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Le cahier d’al-Wangari

Le cahier d’al-Wangari

Deuxième par­tie

DEUXIÈME PAR­TIE — LES CONVOIS

Cha­pitre 6 — Les routes de nuit

En sep­tembre, l’ordre est venu de Bamako.

Pas un ordre écrit — plus per­sonne n’é­cri­vait rien, les papiers étaient des preuves et les preuves étaient des condam­na­tions. L’ordre est pas­sé de bouche en bouche, par la chaîne habi­tuelle : un voya­geur arri­vé du sud a mur­mu­ré quelque chose à Ibra­him Kha­lil, qui l’a mur­mu­ré à Alka­di, qui me l’a dit un soir dans la cour de la mai­son al-Wan­ga­ri, assis sous le figuier, en par­lant si bas que je devais lire ses lèvres autant que ses mots.

« Hai­da­ra dit que les manus­crits ne sont plus en sécu­ri­té dans la ville. Il faut les sor­tir. Les envoyer à Bama­ko. Par la route ou par le fleuve. »

Abdel Kader Hai­da­ra. Je ne l’a­vais ren­con­tré qu’une fois, trois ans plus tôt, lors d’une confé­rence à l’Ins­ti­tut Ahmed Baba. Un homme grand, mous­ta­chu, en kufi, qui par­lait des manus­crits avec la pas­sion minu­tieuse d’un père décri­vant ses enfants. Il diri­geait depuis Bama­ko — où il s’é­tait réfu­gié après l’in­va­sion — un réseau d’une com­plexi­té stu­pé­fiante : des dizaines de biblio­thé­caires, des cen­taines de volon­taires, des relais dans chaque vil­lage entre Tom­bouc­tou et le sud. Le nerf du réseau, c’é­tait l’argent — de la Ford Foun­da­tion, m’a-t-on dit, une bourse d’é­tudes recon­ver­tie en fonds de sau­ve­tage. L’i­ro­nie n’é­chap­pait à per­sonne : c’é­tait de l’argent amé­ri­cain qui finan­çait la résis­tance cultu­relle contre des com­bat­tants que les Amé­ri­cains, de leur côté, bom­bar­daient avec des drones depuis le Niger voisin.

Le pre­mier convoi est par­ti un mar­di de sep­tembre, à trois heures du matin.

Je n’é­tais pas dans le véhi­cule — pas cette fois-là. Mon rôle, pour cette pre­mière opé­ra­tion, était de char­ger. Nous avons pas­sé la nuit, à six, dans l’ar­rière-cour d’une mai­son du quar­tier sud, à trans­fé­rer des manus­crits des can­tines de bois vers des caisses en métal plus résis­tantes, dou­blées de plas­tique pour pro­té­ger les textes de l’hu­mi­di­té. Chaque manus­crit était enve­lop­pé indi­vi­duel­le­ment dans du papier jour­nal — le jour­nal de Bama­ko, L’Es­sor, dont il res­tait des piles entières dans la réserve de l’hô­tel, des exem­plaires vieux de plu­sieurs mois qui ne ser­vi­raient jamais à infor­mer per­sonne mais qui allaient ser­vir à pro­té­ger les mots d’autres hommes, écrits des siècles plus tôt. Il y avait quelque chose de beau dans ce geste — enve­lop­per un manus­crit du XVe siècle dans un jour­nal du XXIe, comme si les époques se conso­laient mutuellement.

Les caisses ont été char­gées dans un 4x4 Toyo­ta, celui d’un cou­sin de la famille Hai­da­ra qui fai­sait le com­merce du bétail et qui avait l’ha­bi­tude de la route. Le chauf­feur s’ap­pe­lait Mous­sa. Il avait trente ans, un visage de lut­teur et des mains comme des bat­toirs, et il ne savait ni lire ni écrire. Il ne savait pas ce qu’il trans­por­tait. On lui avait dit que c’é­taient des docu­ments admi­nis­tra­tifs. Il avait haus­sé les épaules et deman­dé com­bien on le payait.

Le 4x4 est sor­ti de Tom­bouc­tou par la piste de Douent­za, vers le sud-est, à l’heure où même les patrouilles dorment. Il y avait deux check-points à fran­chir dans la zone contrô­lée par les dji­ha­distes : l’un à la sor­tie de la ville, l’autre à quatre heures de route, au croi­se­ment de Bam­ba­ra-Maoun­dé. Après cela, c’é­tait le ter­ri­toire du MNLA — le Mou­ve­ment natio­nal de libé­ra­tion de l’A­za­wad, les Toua­regs sépa­ra­tistes, qui n’é­taient pas des dji­ha­distes mais qui n’é­taient pas non plus des alliés. Et encore après, c’é­tait le no man’s land, puis les check-points de l’ar­mée malienne, les sol­dats ner­veux et sous-équi­pés qui contrô­laient tout ce qui venait du nord avec une sus­pi­cion fri­sant la paranoïa.

Le pre­mier convoi est arri­vé à Bama­ko six jours plus tard. Six jours pour mille kilo­mètres. Six jours de pistes défon­cées, de détours, de routes cou­pées, de négo­cia­tions aux bar­rages, de nuits pas­sées dans des vil­lages incon­nus. Mous­sa a racon­té, à son retour, que les sol­dats maliens à Séva­ré l’a­vaient rete­nu deux jours, avaient cas­sé les cade­nas des caisses à coups de crosse, feuille­té les manus­crits un par un comme s’ils cher­chaient des mes­sages codés ou des billets de banque entre les pages, et l’a­vaient lais­sé repar­tir avec un regard de mépris — du papier, seule­ment du papier.

Après le pre­mier convoi, il y en a eu un deuxième. Puis un troi­sième. Puis je ne les ai plus comptés.

Mon tour est venu en octobre. Alka­di m’a deman­dé d’ac­com­pa­gner un char­ge­ment de la biblio­thèque al-Wan­ga­ri — envi­ron quinze cents manus­crits, répar­tis dans huit caisses, qui devaient rejoindre un entre­pôt sécu­ri­sé à Mop­ti, à mi-che­min de Bama­ko. Je devais iden­ti­fier les textes, véri­fier l’in­ven­taire, m’as­su­rer que rien ne se per­dait en route. Mon diplôme d’his­toire ser­vait enfin à quelque chose.

J’ai empor­té le cahier d’Abdoulaye.

Je ne l’ai dit à per­sonne. Il aurait dû être avec les autres — inven­to­rié, numé­ro­té, embal­lé dans du papier jour­nal, cou­ché dans une caisse métal­lique entre un trai­té de juris­pru­dence mali­kite et un poème sou­fi. Mais je ne pou­vais pas m’en sépa­rer. Pas encore. Je n’a­vais pas fini de le lire, et cette lec­ture était deve­nue une sorte de fil ten­du à tra­vers les nuits de l’oc­cu­pa­tion, un fil qui me reliait à une ver­sion de Tom­bouc­tou que les dji­ha­distes ne pou­vaient pas atteindre — le Tom­bouc­tou d’Ab­dou­laye, celui des scribes et des biblio­thèques, celui où le pire crime n’é­tait pas de fumer une ciga­rette mais de mal copier un manuscrit.

Le départ a eu lieu un jeu­di, à deux heures du matin. Le ciel était sans lune. Nous étions trois dans le véhi­cule — Mous­sa au volant, un jeune homme nom­mé Issa qui ser­vait de guide et de tra­duc­teur tama­chek aux check-points toua­regs, et moi, assis à l’ar­rière entre les caisses, le cahier glis­sé dans la poche inté­rieure de mon boubou.

