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Le cahier d’al-Wangari

Le cahier d’al-Wangari

Troi­sième partie

TROI­SIÈME PAR­TIE — LE FEU ET LE RETOUR

Cha­pitre 11 — L’incendie

Jan­vier est arri­vé comme un coup de poing.

Pas le mois lui-même — jan­vier à Tom­bouc­tou est un mois doux, frais même, les nuits des­cendent vers dix degrés et le vent du Saha­ra se calme, comme si le désert repre­nait son souffle. Non, c’est ce que jan­vier a appor­té : les Français.

On a enten­du les avions avant de les voir. Un gron­de­ment sourd, conti­nu, venu du sud, qui rou­lait au-des­sus des toits plats comme un orage sec. Puis les déto­na­tions, loin­taines d’a­bord — du côté de Kon­na, disait-on, à trois cents kilo­mètres au sud, où les dji­ha­distes avaient ten­té de pous­ser vers Bama­ko et où l’ar­mée fran­çaise les avait arrê­tés. Et puis les déto­na­tions se sont rap­pro­chées, jour après jour, nuit après nuit, et les visages des com­bat­tants dans les rues de Tom­bouc­tou ont chan­gé. Ils ne patrouillaient plus avec la non­cha­lance arro­gante des pre­miers mois. Ils cou­raient. Ils char­geaient des caisses dans les pick-up. Ils brû­laient des papiers dans les cours des bâti­ments occu­pés, et la fumée mon­tait droit dans l’air immo­bile de janvier.

Ils allaient partir.

Moha­med l’a sen­ti avant moi. Un matin, il est mon­té sur la ter­rasse — chose rare, Moha­med ne monte presque jamais sur la ter­rasse, il pré­fère le rez-de-chaus­sée, la proxi­mi­té du sol, l’an­crage — et il a regar­dé vers le sud, les yeux plis­sés, comme un marin qui cherche la terre. Il n’a rien dit. Il est redes­cen­du et il a fait quelque chose d’ex­tra­or­di­naire : il a sor­ti le registre vert de sous le comp­toir, l’a ouvert à la page du jour, et il a écrit la date. Comme s’il se pré­pa­rait à accueillir des clients.

Le 26 jan­vier, les dji­ha­distes ont quit­té Tombouctou.

Pas tous en même temps, pas dans un mou­ve­ment orga­ni­sé — c’é­tait une déban­dade, un sauve-qui-peut, des pick-up qui filaient vers le nord dans des nuages de pous­sière, char­gés d’hommes, d’armes, de tout ce qu’ils pou­vaient empor­ter. Cer­tains ont jeté leurs tur­bans et leurs armes dans les ruelles avant de par­tir, comme des ser­pents qui muent. D’autres ont tiré en l’air — de rage, de peur, de défi, impos­sible de savoir. Les rues sen­taient la poudre et l’essence.

Et puis le feu.

C’est Hami­dou, le joueur de cale­basse, qui est venu me pré­ve­nir. Il est appa­ru dans le hall de La Colombe à sept heures du matin, essouf­flé, le visage lui­sant de sueur, et il a dit un seul mot : « Ahmed Baba. »

J’ai cou­ru.

Le nou­vel Ins­ti­tut Ahmed Baba — le grand bâti­ment construit avec des fonds sud-afri­cains, celui où les dji­ha­distes avaient ins­tal­lé leur caserne, celui où quinze mille manus­crits étaient encore entre­po­sés — brû­lait. Pas un incen­die spec­ta­cu­laire, pas un bra­sier hur­lant comme dans les films. Un feu lent, métho­dique, nour­ri par les com­bat­tants en fuite qui avaient ras­sem­blé tout ce qu’ils pou­vaient trou­ver — manus­crits, registres, cata­logues, meubles — et qui avaient allu­mé avant de par­tir. Le feu de ceux qui savent qu’ils perdent et qui veulent empor­ter quelque chose dans leur défaite.

Quand je suis arri­vé, une dizaine de per­sonnes étaient déjà là, debout devant le bâti­ment, et aucune n’en­trait. Pas par lâche­té — par sidé­ra­tion. La fumée sor­tait des fenêtres en volutes épaisses, grises, presque blanches, et dans cette fumée il y avait des frag­ments — des mor­ceaux de pages, des lam­beaux cal­ci­nés qui mon­taient dans l’air chaud et retom­baient len­te­ment, comme des oiseaux noirs, comme des feuilles d’un arbre en feu, et chaque frag­ment était un texte, un para­graphe, une phrase, un mot, un siècle de savoir qui se trans­for­mait en cendre devant nos yeux.

J’ai regar­dé un frag­ment tom­ber à mes pieds. C’é­tait un mor­ceau de page, grand comme la paume de ma main, noir­ci aux bords, encore chaud. J’ai pu lire, dans la par­tie épar­gnée, quelques mots en arabe — *bis­mil­lah al-rah­man al-rahim*, au nom de Dieu le Clé­ment le Misé­ri­cor­dieux — et puis la cha­leur avait man­gé le reste, et le frag­ment s’est effri­té entre mes doigts quand j’ai vou­lu le ramas­ser, et il n’est res­té qu’une pous­sière grise sur ma peau, une pous­sière qui avait été de l’encre, qui avait été un mot, qui avait été une pensée.

Quel­qu’un a crié. Quel­qu’un d’autre a pleu­ré. Un vieil homme — Abdou­laye Cis­sé, l’his­to­rien résident de l’Ins­ti­tut, un homme que j’a­vais vu cent fois pen­ché sur des manus­crits avec une loupe et un pin­ceau — mar­chait dans les cendres qui s’ac­cu­mu­laient devant le bâti­ment, les pieds dans la suie, et il ramas­sait des mor­ceaux de papier brû­lé avec la déli­ca­tesse d’un archéo­logue, et il les regar­dait, et il notait des choses sur un car­net — les numé­ros de cata­logue, les titres, les frag­ments qu’il recon­nais­sait —, et son visage n’ex­pri­mait rien, abso­lu­ment rien, il était au-delà de l’ex­pres­sion, dans cette zone du cha­grin où le visage renonce.

