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Le cahier d’al-Wan­ga­ri — Troi­sième partie

Le cahier d’al-Wan­ga­ri — Troi­sième partie

Le cahier d’al-Wangari

Le cahier d’al-Wangari

Troi­sième partie

TROI­SIÈME PAR­TIE — LE FEU ET LE RETOUR

Cha­pitre 11 — L’incendie

Jan­vier est arri­vé comme un coup de poing.

Pas le mois lui-même — jan­vier à Tom­bouc­tou est un mois doux, frais même, les nuits des­cendent vers dix degrés et le vent du Saha­ra se calme, comme si le désert repre­nait son souffle. Non, c’est ce que jan­vier a appor­té : les Français.

On a enten­du les avions avant de les voir. Un gron­de­ment sourd, conti­nu, venu du sud, qui rou­lait au-des­sus des toits plats comme un orage sec. Puis les déto­na­tions, loin­taines d’a­bord — du côté de Kon­na, disait-on, à trois cents kilo­mètres au sud, où les dji­ha­distes avaient ten­té de pous­ser vers Bama­ko et où l’ar­mée fran­çaise les avait arrê­tés. Et puis les déto­na­tions se sont rap­pro­chées, jour après jour, nuit après nuit, et les visages des com­bat­tants dans les rues de Tom­bouc­tou ont chan­gé. Ils ne patrouillaient plus avec la non­cha­lance arro­gante des pre­miers mois. Ils cou­raient. Ils char­geaient des caisses dans les pick-up. Ils brû­laient des papiers dans les cours des bâti­ments occu­pés, et la fumée mon­tait droit dans l’air immo­bile de janvier.

Ils allaient partir.

Moha­med l’a sen­ti avant moi. Un matin, il est mon­té sur la ter­rasse — chose rare, Moha­med ne monte presque jamais sur la ter­rasse, il pré­fère le rez-de-chaus­sée, la proxi­mi­té du sol, l’an­crage — et il a regar­dé vers le sud, les yeux plis­sés, comme un marin qui cherche la terre. Il n’a rien dit. Il est redes­cen­du et il a fait quelque chose d’ex­tra­or­di­naire : il a sor­ti le registre vert de sous le comp­toir, l’a ouvert à la page du jour, et il a écrit la date. Comme s’il se pré­pa­rait à accueillir des clients.

Le 26 jan­vier, les dji­ha­distes ont quit­té Tombouctou.

Pas tous en même temps, pas dans un mou­ve­ment orga­ni­sé — c’é­tait une déban­dade, un sauve-qui-peut, des pick-up qui filaient vers le nord dans des nuages de pous­sière, char­gés d’hommes, d’armes, de tout ce qu’ils pou­vaient empor­ter. Cer­tains ont jeté leurs tur­bans et leurs armes dans les ruelles avant de par­tir, comme des ser­pents qui muent. D’autres ont tiré en l’air — de rage, de peur, de défi, impos­sible de savoir. Les rues sen­taient la poudre et l’essence.

Et puis le feu.

C’est Hami­dou, le joueur de cale­basse, qui est venu me pré­ve­nir. Il est appa­ru dans le hall de La Colombe à sept heures du matin, essouf­flé, le visage lui­sant de sueur, et il a dit un seul mot : « Ahmed Baba. »

J’ai cou­ru.

Le nou­vel Ins­ti­tut Ahmed Baba — le grand bâti­ment construit avec des fonds sud-afri­cains, celui où les dji­ha­distes avaient ins­tal­lé leur caserne, celui où quinze mille manus­crits étaient encore entre­po­sés — brû­lait. Pas un incen­die spec­ta­cu­laire, pas un bra­sier hur­lant comme dans les films. Un feu lent, métho­dique, nour­ri par les com­bat­tants en fuite qui avaient ras­sem­blé tout ce qu’ils pou­vaient trou­ver — manus­crits, registres, cata­logues, meubles — et qui avaient allu­mé avant de par­tir. Le feu de ceux qui savent qu’ils perdent et qui veulent empor­ter quelque chose dans leur défaite.

Quand je suis arri­vé, une dizaine de per­sonnes étaient déjà là, debout devant le bâti­ment, et aucune n’en­trait. Pas par lâche­té — par sidé­ra­tion. La fumée sor­tait des fenêtres en volutes épaisses, grises, presque blanches, et dans cette fumée il y avait des frag­ments — des mor­ceaux de pages, des lam­beaux cal­ci­nés qui mon­taient dans l’air chaud et retom­baient len­te­ment, comme des oiseaux noirs, comme des feuilles d’un arbre en feu, et chaque frag­ment était un texte, un para­graphe, une phrase, un mot, un siècle de savoir qui se trans­for­mait en cendre devant nos yeux.

J’ai regar­dé un frag­ment tom­ber à mes pieds. C’é­tait un mor­ceau de page, grand comme la paume de ma main, noir­ci aux bords, encore chaud. J’ai pu lire, dans la par­tie épar­gnée, quelques mots en arabe — *bis­mil­lah al-rah­man al-rahim*, au nom de Dieu le Clé­ment le Misé­ri­cor­dieux — et puis la cha­leur avait man­gé le reste, et le frag­ment s’est effri­té entre mes doigts quand j’ai vou­lu le ramas­ser, et il n’est res­té qu’une pous­sière grise sur ma peau, une pous­sière qui avait été de l’encre, qui avait été un mot, qui avait été une pensée.

Quel­qu’un a crié. Quel­qu’un d’autre a pleu­ré. Un vieil homme — Abdou­laye Cis­sé, l’his­to­rien résident de l’Ins­ti­tut, un homme que j’a­vais vu cent fois pen­ché sur des manus­crits avec une loupe et un pin­ceau — mar­chait dans les cendres qui s’ac­cu­mu­laient devant le bâti­ment, les pieds dans la suie, et il ramas­sait des mor­ceaux de papier brû­lé avec la déli­ca­tesse d’un archéo­logue, et il les regar­dait, et il notait des choses sur un car­net — les numé­ros de cata­logue, les titres, les frag­ments qu’il recon­nais­sait —, et son visage n’ex­pri­mait rien, abso­lu­ment rien, il était au-delà de l’ex­pres­sion, dans cette zone du cha­grin où le visage renonce.

On a réus­si à éteindre le feu avant qu’il ne détruise tout. Les salles sou­ter­raines — ces pièces cachées où les biblio­thé­caires avaient eu la sagesse d’en­tre­po­ser dix mille manus­crits dans des coffres résis­tants — étaient intactes. Les dji­ha­distes ne les avaient pas trou­vées. Ils avaient brû­lé ce qui était visible, ce qui était à por­tée de main, et ils étaient par­tis, croyant avoir tout détruit.

Quatre mille manus­crits. C’est le chiffre qui a cir­cu­lé dans les jours sui­vants. Quatre mille textes anéan­tis. Sur les quatre cent mille que comp­tait la ville avant l’oc­cu­pa­tion, c’é­tait peu — un pour cent, à peine. Les biblio­thé­caires, les pas­seurs de nuit, les conduc­teurs de 4x4, les familles gar­diennes, tout le réseau d’Ab­del Kader Hai­da­ra avait sau­vé le reste. Trois cent cin­quante mille manus­crits étaient en sécu­ri­té à Bama­ko ou dis­per­sés dans les mai­sons de la ville.

Mais quatre mille manus­crits brû­lés, c’est quatre mille voix éteintes. Quatre mille textes qu’on ne lira plus jamais, dont on ne connaî­tra jamais le conte­nu, dont on ne sau­ra même pas les titres. Quatre mille trous dans la mémoire du monde.

J’ai pen­sé à Abdou­laye al-Wan­ga­ri. À sa der­nière phrase : *Les livres brûlent. Mais les mots restent.*

Les mots restent.

Peut-être. Mais les livres brûlent, et cette fumée au-des­sus de l’Ins­ti­tut Ahmed Baba, ces frag­ments noirs qui volaient dans le ciel de Tom­bouc­tou comme des oiseaux de deuil, cette odeur de papier cal­ci­né et de ban­co sur­chauf­fé qui impré­gnait l’air et les vête­ments et la peau — tout cela disait que les livres brûlent, que les livres brûlent vrai­ment, et que quatre mille voix venaient de se taire pour toujours.

La même jour­née, les sol­dats fran­çais sont entrés dans la ville.

Je me sou­viens du pre­mier véhi­cule blin­dé. Il est appa­ru au bout de la rue prin­ci­pale, mas­sif, vert, sur­mon­té d’un dra­peau tri­co­lore, et il rou­lait len­te­ment, comme s’il avait tout son temps, comme si la guerre était déjà finie et qu’il ne res­tait plus qu’à défi­ler. Des sol­dats cas­qués, le visage peint, les armes poin­tées vers les toits, regar­daient Tom­bouc­tou avec les yeux pru­dents de ceux qui s’at­tendent à un piège.

Et la ville est sortie.

D’un coup, comme un bou­chon qu’on tire, comme un bar­rage qui cède — les gens sont sor­tis des mai­sons, des ruelles, des cours inté­rieures, par dizaines, par cen­taines, et ils ont cou­ru vers les véhi­cules fran­çais en criant. « Vive la France ! Vive le Mali ! » Les femmes ont arra­ché leurs voiles noirs et les ont jetés dans la pous­sière. Des enfants ont grim­pé sur les blin­dés. Un vieil homme en bou­bou blanc s’est age­nouillé sur le bord de la route et a posé le front dans le sable, et je n’ai pas su s’il priait ou s’il pleurait.

« Vive la France ! »

J’ai enten­du cette phrase cent fois dans la jour­née. Elle mon­tait des rues comme une vague, et chaque fois qu’elle mon­tait, je pen­sais à 1894 — l’an­née où les Fran­çais avaient pris Tom­bouc­tou pour la pre­mière fois, avec le colo­nel Joffre, celui qui devien­drait le maré­chal de la Marne, et les habi­tants avaient crié la même chose, exac­te­ment la même chose, avec le même sou­la­ge­ment et la même naï­ve­té, « Vive la France ! », comme si la France était le salut, comme si les colo­ni­sa­teurs étaient des sau­veurs, et l’his­toire avait mon­tré ensuite ce qu’il en coûte de confondre la libé­ra­tion avec la liberté.

L’his­toire bégaie. C’est ce que je me suis dit, debout dans la foule, au milieu des cris et de la pous­sière sou­le­vée par les blin­dés, avec le cahier d’Ab­dou­laye contre ma poi­trine et l’o­deur des manus­crits brû­lés encore dans mes narines. L’his­toire bégaie, et nous sommes les mots qu’elle répète.

Le soir, Tom­bouc­tou a dansé.

Pour la pre­mière fois en dix mois, la musique est reve­nue. Pas pro­gres­si­ve­ment, pas timi­de­ment — d’un coup, comme un bar­rage qui rompt. Des postes de radio ont sur­gi de nulle part. Des gui­tares ont été déter­rées des jar­dins. Des femmes ont chan­té dans les rues. Quel­qu’un a bran­ché un ampli­fi­ca­teur sur un groupe élec­tro­gène, et la voix d’A­li Far­ka Tou­ré a reten­ti dans la nuit de Tom­bouc­tou, et des gens ont pleu­ré en l’en­ten­dant — pas de tris­tesse, pas de joie, mais de cette chose qui n’a pas de nom et qui se pro­duit quand on retrouve quelque chose qu’on croyait perdu.

Agha­ly est venu à La Colombe. Il ne se cachait plus. Il por­tait sa gui­tare sur le dos, sans sac plas­tique, à décou­vert, et il a joué sur la ter­rasse, debout, face aux dunes, et le son mon­tait dans la nuit claire de jan­vier comme une fumée — une fumée inverse, une fumée de vie, qui mon­tait vers les étoiles pen­dant que les cendres des manus­crits retom­baient sur les toits.

Moha­med l’a écou­té depuis le hall, les bras croi­sés, ados­sé au comp­toir. Et pour la pre­mière fois depuis le début de l’oc­cu­pa­tion — pour la pre­mière fois en dix mois — j’ai vu Moha­med sourire.

Pas un grand sou­rire. Un sou­rire mince, dis­cret, un sou­rire de vieux mur de ban­co qui se fen­dille légè­re­ment sous l’ef­fet de la cha­leur. Mais un sourire.

La ville était libérée.

Les livres avaient brûlé.

La musique était revenue.

Et moi, j’a­vais une porte à ouvrir.

*   *   *

Cha­pitre 12 — Les correspondants

Ils sont arri­vés le len­de­main des sol­dats. Un convoi de 4x4 blancs, sans blin­dage, sans armes, avec des auto­col­lants PRESS sur les pare-brise et des hommes à l’ar­rière qui tenaient des camé­ras au lieu de fusils. Ils se sont arrê­tés devant La Colombe comme si l’hô­tel les atten­dait — et peut-être les atten­dait-il, peut-être que c’est à cela que servent les hôtels dans les villes en guerre, pas à héber­ger des tou­ristes mais à accueillir ceux qui viennent raconter.

Moha­med était prêt.

Je ne sais pas com­ment il avait su — l’ins­tinct, la rumeur, le flair du gérant d’hô­tel qui sent les clients comme le pêcheur sent le pois­son. Mais quand le pre­mier jour­na­liste a fran­chi la porte du hall, son sac à dos sur l’é­paule et son regard de cor­res­pon­dant de guerre — ce regard à la fois avide et fati­gué, le regard de quel­qu’un qui a vu trop de choses et qui veut en voir une de plus —, Moha­med était der­rière le comp­toir, le registre vert ouvert, un sty­lo à la main, et il a dit en fran­çais, avec une cour­toi­sie si par­faite qu’elle en deve­nait sur­na­tu­relle : « Bien­ve­nue à l’Hô­tel La Colombe. Avez-vous une réservation ? »

Le jour­na­liste — un Anglais, blond, la tren­taine, qui sen­tait la sueur et le die­sel — a écla­té de rire. « Non, a‑t-il dit. Mais j’ai­me­rais bien une chambre. »

« La 7 est dis­po­nible, a dit Moha­med. Elle a la meilleure vue sur la rue principale. »

Et c’é­tait reparti.

En qua­rante-huit heures, La Colombe était pleine. Pas pleine comme un hôtel de vacances — pleine comme un cam­pe­ment de presse, avec des câbles par­tout, des ordi­na­teurs por­tables bran­chés sur des groupes élec­tro­gènes rugis­sants, des antennes satel­lites déployées sur le toit, et dans le hall, sur la ter­rasse, dans les cou­loirs, une ving­taine de jour­na­listes du monde entier qui par­laient en anglais, en fran­çais, en arabe, en langues que je ne recon­nais­sais pas, et qui tapaient sur leurs cla­viers avec la fré­né­sie de gens qui savent que l’his­toire se déroule main­te­nant et qu’il faut la cap­tu­rer avant qu’elle ne refroidisse.

L’An­glais blond — il s’ap­pe­lait How­den, Daniel How­den, cor­res­pon­dant pour un jour­nal de Londres — avait pris la chambre 7, celle de l’Al­le­mande aux che­veux de paille, celle qui avait le pour­boire dans l’en­ve­loppe et la crème solaire dans la salle de bains, et le monde avait tour­né d’un tour com­plet, et la chambre 7 avait un nou­veau client, et le registre vert avait un nou­veau nom.

Je l’ob­ser­vais depuis le comp­toir, comme Abdou­laye obser­vait Caillié depuis les ruelles de Tom­bouc­tou. Le paral­lèle m’a frap­pé avec une vio­lence presque phy­sique — je l’ai sen­ti dans le ventre, cette recon­nais­sance sou­daine d’un motif qui se répète. Les cor­res­pon­dants de guerre étaient les explo­ra­teurs du XXIe siècle. Ils arri­vaient dans la ville comme Caillié était arri­vé — de l’ex­té­rieur, avec leurs outils d’en­re­gis­tre­ment, leurs cahiers blancs rem­pla­cés par des écrans bleus, leur désir de voir, de com­prendre, de racon­ter. Et comme Caillié, ils voyaient la sur­face. Ils voyaient les murs cri­blés de balles, les portes défon­cées, les cendres devant l’Ins­ti­tut Ahmed Baba, les femmes qui jetaient leurs voiles, les sol­dats fran­çais qui posaient devant les mos­quées. Ils voyaient ce qui se photographie.

Ils ne voyaient pas les nuits. Ils ne voyaient pas les coffres de manus­crits por­tés en silence dans les ruelles noires. Ils ne voyaient pas les gui­tares enter­rées dans les jar­dins. Ils ne voyaient pas la chambre 11 et la musique en sour­dine. Ils ne voyaient pas le cahier d’un scribe du XIXe siècle, caché dans la che­mise d’un récep­tion­niste de nuit.

Ce n’est pas un reproche. Un cor­res­pon­dant de guerre a qua­rante-huit heures pour sai­sir ce qu’une ville a vécu en dix mois. Il fait ce qu’il peut avec le temps qu’il a. Il court d’un lieu à l’autre, d’un témoin à l’autre, il pho­to­gra­phie, il enre­gistre, il prend des notes, et le soir il écrit son article dans la chambre d’hô­tel, et l’ar­ticle est envoyé à Londres ou à Paris ou à New York, et le len­de­main matin, des mil­lions de gens lisent un mil­lier de mots sur Tom­bouc­tou, et ces mille mots deviennent Tom­bouc­tou dans leur esprit — la seule Tom­bouc­tou qu’ils connaî­tront jamais.

*Un homme qui veut le savoir sans le prix*, avait dit Bou­ba­car le libraire, deux siècles plus tôt.

Mais le prix, c’est quoi ? Le prix, c’est le temps. C’est res­ter. C’est écou­ter, long­temps, la nuit, quand la ville se tait et que les murs parlent. Le prix, c’est apprendre à lire — pas les lettres, pas les mots, mais les silences entre les mots, les ombres entre les murs, les gestes entre les gestes.

How­den est res­té une semaine. C’é­tait plus que la plu­part. Il a écrit un long article sur l’oc­cu­pa­tion et la libé­ra­tion, et dans cet article il a men­tion­né La Colombe, et Moha­med, et la ter­rasse, et les bou­teilles de Guin­ness qu’on avait déter­rées. C’é­taient de bonnes pages — hon­nêtes, vivantes, pleines de détails justes. Mais elles ne conte­naient pas l’es­sen­tiel, parce que l’es­sen­tiel ne se laisse pas écrire en une semaine.

L’es­sen­tiel, c’est dix mois de silence.

L’es­sen­tiel, c’est un coffre ouvert dans une cave, à la lueur d’une torche, et un cahier en cuir de chèvre qui n’a pas été lu depuis deux siècles.

L’es­sen­tiel, c’est une gui­tare jouée en sour­dine dans la chambre 11.

L’es­sen­tiel, c’est qua­rante silences entre qua­rante coups de fouet.

L’es­sen­tiel ne voyage pas dans les valises des cor­res­pon­dants. Il reste ici, dans les murs de ban­co, dans le sable, dans la mémoire des gens qui n’é­cri­ront jamais d’ar­ticle et dont per­sonne ne deman­de­ra le témoignage.

Un soir, How­den m’a trou­vé sur la ter­rasse. Il buvait une bière — une de ces Guin­ness reve­nues d’entre les morts, tiède, un peu ter­reuse, avec un goût de sable qui n’é­tait pas pré­vu par le bras­seur mais qui n’é­tait pas désa­gréable. Il m’a deman­dé ce que je fai­sais là, et je lui ai dit que j’é­tais le récep­tion­niste de nuit.

« Pen­dant l’oc­cu­pa­tion aussi ? »

« Pen­dant l’oc­cu­pa­tion aussi. »

Il m’a regar­dé avec ce regard de jour­na­liste qui cherche l’his­toire, l’angle, le titre, et il a dit : « Vous avez dû voir des choses. »

J’ai dit oui. J’ai failli lui par­ler du cahier. J’ai failli lui par­ler des convois, des nuits, d’A­gha­ly et de la chambre 11, du manus­crit d’Ab­dou­laye et du jour­nal de Laing. J’ai failli tout lui dire, parce que la nuit était douce et la bière avait un goût de terre libé­rée, et parce qu’il avait l’air d’un homme qui sait écouter.

Mais je ne l’ai pas fait.

Pas par méfiance. Pas par secret. Par quelque chose de plus sub­til, que je n’ai com­pris que plus tard — par fidé­li­té au texte d’Ab­dou­laye. Car Abdou­laye avait obser­vé Caillié sans jamais se révé­ler à lui. Il avait écrit son contre­champ en silence, dans l’ombre, et il l’a­vait caché dans un mur. Il n’a­vait pas cher­ché à être lu par l’é­tran­ger. Il avait écrit pour la ville, pour ceux qui vien­draient après lui, pour un lec­teur qui n’é­tait pas encore né.

Je serais ce lec­teur-là. Pas How­den. Pas les jour­na­listes de Londres et de Paris. Moi.

« J’ai vu des choses, oui, j’ai dit. Mais ce n’est pas le moment d’en parler. »

How­den a hoché la tête. Il n’a pas insis­té. Les bons jour­na­listes savent quand quel­qu’un ne par­le­ra pas, et ils res­pectent ce silence, parce qu’ils savent que le silence aus­si est une information.