La sor­tie de Tom­bouc­tou est un moment que je n’ou­blie­rai pas. La ville endor­mie, les ruelles vides, les murs de ban­co qui défi­laient dans la lumière des phares comme les pages d’un livre qu’on feuillette trop vite. Puis la piste, le sable, l’im­men­si­té plate qui s’ou­vrait devant nous, et le sen­ti­ment — absurde, insen­sé, magni­fique — de trans­por­ter un tré­sor à tra­vers la nuit comme les cara­vanes d’au­tre­fois trans­por­taient le sel et l’or.

Le pre­mier check-point était à la sor­tie sud. Des hommes d’An­sar Dine, des Toua­regs — on les recon­nais­sait à leurs tur­bans indi­go et à leurs visages décou­verts, contrai­re­ment aux com­bat­tants d’A­Q­MI qui ne mon­traient jamais leur peau. L’un d’eux a bra­qué une lampe torche dans le véhi­cule. Issa a par­lé en tama­chek, vite, avec cette aisance des gens du désert qui savent que la parole est un véhi­cule plus sûr que le Toyo­ta. Il a dit que nous allions ache­ter du bétail à Douent­za, que les caisses conte­naient du maté­riel vété­ri­naire, que nous étions pres­sés parce qu’un trou­peau nous attendait.

Le com­bat­tant a regar­dé les caisses. Il a posé la main sur l’une d’elles. Mon cœur a fait quelque chose qu’il n’a­vait jamais fait — il s’est arrê­té, ou c’est du moins ce que j’ai res­sen­ti, une pause d’une seconde dans le bat­te­ment régu­lier, comme un musi­cien qui saute un temps.

Puis le com­bat­tant a reti­ré sa main et nous a fait signe de passer.

Nous avons roulé.

Le désert de nuit est un lieu qui n’existe pas tout à fait. On ne voit que ce que les phares éclairent — un cône de sable, de cailloux, de touffes d’herbe sèche — et tout le reste est une absence, une immen­si­té noire qui pour­rait être n’im­porte quoi, un océan, un vide, un autre siècle. J’ai ouvert le cahier d’Ab­dou­laye sur mes genoux et j’ai essayé de lire à la lueur de ma lampe torche, mais la piste était trop caho­teuse, les mots sau­taient devant mes yeux, et j’ai renon­cé. J’ai fer­mé le cahier et j’ai regar­dé la nuit, et dans la nuit j’ai pen­sé à Abdou­laye, assis dans sa mai­son de Tom­bouc­tou en 1828, qui écri­vait à la lueur d’une lampe à huile pen­dant que le faux Égyp­tien dor­mait à quelques ruelles de là, et j’ai pen­sé que nous fai­sions le même geste, lui et moi, sépa­rés par deux siècles — veiller sur les mots pen­dant que le monde dor­mait ou menaçait.

Le deuxième check-point, à Bam­ba­ra-Maoun­dé, s’est pas­sé comme le pre­mier. Les mêmes lampes, les mêmes ques­tions, les mêmes men­songes. Issa par­lait, Mous­sa gar­dait les mains sur le volant, et moi je ne res­pi­rais pas.

C’est après le ter­ri­toire dji­ha­diste, dans la zone du MNLA, que les choses se sont com­pli­quées. Non pas à cause des Toua­regs — le MNLA se bat­tait pour l’in­dé­pen­dance de l’A­za­wad, pas pour la des­truc­tion des manus­crits — mais à cause de la piste elle-même. La route n’exis­tait plus. Les pluies de la sai­son pré­cé­dente avaient creu­sé des ravins dans le sable, et Mous­sa devait sla­lo­mer entre les trous, les car­casses de véhi­cules aban­don­nés, les arbres morts cou­chés en tra­vers de la piste. Nous avan­cions à vingt kilo­mètres à l’heure. Par­fois à dix. Par­fois à zéro, quand il fal­lait des­cendre et pous­ser le Toyo­ta dont les roues tour­naient dans le vide.

Pen­dant une de ces haltes, en plein milieu de rien — pas un vil­lage, pas une lumière, pas un bruit à part le vent —, Mous­sa a cou­pé le moteur et s’est tour­né vers moi. Il m’a regar­dé avec ses yeux de lut­teur et il a dit : « Ce n’est pas du maté­riel vété­ri­naire, dans les caisses. »

Ce n’é­tait pas une question.

J’ai hési­té. Puis j’ai dit : « Non. »

Il a hoché la tête. « Des livres ? »

« Des manus­crits. Des textes anciens. Cer­tains ont cinq cents ans. »

Il a réflé­chi un moment. Le vent sif­flait dans les cailloux. Puis il a dit : « Mon grand-père avait un coffre de livres. Il ne savait pas lire, mais il disait que les livres pro­té­geaient la mai­son. Il les posait contre le mur de la pièce prin­ci­pale, et il disait que tant que les livres étaient là, les mau­vais esprits ne pou­vaient pas entrer. »

Il a redé­mar­ré le moteur.

Nous n’en avons plus parlé.

À Séva­ré, les sol­dats maliens nous ont rete­nus trente-six heures. Ils ont ouvert les caisses, feuille­té les manus­crits avec des doigts sales, deman­dé des expli­ca­tions que j’ai don­nées dans un fran­çais admi­nis­tra­tif qui les a à moi­tié ras­su­rés. L’un d’eux a pris un manus­crit — un com­men­taire cora­nique du XVIIe siècle, cal­li­gra­phié à l’encre rouge et noire — et l’a regar­dé comme on regarde un objet incom­pré­hen­sible, un arte­fact d’un monde révo­lu, et il l’a repo­sé dans la caisse en disant : « Tout ça pour du papier. »

Tout ça pour du papier.

J’ai pen­sé à Abdou­laye, à ce pas­sage du cahier où il décrit Caillié regar­dant l’é­tal du libraire et ne voyant que du papier. Deux siècles, et le même aveu­gle­ment. Le même échec à voir ce qui est là, devant les yeux, en pleine lumière.

Les manus­crits sont arri­vés à Mop­ti le sixième jour. Un entre­pôt près du fleuve, un local prê­té par un com­mer­çant qui ne savait pas exac­te­ment ce qu’il abri­tait. J’ai véri­fié l’in­ven­taire — quinze cent douze manus­crits, tous pré­sents, aucun man­quant, aucun abî­mé. J’ai signé un registre que quel­qu’un avait impro­vi­sé sur un cahier d’é­co­lier, et j’ai repris la route de Tom­bouc­tou avec Mous­sa et Issa, le Toyo­ta vide cette fois, léger, bon­dis­sant sur la piste comme un ani­mal délesté.

Le cahier d’Ab­dou­laye était tou­jours dans ma poche.

Il n’a­vait pas quit­té mon corps depuis la cave.

*   *   *

Cha­pitre 7 — Le mar­ché des livres

De retour à Tom­bouc­tou, j’ai repris mes nuits à La Colombe. Moha­med m’a accueilli sans ques­tion — il ne savait rien du convoi, ou fai­sait sem­blant de ne rien savoir, ce qui reve­nait au même. Il m’a ser­vi le thé, les trois verres rituels, et nous sommes res­tés un moment en silence sur la ter­rasse, à regar­der la nuit s’ins­tal­ler sur les toits plats.

