, comme tou­jours. Il m’a regar­dé et il a com­pris que j’a­vais vu. Il n’a rien deman­dé. Il m’a ver­sé un thé — un seul, pas trois, et sans sucre — et il a dit : « Bois. »

J’ai bu.

Le thé sans sucre, c’est le thé qu’on offre à celui qui a besoin de reve­nir à lui-même. Ça brûle la langue et ça réveille quelque chose de dur au fond de la gorge, quelque chose qui res­semble à la colère mais qui n’a pas encore de nom.

Les semaines sui­vantes ont été une lente des­cente dans l’ha­bi­tude de l’i­nac­cep­table. On s’ha­bi­tue à tout, dit-on, et c’est vrai, et c’est ter­rible, parce que s’ha­bi­tuer, c’est déjà consen­tir un peu. Je m’ha­bi­tuais aux check-points. Je m’ha­bi­tuais à bais­ser les yeux quand un pick-up pas­sait. Je m’ha­bi­tuais au silence dans les rues, à l’ab­sence de musique, aux femmes fan­tômes sous leurs voiles noirs, aux bou­tiques fer­mées, aux enfants qui ne jouaient plus dehors. Je m’ha­bi­tuais à la peur — non pas une peur aiguë, vio­lente, mais une peur plate, conti­nue, comme une fièvre basse qui ne monte jamais assez pour qu’on s’a­lite mais qui ne tombe jamais non plus.

Moha­med, lui, sem­blait immu­ni­sé. Il avait cette pla­ci­di­té des hommes qui ont vu suf­fi­sam­ment de choses pour savoir que tout passe — les empires, les occu­pa­tions, les dra­peaux. Tom­bouc­tou avait été conquise par les Son­ghay, par les Maro­cains, par les Peuls, par les Toua­regs, par les Fran­çais, par les Maliens eux-mêmes après l’in­dé­pen­dance. Chaque fois, les dra­peaux chan­geaient et les murs de ban­co res­taient. Moha­med appar­te­nait aux murs.

« Ils par­ti­ront », disait-il par­fois, le soir, en fer­mant le por­tail de l’hô­tel. Pas comme une pré­dic­tion, pas comme un espoir — comme un fait géo­lo­gique. Les dunes bougent, le fleuve monte et des­cend, les occu­pants partent. C’est dans l’ordre des choses.

Moi, je n’a­vais pas cette patience miné­rale. J’a­vais trente-deux ans et un diplôme inutile et une rage sourde qui me pre­nait chaque matin au réveil quand j’en­ten­dais, au lieu de la radio, au lieu d’une voix de femme chan­tant en son­ghay, le gron­de­ment d’un pick-up dans la rue et la voix métal­lique du méga­phone qui réci­tait les inter­dits du jour.

Un soir de mai — le ciel était vio­let, cette cou­leur d’ec­chy­mose qu’il prend par­fois après les jour­nées de vent —, j’ai trou­vé dans la chambre 12 un télé­phone por­table oublié par un client. Un vieux Nokia à touches, presque déchar­gé. Je l’ai allu­mé. Il n’y avait plus de réseau, mais il res­tait dans la mémoire un fichier audio. J’ai appuyé sur lec­ture, le volume au mini­mum, l’o­reille col­lée contre le haut-par­leur minuscule.

C’é­tait une chan­son d’A­li Far­ka Tou­ré. « Dia­ra­by ». La gui­tare sèche, la voix rauque, le fleuve Niger qui coule dans chaque note.

J’ai écou­té la chan­son trois fois de suite, cou­ché sur le lit de la chambre 12, dans le noir, le télé­phone posé contre ma joue comme une main tiède. À la qua­trième écoute, la bat­te­rie est morte. L’é­cran s’est éteint et le silence est reve­nu, le même silence qu’a­vant mais un peu dif­fé­rent main­te­nant, un peu plus sup­por­table, parce que la musique avait lais­sé quelque chose dans l’air, une vibra­tion, un rési­du, comme le par­fum d’une femme qui vient de quit­ter la pièce.

J’ai gar­dé le télé­phone mort dans ma poche pen­dant des semaines. Je ne sais pas pour­quoi. C’é­tait un objet sans usage, un rec­tangle de plas­tique muet. Mais c’é­tait le der­nier endroit où j’a­vais enten­du de la musique, et le gar­der sur moi, c’é­tait gar­der la preuve que la musique avait existé.

*   *   *

Cha­pitre 3 — Les coffres

L’ap­pel est venu un soir de juin, par la bouche d’un ado­les­cent que je ne connais­sais pas. Il s’est pré­sen­té à la porte de La Colombe à la tom­bée de la nuit, a deman­dé Ous­mane Maï­ga, et quand je me suis avan­cé, il m’a ten­du un papier plié en quatre. Des­sus, à l’encre bleue, une écri­ture que j’ai recon­nue immé­dia­te­ment — celle d’Al­ka­di Maï­ga, mon ancien pro­fes­seur à Bama­ko, qui diri­geait depuis vingt ans l’une des biblio­thèques pri­vées de Tom­bouc­tou, la biblio­thèque al-Wan­ga­ri, du nom de la famille qui avait accu­mu­lé des manus­crits pen­dant trois siècles.