Il est repar­ti trois jours plus tard. D’autres sont venus, d’autres sont repar­tis. La Colombe a retrou­vé sa fonc­tion pre­mière — un lieu de pas­sage, un car­re­four, un seuil entre le dedans et le dehors, entre ceux qui vivent ici et ceux qui viennent voir. Moha­med tenait son registre avec la même pla­ci­di­té qu’a­vant l’oc­cu­pa­tion, comme si les dix mois de vide n’a­vaient été qu’une sai­son un peu longue, une sai­son sèche du com­merce hôte­lier, et que les pluies revenaient.

Les trin­kets sel­lers sont reve­nus aus­si. Des Toua­regs en tur­ban, assis en tailleur dans la cour de l’hô­tel, qui déployaient sur des cou­ver­tures sombres leurs bijoux en argent, leurs croix d’A­ga­dez, leurs boîtes en cuir. Les affiches de l’of­fice du tou­risme — « Tom­bouc­tou la Mys­té­rieuse » — sont réap­pa­rues sur les murs du hall, et elles avaient l’air de reliques plu­tôt que de publicités.

Mais quelque chose avait chan­gé. L’hô­tel avait une épais­seur nou­velle. Ses murs avaient absor­bé dix mois de silence, de peur, de musique inter­dite, de manus­crits en tran­sit, et tout cela était dans le ban­co main­te­nant, comme les mots d’Ab­dou­laye étaient dans le cuir de son cahier — invi­sible, mais pré­sent, et je savais que chaque nuit que j’a­vais pas­sée sur cette ter­rasse, chaque page que j’a­vais lue à la bou­gie, chaque note qu’A­gha­ly avait jouée dans la chambre 11, tout cela fai­sait par­tie de l’hô­tel désor­mais, au même titre que les briques et le mortier.

La Colombe était un manus­crit. Et j’é­tais son der­nier lecteur.

*   *   *

Cha­pitre 13 — Le jour­nal perdu

J’y suis allé un mar­di de février, à la tom­bée de la nuit.

Pas la nuit noire de l’oc­cu­pa­tion — une nuit de février ordi­naire, avec un crois­sant de lune au-des­sus des dunes et des sol­dats fran­çais qui patrouillaient en blin­dés légers, des sol­dats qui ne s’in­té­res­saient pas à un jeune homme en bou­bou qui mar­chait vers une mos­quée. La ville était libé­rée depuis deux semaines, mais libé­rée ne veut pas dire nor­male. Les rues étaient encore à moi­tié vides. Les bou­tiques rou­vraient une par une, avec la pru­dence de quel­qu’un qui tend la main vers un ani­mal qu’il n’est pas sûr d’a­voir appri­voi­sé. Des rumeurs cou­raient — les dji­ha­distes allaient reve­nir, les Fran­çais allaient par­tir, le nord allait retom­ber dans le chaos. Per­sonne ne savait. Per­sonne ne sait jamais, à Tom­bouc­tou, ce que demain sera fait, et c’est peut-être pour cela que la ville a tou­jours misé sur les livres plu­tôt que sur les empires — les livres durent, les empires passent.

La mos­quée Sidi Yahya est au centre de la ville, entre Djin­gue­re­ber et San­ko­ré, la troi­sième des trois grandes mos­quées, la plus mys­té­rieuse. Elle a été construite au XVe siècle, du temps de l’empire son­ghay, et elle tire son nom de son pre­mier imam, Sidi Yahya al-Tadel­si, un saint homme dont on dit qu’il avait pré­vu la venue de l’is­lam à Tom­bouc­tou avant même que l’is­lam n’ar­rive. La mos­quée est plus petite que les deux autres, plus intime, et elle pos­sède une porte — la porte — dont la légende dit qu’elle a été scel­lée dès la construc­tion et qu’elle ne devait s’ou­vrir qu’au Jour du Jugement.

Les dji­ha­distes l’a­vaient ouverte en juin 2012. À coups de pioche, à coups de masse, avec la rage métho­dique de ceux qui croient accom­plir une pro­phé­tie. Ils avaient fra­cas­sé les planches de bois cen­te­naires, éven­tré le cadre, et ils étaient entrés par cette porte que cinq siècles de pié­té avaient main­te­nue close. Le monde avait pro­tes­té — l’U­NES­CO, les gou­ver­ne­ments, les his­to­riens, les médias —, et les dji­ha­distes avaient ri de ces pro­tes­ta­tions, parce que la colère des loin­tains est un bruit que le désert absorbe sans effort.

La porte n’a­vait pas été répa­rée. Elle pen­dait sur ses gonds, ou plu­tôt ce qu’il en res­tait — un mon­tant de bois écla­té, des mor­ceaux de planches au sol, et l’ou­ver­ture béante, noire, qui don­nait sur un cou­loir étroit menant à l’in­té­rieur de la mos­quée. Quel­qu’un avait posé une bâche en plas­tique devant l’ou­ver­ture, à titre pro­vi­soire, une bâche bleue qui cla­quait au vent et qui res­sem­blait à un pan­se­ment sur une bles­sure ouverte.

J’ai écar­té la bâche et je suis entré.

L’in­té­rieur de la mos­quée sen­tait le ban­co humide et quelque chose d’autre — un reste de brû­lé, peut-être, ou l’o­deur de l’a­ban­don, cette odeur que prennent les lieux saints quand les prières cessent. Les dji­ha­distes avaient sac­ca­gé cer­taines par­ties — des mau­so­lées de saints détruits, des ins­crip­tions mar­te­lées, des niches vidées — mais la struc­ture elle-même tenait debout. Les piliers de ban­co, épais comme des troncs d’arbre, sup­por­taient le pla­fond bas, et dans la pénombre, les ombres des piliers se cou­chaient sur le sol comme des corps endormis.

J’ai allu­mé ma torche.

Le cou­loir der­rière la porte scel­lée — l’an­cienne porte scel­lée — était court, à peine trois mètres, et il débou­chait sur une pièce que je n’a­vais jamais vue. Pas une salle de prière — quelque chose de plus petit, de plus ancien, une sorte d’an­ti­chambre aux murs nus, sans déco­ra­tion, sans niche, sans fenêtre. Le ban­co des murs avait la cou­leur de la terre cuite, un brun pro­fond, presque rouge par endroits, et la sur­face était irré­gu­lière, bos­se­lée, avec des traces de doigts visibles — les doigts de ceux qui avaient construit ce mur au XVe siècle, leurs empreintes figées dans l’ar­gile comme des signatures.

Dans le mur lui-même*, avait écrit Abdou­laye. *Dans l’é­pais­seur du ban­co, der­rière la porte.

J’ai appro­ché la torche du mur. J’ai com­men­cé par la paroi de gauche, en la sui­vant cen­ti­mètre par cen­ti­mètre, en cher­chant une irré­gu­la­ri­té, une cou­ture, un endroit où le ban­co aurait été ouvert puis refer­mé. Les murs de ban­co de Tom­bouc­tou sont épais — cin­quante cen­ti­mètres, par­fois plus — et il est tout à fait pos­sible de creu­ser une cavi­té dans cette épais­seur, d’y glis­ser un objet, et de rebou­cher avec de l’ar­gile fraîche. Après quelques mois, la dif­fé­rence est invi­sible. Après quelques années, elle est inexis­tante. Après quelques siècles, seul un miracle — ou un séisme, ou un coup de pioche — pour­rait la révéler.

Les dji­ha­distes avaient don­né le coup de pioche.

J’ai cher­ché pen­dant une heure. Le mur de gauche, rien. Le mur du fond, rien. Le mur de droite — j’ai failli pas­ser des­sus, parce que la dif­fé­rence était si sub­tile qu’il fal­lait la cher­cher pour la trou­ver. Mais elle était là. Une zone, à hau­teur de poi­trine, grande comme une main ouverte, où la sur­face du ban­co avait une tex­ture légè­re­ment dif­fé­rente — plus lisse, plus dense, comme si l’ar­gile avait été tra­vaillée une deuxième fois, à un autre moment, par d’autres mains.

Mon cœur bat­tait dans mes tempes. La torche trem­blait. J’ai posé ma paume à plat sur la zone et j’ai appuyé. Rien n’a bou­gé. J’ai appuyé plus fort. L’ar­gile était dure, sèche, com­pacte. Je n’a­vais pas d’ou­til — je n’a­vais pas pen­sé à en appor­ter, j’a­vais pen­sé qu’il suf­fi­rait de pous­ser, de grat­ter, de trou­ver, comme dans les rêves où les murs s’ouvrent quand on les touche.

Mais ce n’é­tait pas un rêve. C’é­tait du ban­co de cinq siècles, cuit par le soleil du Saha­ra, et mes ongles n’y feraient rien.

Je suis reve­nu le len­de­main avec un cou­teau. Un petit cou­teau de cui­sine, emprun­té à Moha­med sans expli­ca­tion — « J’ai besoin de cou­per quelque chose », avais-je dit, et il avait haus­sé les sour­cils sans poser de ques­tion, parce que ne pas poser de ques­tion était sa manière d’être.

J’ai grat­té.

L’ar­gile est tom­bée par écailles, par pel­li­cules fines, et sous la couche exté­rieure — dure, lisse, pati­née par les siècles — il y avait une couche plus friable, plus claire, une argile de rem­plis­sage, une argile qui avait été posée après la construc­tion, à un autre moment, pour rebou­cher une cavité.

J’ai creu­sé plus pro­fond. Le cou­teau s’en­fon­çait main­te­nant avec moins de résis­tance. L’o­deur de la terre fraî­che­ment grat­tée mon­tait vers mon visage — une odeur de pluie ancienne, de fleuve enfoui, une odeur qui n’a­vait pas été res­pi­rée depuis le jour où quel­qu’un avait refer­mé ce mur.

Et puis la lame a ren­con­tré le vide.

Pas un grand vide. Un espace, une poche dans l’é­pais­seur du mur, de la taille d’un livre — exac­te­ment la taille d’un livre, parce que c’é­tait ce qu’elle avait été conçue pour conte­nir. J’ai élar­gi l’ou­ver­ture avec le cou­teau, en essayant de ne pas endom­ma­ger ce qui pou­vait se trou­ver à l’in­té­rieur, et j’ai glis­sé ma main dans le mur.

Mes doigts ont tou­ché quelque chose.

Pas du papier. Pas du cuir. Quelque chose de dur, de sec, de cra­que­lé, qui s’est effon­dré sous la pres­sion de mes doigts comme un châ­teau de sable.

J’ai reti­ré ma main. Elle était cou­verte de pous­sière — une pous­sière fine, brune, qui n’é­tait ni du ban­co ni du sable, mais quelque chose entre les deux, quelque chose d’or­ga­nique, quelque chose qui avait été vivant.

J’ai bra­qué la torche dans la cavité.

Il n’y avait rien.

Ou plu­tôt — il y avait eu quelque chose. La cavi­té avait la forme d’un livre, c’é­tait indé­niable. Quel­qu’un avait creu­sé un espace dans le mur, y avait glis­sé un objet rec­tan­gu­laire, et avait refer­mé. Mais l’ob­jet avait dis­pa­ru. Le temps, l’hu­mi­di­té, les ter­mites — les ter­mites de Tom­bouc­tou, ces insectes minus­cules et infa­ti­gables qui rongent le papier, le bois, le cuir, tout ce qui a été vivant —, tout cela avait fait son tra­vail. Il ne res­tait que de la pous­sière. La pous­sière d’un livre.

J’ai grat­té la pous­sière avec le bout des doigts. Des frag­ments sont tom­bés — trop petits pour lire, trop abî­més pour iden­ti­fier, des miettes de ce qui avait peut-être été des pages, des mots, un journal.

Le jour­nal de Gor­don Laing.

Ou pas.

C’est la ques­tion qui m’a frap­pé à ce moment-là, accrou­pi devant le mur éven­tré de Sidi Yahya, les mains pleines de pous­sière, la torche posée au sol. La ques­tion qui défait tout.

Abdou­laye al-Wan­ga­ri avait-il dit la vérité ?

Avait-il vrai­ment su, par son père, que le jour­nal de Laing était caché ici ? Ou avait-il inven­té cette fin pour son propre texte — pour don­ner au cahier le poids d’un secret, la gra­vi­té d’une révé­la­tion, le ver­tige d’un tré­sor caché ?

Les scribes de Tom­bouc­tou copiaient des textes. Mais ils écri­vaient aus­si, par­fois, des textes ori­gi­naux. Et dans ces textes ori­gi­naux, quelle part reve­nait à la chro­nique fidèle, quelle part à l’i­ma­gi­na­tion du let­tré, quelle part au désir de racon­ter une bonne his­toire — per­sonne ne le sait, per­sonne ne l’a jamais su, parce que la fron­tière entre le vrai et le beau, à Tom­bouc­tou, n’a jamais été aus­si nette que les Euro­péens le voudraient.

Un scribe qui invente un secret dans un mur — est-ce un faus­saire ou un poète ?

Un cahier qui pré­tend savoir où se cache un jour­nal per­du — est-ce un docu­ment his­to­rique ou un conte ?

Et moi, Ous­mane Maï­ga, diplô­mé d’his­toire, récep­tion­niste de nuit, qui avais tra­ver­sé une occu­pa­tion et un sau­ve­tage et un incen­die avec ce cahier contre ma peau — étais-je le lec­teur d’une chro­nique vraie ou le dupe d’une fic­tion magnifique ?

La pous­sière entre mes doigts ne répon­dait pas. Elle pou­vait être le jour­nal de Laing. Elle pou­vait être un autre texte, n’im­porte lequel, oublié dans un mur par un biblio­thé­caire dis­trait. Elle pou­vait être rien — un nid d’in­sectes, une accu­mu­la­tion de débris, un acci­dent du banco.

J’ai refer­mé le mur. J’ai repous­sé les écailles d’ar­gile dans la cavi­té, j’ai lis­sé la sur­face avec ma paume comme un maçon qui referme une tombe, et j’ai lais­sé le secret là où il était — dans le mur, dans l’in­cer­ti­tude, dans cet espace entre le vrai et le pos­sible qui est peut-être le seul espace habitable.

Abdou­laye avait écrit : *Cer­taines portes sont faites pour res­ter fer­mées. D’autres attendent sim­ple­ment la bonne main.*

Ma main n’é­tait pas la bonne. Ou elle était la bonne, et ce qu’elle avait trou­vé — la pous­sière, l’ab­sence, le vide en forme de livre — était exac­te­ment la réponse que Tom­bouc­tou vou­lait donner.

*   *   *

Cha­pitre 14 — La porte

Le soir même, je suis retour­né à La Colombe.

Moha­med était sur la ter­rasse — fait rare, dou­ble­ment rare, et quand je suis mon­té, il m’a ten­du un verre de thé sans me regar­der, les yeux fixés sur les dunes, et j’ai com­pris qu’il m’at­ten­dait. Il attend tou­jours. C’est sa fonc­tion dans le monde — attendre, comme l’hô­tel attend, comme les murs attendent, comme le désert attend.

Je me suis assis à côté de lui. Le thé était brû­lant et sucré — le pre­mier des trois, celui qu’on appelle doux comme la vie. Les étoiles étaient si nom­breuses qu’elles fai­saient une poudre blanche au-des­sus des toits. Quelque part dans la ville, une radio jouait de la musique — du Tina­ri­wen, je crois, mais trop loin pour en être sûr — et le son arri­vait jus­qu’à nous comme une rumeur, un mur­mure, une preuve que la ville vivait encore.

« Tu as trou­vé ce que tu cher­chais ? » a dit Mohamed.

Je l’ai regar­dé. Il regar­dait tou­jours les dunes. Son visage n’ex­pri­mait rien de par­ti­cu­lier — la même pla­ci­di­té de tou­jours, le même calme miné­ral, comme si la ques­tion n’é­tait pas une ques­tion mais une consta­ta­tion, comme si la réponse impor­tait peu.

« Non, j’ai dit. Oui. Je ne sais pas. »

Il a hoché la tête, très len­te­ment, comme s’il com­pre­nait par­fai­te­ment cette réponse qui n’en était pas une, et il a bu son thé.

Nous sommes res­tés un moment en silence. Le silence de Moha­med n’est pas un silence vide — c’est un silence plein, un silence qui contient tout ce qu’il ne dit pas, tout ce qu’il a vu en trente ans der­rière ce comp­toir, tous les noms ins­crits dans le registre vert, tous les clients par­tis et jamais reve­nus, toute l’his­toire de Tom­bouc­tou qui passe et repasse devant sa porte comme le sable passe devant les dunes. Et dans ce silence, j’ai trou­vé la place de dire ce que j’a­vais à dire.

Je lui ai par­lé du cahier.

Pas tout — pas les détails, pas les pas­sages sur Caillié, pas l’his­toire du jour­nal de Laing. Juste l’es­sen­tiel : qu’en des­cen­dant dans la cave des al-Wan­ga­ri pour sau­ver des manus­crits, j’a­vais trou­vé un cahier du XIXe siècle, écrit par un scribe qui avait obser­vé le pre­mier Euro­péen à visi­ter Tom­bouc­tou. Que ce cahier racon­tait la ville vue de l’in­té­rieur, par un homme qui savait lire ce que l’é­tran­ger ne savait pas lire. Que je l’a­vais gar­dé sur moi pen­dant toute l’oc­cu­pa­tion, lu nuit après nuit sur cette ter­rasse, et qu’il m’a­vait tenu com­pa­gnie — tenu debout, plu­tôt — pen­dant les mois de silence.

Moha­med a écou­té sans m’in­ter­rompre. Quand j’ai eu fini, il a ver­sé le deuxième thé — celui qu’on appelle fort comme l’a­mour — et il a dit : « Et tu vas en faire quoi ? »

C’é­tait la ques­tion. La seule ques­tion qui comptait.

J’a­vais un manus­crit ancien entre les mains. Un docu­ment inédit, jamais cata­lo­gué, jamais lu par aucun cher­cheur, aucun his­to­rien, aucun biblio­thé­caire. Un texte qui racon­tait la visite de René Caillié vue depuis l’autre rive — le regard afri­cain sur l’ex­plo­ra­teur euro­péen, le contre­champ que per­sonne n’a­vait jamais écrit. C’é­tait, en termes aca­dé­miques, une décou­verte. C’é­tait, en termes humains, une voix retrouvée.

Je pou­vais le don­ner à l’Ins­ti­tut Ahmed Baba — quand l’Ins­ti­tut serait recons­truit, quand les cher­cheurs revien­draient, quand la ville aurait fini de pan­ser ses plaies. Le cahier serait cata­lo­gué, numé­ro­té, étu­dié, publié peut-être, et le nom d’Ab­dou­laye al-Wan­ga­ri pren­drait sa place dans les biblio­gra­phies aux côtés de Caillié, de Barth, de Leo Africanus.

Je pou­vais l’en­voyer à Bama­ko, avec les trois cent cin­quante mille autres manus­crits en exil, et attendre qu’un uni­ver­si­taire le trouve et le tra­duise et le com­mente dans une revue que per­sonne ne lirait.

Ou je pou­vais le garder.

Le gar­der comme Abdou­laye l’a­vait gar­dé — dans un coffre, dans une cave, dans un mur. Le remettre où il avait dor­mi cent quatre-vingt-quatre ans, dans la mai­son al-Wan­ga­ri, dans l’ombre du figuier, et le lais­ser attendre un autre lec­teur, un autre récep­tion­niste de nuit, un autre homme qui des­cend dans une cave pen­dant que la ville est en dan­ger et qui tombe sur un cahier en cuir de chèvre.

Le gar­der, c’é­tait res­pec­ter le geste d’Ab­dou­laye. Il avait écrit pour que la ville se sou­vienne, pas pour que le monde sache. Il avait écrit en arabe, pas en fran­çais. Il avait caché son texte, pas publié son texte. Il y avait dans ce geste une inten­tion que je ne vou­lais pas tra­hir — l’in­ten­tion d’un homme qui écrit pour un lec­teur incon­nu, pas pour une audience, pas pour une revue, pas pour la pos­té­ri­té, mais pour quel­qu’un, un seul, qui des­cen­drait un jour dans la cave et qui comprendrait.

J’é­tais ce quelqu’un.

La ques­tion était de savoir si j’é­tais le dernier.

Moha­med a bu le troi­sième thé — celui qu’on appelle amer comme la mort — et il m’a regar­dé, enfin, pour la pre­mière fois de la soi­rée, et son regard disait ce que son silence avait dit depuis dix mois : fais ce que tu crois juste, et la ville fera le reste.

*   *   *

Le len­de­main matin, je suis des­cen­du dans la cave de la mai­son al-Wan­ga­ri. Alka­di m’a­vait don­né la clé — la plu­part des manus­crits avaient été éva­cués, la cave était presque vide, il ne res­tait que le coffre du fond, le plus ancien, celui où j’a­vais trou­vé le cahier. J’ai ouvert le coffre. J’ai posé le cahier d’Ab­dou­laye au fond, sous les der­niers manus­crits, exac­te­ment à l’en­droit où il avait été pen­dant cent quatre-vingt-quatre ans. J’ai refer­mé le coffre. J’ai remon­té les escaliers.

Puis je me suis arrêté.

Je suis redes­cen­du. J’ai rou­vert le coffre. J’ai repris le cahier.

Non pas parce que je vou­lais le gar­der — j’a­vais déci­dé de ne pas le gar­der. Mais parce qu’il man­quait quelque chose. Abdou­laye avait écrit son cahier pour que la ville se sou­vienne. Mais la ville, pour se sou­ve­nir, a besoin de lec­teurs. Et les lec­teurs, pour lire, ont besoin de savoir que le texte existe.