L’hô­tel avait chan­gé en mon absence. Pas phy­si­que­ment — les murs étaient les mêmes, les chambres, le comp­toir, le ven­ti­la­teur fati­gué. Mais quelque chose dans l’air avait tour­né, comme un lait qu’on laisse trop long­temps au soleil. L’o­deur de la peur était plus épaisse. Les patrouilles pas­saient plus sou­vent. Un matin, m’a dit Moha­med, deux com­bat­tants étaient entrés dans le hall, avaient regar­dé autour d’eux, ouvert le registre vert, feuille­té les pages de noms, et étaient repar­tis sans un mot. Moha­med n’a­vait pas bou­gé de son tabou­ret. Il les avait regar­dés comme on regarde une tem­pête de sable — en atten­dant que ça passe.

Cette nuit-là, j’ai repris le cahier d’Abdoulaye.

*   *   *

Le cin­quième jour, j’ai sui­vi l’é­tran­ger au marché.

Le mar­ché de Tom­bouc­tou n’est pas un lieu — c’est un orga­nisme. Il res­pire avec le soleil : gon­flé à l’aube quand les mar­chands déploient leurs nattes et leurs étals, pal­pi­tant à midi quand la foule est dense et que les voix se mêlent en un bour­don­ne­ment conti­nu, et dégon­flé le soir quand les der­niers ven­deurs plient leur mar­chan­dise et que les chèvres viennent man­ger les restes de mil entre les pierres. Il occupe plu­sieurs rues, plu­sieurs places, et il change de forme selon les sai­sons — plus vaste après les cara­vanes de sel, plus maigre pen­dant les mois de séche­resse, quand les puits sont bas et que les hommes pensent davan­tage à l’eau qu’au commerce.

L’é­tran­ger y est allé seul, le matin, quand la lumière est encore oblique et que les ombres sont longues. Il por­tait son tur­ban bien ser­ré, son bou­bou pous­sié­reux, et il avait l’air d’un homme qui se pro­mène, mais sa pro­me­nade avait la pré­ci­sion d’un rele­vé topo­gra­phique. Il comp­tait les rues. Je l’ai vu tour­ner la tête à chaque inter­sec­tion, noter quelque chose dans sa mémoire — car il n’o­sait pas sor­tir son cahier en public, il atten­dait la nuit pour écrire, comme moi.

Il s’est arrê­té d’a­bord devant les mar­chands de sel. Le sel de Taou­de­ni est une chose extra­or­di­naire — des dalles grises, épaisses comme le bras d’un enfant, taillées dans les mines du désert par des esclaves qui ne voient jamais le soleil. C’est le sel qui a fait la richesse de Tom­bouc­tou, bien plus que l’or, parce que l’or est un désir mais le sel est un besoin. L’é­tran­ger a sou­pe­sé une dalle, a deman­dé le prix en arabe, et le mar­chand lui a répon­du un chiffre en cau­ris — les petits coquillages blancs qui servent de mon­naie dans tout le Sahel. L’é­tran­ger a hoché la tête sans ache­ter. Il enregistrait.

Puis il est pas­sé devant les étals de tis­sus — les coton­nades indi­go de Kano, les bou­bous bro­dés de Djen­né, les pagnes teints à l’in­di­go dont les femmes toua­règues font leurs voiles. Il a tou­ché un tis­su, l’a retour­né entre ses doigts, et l’a repo­sé. Tou­jours ce geste de col­lec­teur, d’in­ven­to­riste. Il ne vou­lait rien ache­ter. Il vou­lait tout savoir.

Et puis il est arri­vé aux livres.

L’é­tal de Bou­ba­car était ce jour-là plus gar­ni que d’ha­bi­tude. Un let­tré de la famille Baghayo­gho venait de mou­rir, et ses héri­tiers, qui n’é­taient pas des let­trés, avaient ven­du sa biblio­thèque en bloc — trois coffres de manus­crits, une cen­taine de textes, dont cer­tains por­taient des anno­ta­tions mar­gi­nales de l’au­teur lui-même, ce qui les ren­dait pré­cieux au-delà de toute éva­lua­tion mar­chande. Bou­ba­car les avait ache­tés pour presque rien et les reven­dait au détail, chaque texte posé sur la natte avec un soin de joaillier.

Il y avait là un exem­plaire de la Risa­la d’Ibn Abi Zayd al-Qay­ra­wa­ni — un trai­té de droit mali­kite que tout étu­diant de San­ko­ré devait connaître par cœur — copié au XVIe siècle avec une encre si noire qu’elle brillait encore sous le soleil comme un insecte. Il y avait un trai­té d’as­tro­no­mie d’un auteur que je ne connais­sais pas, avec des dia­grammes de cercles concen­triques qui repré­sen­taient le mou­ve­ment des pla­nètes, tra­cés à la règle et au com­pas avec une pré­ci­sion qui m’é­mer­veillait chaque fois que je la voyais — car nous savions, à Tom­bouc­tou, que la Terre tour­nait autour du soleil, nous le savions bien avant que les Euro­péens ne brûlent leurs propres savants pour l’a­voir dit. Et il y avait, au bord de la natte, un petit texte relié en peau rouge, un poème sou­fi que j’au­rais vou­lu ache­ter mais que je ne pou­vais pas me per­mettre — un poème sur l’a­mour de Dieu qui com­pa­rait l’âme du croyant à un oiseau enfer­mé dans une cage de sable.

L’é­tran­ger a pris le trai­té d’as­tro­no­mie. Il l’a ouvert, a regar­dé les dia­grammes, et quelque chose dans son visage a chan­gé. Pour la pre­mière fois depuis son arri­vée, j’ai vu sur ses traits autre chose que de la décep­tion ou de la concen­tra­tion — j’ai vu de l’é­ton­ne­ment. Un éton­ne­ment bref, vite dis­si­mu­lé, comme un éclair der­rière un nuage, mais que j’ai cap­té parce que je ne le quit­tais pas des yeux.

Il ne s’at­ten­dait pas à cela. Il ne s’at­ten­dait pas à trou­ver de l’as­tro­no­mie à Tom­bouc­tou. Il ne s’at­ten­dait pas à ce que cette ville de boue, cette décep­tion archi­tec­tu­rale, pos­sède des connais­sances que ses propres savants avaient mises des siècles à découvrir.

Puis l’é­ton­ne­ment a dis­pa­ru. Il a repo­sé le manus­crit. Il n’a rien ache­té. Et il est parti.

Bou­ba­car m’a regar­dé pas­ser — il me connais­sait, il savait que je tra­vaillais avec les manus­crits — et il m’a fait signe de venir. Il m’a mon­tré l’en­droit où l’é­tran­ger avait pris le trai­té et il m’a dit : « Celui-là, il est venu deux fois déjà. Il regarde tout et il n’a­chète rien. C’est un homme qui veut le savoir sans le prix. »

C’est une phrase que je n’ai jamais oubliée. Un homme qui veut le savoir sans le prix. Bou­ba­car, qui n’a­vait jamais quit­té Tom­bouc­tou, qui ne savait rien de l’Eu­rope ni de ses explo­ra­teurs ni de ses socié­tés de géo­gra­phie, avait résu­mé en une phrase le pro­jet de Caillié — et peut-être le pro­jet de tout l’Occident.

Prendre la connais­sance. Ne rien lais­ser en échange.