Le mes­sage disait : « Viens demain à la mai­son, après la der­nière prière. Viens seul. Ne parle à personne. »

J’y suis allé.

La mai­son des al-Wan­ga­ri est l’une de ces vieilles demeures de ban­co du quar­tier nord, près de la mos­quée San­ko­ré — deux étages, une cour inté­rieure, des murs si épais qu’on y entre comme dans une fraî­cheur d’eau. Elle n’a pas de numé­ro. À Tom­bouc­tou, les mai­sons n’ont pas besoin de numé­ro ; on les connaît par le nom de la famille, par la forme de la porte, par l’arbre qui pousse devant. Celle des al-Wan­ga­ri se recon­naît à un figuier cen­te­naire qui a pous­sé si près du mur qu’il semble le sou­te­nir, ou peut-être que c’est le mur qui sou­tient l’arbre — après un siècle, on ne sait plus.

Alka­di m’at­ten­dait dans la pièce du fond, assis en tailleur sur un tapis, entou­ré de quatre autres hommes que je ne connais­sais pas tous. L’un d’eux, un grand Son­ghay au visage angu­leux, por­tait un bou­bou blanc imma­cu­lé mal­gré la pous­sière et la cha­leur — je n’ai jamais su com­ment cer­tains hommes de cette ville par­viennent à gar­der le blanc blanc. C’é­tait Ibra­him Kha­lil, le res­pon­sable local de SAVA­MA-DCI, l’as­so­cia­tion qui coor­don­nait la sau­ve­garde des manus­crits dans les biblio­thèques pri­vées. Les trois autres étaient des jeunes, à peine plus âgés que moi, des fils de familles gar­diennes de manuscrits.

Alka­di n’a pas fait de pré­am­bule. Il a dit : « Les manus­crits ne sont plus en sécu­ri­té dans les biblio­thèques. Les dji­ha­distes n’ont pas encore tou­ché aux col­lec­tions pri­vées, mais ils ont pris l’Ins­ti­tut Ahmed Baba et ils campent dedans. Ce n’est qu’une ques­tion de temps. Il faut dis­per­ser les textes dans les mai­sons du quar­tier, les enter­rer s’il le faut, les sor­tir de la ville si c’est pos­sible. On a besoin de bras, de dos et de silence. »

Il m’a regar­dé. « Tu connais les manus­crits. Tu sais les mani­pu­ler. Tu sais ce qu’ils valent. Et tu es de la nuit — tu ne dors pas avant l’aube. C’est pour ça que je t’ai appelé. »

J’ai dit oui sans réflé­chir. Non — ce n’est pas vrai. J’ai réflé­chi. J’ai réflé­chi très vite, pen­dant les deux ou trois secondes qui ont sui­vi sa phrase, et dans ces deux ou trois secondes j’ai pen­sé aux check-points, aux fla­gel­la­tions, aux mains cou­pées, aux tirs dans la nuit, et j’ai pen­sé aus­si à la chambre 12 de La Colombe, au télé­phone mort dans ma poche, au silence, et j’ai dit oui.

La pre­mière opé­ra­tion a eu lieu trois nuits plus tard.

Nous étions six. Alka­di ne venait pas — il était trop connu, trop visible, son visage était asso­cié aux manus­crits dans l’es­prit de tous les let­trés de la ville et peut-être dans l’es­prit des occu­pants aus­si. Il res­tait dans la mai­son al-Wan­ga­ri et coor­don­nait par mes­sages écrits, por­tés par des ado­les­cents, jamais par téléphone.

On m’a don­né une lampe torche, un sac de jute, et des gants de coton blanc — les mêmes que j’u­ti­li­sais quand je res­tau­rais des manus­crits pour Alka­di, avant. Les gants, c’é­tait pour ne pas abî­mer les textes. Le sac, c’é­tait pour les cacher. La lampe, c’é­tait pour voir dans le noir, mais il fal­lait l’u­ti­li­ser le moins pos­sible, seule­ment dans les pièces fer­mées, jamais dans la rue.

La biblio­thèque al-Wan­ga­ri conte­nait envi­ron quatre mille manus­crits. Pas les plus célèbres de Tom­bouc­tou — ceux-là étaient à la biblio­thèque Mam­ma Hai­da­ra, ou à l’Ins­ti­tut Ahmed Baba — mais quatre mille textes tout de même, dont cer­tains remon­taient au XVe siècle. Des trai­tés de juris­pru­dence isla­mique, des com­men­taires cora­niques, des textes de méde­cine et d’as­tro­no­mie, des poèmes sou­fis, des cor­res­pon­dances entre let­trés, des contrats com­mer­ciaux, des généa­lo­gies fami­liales. Quatre mille pages d’une mémoire que quel­qu’un, quelque part, avait déci­dé de brûler.