Je suis remon­té dans la lumière. J’ai mar­ché jus­qu’à l’Ins­ti­tut Ahmed Baba — le vieux bâti­ment, pas le nou­veau, celui qui sen­tait encore la fumée. Abdou­laye Cis­sé, l’his­to­rien, était là, au milieu des décombres, avec sa loupe et son car­net, en train de trier les frag­ments res­ca­pés. Je lui ai ten­du le cahier.

« C’est quoi ? » a‑t-il demandé.

« Un scribe de San­ko­ré. XIXe siècle. Il a vu Caillié. »

Cis­sé a pris le cahier avec ses mains de res­tau­ra­teur — des mains qui savent tou­cher le papier ancien sans l’a­bî­mer, des mains qui ont la même déli­ca­tesse que celles d’Ab­dou­laye cinq géné­ra­tions plus tôt. Il a ouvert la pre­mière page. Il a lu la pre­mière ligne. Et j’ai vu dans ses yeux la même chose que j’a­vais vue dans les miens, la nuit où j’a­vais lu le cahier pour la pre­mière fois sur la ter­rasse de La Colombe — cet éclat, cette cha­leur, cette reconnaissance.

Il a levé la tête. « Où l’as-tu trouvé ? »

« Dans la cave des al-Wan­ga­ri. Pen­dant l’é­va­cua­tion des manus­crits. En juin. »

Il a regar­dé le cahier. Puis il m’a regar­dé. Puis il a regar­dé le cahier de nou­veau, et il a dit, avec une voix que je ne lui connais­sais pas — une voix émue, presque trem­blante : « Tu sais ce que c’est ? »

Je savais ce que c’était.

C’é­tait Tom­bouc­tou qui se racon­tait elle-même.

*   *   *

Je suis ren­tré à La Colombe. Moha­med était der­rière le comp­toir, le registre ouvert, le sty­lo à la main. Un couple de Fran­çais venait de s’ins­crire — les pre­miers tou­ristes depuis un an, des gens cou­ra­geux ou incons­cients, qui avaient lu dans les jour­naux que Tom­bouc­tou était libé­rée et qui avaient déci­dé de venir voir.

« Chambre 7 ? » deman­dait la femme.

« La 7 est dis­po­nible, disait Moha­med. Elle a la meilleure vue sur la rue principale. »

J’ai tra­ver­sé le hall. J’ai mon­té les esca­liers. Je suis sor­ti sur la terrasse.

Les dunes étaient là, dorées dans la lumière du matin, exac­te­ment les mêmes que la veille et que le siècle der­nier. Le mina­ret de Djin­gue­re­ber s’é­le­vait au sud, solide, de ban­co et de bois, inchan­gé depuis six cents ans. Au nord, le sable com­men­çait, et il ne s’ar­rê­tait pas avant des mil­liers de kilo­mètres, avant la Médi­ter­ra­née, avant l’Eu­rope, avant le monde qui avait enten­du le nom de Tom­bouc­tou sans jamais com­prendre ce qu’il signifiait.

J’ai pen­sé à Abdou­laye al-Wan­ga­ri, assis dans cette même ville en 1828, qui regar­dait un étran­ger dégui­sé s’é­loi­gner vers le nord et qui se deman­dait s’il allait survivre.

J’ai pen­sé à Caillié, qui avait tra­ver­sé un conti­nent pour trou­ver une ville de boue et de livres et qui n’a­vait vu que la boue.

J’ai pen­sé à Gor­don Laing, mort dans le sable avec son jour­nal, et à son jour­nal qui était peut-être deve­nu pous­sière dans le mur de Sidi Yahya, ou qui n’a­vait peut-être jamais été là.

J’ai pen­sé à Agha­ly, quelque part dans la ville, avec sa gui­tare sur le dos, libre de jouer à plein volume, libre de faire réson­ner les cordes sans craindre le fouet, et je me suis deman­dé s’il joue­rait tou­jours en sour­dine, par habi­tude, par mémoire du silence, comme on conti­nue de bais­ser la voix long­temps après que le dan­ger est passé.

J’ai pen­sé aux manus­crits en exil à Bama­ko, trois cent cin­quante mille textes qui atten­daient de reve­nir chez eux, dans leurs coffres, dans leurs caves, dans les murs épais des mai­sons de Tom­bouc­tou — et qui atten­draient long­temps, peut-être des années, peut-être tou­jours, parce que la route du retour est plus longue que la route de l’exil.

J’ai pen­sé à Moha­med, en bas, qui ins­cri­vait un nou­veau nom dans le registre vert avec la même len­teur méti­cu­leuse qu’il met­tait à plier les draps et à ver­ser le thé, et qui ferait cela demain, et après-demain, et le jour d’a­près, parce que c’est ce que font les gar­diens — ils gardent, et ils attendent, et ils sont encore là quand tout le monde est parti.

Le vent s’est levé. Un vent léger, venu du nord-est, qui por­tait avec lui un peu de sable et un peu de cha­leur et cette odeur par­ti­cu­lière du Saha­ra — une odeur sèche, miné­rale, l’o­deur du temps qui a séché, exac­te­ment l’o­deur des manus­crits de Tombouctou.

Sur la ter­rasse de La Colombe, seul, les mains vides pour la pre­mière fois depuis des mois, j’ai pré­pa­ré le thé. Trois verres. Le pre­mier doux comme la vie, le deuxième fort comme l’a­mour, le troi­sième amer comme la mort.

J’ai bu les trois.

Les dunes n’a­vaient pas changé.

C’est peut-être pour ça que je les regarde.

*   *   *

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Deuxième par­tie

DEUXIÈME PAR­TIE — LES CONVOIS

Cha­pitre 6 — Les routes de nuit

En sep­tembre, l’ordre est venu de Bamako.

Pas un ordre écrit — plus per­sonne n’é­cri­vait rien, les papiers étaient des preuves et les preuves étaient des condam­na­tions. L’ordre est pas­sé de bouche en bouche, par la chaîne habi­tuelle : un voya­geur arri­vé du sud a mur­mu­ré quelque chose à Ibra­him Kha­lil, qui l’a mur­mu­ré à Alka­di, qui me l’a dit un soir dans la cour de la mai­son al-Wan­ga­ri, assis sous le figuier, en par­lant si bas que je devais lire ses lèvres autant que ses mots.

« Hai­da­ra dit que les manus­crits ne sont plus en sécu­ri­té dans la ville. Il faut les sor­tir. Les envoyer à Bama­ko. Par la route ou par le fleuve. »

Abdel Kader Hai­da­ra. Je ne l’a­vais ren­con­tré qu’une fois, trois ans plus tôt, lors d’une confé­rence à l’Ins­ti­tut Ahmed Baba. Un homme grand, mous­ta­chu, en kufi, qui par­lait des manus­crits avec la pas­sion minu­tieuse d’un père décri­vant ses enfants. Il diri­geait depuis Bama­ko — où il s’é­tait réfu­gié après l’in­va­sion — un réseau d’une com­plexi­té stu­pé­fiante : des dizaines de biblio­thé­caires, des cen­taines de volon­taires, des relais dans chaque vil­lage entre Tom­bouc­tou et le sud. Le nerf du réseau, c’é­tait l’argent — de la Ford Foun­da­tion, m’a-t-on dit, une bourse d’é­tudes recon­ver­tie en fonds de sau­ve­tage. L’i­ro­nie n’é­chap­pait à per­sonne : c’é­tait de l’argent amé­ri­cain qui finan­çait la résis­tance cultu­relle contre des com­bat­tants que les Amé­ri­cains, de leur côté, bom­bar­daient avec des drones depuis le Niger voisin.

Le pre­mier convoi est par­ti un mar­di de sep­tembre, à trois heures du matin.

Je n’é­tais pas dans le véhi­cule — pas cette fois-là. Mon rôle, pour cette pre­mière opé­ra­tion, était de char­ger. Nous avons pas­sé la nuit, à six, dans l’ar­rière-cour d’une mai­son du quar­tier sud, à trans­fé­rer des manus­crits des can­tines de bois vers des caisses en métal plus résis­tantes, dou­blées de plas­tique pour pro­té­ger les textes de l’hu­mi­di­té. Chaque manus­crit était enve­lop­pé indi­vi­duel­le­ment dans du papier jour­nal — le jour­nal de Bama­ko, L’Es­sor, dont il res­tait des piles entières dans la réserve de l’hô­tel, des exem­plaires vieux de plu­sieurs mois qui ne ser­vi­raient jamais à infor­mer per­sonne mais qui allaient ser­vir à pro­té­ger les mots d’autres hommes, écrits des siècles plus tôt. Il y avait quelque chose de beau dans ce geste — enve­lop­per un manus­crit du XVe siècle dans un jour­nal du XXIe, comme si les époques se conso­laient mutuellement.

Les caisses ont été char­gées dans un 4x4 Toyo­ta, celui d’un cou­sin de la famille Hai­da­ra qui fai­sait le com­merce du bétail et qui avait l’ha­bi­tude de la route. Le chauf­feur s’ap­pe­lait Mous­sa. Il avait trente ans, un visage de lut­teur et des mains comme des bat­toirs, et il ne savait ni lire ni écrire. Il ne savait pas ce qu’il trans­por­tait. On lui avait dit que c’é­taient des docu­ments admi­nis­tra­tifs. Il avait haus­sé les épaules et deman­dé com­bien on le payait.

Le 4x4 est sor­ti de Tom­bouc­tou par la piste de Douent­za, vers le sud-est, à l’heure où même les patrouilles dorment. Il y avait deux check-points à fran­chir dans la zone contrô­lée par les dji­ha­distes : l’un à la sor­tie de la ville, l’autre à quatre heures de route, au croi­se­ment de Bam­ba­ra-Maoun­dé. Après cela, c’é­tait le ter­ri­toire du MNLA — le Mou­ve­ment natio­nal de libé­ra­tion de l’A­za­wad, les Toua­regs sépa­ra­tistes, qui n’é­taient pas des dji­ha­distes mais qui n’é­taient pas non plus des alliés. Et encore après, c’é­tait le no man’s land, puis les check-points de l’ar­mée malienne, les sol­dats ner­veux et sous-équi­pés qui contrô­laient tout ce qui venait du nord avec une sus­pi­cion fri­sant la paranoïa.

Le pre­mier convoi est arri­vé à Bama­ko six jours plus tard. Six jours pour mille kilo­mètres. Six jours de pistes défon­cées, de détours, de routes cou­pées, de négo­cia­tions aux bar­rages, de nuits pas­sées dans des vil­lages incon­nus. Mous­sa a racon­té, à son retour, que les sol­dats maliens à Séva­ré l’a­vaient rete­nu deux jours, avaient cas­sé les cade­nas des caisses à coups de crosse, feuille­té les manus­crits un par un comme s’ils cher­chaient des mes­sages codés ou des billets de banque entre les pages, et l’a­vaient lais­sé repar­tir avec un regard de mépris — du papier, seule­ment du papier.

Après le pre­mier convoi, il y en a eu un deuxième. Puis un troi­sième. Puis je ne les ai plus comptés.

Mon tour est venu en octobre. Alka­di m’a deman­dé d’ac­com­pa­gner un char­ge­ment de la biblio­thèque al-Wan­ga­ri — envi­ron quinze cents manus­crits, répar­tis dans huit caisses, qui devaient rejoindre un entre­pôt sécu­ri­sé à Mop­ti, à mi-che­min de Bama­ko. Je devais iden­ti­fier les textes, véri­fier l’in­ven­taire, m’as­su­rer que rien ne se per­dait en route. Mon diplôme d’his­toire ser­vait enfin à quelque chose.

J’ai empor­té le cahier d’Abdoulaye.

Je ne l’ai dit à per­sonne. Il aurait dû être avec les autres — inven­to­rié, numé­ro­té, embal­lé dans du papier jour­nal, cou­ché dans une caisse métal­lique entre un trai­té de juris­pru­dence mali­kite et un poème sou­fi. Mais je ne pou­vais pas m’en sépa­rer. Pas encore. Je n’a­vais pas fini de le lire, et cette lec­ture était deve­nue une sorte de fil ten­du à tra­vers les nuits de l’oc­cu­pa­tion, un fil qui me reliait à une ver­sion de Tom­bouc­tou que les dji­ha­distes ne pou­vaient pas atteindre — le Tom­bouc­tou d’Ab­dou­laye, celui des scribes et des biblio­thèques, celui où le pire crime n’é­tait pas de fumer une ciga­rette mais de mal copier un manuscrit.

Le départ a eu lieu un jeu­di, à deux heures du matin. Le ciel était sans lune. Nous étions trois dans le véhi­cule — Mous­sa au volant, un jeune homme nom­mé Issa qui ser­vait de guide et de tra­duc­teur tama­chek aux check-points toua­regs, et moi, assis à l’ar­rière entre les caisses, le cahier glis­sé dans la poche inté­rieure de mon boubou.

La sor­tie de Tom­bouc­tou est un moment que je n’ou­blie­rai pas. La ville endor­mie, les ruelles vides, les murs de ban­co qui défi­laient dans la lumière des phares comme les pages d’un livre qu’on feuillette trop vite. Puis la piste, le sable, l’im­men­si­té plate qui s’ou­vrait devant nous, et le sen­ti­ment — absurde, insen­sé, magni­fique — de trans­por­ter un tré­sor à tra­vers la nuit comme les cara­vanes d’au­tre­fois trans­por­taient le sel et l’or.

Le pre­mier check-point était à la sor­tie sud. Des hommes d’An­sar Dine, des Toua­regs — on les recon­nais­sait à leurs tur­bans indi­go et à leurs visages décou­verts, contrai­re­ment aux com­bat­tants d’A­Q­MI qui ne mon­traient jamais leur peau. L’un d’eux a bra­qué une lampe torche dans le véhi­cule. Issa a par­lé en tama­chek, vite, avec cette aisance des gens du désert qui savent que la parole est un véhi­cule plus sûr que le Toyo­ta. Il a dit que nous allions ache­ter du bétail à Douent­za, que les caisses conte­naient du maté­riel vété­ri­naire, que nous étions pres­sés parce qu’un trou­peau nous attendait.

Le com­bat­tant a regar­dé les caisses. Il a posé la main sur l’une d’elles. Mon cœur a fait quelque chose qu’il n’a­vait jamais fait — il s’est arrê­té, ou c’est du moins ce que j’ai res­sen­ti, une pause d’une seconde dans le bat­te­ment régu­lier, comme un musi­cien qui saute un temps.

Puis le com­bat­tant a reti­ré sa main et nous a fait signe de passer.

Nous avons roulé.

Le désert de nuit est un lieu qui n’existe pas tout à fait. On ne voit que ce que les phares éclairent — un cône de sable, de cailloux, de touffes d’herbe sèche — et tout le reste est une absence, une immen­si­té noire qui pour­rait être n’im­porte quoi, un océan, un vide, un autre siècle. J’ai ouvert le cahier d’Ab­dou­laye sur mes genoux et j’ai essayé de lire à la lueur de ma lampe torche, mais la piste était trop caho­teuse, les mots sau­taient devant mes yeux, et j’ai renon­cé. J’ai fer­mé le cahier et j’ai regar­dé la nuit, et dans la nuit j’ai pen­sé à Abdou­laye, assis dans sa mai­son de Tom­bouc­tou en 1828, qui écri­vait à la lueur d’une lampe à huile pen­dant que le faux Égyp­tien dor­mait à quelques ruelles de là, et j’ai pen­sé que nous fai­sions le même geste, lui et moi, sépa­rés par deux siècles — veiller sur les mots pen­dant que le monde dor­mait ou menaçait.

Le deuxième check-point, à Bam­ba­ra-Maoun­dé, s’est pas­sé comme le pre­mier. Les mêmes lampes, les mêmes ques­tions, les mêmes men­songes. Issa par­lait, Mous­sa gar­dait les mains sur le volant, et moi je ne res­pi­rais pas.

C’est après le ter­ri­toire dji­ha­diste, dans la zone du MNLA, que les choses se sont com­pli­quées. Non pas à cause des Toua­regs — le MNLA se bat­tait pour l’in­dé­pen­dance de l’A­za­wad, pas pour la des­truc­tion des manus­crits — mais à cause de la piste elle-même. La route n’exis­tait plus. Les pluies de la sai­son pré­cé­dente avaient creu­sé des ravins dans le sable, et Mous­sa devait sla­lo­mer entre les trous, les car­casses de véhi­cules aban­don­nés, les arbres morts cou­chés en tra­vers de la piste. Nous avan­cions à vingt kilo­mètres à l’heure. Par­fois à dix. Par­fois à zéro, quand il fal­lait des­cendre et pous­ser le Toyo­ta dont les roues tour­naient dans le vide.

Pen­dant une de ces haltes, en plein milieu de rien — pas un vil­lage, pas une lumière, pas un bruit à part le vent —, Mous­sa a cou­pé le moteur et s’est tour­né vers moi. Il m’a regar­dé avec ses yeux de lut­teur et il a dit : « Ce n’est pas du maté­riel vété­ri­naire, dans les caisses. »

Ce n’é­tait pas une question.

J’ai hési­té. Puis j’ai dit : « Non. »

Il a hoché la tête. « Des livres ? »

« Des manus­crits. Des textes anciens. Cer­tains ont cinq cents ans. »

Il a réflé­chi un moment. Le vent sif­flait dans les cailloux. Puis il a dit : « Mon grand-père avait un coffre de livres. Il ne savait pas lire, mais il disait que les livres pro­té­geaient la mai­son. Il les posait contre le mur de la pièce prin­ci­pale, et il disait que tant que les livres étaient là, les mau­vais esprits ne pou­vaient pas entrer. »

Il a redé­mar­ré le moteur.

Nous n’en avons plus parlé.

À Séva­ré, les sol­dats maliens nous ont rete­nus trente-six heures. Ils ont ouvert les caisses, feuille­té les manus­crits avec des doigts sales, deman­dé des expli­ca­tions que j’ai don­nées dans un fran­çais admi­nis­tra­tif qui les a à moi­tié ras­su­rés. L’un d’eux a pris un manus­crit — un com­men­taire cora­nique du XVIIe siècle, cal­li­gra­phié à l’encre rouge et noire — et l’a regar­dé comme on regarde un objet incom­pré­hen­sible, un arte­fact d’un monde révo­lu, et il l’a repo­sé dans la caisse en disant : « Tout ça pour du papier. »

Tout ça pour du papier.

J’ai pen­sé à Abdou­laye, à ce pas­sage du cahier où il décrit Caillié regar­dant l’é­tal du libraire et ne voyant que du papier. Deux siècles, et le même aveu­gle­ment. Le même échec à voir ce qui est là, devant les yeux, en pleine lumière.

Les manus­crits sont arri­vés à Mop­ti le sixième jour. Un entre­pôt près du fleuve, un local prê­té par un com­mer­çant qui ne savait pas exac­te­ment ce qu’il abri­tait. J’ai véri­fié l’in­ven­taire — quinze cent douze manus­crits, tous pré­sents, aucun man­quant, aucun abî­mé. J’ai signé un registre que quel­qu’un avait impro­vi­sé sur un cahier d’é­co­lier, et j’ai repris la route de Tom­bouc­tou avec Mous­sa et Issa, le Toyo­ta vide cette fois, léger, bon­dis­sant sur la piste comme un ani­mal délesté.

Le cahier d’Ab­dou­laye était tou­jours dans ma poche.

Il n’a­vait pas quit­té mon corps depuis la cave.

*   *   *

Cha­pitre 7 — Le mar­ché des livres

De retour à Tom­bouc­tou, j’ai repris mes nuits à La Colombe. Moha­med m’a accueilli sans ques­tion — il ne savait rien du convoi, ou fai­sait sem­blant de ne rien savoir, ce qui reve­nait au même. Il m’a ser­vi le thé, les trois verres rituels, et nous sommes res­tés un moment en silence sur la ter­rasse, à regar­der la nuit s’ins­tal­ler sur les toits plats.

L’hô­tel avait chan­gé en mon absence. Pas phy­si­que­ment — les murs étaient les mêmes, les chambres, le comp­toir, le ven­ti­la­teur fati­gué. Mais quelque chose dans l’air avait tour­né, comme un lait qu’on laisse trop long­temps au soleil. L’o­deur de la peur était plus épaisse. Les patrouilles pas­saient plus sou­vent. Un matin, m’a dit Moha­med, deux com­bat­tants étaient entrés dans le hall, avaient regar­dé autour d’eux, ouvert le registre vert, feuille­té les pages de noms, et étaient repar­tis sans un mot. Moha­med n’a­vait pas bou­gé de son tabou­ret. Il les avait regar­dés comme on regarde une tem­pête de sable — en atten­dant que ça passe.

Cette nuit-là, j’ai repris le cahier d’Abdoulaye.

*   *   *

Le cin­quième jour, j’ai sui­vi l’é­tran­ger au marché.