On a réus­si à éteindre le feu avant qu’il ne détruise tout. Les salles sou­ter­raines — ces pièces cachées où les biblio­thé­caires avaient eu la sagesse d’en­tre­po­ser dix mille manus­crits dans des coffres résis­tants — étaient intactes. Les dji­ha­distes ne les avaient pas trou­vées. Ils avaient brû­lé ce qui était visible, ce qui était à por­tée de main, et ils étaient par­tis, croyant avoir tout détruit.

Quatre mille manus­crits. C’est le chiffre qui a cir­cu­lé dans les jours sui­vants. Quatre mille textes anéan­tis. Sur les quatre cent mille que comp­tait la ville avant l’oc­cu­pa­tion, c’é­tait peu — un pour cent, à peine. Les biblio­thé­caires, les pas­seurs de nuit, les conduc­teurs de 4x4, les familles gar­diennes, tout le réseau d’Ab­del Kader Hai­da­ra avait sau­vé le reste. Trois cent cin­quante mille manus­crits étaient en sécu­ri­té à Bama­ko ou dis­per­sés dans les mai­sons de la ville.

Mais quatre mille manus­crits brû­lés, c’est quatre mille voix éteintes. Quatre mille textes qu’on ne lira plus jamais, dont on ne connaî­tra jamais le conte­nu, dont on ne sau­ra même pas les titres. Quatre mille trous dans la mémoire du monde.

J’ai pen­sé à Abdou­laye al-Wan­ga­ri. À sa der­nière phrase : *Les livres brûlent. Mais les mots restent.*

Les mots restent.

Peut-être. Mais les livres brûlent, et cette fumée au-des­sus de l’Ins­ti­tut Ahmed Baba, ces frag­ments noirs qui volaient dans le ciel de Tom­bouc­tou comme des oiseaux de deuil, cette odeur de papier cal­ci­né et de ban­co sur­chauf­fé qui impré­gnait l’air et les vête­ments et la peau — tout cela disait que les livres brûlent, que les livres brûlent vrai­ment, et que quatre mille voix venaient de se taire pour toujours.

La même jour­née, les sol­dats fran­çais sont entrés dans la ville.

Je me sou­viens du pre­mier véhi­cule blin­dé. Il est appa­ru au bout de la rue prin­ci­pale, mas­sif, vert, sur­mon­té d’un dra­peau tri­co­lore, et il rou­lait len­te­ment, comme s’il avait tout son temps, comme si la guerre était déjà finie et qu’il ne res­tait plus qu’à défi­ler. Des sol­dats cas­qués, le visage peint, les armes poin­tées vers les toits, regar­daient Tom­bouc­tou avec les yeux pru­dents de ceux qui s’at­tendent à un piège.

Et la ville est sortie.

D’un coup, comme un bou­chon qu’on tire, comme un bar­rage qui cède — les gens sont sor­tis des mai­sons, des ruelles, des cours inté­rieures, par dizaines, par cen­taines, et ils ont cou­ru vers les véhi­cules fran­çais en criant. « Vive la France ! Vive le Mali ! » Les femmes ont arra­ché leurs voiles noirs et les ont jetés dans la pous­sière. Des enfants ont grim­pé sur les blin­dés. Un vieil homme en bou­bou blanc s’est age­nouillé sur le bord de la route et a posé le front dans le sable, et je n’ai pas su s’il priait ou s’il pleurait.

« Vive la France ! »

J’ai enten­du cette phrase cent fois dans la jour­née. Elle mon­tait des rues comme une vague, et chaque fois qu’elle mon­tait, je pen­sais à 1894 — l’an­née où les Fran­çais avaient pris Tom­bouc­tou pour la pre­mière fois, avec le colo­nel Joffre, celui qui devien­drait le maré­chal de la Marne, et les habi­tants avaient crié la même chose, exac­te­ment la même chose, avec le même sou­la­ge­ment et la même naï­ve­té, « Vive la France ! », comme si la France était le salut, comme si les colo­ni­sa­teurs étaient des sau­veurs, et l’his­toire avait mon­tré ensuite ce qu’il en coûte de confondre la libé­ra­tion avec la liberté.

L’his­toire bégaie. C’est ce que je me suis dit, debout dans la foule, au milieu des cris et de la pous­sière sou­le­vée par les blin­dés, avec le cahier d’Ab­dou­laye contre ma poi­trine et l’o­deur des manus­crits brû­lés encore dans mes narines. L’his­toire bégaie, et nous sommes les mots qu’elle répète.

Le soir, Tom­bouc­tou a dansé.

Pour la pre­mière fois en dix mois, la musique est reve­nue. Pas pro­gres­si­ve­ment, pas timi­de­ment — d’un coup, comme un bar­rage qui rompt. Des postes de radio ont sur­gi de nulle part. Des gui­tares ont été déter­rées des jar­dins. Des femmes ont chan­té dans les rues. Quel­qu’un a bran­ché un ampli­fi­ca­teur sur un groupe élec­tro­gène, et la voix d’A­li Far­ka Tou­ré a reten­ti dans la nuit de Tom­bouc­tou, et des gens ont pleu­ré en l’en­ten­dant — pas de tris­tesse, pas de joie, mais de cette chose qui n’a pas de nom et qui se pro­duit quand on retrouve quelque chose qu’on croyait perdu.

Agha­ly est venu à La Colombe. Il ne se cachait plus. Il por­tait sa gui­tare sur le dos, sans sac plas­tique, à décou­vert, et il a joué sur la ter­rasse, debout, face aux dunes, et le son mon­tait dans la nuit claire de jan­vier comme une fumée — une fumée inverse, une fumée de vie, qui mon­tait vers les étoiles pen­dant que les cendres des manus­crits retom­baient sur les toits.

Moha­med l’a écou­té depuis le hall, les bras croi­sés, ados­sé au comp­toir. Et pour la pre­mière fois depuis le début de l’oc­cu­pa­tion — pour la pre­mière fois en dix mois — j’ai vu Moha­med sourire.

Pas un grand sou­rire. Un sou­rire mince, dis­cret, un sou­rire de vieux mur de ban­co qui se fen­dille légè­re­ment sous l’ef­fet de la cha­leur. Mais un sourire.