La pre­mière nuit, nous avons dépla­cé envi­ron deux cents manus­crits. Pas plus. Les textes étaient ran­gés dans des coffres de bois — des can­tines, comme les appe­lait Alka­di, un mot qui m’é­vo­quait les boîtes à goû­ter de mon enfance, sauf que celles-ci conte­naient l’his­toire de l’A­frique de l’Ouest.

Le poids d’un coffre char­gé de manus­crits est sur­pre­nant. On s’at­tend à quelque chose de léger — du papier, de l’encre, du cuir fin. Mais trois cents ans de papier accu­mu­lé, c’est dense, c’est lourd, c’est com­pact comme de la terre. Il fal­lait deux hommes par coffre. On les por­tait dans les ruelles, sans par­ler, en chaus­settes pour amor­tir le bruit des pas sur le sol de sable, et on les dépo­sait dans les arrière-cours des mai­sons alliées — chez un cou­sin, chez un voi­sin de confiance, chez la veuve d’un ancien bibliothécaire.

Je me sou­viens du pre­mier coffre que j’ai sou­le­vé. Bois sombre, fer­rures rouillées, un cade­nas dont la clé avait été per­due depuis si long­temps que quel­qu’un avait fini par for­cer la ser­rure avec un tour­ne­vis. À l’in­té­rieur, les manus­crits étaient enve­lop­pés dans des chif­fons de coton, comme des nour­ris­sons. Je les ai pris un par un — les gants blancs sur mes mains, la lampe torche coin­cée sous mon men­ton — et je les ai trans­fé­rés dans le sac de jute. Chaque manus­crit avait une tex­ture dif­fé­rente. Cer­tains étaient souples comme du tis­su, la peau de chèvre encore grasse après des siècles. D’autres étaient secs, cas­sants, et je sen­tais sous mes doigts gan­tés le cra­que­ment infime des fibres qui protestaient.

Et l’o­deur. L’o­deur des manus­crits de Tom­bouc­tou est une chose qu’on ne peut pas décrire vrai­ment. C’est un mélange de vieux cuir, de pous­sière de ban­co, d’encre d’A­frique — cette encre fabri­quée à par­tir de char­bon de bois et de gomme ara­bique — et de quelque chose d’autre, quelque chose d’or­ga­nique et de pro­fond, comme l’o­deur de la terre après la pluie mais en plus ancien, en plus dense. C’est l’o­deur du temps qui a séché.

Cette nuit-là, en por­tant un coffre dans la ruelle qui longe la mos­quée San­ko­ré, j’ai enten­du un moteur. Nous nous sommes figés tous les trois — moi et deux fils al-Wan­ga­ri, Ama­dou et Yous­souf, des gar­çons de vingt ans qui ne pesaient pas plus lourd que les coffres qu’ils por­taient. Le pick-up est pas­sé au bout de la ruelle, ses phares balayant le mur d’en face. Nous étions dans l’ombre du figuier, immo­biles, le coffre posé au sol entre nous. Le pick-up a ralen­ti. Quel­qu’un a bra­qué une lampe dans notre direc­tion. Le fais­ceau a glis­sé sur le mur, sur les branches basses du figuier, sur le sol de sable — à moins d’un mètre du coffre.

Puis le pick-up a accé­lé­ré et il est parti.

Ama­dou a souf­flé. Yous­souf s’est accrou­pi, les mains sur les genoux. Moi, j’ai regar­dé le coffre. Dans la pénombre, il avait l’air d’un ani­mal cou­ché, quelque chose de vivant et de patient qui atten­dait qu’on le remette en mouvement.

On l’a remis en mouvement.

Nuit après nuit, pen­dant des semaines, nous avons vidé la biblio­thèque al-Wan­ga­ri. Quatre mille manus­crits dis­per­sés dans une tren­taine de mai­sons, enfouis dans des caves, glis­sés sous des lits, cachés dans des gre­niers à mil. L’o­pé­ra­tion était coor­don­née à l’é­chelle de toute la ville — d’autres équipes fai­saient le même tra­vail pour la biblio­thèque Mam­ma Hai­da­ra, pour la biblio­thèque Fon­do Kati, pour des dizaines de col­lec­tions pri­vées. Au total, des cen­taines de mil­liers de manus­crits en mou­ve­ment dans les ténèbres de Tom­bouc­tou, un fleuve sou­ter­rain de papier et de cuir qui cou­lait de mai­son en mai­son sans que les occu­pants ne s’en aperçoivent.

Ou peut-être s’en aper­ce­vaient-ils. Peut-être que cer­tains d’entre eux, les plus malins, les plus atten­tifs, savaient qu’il se pas­sait quelque chose dans les ruelles de la nuit. Mais ils ne com­pre­naient pas quoi. Ils cher­chaient des armes, des radios, des télé­phones satel­lites. Pas des livres. Ils ne pou­vaient pas ima­gi­ner qu’une ville entière risque sa peau pour du papier.