Le mar­ché de Tom­bouc­tou n’est pas un lieu — c’est un orga­nisme. Il res­pire avec le soleil : gon­flé à l’aube quand les mar­chands déploient leurs nattes et leurs étals, pal­pi­tant à midi quand la foule est dense et que les voix se mêlent en un bour­don­ne­ment conti­nu, et dégon­flé le soir quand les der­niers ven­deurs plient leur mar­chan­dise et que les chèvres viennent man­ger les restes de mil entre les pierres. Il occupe plu­sieurs rues, plu­sieurs places, et il change de forme selon les sai­sons — plus vaste après les cara­vanes de sel, plus maigre pen­dant les mois de séche­resse, quand les puits sont bas et que les hommes pensent davan­tage à l’eau qu’au commerce.

L’é­tran­ger y est allé seul, le matin, quand la lumière est encore oblique et que les ombres sont longues. Il por­tait son tur­ban bien ser­ré, son bou­bou pous­sié­reux, et il avait l’air d’un homme qui se pro­mène, mais sa pro­me­nade avait la pré­ci­sion d’un rele­vé topo­gra­phique. Il comp­tait les rues. Je l’ai vu tour­ner la tête à chaque inter­sec­tion, noter quelque chose dans sa mémoire — car il n’o­sait pas sor­tir son cahier en public, il atten­dait la nuit pour écrire, comme moi.

Il s’est arrê­té d’a­bord devant les mar­chands de sel. Le sel de Taou­de­ni est une chose extra­or­di­naire — des dalles grises, épaisses comme le bras d’un enfant, taillées dans les mines du désert par des esclaves qui ne voient jamais le soleil. C’est le sel qui a fait la richesse de Tom­bouc­tou, bien plus que l’or, parce que l’or est un désir mais le sel est un besoin. L’é­tran­ger a sou­pe­sé une dalle, a deman­dé le prix en arabe, et le mar­chand lui a répon­du un chiffre en cau­ris — les petits coquillages blancs qui servent de mon­naie dans tout le Sahel. L’é­tran­ger a hoché la tête sans ache­ter. Il enregistrait.

Puis il est pas­sé devant les étals de tis­sus — les coton­nades indi­go de Kano, les bou­bous bro­dés de Djen­né, les pagnes teints à l’in­di­go dont les femmes toua­règues font leurs voiles. Il a tou­ché un tis­su, l’a retour­né entre ses doigts, et l’a repo­sé. Tou­jours ce geste de col­lec­teur, d’in­ven­to­riste. Il ne vou­lait rien ache­ter. Il vou­lait tout savoir.

Et puis il est arri­vé aux livres.

L’é­tal de Bou­ba­car était ce jour-là plus gar­ni que d’ha­bi­tude. Un let­tré de la famille Baghayo­gho venait de mou­rir, et ses héri­tiers, qui n’é­taient pas des let­trés, avaient ven­du sa biblio­thèque en bloc — trois coffres de manus­crits, une cen­taine de textes, dont cer­tains por­taient des anno­ta­tions mar­gi­nales de l’au­teur lui-même, ce qui les ren­dait pré­cieux au-delà de toute éva­lua­tion mar­chande. Bou­ba­car les avait ache­tés pour presque rien et les reven­dait au détail, chaque texte posé sur la natte avec un soin de joaillier.

Il y avait là un exem­plaire de la Risa­la d’Ibn Abi Zayd al-Qay­ra­wa­ni — un trai­té de droit mali­kite que tout étu­diant de San­ko­ré devait connaître par cœur — copié au XVIe siècle avec une encre si noire qu’elle brillait encore sous le soleil comme un insecte. Il y avait un trai­té d’as­tro­no­mie d’un auteur que je ne connais­sais pas, avec des dia­grammes de cercles concen­triques qui repré­sen­taient le mou­ve­ment des pla­nètes, tra­cés à la règle et au com­pas avec une pré­ci­sion qui m’é­mer­veillait chaque fois que je la voyais — car nous savions, à Tom­bouc­tou, que la Terre tour­nait autour du soleil, nous le savions bien avant que les Euro­péens ne brûlent leurs propres savants pour l’a­voir dit. Et il y avait, au bord de la natte, un petit texte relié en peau rouge, un poème sou­fi que j’au­rais vou­lu ache­ter mais que je ne pou­vais pas me per­mettre — un poème sur l’a­mour de Dieu qui com­pa­rait l’âme du croyant à un oiseau enfer­mé dans une cage de sable.

L’é­tran­ger a pris le trai­té d’as­tro­no­mie. Il l’a ouvert, a regar­dé les dia­grammes, et quelque chose dans son visage a chan­gé. Pour la pre­mière fois depuis son arri­vée, j’ai vu sur ses traits autre chose que de la décep­tion ou de la concen­tra­tion — j’ai vu de l’é­ton­ne­ment. Un éton­ne­ment bref, vite dis­si­mu­lé, comme un éclair der­rière un nuage, mais que j’ai cap­té parce que je ne le quit­tais pas des yeux.

Il ne s’at­ten­dait pas à cela. Il ne s’at­ten­dait pas à trou­ver de l’as­tro­no­mie à Tom­bouc­tou. Il ne s’at­ten­dait pas à ce que cette ville de boue, cette décep­tion archi­tec­tu­rale, pos­sède des connais­sances que ses propres savants avaient mises des siècles à découvrir.

Puis l’é­ton­ne­ment a dis­pa­ru. Il a repo­sé le manus­crit. Il n’a rien ache­té. Et il est parti.

Bou­ba­car m’a regar­dé pas­ser — il me connais­sait, il savait que je tra­vaillais avec les manus­crits — et il m’a fait signe de venir. Il m’a mon­tré l’en­droit où l’é­tran­ger avait pris le trai­té et il m’a dit : « Celui-là, il est venu deux fois déjà. Il regarde tout et il n’a­chète rien. C’est un homme qui veut le savoir sans le prix. »

C’est une phrase que je n’ai jamais oubliée. Un homme qui veut le savoir sans le prix. Bou­ba­car, qui n’a­vait jamais quit­té Tom­bouc­tou, qui ne savait rien de l’Eu­rope ni de ses explo­ra­teurs ni de ses socié­tés de géo­gra­phie, avait résu­mé en une phrase le pro­jet de Caillié — et peut-être le pro­jet de tout l’Occident.

Prendre la connais­sance. Ne rien lais­ser en échange.

*   *   *

J’ai levé les yeux du cahier. La nuit était avan­cée, cette heure entre trois et quatre heures du matin où la ville atteint son silence le plus pro­fond — même les dji­ha­distes dorment à cette heure-là, même les check-points som­meillent, et Tom­bouc­tou retrouve pen­dant quelques minutes la paix qu’elle avait avant qu’on vienne la sau­ver ou la détruire.

Un homme qui veut le savoir sans le prix.

La phrase de Bou­ba­car réson­nait dans ma tête, et je pen­sais aux jour­na­listes qui vien­draient un jour — quand tout serait fini, si jamais tout finis­sait — et qui racon­te­raient l’oc­cu­pa­tion, le sau­ve­tage des manus­crits, la résis­tance silen­cieuse de Tom­bouc­tou, et qui repar­ti­raient avec leurs articles, leurs pho­tos, leurs prix Pulit­zer, tan­dis que nous res­te­rions ici, dans le sable, avec nos coffres vides et nos biblio­thèques à reconstruire.

Mais cette pen­sée était injuste, et je le savais. Racon­ter n’est pas voler. Écrire n’est pas prendre. Abdou­laye lui-même le savait, lui qui avait écrit ce cahier non pas pour dénon­cer Caillié mais pour poser à côté du récit de l’é­tran­ger un autre récit, un contre­champ, une deuxième voix dans le chœur. Le pro­blème n’est jamais qu’on raconte. Le pro­blème, c’est quand on raconte seul.

J’ai refer­mé le cahier et je l’ai remis dans ma chemise.

Dehors, le pre­mier muez­zin a lan­cé l’ap­pel à la prière — pas la voix métal­lique des dji­ha­distes, non, la vraie voix, celle du vieil imam de Djin­gue­re­ber, qu’ils n’a­vaient pas encore rem­pla­cé, une voix usée, trem­blante, belle comme un ins­tru­ment accor­dé par le temps, et pen­dant les deux minutes qu’a duré l’ap­pel, Tom­bouc­tou a res­sem­blé à Tombouctou.

Puis le méga­phone a pris le relais, et c’é­tait fini.

*   *   *

Cha­pitre 8 — Le fan­tôme de Laing

Il faut que je parle de l’autre. Celui d’avant.

L’é­tran­ger qui se fait appe­ler Abd Allah n’est pas le pre­mier Euro­péen à avoir atteint Tom­bouc­tou. Deux ans avant lui — deux ans seule­ment, le temps qu’un enfant apprenne à mar­cher — il en est venu un autre. Un homme du nord, un Anglais, ou un Écos­sais, je ne sais pas la dif­fé­rence, un homme dont le nom dans la bouche des gens de la ville son­nait comme une pierre qu’on recrache : Laing.

Je l’ai vu. J’a­vais qua­torze ans.

Il est arri­vé par le nord, par la route de Tom­bouc­tou à Ara­wan, la route du sel et des cara­vanes, celle que les Bérâ­bich connaissent les yeux fer­més et que les étran­gers ne prennent que pour mou­rir. Il était à demi mort lui-même. On l’a por­té dans la ville sur une civière de for­tune, enve­lop­pé dans des cou­ver­tures mal­gré la cha­leur, le visage cou­vert de plaies, un bras en écharpe, et — je me sou­viens de cela avec une net­te­té qui me fait mal — sa main droite man­quait. Cou­pée. Il ne res­tait qu’un moi­gnon ban­dé de chif­fons bruns, et le sang avait séché sur les chif­fons en une croûte noire qui res­sem­blait à de la terre.

Il avait été atta­qué dans le désert, disait-on. Par ses propres guides, ou par des pillards, ou par des Toua­regs qui n’ai­maient pas les chré­tiens — les ver­sions chan­geaient selon celui qui les racon­tait. Ce qui ne chan­geait pas, c’est qu’il avait failli mou­rir, et qu’il était arri­vé quand même. La téna­ci­té de cet homme était une chose ter­ri­fiante. On lui avait cou­pé la main et il avait conti­nué de mar­cher. On lui avait ouvert le visage à coups de sabre et il avait conti­nué. Il avait tra­ver­sé le Saha­ra du nord au sud, seul, bles­sé, à moi­tié fou de fièvre, et il était arri­vé à Tom­bouc­tou comme on arrive au para­dis ou en enfer — sans savoir lequel des deux il avait atteint.

On l’a ins­tal­lé chez Sidi Abdal­la­hi — le même Sidi Abdal­la­hi qui héber­ge­rait l’É­gyp­tien deux ans plus tard, car Sidi Abdal­la­hi était l’hôte des étran­gers, c’é­tait sa fonc­tion et son com­merce. L’An­glais est res­té cinq semaines. Cinq semaines à se remettre de ses bles­sures, à écrire des lettres qu’il confiait à des cara­va­niers en direc­tion de Tri­po­li, à se pro­me­ner dans les rues avec ses yeux fié­vreux et son moi­gnon bandé.

Je le voyais pas­ser devant la mai­son de mon père, le matin, quand j’al­lais à l’é­cole cora­nique. Il mar­chait len­te­ment, avec la démarche pru­dente des conva­les­cents, et il regar­dait la ville avec une expres­sion que je n’ai com­prise que bien plus tard — une expres­sion de vic­toire triste. Il avait gagné. Il était le pre­mier Euro­péen à atteindre la cité légen­daire. Mais le prix avait été si éle­vé que la vic­toire res­sem­blait à une défaite.

Ce que j’ai rete­nu de lui, c’est son regard. Pas un regard de car­to­graphe comme celui de l’É­gyp­tien — un regard de nau­fra­gé. Un regard d’homme qui sait qu’il est au bout de quelque chose et qui ne sait pas si ce bout est un com­men­ce­ment ou une fin.

Il est par­ti au bout de cinq semaines. Il a dit qu’il vou­lait gagner le sud, des­cendre le Niger, rejoindre la côte. Tout le monde savait que c’é­tait dan­ge­reux. L’Al­ma­my, le chef de la ville, lui avait dit de res­ter. Les let­trés de San­ko­ré avaient essayé de le rete­nir. Même Sidi Abdal­la­hi, qui n’é­tait pas homme à s’é­mou­voir du sort de ses loca­taires, avait fron­cé les sour­cils. Mais l’An­glais vou­lait par­tir. Il avait cette obs­ti­na­tion des hommes du nord, cette volon­té dure et rec­ti­ligne qui ne com­prend pas les détours, et il est par­ti un matin de sep­tembre avec un petit groupe de guides arabes, vers le sud-ouest, en direc­tion d’un ave­nir qui n’exis­tait pas.

On a retrou­vé son corps deux jours plus tard. Ou plu­tôt, on n’a pas retrou­vé son corps — on a retrou­vé l’en­droit où il avait été tué, une dépres­sion dans le sable à un jour de marche de Tom­bouc­tou, avec des traces de lutte, du sang séché sur les pierres, et rien d’autre. Ses guides l’a­vaient assas­si­né, et ils avaient empor­té ses affaires, ses vête­ments, ses armes, et — c’est ce qui me hante — ses papiers.

Ses papiers. Son jour­nal. Cinq semaines d’ob­ser­va­tions sur Tom­bouc­tou, écrites par le pre­mier Euro­péen à l’a­voir vue, dis­pa­rues dans le sable du Saha­ra. Jamais retrou­vées. Les Anglais ont accu­sé les Fran­çais d’a­voir volé le jour­nal. Les Fran­çais ont accu­sé les Anglais de ne pas avoir pro­té­gé leur homme. Per­sonne n’a accu­sé les assas­sins, parce que les assas­sins étaient des ombres dans le désert, sans visage et sans nom, comme le désert lui-même.

Mais voi­là ce que per­sonne ne sait, et que j’é­cris ici pour la pre­mière fois.

Le jour­nal de Laing n’a pas dis­pa­ru dans le désert.

Il est à Tombouctou.

Je sais cela parce que mon père me l’a dit. Mon père, Moham­med al-Wan­ga­ri, qui était copiste avant moi, et qui connais­sait tous les textes de cette ville comme un ber­ger connaît ses chèvres — par leur forme, par leur odeur, par le bruit qu’elles font quand elles se déplacent. Mon père m’a dit, un soir, quelques mois avant sa mort, que le jour­nal de l’An­glais avait été rap­por­té à Tom­bouc­tou par l’un des guides — non pas par celui qui avait don­né le coup fatal, mais par un autre, un jeune Arabe qui avait récu­pé­ré le cahier dans les affaires du mort et qui, ne sachant pas lire l’é­cri­ture des chré­tiens, l’a­vait ven­du au mar­ché pour quelques cau­ris, pen­sant que c’é­tait un talis­man ou un texte de magie.

Et quel­qu’un l’a­vait ache­té. Un let­tré, un col­lec­tion­neur, quel­qu’un qui avait com­pris que ce cahier en écri­ture étran­gère était un docu­ment sans prix — le témoi­gnage d’un homme qui avait payé de sa vie le droit de regar­der notre ville.

Mon père ne m’a pas dit le nom de ce let­tré. Ou peut-être l’a-t-il dit et je l’ai oublié — j’é­tais jeune, je n’é­cou­tais pas tou­jours, et les morts emportent avec eux les détails qui auraient tout chan­gé. Mais il m’a dit que le jour­nal exis­tait, qu’il était quelque part dans la ville, caché dans un mur ou dans un coffre, atten­dant qu’un lec­teur le trouve.

Et il m’a dit autre chose, que j’é­cris main­te­nant avec une hési­ta­tion qui rend ma main lourde : il m’a dit qu’il savait où le jour­nal était caché.

Il m’a dit que c’é­tait dans la mos­quée Sidi Yahya. Pas dans la biblio­thèque de la mos­quée — cela aurait été trop évident, trop acces­sible. Non. Dans le mur lui-même. Dans l’é­pais­seur du ban­co, der­rière la porte.

La porte de Sidi Yahya.

Celle qui, selon la légende, res­te­rait fer­mée jus­qu’au der­nier jour du monde.

Mon père m’a dit cela et il est mort trois mois plus tard, en me lais­sant ses coffres, ses encres et cette his­toire que je n’ai jamais véri­fiée. Je ne suis pas allé à Sidi Yahya. Je n’ai pas cher­ché le jour­nal dans le mur. Pas par paresse, ni par peur — par res­pect. La porte de Sidi Yahya est scel­lée depuis sa construc­tion, au XVe siècle, et il y a des choses qu’on ne touche pas, des mys­tères qu’on laisse intacts, parce que le mys­tère lui-même est plus pré­cieux que la révélation.

Mais j’é­cris ceci. Je l’é­cris dans ce cahier que je cache­rai moi aus­si dans un mur, comme on cache un secret dans un autre secret, et si quel­qu’un le trouve un jour, dans un siècle ou dans deux, il sau­ra que le jour­nal de l’An­glais est peut-être là, der­rière la porte scel­lée, et il déci­de­ra lui-même s’il veut ouvrir ou non.

Cer­taines portes sont faites pour res­ter fermées.

D’autres attendent sim­ple­ment la bonne main.

*   *   *

J’ai repo­sé le cahier et j’ai regar­dé mes propres mains. Elles trem­blaient. Pas de froid — il ne fait jamais froid à Tom­bouc­tou, même la nuit — mais de quelque chose d’autre, une vibra­tion inté­rieure, une exci­ta­tion que j’a­vais du mal à contrôler.

Le jour­nal de Gor­don Laing.

Le Graal de l’ex­plo­ra­tion afri­caine. Le docu­ment que les his­to­riens bri­tan­niques cher­chaient depuis deux siècles, que des dizaines d’ex­pé­di­tions avaient ten­té de retrou­ver, qui avait fait l’ob­jet de que­relles diplo­ma­tiques entre la France et l’An­gle­terre, et qui avait fini par acqué­rir le sta­tut de légende — le jour­nal per­du, à jamais dis­pa­ru dans les sables du Sahara.

Et Abdou­laye al-Wan­ga­ri, scribe de San­ko­ré, pré­ten­dait qu’il n’a­vait jamais quit­té Tombouctou.

Il était dans le mur de la mos­quée Sidi Yahya.

Der­rière la porte que les dji­ha­distes avaient bri­sée six mois plus tôt.

Je me suis levé. Je me suis assis. Je me suis rele­vé. J’ai mar­ché jus­qu’au bord de la ter­rasse et j’ai regar­dé la ville, les toits plats, les mina­rets dans la nuit, et quelque part dans cette masse sombre de ban­co et de sable, la mos­quée Sidi Yahya, dont la porte sacrée avait été enfon­cée à coups de pioche par des hommes qui croyaient que le der­nier jour du monde était venu et qu’il leur appar­te­nait de l’accomplir.

La porte était ouverte.

Ce que des siècles de pié­té avaient scel­lé, la bru­ta­li­té avait des­cel­lé en quelques minutes.

Et si le jour­nal de Laing était vrai­ment der­rière cette porte — s’il avait sur­vé­cu aux siècles, à l’hu­mi­di­té, aux ter­mites, au temps —, alors il était là, main­te­nant, dans le mur éven­tré d’une mos­quée pro­fa­née, à la mer­ci du pre­mier pillard ou du pre­mier com­bat­tant qui déci­de­rait de fouiller les décombres.

Il fal­lait y aller.

Pas main­te­nant. Pas cette nuit. Pas avec les patrouilles, les check-points, les hommes en noir qui sur­veillaient les mos­quées comme des chiens de garde.

Mais bien­tôt.

J’ai remis le cahier dans ma che­mise. J’ai éteint la bou­gie. Et je suis res­té debout dans le noir, le cœur bat­tant, à écou­ter le vent sur les dunes et à pen­ser à une porte qui ne devait s’ou­vrir qu’au der­nier jour du monde — et qui était ouverte.

*   *   *

Cha­pitre 9 — La gui­tare enterrée

C’est arri­vé un soir de novembre, un de ces soirs où le vent de sable tombe d’un coup et où l’air devient si immo­bile qu’on entend les murs res­pi­rer. J’é­tais dans le hall de La Colombe, assis der­rière le comp­toir, à la place de Moha­med qui était mon­té se cou­cher tôt — une migraine, avait-il dit, en se frot­tant les tempes avec un geste las qui ne lui res­sem­blait pas. L’élec­tri­ci­té était cou­pée depuis trois jours. Une bou­gie sur le comp­toir. Le registre vert fer­mé. Les clés au tableau, bien ali­gnées, inutiles comme des déco­ra­tions mili­taires sur le torse d’un sol­dat mort.

J’ai enten­du la musique.

Pas tout de suite. D’a­bord, j’ai cru que c’é­tait le vent dans les tuyaux de la cour inté­rieure — ces bruits que font les vieilles mai­sons de ban­co quand la tem­pé­ra­ture change, des cra­que­ments, des sif­fle­ments, des plaintes sourdes. Mais le vent était tom­bé. Et le bruit ne venait pas des tuyaux.

Ça venait d’en haut.

Une gui­tare. Quel­qu’un jouait de la gui­tare au deuxième étage de l’Hô­tel La Colombe, dans une ville où la musique était punie de qua­rante coups de fouet.

Le son était si faible que je devais rete­nir ma res­pi­ra­tion pour l’en­tendre. Un filet de notes, hési­tantes d’a­bord, puis plus assu­rées, une mélo­die que j’ai recon­nue avec un coup au cœur — « Ai Du », d’A­li Far­ka Tou­ré. Le mor­ceau lent, celui avec les cordes qui pleurent et la voix qui mur­mure en son­ghay des mots d’a­mour et de fleuve. Sauf qu’il n’y avait pas de voix. Seule­ment la gui­tare, jouée en sour­dine, les doigts étouf­fant les cordes après chaque note comme on referme la main sur une flamme.