La ville était libérée.

Les livres avaient brûlé.

La musique était revenue.

Et moi, j’a­vais une porte à ouvrir.

*   *   *

Cha­pitre 12 — Les correspondants

Ils sont arri­vés le len­de­main des sol­dats. Un convoi de 4x4 blancs, sans blin­dage, sans armes, avec des auto­col­lants PRESS sur les pare-brise et des hommes à l’ar­rière qui tenaient des camé­ras au lieu de fusils. Ils se sont arrê­tés devant La Colombe comme si l’hô­tel les atten­dait — et peut-être les atten­dait-il, peut-être que c’est à cela que servent les hôtels dans les villes en guerre, pas à héber­ger des tou­ristes mais à accueillir ceux qui viennent raconter.

Moha­med était prêt.

Je ne sais pas com­ment il avait su — l’ins­tinct, la rumeur, le flair du gérant d’hô­tel qui sent les clients comme le pêcheur sent le pois­son. Mais quand le pre­mier jour­na­liste a fran­chi la porte du hall, son sac à dos sur l’é­paule et son regard de cor­res­pon­dant de guerre — ce regard à la fois avide et fati­gué, le regard de quel­qu’un qui a vu trop de choses et qui veut en voir une de plus —, Moha­med était der­rière le comp­toir, le registre vert ouvert, un sty­lo à la main, et il a dit en fran­çais, avec une cour­toi­sie si par­faite qu’elle en deve­nait sur­na­tu­relle : « Bien­ve­nue à l’Hô­tel La Colombe. Avez-vous une réservation ? »

Le jour­na­liste — un Anglais, blond, la tren­taine, qui sen­tait la sueur et le die­sel — a écla­té de rire. « Non, a‑t-il dit. Mais j’ai­me­rais bien une chambre. »

« La 7 est dis­po­nible, a dit Moha­med. Elle a la meilleure vue sur la rue principale. »

Et c’é­tait reparti.

En qua­rante-huit heures, La Colombe était pleine. Pas pleine comme un hôtel de vacances — pleine comme un cam­pe­ment de presse, avec des câbles par­tout, des ordi­na­teurs por­tables bran­chés sur des groupes élec­tro­gènes rugis­sants, des antennes satel­lites déployées sur le toit, et dans le hall, sur la ter­rasse, dans les cou­loirs, une ving­taine de jour­na­listes du monde entier qui par­laient en anglais, en fran­çais, en arabe, en langues que je ne recon­nais­sais pas, et qui tapaient sur leurs cla­viers avec la fré­né­sie de gens qui savent que l’his­toire se déroule main­te­nant et qu’il faut la cap­tu­rer avant qu’elle ne refroidisse.

L’An­glais blond — il s’ap­pe­lait How­den, Daniel How­den, cor­res­pon­dant pour un jour­nal de Londres — avait pris la chambre 7, celle de l’Al­le­mande aux che­veux de paille, celle qui avait le pour­boire dans l’en­ve­loppe et la crème solaire dans la salle de bains, et le monde avait tour­né d’un tour com­plet, et la chambre 7 avait un nou­veau client, et le registre vert avait un nou­veau nom.

Je l’ob­ser­vais depuis le comp­toir, comme Abdou­laye obser­vait Caillié depuis les ruelles de Tom­bouc­tou. Le paral­lèle m’a frap­pé avec une vio­lence presque phy­sique — je l’ai sen­ti dans le ventre, cette recon­nais­sance sou­daine d’un motif qui se répète. Les cor­res­pon­dants de guerre étaient les explo­ra­teurs du XXIe siècle. Ils arri­vaient dans la ville comme Caillié était arri­vé — de l’ex­té­rieur, avec leurs outils d’en­re­gis­tre­ment, leurs cahiers blancs rem­pla­cés par des écrans bleus, leur désir de voir, de com­prendre, de racon­ter. Et comme Caillié, ils voyaient la sur­face. Ils voyaient les murs cri­blés de balles, les portes défon­cées, les cendres devant l’Ins­ti­tut Ahmed Baba, les femmes qui jetaient leurs voiles, les sol­dats fran­çais qui posaient devant les mos­quées. Ils voyaient ce qui se photographie.

Ils ne voyaient pas les nuits. Ils ne voyaient pas les coffres de manus­crits por­tés en silence dans les ruelles noires. Ils ne voyaient pas les gui­tares enter­rées dans les jar­dins. Ils ne voyaient pas la chambre 11 et la musique en sour­dine. Ils ne voyaient pas le cahier d’un scribe du XIXe siècle, caché dans la che­mise d’un récep­tion­niste de nuit.

Ce n’est pas un reproche. Un cor­res­pon­dant de guerre a qua­rante-huit heures pour sai­sir ce qu’une ville a vécu en dix mois. Il fait ce qu’il peut avec le temps qu’il a. Il court d’un lieu à l’autre, d’un témoin à l’autre, il pho­to­gra­phie, il enre­gistre, il prend des notes, et le soir il écrit son article dans la chambre d’hô­tel, et l’ar­ticle est envoyé à Londres ou à Paris ou à New York, et le len­de­main matin, des mil­lions de gens lisent un mil­lier de mots sur Tom­bouc­tou, et ces mille mots deviennent Tom­bouc­tou dans leur esprit — la seule Tom­bouc­tou qu’ils connaî­tront jamais.

*Un homme qui veut le savoir sans le prix*, avait dit Bou­ba­car le libraire, deux siècles plus tôt.

Mais le prix, c’est quoi ? Le prix, c’est le temps. C’est res­ter. C’est écou­ter, long­temps, la nuit, quand la ville se tait et que les murs parlent. Le prix, c’est apprendre à lire — pas les lettres, pas les mots, mais les silences entre les mots, les ombres entre les murs, les gestes entre les gestes.

How­den est res­té une semaine. C’é­tait plus que la plu­part. Il a écrit un long article sur l’oc­cu­pa­tion et la libé­ra­tion, et dans cet article il a men­tion­né La Colombe, et Moha­med, et la ter­rasse, et les bou­teilles de Guin­ness qu’on avait déter­rées. C’é­taient de bonnes pages — hon­nêtes, vivantes, pleines de détails justes. Mais elles ne conte­naient pas l’es­sen­tiel, parce que l’es­sen­tiel ne se laisse pas écrire en une semaine.