C’est lors de la sixième ou sep­tième nuit — je ne sais plus, les nuits se sont mélan­gées — que je suis des­cen­du dans la cave de la mai­son al-Wan­ga­ri pour la der­nière fois. Alka­di m’a­vait dit qu’il res­tait un coffre, le plus ancien, celui qui était ran­gé dans le recoin le plus pro­fond, contre le mur du fond. « Il y a des choses là-dedans que per­sonne n’a tou­chées depuis long­temps, m’a­vait-il pré­ve­nu. Sois délicat. »

La cave sen­tait la terre mouillée — une aber­ra­tion dans cette ville de sable, mais les caves de Tom­bouc­tou sont étranges, elles gardent une humi­di­té ancienne, comme si le fleuve cou­lait encore sous les fon­da­tions. J’ai bra­qué ma torche. Le coffre était là, plus petit que les autres, en bois noir vei­né, sans cade­nas. Le cou­vercle a grin­cé quand je l’ai ouvert.

À l’in­té­rieur, les manus­crits n’é­taient pas embal­lés dans du coton comme les autres. Ils étaient posés les uns sur les autres, sans pro­tec­tion, comme si quel­qu’un les avait dépo­sés là en hâte, un jour, et n’é­tait jamais reve­nu les cher­cher. La plu­part étaient des textes reli­gieux — je recon­nais­sais les for­mules, les dis­po­si­tions sur la page, la cal­li­gra­phie magh­ré­bine arron­die. Mais au fond du coffre, sous les autres, il y avait un cahier.

Un cahier relié en cuir de chèvre, de la taille d’une main ouverte. Le cuir était brun fon­cé, tan­né par le temps, et quel­qu’un avait gra­vé dans la sur­face un motif que je n’ai pas iden­ti­fié tout de suite — un entre­lacs géo­mé­trique qui res­sem­blait aux déco­ra­tions des portes de Tom­bouc­tou. J’ai ouvert le cahier. L’encre était pâle, presque invi­sible par endroits, mais l’é­cri­ture était lisible — un arabe soi­gné, régu­lier, avec des mots en son­ghay glis­sés ici et là comme des cailloux dans un ruisseau.

J’ai lu la pre­mière ligne.

Au nom de Dieu le Clé­ment, le Misé­ri­cor­dieux. Moi, Abdou­laye fils de Moham­med al-Wan­ga­ri, scribe atta­ché à la grande mos­quée de San­ko­ré, j’é­cris ce qui suit pour que la ville se sou­vienne de ce qu’elle a vu en cette année 1243 de l’Hégire.

1243 de l’Hé­gire. J’ai fait le cal­cul dans ma tête, accrou­pi dans cette cave, la torche trem­blant un peu dans ma main gauche. 1243 cor­res­pon­dait à 1828 de l’ère chrétienne.

  1. L’an­née de René Caillié.

J’ai refer­mé le cahier. Je l’ai posé contre ma poi­trine. Puis je suis remon­té, et je ne l’ai pas mis dans le coffre avec les autres.

Je l’ai glis­sé dans ma che­mise, contre ma peau, là où bat­tait mon cœur.

*   *   *

Cha­pitre 4 — Le scribe

Je l’ai lu cette nuit-là, sur la ter­rasse de La Colombe, à la lueur d’une bou­gie posée dans un verre à thé pour que la flamme ne soit pas visible de la rue. Moha­med dor­mait en bas, der­rière le comp­toir, enrou­lé dans un pagne comme un cocon. La ville était muette. Même les chiens, qui d’ha­bi­tude se dis­putent les ruelles jus­qu’à l’aube, sem­blaient avoir com­pris qu’il fal­lait se taire.

Le cahier sen­tait la chèvre et l’encre morte. La reliure cra­quait sous mes doigts comme une arti­cu­la­tion de vieillard. L’é­cri­ture d’Ab­dou­laye al-Wan­ga­ri était petite, ser­rée — l’é­cri­ture de quel­qu’un qui éco­no­mise le papier, ce qui, à Tom­bouc­tou, au XIXe siècle, signi­fiait quel­qu’un qui éco­no­mise un tré­sor. J’ai tour­né les pages avec une len­teur de res­tau­ra­teur, en rete­nant mon souffle aux pas­sages où l’encre avait presque dis­pa­ru, ron­gée par le temps ou l’hu­mi­di­té de la cave.

Ce qui suit est ma tra­duc­tion. Je l’ai faite au fil des semaines, dans les marges de mes nuits à l’hô­tel, et elle est impar­faite — l’a­rabe d’Ab­dou­laye est un arabe du XIXe siècle tein­té de son­ghay, une langue d’entre-deux qui résiste par moments à toute trans­po­si­tion. Quand je n’ai pas pu tra­duire, j’ai lais­sé le mot arabe, comme une pierre au milieu du gué.

*   *   *

Au nom de Dieu le Clé­ment, le Miséricordieux.

Moi, Abdou­laye fils de Moham­med al-Wan­ga­ri, scribe atta­ché à la grande mos­quée de San­ko­ré, j’é­cris ce qui suit pour que la ville se sou­vienne de ce qu’elle a vu en cette année 1243 de l’Hé­gire, et pour que ceux qui vien­dront après nous sachent qu’il est venu ici un homme qui n’é­tait pas ce qu’il pré­ten­dait être, et que nous l’a­vons su, et que nous l’a­vons lais­sé repar­tir, et que c’est à cette man­sué­tude que l’on recon­naît une ville qui mérite ses livres.