J’ai mon­té les escaliers.

Le son venait de la chambre 11. La porte était entre­bâillée. J’ai poussé.

Il était assis sur le lit, en tailleur, une gui­tare acous­tique posée sur ses cuisses. Un homme maigre, la peau très sombre, des mains fines et longues qui cou­raient sur les cordes avec la pré­ci­sion d’un scribe sur le papier. Il por­tait un tur­ban indi­go des­ser­ré, un bou­bou gris, des san­dales de cuir. Toua­reg ou Son­ghay, je n’au­rais pas su dire dans la pénombre — il avait ce visage étroit et angu­leux qui est com­mun aux deux peuples, ces pom­mettes hautes, ces yeux enfon­cés qui voient loin.

Quand il m’a vu, il a posé la paume à plat sur les cordes. Le silence est reve­nu d’un coup, comme un rideau qu’on tire.

« Tu vas me dénon­cer ? » a‑t-il dit.

Sa voix était calme. Pas rési­gnée — calme, avec cette qua­li­té par­ti­cu­lière de ceux qui ont déjà consi­dé­ré toutes les consé­quences pos­sibles et qui ont déci­dé que le risque en valait la peine.

« Non », j’ai dit.

Il m’a regar­dé un moment. Puis il a reti­ré sa main des cordes et il a recom­men­cé à jouer, le même mor­ceau, encore plus bas, un mur­mure de bois et de métal qui rem­plis­sait la chambre comme une odeur.

Je me suis assis par terre, le dos contre le mur, et j’ai écouté.

Il s’ap­pe­lait Agha­ly. Il ne m’a pas dit son nom de famille et je ne l’ai pas deman­dé. Il était musi­cien — gui­ta­riste, chan­teur, il avait joué avec un groupe dans la région de Kidal, il avait fait des concerts au Fes­ti­val au Désert, il avait même joué à Bama­ko dans un club qui s’ap­pe­lait, je crois, le Hogon. Quand les dji­ha­distes étaient arri­vés, il avait enter­ré sa gui­tare dans le jar­din de sa mère, à Tom­bouc­tou — lit­té­ra­le­ment enter­rée, dans un sac plas­tique, sous le man­guier, à côté du puits. Et il était res­té. Il n’a­vait pas fui vers le sud comme beau­coup de musi­ciens. Il n’a­vait pas les moyens, ou il n’a­vait pas le cœur, ou les deux.

Pen­dant sept mois, il n’a­vait pas tou­ché une corde. Sept mois de silence. Le plus long silence de sa vie, disait-il, pire que le silence du désert, parce que le silence du désert est choi­si et que celui-ci était impo­sé. Le désert se tait parce qu’il n’a rien à dire. Tom­bouc­tou se tai­sait parce qu’on la bâillonnait.

Et puis un soir, il n’a­vait plus tenu. Il avait déter­ré la gui­tare, l’a­vait net­toyée, réac­cor­dée — les cordes avaient tenu, la séche­resse du sable les avait conser­vées —, et il avait cher­ché un endroit pour jouer. Pas chez sa mère, c’é­tait trop ris­qué, les voi­sins pou­vaient entendre. Pas dans la rue, évi­dem­ment. Il lui fal­lait un bâti­ment vide, aux murs épais, loin des patrouilles. Et il avait pen­sé à La Colombe.

« L’hô­tel est vide depuis des mois, m’a-t-il dit. Per­sonne n’y vient. Les murs sont épais. Et la chambre 11 est au fond du cou­loir, loin de la rue. »

Il avait rai­son. Les murs de La Colombe, comme tous les murs de ban­co de Tom­bouc­tou, ont cin­quante cen­ti­mètres d’é­pais­seur. C’est une archi­tec­ture qui absorbe la cha­leur, le froid, et le son. Ce qui se joue dans la chambre 11 reste dans la chambre 11.

« Tu viens sou­vent ? » j’ai demandé.

« Tous les deux ou trois jours. La nuit, quand le vieux dort. Je passe par la cour de der­rière. Le mur est bas. »

Je n’ai rien dit. J’ai pen­sé à Moha­med, qui dor­mait au rez-de-chaus­sée avec la séré­ni­té d’un homme qui n’en­tend rien, et je me suis deman­dé s’il savait — s’il avait enten­du, une nuit, ce filet de musique dans les étages, et s’il avait déci­dé de ne rien dire, comme il déci­dait de ne rien dire sur tant de choses, parce que ne rien dire était sa façon de résister.

Agha­ly a joué pen­dant une heure encore. Pas seule­ment Ali Far­ka Tou­ré — aus­si des choses que je ne connais­sais pas, des mélo­dies toua­règues, lentes, hyp­no­tiques, construites sur deux ou trois notes répé­tées comme une prière, et des mor­ceaux plus rapides, syn­co­pés, qui res­sem­blaient à du blues mais en plus angu­leux, en plus sec, comme si le blues avait tra­ver­sé le Saha­ra et que le sable lui avait enle­vé tout ce qui était superflu.

À un moment, il a joué quelque chose et il m’a deman­dé : « Tu connais ? »

J’ai secoué la tête.

« C’est Tina­ri­wen. “Chet Boghas­sa”. Ça veut dire “La Peur n’a pas d’is­sue” en tamachek. »

La peur n’a pas d’is­sue. J’ai pen­sé aux dji­ha­distes dehors, aux patrouilles, aux check-points, et j’ai pen­sé que le titre disait exac­te­ment ce que nous vivions — une peur sans sor­tie, une peur qui n’a­vait pas de porte de der­rière, seule­ment ce mur de ban­co et cette gui­tare en sour­dine et ce musi­cien maigre assis en tailleur sur un lit d’hô­tel vide.

Avant de par­tir, Agha­ly m’a regar­dé et il a dit une chose que je n’ai jamais oubliée. Il a dit : « Tu sais pour­quoi ils inter­disent la musique ? »

J’ai haus­sé les épaules. « Parce que c’est haram ? Parce que le Prophète… »

Il a secoué la tête. « Non. Le Pro­phète aimait la poé­sie. Il aimait les voix. Ce n’est pas une ques­tion de reli­gion. Ils inter­disent la musique parce que la musique est la seule chose qu’on ne peut pas contrô­ler. Tu peux contrô­ler les corps — les cou­vrir, les fla­gel­ler, leur cou­per les mains. Tu peux contrô­ler les mots — inter­dire les livres, fer­mer les écoles, brû­ler les manus­crits. Mais une mélo­die, une fois qu’elle est dans la tête de quel­qu’un, tu ne peux pas l’en sor­tir. Tu ne peux pas fouiller un cer­veau à un check-point. Tu ne peux pas brû­ler un sou­ve­nir. La musique, c’est le seul manus­crit qu’on ne peut pas détruire. »

Il a ran­gé sa gui­tare dans le sac plas­tique, a noué le sac, et il est par­ti par la cour de der­rière, par-des­sus le mur bas, dans la nuit sans lune de Tombouctou.

Je suis redes­cen­du au comp­toir. Moha­med dor­mait tou­jours. La bou­gie s’é­tait éteinte. Dans le noir, j’ai pris le cahier d’Ab­dou­laye et je l’ai ser­ré contre moi, et j’ai pen­sé qu’A­gha­ly avait tort sur un point — les manus­crits aus­si sont indes­truc­tibles, pas leur papier, pas leur encre, mais ce qu’ils contiennent, les mots qu’un scribe a tra­cés il y a deux cents ans dans une cave de Tom­bouc­tou et qui vivent encore, main­te­nant, cette nuit, dans ma che­mise, contre ma peau, intacts.

Il est reve­nu deux nuits plus tard. Et trois nuits après. Et encore après. La chambre 11 est deve­nue notre salle de concert secrète. Par­fois, il jouait et je lisais le cahier d’Ab­dou­laye, cha­cun dans son monde, cha­cun dans son siècle, reliés par le silence de l’hô­tel et par le fait d’être vivants et en résis­tance dans une ville qui vou­lait nous éteindre.

Un soir de décembre, il a ame­né un autre musi­cien — un joueur de cale­basse nom­mé Hami­dou, un Peul ner­veux et sou­riant qui par­lait peu et frap­pait sa cale­basse avec une déli­ca­tesse de chi­rur­gien. À trois, dans la chambre 11, avec une bou­gie, une gui­tare et une cale­basse, nous avons fait de la musique — ou plu­tôt, ils ont fait de la musique et j’ai écou­té, et cette écoute était un acte poli­tique aus­si radi­cal que de trans­por­ter des manus­crits dans la nuit.

Car c’est cela que les dji­ha­distes ne com­pre­naient pas, et que Caillié n’a­vait pas com­pris non plus en son temps, et qu’Ab­dou­laye, dans son cahier, essayait de dire avec ses mots de scribe — Tom­bouc­tou ne se résume pas à ce qu’on voit. Elle est ce qu’on entend, ce qu’on lit, ce qu’on trans­met de bouche à oreille et de main en main, dans l’ombre, quand ceux qui tiennent les armes croient qu’ils tiennent aus­si le silence.

Le silence ne leur a jamais appartenu.

*   *   *

Cha­pitre 10 — Le départ de l’Égyptien

Il est res­té qua­torze jours.

Qua­torze jours, c’est le temps qu’il faut pour tra­ver­ser une fièvre, pour lire un livre court, pour tom­ber amou­reux ou pour déci­der de ne pas le faire. C’est aus­si le temps qu’il a fal­lu à l’é­tran­ger pour voir Tom­bouc­tou — la voir de ses yeux d’Eu­ro­péen, la mesu­rer, la comp­ter, la décrire dans son cahier blanc — et pour déci­der qu’il en avait assez vu.

Il n’en avait pas assez vu. Mais il ne le savait pas, et il ne le sau­ra jamais, parce qu’on ne sait jamais ce qu’on n’a pas vu. C’est le pri­vi­lège de l’a­veugle — il ne sait pas qu’il est aveugle, et il rentre chez lui convain­cu d’a­voir vu le monde.

Pen­dant ces qua­torze jours, je l’ai sui­vi chaque matin et chaque soir. J’ai vu ses pro­me­nades dans les rues, ses conver­sa­tions pru­dentes avec les mar­chands, ses visites aux trois mos­quées, ses silences devant les murs de ban­co, son éton­ne­ment devant le fleuve — car oui, on l’a emme­né voir le Niger, à une heure de marche au sud, et il est res­té long­temps sur la rive, immo­bile, à regar­der l’eau cou­ler, et j’ai pen­sé que c’é­tait peut-être la seule chose de Tom­bouc­tou qu’il com­pre­nait vrai­ment, parce que l’eau coule par­tout de la même manière et qu’il n’y a pas besoin de savoir lire pour com­prendre un fleuve.

J’ai vu aus­si ce que les autres n’ont pas vu — ou ce qu’ils ont vu sans le com­prendre. J’ai vu l’é­tran­ger écrire. Pas en public, non — il n’au­rait jamais osé sor­tir son cahier blanc dans la rue, cela aurait été la fin de son impos­ture. Mais la nuit, dans la mai­son de Sidi Abdal­la­hi, quand la mai­son­née dor­mait, je suis pas­sé sous sa fenêtre — une fenêtre étroite, comme toutes les fenêtres de Tom­bouc­tou, à peine plus large qu’une main — et j’ai vu la lueur de sa lampe et son ombre pen­chée sur quelque chose, et le mou­ve­ment de sa main qui allait et venait, de gauche à droite, de gauche à droite, cette écri­ture inver­sée, cette écri­ture qui fuit.

Il écri­vait sa ver­sion. Moi j’é­cri­vais la mienne. Deux scribes dans la même ville, la même nuit, cha­cun de son côté du mur, et aucun des deux ne savait que l’autre existait.

Le dou­zième jour, il a eu une alerte. Un mar­chand arabe, un cer­tain Ould Moham­med — un homme que­rel­leur et soup­çon­neux que tout le monde évi­tait — a décla­ré au mar­ché que l’é­tran­ger n’é­tait pas plus égyp­tien qu’une chèvre n’est un cha­meau. Il a dit cela fort, devant des témoins, et le bruit a cou­ru jus­qu’à l’Al­ma­my, le chef de la ville, qui a convo­qué Sidi Abdal­la­hi pour lui deman­der des explications.

Sidi Abdal­la­hi a men­ti. Il a men­ti avec l’é­lo­quence d’un homme dont la pro­fes­sion est l’hos­pi­ta­li­té et dont le talent est la per­sua­sion. Il a dit que l’é­tran­ger était un pauvre pèle­rin, un musul­man dévot, un fils d’É­gypte reve­nu à la foi après des années d’exil chez les chré­tiens, et que le mettre en doute, c’é­tait mettre en doute la misé­ri­corde de Dieu. L’Al­ma­my a gron­dé, mais il n’a pas insis­té. Les Fula­ni de Maci­na, qui contrô­laient la ville, avaient d’autres sou­cis que les voya­geurs de pas­sage — les cara­vanes de sel, les taxes, les que­relles de pou­voir avec les Toua­regs du nord. Un faux Égyp­tien de plus ou de moins ne chan­geait pas grand-chose à l’é­qui­libre pré­caire de Tombouctou.

Mais l’é­tran­ger a com­pris qu’il était temps de partir.

Je l’ai vu pré­pa­rer son départ. Il a ache­té des pro­vi­sions au mar­ché — du mil, des dattes, de l’eau dans une outre — et il a négo­cié une place dans une cara­vane qui par­tait vers le nord, vers Araouane, puis à tra­vers le désert jus­qu’au Maroc. La route la plus dan­ge­reuse, la plus longue, celle que seuls les fous et les déses­pé­rés empruntent. Mais c’é­tait la seule qui menait vers l’Eu­rope sans repas­ser par les terres où il avait failli mou­rir en venant.

Le qua­tor­zième jour, à l’aube, il est parti.

Je me suis levé avant le soleil pour le voir. Il a quit­té la mai­son de Sidi Abdal­la­hi avec son sac, son tur­ban, son bou­bou sale, son cahier blanc caché quelque part sur son corps — dans la cein­ture de son pan­ta­lon, je crois, c’est là que j’au­rais mis un texte si j’a­vais dû le cacher pen­dant une tra­ver­sée du Saha­ra. Il a mar­ché vers le nord, vers le point de ras­sem­ble­ment de la cara­vane, au-delà des der­nières mai­sons, là où le sable com­mence pour ne plus finir.

Il ne s’est pas retour­né. Pas une seule fois. Il mar­chait droit, les épaules un peu voû­tées sous le poids de son sac, et il n’a pas regar­dé la ville une der­nière fois, comme si Tom­bouc­tou était déjà der­rière lui, déjà pas­sée, déjà ran­gée dans les pages de son cahier.

J’é­tais debout au coin de la der­nière mai­son, ados­sé au mur de ban­co, et je l’ai regar­dé s’é­loi­gner. Sa sil­houette a dimi­nué len­te­ment — c’est l’ef­fet du désert, les sil­houettes ne dis­pa­raissent pas, elles rétré­cissent, comme si le sable les man­geait par les pieds — et je me suis deman­dé s’il allait survivre.

L’An­glais n’a­vait pas sur­vé­cu. L’An­glais était par­ti dans une autre direc­tion, vers le sud, mais le résul­tat avait été le même — le désert, les guides traîtres, la mort dans le sable. Cet homme-là par­tait vers le nord, vers un désert plus vaste encore, des semaines de marche sans eau, sans ombre, avec le seul secours de sa cara­vane et de son mensonge.

J’ai pen­sé : il va mourir.

Je me suis trom­pé. Il n’est pas mort. J’ai appris plus tard — des mois plus tard, par un mar­chand de retour de Fès — qu’il avait tra­ver­sé le Saha­ra, atteint le Maroc, et de là, rejoint l’Eu­rope. Il avait sur­vé­cu. L’É­gyp­tien avait réus­si ce que l’An­glais n’a­vait pas réus­si — non pas atteindre Tom­bouc­tou, car l’An­glais y était arri­vé avant lui, mais en revenir.

Et il avait racon­té notre ville au monde.

Je ne sais pas ce qu’il a écrit. Je ne lirai jamais son cahier blanc, comme il ne lira jamais le mien. Mais je sais, avec la cer­ti­tude du scribe qui a pas­sé sa vie à dis­tin­guer les copies fidèles des copies faus­sées, que ce qu’il a écrit n’est pas Tom­bouc­tou. C’est l’ombre de Tom­bouc­tou vue par un homme qui ne savait pas lire ses murs.

Et pour­tant. Et pour­tant, je ne peux pas lui en vou­loir. Il a ris­qué sa vie pour voir notre ville. Il a tra­ver­sé un conti­nent dégui­sé, malade, affa­mé, pour poser ses yeux sur nos rues de sable et nos mos­quées de boue. Il y a dans ce geste quelque chose de fou et de noble — quelque chose que je recon­nais, parce que c’est le même geste que font les copistes depuis des siècles : tra­ver­ser une épreuve pour accé­der à un texte.

Il est venu lire Tom­bouc­tou. Il l’a mal lue. Mais il est venu.

C’est plus que ce que feront la plu­part des hommes.

*   *   *

J’é­cris ces lignes finales à la lumière d’une lampe à huile de sésame, dans la pièce du fond de la mai­son de mon père. Les coffres de manus­crits sont autour de moi, lourds et silen­cieux, et dans ces coffres il y a des siècles de savoir, d’a­mour, de prière, de cal­cul, de poé­sie, d’en­nui, de génie, de bana­li­té — tout ce qu’une ville peut pro­duire quand elle décide que la chose la plus impor­tante au monde est d’écrire.

Je vais cacher ce cahier. Je vais le mettre dans le coffre le plus ancien, celui du fond, contre le mur de la cave. Je ne le met­trai pas avec les textes sacrés — il n’est pas sacré. Je ne le met­trai pas avec les trai­tés de science — il n’est pas savant. Je le met­trai au fond, sous les autres, comme on met une graine sous la terre, et j’at­ten­drai. Pas moi — je n’at­ten­drai rien, je serai mort bien avant qu’on le trouve. Mais le cahier atten­dra. Les cahiers sont patients. Ils ont le temps que les hommes n’ont pas.

Si vous lisez ceci, c’est que quel­qu’un a ouvert le coffre. C’est que Tom­bouc­tou existe encore. C’est que les mots ont sur­vé­cu — au sable, à la cha­leur, aux ter­mites, aux pillards, aux conqué­rants, à tous ceux qui croient qu’on peut tuer une ville en brû­lant ses livres.

Ils se trompent. Ils se sont tou­jours trompés.

Les livres brûlent. Mais les mots restent.

Abdou­laye fils de Moham­med al-Wan­ga­ri, scribe, Tom­bouc­tou, année 1244 de l’Hégire.

*   *   *

J’ai refer­mé le cahier.

C’é­tait la der­nière page. L’encre, au bas du texte, était un peu plus épaisse que dans le reste du manus­crit — comme si Abdou­laye avait appuyé plus fort sur la plume pour les der­niers mots, conscient que c’é­taient les der­niers, que le cahier allait des­cendre dans la cave et que plus per­sonne ne le lirait avant longtemps.

Il ne s’é­tait pas trom­pé. Per­sonne ne l’a­vait lu. Pas en cent quatre-vingt-quatre ans. Le cahier avait atten­du dans le coffre, sous les trai­tés de juris­pru­dence et les com­men­taires cora­niques, patient comme une graine sous la terre, exac­te­ment comme il l’a­vait écrit, et il avait fal­lu que des hommes en noir arrivent dans des pick-up Toyo­ta et menacent de brû­ler les biblio­thèques pour que quel­qu’un — moi, Ous­mane Maï­ga, récep­tion­niste de nuit — des­cende dans la cave, ouvre le coffre, et trouve le cahier.

Si vous lisez ceci, c’est que Tom­bouc­tou existe encore.

Tom­bouc­tou exis­tait encore. Meur­trie, bâillon­née, occu­pée, mais debout. Les murs de ban­co n’a­vaient pas bou­gé. Les manus­crits que nous avions sau­vés étaient en route vers le sud. La musique résis­tait dans la chambre 11 d’un hôtel vide. Et moi, je tenais dans mes mains le témoi­gnage d’un scribe du XIXe siècle qui avait vu pas­ser Caillié et qui avait eu l’in­tel­li­gence — la grâce — de ne pas le dénon­cer, de ne pas le chas­ser, mais de l’ob­ser­ver, de le com­prendre, et de poser à côté de son regard un autre regard.

Dehors, le ciel de décembre était immense et froid. Les étoiles étaient si nom­breuses qu’elles fai­saient un bruit — pas un bruit audible, un bruit visuel, un scin­tille­ment trop dense pour être silen­cieux. La ville dor­mait. Les dji­ha­distes dor­maient. Moha­med dor­mait. Agha­ly dor­mait quelque part avec sa gui­tare enter­rée dans sa mémoire.

Et moi je veillais, avec un cahier en cuir de chèvre et une ques­tion qui me brû­lait les doigts :

Le jour­nal de Gor­don Laing.

La porte de Sidi Yahya.

Fal­lait-il y aller ?