L’es­sen­tiel, c’est dix mois de silence.

L’es­sen­tiel, c’est un coffre ouvert dans une cave, à la lueur d’une torche, et un cahier en cuir de chèvre qui n’a pas été lu depuis deux siècles.

L’es­sen­tiel, c’est une gui­tare jouée en sour­dine dans la chambre 11.

L’es­sen­tiel, c’est qua­rante silences entre qua­rante coups de fouet.

L’es­sen­tiel ne voyage pas dans les valises des cor­res­pon­dants. Il reste ici, dans les murs de ban­co, dans le sable, dans la mémoire des gens qui n’é­cri­ront jamais d’ar­ticle et dont per­sonne ne deman­de­ra le témoignage.

Un soir, How­den m’a trou­vé sur la ter­rasse. Il buvait une bière — une de ces Guin­ness reve­nues d’entre les morts, tiède, un peu ter­reuse, avec un goût de sable qui n’é­tait pas pré­vu par le bras­seur mais qui n’é­tait pas désa­gréable. Il m’a deman­dé ce que je fai­sais là, et je lui ai dit que j’é­tais le récep­tion­niste de nuit.

« Pen­dant l’oc­cu­pa­tion aussi ? »

« Pen­dant l’oc­cu­pa­tion aussi. »

Il m’a regar­dé avec ce regard de jour­na­liste qui cherche l’his­toire, l’angle, le titre, et il a dit : « Vous avez dû voir des choses. »

J’ai dit oui. J’ai failli lui par­ler du cahier. J’ai failli lui par­ler des convois, des nuits, d’A­gha­ly et de la chambre 11, du manus­crit d’Ab­dou­laye et du jour­nal de Laing. J’ai failli tout lui dire, parce que la nuit était douce et la bière avait un goût de terre libé­rée, et parce qu’il avait l’air d’un homme qui sait écouter.

Mais je ne l’ai pas fait.

Pas par méfiance. Pas par secret. Par quelque chose de plus sub­til, que je n’ai com­pris que plus tard — par fidé­li­té au texte d’Ab­dou­laye. Car Abdou­laye avait obser­vé Caillié sans jamais se révé­ler à lui. Il avait écrit son contre­champ en silence, dans l’ombre, et il l’a­vait caché dans un mur. Il n’a­vait pas cher­ché à être lu par l’é­tran­ger. Il avait écrit pour la ville, pour ceux qui vien­draient après lui, pour un lec­teur qui n’é­tait pas encore né.

Je serais ce lec­teur-là. Pas How­den. Pas les jour­na­listes de Londres et de Paris. Moi.

« J’ai vu des choses, oui, j’ai dit. Mais ce n’est pas le moment d’en parler. »

How­den a hoché la tête. Il n’a pas insis­té. Les bons jour­na­listes savent quand quel­qu’un ne par­le­ra pas, et ils res­pectent ce silence, parce qu’ils savent que le silence aus­si est une information.

Il est repar­ti trois jours plus tard. D’autres sont venus, d’autres sont repar­tis. La Colombe a retrou­vé sa fonc­tion pre­mière — un lieu de pas­sage, un car­re­four, un seuil entre le dedans et le dehors, entre ceux qui vivent ici et ceux qui viennent voir. Moha­med tenait son registre avec la même pla­ci­di­té qu’a­vant l’oc­cu­pa­tion, comme si les dix mois de vide n’a­vaient été qu’une sai­son un peu longue, une sai­son sèche du com­merce hôte­lier, et que les pluies revenaient.

Les trin­kets sel­lers sont reve­nus aus­si. Des Toua­regs en tur­ban, assis en tailleur dans la cour de l’hô­tel, qui déployaient sur des cou­ver­tures sombres leurs bijoux en argent, leurs croix d’A­ga­dez, leurs boîtes en cuir. Les affiches de l’of­fice du tou­risme — « Tom­bouc­tou la Mys­té­rieuse » — sont réap­pa­rues sur les murs du hall, et elles avaient l’air de reliques plu­tôt que de publicités.

Mais quelque chose avait chan­gé. L’hô­tel avait une épais­seur nou­velle. Ses murs avaient absor­bé dix mois de silence, de peur, de musique inter­dite, de manus­crits en tran­sit, et tout cela était dans le ban­co main­te­nant, comme les mots d’Ab­dou­laye étaient dans le cuir de son cahier — invi­sible, mais pré­sent, et je savais que chaque nuit que j’a­vais pas­sée sur cette ter­rasse, chaque page que j’a­vais lue à la bou­gie, chaque note qu’A­gha­ly avait jouée dans la chambre 11, tout cela fai­sait par­tie de l’hô­tel désor­mais, au même titre que les briques et le mortier.

La Colombe était un manus­crit. Et j’é­tais son der­nier lecteur.

*   *   *

Cha­pitre 13 — Le jour­nal perdu

J’y suis allé un mar­di de février, à la tom­bée de la nuit.

Pas la nuit noire de l’oc­cu­pa­tion — une nuit de février ordi­naire, avec un crois­sant de lune au-des­sus des dunes et des sol­dats fran­çais qui patrouillaient en blin­dés légers, des sol­dats qui ne s’in­té­res­saient pas à un jeune homme en bou­bou qui mar­chait vers une mos­quée. La ville était libé­rée depuis deux semaines, mais libé­rée ne veut pas dire nor­male. Les rues étaient encore à moi­tié vides. Les bou­tiques rou­vraient une par une, avec la pru­dence de quel­qu’un qui tend la main vers un ani­mal qu’il n’est pas sûr d’a­voir appri­voi­sé. Des rumeurs cou­raient — les dji­ha­distes allaient reve­nir, les Fran­çais allaient par­tir, le nord allait retom­ber dans le chaos. Per­sonne ne savait. Per­sonne ne sait jamais, à Tom­bouc­tou, ce que demain sera fait, et c’est peut-être pour cela que la ville a tou­jours misé sur les livres plu­tôt que sur les empires — les livres durent, les empires passent.