Je suis copiste. Mon père était copiste. Le père de mon père copiait les trai­tés d’Ibn Mālik pour les étu­diants de San­ko­ré quand l’empire son­ghay n’é­tait pas encore tom­bé sous les sabres des Maro­cains. Nous copions. C’est notre métier et notre prière. La main qui copie un texte sacré accom­plit un acte d’a­do­ra­tion aus­si pur que la main qui se lève vers le ciel. Mais la main qui écrit un texte nou­veau — qui ne copie pas mais qui trace des mots qui n’ont jamais été tra­cés — cette main-là fait autre chose. Elle ajoute une pierre à l’é­di­fice du monde. Elle dit : ceci a eu lieu, et je suis celui qui le dit.

C’est pour­quoi j’écris.

L’é­tran­ger est arri­vé à Tom­bouc­tou le vingt et unième jour du mois de Chaa­ban, au moment où le soleil com­men­çait sa des­cente vers les dunes de l’ouest. Il est arri­vé avec une cara­vane de sel venue de Taou­de­ni — qua­rante cha­meaux char­gés de barres de sel gris, conduits par des Bérâ­bich aux visages secs comme le cuir de leurs outres. L’é­tran­ger mar­chait à pied, der­rière le der­nier cha­meau. Il por­tait un tur­ban noué à la manière des Maures, un bou­bou sale, des san­dales usées jus­qu’à la corde, et il avait le visage d’un homme qui a tra­ver­sé quelque chose de plus vaste que le désert.

On l’a remar­qué tout de suite. Non pas à cause de sa peau, qui était brû­lée par le soleil au point de res­sem­bler à celle d’un Arabe du nord, mais à cause de ses yeux. Ses yeux n’ap­par­te­naient pas à son visage. Ils étaient trop clairs, trop mobiles, trop avides. Des yeux de quel­qu’un qui regarde un lieu pour la pre­mière fois et qui veut tout prendre d’un seul regard — les murs, les mina­rets, les ruelles, les gens, le ciel. Les yeux d’un voya­geur, pas d’un pèle­rin. Un pèle­rin baisse les yeux devant ce qui le dépasse. Un voya­geur les ouvre.

Il s’est pré­sen­té sous le nom d’Abd Allah. Il a dit qu’il était né en Égypte, qu’il avait été emme­né en France par des sol­dats étant enfant, qu’il avait gran­di par­mi les chré­tiens mais que son cœur était res­té musul­man, et qu’il reve­nait main­te­nant vers la terre d’Is­lam par le che­min le plus long, à tra­vers toute l’A­frique, pour expier les années per­dues chez les infi­dèles. C’é­tait une belle his­toire. Elle avait la forme d’un récit de conver­sion — le genre d’his­toire que Tom­bouc­tou aime entendre, parce qu’elle confirme ce que nous savons déjà : que l’Is­lam est une lumière vers laquelle on revient tou­jours, même après le plus long détour.

Mais c’é­tait une his­toire fausse.

Je l’ai su le pre­mier jour. Pas à cause d’un indice spec­ta­cu­laire, pas à cause d’une erreur gros­sière. Je l’ai su parce que j’ai l’ha­bi­tude des textes, et qu’un homme qui ment est un texte mal copié — les lettres sont les bonnes, les mots semblent justes, mais quelque chose dans le rythme, dans l’es­pa­ce­ment, dans la façon dont les phrases res­pirent, tra­hit la main d’un faussaire.

Son arabe, d’a­bord. Il le par­lait bien — mieux que beau­coup de mar­chands qui tra­versent la ville — mais il le par­lait comme on parle une langue apprise, avec une cor­rec­tion exces­sive qui est le signe le plus sûr de l’ar­ti­fice. Les gens qui ont gran­di dans l’a­rabe font des fautes, avalent des syl­labes, mélangent les registres. Ceux qui l’ont appris dans les livres ne font jamais de fautes. C’est à cela qu’on les reconnaît.

Ses mains, ensuite. Des mains fines, longues, blanches sous la crasse du voyage — des mains qui n’a­vaient jamais pilé le mil ni tiré l’eau d’un puits. Des mains d’Eu­ro­péen. Je les ai vues quand il a pris le bol de mil qu’on lui offrait à son arri­vée, et j’ai su que ces mains-là avaient tenu autre chose que des bols de mil. Un crayon, peut-être. Ou une plume. Les mains d’un homme qui écrit — comme moi, mais pas dans la même langue.

Et puis son regard sur la ville. Ce regard vorace, tour­nant, qui se posait sur chaque mur, chaque porte, chaque mina­ret, avec l’in­ten­si­té de quel­qu’un qui compte, qui mesure, qui enre­gistre. Ce n’é­tait pas le regard d’un musul­man qui arrive enfin dans une cité sainte. C’é­tait le regard d’un cartographe.