*   *   *

J’ai levé les yeux du cahier. La nuit était avan­cée, cette heure entre trois et quatre heures du matin où la ville atteint son silence le plus pro­fond — même les dji­ha­distes dorment à cette heure-là, même les check-points som­meillent, et Tom­bouc­tou retrouve pen­dant quelques minutes la paix qu’elle avait avant qu’on vienne la sau­ver ou la détruire.

Un homme qui veut le savoir sans le prix.

La phrase de Bou­ba­car réson­nait dans ma tête, et je pen­sais aux jour­na­listes qui vien­draient un jour — quand tout serait fini, si jamais tout finis­sait — et qui racon­te­raient l’oc­cu­pa­tion, le sau­ve­tage des manus­crits, la résis­tance silen­cieuse de Tom­bouc­tou, et qui repar­ti­raient avec leurs articles, leurs pho­tos, leurs prix Pulit­zer, tan­dis que nous res­te­rions ici, dans le sable, avec nos coffres vides et nos biblio­thèques à reconstruire.

Mais cette pen­sée était injuste, et je le savais. Racon­ter n’est pas voler. Écrire n’est pas prendre. Abdou­laye lui-même le savait, lui qui avait écrit ce cahier non pas pour dénon­cer Caillié mais pour poser à côté du récit de l’é­tran­ger un autre récit, un contre­champ, une deuxième voix dans le chœur. Le pro­blème n’est jamais qu’on raconte. Le pro­blème, c’est quand on raconte seul.

J’ai refer­mé le cahier et je l’ai remis dans ma chemise.

Dehors, le pre­mier muez­zin a lan­cé l’ap­pel à la prière — pas la voix métal­lique des dji­ha­distes, non, la vraie voix, celle du vieil imam de Djin­gue­re­ber, qu’ils n’a­vaient pas encore rem­pla­cé, une voix usée, trem­blante, belle comme un ins­tru­ment accor­dé par le temps, et pen­dant les deux minutes qu’a duré l’ap­pel, Tom­bouc­tou a res­sem­blé à Tombouctou.

Puis le méga­phone a pris le relais, et c’é­tait fini.

*   *   *

Cha­pitre 8 — Le fan­tôme de Laing

Il faut que je parle de l’autre. Celui d’avant.

L’é­tran­ger qui se fait appe­ler Abd Allah n’est pas le pre­mier Euro­péen à avoir atteint Tom­bouc­tou. Deux ans avant lui — deux ans seule­ment, le temps qu’un enfant apprenne à mar­cher — il en est venu un autre. Un homme du nord, un Anglais, ou un Écos­sais, je ne sais pas la dif­fé­rence, un homme dont le nom dans la bouche des gens de la ville son­nait comme une pierre qu’on recrache : Laing.

Je l’ai vu. J’a­vais qua­torze ans.

Il est arri­vé par le nord, par la route de Tom­bouc­tou à Ara­wan, la route du sel et des cara­vanes, celle que les Bérâ­bich connaissent les yeux fer­més et que les étran­gers ne prennent que pour mou­rir. Il était à demi mort lui-même. On l’a por­té dans la ville sur une civière de for­tune, enve­lop­pé dans des cou­ver­tures mal­gré la cha­leur, le visage cou­vert de plaies, un bras en écharpe, et — je me sou­viens de cela avec une net­te­té qui me fait mal — sa main droite man­quait. Cou­pée. Il ne res­tait qu’un moi­gnon ban­dé de chif­fons bruns, et le sang avait séché sur les chif­fons en une croûte noire qui res­sem­blait à de la terre.

Il avait été atta­qué dans le désert, disait-on. Par ses propres guides, ou par des pillards, ou par des Toua­regs qui n’ai­maient pas les chré­tiens — les ver­sions chan­geaient selon celui qui les racon­tait. Ce qui ne chan­geait pas, c’est qu’il avait failli mou­rir, et qu’il était arri­vé quand même. La téna­ci­té de cet homme était une chose ter­ri­fiante. On lui avait cou­pé la main et il avait conti­nué de mar­cher. On lui avait ouvert le visage à coups de sabre et il avait conti­nué. Il avait tra­ver­sé le Saha­ra du nord au sud, seul, bles­sé, à moi­tié fou de fièvre, et il était arri­vé à Tom­bouc­tou comme on arrive au para­dis ou en enfer — sans savoir lequel des deux il avait atteint.

On l’a ins­tal­lé chez Sidi Abdal­la­hi — le même Sidi Abdal­la­hi qui héber­ge­rait l’É­gyp­tien deux ans plus tard, car Sidi Abdal­la­hi était l’hôte des étran­gers, c’é­tait sa fonc­tion et son com­merce. L’An­glais est res­té cinq semaines. Cinq semaines à se remettre de ses bles­sures, à écrire des lettres qu’il confiait à des cara­va­niers en direc­tion de Tri­po­li, à se pro­me­ner dans les rues avec ses yeux fié­vreux et son moi­gnon bandé.

Je le voyais pas­ser devant la mai­son de mon père, le matin, quand j’al­lais à l’é­cole cora­nique. Il mar­chait len­te­ment, avec la démarche pru­dente des conva­les­cents, et il regar­dait la ville avec une expres­sion que je n’ai com­prise que bien plus tard — une expres­sion de vic­toire triste. Il avait gagné. Il était le pre­mier Euro­péen à atteindre la cité légen­daire. Mais le prix avait été si éle­vé que la vic­toire res­sem­blait à une défaite.

Ce que j’ai rete­nu de lui, c’est son regard. Pas un regard de car­to­graphe comme celui de l’É­gyp­tien — un regard de nau­fra­gé. Un regard d’homme qui sait qu’il est au bout de quelque chose et qui ne sait pas si ce bout est un com­men­ce­ment ou une fin.

Il est par­ti au bout de cinq semaines. Il a dit qu’il vou­lait gagner le sud, des­cendre le Niger, rejoindre la côte. Tout le monde savait que c’é­tait dan­ge­reux. L’Al­ma­my, le chef de la ville, lui avait dit de res­ter. Les let­trés de San­ko­ré avaient essayé de le rete­nir. Même Sidi Abdal­la­hi, qui n’é­tait pas homme à s’é­mou­voir du sort de ses loca­taires, avait fron­cé les sour­cils. Mais l’An­glais vou­lait par­tir. Il avait cette obs­ti­na­tion des hommes du nord, cette volon­té dure et rec­ti­ligne qui ne com­prend pas les détours, et il est par­ti un matin de sep­tembre avec un petit groupe de guides arabes, vers le sud-ouest, en direc­tion d’un ave­nir qui n’exis­tait pas.

On a retrou­vé son corps deux jours plus tard. Ou plu­tôt, on n’a pas retrou­vé son corps — on a retrou­vé l’en­droit où il avait été tué, une dépres­sion dans le sable à un jour de marche de Tom­bouc­tou, avec des traces de lutte, du sang séché sur les pierres, et rien d’autre. Ses guides l’a­vaient assas­si­né, et ils avaient empor­té ses affaires, ses vête­ments, ses armes, et — c’est ce qui me hante — ses papiers.

Ses papiers. Son jour­nal. Cinq semaines d’ob­ser­va­tions sur Tom­bouc­tou, écrites par le pre­mier Euro­péen à l’a­voir vue, dis­pa­rues dans le sable du Saha­ra. Jamais retrou­vées. Les Anglais ont accu­sé les Fran­çais d’a­voir volé le jour­nal. Les Fran­çais ont accu­sé les Anglais de ne pas avoir pro­té­gé leur homme. Per­sonne n’a accu­sé les assas­sins, parce que les assas­sins étaient des ombres dans le désert, sans visage et sans nom, comme le désert lui-même.