La mos­quée Sidi Yahya est au centre de la ville, entre Djin­gue­re­ber et San­ko­ré, la troi­sième des trois grandes mos­quées, la plus mys­té­rieuse. Elle a été construite au XVe siècle, du temps de l’empire son­ghay, et elle tire son nom de son pre­mier imam, Sidi Yahya al-Tadel­si, un saint homme dont on dit qu’il avait pré­vu la venue de l’is­lam à Tom­bouc­tou avant même que l’is­lam n’ar­rive. La mos­quée est plus petite que les deux autres, plus intime, et elle pos­sède une porte — la porte — dont la légende dit qu’elle a été scel­lée dès la construc­tion et qu’elle ne devait s’ou­vrir qu’au Jour du Jugement.

Les dji­ha­distes l’a­vaient ouverte en juin 2012. À coups de pioche, à coups de masse, avec la rage métho­dique de ceux qui croient accom­plir une pro­phé­tie. Ils avaient fra­cas­sé les planches de bois cen­te­naires, éven­tré le cadre, et ils étaient entrés par cette porte que cinq siècles de pié­té avaient main­te­nue close. Le monde avait pro­tes­té — l’U­NES­CO, les gou­ver­ne­ments, les his­to­riens, les médias —, et les dji­ha­distes avaient ri de ces pro­tes­ta­tions, parce que la colère des loin­tains est un bruit que le désert absorbe sans effort.

La porte n’a­vait pas été répa­rée. Elle pen­dait sur ses gonds, ou plu­tôt ce qu’il en res­tait — un mon­tant de bois écla­té, des mor­ceaux de planches au sol, et l’ou­ver­ture béante, noire, qui don­nait sur un cou­loir étroit menant à l’in­té­rieur de la mos­quée. Quel­qu’un avait posé une bâche en plas­tique devant l’ou­ver­ture, à titre pro­vi­soire, une bâche bleue qui cla­quait au vent et qui res­sem­blait à un pan­se­ment sur une bles­sure ouverte.

J’ai écar­té la bâche et je suis entré.

L’in­té­rieur de la mos­quée sen­tait le ban­co humide et quelque chose d’autre — un reste de brû­lé, peut-être, ou l’o­deur de l’a­ban­don, cette odeur que prennent les lieux saints quand les prières cessent. Les dji­ha­distes avaient sac­ca­gé cer­taines par­ties — des mau­so­lées de saints détruits, des ins­crip­tions mar­te­lées, des niches vidées — mais la struc­ture elle-même tenait debout. Les piliers de ban­co, épais comme des troncs d’arbre, sup­por­taient le pla­fond bas, et dans la pénombre, les ombres des piliers se cou­chaient sur le sol comme des corps endormis.

J’ai allu­mé ma torche.

Le cou­loir der­rière la porte scel­lée — l’an­cienne porte scel­lée — était court, à peine trois mètres, et il débou­chait sur une pièce que je n’a­vais jamais vue. Pas une salle de prière — quelque chose de plus petit, de plus ancien, une sorte d’an­ti­chambre aux murs nus, sans déco­ra­tion, sans niche, sans fenêtre. Le ban­co des murs avait la cou­leur de la terre cuite, un brun pro­fond, presque rouge par endroits, et la sur­face était irré­gu­lière, bos­se­lée, avec des traces de doigts visibles — les doigts de ceux qui avaient construit ce mur au XVe siècle, leurs empreintes figées dans l’ar­gile comme des signatures.

Dans le mur lui-même*, avait écrit Abdou­laye. *Dans l’é­pais­seur du ban­co, der­rière la porte.

J’ai appro­ché la torche du mur. J’ai com­men­cé par la paroi de gauche, en la sui­vant cen­ti­mètre par cen­ti­mètre, en cher­chant une irré­gu­la­ri­té, une cou­ture, un endroit où le ban­co aurait été ouvert puis refer­mé. Les murs de ban­co de Tom­bouc­tou sont épais — cin­quante cen­ti­mètres, par­fois plus — et il est tout à fait pos­sible de creu­ser une cavi­té dans cette épais­seur, d’y glis­ser un objet, et de rebou­cher avec de l’ar­gile fraîche. Après quelques mois, la dif­fé­rence est invi­sible. Après quelques années, elle est inexis­tante. Après quelques siècles, seul un miracle — ou un séisme, ou un coup de pioche — pour­rait la révéler.

Les dji­ha­distes avaient don­né le coup de pioche.

J’ai cher­ché pen­dant une heure. Le mur de gauche, rien. Le mur du fond, rien. Le mur de droite — j’ai failli pas­ser des­sus, parce que la dif­fé­rence était si sub­tile qu’il fal­lait la cher­cher pour la trou­ver. Mais elle était là. Une zone, à hau­teur de poi­trine, grande comme une main ouverte, où la sur­face du ban­co avait une tex­ture légè­re­ment dif­fé­rente — plus lisse, plus dense, comme si l’ar­gile avait été tra­vaillée une deuxième fois, à un autre moment, par d’autres mains.

Mon cœur bat­tait dans mes tempes. La torche trem­blait. J’ai posé ma paume à plat sur la zone et j’ai appuyé. Rien n’a bou­gé. J’ai appuyé plus fort. L’ar­gile était dure, sèche, com­pacte. Je n’a­vais pas d’ou­til — je n’a­vais pas pen­sé à en appor­ter, j’a­vais pen­sé qu’il suf­fi­rait de pous­ser, de grat­ter, de trou­ver, comme dans les rêves où les murs s’ouvrent quand on les touche.

Mais ce n’é­tait pas un rêve. C’é­tait du ban­co de cinq siècles, cuit par le soleil du Saha­ra, et mes ongles n’y feraient rien.

Je suis reve­nu le len­de­main avec un cou­teau. Un petit cou­teau de cui­sine, emprun­té à Moha­med sans expli­ca­tion — « J’ai besoin de cou­per quelque chose », avais-je dit, et il avait haus­sé les sour­cils sans poser de ques­tion, parce que ne pas poser de ques­tion était sa manière d’être.

J’ai grat­té.