J’au­rais pu le dénon­cer. Le chef de la ville, l’Al­ma­my, n’ai­mait pas les étran­gers, et les Fula­ni de Maci­na, qui contrô­laient alors le com­merce et la poli­tique de Tom­bouc­tou, aimaient encore moins les chré­tiens dégui­sés. On l’au­rait chas­sé, empri­son­né, peut-être tué — comme on avait tué, deux ans plus tôt, l’An­glais qui était venu avant lui, celui dont le nom était un bruit de gorge que je ne savais pas pro­non­cer, et dont le corps avait été retrou­vé dans le sable à une jour­née de marche de la ville. On avait dit que c’é­taient ses guides qui l’a­vaient assas­si­né. On avait dit aus­si que l’ordre venait de plus haut. Je ne sais pas. Les morts dans le désert n’ont pas de témoins.

Mais je ne l’ai pas dénoncé.

Pour­quoi ? Je me suis posé la ques­tion chaque jour depuis. Je n’ai pas de réponse simple. Peut-être parce que je suis copiste, et qu’un copiste ne détruit pas un texte, même un texte faux. Un texte faux a sa véri­té propre — il dit quelque chose sur celui qui l’a écrit, sur le monde qui l’a ren­du néces­saire, sur la dis­tance entre ce qu’on pré­tend être et ce qu’on est. Un faux manus­crit, dans une biblio­thèque, occupe sa place aus­si légi­ti­me­ment qu’un vrai, parce que le men­songe aus­si fait par­tie de l’histoire.

Ou peut-être parce que j’é­tais curieux. La curio­si­té est un péché mineur dans la hié­rar­chie des péchés, mais c’est un péché tenace. Je vou­lais savoir ce que cet homme cher­chait. Pour­quoi il avait tra­ver­sé un conti­nent dégui­sé en musul­man pour atteindre une ville de boue au bord du désert. Ce qu’il voyait quand il regar­dait nos murs, nos mos­quées, nos biblio­thèques. Ce qu’il écri­vait le soir dans le petit cahier qu’il cachait sous son tur­ban — car il avait un cahier, oui, je l’ai vu, un cahier de papier euro­péen, blanc comme du lait, avec des lignes tra­cées au crayon, et il y notait des choses en une écri­ture que je ne connais­sais pas, une écri­ture qui cou­rait de gauche à droite, comme un homme qui s’enfuit.

Je l’ai donc obser­vé. Pen­dant qua­torze jours, j’ai été son ombre.

Et j’ai écrit ce que j’ai vu.

*   *   *

J’ai posé le cahier sur la table de la ter­rasse. La bou­gie était presque consu­mée. Un filet de cire blanche cou­lait dans le verre à thé. Au loin, du côté de la route de Kaba­ra, j’ai enten­du un moteur — un pick-up, pro­ba­ble­ment, une patrouille de nuit — et j’ai souf­flé la flamme par réflexe.

Dans le noir, les mots d’Ab­dou­laye conti­nuaient de briller der­rière mes pau­pières, comme les réma­nences d’un éclair. *Un homme qui ment est un texte mal copié.* C’é­tait la phrase la plus belle que j’a­vais lue depuis des mois. C’é­tait la phrase d’un homme qui pen­sait avec les livres, pour qui le monde entier était un texte à déchif­frer, et je me suis deman­dé, dans le silence de cette nuit d’oc­cu­pa­tion, ce qu’il aurait pen­sé de nos occu­pants — ces hommes qui étaient venus avec un seul livre, un seul texte, une seule lec­ture, et qui avaient déci­dé que tous les autres devaient brûler.

Moha­med s’est retour­né dans son som­meil, en bas, et le comp­toir a grin­cé. Une chèvre a bêlé quelque part dans la ville. Le pick-up est pas­sé sans s’arrêter.

J’ai mis le cahier dans ma che­mise et je suis descendu.

*   *   *

Cha­pitre 5 — L’homme qui ne savait pas prier

L’é­tran­ger qui se fai­sait appe­ler Abd Allah a été logé dans la mai­son de Sidi Abdal­la­hi, un mar­chand bérâ­bich qui avait fait for­tune dans le com­merce du sel et qui accueillait les voya­geurs par hos­pi­ta­li­té et par cal­cul — chaque étran­ger héber­gé était une dette contrac­tée, une alliance poten­tielle, un fil de plus dans le réseau de faveurs qui consti­tuait la vraie mon­naie de Tombouctou.

Je suis allé le voir le deuxième jour. Pas chez Sidi Abdal­la­hi — je n’au­rais pas eu de rai­son d’y entrer — mais à la mos­quée. C’é­tait un ven­dre­di, le jour de la grande prière, et j’ai pen­sé que l’É­gyp­tien, s’il vou­lait main­te­nir son impos­ture, ne pour­rait pas ne pas y être.

Il y était.