Mais voi­là ce que per­sonne ne sait, et que j’é­cris ici pour la pre­mière fois.

Le jour­nal de Laing n’a pas dis­pa­ru dans le désert.

Il est à Tombouctou.

Je sais cela parce que mon père me l’a dit. Mon père, Moham­med al-Wan­ga­ri, qui était copiste avant moi, et qui connais­sait tous les textes de cette ville comme un ber­ger connaît ses chèvres — par leur forme, par leur odeur, par le bruit qu’elles font quand elles se déplacent. Mon père m’a dit, un soir, quelques mois avant sa mort, que le jour­nal de l’An­glais avait été rap­por­té à Tom­bouc­tou par l’un des guides — non pas par celui qui avait don­né le coup fatal, mais par un autre, un jeune Arabe qui avait récu­pé­ré le cahier dans les affaires du mort et qui, ne sachant pas lire l’é­cri­ture des chré­tiens, l’a­vait ven­du au mar­ché pour quelques cau­ris, pen­sant que c’é­tait un talis­man ou un texte de magie.

Et quel­qu’un l’a­vait ache­té. Un let­tré, un col­lec­tion­neur, quel­qu’un qui avait com­pris que ce cahier en écri­ture étran­gère était un docu­ment sans prix — le témoi­gnage d’un homme qui avait payé de sa vie le droit de regar­der notre ville.

Mon père ne m’a pas dit le nom de ce let­tré. Ou peut-être l’a-t-il dit et je l’ai oublié — j’é­tais jeune, je n’é­cou­tais pas tou­jours, et les morts emportent avec eux les détails qui auraient tout chan­gé. Mais il m’a dit que le jour­nal exis­tait, qu’il était quelque part dans la ville, caché dans un mur ou dans un coffre, atten­dant qu’un lec­teur le trouve.

Et il m’a dit autre chose, que j’é­cris main­te­nant avec une hési­ta­tion qui rend ma main lourde : il m’a dit qu’il savait où le jour­nal était caché.

Il m’a dit que c’é­tait dans la mos­quée Sidi Yahya. Pas dans la biblio­thèque de la mos­quée — cela aurait été trop évident, trop acces­sible. Non. Dans le mur lui-même. Dans l’é­pais­seur du ban­co, der­rière la porte.

La porte de Sidi Yahya.

Celle qui, selon la légende, res­te­rait fer­mée jus­qu’au der­nier jour du monde.

Mon père m’a dit cela et il est mort trois mois plus tard, en me lais­sant ses coffres, ses encres et cette his­toire que je n’ai jamais véri­fiée. Je ne suis pas allé à Sidi Yahya. Je n’ai pas cher­ché le jour­nal dans le mur. Pas par paresse, ni par peur — par res­pect. La porte de Sidi Yahya est scel­lée depuis sa construc­tion, au XVe siècle, et il y a des choses qu’on ne touche pas, des mys­tères qu’on laisse intacts, parce que le mys­tère lui-même est plus pré­cieux que la révélation.

Mais j’é­cris ceci. Je l’é­cris dans ce cahier que je cache­rai moi aus­si dans un mur, comme on cache un secret dans un autre secret, et si quel­qu’un le trouve un jour, dans un siècle ou dans deux, il sau­ra que le jour­nal de l’An­glais est peut-être là, der­rière la porte scel­lée, et il déci­de­ra lui-même s’il veut ouvrir ou non.

Cer­taines portes sont faites pour res­ter fermées.

D’autres attendent sim­ple­ment la bonne main.

*   *   *

J’ai repo­sé le cahier et j’ai regar­dé mes propres mains. Elles trem­blaient. Pas de froid — il ne fait jamais froid à Tom­bouc­tou, même la nuit — mais de quelque chose d’autre, une vibra­tion inté­rieure, une exci­ta­tion que j’a­vais du mal à contrôler.

Le jour­nal de Gor­don Laing.

Le Graal de l’ex­plo­ra­tion afri­caine. Le docu­ment que les his­to­riens bri­tan­niques cher­chaient depuis deux siècles, que des dizaines d’ex­pé­di­tions avaient ten­té de retrou­ver, qui avait fait l’ob­jet de que­relles diplo­ma­tiques entre la France et l’An­gle­terre, et qui avait fini par acqué­rir le sta­tut de légende — le jour­nal per­du, à jamais dis­pa­ru dans les sables du Sahara.

Et Abdou­laye al-Wan­ga­ri, scribe de San­ko­ré, pré­ten­dait qu’il n’a­vait jamais quit­té Tombouctou.

Il était dans le mur de la mos­quée Sidi Yahya.

Der­rière la porte que les dji­ha­distes avaient bri­sée six mois plus tôt.

Je me suis levé. Je me suis assis. Je me suis rele­vé. J’ai mar­ché jus­qu’au bord de la ter­rasse et j’ai regar­dé la ville, les toits plats, les mina­rets dans la nuit, et quelque part dans cette masse sombre de ban­co et de sable, la mos­quée Sidi Yahya, dont la porte sacrée avait été enfon­cée à coups de pioche par des hommes qui croyaient que le der­nier jour du monde était venu et qu’il leur appar­te­nait de l’accomplir.

La porte était ouverte.

Ce que des siècles de pié­té avaient scel­lé, la bru­ta­li­té avait des­cel­lé en quelques minutes.

Et si le jour­nal de Laing était vrai­ment der­rière cette porte — s’il avait sur­vé­cu aux siècles, à l’hu­mi­di­té, aux ter­mites, au temps —, alors il était là, main­te­nant, dans le mur éven­tré d’une mos­quée pro­fa­née, à la mer­ci du pre­mier pillard ou du pre­mier com­bat­tant qui déci­de­rait de fouiller les décombres.

Il fal­lait y aller.

Pas main­te­nant. Pas cette nuit. Pas avec les patrouilles, les check-points, les hommes en noir qui sur­veillaient les mos­quées comme des chiens de garde.

Mais bien­tôt.

J’ai remis le cahier dans ma che­mise. J’ai éteint la bou­gie. Et je suis res­té debout dans le noir, le cœur bat­tant, à écou­ter le vent sur les dunes et à pen­ser à une porte qui ne devait s’ou­vrir qu’au der­nier jour du monde — et qui était ouverte.

*   *   *

Cha­pitre 9 — La gui­tare enterrée

C’est arri­vé un soir de novembre, un de ces soirs où le vent de sable tombe d’un coup et où l’air devient si immo­bile qu’on entend les murs res­pi­rer. J’é­tais dans le hall de La Colombe, assis der­rière le comp­toir, à la place de Moha­med qui était mon­té se cou­cher tôt — une migraine, avait-il dit, en se frot­tant les tempes avec un geste las qui ne lui res­sem­blait pas. L’élec­tri­ci­té était cou­pée depuis trois jours. Une bou­gie sur le comp­toir. Le registre vert fer­mé. Les clés au tableau, bien ali­gnées, inutiles comme des déco­ra­tions mili­taires sur le torse d’un sol­dat mort.

J’ai enten­du la musique.

Pas tout de suite. D’a­bord, j’ai cru que c’é­tait le vent dans les tuyaux de la cour inté­rieure — ces bruits que font les vieilles mai­sons de ban­co quand la tem­pé­ra­ture change, des cra­que­ments, des sif­fle­ments, des plaintes sourdes. Mais le vent était tom­bé. Et le bruit ne venait pas des tuyaux.