L’ar­gile est tom­bée par écailles, par pel­li­cules fines, et sous la couche exté­rieure — dure, lisse, pati­née par les siècles — il y avait une couche plus friable, plus claire, une argile de rem­plis­sage, une argile qui avait été posée après la construc­tion, à un autre moment, pour rebou­cher une cavité.

J’ai creu­sé plus pro­fond. Le cou­teau s’en­fon­çait main­te­nant avec moins de résis­tance. L’o­deur de la terre fraî­che­ment grat­tée mon­tait vers mon visage — une odeur de pluie ancienne, de fleuve enfoui, une odeur qui n’a­vait pas été res­pi­rée depuis le jour où quel­qu’un avait refer­mé ce mur.

Et puis la lame a ren­con­tré le vide.

Pas un grand vide. Un espace, une poche dans l’é­pais­seur du mur, de la taille d’un livre — exac­te­ment la taille d’un livre, parce que c’é­tait ce qu’elle avait été conçue pour conte­nir. J’ai élar­gi l’ou­ver­ture avec le cou­teau, en essayant de ne pas endom­ma­ger ce qui pou­vait se trou­ver à l’in­té­rieur, et j’ai glis­sé ma main dans le mur.

Mes doigts ont tou­ché quelque chose.

Pas du papier. Pas du cuir. Quelque chose de dur, de sec, de cra­que­lé, qui s’est effon­dré sous la pres­sion de mes doigts comme un châ­teau de sable.

J’ai reti­ré ma main. Elle était cou­verte de pous­sière — une pous­sière fine, brune, qui n’é­tait ni du ban­co ni du sable, mais quelque chose entre les deux, quelque chose d’or­ga­nique, quelque chose qui avait été vivant.

J’ai bra­qué la torche dans la cavité.

Il n’y avait rien.

Ou plu­tôt — il y avait eu quelque chose. La cavi­té avait la forme d’un livre, c’é­tait indé­niable. Quel­qu’un avait creu­sé un espace dans le mur, y avait glis­sé un objet rec­tan­gu­laire, et avait refer­mé. Mais l’ob­jet avait dis­pa­ru. Le temps, l’hu­mi­di­té, les ter­mites — les ter­mites de Tom­bouc­tou, ces insectes minus­cules et infa­ti­gables qui rongent le papier, le bois, le cuir, tout ce qui a été vivant —, tout cela avait fait son tra­vail. Il ne res­tait que de la pous­sière. La pous­sière d’un livre.

J’ai grat­té la pous­sière avec le bout des doigts. Des frag­ments sont tom­bés — trop petits pour lire, trop abî­més pour iden­ti­fier, des miettes de ce qui avait peut-être été des pages, des mots, un journal.

Le jour­nal de Gor­don Laing.

Ou pas.

C’est la ques­tion qui m’a frap­pé à ce moment-là, accrou­pi devant le mur éven­tré de Sidi Yahya, les mains pleines de pous­sière, la torche posée au sol. La ques­tion qui défait tout.

Abdou­laye al-Wan­ga­ri avait-il dit la vérité ?

Avait-il vrai­ment su, par son père, que le jour­nal de Laing était caché ici ? Ou avait-il inven­té cette fin pour son propre texte — pour don­ner au cahier le poids d’un secret, la gra­vi­té d’une révé­la­tion, le ver­tige d’un tré­sor caché ?

Les scribes de Tom­bouc­tou copiaient des textes. Mais ils écri­vaient aus­si, par­fois, des textes ori­gi­naux. Et dans ces textes ori­gi­naux, quelle part reve­nait à la chro­nique fidèle, quelle part à l’i­ma­gi­na­tion du let­tré, quelle part au désir de racon­ter une bonne his­toire — per­sonne ne le sait, per­sonne ne l’a jamais su, parce que la fron­tière entre le vrai et le beau, à Tom­bouc­tou, n’a jamais été aus­si nette que les Euro­péens le voudraient.

Un scribe qui invente un secret dans un mur — est-ce un faus­saire ou un poète ?

Un cahier qui pré­tend savoir où se cache un jour­nal per­du — est-ce un docu­ment his­to­rique ou un conte ?

Et moi, Ous­mane Maï­ga, diplô­mé d’his­toire, récep­tion­niste de nuit, qui avais tra­ver­sé une occu­pa­tion et un sau­ve­tage et un incen­die avec ce cahier contre ma peau — étais-je le lec­teur d’une chro­nique vraie ou le dupe d’une fic­tion magnifique ?

La pous­sière entre mes doigts ne répon­dait pas. Elle pou­vait être le jour­nal de Laing. Elle pou­vait être un autre texte, n’im­porte lequel, oublié dans un mur par un biblio­thé­caire dis­trait. Elle pou­vait être rien — un nid d’in­sectes, une accu­mu­la­tion de débris, un acci­dent du banco.

J’ai refer­mé le mur. J’ai repous­sé les écailles d’ar­gile dans la cavi­té, j’ai lis­sé la sur­face avec ma paume comme un maçon qui referme une tombe, et j’ai lais­sé le secret là où il était — dans le mur, dans l’in­cer­ti­tude, dans cet espace entre le vrai et le pos­sible qui est peut-être le seul espace habitable.

Abdou­laye avait écrit : *Cer­taines portes sont faites pour res­ter fer­mées. D’autres attendent sim­ple­ment la bonne main.*

Ma main n’é­tait pas la bonne. Ou elle était la bonne, et ce qu’elle avait trou­vé — la pous­sière, l’ab­sence, le vide en forme de livre — était exac­te­ment la réponse que Tom­bouc­tou vou­lait donner.

*   *   *

Cha­pitre 14 — La porte

Le soir même, je suis retour­né à La Colombe.

Moha­med était sur la ter­rasse — fait rare, dou­ble­ment rare, et quand je suis mon­té, il m’a ten­du un verre de thé sans me regar­der, les yeux fixés sur les dunes, et j’ai com­pris qu’il m’at­ten­dait. Il attend tou­jours. C’est sa fonc­tion dans le monde — attendre, comme l’hô­tel attend, comme les murs attendent, comme le désert attend.