Je l’ai repé­ré dans la troi­sième ran­gée, entre un Toua­reg à tur­ban indi­go et un mar­chand de noix de cola au visage rond. Il priait. Du moins, il fai­sait les gestes de la prière. Il se levait quand les autres se levaient, s’in­cli­nait quand les autres s’in­cli­naient, posait le front au sol quand les autres posaient le front au sol. Mais il le fai­sait avec un temps de retard — un temps infi­ni­té­si­mal, imper­cep­tible pour qui­conque ne le cher­chait pas, mais que j’ai vu, moi, parce que je le cherchais.

C’est un retard d’en­vi­ron une demi-res­pi­ra­tion. Le temps que le cer­veau voie le geste de son voi­sin, le com­prenne, et donne l’ordre au corps de l’i­mi­ter. Un musul­man qui a prié toute sa vie n’a pas ce retard. Son corps sait avant son esprit. Ses genoux flé­chissent avec les genoux de la com­mu­nau­té, dans un mou­ve­ment unique, comme le blé qui se couche sous le même vent. L’é­tran­ger, lui, regar­dait le blé se cou­cher, puis il se cou­chait. C’é­tait la prière d’un acteur, pas d’un croyant.

Et ses yeux. Pen­dant la prière, on ferme les yeux, ou on les baisse vers le sol, vers le point où le front va se poser. C’est un geste d’a­ban­don, de sou­mis­sion — islam, en arabe, veut dire sou­mis­sion, et il n’y a pas de sou­mis­sion avec les yeux ouverts. L’é­tran­ger avait les yeux ouverts. Pas grands ouverts, non — entrou­verts, à demi clos, mais suf­fi­sam­ment pour voir. Il regar­dait autour de lui pen­dant la pros­ter­na­tion. Il comp­tait les colonnes de la mos­quée, peut-être. Ou il mesu­rait les dis­tances. Ou il cher­chait le plan du bâti­ment der­rière ses pau­pières à demi fermées.

Après la prière, je l’ai suivi.

Il ne se savait pas sui­vi. Ou peut-être le savait-il et s’en moquait-il — un homme qui tra­verse un conti­nent dégui­sé a peut-être appris à igno­rer les regards, à mar­cher devant la curio­si­té comme on marche devant le vent, sans se retour­ner. Il a remon­té la rue qui mène du Djin­gue­re­ber vers le nord, cette rue large et sablon­neuse que les cha­meaux empruntent quand les cara­vanes arrivent du Saha­ra, et il s’est arrê­té devant la mos­quée Sankoré.

Il l’a regar­dée longtemps.

San­ko­ré n’est pas la plus grande des trois mos­quées de Tom­bouc­tou, ni la plus ancienne. Mais c’est celle que les let­trés consi­dèrent comme la plus noble, parce que c’est là que les plus grands maîtres ont ensei­gné, là que les biblio­thèques étaient les plus riches, là que les étu­diants venaient du Caire, de Cor­doue, de Fès, pour écou­ter des cours de juris­pru­dence, d’as­tro­no­mie, de méde­cine. On raconte — je ne sais pas si c’est vrai, mais on le raconte — qu’au temps de l’empire son­ghay, San­ko­ré comp­tait vingt-cinq mille étu­diants. Vingt-cinq mille. Plus que dans aucune uni­ver­si­té du monde chré­tien à la même époque.

L’é­tran­ger ne savait rien de cela. Il voyait un bâti­ment de ban­co, une tour car­rée sur­mon­tée de piquets de bois, des murs cra­que­lés par le soleil. Il voyait de la boue. J’en suis cer­tain parce que son visage expri­mait cette décep­tion par­ti­cu­lière que je recon­naî­trais entre mille — la décep­tion de celui qui s’at­ten­dait à de l’or et qui trouve de l’argile.

C’est le grand mal­en­ten­du. Les Euro­péens — car il était euro­péen, j’en étais main­te­nant cer­tain — ont enten­du par­ler de Tom­bouc­tou comme d’une cité fabu­leuse, un El Dora­do du désert, une ville de toits d’or et de rues pavées de pierres pré­cieuses. Ils ont rêvé d’une ville qui n’a jamais exis­té. Et quand ils arrivent — quand ils sur­vivent au désert, aux pillards, aux mala­dies, aux mois de marche — ils trouvent ce que nous avons tou­jours su que nous étions : une ville de sable et de livres.

Mais les livres, ils ne les voient pas.

Pas l’An­glais, celui d’a­vant, qui est res­té cinq semaines et qui a écrit des lettres enthou­siastes sur la beau­té de la ville — il men­tait, ou il voyait ce qu’il vou­lait voir, ce qui revient au même. Et pas l’É­gyp­tien non plus. Il est pas­sé devant San­ko­ré et il a vu un mur de boue. Il n’a pas vu les mil­liers de manus­crits qui dor­maient der­rière ce mur, dans des coffres, dans des alcôves, dans des niches creu­sées dans l’é­pais­seur du ban­co. Il n’a pas vu la biblio­thèque. Il a vu l’en­ve­loppe et il a cru que c’é­tait la lettre.