Ça venait d’en haut.

Une gui­tare. Quel­qu’un jouait de la gui­tare au deuxième étage de l’Hô­tel La Colombe, dans une ville où la musique était punie de qua­rante coups de fouet.

Le son était si faible que je devais rete­nir ma res­pi­ra­tion pour l’en­tendre. Un filet de notes, hési­tantes d’a­bord, puis plus assu­rées, une mélo­die que j’ai recon­nue avec un coup au cœur — « Ai Du », d’A­li Far­ka Tou­ré. Le mor­ceau lent, celui avec les cordes qui pleurent et la voix qui mur­mure en son­ghay des mots d’a­mour et de fleuve. Sauf qu’il n’y avait pas de voix. Seule­ment la gui­tare, jouée en sour­dine, les doigts étouf­fant les cordes après chaque note comme on referme la main sur une flamme.

J’ai mon­té les escaliers.

Le son venait de la chambre 11. La porte était entre­bâillée. J’ai poussé.

Il était assis sur le lit, en tailleur, une gui­tare acous­tique posée sur ses cuisses. Un homme maigre, la peau très sombre, des mains fines et longues qui cou­raient sur les cordes avec la pré­ci­sion d’un scribe sur le papier. Il por­tait un tur­ban indi­go des­ser­ré, un bou­bou gris, des san­dales de cuir. Toua­reg ou Son­ghay, je n’au­rais pas su dire dans la pénombre — il avait ce visage étroit et angu­leux qui est com­mun aux deux peuples, ces pom­mettes hautes, ces yeux enfon­cés qui voient loin.

Quand il m’a vu, il a posé la paume à plat sur les cordes. Le silence est reve­nu d’un coup, comme un rideau qu’on tire.

« Tu vas me dénon­cer ? » a‑t-il dit.

Sa voix était calme. Pas rési­gnée — calme, avec cette qua­li­té par­ti­cu­lière de ceux qui ont déjà consi­dé­ré toutes les consé­quences pos­sibles et qui ont déci­dé que le risque en valait la peine.

« Non », j’ai dit.

Il m’a regar­dé un moment. Puis il a reti­ré sa main des cordes et il a recom­men­cé à jouer, le même mor­ceau, encore plus bas, un mur­mure de bois et de métal qui rem­plis­sait la chambre comme une odeur.

Je me suis assis par terre, le dos contre le mur, et j’ai écouté.

Il s’ap­pe­lait Agha­ly. Il ne m’a pas dit son nom de famille et je ne l’ai pas deman­dé. Il était musi­cien — gui­ta­riste, chan­teur, il avait joué avec un groupe dans la région de Kidal, il avait fait des concerts au Fes­ti­val au Désert, il avait même joué à Bama­ko dans un club qui s’ap­pe­lait, je crois, le Hogon. Quand les dji­ha­distes étaient arri­vés, il avait enter­ré sa gui­tare dans le jar­din de sa mère, à Tom­bouc­tou — lit­té­ra­le­ment enter­rée, dans un sac plas­tique, sous le man­guier, à côté du puits. Et il était res­té. Il n’a­vait pas fui vers le sud comme beau­coup de musi­ciens. Il n’a­vait pas les moyens, ou il n’a­vait pas le cœur, ou les deux.

Pen­dant sept mois, il n’a­vait pas tou­ché une corde. Sept mois de silence. Le plus long silence de sa vie, disait-il, pire que le silence du désert, parce que le silence du désert est choi­si et que celui-ci était impo­sé. Le désert se tait parce qu’il n’a rien à dire. Tom­bouc­tou se tai­sait parce qu’on la bâillonnait.

Et puis un soir, il n’a­vait plus tenu. Il avait déter­ré la gui­tare, l’a­vait net­toyée, réac­cor­dée — les cordes avaient tenu, la séche­resse du sable les avait conser­vées —, et il avait cher­ché un endroit pour jouer. Pas chez sa mère, c’é­tait trop ris­qué, les voi­sins pou­vaient entendre. Pas dans la rue, évi­dem­ment. Il lui fal­lait un bâti­ment vide, aux murs épais, loin des patrouilles. Et il avait pen­sé à La Colombe.

« L’hô­tel est vide depuis des mois, m’a-t-il dit. Per­sonne n’y vient. Les murs sont épais. Et la chambre 11 est au fond du cou­loir, loin de la rue. »

Il avait rai­son. Les murs de La Colombe, comme tous les murs de ban­co de Tom­bouc­tou, ont cin­quante cen­ti­mètres d’é­pais­seur. C’est une archi­tec­ture qui absorbe la cha­leur, le froid, et le son. Ce qui se joue dans la chambre 11 reste dans la chambre 11.

« Tu viens sou­vent ? » j’ai demandé.

« Tous les deux ou trois jours. La nuit, quand le vieux dort. Je passe par la cour de der­rière. Le mur est bas. »

Je n’ai rien dit. J’ai pen­sé à Moha­med, qui dor­mait au rez-de-chaus­sée avec la séré­ni­té d’un homme qui n’en­tend rien, et je me suis deman­dé s’il savait — s’il avait enten­du, une nuit, ce filet de musique dans les étages, et s’il avait déci­dé de ne rien dire, comme il déci­dait de ne rien dire sur tant de choses, parce que ne rien dire était sa façon de résister.

Agha­ly a joué pen­dant une heure encore. Pas seule­ment Ali Far­ka Tou­ré — aus­si des choses que je ne connais­sais pas, des mélo­dies toua­règues, lentes, hyp­no­tiques, construites sur deux ou trois notes répé­tées comme une prière, et des mor­ceaux plus rapides, syn­co­pés, qui res­sem­blaient à du blues mais en plus angu­leux, en plus sec, comme si le blues avait tra­ver­sé le Saha­ra et que le sable lui avait enle­vé tout ce qui était superflu.

À un moment, il a joué quelque chose et il m’a deman­dé : « Tu connais ? »

J’ai secoué la tête.

« C’est Tina­ri­wen. “Chet Boghas­sa”. Ça veut dire “La Peur n’a pas d’is­sue” en tamachek. »

La peur n’a pas d’is­sue. J’ai pen­sé aux dji­ha­distes dehors, aux patrouilles, aux check-points, et j’ai pen­sé que le titre disait exac­te­ment ce que nous vivions — une peur sans sor­tie, une peur qui n’a­vait pas de porte de der­rière, seule­ment ce mur de ban­co et cette gui­tare en sour­dine et ce musi­cien maigre assis en tailleur sur un lit d’hô­tel vide.

Avant de par­tir, Agha­ly m’a regar­dé et il a dit une chose que je n’ai jamais oubliée. Il a dit : « Tu sais pour­quoi ils inter­disent la musique ? »

J’ai haus­sé les épaules. « Parce que c’est haram ? Parce que le Prophète… »

Il a secoué la tête. « Non. Le Pro­phète aimait la poé­sie. Il aimait les voix. Ce n’est pas une ques­tion de reli­gion. Ils inter­disent la musique parce que la musique est la seule chose qu’on ne peut pas contrô­ler. Tu peux contrô­ler les corps — les cou­vrir, les fla­gel­ler, leur cou­per les mains. Tu peux contrô­ler les mots — inter­dire les livres, fer­mer les écoles, brû­ler les manus­crits. Mais une mélo­die, une fois qu’elle est dans la tête de quel­qu’un, tu ne peux pas l’en sor­tir. Tu ne peux pas fouiller un cer­veau à un check-point. Tu ne peux pas brû­ler un sou­ve­nir. La musique, c’est le seul manus­crit qu’on ne peut pas détruire. »

Il a ran­gé sa gui­tare dans le sac plas­tique, a noué le sac, et il est par­ti par la cour de der­rière, par-des­sus le mur bas, dans la nuit sans lune de Tombouctou.