Je me suis assis à côté de lui. Le thé était brû­lant et sucré — le pre­mier des trois, celui qu’on appelle doux comme la vie. Les étoiles étaient si nom­breuses qu’elles fai­saient une poudre blanche au-des­sus des toits. Quelque part dans la ville, une radio jouait de la musique — du Tina­ri­wen, je crois, mais trop loin pour en être sûr — et le son arri­vait jus­qu’à nous comme une rumeur, un mur­mure, une preuve que la ville vivait encore.

« Tu as trou­vé ce que tu cher­chais ? » a dit Mohamed.

Je l’ai regar­dé. Il regar­dait tou­jours les dunes. Son visage n’ex­pri­mait rien de par­ti­cu­lier — la même pla­ci­di­té de tou­jours, le même calme miné­ral, comme si la ques­tion n’é­tait pas une ques­tion mais une consta­ta­tion, comme si la réponse impor­tait peu.

« Non, j’ai dit. Oui. Je ne sais pas. »

Il a hoché la tête, très len­te­ment, comme s’il com­pre­nait par­fai­te­ment cette réponse qui n’en était pas une, et il a bu son thé.

Nous sommes res­tés un moment en silence. Le silence de Moha­med n’est pas un silence vide — c’est un silence plein, un silence qui contient tout ce qu’il ne dit pas, tout ce qu’il a vu en trente ans der­rière ce comp­toir, tous les noms ins­crits dans le registre vert, tous les clients par­tis et jamais reve­nus, toute l’his­toire de Tom­bouc­tou qui passe et repasse devant sa porte comme le sable passe devant les dunes. Et dans ce silence, j’ai trou­vé la place de dire ce que j’a­vais à dire.

Je lui ai par­lé du cahier.

Pas tout — pas les détails, pas les pas­sages sur Caillié, pas l’his­toire du jour­nal de Laing. Juste l’es­sen­tiel : qu’en des­cen­dant dans la cave des al-Wan­ga­ri pour sau­ver des manus­crits, j’a­vais trou­vé un cahier du XIXe siècle, écrit par un scribe qui avait obser­vé le pre­mier Euro­péen à visi­ter Tom­bouc­tou. Que ce cahier racon­tait la ville vue de l’in­té­rieur, par un homme qui savait lire ce que l’é­tran­ger ne savait pas lire. Que je l’a­vais gar­dé sur moi pen­dant toute l’oc­cu­pa­tion, lu nuit après nuit sur cette ter­rasse, et qu’il m’a­vait tenu com­pa­gnie — tenu debout, plu­tôt — pen­dant les mois de silence.

Moha­med a écou­té sans m’in­ter­rompre. Quand j’ai eu fini, il a ver­sé le deuxième thé — celui qu’on appelle fort comme l’a­mour — et il a dit : « Et tu vas en faire quoi ? »

C’é­tait la ques­tion. La seule ques­tion qui comptait.

J’a­vais un manus­crit ancien entre les mains. Un docu­ment inédit, jamais cata­lo­gué, jamais lu par aucun cher­cheur, aucun his­to­rien, aucun biblio­thé­caire. Un texte qui racon­tait la visite de René Caillié vue depuis l’autre rive — le regard afri­cain sur l’ex­plo­ra­teur euro­péen, le contre­champ que per­sonne n’a­vait jamais écrit. C’é­tait, en termes aca­dé­miques, une décou­verte. C’é­tait, en termes humains, une voix retrouvée.

Je pou­vais le don­ner à l’Ins­ti­tut Ahmed Baba — quand l’Ins­ti­tut serait recons­truit, quand les cher­cheurs revien­draient, quand la ville aurait fini de pan­ser ses plaies. Le cahier serait cata­lo­gué, numé­ro­té, étu­dié, publié peut-être, et le nom d’Ab­dou­laye al-Wan­ga­ri pren­drait sa place dans les biblio­gra­phies aux côtés de Caillié, de Barth, de Leo Africanus.

Je pou­vais l’en­voyer à Bama­ko, avec les trois cent cin­quante mille autres manus­crits en exil, et attendre qu’un uni­ver­si­taire le trouve et le tra­duise et le com­mente dans une revue que per­sonne ne lirait.

Ou je pou­vais le garder.

Le gar­der comme Abdou­laye l’a­vait gar­dé — dans un coffre, dans une cave, dans un mur. Le remettre où il avait dor­mi cent quatre-vingt-quatre ans, dans la mai­son al-Wan­ga­ri, dans l’ombre du figuier, et le lais­ser attendre un autre lec­teur, un autre récep­tion­niste de nuit, un autre homme qui des­cend dans une cave pen­dant que la ville est en dan­ger et qui tombe sur un cahier en cuir de chèvre.

Le gar­der, c’é­tait res­pec­ter le geste d’Ab­dou­laye. Il avait écrit pour que la ville se sou­vienne, pas pour que le monde sache. Il avait écrit en arabe, pas en fran­çais. Il avait caché son texte, pas publié son texte. Il y avait dans ce geste une inten­tion que je ne vou­lais pas tra­hir — l’in­ten­tion d’un homme qui écrit pour un lec­teur incon­nu, pas pour une audience, pas pour une revue, pas pour la pos­té­ri­té, mais pour quel­qu’un, un seul, qui des­cen­drait un jour dans la cave et qui comprendrait.

J’é­tais ce quelqu’un.

La ques­tion était de savoir si j’é­tais le dernier.

Moha­med a bu le troi­sième thé — celui qu’on appelle amer comme la mort — et il m’a regar­dé, enfin, pour la pre­mière fois de la soi­rée, et son regard disait ce que son silence avait dit depuis dix mois : fais ce que tu crois juste, et la ville fera le reste.

*   *   *

Le len­de­main matin, je suis des­cen­du dans la cave de la mai­son al-Wan­ga­ri. Alka­di m’a­vait don­né la clé — la plu­part des manus­crits avaient été éva­cués, la cave était presque vide, il ne res­tait que le coffre du fond, le plus ancien, celui où j’a­vais trou­vé le cahier. J’ai ouvert le coffre. J’ai posé le cahier d’Ab­dou­laye au fond, sous les der­niers manus­crits, exac­te­ment à l’en­droit où il avait été pen­dant cent quatre-vingt-quatre ans. J’ai refer­mé le coffre. J’ai remon­té les escaliers.