Je l’ai sui­vi encore. Il a mar­ché dans le mar­ché — le grand mar­ché, celui où l’on vend le sel, le mil, les étoffes, les noix de cola, les esclaves par­fois, les livres tou­jours. Car à Tom­bouc­tou, on vend des livres au mar­ché comme on vend des épices, et l’on consi­dère le livre comme une mar­chan­dise plus pré­cieuse que l’or, parce que l’or ne dit rien et le livre dit tout. Leo Afri­ca­nus l’a­vait écrit trois siècles avant moi : « Il se fait plus de pro­fit à Tom­bouc­tou par la vente des livres que par toute autre marchandise. »

L’é­tran­ger s’est arrê­té devant un étal de manus­crits. Un vieux libraire — Bou­ba­car, je crois, un Arma aux mains tachées d’encre — avait dis­po­sé une dizaine de textes sur une natte de paille. Des copies récentes du Coran, des trai­tés de prière, un com­men­taire d’al-Sanu­si. L’é­tran­ger a pris un manus­crit, l’a feuille­té, et l’a repo­sé. Il n’a rien ache­té. Son regard disait qu’il ne com­pre­nait pas ce qu’il tenait dans les mains — non pas le texte lui-même, qu’il pou­vait peut-être déchif­frer avec son arabe appris, mais la valeur de ce texte, son poids dans l’é­co­no­mie invi­sible de la ville.

Pour lui, c’é­tait du papier.

Pour nous, c’é­tait Tombouctou.

Le soir de ce deuxième jour, je suis ren­tré chez moi — la mai­son de ma famille, à trois ruelles de San­ko­ré, une mai­son étroite aux murs épais où mon père avait copié des manus­crits pen­dant qua­rante ans et où les coffres de livres occu­paient plus de place que les êtres vivants. Je me suis assis dans la pièce du fond, celle où les coffres sont ran­gés, et j’ai pris ce cahier — le cahier que vous lisez — et j’ai com­men­cé à écrire.

J’é­cris en arabe parce que c’est la langue de mon métier, la langue dans laquelle j’ai copié des mil­liers de pages, la langue de la mos­quée et du mar­ché et des lettres entre savants. Mais je glisse par­fois des mots en son­ghay, la langue de ma mère, la langue dans laquelle on dit les choses que l’a­rabe ne sait pas dire — les cou­leurs du fleuve à l’aube, le bruit du mil qu’on pile, le nom secret des vents.

J’é­cris parce que l’é­tran­ger écrit. J’ai vu son cahier, son cahier blanc, et ses lignes tra­cées de gauche à droite, et j’ai com­pris qu’il racon­te­rait notre ville au monde, à sa manière, avec ses yeux d’homme qui ne sait pas prier. Et j’ai vou­lu que notre ville aus­si se raconte, à sa manière, avec les yeux de quel­qu’un qui sait lire.

Car c’est là toute la dif­fé­rence. L’é­tran­ger sait regar­der. Moi, je sais lire. Et Tom­bouc­tou n’est pas une ville qu’on regarde — c’est une ville qu’on lit.

*   *   *

J’ai lu ce pas­sage trois fois, cette nuit-là. La troi­sième fois, j’a­vais les yeux brû­lants — la fatigue, la bou­gie, le sable que le vent pous­sait sous la porte de la ter­rasse, mais pas seule­ment. Quelque chose d’autre brû­lait, quelque chose qui res­sem­blait à de la reconnaissance.

Abdou­laye al-Wan­ga­ri, scribe du XIXe siècle, me par­lait à tra­vers deux cents ans de pous­sière et de silence, et ce qu’il me disait était exac­te­ment ce que j’a­vais besoin d’en­tendre dans cette ville occu­pée où les livres étaient en dan­ger et où per­sonne — per­sonne au monde, sem­blait-il, per­sonne de l’autre côté du désert — ne s’en souciait.

Les livres sont la ville. La ville est ses livres. Détrui­sez les livres et vous ne détrui­sez pas des pages — vous détrui­sez Tombouctou.

C’est ce que les dji­ha­distes n’a­vaient pas com­pris. Et c’est ce que Caillié — car c’é­tait bien Caillié, le fameux René Caillié, j’en étais désor­mais cer­tain — n’a­vait pas com­pris non plus, deux siècles avant eux.

Dehors, un coq a chan­té. Le ciel com­men­çait à pâlir vers l’est, cette blan­cheur lai­teuse qui pré­cède l’aube au Sahel. J’ai caché le cahier sous le mate­las de la chambre 9 — une chambre au fond du cou­loir du pre­mier étage, celle que per­sonne ne choi­sis­sait jamais parce que sa fenêtre don­nait sur un mur aveugle — et je suis des­cen­du croi­ser Moha­med qui se réveillait, frot­tait ses yeux avec ses paumes, et ouvrait le por­tail de La Colombe sur une ville qui ne lui appar­te­nait plus.

« Tu as dor­mi ? » m’a-t-il demandé.

« Un peu », j’ai menti.

Il a hoché la tête. Il savait que je men­tais. Il n’a rien dit. À Tom­bouc­tou, men­tir et se taire sont deux formes dif­fé­rentes de la même courtoisie.

*   *   *

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