*   *   *

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Pre­mière partie

Tom­bouc­tou — Hôtel La Colombe

PRE­MIÈRE PAR­TIE — LE SILENCE

Cha­pitre 1 — La terrasse

La der­nière cliente de l’Hô­tel La Colombe était une Alle­mande aux che­veux cou­leur de paille qui pho­to­gra­phiait les mos­quées. Elle est par­tie un mar­di de mars, avec un sac à dos trop lourd et un regard de quel­qu’un qui sait qu’elle ne revien­dra pas. Elle a lais­sé un pour­boire exces­sif sur la table de nuit — dix mille francs CFA dans une enve­loppe sans nom — et un tube de crème solaire enta­mé dans la salle de bains. Moha­med Tou­ré a glis­sé les billets dans la poche de son bou­bou et jeté le tube à la pou­belle. Puis il a tiré le drap du lit, l’a plié en quatre avec cette len­teur méti­cu­leuse qu’il met dans chaque geste, et il a refer­mé la porte de la chambre 7.

C’é­tait la der­nière porte à refer­mer. L’hô­tel était vide.

Moi, je suis res­té. Parce qu’un hôtel sans clients a encore besoin de quel­qu’un pour veiller sur le vide, et parce que je n’a­vais nulle part où aller — ou plu­tôt, parce que l’en­droit où j’au­rais pu aller, Bama­ko, ses rues embou­teillées et ses pro­messes de postes à l’u­ni­ver­si­té qui ne venaient jamais, me sem­blait plus inha­bi­table encore qu’un hôtel désert au bord du Sahara.

Je m’ap­pelle Ous­mane Maï­ga. J’ai trente-deux ans. J’ai un diplôme d’his­toire de l’u­ni­ver­si­té de Bama­ko qui ne m’a ser­vi qu’à obte­nir un poste de récep­tion­niste de nuit dans un hôtel de Tom­bouc­tou où per­sonne ne vient plus. La nuit, quand Moha­med dort — et Moha­med dort beau­coup, c’est un homme qui a fait du som­meil une forme d’art —, je m’ins­talle sur la ter­rasse du deuxième étage avec un thé à la menthe trop sucré et je regarde les dunes. Elles com­mencent à quelques cen­taines de mètres, juste der­rière les der­nières mai­sons de ban­co, et elles montent dou­ce­ment vers le ciel comme une res­pi­ra­tion rete­nue. Quand il n’y a pas de vent, on entend le fleuve. Quand il y a du vent, on n’en­tend plus rien.

C’est depuis cette ter­rasse que j’ai vu arri­ver les pick-up.

Il fai­sait presque nuit. Le ciel avait cette cou­leur que je n’ai vue nulle part ailleurs — un orange éteint, comme une braise qu’on aurait recou­verte de cendre. J’é­tais en train de ver­ser le troi­sième thé, celui qu’on appelle amer comme la mort, quand j’ai enten­du les moteurs. Pas un moteur, pas deux. Beau­coup. Un gron­de­ment conti­nu, comme le ton­nerre au loin sauf qu’il ne pleut jamais à Tom­bouc­tou en avril.

Les phares sont appa­rus sur la route de Kaba­ra, une file de points lumi­neux trem­blant dans la cha­leur rési­duelle du sol. Puis les pick-up eux-mêmes — Toyo­ta blancs, une dou­zaine au moins, et sur cha­cun, debout à l’ar­rière, des sil­houettes en noir avec des fusils. Les dra­peaux que j’ai d’a­bord pris pour des chif­fons agi­tés par la vitesse étaient des éten­dards noirs, et il m’a fal­lu quelques secondes pour com­prendre que les mots ins­crits des­sus en arabe blanc n’é­taient pas un slo­gan poli­tique mais la cha­ha­da. La pro­fes­sion de foi.

Moha­med est appa­ru der­rière moi sur la ter­rasse. Il sen­tait le som­meil et le savon bon mar­ché. Il n’a rien dit. Il a regar­dé le convoi tra­ver­ser la rue prin­ci­pale en sou­le­vant un nuage de pous­sière ocre, et quand le bruit des moteurs a été rem­pla­cé par des voix — des cris, des ordres aboyés dans un arabe que je ne recon­nais­sais pas, un arabe du nord, gut­tu­ral, cou­pant — il a posé sa main sur mon épaule et il a dit : « Éteins la lumière. »

J’ai éteint.

Nous sommes res­tés là, dans le noir, à écou­ter la ville chan­ger de propriétaire.

Il y a eu des coups de feu vers minuit. Pas des rafales — des tirs iso­lés, espa­cés, comme une ponc­tua­tion. Quel­qu’un tirait en l’air ou sur quelque chose, impos­sible de savoir. Puis un long silence. Puis de la musique — de la musique, oui, dif­fu­sée par les haut-par­leurs d’un véhi­cule, une psal­mo­die rauque que je ne connais­sais pas, une réci­ta­tion cora­nique accé­lé­rée, méca­nique, sans aucune des modu­la­tions ni des ten­dresses que j’a­vais enten­dues dans la voix des imams de Tom­bouc­tou depuis l’enfance.

« Ce n’est pas notre Coran », a mur­mu­ré Mohamed.

Non. Ce n’é­tait pas notre Coran. C’é­tait le même texte et ce n’é­tait pas le même texte, comme une pho­to­gra­phie d’un visage aimé prise sous un éclai­rage cruel — les traits sont là, mais l’âme a disparu.

Au matin, les dra­peaux noirs flot­taient sur le com­mis­sa­riat, sur la mai­rie, sur le bureau du gou­ver­neur. Des hommes en tur­ban, le visage cou­vert, patrouillaient en binômes dans les rues. L’un d’eux s’est arrê­té devant La Colombe, a regar­dé la façade en ban­co — les murs ocre, la ter­rasse aux balus­trades blanches, le pan­neau à demi effa­cé qui disait HÔTEL en lettres bleues — et il est pas­sé sans entrer. Moha­med a pous­sé un souffle. Pas un sou­pir, pas un mot. Un souffle.

Depuis la ter­rasse, je voyais la mos­quée Djin­gue­re­ber au sud, son mina­ret de terre qui sem­blait fondre dans la lumière, et au nord, par-delà les toits plats, la lisière du sable. Entre les deux, Tom­bouc­tou. Ma ville. La ville de mon père et du père de mon père, la ville aux trois cent trente-trois saints, la ville des manus­crits. La ville qui, ce matin-là, ne res­sem­blait plus à rien de ce que je connaissais.

Un enfant a tra­ver­sé la rue en cou­rant, pieds nus, et un homme en noir lui a crié quelque chose. L’en­fant s’est arrê­té net, comme fou­droyé, puis il a fait demi-tour et il a dis­pa­ru dans une ruelle. Il ne cou­rait plus. Il mar­chait très vite, les épaules rentrées.

C’est à ce moment-là, je crois, que j’ai com­pris que ce ne serait pas une affaire de jours.

Moha­med a des­cen­du les esca­liers, a ouvert le registre de l’hô­tel — le grand cahier vert où il ins­cri­vait les noms des clients depuis 1998 — et il l’a refer­mé. Il l’a glis­sé sous le comp­toir, der­rière la boîte à clés. Comme si les noms ins­crits dedans étaient eux aus­si quelque chose qu’il fal­lait désor­mais protéger.

Moi, je suis res­té sur la ter­rasse. Je n’ai pas bou­gé de la jour­née. J’ai regar­dé ma ville deve­nir une autre ville — la même, exac­te­ment la même, les mêmes murs, les mêmes ruelles, les mêmes chèvres errant entre les mai­sons, mais tra­ver­sée par un silence nou­veau, un silence qui n’é­tait pas l’ab­sence de bruit mais la pré­sence de la peur.

Le soir, j’ai pré­pa­ré le thé comme d’ha­bi­tude. Trois verres. Le pre­mier doux comme la vie, le deuxième fort comme l’a­mour, le troi­sième amer comme la mort. Je les ai bus tous les trois, seul, face aux dunes.

Les dunes n’a­vaient pas changé.

C’est peut-être pour ça que je les regarde.

*   *   *

Cha­pitre 2 — La nou­velle loi

Les pre­miers jours, on n’a pas com­pris les règles. Ou plu­tôt, les règles chan­geaient d’heure en heure, selon l’homme qui patrouillait, selon l’hu­meur du chef de sec­teur, selon la direc­tion du vent — et à Tom­bouc­tou le vent change sou­vent. Le lun­di, une femme pou­vait mar­cher seule dans la rue à condi­tion d’être voi­lée de la tête aux pieds. Le mar­di, elle ne pou­vait plus sor­tir du tout sans un homme à ses côtés. Le mer­cre­di, le couvre-feu tom­bait à vingt heures. Le jeu­di, à dix-huit. Per­sonne ne savait.

La seule constante, c’é­tait le silence.

La musique avait dis­pa­ru le pre­mier jour. Pas pro­gres­si­ve­ment, pas par décret offi­ciel affi­ché sur les murs — non, phy­si­que­ment, bru­ta­le­ment, comme un organe qu’on arrache. Des hommes en noir sont entrés dans les mai­sons où ils enten­daient du bruit et ils ont pris les postes de radio, les lec­teurs de cas­settes, les CD, les télé­phones qui dif­fu­saient de la musique. Quand ils n’ont pas pris, ils ont cas­sé. Bin­tu Dara, la chan­teuse qui vivait près de la mos­quée Sidi Yahya, m’a racon­té plus tard qu’un com­bat­tant était entré chez elle, avait vu le petit djem­bé de son fils de huit ans posé dans un coin, et l’a­vait fra­cas­sé contre le mur sans un mot. Le gosse n’a pas pleu­ré. Il a regar­dé les mor­ceaux de bois et de peau au sol, puis il a regar­dé sa mère, et il est sor­ti dans la cour.

Tom­bouc­tou sans musique, c’est un corps sans souffle. On ne s’en rend compte que lors­qu’elle dis­pa­raît. Les appels du muez­zin, oui, ceux-là ont conti­nué — mais tor­dus, accé­lé­rés, mécon­nais­sables, lus par des voix étran­gères dans des micro­phones gré­sillants. Et entre les appels, rien. Plus de kora der­rière les portes. Plus de femmes qui chantent en pilant le mil. Plus de radio dans les échoppes du mar­ché. Plus de Tina­ri­wen en sour­dine dans les ate­liers des méca­ni­ciens. Rien que le vent, les chèvres, et de temps en temps un ordre crié en arabe.

J’ai appris très vite à recon­naître les groupes. Il y avait Ansar Dine, les « Défen­seurs de la Foi », qui étaient sur­tout des Toua­regs du nord ral­liés au dji­had par idéo­lo­gie ou par oppor­tu­nisme — ceux-là par­laient tama­chek entre eux et arabe quand ils don­naient des ordres. Il y avait les com­bat­tants d’A­Q­MI, Al-Qaï­da au Magh­reb isla­mique, des Algé­riens sur­tout, le visage tou­jours cou­vert, qui occu­paient les bâti­ments offi­ciels. Et il y avait le MUJAO, le Mou­ve­ment pour l’u­ni­ci­té et le jihad en Afrique de l’Ouest, les plus impré­vi­sibles, les plus jeunes, ceux qui jouaient avec leurs kalach­ni­kovs comme des enfants avec des bâtons.

À La Colombe, les jours avaient un goût de pous­sière et de néant. Moha­med ouvrait l’hô­tel chaque matin par habi­tude, comme un prêtre qui conti­nue d’of­fi­cier dans une église déser­tée. Il balayait l’en­trée, épous­se­tait le comp­toir, véri­fiait les clés — chambre 1, chambre 2, chambre 3, toutes accro­chées au tableau, toutes inutiles. Par­fois il met­tait en marche le ven­ti­la­teur du hall, quand il y avait de l’élec­tri­ci­té, c’est-à-dire de moins en moins sou­vent. Le ven­ti­la­teur bras­sait l’air chaud avec un bruit de papillon épui­sé, et Moha­med s’as­seyait der­rière le comp­toir et fer­mait les yeux.

Moi, je conti­nuais de venir la nuit. C’é­tait absurde. Un récep­tion­niste de nuit dans un hôtel sans clients, c’est une sen­ti­nelle qui garde un tré­sor volé. Mais je venais quand même, parce que l’hô­tel était le seul endroit de Tom­bouc­tou qui res­sem­blait encore au monde d’a­vant. Les murs étaient les mêmes. La ter­rasse n’a­vait pas chan­gé. Les chambres sen­taient tou­jours le savon et la pous­sière, cette odeur par­ti­cu­lière des lieux qu’on habite peu, une odeur de patience. Et la nuit, quand je mon­tais sur le toit, je voyais les mêmes étoiles que la veille et que le siècle der­nier — le Saha­ra offre ça, cette per­ma­nence du ciel quand tout le reste bascule.

C’est au cours de la troi­sième semaine que j’ai vu ma pre­mière flagellation.

C’é­tait un ven­dre­di, sur la place devant le com­mis­sa­riat. Un attrou­pe­ment silen­cieux. J’ai recon­nu des visages — des voi­sins, des com­mer­çants du mar­ché, le bou­cher de la rue Askia Moham­med — mais per­sonne ne se regar­dait. Tous les yeux étaient fixés au sol ou sur la scène, et la scène c’é­tait un homme à genoux, les mains liées, le dos nu, et un com­bat­tant der­rière lui avec une lanière de cuir. L’homme à genoux avait fumé une ciga­rette. C’est ce qu’a dit le juge — un jeune bar­bu en tur­ban noir qui lisait la sen­tence dans un méga­phone. Qua­rante coups.

Je n’ai pas comp­té les coups. J’ai comp­té les silences entre les coups. Ce qui m’a frap­pé, c’est que l’homme ne criait pas. Il ser­rait les dents et il regar­dait le sol, et entre chaque coup il y avait un silence d’en­vi­ron trois secondes, le temps que le bras se lève et retombe, et dans ce silence on n’en­ten­dait rien — pas un mur­mure dans la foule, pas un chien, pas un oiseau, rien que le vent sur le sable.

Qua­rante silences.

Quand c’é­tait fini, la foule s’est dis­per­sée sans bruit, comme de l’eau qui s’in­filtre dans la terre. L’homme s’est rele­vé seul. Per­sonne ne l’a aidé. Pas parce que per­sonne ne vou­lait l’ai­der, mais parce que l’ai­der, c’é­tait se désigner.

Je suis ren­tré à La Colombe. Moha­med était sur le seuil, comme tou­jours. Il m’a regar­dé et il a com­pris que j’a­vais vu. Il n’a rien deman­dé. Il m’a ver­sé un thé — un seul, pas trois, et sans sucre — et il a dit : « Bois. »

J’ai bu.

Le thé sans sucre, c’est le thé qu’on offre à celui qui a besoin de reve­nir à lui-même. Ça brûle la langue et ça réveille quelque chose de dur au fond de la gorge, quelque chose qui res­semble à la colère mais qui n’a pas encore de nom.

Les semaines sui­vantes ont été une lente des­cente dans l’ha­bi­tude de l’i­nac­cep­table. On s’ha­bi­tue à tout, dit-on, et c’est vrai, et c’est ter­rible, parce que s’ha­bi­tuer, c’est déjà consen­tir un peu. Je m’ha­bi­tuais aux check-points. Je m’ha­bi­tuais à bais­ser les yeux quand un pick-up pas­sait. Je m’ha­bi­tuais au silence dans les rues, à l’ab­sence de musique, aux femmes fan­tômes sous leurs voiles noirs, aux bou­tiques fer­mées, aux enfants qui ne jouaient plus dehors. Je m’ha­bi­tuais à la peur — non pas une peur aiguë, vio­lente, mais une peur plate, conti­nue, comme une fièvre basse qui ne monte jamais assez pour qu’on s’a­lite mais qui ne tombe jamais non plus.

Moha­med, lui, sem­blait immu­ni­sé. Il avait cette pla­ci­di­té des hommes qui ont vu suf­fi­sam­ment de choses pour savoir que tout passe — les empires, les occu­pa­tions, les dra­peaux. Tom­bouc­tou avait été conquise par les Son­ghay, par les Maro­cains, par les Peuls, par les Toua­regs, par les Fran­çais, par les Maliens eux-mêmes après l’in­dé­pen­dance. Chaque fois, les dra­peaux chan­geaient et les murs de ban­co res­taient. Moha­med appar­te­nait aux murs.

« Ils par­ti­ront », disait-il par­fois, le soir, en fer­mant le por­tail de l’hô­tel. Pas comme une pré­dic­tion, pas comme un espoir — comme un fait géo­lo­gique. Les dunes bougent, le fleuve monte et des­cend, les occu­pants partent. C’est dans l’ordre des choses.

Moi, je n’a­vais pas cette patience miné­rale. J’a­vais trente-deux ans et un diplôme inutile et une rage sourde qui me pre­nait chaque matin au réveil quand j’en­ten­dais, au lieu de la radio, au lieu d’une voix de femme chan­tant en son­ghay, le gron­de­ment d’un pick-up dans la rue et la voix métal­lique du méga­phone qui réci­tait les inter­dits du jour.

Un soir de mai — le ciel était vio­let, cette cou­leur d’ec­chy­mose qu’il prend par­fois après les jour­nées de vent —, j’ai trou­vé dans la chambre 12 un télé­phone por­table oublié par un client. Un vieux Nokia à touches, presque déchar­gé. Je l’ai allu­mé. Il n’y avait plus de réseau, mais il res­tait dans la mémoire un fichier audio. J’ai appuyé sur lec­ture, le volume au mini­mum, l’o­reille col­lée contre le haut-par­leur minuscule.

C’é­tait une chan­son d’A­li Far­ka Tou­ré. « Dia­ra­by ». La gui­tare sèche, la voix rauque, le fleuve Niger qui coule dans chaque note.

J’ai écou­té la chan­son trois fois de suite, cou­ché sur le lit de la chambre 12, dans le noir, le télé­phone posé contre ma joue comme une main tiède. À la qua­trième écoute, la bat­te­rie est morte. L’é­cran s’est éteint et le silence est reve­nu, le même silence qu’a­vant mais un peu dif­fé­rent main­te­nant, un peu plus sup­por­table, parce que la musique avait lais­sé quelque chose dans l’air, une vibra­tion, un rési­du, comme le par­fum d’une femme qui vient de quit­ter la pièce.

J’ai gar­dé le télé­phone mort dans ma poche pen­dant des semaines. Je ne sais pas pour­quoi. C’é­tait un objet sans usage, un rec­tangle de plas­tique muet. Mais c’é­tait le der­nier endroit où j’a­vais enten­du de la musique, et le gar­der sur moi, c’é­tait gar­der la preuve que la musique avait existé.

*   *   *

Cha­pitre 3 — Les coffres

L’ap­pel est venu un soir de juin, par la bouche d’un ado­les­cent que je ne connais­sais pas. Il s’est pré­sen­té à la porte de La Colombe à la tom­bée de la nuit, a deman­dé Ous­mane Maï­ga, et quand je me suis avan­cé, il m’a ten­du un papier plié en quatre. Des­sus, à l’encre bleue, une écri­ture que j’ai recon­nue immé­dia­te­ment — celle d’Al­ka­di Maï­ga, mon ancien pro­fes­seur à Bama­ko, qui diri­geait depuis vingt ans l’une des biblio­thèques pri­vées de Tom­bouc­tou, la biblio­thèque al-Wan­ga­ri, du nom de la famille qui avait accu­mu­lé des manus­crits pen­dant trois siècles.

Le mes­sage disait : « Viens demain à la mai­son, après la der­nière prière. Viens seul. Ne parle à personne. »

J’y suis allé.

La mai­son des al-Wan­ga­ri est l’une de ces vieilles demeures de ban­co du quar­tier nord, près de la mos­quée San­ko­ré — deux étages, une cour inté­rieure, des murs si épais qu’on y entre comme dans une fraî­cheur d’eau. Elle n’a pas de numé­ro. À Tom­bouc­tou, les mai­sons n’ont pas besoin de numé­ro ; on les connaît par le nom de la famille, par la forme de la porte, par l’arbre qui pousse devant. Celle des al-Wan­ga­ri se recon­naît à un figuier cen­te­naire qui a pous­sé si près du mur qu’il semble le sou­te­nir, ou peut-être que c’est le mur qui sou­tient l’arbre — après un siècle, on ne sait plus.

Alka­di m’at­ten­dait dans la pièce du fond, assis en tailleur sur un tapis, entou­ré de quatre autres hommes que je ne connais­sais pas tous. L’un d’eux, un grand Son­ghay au visage angu­leux, por­tait un bou­bou blanc imma­cu­lé mal­gré la pous­sière et la cha­leur — je n’ai jamais su com­ment cer­tains hommes de cette ville par­viennent à gar­der le blanc blanc. C’é­tait Ibra­him Kha­lil, le res­pon­sable local de SAVA­MA-DCI, l’as­so­cia­tion qui coor­don­nait la sau­ve­garde des manus­crits dans les biblio­thèques pri­vées. Les trois autres étaient des jeunes, à peine plus âgés que moi, des fils de familles gar­diennes de manuscrits.