Puis je me suis arrêté.

Je suis redes­cen­du. J’ai rou­vert le coffre. J’ai repris le cahier.

Non pas parce que je vou­lais le gar­der — j’a­vais déci­dé de ne pas le gar­der. Mais parce qu’il man­quait quelque chose. Abdou­laye avait écrit son cahier pour que la ville se sou­vienne. Mais la ville, pour se sou­ve­nir, a besoin de lec­teurs. Et les lec­teurs, pour lire, ont besoin de savoir que le texte existe.

Je suis remon­té dans la lumière. J’ai mar­ché jus­qu’à l’Ins­ti­tut Ahmed Baba — le vieux bâti­ment, pas le nou­veau, celui qui sen­tait encore la fumée. Abdou­laye Cis­sé, l’his­to­rien, était là, au milieu des décombres, avec sa loupe et son car­net, en train de trier les frag­ments res­ca­pés. Je lui ai ten­du le cahier.

« C’est quoi ? » a‑t-il demandé.

« Un scribe de San­ko­ré. XIXe siècle. Il a vu Caillié. »

Cis­sé a pris le cahier avec ses mains de res­tau­ra­teur — des mains qui savent tou­cher le papier ancien sans l’a­bî­mer, des mains qui ont la même déli­ca­tesse que celles d’Ab­dou­laye cinq géné­ra­tions plus tôt. Il a ouvert la pre­mière page. Il a lu la pre­mière ligne. Et j’ai vu dans ses yeux la même chose que j’a­vais vue dans les miens, la nuit où j’a­vais lu le cahier pour la pre­mière fois sur la ter­rasse de La Colombe — cet éclat, cette cha­leur, cette reconnaissance.

Il a levé la tête. « Où l’as-tu trouvé ? »

« Dans la cave des al-Wan­ga­ri. Pen­dant l’é­va­cua­tion des manus­crits. En juin. »

Il a regar­dé le cahier. Puis il m’a regar­dé. Puis il a regar­dé le cahier de nou­veau, et il a dit, avec une voix que je ne lui connais­sais pas — une voix émue, presque trem­blante : « Tu sais ce que c’est ? »

Je savais ce que c’était.

C’é­tait Tom­bouc­tou qui se racon­tait elle-même.

*   *   *

Je suis ren­tré à La Colombe. Moha­med était der­rière le comp­toir, le registre ouvert, le sty­lo à la main. Un couple de Fran­çais venait de s’ins­crire — les pre­miers tou­ristes depuis un an, des gens cou­ra­geux ou incons­cients, qui avaient lu dans les jour­naux que Tom­bouc­tou était libé­rée et qui avaient déci­dé de venir voir.

« Chambre 7 ? » deman­dait la femme.

« La 7 est dis­po­nible, disait Moha­med. Elle a la meilleure vue sur la rue principale. »

J’ai tra­ver­sé le hall. J’ai mon­té les esca­liers. Je suis sor­ti sur la terrasse.

Les dunes étaient là, dorées dans la lumière du matin, exac­te­ment les mêmes que la veille et que le siècle der­nier. Le mina­ret de Djin­gue­re­ber s’é­le­vait au sud, solide, de ban­co et de bois, inchan­gé depuis six cents ans. Au nord, le sable com­men­çait, et il ne s’ar­rê­tait pas avant des mil­liers de kilo­mètres, avant la Médi­ter­ra­née, avant l’Eu­rope, avant le monde qui avait enten­du le nom de Tom­bouc­tou sans jamais com­prendre ce qu’il signifiait.

J’ai pen­sé à Abdou­laye al-Wan­ga­ri, assis dans cette même ville en 1828, qui regar­dait un étran­ger dégui­sé s’é­loi­gner vers le nord et qui se deman­dait s’il allait survivre.

J’ai pen­sé à Caillié, qui avait tra­ver­sé un conti­nent pour trou­ver une ville de boue et de livres et qui n’a­vait vu que la boue.

J’ai pen­sé à Gor­don Laing, mort dans le sable avec son jour­nal, et à son jour­nal qui était peut-être deve­nu pous­sière dans le mur de Sidi Yahya, ou qui n’a­vait peut-être jamais été là.

J’ai pen­sé à Agha­ly, quelque part dans la ville, avec sa gui­tare sur le dos, libre de jouer à plein volume, libre de faire réson­ner les cordes sans craindre le fouet, et je me suis deman­dé s’il joue­rait tou­jours en sour­dine, par habi­tude, par mémoire du silence, comme on conti­nue de bais­ser la voix long­temps après que le dan­ger est passé.

J’ai pen­sé aux manus­crits en exil à Bama­ko, trois cent cin­quante mille textes qui atten­daient de reve­nir chez eux, dans leurs coffres, dans leurs caves, dans les murs épais des mai­sons de Tom­bouc­tou — et qui atten­draient long­temps, peut-être des années, peut-être tou­jours, parce que la route du retour est plus longue que la route de l’exil.

J’ai pen­sé à Moha­med, en bas, qui ins­cri­vait un nou­veau nom dans le registre vert avec la même len­teur méti­cu­leuse qu’il met­tait à plier les draps et à ver­ser le thé, et qui ferait cela demain, et après-demain, et le jour d’a­près, parce que c’est ce que font les gar­diens — ils gardent, et ils attendent, et ils sont encore là quand tout le monde est parti.

Le vent s’est levé. Un vent léger, venu du nord-est, qui por­tait avec lui un peu de sable et un peu de cha­leur et cette odeur par­ti­cu­lière du Saha­ra — une odeur sèche, miné­rale, l’o­deur du temps qui a séché, exac­te­ment l’o­deur des manus­crits de Tombouctou.

Sur la ter­rasse de La Colombe, seul, les mains vides pour la pre­mière fois depuis des mois, j’ai pré­pa­ré le thé. Trois verres. Le pre­mier doux comme la vie, le deuxième fort comme l’a­mour, le troi­sième amer comme la mort.

J’ai bu les trois.

Les dunes n’a­vaient pas changé.

C’est peut-être pour ça que je les regarde.

*   *   *

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