Je suis redes­cen­du au comp­toir. Moha­med dor­mait tou­jours. La bou­gie s’é­tait éteinte. Dans le noir, j’ai pris le cahier d’Ab­dou­laye et je l’ai ser­ré contre moi, et j’ai pen­sé qu’A­gha­ly avait tort sur un point — les manus­crits aus­si sont indes­truc­tibles, pas leur papier, pas leur encre, mais ce qu’ils contiennent, les mots qu’un scribe a tra­cés il y a deux cents ans dans une cave de Tom­bouc­tou et qui vivent encore, main­te­nant, cette nuit, dans ma che­mise, contre ma peau, intacts.

Il est reve­nu deux nuits plus tard. Et trois nuits après. Et encore après. La chambre 11 est deve­nue notre salle de concert secrète. Par­fois, il jouait et je lisais le cahier d’Ab­dou­laye, cha­cun dans son monde, cha­cun dans son siècle, reliés par le silence de l’hô­tel et par le fait d’être vivants et en résis­tance dans une ville qui vou­lait nous éteindre.

Un soir de décembre, il a ame­né un autre musi­cien — un joueur de cale­basse nom­mé Hami­dou, un Peul ner­veux et sou­riant qui par­lait peu et frap­pait sa cale­basse avec une déli­ca­tesse de chi­rur­gien. À trois, dans la chambre 11, avec une bou­gie, une gui­tare et une cale­basse, nous avons fait de la musique — ou plu­tôt, ils ont fait de la musique et j’ai écou­té, et cette écoute était un acte poli­tique aus­si radi­cal que de trans­por­ter des manus­crits dans la nuit.

Car c’est cela que les dji­ha­distes ne com­pre­naient pas, et que Caillié n’a­vait pas com­pris non plus en son temps, et qu’Ab­dou­laye, dans son cahier, essayait de dire avec ses mots de scribe — Tom­bouc­tou ne se résume pas à ce qu’on voit. Elle est ce qu’on entend, ce qu’on lit, ce qu’on trans­met de bouche à oreille et de main en main, dans l’ombre, quand ceux qui tiennent les armes croient qu’ils tiennent aus­si le silence.

Le silence ne leur a jamais appartenu.

*   *   *

Cha­pitre 10 — Le départ de l’Égyptien

Il est res­té qua­torze jours.

Qua­torze jours, c’est le temps qu’il faut pour tra­ver­ser une fièvre, pour lire un livre court, pour tom­ber amou­reux ou pour déci­der de ne pas le faire. C’est aus­si le temps qu’il a fal­lu à l’é­tran­ger pour voir Tom­bouc­tou — la voir de ses yeux d’Eu­ro­péen, la mesu­rer, la comp­ter, la décrire dans son cahier blanc — et pour déci­der qu’il en avait assez vu.

Il n’en avait pas assez vu. Mais il ne le savait pas, et il ne le sau­ra jamais, parce qu’on ne sait jamais ce qu’on n’a pas vu. C’est le pri­vi­lège de l’a­veugle — il ne sait pas qu’il est aveugle, et il rentre chez lui convain­cu d’a­voir vu le monde.

Pen­dant ces qua­torze jours, je l’ai sui­vi chaque matin et chaque soir. J’ai vu ses pro­me­nades dans les rues, ses conver­sa­tions pru­dentes avec les mar­chands, ses visites aux trois mos­quées, ses silences devant les murs de ban­co, son éton­ne­ment devant le fleuve — car oui, on l’a emme­né voir le Niger, à une heure de marche au sud, et il est res­té long­temps sur la rive, immo­bile, à regar­der l’eau cou­ler, et j’ai pen­sé que c’é­tait peut-être la seule chose de Tom­bouc­tou qu’il com­pre­nait vrai­ment, parce que l’eau coule par­tout de la même manière et qu’il n’y a pas besoin de savoir lire pour com­prendre un fleuve.

J’ai vu aus­si ce que les autres n’ont pas vu — ou ce qu’ils ont vu sans le com­prendre. J’ai vu l’é­tran­ger écrire. Pas en public, non — il n’au­rait jamais osé sor­tir son cahier blanc dans la rue, cela aurait été la fin de son impos­ture. Mais la nuit, dans la mai­son de Sidi Abdal­la­hi, quand la mai­son­née dor­mait, je suis pas­sé sous sa fenêtre — une fenêtre étroite, comme toutes les fenêtres de Tom­bouc­tou, à peine plus large qu’une main — et j’ai vu la lueur de sa lampe et son ombre pen­chée sur quelque chose, et le mou­ve­ment de sa main qui allait et venait, de gauche à droite, de gauche à droite, cette écri­ture inver­sée, cette écri­ture qui fuit.

Il écri­vait sa ver­sion. Moi j’é­cri­vais la mienne. Deux scribes dans la même ville, la même nuit, cha­cun de son côté du mur, et aucun des deux ne savait que l’autre existait.

Le dou­zième jour, il a eu une alerte. Un mar­chand arabe, un cer­tain Ould Moham­med — un homme que­rel­leur et soup­çon­neux que tout le monde évi­tait — a décla­ré au mar­ché que l’é­tran­ger n’é­tait pas plus égyp­tien qu’une chèvre n’est un cha­meau. Il a dit cela fort, devant des témoins, et le bruit a cou­ru jus­qu’à l’Al­ma­my, le chef de la ville, qui a convo­qué Sidi Abdal­la­hi pour lui deman­der des explications.

Sidi Abdal­la­hi a men­ti. Il a men­ti avec l’é­lo­quence d’un homme dont la pro­fes­sion est l’hos­pi­ta­li­té et dont le talent est la per­sua­sion. Il a dit que l’é­tran­ger était un pauvre pèle­rin, un musul­man dévot, un fils d’É­gypte reve­nu à la foi après des années d’exil chez les chré­tiens, et que le mettre en doute, c’é­tait mettre en doute la misé­ri­corde de Dieu. L’Al­ma­my a gron­dé, mais il n’a pas insis­té. Les Fula­ni de Maci­na, qui contrô­laient la ville, avaient d’autres sou­cis que les voya­geurs de pas­sage — les cara­vanes de sel, les taxes, les que­relles de pou­voir avec les Toua­regs du nord. Un faux Égyp­tien de plus ou de moins ne chan­geait pas grand-chose à l’é­qui­libre pré­caire de Tombouctou.

Mais l’é­tran­ger a com­pris qu’il était temps de partir.

Je l’ai vu pré­pa­rer son départ. Il a ache­té des pro­vi­sions au mar­ché — du mil, des dattes, de l’eau dans une outre — et il a négo­cié une place dans une cara­vane qui par­tait vers le nord, vers Araouane, puis à tra­vers le désert jus­qu’au Maroc. La route la plus dan­ge­reuse, la plus longue, celle que seuls les fous et les déses­pé­rés empruntent. Mais c’é­tait la seule qui menait vers l’Eu­rope sans repas­ser par les terres où il avait failli mou­rir en venant.

Le qua­tor­zième jour, à l’aube, il est parti.