Alka­di n’a pas fait de pré­am­bule. Il a dit : « Les manus­crits ne sont plus en sécu­ri­té dans les biblio­thèques. Les dji­ha­distes n’ont pas encore tou­ché aux col­lec­tions pri­vées, mais ils ont pris l’Ins­ti­tut Ahmed Baba et ils campent dedans. Ce n’est qu’une ques­tion de temps. Il faut dis­per­ser les textes dans les mai­sons du quar­tier, les enter­rer s’il le faut, les sor­tir de la ville si c’est pos­sible. On a besoin de bras, de dos et de silence. »

Il m’a regar­dé. « Tu connais les manus­crits. Tu sais les mani­pu­ler. Tu sais ce qu’ils valent. Et tu es de la nuit — tu ne dors pas avant l’aube. C’est pour ça que je t’ai appelé. »

J’ai dit oui sans réflé­chir. Non — ce n’est pas vrai. J’ai réflé­chi. J’ai réflé­chi très vite, pen­dant les deux ou trois secondes qui ont sui­vi sa phrase, et dans ces deux ou trois secondes j’ai pen­sé aux check-points, aux fla­gel­la­tions, aux mains cou­pées, aux tirs dans la nuit, et j’ai pen­sé aus­si à la chambre 12 de La Colombe, au télé­phone mort dans ma poche, au silence, et j’ai dit oui.

La pre­mière opé­ra­tion a eu lieu trois nuits plus tard.

Nous étions six. Alka­di ne venait pas — il était trop connu, trop visible, son visage était asso­cié aux manus­crits dans l’es­prit de tous les let­trés de la ville et peut-être dans l’es­prit des occu­pants aus­si. Il res­tait dans la mai­son al-Wan­ga­ri et coor­don­nait par mes­sages écrits, por­tés par des ado­les­cents, jamais par téléphone.

On m’a don­né une lampe torche, un sac de jute, et des gants de coton blanc — les mêmes que j’u­ti­li­sais quand je res­tau­rais des manus­crits pour Alka­di, avant. Les gants, c’é­tait pour ne pas abî­mer les textes. Le sac, c’é­tait pour les cacher. La lampe, c’é­tait pour voir dans le noir, mais il fal­lait l’u­ti­li­ser le moins pos­sible, seule­ment dans les pièces fer­mées, jamais dans la rue.

La biblio­thèque al-Wan­ga­ri conte­nait envi­ron quatre mille manus­crits. Pas les plus célèbres de Tom­bouc­tou — ceux-là étaient à la biblio­thèque Mam­ma Hai­da­ra, ou à l’Ins­ti­tut Ahmed Baba — mais quatre mille textes tout de même, dont cer­tains remon­taient au XVe siècle. Des trai­tés de juris­pru­dence isla­mique, des com­men­taires cora­niques, des textes de méde­cine et d’as­tro­no­mie, des poèmes sou­fis, des cor­res­pon­dances entre let­trés, des contrats com­mer­ciaux, des généa­lo­gies fami­liales. Quatre mille pages d’une mémoire que quel­qu’un, quelque part, avait déci­dé de brûler.

La pre­mière nuit, nous avons dépla­cé envi­ron deux cents manus­crits. Pas plus. Les textes étaient ran­gés dans des coffres de bois — des can­tines, comme les appe­lait Alka­di, un mot qui m’é­vo­quait les boîtes à goû­ter de mon enfance, sauf que celles-ci conte­naient l’his­toire de l’A­frique de l’Ouest.

Le poids d’un coffre char­gé de manus­crits est sur­pre­nant. On s’at­tend à quelque chose de léger — du papier, de l’encre, du cuir fin. Mais trois cents ans de papier accu­mu­lé, c’est dense, c’est lourd, c’est com­pact comme de la terre. Il fal­lait deux hommes par coffre. On les por­tait dans les ruelles, sans par­ler, en chaus­settes pour amor­tir le bruit des pas sur le sol de sable, et on les dépo­sait dans les arrière-cours des mai­sons alliées — chez un cou­sin, chez un voi­sin de confiance, chez la veuve d’un ancien bibliothécaire.

Je me sou­viens du pre­mier coffre que j’ai sou­le­vé. Bois sombre, fer­rures rouillées, un cade­nas dont la clé avait été per­due depuis si long­temps que quel­qu’un avait fini par for­cer la ser­rure avec un tour­ne­vis. À l’in­té­rieur, les manus­crits étaient enve­lop­pés dans des chif­fons de coton, comme des nour­ris­sons. Je les ai pris un par un — les gants blancs sur mes mains, la lampe torche coin­cée sous mon men­ton — et je les ai trans­fé­rés dans le sac de jute. Chaque manus­crit avait une tex­ture dif­fé­rente. Cer­tains étaient souples comme du tis­su, la peau de chèvre encore grasse après des siècles. D’autres étaient secs, cas­sants, et je sen­tais sous mes doigts gan­tés le cra­que­ment infime des fibres qui protestaient.

Et l’o­deur. L’o­deur des manus­crits de Tom­bouc­tou est une chose qu’on ne peut pas décrire vrai­ment. C’est un mélange de vieux cuir, de pous­sière de ban­co, d’encre d’A­frique — cette encre fabri­quée à par­tir de char­bon de bois et de gomme ara­bique — et de quelque chose d’autre, quelque chose d’or­ga­nique et de pro­fond, comme l’o­deur de la terre après la pluie mais en plus ancien, en plus dense. C’est l’o­deur du temps qui a séché.

Cette nuit-là, en por­tant un coffre dans la ruelle qui longe la mos­quée San­ko­ré, j’ai enten­du un moteur. Nous nous sommes figés tous les trois — moi et deux fils al-Wan­ga­ri, Ama­dou et Yous­souf, des gar­çons de vingt ans qui ne pesaient pas plus lourd que les coffres qu’ils por­taient. Le pick-up est pas­sé au bout de la ruelle, ses phares balayant le mur d’en face. Nous étions dans l’ombre du figuier, immo­biles, le coffre posé au sol entre nous. Le pick-up a ralen­ti. Quel­qu’un a bra­qué une lampe dans notre direc­tion. Le fais­ceau a glis­sé sur le mur, sur les branches basses du figuier, sur le sol de sable — à moins d’un mètre du coffre.

Puis le pick-up a accé­lé­ré et il est parti.

Ama­dou a souf­flé. Yous­souf s’est accrou­pi, les mains sur les genoux. Moi, j’ai regar­dé le coffre. Dans la pénombre, il avait l’air d’un ani­mal cou­ché, quelque chose de vivant et de patient qui atten­dait qu’on le remette en mouvement.

On l’a remis en mouvement.

Nuit après nuit, pen­dant des semaines, nous avons vidé la biblio­thèque al-Wan­ga­ri. Quatre mille manus­crits dis­per­sés dans une tren­taine de mai­sons, enfouis dans des caves, glis­sés sous des lits, cachés dans des gre­niers à mil. L’o­pé­ra­tion était coor­don­née à l’é­chelle de toute la ville — d’autres équipes fai­saient le même tra­vail pour la biblio­thèque Mam­ma Hai­da­ra, pour la biblio­thèque Fon­do Kati, pour des dizaines de col­lec­tions pri­vées. Au total, des cen­taines de mil­liers de manus­crits en mou­ve­ment dans les ténèbres de Tom­bouc­tou, un fleuve sou­ter­rain de papier et de cuir qui cou­lait de mai­son en mai­son sans que les occu­pants ne s’en aperçoivent.

Ou peut-être s’en aper­ce­vaient-ils. Peut-être que cer­tains d’entre eux, les plus malins, les plus atten­tifs, savaient qu’il se pas­sait quelque chose dans les ruelles de la nuit. Mais ils ne com­pre­naient pas quoi. Ils cher­chaient des armes, des radios, des télé­phones satel­lites. Pas des livres. Ils ne pou­vaient pas ima­gi­ner qu’une ville entière risque sa peau pour du papier.

C’est lors de la sixième ou sep­tième nuit — je ne sais plus, les nuits se sont mélan­gées — que je suis des­cen­du dans la cave de la mai­son al-Wan­ga­ri pour la der­nière fois. Alka­di m’a­vait dit qu’il res­tait un coffre, le plus ancien, celui qui était ran­gé dans le recoin le plus pro­fond, contre le mur du fond. « Il y a des choses là-dedans que per­sonne n’a tou­chées depuis long­temps, m’a­vait-il pré­ve­nu. Sois délicat. »

La cave sen­tait la terre mouillée — une aber­ra­tion dans cette ville de sable, mais les caves de Tom­bouc­tou sont étranges, elles gardent une humi­di­té ancienne, comme si le fleuve cou­lait encore sous les fon­da­tions. J’ai bra­qué ma torche. Le coffre était là, plus petit que les autres, en bois noir vei­né, sans cade­nas. Le cou­vercle a grin­cé quand je l’ai ouvert.

À l’in­té­rieur, les manus­crits n’é­taient pas embal­lés dans du coton comme les autres. Ils étaient posés les uns sur les autres, sans pro­tec­tion, comme si quel­qu’un les avait dépo­sés là en hâte, un jour, et n’é­tait jamais reve­nu les cher­cher. La plu­part étaient des textes reli­gieux — je recon­nais­sais les for­mules, les dis­po­si­tions sur la page, la cal­li­gra­phie magh­ré­bine arron­die. Mais au fond du coffre, sous les autres, il y avait un cahier.

Un cahier relié en cuir de chèvre, de la taille d’une main ouverte. Le cuir était brun fon­cé, tan­né par le temps, et quel­qu’un avait gra­vé dans la sur­face un motif que je n’ai pas iden­ti­fié tout de suite — un entre­lacs géo­mé­trique qui res­sem­blait aux déco­ra­tions des portes de Tom­bouc­tou. J’ai ouvert le cahier. L’encre était pâle, presque invi­sible par endroits, mais l’é­cri­ture était lisible — un arabe soi­gné, régu­lier, avec des mots en son­ghay glis­sés ici et là comme des cailloux dans un ruisseau.

J’ai lu la pre­mière ligne.

Au nom de Dieu le Clé­ment, le Misé­ri­cor­dieux. Moi, Abdou­laye fils de Moham­med al-Wan­ga­ri, scribe atta­ché à la grande mos­quée de San­ko­ré, j’é­cris ce qui suit pour que la ville se sou­vienne de ce qu’elle a vu en cette année 1243 de l’Hégire.

1243 de l’Hé­gire. J’ai fait le cal­cul dans ma tête, accrou­pi dans cette cave, la torche trem­blant un peu dans ma main gauche. 1243 cor­res­pon­dait à 1828 de l’ère chrétienne.

  1. L’an­née de René Caillié.

J’ai refer­mé le cahier. Je l’ai posé contre ma poi­trine. Puis je suis remon­té, et je ne l’ai pas mis dans le coffre avec les autres.

Je l’ai glis­sé dans ma che­mise, contre ma peau, là où bat­tait mon cœur.

*   *   *

Cha­pitre 4 — Le scribe

Je l’ai lu cette nuit-là, sur la ter­rasse de La Colombe, à la lueur d’une bou­gie posée dans un verre à thé pour que la flamme ne soit pas visible de la rue. Moha­med dor­mait en bas, der­rière le comp­toir, enrou­lé dans un pagne comme un cocon. La ville était muette. Même les chiens, qui d’ha­bi­tude se dis­putent les ruelles jus­qu’à l’aube, sem­blaient avoir com­pris qu’il fal­lait se taire.

Le cahier sen­tait la chèvre et l’encre morte. La reliure cra­quait sous mes doigts comme une arti­cu­la­tion de vieillard. L’é­cri­ture d’Ab­dou­laye al-Wan­ga­ri était petite, ser­rée — l’é­cri­ture de quel­qu’un qui éco­no­mise le papier, ce qui, à Tom­bouc­tou, au XIXe siècle, signi­fiait quel­qu’un qui éco­no­mise un tré­sor. J’ai tour­né les pages avec une len­teur de res­tau­ra­teur, en rete­nant mon souffle aux pas­sages où l’encre avait presque dis­pa­ru, ron­gée par le temps ou l’hu­mi­di­té de la cave.

Ce qui suit est ma tra­duc­tion. Je l’ai faite au fil des semaines, dans les marges de mes nuits à l’hô­tel, et elle est impar­faite — l’a­rabe d’Ab­dou­laye est un arabe du XIXe siècle tein­té de son­ghay, une langue d’entre-deux qui résiste par moments à toute trans­po­si­tion. Quand je n’ai pas pu tra­duire, j’ai lais­sé le mot arabe, comme une pierre au milieu du gué.

*   *   *

Au nom de Dieu le Clé­ment, le Miséricordieux.

Moi, Abdou­laye fils de Moham­med al-Wan­ga­ri, scribe atta­ché à la grande mos­quée de San­ko­ré, j’é­cris ce qui suit pour que la ville se sou­vienne de ce qu’elle a vu en cette année 1243 de l’Hé­gire, et pour que ceux qui vien­dront après nous sachent qu’il est venu ici un homme qui n’é­tait pas ce qu’il pré­ten­dait être, et que nous l’a­vons su, et que nous l’a­vons lais­sé repar­tir, et que c’est à cette man­sué­tude que l’on recon­naît une ville qui mérite ses livres.

Je suis copiste. Mon père était copiste. Le père de mon père copiait les trai­tés d’Ibn Mālik pour les étu­diants de San­ko­ré quand l’empire son­ghay n’é­tait pas encore tom­bé sous les sabres des Maro­cains. Nous copions. C’est notre métier et notre prière. La main qui copie un texte sacré accom­plit un acte d’a­do­ra­tion aus­si pur que la main qui se lève vers le ciel. Mais la main qui écrit un texte nou­veau — qui ne copie pas mais qui trace des mots qui n’ont jamais été tra­cés — cette main-là fait autre chose. Elle ajoute une pierre à l’é­di­fice du monde. Elle dit : ceci a eu lieu, et je suis celui qui le dit.

C’est pour­quoi j’écris.

L’é­tran­ger est arri­vé à Tom­bouc­tou le vingt et unième jour du mois de Chaa­ban, au moment où le soleil com­men­çait sa des­cente vers les dunes de l’ouest. Il est arri­vé avec une cara­vane de sel venue de Taou­de­ni — qua­rante cha­meaux char­gés de barres de sel gris, conduits par des Bérâ­bich aux visages secs comme le cuir de leurs outres. L’é­tran­ger mar­chait à pied, der­rière le der­nier cha­meau. Il por­tait un tur­ban noué à la manière des Maures, un bou­bou sale, des san­dales usées jus­qu’à la corde, et il avait le visage d’un homme qui a tra­ver­sé quelque chose de plus vaste que le désert.

On l’a remar­qué tout de suite. Non pas à cause de sa peau, qui était brû­lée par le soleil au point de res­sem­bler à celle d’un Arabe du nord, mais à cause de ses yeux. Ses yeux n’ap­par­te­naient pas à son visage. Ils étaient trop clairs, trop mobiles, trop avides. Des yeux de quel­qu’un qui regarde un lieu pour la pre­mière fois et qui veut tout prendre d’un seul regard — les murs, les mina­rets, les ruelles, les gens, le ciel. Les yeux d’un voya­geur, pas d’un pèle­rin. Un pèle­rin baisse les yeux devant ce qui le dépasse. Un voya­geur les ouvre.

Il s’est pré­sen­té sous le nom d’Abd Allah. Il a dit qu’il était né en Égypte, qu’il avait été emme­né en France par des sol­dats étant enfant, qu’il avait gran­di par­mi les chré­tiens mais que son cœur était res­té musul­man, et qu’il reve­nait main­te­nant vers la terre d’Is­lam par le che­min le plus long, à tra­vers toute l’A­frique, pour expier les années per­dues chez les infi­dèles. C’é­tait une belle his­toire. Elle avait la forme d’un récit de conver­sion — le genre d’his­toire que Tom­bouc­tou aime entendre, parce qu’elle confirme ce que nous savons déjà : que l’Is­lam est une lumière vers laquelle on revient tou­jours, même après le plus long détour.

Mais c’é­tait une his­toire fausse.

Je l’ai su le pre­mier jour. Pas à cause d’un indice spec­ta­cu­laire, pas à cause d’une erreur gros­sière. Je l’ai su parce que j’ai l’ha­bi­tude des textes, et qu’un homme qui ment est un texte mal copié — les lettres sont les bonnes, les mots semblent justes, mais quelque chose dans le rythme, dans l’es­pa­ce­ment, dans la façon dont les phrases res­pirent, tra­hit la main d’un faussaire.

Son arabe, d’a­bord. Il le par­lait bien — mieux que beau­coup de mar­chands qui tra­versent la ville — mais il le par­lait comme on parle une langue apprise, avec une cor­rec­tion exces­sive qui est le signe le plus sûr de l’ar­ti­fice. Les gens qui ont gran­di dans l’a­rabe font des fautes, avalent des syl­labes, mélangent les registres. Ceux qui l’ont appris dans les livres ne font jamais de fautes. C’est à cela qu’on les reconnaît.

Ses mains, ensuite. Des mains fines, longues, blanches sous la crasse du voyage — des mains qui n’a­vaient jamais pilé le mil ni tiré l’eau d’un puits. Des mains d’Eu­ro­péen. Je les ai vues quand il a pris le bol de mil qu’on lui offrait à son arri­vée, et j’ai su que ces mains-là avaient tenu autre chose que des bols de mil. Un crayon, peut-être. Ou une plume. Les mains d’un homme qui écrit — comme moi, mais pas dans la même langue.

Et puis son regard sur la ville. Ce regard vorace, tour­nant, qui se posait sur chaque mur, chaque porte, chaque mina­ret, avec l’in­ten­si­té de quel­qu’un qui compte, qui mesure, qui enre­gistre. Ce n’é­tait pas le regard d’un musul­man qui arrive enfin dans une cité sainte. C’é­tait le regard d’un cartographe.

J’au­rais pu le dénon­cer. Le chef de la ville, l’Al­ma­my, n’ai­mait pas les étran­gers, et les Fula­ni de Maci­na, qui contrô­laient alors le com­merce et la poli­tique de Tom­bouc­tou, aimaient encore moins les chré­tiens dégui­sés. On l’au­rait chas­sé, empri­son­né, peut-être tué — comme on avait tué, deux ans plus tôt, l’An­glais qui était venu avant lui, celui dont le nom était un bruit de gorge que je ne savais pas pro­non­cer, et dont le corps avait été retrou­vé dans le sable à une jour­née de marche de la ville. On avait dit que c’é­taient ses guides qui l’a­vaient assas­si­né. On avait dit aus­si que l’ordre venait de plus haut. Je ne sais pas. Les morts dans le désert n’ont pas de témoins.

Mais je ne l’ai pas dénoncé.

Pour­quoi ? Je me suis posé la ques­tion chaque jour depuis. Je n’ai pas de réponse simple. Peut-être parce que je suis copiste, et qu’un copiste ne détruit pas un texte, même un texte faux. Un texte faux a sa véri­té propre — il dit quelque chose sur celui qui l’a écrit, sur le monde qui l’a ren­du néces­saire, sur la dis­tance entre ce qu’on pré­tend être et ce qu’on est. Un faux manus­crit, dans une biblio­thèque, occupe sa place aus­si légi­ti­me­ment qu’un vrai, parce que le men­songe aus­si fait par­tie de l’histoire.

Ou peut-être parce que j’é­tais curieux. La curio­si­té est un péché mineur dans la hié­rar­chie des péchés, mais c’est un péché tenace. Je vou­lais savoir ce que cet homme cher­chait. Pour­quoi il avait tra­ver­sé un conti­nent dégui­sé en musul­man pour atteindre une ville de boue au bord du désert. Ce qu’il voyait quand il regar­dait nos murs, nos mos­quées, nos biblio­thèques. Ce qu’il écri­vait le soir dans le petit cahier qu’il cachait sous son tur­ban — car il avait un cahier, oui, je l’ai vu, un cahier de papier euro­péen, blanc comme du lait, avec des lignes tra­cées au crayon, et il y notait des choses en une écri­ture que je ne connais­sais pas, une écri­ture qui cou­rait de gauche à droite, comme un homme qui s’enfuit.

Je l’ai donc obser­vé. Pen­dant qua­torze jours, j’ai été son ombre.

Et j’ai écrit ce que j’ai vu.

*   *   *

J’ai posé le cahier sur la table de la ter­rasse. La bou­gie était presque consu­mée. Un filet de cire blanche cou­lait dans le verre à thé. Au loin, du côté de la route de Kaba­ra, j’ai enten­du un moteur — un pick-up, pro­ba­ble­ment, une patrouille de nuit — et j’ai souf­flé la flamme par réflexe.

Dans le noir, les mots d’Ab­dou­laye conti­nuaient de briller der­rière mes pau­pières, comme les réma­nences d’un éclair. *Un homme qui ment est un texte mal copié.* C’é­tait la phrase la plus belle que j’a­vais lue depuis des mois. C’é­tait la phrase d’un homme qui pen­sait avec les livres, pour qui le monde entier était un texte à déchif­frer, et je me suis deman­dé, dans le silence de cette nuit d’oc­cu­pa­tion, ce qu’il aurait pen­sé de nos occu­pants — ces hommes qui étaient venus avec un seul livre, un seul texte, une seule lec­ture, et qui avaient déci­dé que tous les autres devaient brûler.

Moha­med s’est retour­né dans son som­meil, en bas, et le comp­toir a grin­cé. Une chèvre a bêlé quelque part dans la ville. Le pick-up est pas­sé sans s’arrêter.

J’ai mis le cahier dans ma che­mise et je suis descendu.

*   *   *

Cha­pitre 5 — L’homme qui ne savait pas prier

L’é­tran­ger qui se fai­sait appe­ler Abd Allah a été logé dans la mai­son de Sidi Abdal­la­hi, un mar­chand bérâ­bich qui avait fait for­tune dans le com­merce du sel et qui accueillait les voya­geurs par hos­pi­ta­li­té et par cal­cul — chaque étran­ger héber­gé était une dette contrac­tée, une alliance poten­tielle, un fil de plus dans le réseau de faveurs qui consti­tuait la vraie mon­naie de Tombouctou.

Je suis allé le voir le deuxième jour. Pas chez Sidi Abdal­la­hi — je n’au­rais pas eu de rai­son d’y entrer — mais à la mos­quée. C’é­tait un ven­dre­di, le jour de la grande prière, et j’ai pen­sé que l’É­gyp­tien, s’il vou­lait main­te­nir son impos­ture, ne pour­rait pas ne pas y être.

Il y était.

Je l’ai repé­ré dans la troi­sième ran­gée, entre un Toua­reg à tur­ban indi­go et un mar­chand de noix de cola au visage rond. Il priait. Du moins, il fai­sait les gestes de la prière. Il se levait quand les autres se levaient, s’in­cli­nait quand les autres s’in­cli­naient, posait le front au sol quand les autres posaient le front au sol. Mais il le fai­sait avec un temps de retard — un temps infi­ni­té­si­mal, imper­cep­tible pour qui­conque ne le cher­chait pas, mais que j’ai vu, moi, parce que je le cherchais.

C’est un retard d’en­vi­ron une demi-res­pi­ra­tion. Le temps que le cer­veau voie le geste de son voi­sin, le com­prenne, et donne l’ordre au corps de l’i­mi­ter. Un musul­man qui a prié toute sa vie n’a pas ce retard. Son corps sait avant son esprit. Ses genoux flé­chissent avec les genoux de la com­mu­nau­té, dans un mou­ve­ment unique, comme le blé qui se couche sous le même vent. L’é­tran­ger, lui, regar­dait le blé se cou­cher, puis il se cou­chait. C’é­tait la prière d’un acteur, pas d’un croyant.

Et ses yeux. Pen­dant la prière, on ferme les yeux, ou on les baisse vers le sol, vers le point où le front va se poser. C’est un geste d’a­ban­don, de sou­mis­sion — islam, en arabe, veut dire sou­mis­sion, et il n’y a pas de sou­mis­sion avec les yeux ouverts. L’é­tran­ger avait les yeux ouverts. Pas grands ouverts, non — entrou­verts, à demi clos, mais suf­fi­sam­ment pour voir. Il regar­dait autour de lui pen­dant la pros­ter­na­tion. Il comp­tait les colonnes de la mos­quée, peut-être. Ou il mesu­rait les dis­tances. Ou il cher­chait le plan du bâti­ment der­rière ses pau­pières à demi fermées.

Après la prière, je l’ai suivi.

Il ne se savait pas sui­vi. Ou peut-être le savait-il et s’en moquait-il — un homme qui tra­verse un conti­nent dégui­sé a peut-être appris à igno­rer les regards, à mar­cher devant la curio­si­té comme on marche devant le vent, sans se retour­ner. Il a remon­té la rue qui mène du Djin­gue­re­ber vers le nord, cette rue large et sablon­neuse que les cha­meaux empruntent quand les cara­vanes arrivent du Saha­ra, et il s’est arrê­té devant la mos­quée Sankoré.

Il l’a regar­dée longtemps.

San­ko­ré n’est pas la plus grande des trois mos­quées de Tom­bouc­tou, ni la plus ancienne. Mais c’est celle que les let­trés consi­dèrent comme la plus noble, parce que c’est là que les plus grands maîtres ont ensei­gné, là que les biblio­thèques étaient les plus riches, là que les étu­diants venaient du Caire, de Cor­doue, de Fès, pour écou­ter des cours de juris­pru­dence, d’as­tro­no­mie, de méde­cine. On raconte — je ne sais pas si c’est vrai, mais on le raconte — qu’au temps de l’empire son­ghay, San­ko­ré comp­tait vingt-cinq mille étu­diants. Vingt-cinq mille. Plus que dans aucune uni­ver­si­té du monde chré­tien à la même époque.

L’é­tran­ger ne savait rien de cela. Il voyait un bâti­ment de ban­co, une tour car­rée sur­mon­tée de piquets de bois, des murs cra­que­lés par le soleil. Il voyait de la boue. J’en suis cer­tain parce que son visage expri­mait cette décep­tion par­ti­cu­lière que je recon­naî­trais entre mille — la décep­tion de celui qui s’at­ten­dait à de l’or et qui trouve de l’argile.

C’est le grand mal­en­ten­du. Les Euro­péens — car il était euro­péen, j’en étais main­te­nant cer­tain — ont enten­du par­ler de Tom­bouc­tou comme d’une cité fabu­leuse, un El Dora­do du désert, une ville de toits d’or et de rues pavées de pierres pré­cieuses. Ils ont rêvé d’une ville qui n’a jamais exis­té. Et quand ils arrivent — quand ils sur­vivent au désert, aux pillards, aux mala­dies, aux mois de marche — ils trouvent ce que nous avons tou­jours su que nous étions : une ville de sable et de livres.

Mais les livres, ils ne les voient pas.

Pas l’An­glais, celui d’a­vant, qui est res­té cinq semaines et qui a écrit des lettres enthou­siastes sur la beau­té de la ville — il men­tait, ou il voyait ce qu’il vou­lait voir, ce qui revient au même. Et pas l’É­gyp­tien non plus. Il est pas­sé devant San­ko­ré et il a vu un mur de boue. Il n’a pas vu les mil­liers de manus­crits qui dor­maient der­rière ce mur, dans des coffres, dans des alcôves, dans des niches creu­sées dans l’é­pais­seur du ban­co. Il n’a pas vu la biblio­thèque. Il a vu l’en­ve­loppe et il a cru que c’é­tait la lettre.

Je l’ai sui­vi encore. Il a mar­ché dans le mar­ché — le grand mar­ché, celui où l’on vend le sel, le mil, les étoffes, les noix de cola, les esclaves par­fois, les livres tou­jours. Car à Tom­bouc­tou, on vend des livres au mar­ché comme on vend des épices, et l’on consi­dère le livre comme une mar­chan­dise plus pré­cieuse que l’or, parce que l’or ne dit rien et le livre dit tout. Leo Afri­ca­nus l’a­vait écrit trois siècles avant moi : « Il se fait plus de pro­fit à Tom­bouc­tou par la vente des livres que par toute autre marchandise. »

L’é­tran­ger s’est arrê­té devant un étal de manus­crits. Un vieux libraire — Bou­ba­car, je crois, un Arma aux mains tachées d’encre — avait dis­po­sé une dizaine de textes sur une natte de paille. Des copies récentes du Coran, des trai­tés de prière, un com­men­taire d’al-Sanu­si. L’é­tran­ger a pris un manus­crit, l’a feuille­té, et l’a repo­sé. Il n’a rien ache­té. Son regard disait qu’il ne com­pre­nait pas ce qu’il tenait dans les mains — non pas le texte lui-même, qu’il pou­vait peut-être déchif­frer avec son arabe appris, mais la valeur de ce texte, son poids dans l’é­co­no­mie invi­sible de la ville.

Pour lui, c’é­tait du papier.

Pour nous, c’é­tait Tombouctou.

Le soir de ce deuxième jour, je suis ren­tré chez moi — la mai­son de ma famille, à trois ruelles de San­ko­ré, une mai­son étroite aux murs épais où mon père avait copié des manus­crits pen­dant qua­rante ans et où les coffres de livres occu­paient plus de place que les êtres vivants. Je me suis assis dans la pièce du fond, celle où les coffres sont ran­gés, et j’ai pris ce cahier — le cahier que vous lisez — et j’ai com­men­cé à écrire.

J’é­cris en arabe parce que c’est la langue de mon métier, la langue dans laquelle j’ai copié des mil­liers de pages, la langue de la mos­quée et du mar­ché et des lettres entre savants. Mais je glisse par­fois des mots en son­ghay, la langue de ma mère, la langue dans laquelle on dit les choses que l’a­rabe ne sait pas dire — les cou­leurs du fleuve à l’aube, le bruit du mil qu’on pile, le nom secret des vents.

J’é­cris parce que l’é­tran­ger écrit. J’ai vu son cahier, son cahier blanc, et ses lignes tra­cées de gauche à droite, et j’ai com­pris qu’il racon­te­rait notre ville au monde, à sa manière, avec ses yeux d’homme qui ne sait pas prier. Et j’ai vou­lu que notre ville aus­si se raconte, à sa manière, avec les yeux de quel­qu’un qui sait lire.

Car c’est là toute la dif­fé­rence. L’é­tran­ger sait regar­der. Moi, je sais lire. Et Tom­bouc­tou n’est pas une ville qu’on regarde — c’est une ville qu’on lit.

*   *   *

J’ai lu ce pas­sage trois fois, cette nuit-là. La troi­sième fois, j’a­vais les yeux brû­lants — la fatigue, la bou­gie, le sable que le vent pous­sait sous la porte de la ter­rasse, mais pas seule­ment. Quelque chose d’autre brû­lait, quelque chose qui res­sem­blait à de la reconnaissance.

Abdou­laye al-Wan­ga­ri, scribe du XIXe siècle, me par­lait à tra­vers deux cents ans de pous­sière et de silence, et ce qu’il me disait était exac­te­ment ce que j’a­vais besoin d’en­tendre dans cette ville occu­pée où les livres étaient en dan­ger et où per­sonne — per­sonne au monde, sem­blait-il, per­sonne de l’autre côté du désert — ne s’en souciait.

Les livres sont la ville. La ville est ses livres. Détrui­sez les livres et vous ne détrui­sez pas des pages — vous détrui­sez Tombouctou.

C’est ce que les dji­ha­distes n’a­vaient pas com­pris. Et c’est ce que Caillié — car c’é­tait bien Caillié, le fameux René Caillié, j’en étais désor­mais cer­tain — n’a­vait pas com­pris non plus, deux siècles avant eux.

Dehors, un coq a chan­té. Le ciel com­men­çait à pâlir vers l’est, cette blan­cheur lai­teuse qui pré­cède l’aube au Sahel. J’ai caché le cahier sous le mate­las de la chambre 9 — une chambre au fond du cou­loir du pre­mier étage, celle que per­sonne ne choi­sis­sait jamais parce que sa fenêtre don­nait sur un mur aveugle — et je suis des­cen­du croi­ser Moha­med qui se réveillait, frot­tait ses yeux avec ses paumes, et ouvrait le por­tail de La Colombe sur une ville qui ne lui appar­te­nait plus.

« Tu as dor­mi ? » m’a-t-il demandé.

« Un peu », j’ai menti.

Il a hoché la tête. Il savait que je men­tais. Il n’a rien dit. À Tom­bouc­tou, men­tir et se taire sont deux formes dif­fé­rentes de la même courtoisie.

*   *   *

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Tom­bouc­tou amai­grie et flottante

Tom­bouc­tou amai­grie et flottante

On lui avait pour­tant dit qu’il ne ser­vait à rien de se rendre à Tom­bouc­tou, qu’il n’y ver­rait rien que du sable et du désert, des mai­sons qui tombent sous le vent et des murs de terre qu’une simple éponge mouillée suf­fi­rait à faire plier, mais le voya­geur est un bau­det, un ani­mal têtu qui ne s’at­tarde pas à écou­ter les mau­vais cou­cheurs, prompts à bri­ser les rêves d’a­ven­ture de celui qui ne peut faire autre­ment que de s’y accro­cher. Même si c’est la réa­li­té, il s’ac­croche, conti­nue, perce le mys­tère, quitte à se rendre compte qu’on avait rai­son, que tout n’y est que façade et mort, déla­bre­ment, fac­ti­ci­té. Au moins, voya­geur, tu auras vu et tu auras vu plus que ceux qui t’ont décou­ra­gé, alors qu’eux-mêmes n’y sont peut-être jamais allés et ont fini par com­pen­ser leur paresse par une manière d’ai­greur conta­gieuse. Écou­tez ceux qui ont vu, ceux qui ont fait, et vous res­te­rez coin­cé dans votre cana­pé, entou­ré de votre magique quo­ti­dien. Écou­tez, et vous ne ferez plus rien.

Cepen­dant, l’im­pres­sion que laisse Tom­bouc­tou est très forte. C’est la fin du monde noir, de la beau­té des corps, des gras pâtu­rages, de la joie de vivre, du bruit, des rires : ici com­mence l’Is­lam avec sa silen­cieuse séré­ni­té, sa décré­pi­tude : pas une culture, pas une irri­ga­tion, mal­gré le Niger à quelques kilo­mètres, pas un édi­fice ni une route, ni un ouvrage d’art. Le sable y fait éter­nuer comme du poivre, assèche et étouffe les pou­mons. Les pas feu­trés sur ce sable, qui amor­tit tout bruit, les mai­sons sans fenêtres, qu’on dirait for­ti­fiées, le vent cou­pant du désert, des têtes sinistres vous épiant der­rière les grillages de bois peint, der­rière les portes clou­tées comme des coffres-forts, les ter­rains vagues, les rues tor­tueuses, les entrées dis­po­sées en chi­cane et les places désertes où seuls quelques méha­ris reposent à l’ombre, gar­dés par un Toua­reg voi­lé, maigre comme un chèvre, la bouche bar­rée de noir, je n’ou­blie­rai plus cela.

Ne pas pou­voir oublier la pauvre rudesse de sa propre expé­rience. Vivre avec cela plu­tôt qu’a­vec les on-dit, voi­là ce qu’a fait Paul Morand, à la suite de René Caillé, en péné­trant Tom­bouc­tou la noire, la rebelle, Tom­bouc­tou entou­rée de ses mys­tères, de son voile d’im­pé­né­tra­bi­li­té. Capi­tale des déserts, capi­tale des Toua­regs pour­tant nomades, cette ville n’a ces­sé de fas­ci­ner, ne serait-ce que parce que ses murs de pisé ren­ferment la plus grande col­lec­tion au monde d’é­crits sur l’Is­lam. Der­rière ses portes capi­ton­nées, on devine des richesses insoup­çon­nées, le charme des femmes au buste nu cares­sées par les doux cou­rants d’air dus aux miracles d’une archi­tec­ture pleine de recoins, ven­ti­lée, et pour­tant, dehors, il y a tant de sécheresse…
Il cite Félix Dubois qui vint ici en 1895 :

« L’ha­bi­tant trans­forme ses vête­ments et sa mai­son, maquille sa vie et sa ville […] Au lieu de tur­bans blancs […] en tis­su scin­tillant comme du mica, la popu­la­tion ne se coif­fa plus que de loques peu ten­tantes et de bon­nets sans prix. On s’at­ti­fa de vieux vête­ments étri­qués dont la mal­pro­pre­té était le seul orne­ment et n’é­veillait pas la ten­ta­tion. Dans leurs rares sor­ties, les femmes se cou­vraient d’é­toffes gros­sières et quit­taient leurs orne­ments d’or et d’ambre […]. Les habi­ta­tions se tra­ves­tirent comme leurs pro­prié­taires. On se gar­da de répa­rer quoi que ce soit ; mais à l’ex­té­rieur seule­ment. A l’in­té­rieur on conti­nuait la cou­tume de l’en­tre­tien annuel. Tout s’é­miet­tait par les rues, sauf les portes cepen­dant, ces portes bar­dées et si obs­ti­né­ment closes qui étonnent aus­si­tôt le voya­geur […]. Le même mys­tère s’é­ten­dit natu­rel­le­ment aux occu­pa­tions com­mer­ciales, on pro­fi­tait du moment où aucun Toua­reg n’é­tait signa­lé en ville pour aller trai­ter les affaires. »
Belles mai­sons déla­brées, portes cade­nas­sées même dans la jour­née, qui obligent le visi­teur à par­le­men­ter à tra­vers la ser­rure, riches dégui­sés en pauvres afin de ne pas éveiller l’at­ten­tion. J’ai déjà vu cela à Leningrad.

Rues pous­sié­reuses, ensa­blées, triste regard sur les cou­leurs qu’un ciel dément pul­vé­rise pour n’en faire que de la pous­sière, il est loin le temps où Tom­bouc­tou fai­sait rêver par la parole, par les men­songes véhi­cu­lés sur ses palais d’or et de pierres pré­cieuses. Il n’y a ici que le désert et la mort au coin de la rue. Si on n’y regarde pas d’as­sez près. Les tré­sors ne se laissent pas sai­sir si faci­le­ment, il faut les méri­ter, savoir regar­der et infil­trer les rues sombres comme un mau­vais virus dans le corps de la cité.

Tom­bouc­tou est pétrie de la matière même du désert. Voi­ci la diane qui donne le réveil non seule­ment des casernes, mais de la ville, car celle-ci a gar­dé son aspect de place mili­taire ; tout y est pro­vi­soire et pri­mi­tif. Qui dirait que les Malin­kés ont régné ici au XIVè, les Toua­regs au XVè, les Son­ghaï au XVIè, les Maro­cains aux XVIIè et XVIIIè, les Peuls et les Tou­cou­leurs au XIXè ? Qu’en reste-t-il ? Du sable, cou­leur de la pous­sière de l’Écriture.

Paul Morand n’au­ra ces­sé de ne pas écou­ter les mau­vaises langues qui le dis­sua­dèrent de s’y rendre, sans quoi il per­drait son temps dans les rues déla­brées. A peine les arcades d’une meder­sa pour se rafraî­chir à l’ombre, à peine de quoi boire pour étan­cher une soif ardente, sau­ver sa langue pleine de sable… Pour­tant rien ne l’a fait recu­ler, rien n’a fait recu­ler en lui l’âme du voya­geur obs­ti­né, celui qui veut voir. D’ailleurs, j’aime à pré­su­mer que le mot voyage vient de voir. Mais non, c’est plus terre à terre que ça. Voyage vient de via­ti­cum, l’argent qu’on garde dans sa poche pour aller sur les routes (via)…

Toutes les cita­tions : Paul Morand, in Paris-Tom­bouc­tou, 1928. Robert Laf­font, col­lec­tion Bouquins.

Pho­to d’en tête © UNA­MID

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Les cahiers dogons

Les cahiers dogons

Les Cahiers Dogons, d’Anto­nin Potos­ki, est un livre que j’ai décou­vert par hasard au détour d’un rayon de biblio­thèque, comme un objet per­du ou inten­tion­nel­le­ment éga­ré par un biblio­thé­caire mali­cieux. C’est un petit livre, une cen­taine de pages, aux édi­tions P.O.L, un objet lit­té­raire éton­nant, sans pré­ten­tion, une simple his­toire d’un homme qui aime aller au Mali et s’immerge dans l’écrasante cha­leur de l’Afrique.

1999. J’ai dor­mi sur le toit, sans drap ni mous­ti­quaire, tout habillé, pieds nus, sur un petit mate­las posé sur une natte. J’ai la tête qui tourne à cause de la cha­leur et du soleil que j’ai déjà trop pris. Il est là, à tra­vers le feuillage du nim à l’ombre duquel j’écris, par petites taches brûlantes.

Ici tout res­pire la cha­leur, ou plu­tôt ne res­pire pas. Les hommes dorment sous le toit épais de la togou­na et notre nar­ra­teur lui, passe ses nuits sur le toit, ten­tant de se rafraî­chir, bai­gné dans une tor­peur assom­mante dont il a du mal à se dépê­trer, mais son ami­tié pour les gens de ce vil­lage au pied de la falaise du Ban­dia­ga­ra le fait res­ter, dans cette zone qui devient tel­le­ment touristique.

J’étais nu sur le toit, le vent souf­flait un air plus chaud que mon corps, comme d’une sèche-che­veux. C’étaient d’énormes masses de cha­leur qui pas­saient sur moi comme des vagues, comme à l’océan lorsqu’on joue à se caler le dos contre le sable pour se sen­tir léché, écra­sé par les rou­leaux et regar­der, d’en-dessous, leur grand bouillon vert. Ici, je me cale face au grand bouillon étoi­lé de la nuit.

Dogon Village

Pho­to © John Spoo­ner

Dans ce pays qui devient célèbre pour la diver­si­té de ses peuples et attire les nou­veaux tou­ristes, des nou­veaux explo­ra­teurs en polo Lacoste qui n’admettent que dif­fi­ci­le­ment trou­ver un blanc (un peu sale et puant) au beau milieu des dogons qu’ils espé­raient sau­vages, le nar­ra­teur ne jus­ti­fie pas sa pré­sence, il s’est sim­ple­ment ins­tal­lé comme un cèpe au pied d’un frêne, admis, adop­té, au point qu’on se demande où on voit un blanc chez eux, il n’y a qu’Antonin ici…

L’impression des Peuls qui arrivent de la plaine, de leur vie nomade, dans un vil­lage de la falaise doit être encore plus forte que la nôtre : ce doit être étrange, mys­té­rieux, un peu effrayant, cette orga­ni­sa­tion, ce peuple qui parle autant de langues qu’il a de vil­lages, qui consent à les embau­cher pour qu’ils s’occupent de ses trou­peaux, qui construit des cités bruis­santes dans les ébou­lis alors qu’eux vivent dans le silence, le dépouille­ment, la pure­té des plaines, de leur dieu musulman.

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