Je me suis levé avant le soleil pour le voir. Il a quit­té la mai­son de Sidi Abdal­la­hi avec son sac, son tur­ban, son bou­bou sale, son cahier blanc caché quelque part sur son corps — dans la cein­ture de son pan­ta­lon, je crois, c’est là que j’au­rais mis un texte si j’a­vais dû le cacher pen­dant une tra­ver­sée du Saha­ra. Il a mar­ché vers le nord, vers le point de ras­sem­ble­ment de la cara­vane, au-delà des der­nières mai­sons, là où le sable com­mence pour ne plus finir.

Il ne s’est pas retour­né. Pas une seule fois. Il mar­chait droit, les épaules un peu voû­tées sous le poids de son sac, et il n’a pas regar­dé la ville une der­nière fois, comme si Tom­bouc­tou était déjà der­rière lui, déjà pas­sée, déjà ran­gée dans les pages de son cahier.

J’é­tais debout au coin de la der­nière mai­son, ados­sé au mur de ban­co, et je l’ai regar­dé s’é­loi­gner. Sa sil­houette a dimi­nué len­te­ment — c’est l’ef­fet du désert, les sil­houettes ne dis­pa­raissent pas, elles rétré­cissent, comme si le sable les man­geait par les pieds — et je me suis deman­dé s’il allait survivre.

L’An­glais n’a­vait pas sur­vé­cu. L’An­glais était par­ti dans une autre direc­tion, vers le sud, mais le résul­tat avait été le même — le désert, les guides traîtres, la mort dans le sable. Cet homme-là par­tait vers le nord, vers un désert plus vaste encore, des semaines de marche sans eau, sans ombre, avec le seul secours de sa cara­vane et de son mensonge.

J’ai pen­sé : il va mourir.

Je me suis trom­pé. Il n’est pas mort. J’ai appris plus tard — des mois plus tard, par un mar­chand de retour de Fès — qu’il avait tra­ver­sé le Saha­ra, atteint le Maroc, et de là, rejoint l’Eu­rope. Il avait sur­vé­cu. L’É­gyp­tien avait réus­si ce que l’An­glais n’a­vait pas réus­si — non pas atteindre Tom­bouc­tou, car l’An­glais y était arri­vé avant lui, mais en revenir.

Et il avait racon­té notre ville au monde.

Je ne sais pas ce qu’il a écrit. Je ne lirai jamais son cahier blanc, comme il ne lira jamais le mien. Mais je sais, avec la cer­ti­tude du scribe qui a pas­sé sa vie à dis­tin­guer les copies fidèles des copies faus­sées, que ce qu’il a écrit n’est pas Tom­bouc­tou. C’est l’ombre de Tom­bouc­tou vue par un homme qui ne savait pas lire ses murs.

Et pour­tant. Et pour­tant, je ne peux pas lui en vou­loir. Il a ris­qué sa vie pour voir notre ville. Il a tra­ver­sé un conti­nent dégui­sé, malade, affa­mé, pour poser ses yeux sur nos rues de sable et nos mos­quées de boue. Il y a dans ce geste quelque chose de fou et de noble — quelque chose que je recon­nais, parce que c’est le même geste que font les copistes depuis des siècles : tra­ver­ser une épreuve pour accé­der à un texte.

Il est venu lire Tom­bouc­tou. Il l’a mal lue. Mais il est venu.

C’est plus que ce que feront la plu­part des hommes.

*   *   *

J’é­cris ces lignes finales à la lumière d’une lampe à huile de sésame, dans la pièce du fond de la mai­son de mon père. Les coffres de manus­crits sont autour de moi, lourds et silen­cieux, et dans ces coffres il y a des siècles de savoir, d’a­mour, de prière, de cal­cul, de poé­sie, d’en­nui, de génie, de bana­li­té — tout ce qu’une ville peut pro­duire quand elle décide que la chose la plus impor­tante au monde est d’écrire.

Je vais cacher ce cahier. Je vais le mettre dans le coffre le plus ancien, celui du fond, contre le mur de la cave. Je ne le met­trai pas avec les textes sacrés — il n’est pas sacré. Je ne le met­trai pas avec les trai­tés de science — il n’est pas savant. Je le met­trai au fond, sous les autres, comme on met une graine sous la terre, et j’at­ten­drai. Pas moi — je n’at­ten­drai rien, je serai mort bien avant qu’on le trouve. Mais le cahier atten­dra. Les cahiers sont patients. Ils ont le temps que les hommes n’ont pas.

Si vous lisez ceci, c’est que quel­qu’un a ouvert le coffre. C’est que Tom­bouc­tou existe encore. C’est que les mots ont sur­vé­cu — au sable, à la cha­leur, aux ter­mites, aux pillards, aux conqué­rants, à tous ceux qui croient qu’on peut tuer une ville en brû­lant ses livres.

Ils se trompent. Ils se sont tou­jours trompés.

Les livres brûlent. Mais les mots restent.

Abdou­laye fils de Moham­med al-Wan­ga­ri, scribe, Tom­bouc­tou, année 1244 de l’Hégire.

*   *   *

J’ai refer­mé le cahier.

C’é­tait la der­nière page. L’encre, au bas du texte, était un peu plus épaisse que dans le reste du manus­crit — comme si Abdou­laye avait appuyé plus fort sur la plume pour les der­niers mots, conscient que c’é­taient les der­niers, que le cahier allait des­cendre dans la cave et que plus per­sonne ne le lirait avant longtemps.

Il ne s’é­tait pas trom­pé. Per­sonne ne l’a­vait lu. Pas en cent quatre-vingt-quatre ans. Le cahier avait atten­du dans le coffre, sous les trai­tés de juris­pru­dence et les com­men­taires cora­niques, patient comme une graine sous la terre, exac­te­ment comme il l’a­vait écrit, et il avait fal­lu que des hommes en noir arrivent dans des pick-up Toyo­ta et menacent de brû­ler les biblio­thèques pour que quel­qu’un — moi, Ous­mane Maï­ga, récep­tion­niste de nuit — des­cende dans la cave, ouvre le coffre, et trouve le cahier.

Si vous lisez ceci, c’est que Tom­bouc­tou existe encore.

Tom­bouc­tou exis­tait encore. Meur­trie, bâillon­née, occu­pée, mais debout. Les murs de ban­co n’a­vaient pas bou­gé. Les manus­crits que nous avions sau­vés étaient en route vers le sud. La musique résis­tait dans la chambre 11 d’un hôtel vide. Et moi, je tenais dans mes mains le témoi­gnage d’un scribe du XIXe siècle qui avait vu pas­ser Caillié et qui avait eu l’in­tel­li­gence — la grâce — de ne pas le dénon­cer, de ne pas le chas­ser, mais de l’ob­ser­ver, de le com­prendre, et de poser à côté de son regard un autre regard.

Dehors, le ciel de décembre était immense et froid. Les étoiles étaient si nom­breuses qu’elles fai­saient un bruit — pas un bruit audible, un bruit visuel, un scin­tille­ment trop dense pour être silen­cieux. La ville dor­mait. Les dji­ha­distes dor­maient. Moha­med dor­mait. Agha­ly dor­mait quelque part avec sa gui­tare enter­rée dans sa mémoire.

Et moi je veillais, avec un cahier en cuir de chèvre et une ques­tion qui me brû­lait les doigts :

Le jour­nal de Gor­don Laing.

La porte de Sidi Yahya.

Fal­lait-il y aller ?

*   *   *

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